L’Hystérie freudienne, suite et fin – Deuxième partie (Séminaire du 15 mars 2014)

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L’Hystérie freudienne, suite et fin – Deuxième partie (Séminaire du 15 mars 2014)

REPRISE

Lors du dernier séminaire, j’ai entamé le survol des élaborations freudiennes qui se sont succédé depuis la naissance de la psychanalyse. De fait cela peut paraître comme des redites inutiles. Je pense qu’il n’en est rien. D’abord dans l’optique de cette présentation, il s’agit de montrer qu’un certain nombre d’hypothèses, quand elles se sont avérées fausses, ont été abandonnées au profit d’autres, jugées plus pertinentes. Cette chronologie des différentes conceptions étiologiques a pour objectif de prendre acte que l’on ne peut plus, aujourd’hui, adopter des concepts qui ont été rejetés par les auteurs mêmes qui les avaient forgés. Ce n’est pas parce que Freud (ou Lacan), à un certain moment de son élaboration, a soutenu certaines conceptions (puis les a réfutées), qu’il faut toujours les considérer comme valides, au prétexte qu’elles émanent du « Maître » dont toutes les pensées seraient sacrées ! Bien sûr, Il est rare que dans les restitutions de ces différents moments de penser, les auteurs qui les produisent précisent, fermement, qu’elles n’ont plus la valeur de présupposés objectifs. Cette ambiguïté constitue sans doute une des raisons qui contribuent à dévoyer la psychanalyse du côté du syncrétisme mythologique. En effet, un concept erroné est alors transformé en mythème auquel se déclenche et s’arrime la croyance.
Une autre raison justifie le fait de ne pas faire l’économie de ce survol. Elle tient au fait que tout se passe comme si la concaténation des élaborations fallacieuses obéissait à une logique d’élimination et d’approfondissement et contribuait, en fin d’analyse, à faire avancer la connaissance de la véritable étiologie de cette névrose. C’est du moins l’esprit dans lequel ce survol a été pensé.

