Prendre rendez-vous en ligneDoctolib

Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

L’Acte psychanalytiqueSéminaire du 13 juin 2020

Télé­char­ger la retrans­crip­tion du sémi­naire

  1. TRANSITION
  2. DE L’ANGOISSE DE MORT ET DE SON DESTIN À L’ISSUE DE LA CURE
  3. RETOUR AUX DEUX MODES DIFFÉRENTIELS DE DYNAMIQUE PSYCHIQUE QUI SIGNENT LA GUÉRISON
  4. DE LA PRÉDESTINATION DU DEVENIR, OU PAS, PSYCHANALYSTE

1. TRANSITION

Dans le sémi­naire pré­cé­dent, j’ai ini­tié la démons­tra­tion des deux modes dyna­miques qui s’instaurent en fin de cure pour acti­ver les moda­li­tés de coopé­ra­tion Sujet/​Moi ou Moi/​Sujet. J’avais com­men­cé à décli­ner les consé­quences qui accom­pagnent celle débou­chant sur le pas­sage du divan au fau­teuil. En d’autres termes, la pré­sence au monde sin­gu­lière du psy­cha­na­lyste, sem­blable à celle de l’artiste ou du mys­tique, dans la réa­li­té sociale. Étrange, puisqu’elle ne débouche pas sur l’actualisation d’envies objec­tales dont on pense habi­tuel­le­ment qu’elles consti­tuent les « joies de la vie ». Étrange, parce que « froi­de­ment » pas­sion­nelle, si vous m’autorisez cet oxy­more. En par­ti­cu­lier, y entendre que même les rela­tions aux autres, « aux sem­blables », fussent-ils proches ou même intimes, ne sont pas non plus objec­tales. De fait, les « rela­tions » sont inexis­tantes. Ce qui se joue s’avère stric­te­ment noué du lien social. Mais j’avais mon­tré que cette effec­tua­tion du lien social se réa­li­sait sous les ori­peaux des rela­tions objec­tales ordi­naires. En par­ti­cu­lier celles qui ont trait aux inter­ac­tions répu­tées ami­cales, sociales, pro­fes­sion­nelles, et même intimes. J’avais pris la pré­cau­tion de pré­ci­ser qu’il ne s’agissait abso­lu­ment pas de mas­ca­rades bien que le lien social s’actualise tou­jours sur le mode de l’indifférence sub­jec­tive enga­gée. Mais il n’y a rien là, mal­gré l’oripeau, d’une atti­tude jouée, affec­tée ou hypo­crite. Sim­ple­ment, on ne gué­rit pas de la vie ! Et, quoique « désaf­fec­ti­sée », cette actua­li­sa­tion mas­quée du lien social s’effectue sous l’égide d’un éprou­vé psy­chique que je repère sous le terme « d’affection »[1]. Affec­tion qu’on peut consi­dé­rer comme le mode d’actualisation de la face « enga­gée » du lien social. Elle tem­père la face « indif­fé­rence » au point de sus­ci­ter par­fois une ten­dresse néces­saire au rap­pro­che­ment des corps, voir au conjoin­te­ment sexuel quand il y a inti­mi­té. Affec­tion qui, parce qu’elle est anob­jec­tale, s’inscrit dans la durée d’être tou­jours pré­sente main­te­nant et ne néces­site pas obli­ga­toi­re­ment une proxi­mi­té phy­sique. Cette pré­sence sin­gu­lière au monde n’est plus para­si­tée par des pré­oc­cu­pa­tions onto­lo­gi­co-fina­listes. Ce qui change,de fac­to, la pers­pec­tive, non seule­ment vis-à-vis des pro­blé­ma­tiques objec­tales, mais aus­si de l’appréhension de la mort qui cesse d’être une fina­li­té psy­chique comme on l’a cru. Ce n’est plus qu’une fini­tude orga­nique qui ne s’inscrit ni comme per­cep­tion d’une cau­sa­li­té psy­chique ni dans une his­to­ri­ci­té chro­no­lo­gique sociale. Elle peut adve­nir à tout moment et pour de mul­tiples causes.

Puisqu’aussi bien on parle des condi­tions de la fin de la cure, peut-être est-il bon d’en dire quelque chose du point de vue méta­psy­cho­lo­gique. Com­ment cette pro­blé­ma­tique de la fini­tude (de la mort) sans fina­li­té (dénuée de « sens ») est trai­tée par l’appareil psy­chique qui accède à la gué­ri­son, et quelle posi­tion cela déter­mine dans le col­lec­tif quand elle fait irrup­tion chez l’autre qu’il soit proche ou non ? Com­ment le psy­cha­na­lyste, quand il est d’obédience struc­tu­rale, se dépa­touille avec les idéo­lo­gies morales, phi­lo­so­phiques, reli­gieuses, psy­cho­lo­giques, affec­tives, sen­ti­men­tales qui s’embrouillent et font que l’on ne sait plus com­ment y faire face tant indi­vi­duel­le­ment que col­lec­ti­ve­ment ? Les rites qui entourent cet évè­ne­ment se sont dis­souts ou ont été déva­lués. Manière d’en finir défi­ni­ti­ve­ment avec la mytho­lo­gie pseu­do-méta­psy­cho­lo­gique freu­do-laca­nienne qui dévoie la fin de la cure du côté d’un stoï­cisme d’une bana­li­té conster­nante. Fin de la cure qui parait, dans leur pers­pec­tive, inac­ces­sible, puisqu’on ne gué­rit pas de la pul­sion de mort…

Après quoi je repren­drai de manière syn­thé­tique la ques­tion de la modé­li­sa­tion ter­mi­nale de l’appareil psy­chique qui échoit aux psy­cha­na­lystes, aux artistes et aux mys­tiques, en regard de celle dont béné­fi­cient ceux dont la gué­ri­son est banale. Avec un début de mise en pers­pec­tive de ce qu’il en est de l’inscription dans le col­lec­tif des uns et des autres. Enfin, je ter­mi­ne­rai en sou­le­vant l’hypothèse de la pré­des­ti­na­tion.

2. DE L’ANGOISSE DE MORT ET DE SON DESTIN À L’ISSUE DE LA CURE

La ques­tion de l’angoisse de mort, et de son des­tin, est cru­ciale dans l’identification de la fin, ou bien plu­tôt de l’arrêt de la cure dans la psy­cha­na­lyse freu­do-laca­nienne. La réponse pour ces auteurs s’apparente, ou n’est qu’une variante, de celles que les phi­lo­sophes ont ten­té d’y appor­ter. Elle tourne autour de la ques­tion de l’être au monde et de ses rai­sons qui, imman­qua­ble­ment, posent l’énigme de sa fini­tude disons orga­nique. La pré­sen­ta­tion de la struc­tu­ra­tion ter­mi­nale de l’appareil psy­chique et de sa dyna­mique pour­rait faire pen­ser que cette ques­tion est élu­dée dans la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. Comme si cela ne la concer­nait pas. D’ailleurs, il m’arrive d’affirmer que la pro­blé­ma­tique de la mort, ou bien plu­tôt le concept de mort, ne concerne pas la modé­li­sa­tion struc­tu­rale de l’appareil psy­chique. On en conclu­rait que le psy­cha­na­lyste serait non concer­née, et comme mithri­da­ti­sée, par cette pro­blé­ma­tique de la fini­tude bio-orga­nique. Ce qui est tout à fait inexact. On pour­rait alors croire que cette struc­tu­ra­tion et cette dyna­mique par­ti­cu­lière qui lui échoit ferait du psy­cha­na­lyste d’obédience struc­tu­rale un irré­duc­tible ana­cho­rète ou un céno­bite lâché dans le siècle, mais loin des vicis­si­tudes du monde. Comme immu­ni­sé contre l’angoisse de mort et la ter­reur de la mala­die. Ce qui, d’une cer­taine manière, n’est pas tout à fait inexact. Mais pas de la manière dont on l’entend habi­tuel­le­ment. Cet état stoïque « hors/​dans le monde » est réser­vé exclu­si­ve­ment aux mys­tiques et aux moines. Leur stoï­cisme natu­rel tient au fait de leur foi trans­cen­dan­tale ! D’ailleurs, à ce titre, il ne s’agit plus de stoï­cisme. Comme nous l’avons vu, la psy­cha­na­lyse ne verse pas dans la méta­phy­sique trans­cen­dan­tale. Ni même dans la méta­phy­sique imma­nen­tiste qui se vou­drait maté­ria­liste. C’est ce qu’ont ten­té Spi­no­za, Nietzsche et, à cer­tains égards, Hei­deg­ger. La posi­tion de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale n’est ni « spi­ri­tua­liste » ni « imma­nen­tiste ». Elle est radi­ca­le­ment maté­ria­liste. Freud l’avait non seule­ment pres­sen­ti mais reven­di­qué expli­ci­te­ment quand il annonce que le pro­grès dans les connais­sances bio­lo­giques pren­dra le relai de l’explication psy­cha­na­ly­tique du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Ce qui n’est pas exact. Ce n’est pas parce que le lan­gage arti­cu­lé est une apti­tude neu­ro­cé­ré­brale qu’on peut faire l’économie de la lin­guis­tique qui décrit son fonc­tion­ne­ment et les règles dont pro­cèdent la langue et la parole. Si l’appareil psy­chique existe et fonc­tionne, seule la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale pour­ra, à l’instar de la lin­guis­tique struc­tu­rale, en décrire la mise en place, la struc­tu­ra­tion et les règles de son fonc­tion­ne­ment. Dire que l’appareil psy­chique est une apti­tude phy­lo­gé­né­ti­que­ment acquise de l’organisation neu­ro­cé­ré­brale dont la struc­tu­ra­tion est ren­due pos­sible chez Homo Sapiens par l’émergence du lan­gage n’est pas une hypo­thèse spé­cu­la­tive mais un pos­tu­lat. Para­doxa­le­ment cette posi­tion radi­cale débouche sur l’affirmation d’une pré­sence au monde « humaine » qui néces­site, et débouche, sur un véri­table « huma­nisme ». Huma­nisme dont la psy­cha­na­lyse doit faire la théo­rie. Mais cet huma­nisme « struc­tu­ral » psy­cha­na­ly­tique se démarque abso­lu­ment du sens habi­tuel qu’on lui réserve depuis l’antiquité gré­co-romaine. Cet huma­nisme « struc­tu­ral » s’articule à par­tir d’un pré­sup­po­sé téléo­no­mique inté­gral qui exclut qu’il y aurait une fin der­nière à l’Ex-Sistence sub­jec­tive (donc de la pré­sence de l’homme au monde). L’Ex-Sistence fait exis­ter pour Ex-Sis­ter sans plus. Pour rien, dit-on habi­tuel­le­ment. Freud et Lacan, à la suite d’Heidegger pour ce der­nier, don­naient à l’existence (et non pas à l’Ex-Sistence) une fin der­nière : la mort. Ce qui réin­tro­duit dans le cor­pus psy­cha­na­ly­tique une dimen­sion téléo­lo­gique. Ce qui les oblige à adop­ter à la fin de leur vie et de leur œuvre, une convic­tion stoï­cienne, fruste ou sophis­ti­quée mais de toute manière banale, qui pro­fesse expli­ci­te­ment que la fin der­nière qui fait sens, « sens de la vie », est « la mort » ! Cette convic­tion me fait irré­sis­ti­ble­ment pen­ser à l’interpellation que les moines trap­pistes s’échangeaient quand ils se ren­con­traient dans le cloitre : « frère, il faut mou­rir ! ». Comme s’il fal­lait s’en convaincre. Convic­tion qui découle de cette inep­tie freu­dienne finale que l’appareil psy­chique ne serait pas struc­tu­ré, comme il l’avait pen­sé ini­tia­le­ment, à par­tir de la régu­la­tion de l’énergie libi­di­nale mais de la pul­sion de mort ! Si on veut com­prendre quelque chose à la mor­ta­li­té bio­lo­gi­co-orga­nique autant faire appel à la bio­lo­gie molé­cu­laire et, en par­ti­cu­lier, aux hypo­thèses et recherches consa­crées aux télo­mères et à la télo­mé­ri­sa­tion. Pas à la cau­sa­li­té psy­chique. Com­ment peut-on être aus­si naïf, pour ceux qui pro­mo­tionnent cette idée stu­pide, et cré­dules, pour ceux qui y croient. Avec l’esprit de sérieux de sur­croit ! Gérard (Guille­rault) avait ten­té d’intéresser les psy­cha­na­lystes d’Espace à cette pro­blé­ma­tique bio­lo­gique en pro­po­sant une jour­née sur ce sujet. Avec le suc­cès que l’on sait : aucun, pas même d’estime à son égard. Il faut dire qu’il s’était aco­qui­né, pour la cir­cons­tance, avec un ico­no­claste. Reste, en tout état de cause, que les psy­cha­na­lystes ne sont pas prêts à aban­don­ner leur chère croyance. Pour­tant la ques­tion de la mort, et cor­ré­la­ti­ve­ment de l’hypochondrie, comme motif d’angoisse (ou de peur) n’est jamais absente des cures psy­cha­na­ly­tiques. Il n’est donc pas inutile de reprendre cette pro­blé­ma­tique pour la sor­tir de l’impasse pseu­do-phi­lo­so­phique (ou bien plu­tôt morale) dans laquelle Freud et Lacan nous ont four­voyés.

Car il n’est pas cer­tain que cette angoisse de mort soit inhé­rente à la nature du psy­chisme humain. Ce qui advient au moment de l’éprouvé (la catas­trophe au sens de Thom) de sub­jec­ti­vi­sa­tion, phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment, peut être consi­dé­ré comme l’irruption ori­gi­nelle de cette angoisse de mort ; elle résulte de la « détresse du vivre » qui suit cet effon­dre­ment et pré­cède l’émergence du Sujet. Elle, l’angoisse de mort, s’instaure quand cette émer­gence sub­jec­tive faillit. Elle s’y sub­sti­tue en la conno­tant. Elle a pour fonc­tion de mas­quer sans le com­bler, ce manque sub­jec­tif. La phi­lo­so­phie phé­no­mé­no­lo­gique (Hei­deg­ger, Kier­ke­gaard, Sartre[2]) en fait un uni­ver­sel de la réa­li­té exis­ten­tielle humaine. A tort, elle accré­dite, et idéa­lise, cette angoisse de mort comme prin­cipe uni­ver­sel et même carac­té­ris­tique sin­gu­lière de la réa­li­té humaine ! Lacan en donne une ver­sion psy­cha­na­ly­tique. C’est autour de cette ques­tion de l’angoisse de mort et de sa trans­for­ma­tion que se joue la ter­mi­nai­son de la cure. À la fin de la cure struc­tu­rale, l’angoisse de mort s’est dis­soute. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il y ait déni ou déné­ga­tion de la réa­li­té de la mort. Elle appa­rait alors pour ce qu’elle est : une éven­tua­li­té cer­taine orga­nique. Et ne sus­cite ni angoisse, ni peur : ce n’est qu’un fait.

Freud l’affirme expli­ci­te­ment quand il pro­cla­mait, quelque part, qu’un des indices de gué­ri­son était qu’à ce moment le psy­cha­na­ly­sant « ne crai­gnait plus la mort pour lui et pour les autres ». Il ajou­tait qu’il était aus­si en capa­ci­té « d’aimer et d’être aimé ». En ce qui concerne l’amour, dans le sens qu’on lui donne aujourd’hui, je dis exac­te­ment l’inverse. Si on consi­dère cette « envie » objec­tale comme néces­saire et uni­ver­selle, cela revient à idéa­li­ser l’appropriation et la dépen­dance, voir l’illusion de fusion, comme res­sort essen­tiel des rela­tions affec­tives et sociales. Or à la fin de la cure, il se trouve qu’on en est débar­ras­sé… Et puis Freud ajoute quelque chose qui en découle, autour de l’accès à une vie sociale et pro­fes­sion­nelle har­mo­nieuse. Si on s’en tient à la gué­ri­son banale, ces cri­tères phé­no­mé­no­lo­giques ne sont pas si mal vus. Mais Freud ne dit nulle part com­ment cet état advient. Quand je dis que, de fait, il n’y a pas chez Freud et Lacan liqui­da­tion de l’angoisse de mort, c’est qu’elle est, chez eux, l’expression de la pul­sion de mort et qu’à cet égard elle est consti­tu­tive de l’appareil psy­chique sur le ver­sant dyna­mique et éco­no­mique. On ne peut donc pas en gué­rir et, en tout état de cause, ce n’est pas l’objectif de la cure. L’objectif est de prendre conscience de ce moteur pul­sion­nel mor­ti­fère, autour duquel s’organise et se struc­ture l’appareil psy­chique, stoï­que­ment. Ce qui confine tout uni­ment à la pro­mo­tion d’une for­ma­tion réac­tion­nelle. Dans les termes où je défi­nis la gué­ri­son, ce que Freud donne comme indice ne peut être une « preuve » qu’une cure a été menée à bonne fin. Ce n’est en effet pas parce qu’on accède à l’acceptation ou à la rési­gna­tion de cet iné­luc­table que la gué­ri­son est adve­nue. Lacan, lui, était plus cir­cons­pect. Il ne par­lait pas de gué­ri­son. Sauf à la fin de sa vie où il s’étonne de consta­ter « qu’il y en a qui gué­rissent », sans pou­voir dire pour­quoi… Si on vou­lait pous­ser le com­men­taire à son extrême, on pour­rait dire qu’ils ne font guère mieux que l’humour cara­bin quand il énonce que « la vie est une mala­die sexuel­le­ment trans­mis­sible dont le pro­nos­tic est tou­jours mor­tel » …C’est tout de même un peu court. Éros et Tha­na­tos… quelle blague !

Si je dis que la dis­pa­ri­tion de l’angoisse de mort est effec­ti­ve­ment un signe de fin de psy­cha­na­lyse, ce n’est donc pas parce que, grâce à la cure, on accède à la rési­gna­tion ou à l’acceptation de cet iné­luc­table et, qu’accessoirement, on baise bien et qu’on réus­sit dans sa vie sociale et pro­fes­sion­nelle ! Cela tient, si on se réfère à la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale, au fait qu’il y a un sub­stra­tum à la capa­ci­té moïque de vivre, et qui la pré­cède, sous les espèces de cette apti­tude péremp­toire d’Ex-Sister. Et que cet éprou­vé d’Ex-sister est intran­si­tif. Recours sans recours. Donc, ce qui implique, qu’au fon­de­ment de l’appareil psy­chique, dans le registre sub­jec­tif incons­cient, il ne peut y avoir d’angoisse de mort. Lequel registre génère cet éprou­vé de pré­sence per­ma­nente, qui est la défi­ni­tion de la durée, tou­jours pré­sent main­te­nant. Sans per­sé­cu­tion ni du pas­sé, ni du pré­sent, ni du futur. L’éprouvé de cette pré­sence tou­jours pré­sente main­te­nant est « pho­né­ma­tique », intrin­sèque et abso­lu ; il est intem­po­rel. Ce qui équi­vaut à l’abolissement de l’instance Sur­moïque et de l’Idéal du Moi. Sans per­sé­cu­tion du futur, donc sans angoisse de mort puisqu’aussi bien la mort on la situe, à tort et tou­jours, du côté du futur. Or, elle peut inter­ve­nir à tout moment.

Cet éprou­vé d’Ex-sister est, d’une cer­taine façon, une manière de défi­nir l’immortalité. Il fau­drait dire, bien plu­tôt, que le concept d’immortalité est une méta­phore mytho­lo­gique de cet éprou­vé psy­chique réel. C’est sans doute à par­tir de cet éprou­vé de pré­sence sub­jec­tive péremp­toire per­ma­nente que, sur le plan cultu­rel, Homo Sapiens a inven­té le mythe de la vie éter­nelle et de l’âme immor­telle, repris dans le cor­pus d’un grand nombre de reli­gions. Car l’énigme que pose cet éprou­vé « réel » à la pen­sée réflexive consciente moïque, qu’elle soit ration­nelle ou sau­vage, est qu’il entre en contra­dic­tion avec le constat, non moins réel, de la mor­ta­li­té orga­nique. C’est-à-dire de la fini­tude bio­lo­gi­co-orga­nique. On sur­monte cette contra­dic­tion en trou­vant un des­tin mytho­lo­gique à cet éprou­vé psy­chique réel. La reli­gion chré­tienne fait très fort puisqu’elle pro­met, en plus de la vie éter­nelle de l’âme, la résur­rec­tion des corps ! Elle n’est pas la seule ; d’autres pro­mettent la réin­car­na­tion, la métem­psy­chose ou l’existence des ancêtres dans l’au-delà. Ces croyances s’organisent en un sys­tème de trans­for­ma­tion mytho­lo­gique qui déter­mine les dif­fé­rentes variantes en cours dans chaque culture humaine pour appor­ter une solu­tion à cette contra­dic­tion entre éprou­vé « d’immortalité » sub­jec­tif et « fini­tude bio­lo­gi­co-orga­nique ». C’est pour­quoi les socié­tés de chasseurs/​cueilleurs ont cha­cune, comme nos socié­tés déve­lop­pées, une mytho­lo­gie pour rendre compte et appor­ter une solu­tion à cette contra­dic­tion. Ce qu’on prend habi­tuel­le­ment pour une pré­oc­cu­pa­tion spi­ri­tuelle ne l’est pas, au sens de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, elle est cultu­relle. Cette ques­tion de la vie après la mort, trai­tée phi­lo­so­phi­que­ment, méta­phy­si­que­ment ou mytho­lo­gi­que­ment, est en fin de compte bien concrète psy­chi­que­ment et tente sim­ple­ment d’appréhender un aspect fon­da­men­tal et para­doxal de la réa­li­té psy­chique. Elle ren­voie au fonc­tion­ne­ment « maté­ria­liste » de l’appareil psy­chique. Mais, accé­der à cet éprou­vé sub­jec­tif du tou­jours pré­sent main­te­nant ne garan­tit en rien l’immortalité post mor­tem. Ou, pour le dire autre­ment, on est immor­tel tant qu’il y a de la vie orga­nique !

Vivre sans crainte de la mort n’est donc pas d’une incon­sé­quence notoire, ni d’une impar­don­nable fri­vo­li­té, ni du déni. C’est ce qui advient « natu­rel­le­ment » à la fin de la cure ; soit qu’elle débouche sur une gué­ri­son « banale », soit qu’elle déter­mine le pas­sage du divan au fau­teuil. Il faut noter que l’avènement de cette dis­po­si­tion psy­chique vis-à-vis de la mort bio­lo­gique orga­nique est une néces­si­té incon­tour­nable pour ceux qui s’engagent à conduire une cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale. Une atti­tude stoïque devant l’inéluctable de la dégra­da­tion et de la fini­tude n’y suf­fit pas. Car jus­te­ment, ce qui amène quelqu’un à s’adresser en psy­cha­na­lyse c’est la détresse du vivre qui se tra­duit par une angoisse de mort. L’angoisse de mort prend sa source de cet effon­dre­ment et rem­place le conti­nuo osti­na­to de la jouis­sance sub­jec­tive qui n’a pas pu adve­nir. C’est dire, a contra­rio, que, pour que l’angoisse de mort per­dure, il faut que l’appareil psy­chique soit struc­tu­ré sur le mode dia­lec­tique des mosaïques pré­moïques quand l’instance sub­jec­tive est soit défaillante soit inef­fi­ciente. Et la néces­si­té mytho­lo­gique de l’immortalité peut alors s’imposer. Cette dis­po­si­tion vis-à-vis de la mort n’a, par ailleurs, rien à voir avec cette stu­pi­di­té qui fait dire à cer­tains que la mort fait par­tie de la vie au pré­texte qu’elle est iné­luc­table. Cette confu­sion tient ou de la déné­ga­tion, ou du déni. La mort ne fait pas par­tie de la vie ; elle la clôt, défi­ni­ti­ve­ment.