J’ai évoqué les premières hypothèses que Freud reprend pour expliquer l’étiologie de l’hystérie. Je dis reprend, parce que d’autres à la même époque ont formulé des hypothèses similaires. À cette époque pionnière, il attribue la cause de l’hystérie à un traumatisme sexuel réel. Traumatisme réel qui consiste dans une séduction débouchant sur des attouchements sexuels vécus dans la prime enfance par le sujet hystérique. Séduction et attouchement sexuel commis par un adulte tutélaire. En général le père. Par rapport aux théories très semblables émises par d’autres à la même époque, la contribution de Freud consiste à postuler le refoulement et à promouvoir la notion d’Inconscient ainsi qu’à émettre le concept de pulsion sexuelle (la libido). À partir de quoi, il postule que les troubles hystériques de conversion sont des retours de sensations refoulées (l’excitation qui ne trouve pas d’abréaction) sous forme codée et détournée. Mais Freud abandonne assez rapidement cette hypothèse de traumatisme réel. Dans sa clinique, il constate que les prétendues séductions sexuelles attestées par ses patients se trouvaient rarement avérées.
Pour revenir à ce que je mentionnais tout à l’heure, il faut remarquer que cette théorie abandonnée par Freud dès le début des années 1900 est toujours évoquée comme étiologie possible des névroses en général et de l’hystérie en particulier. En cette période de grande confusion, on continue à croire que la séduction sexuelle est la clé qui permet la compréhension de cette affection. Bien évidemment, on ne peut pas nier qu’il y ait des abus sexuels commis par des adultes pervers sur des enfants. On ne peut pas nier non plus que ces abus puissent avoir des effets psychologiques ravageant sur l’équilibre psychique de ceux qui en sont les victimes. Mais ces agressions sexuelles inacceptables ne déclenchent pas forcément des névroses de type hystérique. Il faudrait plutôt évoquer l’existence de syndromes aigus post traumatiques. Syndromes aigu post traumatiques qui, s’ils ne sont pas pris en compte sur le moment, peuvent s’enkyster et constituer une souffrance cachée, irréductible, qui perdure et empêche de vivre. Ces évènements traumatiques ne sont susceptibles de déclencher une pathologie névrotique que pour autant ils télescopent une souffrance endogène due à la structuration erronée préexistante de l’appareil psychique. Ce télescopage « précipite » alors (au sens physico-chimique du terme) cette structuration névrotique de l’appareil psychique. Il n’en reste pas moins que cette théorie du traumatisme réel n’en finit pas d’être invoquée comme cause certaine non seulement de l’hystérie mais de tous autres dysfonctionnements psychiques. Et pas seulement dans les gazettes, mais par des médecins (dont les psychiatres), des psychologues, des psychothérapeutes et même parfois par des psychanalystes. Cette théorie doit avoir un côté fascinant (et trouble) pour qu’on lui accorde toujours autant de crédit ! C’est vouloir en tous cas ignorer que le psychisme humain a une aptitude (et une capacité) à métaboliser (et à s’adapter à) tous les évènements et toutes les situations, fussent-ils les plus dramatiques. Et cette aptitude n’est pas le fait de quelques sujets « exceptionnels » comme voudrait nous le faire accroire certain en prônant une prétendue fonction de « résilience ». Fonction qui échoirait à certains et pas à d’autres… Outre que cette fonction de résilience n’est pas un concept mais une métaphore (la résilience est la faculté qu’ont certains métaux à retrouver leur forme initiale après qu’ils aient été tordus) qui sert à mettre en exergue une aptitude, somme toute, assez communément partagée dans notre espèce. Cet auteur s’appuie sur son expérience personnelle d’avoir pu surmonter des circonstances épouvantables, qui auraient pu lui être fatales, pour en déduire cette théorie. Il s’agit, comme souvent dans le champ de la psychologie, d’une induction à partir d’une expérience personnelle entrainant une conception « théorique » qui n’a aucun fondement. L’appareil psychique est, par nature, résilient. Et cette faculté n’a pas pour origine le vécu d’une situation particulièrement éprouvante ; elle est constitutionnelle chez Sapiens sapiens et permet, avec plus ou moins de succès, d’aborder et de surmonter des situations extrêmes.