Ce qui ne veut pas dire que cette impa­vi­di­té appa­rente du psy­cha­na­lyste devant le fait de la dégra­da­tion et de la mort dénon­ce­rait pour autant une manière d’insensibilité inhu­maine. Loin s’en faut. Au contraire, cela per­met de réin­tro­duire une véri­table huma­ni­té dans ces occur­rences. Car dans nos socié­tés « déspi­ri­tua­li­sées » depuis la vic­toire du ratio­na­lisme et de la science, on ne sait plus se situer devant ces réa­li­tés. Ni indi­vi­duel­le­ment, ni col­lec­ti­ve­ment. Il y a cruel­le­ment une absence de cadre sym­bo­lique pour y faire face. Cha­cun se trouve alors réduit à deux extré­mi­tés pas­sa­ble­ment inadé­quates. Soit, on laisse ceux qui les affrontent aux affres et en proie aux affects, aux émo­tions et aux dou­leurs qui les sub­mergent, même si on mani­feste à leur égard une com­mi­sé­ra­tion affec­ti­vo-sen­ti­men­tale. Soit, on s’en remet à une médi­ca­li­sa­tion tech­nique aus­si bien des dérè­gle­ments et des dou­leurs orga­niques que des souf­frances psy­chiques. Atti­tude qui peut confi­ner à du dés­in­té­rêt pour se pro­té­ger. Il est vrai qu’aujourd’hui il peut exis­ter une médi­ca­li­sa­tion « humaine » dans ces cir­cons­tances, qu’elle soit assu­mée par un méde­cin ou le fait d’un col­lec­tif en soins pal­lia­tifs[3]. Dans le cas de soins pal­lia­tifs col­lec­tifs, il y a même là une esquisse de socia­li­sa­tion « sym­bo­lique » cultu­relle de la prise en charge de la dégra­da­tion finale et de la mort. Une ritua­li­sa­tion qui fait sens. Peut-être cela sera-t-il, dans le futur, la manière la plus humaine, dans une socié­té déstruc­tu­rée sym­bo­li­que­ment et vouée à la famille nucléaire, de répondre à ces situa­tions. Une véri­table réponse sym­bo­lique cultu­relle. Mais dire ce qu’il en est de manière asep­ti­sée (théo­rique) peut appa­raitre aus­si comme une manière de méca­nisme de défense. La théo­ri­sa­tion comme for­ma­tion réac­tion­nelle, si je puis dire. Aus­si, il me semble qu’il n’est pas inutile de recou­rir à l’expérience. Cela per­met déjà de faire entendre qu’il n’y a pas qu’une bonne ou mau­vaise manière de « vivre » ce moment d’agonie et d’affronter la mort pour cha­cun. Mais, sans doute, y a‑t-il une seule posi­tion psy­chique pour ceux qui y sont pré­sents.

Cer­taines per­sonnes, dans le temps de l’agonie et juste avant de mou­rir, peuvent mani­fes­ter une cer­taine séré­ni­té. Sans l’ombre d’une angoisse mais aus­si sans stoï­cisme. Et par­fois elles ont une conscience aiguë et une juste approche de ce qui leur arrive au point de l’exprimer. J’en ai fait, il n’y a pas si long­temps, l’expérience. Une per­sonne[4]qui m’était plus que très proche, alors en soins pal­lia­tifs, au moment ultime m’a pris la main et m’a dit « tu sais, je n’ai jamais eu vrai­ment d’attachement à la vie. Bien sûr, ce n’était pas vrai­ment désa­gréable mais sans grand inté­rêt ». Ce furent ses der­nières paroles. Puis elle a fait signe à l’infirmière. Pour­tant, elle n’a jamais été dépres­sive. Mais elle était musi­cienne, quoique sa car­rière de pia­niste ait été bri­sée par un inci­dent mineur mais fatal. Aupa­ra­vant, je n’avais jamais enten­du per­sonne faire appa­raitre, dans cette cir­cons­tance extrême, cette dicho­to­mie entre le Vivre et l’Ex-sister. Quoique la réfé­rence à l’Ex-sister ne fut pas expli­cite mais bien plu­tôt impli­cite. Il y avait dans cette énon­cia­tion l’expression que seul l’éprouvé d’Ex-Sister avait comp­té. Ce qui était le plus remar­quable, c’est que renon­cer volon­tai­re­ment à cet éprou­vé d’Ex-Sister lui était comme natu­rel ; sans l’ombre d’un regret ou d’un res­sen­ti­ment. Pour­tant, elle était athée et l’idée de la vie éter­nelle ne la concer­nait pas. Bien évi­de­ment la perte des joies de la vie ne l’effleurait même pas. Cela ne lui a jamais été une pré­oc­cu­pa­tion. Elle est morte sans plainte ni aucune mani­fes­ta­tion d’émotion. Indif­fé­rente. Reste que cette réso­lu­tion natu­relle qu’elle mani­fes­tait n’empêche pas à un proche d’éprouver une intense déses­pé­rance. Cela n’exonère ni la peine ni les larmes. Elle est pro­vo­quée par la dis­so­lu­tion d’une très par­ti­cu­lière affi­ni­té élec­tive qui laisse l’affection dans un vide sidé­ral. Fin d’une inti­mi­té par­ti­cu­lière qu’on pen­sait inal­té­rable et irrem­pla­çable. Cette peine a sans doute à voir avec la résur­gence de l’expérience d’une dis­pa­ri­tion sub­jec­tive qui fait resur­gir la rémi­nis­cence de l’ombre noire de l’effondrement et de la détresse. On se trouve alors dému­ni, comme on le dit assez bête­ment. Mais il ne s’agit pas d’une « perte ». Pour qu’il y ait perte, il eut fal­lu que la per­sonne qui meurt ait été aupa­ra­vant un « objet ». Objet d’un atta­che­ment, plus ou moins pos­ses­sif, ou d’une dépen­dance. Si tant est que ce qui se nouait entre la per­sonne qui reste et celle qui est morte soit du registre sub­jec­tif, d’un lien social sin­gu­lier tou­jours pré­sent main­te­nant, alors sa dis­so­lu­tion, étran­ge­ment dou­lou­reuse, ne donne pas lieu à un « deuil » au sens où on l’emploie habi­tuel­le­ment. Le deuil ordi­naire, pour pro­blé­ma­tique qu’il soit, consiste, sous l’égide du Moi, à effa­cer et dis­soudre l’attachement à la per­sonne et à rem­pla­cer cette « perte » par le sou­ve­nir qui tient lieu de pré­sence de l’absent. Dans le lien, essen­tiel­le­ment sub­jec­tif, por­té par une affec­tion sin­gu­lière, il ne s’agit pas de com­bler la perte d’un atta­che­ment, mais de trans­for­mer cette pré­sence réelle en une vir­tua­li­té indé­fec­tible. C’est-à-dire tou­jours pré­sente main­te­nant, hors sou­ve­nir. Ce qui n’est pas aus­si simple que cela puisse paraitre.

Quoique ce ne soit pas tout à fait exact quand je dis que je n’ai jamais enten­du per­sonne faire appa­raitre cette dicho­to­mie dans cette cir­cons­tance fatale. En effet, il y a fort long­temps, j’ai été pré­sent lors de l’entrée en ago­nie d’un psy­cha­na­lyste, néan­moins jésuite, qui avait été vive­ment inter­lo­qué par mes bribes de réflexions sur une réfor­ma­tion pos­sible de la psy­cha­na­lyse laca­nienne. Il n’avait pas don­né suite, non par manque d’intérêt ; je sup­pose qu’il y avait enten­du quelque chose. Mais sa san­té avait tou­jours été pré­caire, quoique jamais il n’en ait fait état. Par le pas­sé il avait eu plu­sieurs can­cers au point qu’il s’était vu, à l’époque, condam­né. Il s’était fixé comme espé­rance de pou­voir assis­ter aux pre­miers pas de l’homme sur la lune ! Son espoir fut exau­cé et bien au-delà. Au moment où je lui ai sou­mis mes idées, il était en proie à un autre can­cer dou­blé d’un dia­bète. C’est pour­quoi il décli­na ma pro­po­si­tion d’être asso­cié à ce pro­jet quelque peu uto­pique. Il se sen­tait mal. Aus­si avons-nous réduit nos échanges à des consi­dé­ra­tions sur les ver­tus théo­lo­giques com­pa­rées de Jean (Cal­vin) et d’Ignace (de Loyo­la). Lui était un véri­table théo­lo­gien, ce que je ne suis pas. Situa­tion assez sur­réa­liste quand on sait que la Com­pa­gnie de Jésus (les jésuites) avait été man­da­tée, après le concile de Trente, pour mener la contre-réforme et détruire la théo­lo­gie cal­vi­niste. La der­nière fois que j’ai été pré­sent auprès de lui à l’hôpital, avec d’autres mots, il a énon­cé la même chose : son dés­in­té­rêt pour la vie. Il s’agaçait seule­ment de devoir subir et endu­rer toutes ses dou­leurs. De sa part, cela ne m’a pas éton­né : il était psy­cha­na­lyste. Je n’ai jamais su s’il avait gar­dé foi en la vie éter­nelle, comme bon nombre de psy­cha­na­lystes chré­tien depuis Oskar Pfis­ter, Fran­çoise Dol­to, Louis Beir­naert, Denis Vasse, Fran­çois Roustang…et d’autres. Il a eu droit à être enter­ré reli­gieu­se­ment dans l’église de sa congré­ga­tion. J’ai assis­té à la messe. 

Bien sûr, il n’y a pas que cette atti­tude par­ti­cu­lière qui s’affiche au moment ultime du décès. Elle ne doit être ni géné­ra­li­sée ni sur­tout idéa­li­sée. Elle ne se mani­feste que si, dans la dyna­mique psy­chique, le Moi n’est que le sup­port de la posi­tion sub­jec­tive d’Ex-sistence. Ce que je vou­lais mon­trer, c’est que l’attitude devant la mort ne dépend pas d’une force ou d’une fai­blesse « d’âme » mais est déter­mi­née par la struc­tu­ra­tion et la dyna­mique de l’appareil psy­chique. Cela ne dépend pas non plus de ce stoï­cisme psy­cho-phi­lo­so­phique moïque (ou Sur­moïque) prô­né par Freud et Lacan.

C’est dire que d’autres confi­gu­ra­tions psy­chiques peuvent déclen­cher des atti­tudes dif­fé­rentes, même au sein de celles dont la struc­tu­ra­tion s’avère finale. À telle enseigne, qu’il m’est arri­vé d’être le témoin de l’étonnement scan­da­li­sé d’une per­sonne très âgée et très croyante en la vie éter­nelle, en l’immortalité de l’âme et dans la résur­rec­tion des corps, qui sou­hai­tait en finir, natu­rel­le­ment et sciem­ment, avec la vie. Quoiqu’elle ait été tout au long de sa longue vie très impli­quée dans le Vivre et éga­le­ment dotée d’une des­cen­dance plé­tho­rique qui lui a offert de quoi s’occuper dans son grand âge, elle n’aspirait plus qu’à rejoindre le Père ! Elle avait une foi inex­pug­nable et consta­tait avec une cer­taine amer­tume, voir du res­sen­ti­ment, qu’Il (Dieu) ne sem­blait pas vou­loir l’appeler auprès de lui. Elle avait conser­vé une viva­ci­té intel­lec­tuelle intacte et une bonne san­té orga­nique. L’autre désa­gré­ment qu’elle éprou­vait et qu’elle consta­tait avec une grande luci­di­té, était que, mal­gré son aspi­ra­tion sin­cère à rejoindre le royaume (des cieux), elle res­tait incom­pré­hen­si­ble­ment atta­chée à la vie. Du côté de l’envie de Vivre, cela ne vou­lait pas la lâcher. Mais pour autant, elle n’était pas dénuée d’une sub­jec­ti­vi­té avé­rée et d’un éprou­vé d’Ex-Sistence constant. C’est sans doute ce qui lui per­met­tait de croire en la vie éter­nelle, non pas comme une conso­la­tion à cette val­lée de larmes mais comme une évi­dence psy­chique. Et le vivre n’en finis­sait pas de durer. À son grand dam. Car elle res­sen­tait cette contra­dic­tion comme une véri­table épreuve, un scan­dale éthique même, de tenir au vivre alors qu’elle aspi­rait à l’au-delà de l’Ex-Sistence ter­restre. Le vivre, l’organisme, a néan­moins fini par lâcher. Elle fut ter­ras­sée par une pneu­mo­nie. Mais cela lut­tait tou­jours. La der­nière fois que je l’aie vue, elle ouvrit un œil qu’elle avait très bleu, et m’a fixée lon­gue­ment sans rien dire. Mal­gré elle, le vivre s’activait encore. Elle était à quelques mois de ses cents ans.

Avec la même struc­tu­ra­tion et dyna­mique psy­chique, disons « nor­male », il peut y avoir une atti­tude dans l’agonie et devant la mort sen­si­ble­ment dif­fé­rente de celle que je viens de décrire. Cer­taines per­sonnes, dans ces der­niers temps du vivre, mani­festent un atta­che­ment « natu­rel » et per­sis­tant aux envies objec­tales mal­gré les res­tric­tions, les dimi­nu­tions et les inca­pa­ci­tés dues aux dou­leurs endu­rées, par­fois insup­por­tables, notam­ment dans cer­tains can­cers ingué­ris­sables. Il s’agit de la mani­fes­ta­tion, obs­ti­née et légi­time, d’un atta­che­ment au plai­sir de Vivre à tra­vers des choses qui pour­raient appa­raitre comme ano­dines. Elles s’actualisent du plai­sir de la pré­sence d’un être aimé ou esti­mé, de l’expérience d’une nour­ri­ture appré­ciée, de la pos­si­bi­li­té de lire, ou d’entendre de la musique, de des­si­ner ou d’écrire, de per­ce­voir un simple rayon de soleil. Toutes choses qui à d’autres moments de la vie eussent sem­blé bien futiles. Et mal­gré les dou­leurs lan­ci­nantes, dues à la mala­die, ce ne sont pas des diver­sions mais une manière de conti­nuer l’aventure du Vivre aus­si long­temps qu’il est pos­sible. Le fait de sup­por­ter appa­rem­ment « stoï­que­ment » des dou­leurs insup­por­tables me ren­voie à une lec­ture que j’ai faite dans mon ado­les­cence au temps où je lisais com­pul­si­ve­ment tout ce qui était à por­tée de main. C’était un ouvrage de Saint-Exu­pé­ry. Pas le Saint-Exu­pé­ry de Vol de nuit, de Cour­rier du Sud, de Terre des hommes ou du Petit Prince. Mais celui de Cita­delle qui est une somme (ou un fatras de plus de trois cents pages) de pen­sées plus ou moins phi­lo­so­phiques publiés à titre post­hume. Le seul sou­ve­nir qui m’en est res­té c’est le récit d’une say­nète entre deux frères dont l’un était en train de mou­rir en subis­sant des dou­leurs orga­niques intenses. Celui qui l’assiste s’inquiète. Alors son frère[5] le ras­sure et lui dit « ce n’est que le corps » manière de faire entendre que les affres phy­siques qui affectent l’organisme n’ont guère d’importance et que ce qui compte, même et sur­tout à cet ins­tant, c’est tou­jours l’attachement au Vivre. Il pré­do­mine. Envie de vivre qui, si elle n’invalide pas les dou­leurs, les can­tonne à la sphère orga­nique. De fait les dou­leurs orga­niques ne sont véri­ta­ble­ment insup­por­tables que quand elles sont reprises, ampli­fiées et pha­go­cy­tées par l’angoisse psy­chique. Si j’ai rete­nu ce frag­ment insi­gni­fiant, c’est sans doute parce qu’à l’époque de cette lec­ture une per­sonne, avec laquelle j’avais noué ma deuxième et réelle affi­ni­té élec­tive, s’est tuée, avec d’autres jeunes gens de notre âge, au volant de la voi­ture de sa mère (une Onze Légère), dans le bois de Fausses-Reposes. Cela ne s’invente pas…Après quoi j’ai ces­sé de par­ler à qui­conque pen­dant de longs mois sauf à la mère de ce jeune homme. Puis on m’a envoyé en pro­vince dans un col­lège pro­tes­tant où on m’a pris pour un anglais parce que je ne m’adressais à per­sonne. Je sor­tais à peine de ma période de débi­li­té… 

Bien évi­dem­ment, dans le cas d’autres struc­tu­ra­tions et dyna­miques psy­chiques, celles où l’éprouvé d’Ex-Sister est pré­caire, la ter­reur et l’effroi ne manquent pas de sur­gir. Sauf s’il est pos­sible de déve­lop­per un méca­nisme de défense qui auto­rise le déni. Il m’est arri­vé de pen­ser qu’il se pour­rait que les mala­dies dégé­né­ra­tives neu­ro­cé­ré­brales dues à la sénes­cence puissent être consi­dé­rées comme une autre manière que moïque d’affronter l’épreuve de la mort orga­nique. Rien ne le prouve. Mais d’une cela semble plau­sible. Ce qui n’empêche pas que, dans cer­taines démences, telle la mala­die d’Alzheimer mais pas seule­ment, on voit par­fois sur­gir des épi­sodes d’angoisse irré­pres­sible. Non pas que je pense qu’il y aurait une « cau­sa­li­té psy­chique » à l’avènement de ces démences mais bien qu’elles seraient une manière d’équivalents orga­niques, phy­lo­gé­né­ti­que­ment acquis, d’affronter cette épreuve. Sou­te­nir que cela serait une « soma­ti­sa­tion » ne serait théo­ri­que­ment pas tenable. Il s’agit d’un autre type de réponse, orga­nique celle-là, à une menace mor­ti­fère devant les signaux orga­niques de la sénes­cence. Il n’y a pas, au sens où on l’utilise habi­tuel­le­ment, de réac­tion « psy­cho­so­ma­tique ». For­mu­la­tion qui enté­rine impli­ci­te­ment la dicho­to­mie psy­cho-phi­lo­so­phique du corps et de l’esprit. Ce qui est contraire à la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale.

Il me sou­vient d’une per­sonne elle aus­si croyante, et qui avait gar­dé toute sa tête, pour laquelle le récon­fort de la foi en la vie éter­nelle n’était d’aucun secours. Elle était atteinte d’un can­cer pul­mo­naire en phase ter­mi­nale, en proie à une ter­reur irré­pres­sible. Elle était affec­tée d’une névrose d’angoisse qu’elle avait conte­nu tout au long de sa vie grâce à dif­fé­rents méca­nismes de défenses somme toute assez adap­ta­tifs. De fait, elle avait déve­lop­pé une ambi­tion pro­fes­sion­nelle tout à fait effi­cace puisqu’elle avait atteint, dans son métier, les plus hautes fonc­tions et la recon­nais­sance sociale. Cette réus­site pro­fes­sion­nelle lui tenait lieu de garde-fou et ce mode de sur­vie lui était très effi­cace. Dans son ago­nie, elle ne trou­vait d’apaisement à ses irré­pres­sibles angoisses que dans le refuge de l’Hôpital. Aus­si il m’est arri­vé, à plu­sieurs reprises et à sa demande, de l’amener aux urgences le soir après mes consul­ta­tions. A l’époque, il n’était pas habi­tuel de trai­ter médi­ca­le­ment l’angoisse dans ces phases ter­mi­nales. Il faut dire que j’étais assez frai­che­ment accueilli par le méde­cin de garde. On me regar­dait comme un benêt de psy­cha­na­lyste qui croit en la toute-puis­sance du « psy­chisme » et du « désir » comme on disait à l’époque ! Ce demeu­ré qui sem­blait ne pas com­prendre que, médi­ca­le­ment, il n’y avait plus rien à faire. Mais j’arrivais à per­sua­der le méde­cin, sans doute parce que cette per­sonne avait un cer­tain pres­tige social, de la gar­der pour la nuit. On lui admi­nis­trait une per­fu­sion parce qu’il était très affai­bli. Le len­de­main, la ter­reur était éva­nouie et il se sen­tait revivre. Cela avait un effet cer­tain d’efficacité sym­bo­lique qui lui per­met­tait de tenir un moment jusqu’à ce que la ter­reur le ter­rasse à nou­veau. Cet accro­chage à la vie et l’angoisse qui le tenaillait fai­saient honte à sa famille. On se serait atten­du à ce qu’il fasse montre d’un stoï­cisme de patriarche. Cette pré­ten­due lâche­té devant la mort leur était insup­por­table : c’était indigne d’un véri­table croyant. Un soir, où je n’ai pas pu venir, son entou­rage, avec la com­pli­ci­té du méde­cin de famille, déci­da la séda­tion finale, sans rien lui dire. Pour­tant s’accrocher déses­pé­ré­ment à la vie n’est pas un péché qui mérite la mort…

Cela confirme à quel point dans nos socié­tés, on ne sait plus faire avec l’agonie et la mort. Aus­si, il n’est pas inutile, quoiqu’insuffisant, d’en connaitre sur ce qui se joue méta­psy­cho­lo­gi­que­ment au terme du Vivre pour tous ceux qui sont ame­nés à « accom­pa­gner », comme on dit main­te­nant, ceux qui vont mou­rir. Que ce soit les méde­cins, les infirmier(e)s, les psy­cho­logues, les aidants, ou mêmes les proches. D’autant que, comme j’en fais l’hypothèse, la grande majo­ri­té de ceux qui entrent dans l’agonie sont dans un mode de sur­vie. C’est-à-dire que l’angoisse de mort, même si aupa­ra­vant elle était latente, ne manque jamais de se réac­ti­ver de manière par­fois paroxys­tique à cet ins­tant. Il est vrai qu’aujourd’hui, on pal­lie cette occur­rence non seule­ment à l’aide d’analgésiques appro­priés qui apaisent les dou­leurs orga­niques mais aus­si à l’aide de psy­cho­tropes qui sou­lagent les souf­frances psy­chiques lorsqu’elles se mani­festent sous la forme de l’angoisse. Ce qui n’est pas si mal mais il est essen­tiel qu’à ces arti­fices phar­ma­co­lo­giques on ajoute une pré­sence sub­jec­tive impa­vide. Cela per­met d’inscrire cet évé­ne­ment natu­rel qu’est la mort dans une pers­pec­tive humaine et pas seule­ment médi­cale et tech­nique. Ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler un « accom­pa­gne­ment ». Il s’agit d’une pré­sence néces­saire. Et pas seule­ment d’un point de vue « éthique » ou « affec­tif » mais humain. Encore faut-il ne pas confondre « pré­sence sub­jec­tive » et « empa­thie » ou « sym­pa­thie ». Ces mani­fes­ta­tions affec­tives et émo­tion­nelles d’« empa­thie » et de « sym­pa­thie », quand ils se foca­lisent sur des per­sonnes dans l’agonie, alors que leur appa­reil psy­chique est struc­tu­ré sur le mode « sur­vie », entrent en réson­nance avec les éprou­vés d’angoisse incoer­cibles qui, à ce moment, les sub­mergent. Elles ne font que les ampli­fier. Ce qui est inutile. Ces per­sonnes n’ont besoin que d’une pré­sence humaine sub­jec­tive. Encore faut-il s’en sen­tir capable. Mais cette pré­sence est aus­si une néces­si­té pour ceux dont l’appareil psy­chique béné­fi­cie d’une ins­tance sub­jec­tive éprou­vée bien qu’il ne s’agisse pas alors de faire obs­tacle à l’angoisse et à la panique. Il me semble me sou­ve­nir que F. Dol­to avan­çait que ceux qui, au moment de pas­ser, n’éprouvaient aucune crainte avaient béné­fi­cié d’une rela­tion à la mère satis­fai­sante dans leur enfance. Bien sûr, c’est inexact. Mais si on extra­pole, on peut y trou­ver une vrai­sem­blance en inter­pré­tant cette pré­ten­due rela­tion satis­fai­sante, com­blante, à la mère comme si alors ceux-ci béné­fi­ciaient d’une « base arrière » intan­gible : dans les termes mytho­lo­giques archéo-freu­diens une mère « recours » intro­jec­tée qui auto­rise un vivre hors angoisse. Or nous savons que ce qui main­tient en per­ma­nence cette assu­rance, c’est l’éprouvé sub­jec­tif d’Ex-sistence. Méta­pho­ri­que­ment et mytho­lo­gi­que­ment le signi­fiant « mère » (pro­tec­trice) serait alors ce qui ren­ver­rait à cet éprou­vé d’Ex-sistence sub­jec­tive infran­gible. Un mythème donc, qui atteste de la réa­li­té de cette ins­tance psy­chique. Ceux-là néces­sitent seule­ment qu’il y ait auprès d’eux quelqu’un qui atteste humai­ne­ment de cette pré­sence sub­jec­tive. En miroir.

Cette longue digres­sion autour de la mort et de l’angoisse de mort me parais­sait néces­saire pour en finir avec la mytho­lo­gie freu­do-laca­nienne concer­nant la fin de la cure. Fin de la cure qui, pour eux, se résout d’être la prise de conscience non seule­ment de la mort comme iné­luc­table mais sur­tout d’accepter cette mort orga­nique comme don­nant téléo­lo­gi­que­ment le sens de la vie. Posi­tion qui rejoint celle de Kier­ke­gaard[6]. Ce qui n’est pas très convain­cant. Ce que je pro­pose théo­ri­que­ment est qu’à la fin de la cure, l’angoisse de mort se dis­sout et la mort bio­lo­gi­co-orga­nique n’est plus qu’une occur­rence, quoique cer­taine et natu­relle, qua­si­ment insi­gni­fiante. Ce qui nous sort de l’idéalisation stoïque et réac­tion­nelle. En tout état de cause, c’est une obli­ga­tion d’en connaitre si on veut abor­der la détresse du vivre dans la cure et tenir cette potion sub­jec­tive. Il est néces­saire de l’assimiler. Les cir­cons­tances récentes montrent qu’on ne peut en faire l’économie. Ceux qui ont côtoyé de près les consé­quences mor­telles du virus en ont fait l’expérience. Par­fois dra­ma­ti­que­ment et à leur détri­ment. Sur­tout si per­dure chez eux l’illusion d’une pré­ten­due invul­né­ra­bi­li­té don­née par l’instance sub­jec­tive !