Quand il abandonne la théorie traumatique, il lui substitue une nouvelle hypothèse plus conforme à son expérience clinique de praticien. Aussi quoiqu’il doute de la réalité de ces agressions sexuelles, il n’en constate pas moins que ces récits se présentent comme de véritables souvenirs. Ces souvenirs ont un tel effet de réalité que le sujet y croit comme étant le reflet d’évènements vrais. Freud en conclut que ce sont des pseudo souvenirs. Et que ces « pseudo souvenirs » sont en fait le résultat du télescopage d’un fantasme de séduction inconscient et d’une expérience existentielle souvent très anodine. C’est ce télescopage qui tient lieu de traumatisme réel. Tout se passe comme si cette expérience anodine agissait comme une effraction qui permet aux fantasmes inconscients de s’actualiser. Ce qui fait traumatisme, c’est cette actualisation. Le fantasme, comme porteur d’un désir inconscient inadmissible, préexiste dans l’inconscient. Il est révélé par l’homomorphisme de l’évènement existentiel. Dès à présent, il faut noter que cette préexistence constitue une faiblesse de cette théorie. D’une certaine manière cette nouvelle théorie de l’étiologie de l’hystérie ne fait que déplacer l’aporie antécédente de la cause par le traumatisme : de réel, le traumatisme devient fantasmatique. De la même manière, il faut remarquer que dans cette nouvelle approche le mécanisme « traumatique » a la même dynamique que dans la conception originelle. Cette effraction, qui fait résurgence du fantasme de séduction, déclenche, là aussi, un surcroit d’excitation (sexuelle) que l’enfant ne peut assumer parce que, toujours prématuré, il ne trouve aucune voie d’abréaction qui pourrait l’apaiser. Cette représentation doit à nouveau être refoulée dans l’inconscient. Et les symptômes, qui attestent de cette représentation refoulée, feront retour dans le préconscient sous forme de conversion. Evidement si on reste adepte de cette deuxième formulation de l’étiologie fantasmatique de l’hystérie on peut toujours continuer à penser qu’un attouchement sexuel déplacé ou même un viol, peut, a fortiori d’une expérience existentielle anodine, déclencher l’irruption traumatique du fantasme originel sexuel. Ce qui permettrait de conserver la croyance de la prévalence de l’expérience réellement traumatisante sur toute autre étiologie. Mais bien sûr, il n’en est rien. Et si cette croyance peut persister c’est sans doute que la théorie du fantasme traumatique est aussi faible (et erronée) que celle qui la précédait. De fait, comme je viens de vous l’évoquer, la théorie traumatique par irruption du fantasme de séduction dans la conscience laisse plus d’interrogation qu’elle n’apporte de réponse. En particulier on peut s’interroger sur l’origine de l’inscription du fantasme de séduction dans l’inconscient. Qu’est ce qui fait qu’il préexiste à l’expérience qui procède à son irruption? En d’autres termes : qu’est ce qui détermine sa mise ne place? Sauf à supposer qu’il s’agit d’un fantasme « endogène » inscrit, comme naturellement, dans l’inconscient, l’élaboration, dans cette deuxième formulation étiologique, reste muette sur l’origine de ce fantasme. Et on peut, de plus, constater que ces deux conceptions théoriques, quant à l’étiologie de l’hystérie, ne sont guère novatrices, par rapport à celles développées, par d’autres, à cette époque. Il n’y aurait de la part de Freud qu’un réagencement, avec des concepts nouveaux (l’émergence de l’inconscient par exemple) de ce que d’autres, avant lui ou à la même époque, ont proposé. Ces deux élaborations ne constituent pas vraiment une rupture, elles sont des variantes plus sophistiquées des élaborations antécédentes. elles ne constituent pas ce que j’ai appelé « l’hystérie de Freud ». Il n’en reste pas moins que nos psychanalysants ne cessent de nous servir cette cause traumatique comme origine de leur souffrance. Ce qui ne peut qu’être interpellant. Sauf à penser qu’en bons hystériques, ils croient nous donner ce que nous attendons qu’ils apportent au moulin de nos croyances.

L’HYSTERIE DE FREUD

L’hystérie de Freud se déclare, pourrait-on dire, le 15 octobre 1897, c’est la date à laquelle il écrit à Fliess le compte rendu d’une révélation qu’il a eue. Cette révélation va profondément orienter la théorie psychanalytique, voilà ce qu’il écrit à Fliess:

« Il m’est venu à l’esprit qu’une seule idée ayant valeur générale, j’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont je pense communs à tous les enfants même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques (d’une façon analogue à celle de la « romantisation » chez les paranoïaque, héros, fondateurs des religions). S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes objections rationnelles, qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi… La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent car tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité ; il frémit suivant la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel ».