Ceci étant acquis, il nous est loi­sible de reprendre la modé­li­sa­tion, et ses consé­quences, à la phase ter­mi­nale sub­jec­ti­vo-moïque, là où nous l’avons lais­sée.

3. RETOUR AUX DEUX MODES DIFFÉRENTIELS DE DYNAMIQUE PSYCHIQUE QUI SIGNENT LA GUÉRISON

Bien évi­dem­ment, et pour reve­nir à cette his­toire de sin­gu­la­ri­té de la dyna­mique sub­jec­ti­vo-moïque qui échoit au psy­cha­na­lyste, et à quelques autres, ce que je viens d’énoncer, à la fois phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment et théo­ri­que­ment, se pré­sente encore une fois comme un modèle de gué­ri­son « pur et par­fait ». Et donc ne concerne qu’une fin de psy­cha­na­lyse « théo­rique ». De fait, cette modé­li­sa­tion consti­tue une des extré­mi­tés d’un conti­nuum de trans­for­ma­tion. Conti­nuum dont l’autre extré­mi­té est consti­tué par le modèle « pur et par­fait » de la gué­ri­son « nor­male ». C’est dire qu’il n’y a pas de modèle pathog­no­mo­nique de gué­ri­son. La struc­tu­ra­tion et la dyna­mique Sujet/​Moi peut pré­sen­ter de mul­tiples variantes. Et cha­cune est sin­gu­lière. Mais, à l’une des extré­mi­tés, on trouve un modèle « pur et par­fait » de gué­ri­son « nor­male » où l’éprouvé d’Ex-sister est tota­le­ment atone, et à ce titre, se pré­sente comme « incons­cient » dans sa néces­si­té fonc­tion­nelle qui per­met tous les inves­tis­se­ments objec­taux et le Vivre authen­tique, ins­crit dans le temps et le col­lec­tif. À l’autre extré­mi­té du conti­nuum, la gué­ri­son abou­tit à l’injonction de psy­cha­na­ly­ser. L’éprouvé d’Ex-Sister reste alors conscient et mobi­lise la pen­sée du pen­ser, qui s’inscrit, lui, dans la durée. Ce qui ne faci­lite pas la par­ti­ci­pa­tion au col­lec­tif. Cette par­ti­ci­pa­tion au col­lec­tif néces­site un détour. Le psy­cha­na­lyste étaie sa par­ti­ci­pa­tion au col­lec­tif sur la capa­ci­té à vivre qui lui per­met secon­dai­re­ment l’appartenance, sans pour autant que cette capa­ci­té à vivre lui soit essen­tielle. Tout se passe comme si cette pas­sion pour l’actualisation de l’Ex-Sistence enva­his­sait la capa­ci­té à vivre. Capa­ci­té à vivre qui sert de paravent. Ce qui implique que ce qui appa­rait phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment comme des inves­tis­se­ments objec­taux ne sont, de fait, que des écrans ou des faire-valoir incon­sis­tants. Cela per­met l’actualisation psy­chique per­ma­nente de l’éprouvé d’Ex-Sister qui auto­rise le diver­tis­se­ment pas­sion­nel de psy­cha­na­ly­ser et de pen­ser la psy­cha­na­lyse. Comme si le psy­cha­na­lyste était condam­né à cette mono­ma­nie pas­sion­nelle. Car, comme on l’a vu anté­rieu­re­ment, les diver­tis­se­ments objec­taux se réduisent, pour lui, à de simples dis­trac­tions. Comme pour l’artiste ou le mys­tique. Entre ces deux pôles extrêmes, toutes les variantes sont théo­ri­que­ment pos­sibles. C’est pour­quoi on peut dire qu’il n’y a aucun modèle géné­rique pur et par­fait de gué­ri­son. Elle est tou­jours sin­gu­lière pour cha­cun et s’avère idio­syn­cra­sique pour cause d’auto-organisation épi­gé­né­tique. La seule chose que l’on peut affir­mer c’est que, pour qu’il y ait gué­ri­son, il faut et il suf­fit que l’appareil psy­chique se pré­sente comme struc­tu­ré autour des ins­tances sub­jec­tive et moïque et qu’entre le Sujet et le Moi s’instaure une dyna­mique coopé­ra­tive vec­to­ri­sée de l’une vers l’autre ou réci­pro­que­ment. Et non plus cette dia­lec­tique conflic­tuelle qu’entretiennent entre elles les ins­tances pré­moïques qui, par effet défen­sif de pro­jec­tion, ne manque pas de s’actualiser, homo­thé­ti­que­ment, dans les com­por­te­ments qui régissent les rela­tions sociales. Dyna­mique coopé­ra­tive qui, puisqu’elle est vec­to­ri­sée, peut se ren­ver­ser et rendre alors pré­gnante l’une ou l’autre de ces deux ins­tances. La fin de la cure se résout alors à la prise de conscience du fonc­tion­ne­ment de cette dyna­mique et des consé­quences qu’elle a dans la capa­ci­té de s’inscrire dans la réa­li­té sociale. Effec­tua­tion de cette capa­ci­té d’inscription dans le col­lec­tif, comme on l’a vu, très dif­fé­rente, voir oppo­sée à celle de la vec­to­ri­sa­tion, soit orien­tée dans un sens Sujet/​Moi ou Moi/​Sujet. Mais il ne fau­drait pas pen­ser que cette inver­sion dyna­mique influe en quelque manière sur la valence d’une des ins­tances par rap­port à l’autre. Elles ont la même valeur quel que soit l’agencement de leur dyna­mique. Pour le dire d’une manière simple, l’une ne voit pas sa fonc­tion mini­mi­sée quand elle s’avère en posi­tion de sup­port. Si je pré­cise cela c’est pour, d’une part, que l’on ne soit pas ten­té d’idéaliser la posi­tion sub­jec­tive et que d’autre part, on en déduise que le Moi, parce qu’il est ima­gi­naire et objec­tal, est « infé­rieur », négli­geable ou pire « haïs­sable ». Ça s’est sou­te­nu, en par­ti­cu­lier chez quelques laca­niens.

Pour cla­ri­fier cette néces­si­té, on pour­rait avoir recours à une sorte de « for­ma­li­sa­tion ». Vous savez pour­tant à quel point je trouve imper­ti­nent ce recours chez Lacan à ces gra­phismes de pseu­do-algo­rithmes algé­bri­co-topo­lo­giques au pré­texte de faire scien­ti­fique. C’est assez ridi­cule. Si j’y sacri­fie, c’est pour ten­ter de rendre plus évident quelque chose qui ne semble pas aller de soi. Mais je n’en appel­le­rai pas aux for­mules mathé­ma­tiques comme Lacan. Hus­serl avait déjà dénon­cé cette impos­ture. Ce que Lacan n’ignorait cer­tai­ne­ment pas. Aus­si, il a ten­té de jus­ti­fier ce recours dans le Sémi­naire XX : Encore. Il arguait que, somme toute, cette ana­lo­gie était légi­time parce qu’il n’y a pas de « méta­lan­gage » qui per­met­trait de théo­ri­ser l’appareil psy­chique (il vou­lait répondre à l’objection d’Auguste Comte). Il en conclut que les mathé­ma­tiques se sub­sti­tue au méta­lan­gage inexis­tant[7]. J’utiliserai donc, puisque la théo­rie psy­cha­na­ly­tique est struc­tu­rale, une variante du signe saus­su­rien. Lacan en avait déjà usé pour signi­fier, en les inver­sant, les rap­ports du signi­fiant et du signi­fié[8] tel qu’ils appa­raissent dans la réa­li­té psy­chique[9]. Il s’agit de repré­sen­ter gra­phi­que­ment le mode de pré­sence au monde que déter­mine le « sens » de la dyna­mique qui unit les ins­tances moïque et sub­jec­tive. Dans ces pers­pec­tives on pour­rait écrire :

Pour ce qui concerne le psy­cha­na­lyste, l’artiste ou le mys­tique

Cette variante du signe saus­su­rien montre que l’instance moïque est le sup­port qui per­met le déploie­ment du diver­tis­se­ment pas­sion­nel cen­tré sur l’éprouvé Ex-sis­ten­tiel et une pré­sence sub­jec­tive radi­cale au monde. Éprou­vé qui n’est ni oublié ni incons­cient.

Et pour la struc­tu­ra­tion psy­chique « ter­mi­nale natu­relle » ou due à la gué­ri­son banale

Celle-ci dénote que l’instance sub­jec­tive est le sup­port qui per­met le diver­tis­se­ment objec­tal cen­tré sur la pré­sence moïque au monde où l’éprouvé d’Ex-sister est, sinon absent, du moins incons­cient.

Étant enten­du que ces deux for­mules sont les pôles extrêmes d’un conti­nuum de trans­for­ma­tion où, en prin­cipe, toutes les confi­gu­ra­tions topi­co-dyna­miques devraient être pos­sibles.

On pour­rait pen­ser que, mal­gré tout, il serait pos­sible de per­for­mer à la fois des diver­tis­se­ments de nature pas­sion­nelle et des diver­tis­se­ments objec­taux. Cela ne me parait pas sou­te­nable. Pré­cé­dem­ment, je viens d’indiquer que, pour ceux dont la confi­gu­ra­tion relève de la pre­mière for­mule, il n’y avait pas véri­ta­ble­ment de diver­tis­se­ments objec­taux et que ce qui sem­blait comme tel n’apparaissait pas comme une néces­si­té vitale du Vivre. Ils se pré­sentent comme contin­gents et sub­sti­tuables parce qu’inessentiels. C’est pour­quoi je les avais qua­li­fiés de « dis­trac­tions ». Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient super­fé­ta­toires. Comme nous l’avons vu, ils sont néces­saires dans la mesure où ils per­mettent l’inclusion dans le col­lec­tif ; c’est-à-dire une manière d’accéder à l’appartenance comme un autre. C’est la condi­tion pour appa­raitre alors comme un sem­blable par­mi des sem­blables. C’est donc une néces­si­té sociale (et non vitale). Sinon, le psy­cha­na­lyste serait réduit d’être hors le monde comme l’anachorète et pas même comme le céno­bite. Reste qu’il s’agit tout de même « de pseu­do-inves­tis­se­ments objec­taux » mais qui ne sont pas des diver­tis­se­ments au sens où je l’entends.

Mais il n’est pas exclu que d’autres pas­sions soient pos­sibles qui appa­rai­traient alors au psy­cha­na­lyste comme le vio­lon de Mon­sieur Ingres. Il s’agirait alors de pas­sion pour un art ou un autre, si tant est que le psy­cha­na­lyste béné­fi­cie d’un véri­table talent et qu’il ne soit pas mono­ma­niaque de la psy­cha­na­lyse. Ce qui est sans doute pos­sible mais peu pro­bable car, quand on a un talent véri­table, un don, il me semble que la « pas­sion » artis­tique ne peut être qu’exclusive. Reste que la pas­sion pour l’art peut aus­si s’actualiser non pas dans l’acte de pro­duire des arté­facts dans telle ou telle dis­ci­pline mais comme un inté­rêt ou un besoin irré­pres­sible pour tel ou tel art en tant qu’il concerne, trans­met et actua­lise, la dimen­sion sub­jec­tive. En d’autres termes, que l’œuvre trans­pose et maté­ria­lise ce qu’il en est du fonc­tion­ne­ment psy­chique de manière sin­gu­lière. Comme de manière exem­plaire dans la musique et dans la poé­sie. Il s’agit alors d’un véri­table diver­tis­se­ment sub­jec­tif pas­sion­nel qui a très peu à voir avec le plai­sir objec­tal qu’on dit « esthé­tique ». Ce type de pas­sion subal­terne se pré­sente alors comme com­plé­men­taire du diver­tis­se­ment prin­ci­pal de psy­cha­na­ly­ser.

On pour­rait alors avoir la for­mule sui­vante : 

Pour ce qui concerne la gué­ri­son nor­male, il n’est donc pas impos­sible que fasse irrup­tion dans le Vivre, soit aléa­toi­re­ment soit de manière constante, quelque chose qui ait à voir avec ce que je viens de décrire comme « diver­tis­se­ment pas­sion­nel ». Si on était archéo-freu­dien, on dirait : une sorte de retour du refou­lé. Dans cette pers­pec­tive, on peut alors s’intéresser aux arts sans que pour autant ce qui motive cet inté­rêt soit la per­cep­tion de la dyna­mique sub­jec­ti­vo-moïque et soit pré­gnant. Cet inté­rêt pour l’art est alors à ins­crire au registre de la culture auquel l’homme « bien né » et « culti­vé » ne peut être indif­fé­rent. Cela fait par­tie de l’humanisme ordi­naire « Rien d’Humain ne nous est étran­ger »[10]. Même si, fon­da­men­ta­le­ment, c’est la dimen­sion Ex-sis­ten­tielle qui est en jeu dans l’art. Mais, tou­jours en employant des termes archéo-freu­diens, cette dimen­sion reste « pré­cons­ciente ». Pour le dire de manière tri­viale l’art est, dans cette pers­pec­tive, une « dis­trac­tion » sociale. Autre manière de dire qu’elle n’est pas vitale. Il y a un autre domaine dans lequel cette résur­gence peut se mani­fes­ter, c’est dans la ren­contre dite « affec­tive » où peut s’instaurer un rap­port de Sujet à Sujet[11]. Mais cela s’avère, la plu­part du temps, éphé­mère, vite repris dans les effets de la rela­tion et de dépen­dance sen­ti­men­tale. De fait, cette ren­contre sub­jec­tive a pour fina­li­té le rap­pro­che­ment qui per­met « l’amour objec­tal » et la « rela­tion sexuelle ». C’est une ruse bio­lo­gique pour arri­ver à ses fins « pro­créa­tives » quoique par­fois elle s’avère authen­tique. On pour­rait alors refor­mu­ler ce qu’il en est des effets de la gué­ri­son nor­male :

Ce qui explique l’engouement pour le tou­risme artis­tique de masse.

CONCLUSION

Voi­là pour­quoi cer­tains sont psy­cha­na­lystes et d’autres non : c’est la faute à l’auto-organisation ! Et per­sonne ni rien d’autre n’en sont res­pon­sable. Pour le dire autre­ment : n’est pas psy­cha­na­lyste qui veut. C’est une déter­mi­na­tion struc­tu­relle épi­gé­né­tique. C’est-à-dire de nature sto­chas­tique. Ce déve­lop­pe­ment, pour expli­ci­ter les dif­fé­rences entre gué­ri­son nor­male et gué­ri­son qui abou­tit à l’obligation de psy­cha­na­ly­ser, demande qu’on pré­cise l’affirmation pré­cé­dente consis­tant à pro­po­ser un conti­nuum de nuances et de sin­gu­la­ri­tés pour chaque per­sonne. Mais il faut, pour que ce conti­nuum soit phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment obser­vable, qu’il s’organise struc­tu­rel­le­ment à par­tir d’un point de rup­ture en son milieu. Là encore, il y a une conti­nui­té asymp­to­tique qui signe la sépa­ra­tion entre ces deux moda­li­tés dyna­miques qui lient le Moi au Sujet ou le Sujet au Moi. Ce qui fait l’illusion de conti­nui­té phé­no­mé­no­lo­gique c’est que, dans la réa­li­té sociale, cela débouche sur un rap­port aux choses et aux autres qui parait com­mun. Ce qui n’est pas le cas

À la suite de ce déve­lop­pe­ment il me semble que l’on peut pas­ser par pro­fit et perte tout ce qui a été pro­po­sé anté­rieu­re­ment concer­nant le pas­sage du divan au fau­teuil. En par­ti­cu­lier les éla­bo­ra­tions et les concep­tions freu­diennes et laca­niennes. En tout cas si on admet les pré­sup­po­sés et les arti­cu­la­tions de la théo­rie d’une psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. À tout le moins ce que je viens de pro­po­ser par­ti­cipe à la cohé­rence de l’ensemble de cette théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale. Cela per­met d’articuler modèle théo­rique, modèle de la praxis et conduite de la cure. Ce qui est au fond limi­naire… mais ne vaut que pour qui admet les pré­sup­po­sés de ce modèle.

Il y a dans cette arti­cu­la­tion topi­co-dyna­mique l’explication de la cause qui per­met le pas­sage du divan au fau­teuil comme res­sor­tant d’un mou­ve­ment épi­gé­né­tique « natu­rel ». Et explique pour­quoi cette struc­tu­ra­tion et cette dyna­mique spé­ci­fique « natu­relles » (enten­dez résul­tant de l’auto-organisation) auto­risent de tenir cette posi­tion « d’indifférence enga­gée » qui est la condi­tion sine qua non de l’efficacité du pro­to­cole de la cure et de ces deux dis­po­si­tifs. On est loin de « l’esquive », que Lacan pré­co­ni­sait, et au-delà de la « neu­tra­li­té bien­veillante » pré­co­ni­sée par Freud. Cela exclut aus­si la dia­lec­tique psy­cha­na­ly­tique ordi­naire inhé­rente à la croyance dans le « trans­fert ». Cette posi­tion authen­ti­que­ment sub­jec­tive qui actua­lise du « Sujet » pour lequel il n’y a ni autre ni sem­blable, per­met de tenir l’asymétrie dans la ren­contre pen­dant toute la durée de la cure. C’est dire que « natu­rel­le­ment », pour le psy­cha­na­lyste, les his­toires, les croyances, les dis­cours, les plaintes, les affects que pro­duisent les psy­cha­na­ly­sants ne l’intéressent pas en tant qu’ « objet » à com­prendre et à inter­pré­ter (ce qui est le propre de l’herméneutique freu­do-laca­nienne) mais comme autant de figures de rhé­to­riques qui trans­crivent, et en disent, sur l’état de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique du psy­cha­na­ly­sant, au moment où il énonce, d’une part du point de vue topique, d’autre part du point de vue dia­lec­tique puisqu’aussi bien dans la cure on a à faire avec les pseu­do-ins­tances que sont le Moi Idéal (tota­li­taire), le Sur­moi et l’Idéal du Moi au moment où ces moda­li­tés rhé­to­riques sont pro­fé­rées dans la langue. Ne jamais perdre de vue que les troubles psy­chiques, quels qu’ils soient, sont tous les résul­tats d’un défaut de struc­tu­ra­tion endo­gène topi­co-dia­lec­tique de l’appareil psy­chique. Et non pas d’agents ou d’évènements exté­rieurs quelle que soit leur nature. C’est comme cela qu’il faut entendre ce qu’il en est de la cau­sa­li­té psy­chique. À écou­ter cer­tains psy­cha­na­lystes, pour­tant impré­gnés des concepts de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, il appa­rait que cette posi­tion radi­cale n’est pas encore véri­ta­ble­ment assi­mi­lée. On para­phrase encore les mytho­lo­gies his­to­riques ou évé­ne­men­tielles pro­fé­rées par les psy­cha­na­ly­sants, même si on fait déné­ga­tion expli­cite de la cau­sa­li­té sexuelle freu­dienne, comme si elles avaient une ver­tu expli­ca­tive. Parce qu’elles s’énoncent sous forme de signi­fi­ca­tions cohé­rentes ou non. Et ce fai­sant, on opère une déné­ga­tion des prin­cipes sur les­quels la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale est fon­dée. À les écou­ter il me vient cette cita­tion issue des Ton­tons flin­gueurs : « c’est curieux chez les marins (enten­dez les psy­cha­na­lystes), ce besoin de faire des phrases »[12]. Ou une autre « Isi­dore, tu parles trop »[13]. Il y a chez les psy­cha­na­lystes une vieille nos­tal­gie her­mé­neu­tique de décou­vreur d’énigmes que Freud a accré­di­tée. Bien sûr, quand un psy­cha­na­lyste d’obédience struc­tu­rale se met à racon­ter (donc à mytho­lo­gi­ser) il sacri­fie à une tra­di­tion psy­cha­na­ly­tique freu­do-laca­nienne quoique, sans doute, il y ait, sous-jacente, une pré­oc­cu­pa­tion struc­tu­rale topi­co-dia­lec­tique. Comme s’il ne s’autorisait pas encore à cette nou­velle concep­tion qu’inaugure cette manière de concep­tua­li­ser la psy­cha­na­lyse. Et donc, la conduite de la cure. En effet, ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té du struc­tu­ra­lisme dans les sciences humaines c’est qu’elles se foca­lisent sur les formes (les struc­tures) et leur dyna­mique sys­té­mique, et non pas sur les conte­nus (les signi­fi­ca­tions qui font sens). Conte­nus qui ne font, dans leur agen­ce­ment, que révé­ler ana­lo­gi­que­ment l’état de l’organisation struc­tu­ro-dyna­mique, au moment où ils sont pro­duits, laquelle est géné­rée sous l’égide de l’auto-organisation. En par­tie, et méta­pho­ri­que­ment, sur le mode de la théo­rie des catas­trophes de René Thom[14] qu’il carac­té­ri­sait en 1991 de la manière sui­vante :

« L’essence de la théo­rie des catas­trophes c’est de rame­ner les dis­con­ti­nui­tés appa­rentes à la mani­fes­ta­tion d’une évo­lu­tion lente sous-jacente qui exige, en géné­ral, de nou­veaux para­mètres. »

Pour ce qui concerne la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, l’apparition de nou­veaux para­mètres se réduit à l’émergence chro­no­lo­gique des ins­tances topiques : Sujet – Moi Tota­li­taire (Moi Idéal) – Sur­moi – Idéal du Moi –Moi, par cli­vage ou bifur­ca­tions. Toute émer­gence qui néces­site une catas­trophe que je repère comme débou­chant, chaque fois, sur une conti­nui­té asymp­to­tique. Sans oublier que cette struc­tu­ra­tion s’opère sous l’égide de néces­si­tés à la fois géné­tiques et épi­gé­né­tiques (sto­chas­tiques, cf. Schrö­din­ger, Atlan, Jacob, Pri­go­gine, Chan­geux). Il faut aus­si entendre ces catas­trophes, en plus de leur accep­tion struc­tu­relle topique, comme occa­sion­nant des éprou­vés tran­si­toires de véri­tables souf­frances psy­chiques. Catas­trophes struc­tu­relles, donc, éprou­vées psy­chi­que­ment, c’est-à-dire, lit­té­ra­le­ment, comme réelles.

En guise de conclu­sion, on pour­rait dire abrup­te­ment, puisque n’est pas psy­cha­na­lyste qui veut, que le pas­sage du divan au fau­teuil s’opère par la prise de conscience, dans la cure, d’être affu­blé de cette dyna­mique par­ti­cu­lière qui oblige à psy­cha­na­ly­ser. Puisque, comme je l’ai évo­qué anté­rieu­re­ment, au psy­cha­na­lyste n’échoit ni art ni talent, ni foi ni croyance. Et sa pas­sion se cir­cons­crit donc à la seule appré­hen­sion mono­ma­niaque pas­sion­nelle et tou­jours recon­duite du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Mono­ma­nie qui déter­mine sa posi­tion dans la réa­li­té sociale.

4. DE LA PRÉDESTINATION DU DEVENIR,OU PAS, PSYCHANALYSTE

Anté­rieu­re­ment, j’avais évo­qué l’hypothèse que cette confi­gu­ra­tion ter­mi­nale sin­gu­lière pour­rait être ins­crite psy­chi­que­ment dès le moment où cette catas­trophe de l’émergence de la sub­jec­ti­vi­sa­tion défaille ou fait défaut. Ce serait dire que l’évènement du ratage même de la sub­jec­ti­vi­sa­tion aurait déclen­ché une inten­tion­na­li­té (adap­ta­tive) par­ti­cu­lière qui déter­mine la dyna­mique ter­mi­nale de l’appareil psy­chique du psy­cha­na­lyste à l’issue de la cure. Et donc, par oppo­si­tion, on est contraint de faire l’hypothèse, com­plé­men­taire, qu’il y aurait une autre inten­tion­na­li­té au moment de cette faillite qui déter­mi­ne­rait la dyna­mique de l’appareil psy­chique de ceux qui se dés­in­té­ressent radi­ca­le­ment de la psy­cha­na­lyse. Éprou­vés dif­fé­rents qui, dans l’un et l’autre cas, ne seraient alors « res­sen­tis », c’est-à-dire for­mu­lable dans la langue, qu’à la fin de la cure, au moment de conclure.