Il est plus que probable que ces idées lui sont venues en réaction à la mort de son père, survenue un an plus tôt. Mais ce qui est frappant c’est que, dès cette époque, Freud considère cette conjonction de sentiment, tant à l’égard du père que de la mère, « comme ayant valeur générale », c’est-à-dire universelle. La face de la psychanalyse va en être changée. Pourtant cette découverte, pour lui essentielle, (fondatrice même) ne sera rendue publique qu’en 1900, avec la parution de « La Science des Rêves ». Sans doute la considère-t-il comme trop subversive. Il y a un précédent célèbre dans cette retenue à publier ce que l’auteur considère comme révolutionnaire. Darwin mettre dix ans avant de publier « L’Origine des Espèces » Il faut dire que cet ouvrage était sans doute plus subversif et révolutionnaire que la prétendue découverte de la structure œdipienne comme ressort et structure de l’appareil psychique. Reste tout de même que cette révélation va être l’axe central qui va permettre le développement singulier de la théorie freudienne et, partant, de l’étiologie de l’hystérie. On ne situe pas bien si cette structure ternaire (et sa dynamique pulsionnelle d’amour et de haine) est pour Freud à cette époque endogène ou si elle résulte de la situation existentielle dans laquelle se trouve l’enfant, plongé dès sa naissance dans la famille mononucléaire. Situation qui le détermine à structurer son appareil psychique de manière ternaire. Certains indices permettent d’avancer l’hypothèse que, pour Freud, une situation existentielle entre une mère et un père déclenche un phénomène « d’imprégnation » qui révèle et cristallise une structuration psychique préexistante. Mais le recours à l’imprégnation est indu. L’imprégnation est un concept pertinent dans le cadre de la théorie éthologique. Elle explique scientifiquement comment des comportements adaptatifs génétiquement acquis et inscrits sont déclenchés par des stimuli externes perçus à des moments précis du développement neurocérébral des animaux. Il n’y a pas d’imprégnation chez les humains. Toujours est-il que Freud semble considérer que cette structure ternaire constitue l’armature du fonctionnement de l’appareil psychique. Il n’en démordra pas… et d’une certaine manière, Lacan, quoiqu’il en proposera des variantes, travesties sous les oripeaux d’algorithmes, de mathèmes et autres figures topologiques, non plus.
Toujours est-il que Freud va « expérimenter » cette découverte dans sa clinique, dans la technique d’analyse des rêves (comme nous le verrons ultérieurement) dans la conduite des cures des hystériques.
Si on voulait faire une lecture structurale de ce dispositif freudien, on pourrait dire que Freud considère que l’appareil psychique se structure selon une modalité ternaire (que l’Œdipe métaphorise), animée par une dynamique binaire: dans un premier temps « Principe de Plaisir » (amour) versus déplaisir (haine), puis, avec la deuxième topique, « Pulsion de Vie » versus « Pulsion de Mort ». Ce qui est sans doute erroné. Ma position est que l’appareil psychique, aussi bien dans sa structure que dans sa dynamique, est un dispositif binaire dont la tiercité semble exclue. Dans un premier temps Présence/Absence ; puis Elimination/Captation ; et enfin Investissement d’objet/Désinvestissement d’objet. C’est à ce prix que l’on peut sortir définitivement la psychanalyse de son dévoiement du côté de la psychologie relationnelle.
Pourtant avec cette structure ternaire qu’il considère comme universelle, Freud croit tenir le sésame qui va lui donner les clés du mystère de l’hystérie. Elle apparait comme la matrice d’où fait irruption le désir chez l’enfant. Il considère que l’enfant, dès un âge précoce, convoite sexuellement sa mère (désir qui, aux dires de Freud, émerge de la transformation et de la sexualisation de la satisfaction des besoins vitaux de nutrition auxquels la mère ne manque pas de pourvoir). Désir auquel le père oppose une interdiction absolue et menaçante. Menace qui, à son tour, déclenche la haine pour l’interdicteur. Ce serait dans l’échec de l’enchainement de ces évènements qu’on trouverait l’origine de l’hystérie. Bien sûr, on remarquera que ce processus, s’il est valable pour le garçon, ne convient pas pour la petite fille qui pourtant peut souffrir d’hystérie ! Freud à cette époque balaiera l’objection en proposant une explication pseudo structurale. Il déclarera que la naissance du désir est symétrique chez la petite fille et le petit garçon ; à savoir que le désir nait chez l’enfant de l’appétence sexuelle pour le parent du sexe opposé. Ce qui disqualifie (au moins partiellement) la généalogie du désir comme transformation de la satisfaction des besoins primaires du nourrisson. À supposer que cette objection soit levée, on tomberait dans une autre impossibilité : si la petite fille convoite sexuellement le père, qui fera office d’interdicteur puisque dans l’Œdipe seul le père joue ce rôle? Personne. Ce qui amènera à la conclusion logique que la petite fille a pour destin de ne jamais accéder à la castration symbolique. Donc ne sortira jamais de la dynamique œdipienne. Son destin est d’être condamnée à l’hystérie à perpétuité ! F Dolto, sans doute pour éviter ce destin funeste à la fille, avançait que, seuls la grossesse et l’enfantement permettaient à la femme d’accéder à la castration symbolique… Qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer pour faire perdurer une croyance mythologique. Bien sûr, Freud ne restera pas à cette élaboration symétrique pseudo structurale. Il optera pour une explication asymétrique quant à l’émergence et à la transformation du désir chez la petite fille et chez le petit garçon. Mais à l’époque où il remanie l’étiologie de l’hystérie à partir de cette découverte Œdipienne, il n’en est pas encore là.