Cette hypo­thèse semble confir­mée par le fait que les psy­cha­na­ly­sants qui ont pas­sé psy­cha­na­lystes énoncent, dans une sorte d’après coup, que de tout temps ils en auraient eu, de cette des­ti­née, une sorte de convic­tion confuse. Et que, au fond, cette convic­tion infor­mu­lable c’est ce qui aurait vec­to­ri­sé leur cure. Néan­moins, ce qui est éprou­vé comme une convic­tion n’est ni une preuve ni même un indice que cette pré­des­ti­na­tion soit réelle. Il est pour­tant indé­niable que toute per­sonne gué­rie a le res­sen­ti très par­ti­cu­lier que la cure n’a pas modi­fié fon­da­men­ta­le­ment ce qu’ils étaient anté­rieu­re­ment mais que, par ailleurs et para­doxa­le­ment, « rien n’est plus comme avant ». Ils sont iden­tiques à eux-mêmes mais tota­le­ment dif­fé­rents. Cet effet d’après-coup est com­mun aus­si à ceux qui béné­fi­cient d’une gué­ri­son « banale ». Et de fait, cela cor­res­pond assez bien à la pro­messe qui est faite aux psy­cha­na­ly­sants dès leur entrée en psy­cha­na­lyse : « deve­nir ce qu’on est et que la névrose (ou la psy­chose) a empê­ché d’advenir ». Ce qui n’est pas vrai pour la per­ver­sion. La ques­tion est alors de savoir si cet effet d’après coup est le fait d’une « recons­truc­tion » a pos­te­rio­ri ou atteste d’une réa­li­té psy­chique à laquelle la cure per­met d’accéder. Entre ces deux options, il est bien dif­fi­cile de se déter­mi­ner objec­ti­ve­ment. En effet, on pour­rait faire l’hypothèse que la pro­messe faite en début de cure psy­cha­na­ly­tique peut appa­raitre comme un pré­sup­po­sé, un pos­tu­lat, auquel le psy­cha­na­ly­sant don­ne­rait qui­tus dans l’euphorie de la gué­ri­son. Pla­te­ment pour faire plai­sir à son psy­cha­na­lyste et, ain­si, s’en trou­ver quitte. Manière donc de pou­voir s’en sépa­rer de manière civile, et non pas trop abrupte, en lui don­nant ce « qui­tus ». Lui don­ner rai­son cour­toi­se­ment au lieu de s’en débar­ras­ser abrup­te­ment. L’envoyer paître en lui disant qu’on n’a plus besoin de lui. Il y a sans doute quelque chose de cet ordre. Mais cela n’épuise pas pour autant l’interrogation théo­rique que cet éprou­vé géné­ral génère. D’autant que cet éprou­vé est ver­ba­li­sé sans aucune sol­li­ci­ta­tion de la part du psy­cha­na­lyste. En évo­quant cette rai­son, d’un après coup et d’une recons­truc­tion, on reste dans l’explication psy­cho­lo­gique. Expli­ca­tion psy­cho­lo­gique qui, on peut en faire l’hypothèse, est une manière d’escamoter une véri­table ques­tion théo­rique sans ne la trai­ter ni y répondre. C’est d’ailleurs à cela que sert la psy­cho­lo­gie : expli­quer les effets com­por­te­men­taux, les phé­no­mènes, en les para­phra­sant en lieu et place de com­prendre leurs causes psy­chiques. Si cette pro­messe s’avère, non pas comme une incan­ta­tion idéa­li­sée mais comme recou­vrant un résul­tat réel et objec­ti­vable de la cure, alors il est néces­saire d’articuler théo­ri­que­ment com­ment et pour­quoi ce résul­tat, « deve­nir ce qu’on est », est obte­nu.

Bien sûr, le fait que ce res­sen­ti soit attes­té par la qua­si-majo­ri­té des psy­cha­na­ly­sants, et ver­ba­li­sé de manière iden­tique à l’issue de toute cure, pour­rait être un indice de la réa­li­té de ce phé­no­mène déter­mi­niste. Il y aurait au tra­vers de cet énon­cé une prise de conscience de cet état de fait étrange mais qui ne concerne que les cures menées à bonne fin. De fait ce, « je ne suis plus comme avant mais fon­da­men­ta­le­ment tou­jours le même… », est assez conforme à la réa­li­té phé­no­mé­no­lo­gique consta­table. On serait alors même auto­ri­sé à consi­dé­rer cette prise de conscience comme un signe mar­quant véri­ta­ble­ment la fin de la cure. Un des indices qui pour­rait être por­té au cré­dit de cette hypo­thèse est que cet éprou­vé est res­sen­ti mais sur­tout ver­ba­li­sé de la même manière par tous les psy­cha­na­ly­sants pour autant qu’ils aient atteints la fin de leur cure. Ce n’est pas seule­ment un constat fac­tuel et objec­tif mais une « prise de conscience », c’est-à-dire de l’ordre de l’« énon­cia­tion », pas seule­ment un « énon­cé ». Aucun ne dira en effet « j’ai chan­gé » comme après une psy­cho­thé­ra­pie. Car ce « j’ai chan­gé » est à entendre dans le sens de « j’ai chan­gé mes moda­li­tés adap­ta­tives qui me per­mettent une sur­vie plus har­mo­nieuse ou moins chao­tique ». Et quand on évoque ces moda­li­tés adap­ta­tives qui auraient chan­gées, il faut entendre en fait « je me sens mieux » ou « je me sens bien », comme indice de la per­sis­tance des ins­tances sub­sti­tu­tives Idéal du Moi, Moi idéal et Sur­moi, qui auraient dû être éphé­mères, ain­si que les dia­lec­tiques qui les animent. Elles se sont modi­fiées, ou ont été ren­dues suf­fi­sam­ment appré­hen­dables « consciem­ment », pour per­mettre une adap­ta­tion volon­taire consciente, et mai­tri­sée, aux évè­ne­ments comme aux objets du monde. C’est-à-dire exemptes d’intense souf­france et sus­cep­tibles de per­mettre des moments d’apaisement plus ou moins durables, que l’on qua­li­fie alors de « bon­heur ». Grâce à des manœuvres conscientes de contour­ne­ment. Manœuvres de contour­ne­ment qui déjouent les répé­ti­tions. On entre­rait donc en psy­cha­na­lyse avec l’intention expli­cite que ce ne soit plus jamais comme avant mais avec une sorte de convic­tion impli­cite et indi­cible que l’on sait com­ment on sera quand ce ne sera plus comme avant. Mais sans pou­voir l’imaginer ou en l’imaginant faus­se­ment. Si on pousse cette hypo­thèse à son ultime consé­quence, il fau­drait admettre que, puisque la gué­ri­son est la réa­li­sa­tion de cette convic­tion impli­cite, il y aurait « pré­des­ti­na­tion ». Et que de fait, le type de gué­ri­son est déjà ins­crit dès l’entrée en psy­cha­na­lyse. Il y aurait donc une pré­des­ti­na­tion de la dyna­mique Sujet/​Moi ou Moi/​Sujet qui anti­cipe sa réa­li­sa­tion au moment de la gué­ri­son. Pré­des­ti­na­tion qui s’inscrit au moment même de la catas­trophe de l’échec de la sub­jec­ti­vi­sa­tion. On entre en psy­cha­na­lyse avec l’intention for­melle que « cela ne soit jamais plus comme avant » et on en sort avec la convic­tion réa­li­sée « qu’on est enfin ce qu’on devait être ». Convic­tion qui signe la sor­tie d’un temps sus­pen­du. Il faut donc admettre que la pré­des­ti­na­tion concerne uni­que­ment la dyna­mique de la coopé­ra­tion du Moi et du Sujet. Il y aurait dès les séances pré­li­mi­naires, où la détresse du Vivre s’actualise, les pré­mices des deux issues pos­sibles que la gué­ri­son réa­li­se­ra. Mais à cet ins­tant, c’est encore indé­ci­dable. On ne peut en effet pré­ju­ger de savoir si ce qui est ins­crit à l’instant de la faillite de la sub­jec­ti­vi­sa­tion est la quête de la pas­sion anob­jec­tale ou celle des envies objec­tales. Ce qui porte à pen­ser que cet évé­ne­ment catas­tro­phique de la défaillance sub­jec­tive n’est pas subi de la même manière ou bien plu­tôt ne sus­cite pas « la même réac­tion inter­ro­ga­tive » sur la nature de cette catas­trophe d’effondrement et de son des­tin. Mais il y aurait en tous cas une sorte d’épiphanie alors infor­mu­lable, au moment où elle se pro­duit pour cause d’état infans, mais pour­tant déter­mi­nante et fon­da­trice. Déter­mi­nante en cela qu’elle per­met l’adresse dont on ne peut, au moment où elle se pro­duit, en faire l’économie. Sans que pour autant, dans les séances pré­li­mi­naires, on puisse l’énoncer. Mais il y a désa­veu irré­pres­sible, à cet ins­tant, des for­ma­tions sub­sti­tu­tives qui accablent et tout à la fois per­mettent la sur­vie. La sur­vie se pré­sente alors comme impos­sible à faire per­du­rer. C’est ce que le « jamais plus comme avant » dénote. De fait, cette épi­pha­nie débouche sur deux types d’interrogation qui concernent en quoi cette catas­trophe fait « manque ». On peut user d’autres méta­phores pour les carac­té­ri­ser. La pre­mière, qui débouche sur la gué­ri­son banale, peut s’énoncer tri­via­le­ment de cette manière : pour­quoi cette carence sub­jec­tive qui fait manque m’empêche d’accéder au Vivre ? La seconde qui débouche, entre autres, sur l’obligation à psy­cha­na­ly­ser pour­rait se for­mu­ler ain­si : pour­quoi suis-je pri­vé de cet éprou­vé sub­jec­tif qui m’empêche d’Ex-Sister, quoique pour autant j’en pres­sens la pos­si­bi­li­té et la néces­si­té ? On voit bien que ces deux for­mu­la­tions impli­cites, sup­po­sées, de la détresse ne sont ni équi­va­lentes ni sub­sti­tuables l’une à l’autre. Et que de fait elles déter­minent la spé­ci­fi­ci­té de la gué­ri­son. Bien sûr, ceci est non seule­ment hypo­thé­tique mais spé­cu­la­tif. Mais ces deux for­mu­la­tions pour­raient éclai­rer ce que, dans la phra­séo­lo­gie archéo-freu­dienne, on nomme « refou­le­ment ori­gi­naire ». À savoir, l’inaccessibilité de ce qui cause la carence de la struc­tu­ra­tion psy­chique névro­tique ou psy­cho­tique ou per­verse. Inac­ces­si­bi­li­té par carence d’émergence de consti­tu­tion de la langue, laquelle per­met­trait de les énon­cer. D’où la sidé­ra­tion et la stu­peur qui entrainent la détresse. Elles ne peuvent donc être res­sen­ties. L’angoisse y pour­voie sub­sti­tu­ti­ve­ment. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il y aurait for­clu­sion énon­cia­tive puisque l’émergence des gazouillis, des voca­lises et du babillage advient. Mais ces acti­vi­tés pho­na­toires, parce qu’elles ne sont que pho­na­toires, ne pro­cèdent pas véri­ta­ble­ment à l’engrammement sub­jec­tif. Cet engram­me­ment est tou­jours en sus­pens. Comme si ces capa­ci­tés lan­ga­gières étaient décon­nec­tées de l’effet de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique pour cause d’inefficacité de la confron­ta­tion dans le miroir qui enté­rine cet effet d’Ex-Sistence psy­chique. Mais la langue peut quand même conti­nuer à (se) struc­tu­rer. Sauf notoi­re­ment chez les enfants mani­fes­tant des troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment psy­chique mais pas chez le schi­zo­phrène[15]. On peut donc consi­dé­rer que ce qui se joue dans les séances pré­li­mi­naires à l’instant où resur­git la détresse, c’est la résur­gence de l’une ou l’autre de ces inter­ro­ga­tions stu­pé­fiantes, sans que l’on puisse savoir de laquelle il s’agit. Il y a alors « pré­ci­pi­ta­tion » qui entraine l’entrée en psy­cha­na­lyse et inau­gure un temps pour com­prendre d’une durée indé­ter­mi­nable. C’est le propre de la durée d’abolir le temps chro­no­lo­gique qui passe. Lequel débou­che­ra, à son terme, sur le moment de conclure la cure où s’activera soit la dyna­mique inver­sée qui oblige à la pas­sion de psy­cha­na­ly­ser soit la dyna­mique « nor­male » per­met­tant l’accès aux diver­tis­se­ments objec­taux. Alors se dévoi­le­ra la nature de la pré­des­ti­na­tion refou­lée ori­gi­nai­re­ment.