De cette nouvelle conception des causes de l’hystérie, on trouvera le témoignage dans l’étude du cas que Freud consacre à Dora. Antérieurement, c’est avec l’étude de ce cas que Freud va théoriser l’étiologie de l’hystérie comme trouvant son explication sur la non résolution du complexe d’Œdipe. Vous savez combien je suis critique quant à ressasser sempiternellement les textes fétichisés de Freud et de Lacan. Ce rabâchage d’exégèses de textes considérés comme incontournables ne m’inspire pas ; et si j’y souscris ce n’est pas pour psalmodier les avancées (souvent réelles) prétendues des Maîtres, mais dans un esprit d’épistémologie critique. Dans cette perspective, ces rappels sont éclairants ; ils permettent de poser les jalons de transformation, voire de progression, (malgré tout) de la pensée psychanalytique. Car, à l’encontre d’autres mythologies psychologisantes, la pensée psychanalytique ne s’est pas figée totalement en dogme mythologique comme le jungisme par exemple. Ce qui s’est figé, c’est l’attitude des psychanalystes (archéo-freudiens, puis archéo-lacaniens) qui ressort plus de la croyance que de l’esprit scientifique.
C’est pourquoi il n’est pas inutile de revenir sur ce texte princeps du cas de Dora. C’est à travers la matrice de cette révélation que Freud va, non seulement expliquer l’origine de l’hystérie, mais aussi conduire, de manière herméneutique, la cure de cette jeune femme. C’est, au fond, un véritable retournement des causes de l’hystérie que Freud opère avec ce texte. Nous verrons ultérieurement pourquoi. Il faut rappeler succinctement le contexte existentiel à partir duquel Dora va consulter. Il faut noter que la demande de Dora n’est pas totalement libre. Elle a été fortement suggérée par son père.