J’ai dit anté­rieu­re­ment que la confi­gu­ra­tion et la dyna­mique psy­chique du psy­cha­na­lyste était la même que celle de l’artiste et du mys­tique. Cela ne veut pas dire que l’appareil psy­chique de ces der­niers aurait atteint la struc­tu­ra­tion ter­mi­nale « pure et par­faite ». À l’évidence, l’observation his­to­rique et contem­po­raine dément cette asser­tion radi­cale. Cela peut se trou­ver mais mar­gi­na­le­ment. Bach ou Vin­ci en sont des exemples et d’autres aus­si. Mais pas tous, loin s’en faut, au point qu’à l’époque roman­tique on expli­quait le « génie » par le dys­fonc­tion­ne­ment psy­chique. Il m’est arri­vé de rece­voir d’authentiques artistes qui hési­taient à s’adresser en psy­cha­na­lyse parce qu’ils avaient peur de perdre, avec la gué­ri­son, leur talent. Ce qui est erro­né. Pour ce qu’il en est des mys­tiques on peut faire le même constat. Ce qui indique que la confi­gu­ra­tion ter­mi­nale de l’appareil psy­chique n’est pas une condi­tion sine qua non à l’actualisation du génie, du talent ou du mys­ti­cisme. De fait, para­doxa­le­ment, cela apporte une preuve indi­recte au fait qu’il y aurait bien pré­des­ti­na­tion de la vec­to­ri­sa­tion ori­gi­nelle de l’orientation de la dyna­mique psy­chique par­ti­cu­lière. Preuve indi­recte si on admet que l’art ou le mys­ti­cisme sont des diver­tis­se­ments pas­sion­nels sub­jec­tifs.

Ce fait cli­ni­que­ment obser­vable contraint à poser une nou­velle hypo­thèse. Il fau­drait en déduire que pour cer­tains artistes ou mys­tiques il y aurait, non pas dyna­mique inver­sée entre Moi et Sujet, mais entre Sujet et constel­la­tions pré­moïques en posi­tion de sup­port. Ils seraient du côté de la sur­vie mais, mal­gré cela, la pas­sion artis­tique pour­rait s’actualiser quoique la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique n’ait pas atteint sa phase cano­nique d’organisation pure et par­faite (de même pour le mys­tique) telle que la défi­nit la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. Tout se pas­se­rait alors comme si la pas­sion artis­tique ou mys­tique attes­tait de la pré­gnance de la sub­jec­ti­vi­té Ex-Sis­ten­tielle sans que pour autant il y ait néces­si­té d’une véri­table ins­tance moïque qui la sup­porte. La consti­tu­tion des constel­la­tions pré­moïques suf­fi­rait à l’intégration ban­cale et pro­blé­ma­tique de l’artiste dans le col­lec­tif. Ce qui s’entend et est attes­té sous la forme de « l’artiste mau­dit ». La mono­ma­nie artis­tique suf­fi­rait. Quant au mys­tique, l’intégration au siècle ne lui est pas néces­saire. Cette hypo­thèse est conforme au pos­tu­lat d’une struc­tu­ra­tion auto-orga­ni­sée sto­chas­tique et donc non linéaire, c’est-à-dire non obli­gée ni déter­mi­née. Mais si la struc­tu­ra­tion topique inver­sée n’est pas une néces­si­té abso­lue pour l’artiste (ou le mys­tique) il n’en est pas de même pour le psy­cha­na­lyste. Il lui manque l’aptitude du génie ou du talent qui per­met à l’artiste de faire l’économie de cette struc­tu­ra­tion ter­mi­nale. La pas­sion sub­jec­tive est pré­gnante mais elle peut se suf­fire alors d’une mosaïque pré­moïque comme sup­port pour s’incarner dans un arté­fact. D’où les affres de cer­tains artistes. Encore que ce ne soit pas aus­si simple, j’y revien­drai.

Par ailleurs, à la lumière de ce qui vient d’être énon­cé, il doit être main­te­nant un peu plus clair qu’à cause de cette confi­gu­ra­tion spé­ci­fique de la struc­tu­ra­tion et de la dyna­mique qui échoient au psy­cha­na­lyste, il ne peut y avoir de dif­fé­rence entre la posi­tion que celui-ci tient dans la cure et la posi­tion qu’il a dans tout col­lec­tif. En effet, de la même manière que tenir une posi­tion sub­jec­tive dans la cure ne peut pas être arti­fi­cielle, tenir une posi­tion dans la réa­li­té sociale doit aus­si être natu­rel. Il est donc exclu que le psy­cha­na­lyste, dans la réa­li­té sociale, s’y engage avec une pos­ture qui ne serait pas en confor­mi­té avec ce que lui impose sa struc­tu­ra­tion et sa dyna­mique psy­chique sin­gu­lière. Il ne peut pas jouer un rôle dans le social qui occul­te­rait et ferait fi de cette sin­gu­la­ri­té. Ce qui ne veut pas dire, comme je l’ai affir­mé à plu­sieurs reprises, qu’il se croit psy­cha­na­lyste dans et du col­lec­tif. Dans la cure, il tient une posi­tion asy­mé­trique vis-à-vis de son psy­cha­na­ly­sant. Dans la réa­li­té sociale, cette asy­mé­trie per­siste, quoiqu’il en veuille et quoique les autres en veuillent, mais il est aus­si dans « l’échange et la coopé­ra­tion ». Pour­tant, il ne peut s’exonérer de cette asy­mé­trie. Cette asy­mé­trie, quoique incon­tour­nable ne néces­site pas qu’elle se pré­sente tou­jours comme posi­tion péremp­toire. D’ailleurs dans la cure, bien qu’elle soit en per­ma­nence impli­cite, elle ne s’actualise véri­ta­ble­ment que dans la scan­sion ou l’interprétation. Dans la réa­li­té sociale il en est de même. Étant enten­du, bien évi­dem­ment, qu’il n’est pas ques­tion d’interprétation dans le col­lec­tif. Elle ne peut, en tout état de cause, être reven­di­quée. Si tel n’était pas le cas on se croi­rait psy­cha­na­lyste du et dans le col­lec­tif. C’est pour­tant ce à quoi on assiste, ou pire encore, assez régu­liè­re­ment de la part de cer­tains psy­cha­na­lystes. Ce qui pousse au pro­sé­ly­tisme ou à la défense d’une cause, celle de la « psy­cha­na­lyse », au nom d’y aller, pré­ten­du­ment, d’une « trans­mis­sion » ou de la « psy­cha­na­lyse en exten­sion ». Ce qui est la même chose. Peut-être n’y a‑t-il pas à pro­pre­ment par­ler de trans­mis­sion ni d’extension de la psy­cha­na­lyse. En tout cas dans le sens qu’on lui donne aujourd’hui, qui n’est qu’une variante de l’enseignement ou du pro­sé­ly­tisme. Mais, si l’une et l’autre sont pos­sibles et néces­saires, ce que je pense, encore fau­drait-il les défi­nir d’une autre manière que celle habi­tuel­le­ment reçue. Car on peut faire l’hypothèse que l’une et l’autre ont une fonc­tion dans la réa­li­té sociale pour peu que l’on puisse objec­ti­ve­ment la cer­ner. Jusqu’à pré­sent en ce qui concerne la trans­mis­sion, je la défi­nis comme « intran­si­tive ». C’est-à-dire qu’on ne lui attri­bue aucune fonc­tion d’enseignement puisqu’elle ne sup­pose aucun objet (si on consi­dère le savoir comme un objet) à faire par­ta­ger. La trans­mis­sion est un pur acte énon­cia­tif qui, quoiqu’il ne s’adresse à per­sonne, tient de la néces­si­té à la fois pour le psy­cha­na­lyste qui s’y risque et pour ceux qui l’écoutent…et par­fois l’’entendent. Trans­mettre, c’est limi­nai­re­ment attes­ter que la pen­sée réflexive s’origine du Pen­ser. Ce qui n’est pas si mal. Ce n’est pas si mal parce que l’acte de trans­mis­sion passe par la néces­si­té d’actualiser la pré­sence Ex-Sis­ten­tielle dans le col­lec­tif au tra­vers de l’exposition d’une connais­sance avé­rée ration­nelle. Car, pour qu’il y ait trans­mis­sion, il faut que le sys­tème de signi­fi­ca­tion pro­duit, à savoir l’énoncé, pour peu qu’il se reven­dique de « scien­ti­fique », s’organise tou­jours à par­tir de ce qui fonde l’appareil psy­chique. Pour le dire autre­ment, la sin­gu­la­ri­té est énon­cia­tive et ne dépend pas de l’originalité du sys­tème de signi­fi­ca­tions énon­cé mais de la posi­tion de celui qui l’actualise dans le col­lec­tif.

Il y aurait donc néces­si­té, et non pas seule­ment mar­gi­nale, de cette affir­ma­tion de la dimen­sion sub­jec­tive dans le col­lec­tif. Elle fait par­tie inté­grante de la dyna­mique et de la struc­tu­ra­tion cultu­relle du col­lec­tif. Actua­li­ser cette dimen­sion s’apparente à la fonc­tion que l’artiste et le mys­tique ont dans la réa­li­té sociale. Elle leur est com­plé­men­taire. La théo­rie psy­cha­na­ly­tique, et le psy­cha­na­lyste qui en atteste, per­mettent d’articuler concrè­te­ment la réa­li­té psy­chique « sub­jec­tive » et la réa­li­té sociale (sym­bo­lique) qui pour­tant exclut le sub­jec­tif. Pour l’appréhender il me semble qu’il n’est pas inutile de ten­ter une approche psy­cha­na­ly­tique de la fonc­tion sociale de l’art et du mys­ti­cisme. Ce qui per­met­tra ulté­rieu­re­ment de théo­ri­ser ce qu‘il en est de la posi­tion « huma­niste » très sin­gu­lière du psy­cha­na­lyste dans la réa­li­té sociale.

J’ai bien conscience que ce qui vient d’être dit n’est pas simple et est pour par­tie spé­cu­la­tif… Mais, quoique spé­cu­la­tif et com­plexe, cela donne une modé­li­sa­tion du deve­nir psy­cha­na­lyste mais aus­si un aper­çu de la fonc­tion de la psy­cha­na­lyse et du psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif. Aper­çu que j’essaierai d’approfondir et de cla­ri­fier dans les sémi­naires pro­chains.

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly


[1]Affec­tion qui ne relève pas de « l’attachement » ni même du « sen­ti­ment »

[2] Sous les espèces du « néant »

[3] Actuel­le­ment ils sont géné­ra­le­ment hos­pi­ta­liers. Mais s’ils devaient s’avérer « rituel/​symbolique/​social » il fau­drait qu’ils soient menés prio­ri­tai­re­ment en ambu­la­toire

[4]Il faut entendre « per­sonne » au sens que ce mot prend dans l’Odyssée au moment de l’épisode où Ulysse trompe le Cyclope. Manière de rendre ano­nyme ce dont je parle.

[5]Il s’agit du frère ainé d’Antoine de Saint-Exu­pé­ry

[6]Confère le sémi­naire de Mai

[7]Encore ; sémi­naire XX ; Lacan ; édi­tion Du Seuil pages107-110

[8]Encore ; sémi­naire XX ; Lacan ; édi­tion Du Seuil pages 107 – 110 Cette rai­son lapi­daire est notoi­re­ment insuf­fi­sante. Aus­si si on veut un aper­çu sérieux du fon­de­ment phi­lo­so­phique du mathème on peut lire la fin du sémi­naire de 1985 – 1986 qu’A. Badiou consacre à Par­mé­nide ; édi­tion Fayard ; pages 242 – 259

[9] Le Titre de la lettre  Jean-Luc Nan­cy ; Phi­lippe Lacoue-Labarthe éd Gali­lée

[10]Terence

[11]C’est ce qu’on appelle tri­via­le­ment « le coup de foudre »

[12]Georges Laut­ner &Michel Audiard ; Les Ton­tons flin­gueurs

[13]Arsène Lupin ; L’Aiguille creuse ; Mau­rice Leblanc : Isi­dore Beau­tre­let dans ce roman est un jeune lycéen et appren­ti détec­tive qui entre en concur­rence avec Arsène Lupin pour résoudre une énigme. Sans doute est-il le pen­dant du per­son­nage de Rou­le­ta­bille dans le roman de Gas­ton Leroux.

[14]Sta­bi­li­té struc­tu­relle et Mor­pho­gé­nèse, 1972

[15]C’est ce qui carac­té­rise la schi­zo­phré­nie de se struc­tu­rer autour de l’enkystement de cet effon­dre­ment, comme nous l’avons vu dans le der­nier groupe cli­nique. Cette par­ti­cu­la­ri­té struc­tu­rale où l’effondrement atteste de l’échec de la sub­jec­ti­vi­sa­tion per­met qu’il y ait une adresse. Tout se passe comme si le schi­zo­phrène était res­té blo­qué sur cette inter­ro­ga­tion du pour­quoi l’Ex-Sistence me fait défaut ? Ce qui rend la ren­contre sub­jec­tive pos­sible. Ce n’est donc pas, comme le pré­ten­daient les archéo-freu­diens, une « capa­ci­té de trans­fert » qui ren­drait le schi­zo­phrène éli­gible à la cure psy­cha­na­ly­tique mais le fait d’être blo­qué sur cette inter­ro­ga­tion de pour­quoi l’absence sub­jec­tive.