Donc Dora entre en psychanalyse à la fin de l’année 1899. On sait qu’elle avait présenté dans son enfance « des troubles nerveux » (manière d’attester d’une névrose infantile antécédente). Quand elle arrive chez Freud, elle présente des symptômes qu’il qualifie de “petite hystérie” (dyspnée, toux nerveuse, aphonie, dépression et humeur asociale). Quoique je veuille être synthétique et ne pas verser à mon tour dans la glose, il faut tout de même situer la problématique existentielle complexe dans les détours de laquelle elle va entrainer son psychanalyste (et tous ceux qui après lui en feront l’exégèse). Elle se présente comme au centre d’un carré bourgeois, formé par sa mère, qu’on décrit comme effacée, son père comme brillant et qu’elle admire (mais pas seulement) et un couple d’amis de la famille Monsieur et Madame “K”. Madame K, que Dora admire intensément, a une liaison avec son père. Ce père, qu’elle soupçonne d’être impuissant. Et Monsieur K se révèle être amoureux de Dora depuis un certain nombre d’années (trois ou quatre ans).
La crise, qui l’amène sur le divan de Freud, va débuter alors qu’elle refuse de passer quelques temps dans la maison des K. En guise d’explication de son attitude “asociale” elle évoque qu’au cours d’une promenade Monsieur K lui aurait fait une déclaration dans laquelle il précisait que “sa femme n’était plus rien pour lui”. Cet incident double un évènement antérieur. Quand elle avait quatorze ans, où Monsieur K avait tenté de l’embrasser. Tentative qui avait provoqué chez elle un fort dégoût. Dégoût que Freud ne manquera pas d’interpréter comme une formation réactionnelle : la force de ce dégoût est proportionnelle à l’intensité du désir qu’elle a d’être embrassée par lui. Désir qui lui est interdit (on se demande bien pourquoi?).
L’analyse va essentiellement se dérouler à partir de l’analyse de ses rêves ; en particulier deux rêves dont l’un la met en scène tentant de sauver sa boîte à bijoux avec l’aide de son père. Freud en arrive à la conclusion que si Dora est hystérique, c’est parce qu’elle nourrit un désir incestueux pour son père. Désir incestueux qui a été refoulé et qui s’est déplacé sur la personne de monsieur K. Désir, pour ce dernier, refoulé à son tour et contrecarré par le dégoût (voir l’aversion du baiser) qu’elle lui manifeste. « Sauver sa boîte à bijoux » est alors interprété comme une tentative de garder sa virginité contre le désir sexuel qu’elle aurait pour Monsieur K. Bien sûr pour Freud, ce désir ne s’adresse pas à Monsieur K, c’est un déplacement. Ce résumé, n’est pas fortuit. C’est une manière de me démarquer de la fascination qui persiste quant aux acrobaties herméneutiques auxquelles se livre Freud pour tenter d’étayer sa thèse œdipienne de la cause de l’hystérie (de fait, si vous voulez en savoir plus, vous pouvez toujours relire ce texte dans son intégralité). Exploit interprétatif qui tombe singulièrement à plat, puisque l’analyse de cette patiente va tourner court. En effet Freud croyant avoir démontré (et aussi découvert) que l’origine des troubles hystériques de Dora est à mettre au compte de son désir œdipien pour le père, il lui en fait part. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’une interprétation : c’est une explication à l’aide d’un savoir (ou d’un pseudo savoir). Freud escompte que cette intervention va avoir sur sa patiente un effet de révélation (comme lui-même l’avait éprouvé avec cette explication des sentiments à l’égard de ses parents). Mais contre toute attente, au lieu de hâter la guérison, cette brillante démonstration provoque l’arrêt immédiat de la psychanalyse de Dora. Freud, sûr de son interprétation, explique (interprète?) son échec par le fait qu’il aurait commis une erreur technique. Il considère qu’il aurait dû prendre en compte « le transfert » que Dora aurait effectué sur lui, Freud, de son désir incestueux (je suis encore frappé que l’on considère, et Freud le premier, un phénomène de déplacement comme étant équivalent au phénomène de transfert). Tout se passe comme si la chaîne complète des déplacements du désir incestueux était : désir incestueux pour le père, déplacé sur Monsieur K puis dans le transfert avec Freud, déplacé sur le psychanalyste. Evidement dans cette conjoncture le désir n’étant plus sur Monsieur K mais sur Freud, l’explication ne pouvait avoir d’effet de vérité puisqu’elle s’avérait fausse ! Mais à aucun moment, à cette époque, il ne remet en doute le bien-fondé de son hypothèse sur l’origine de l’hystérie.

Malgré cette cécité, il faut tout de même noter que cette conception constitue un véritable retournement de toutes celles qui l’ont précédée. Retournement structural, pourrait-on dire, opéré dans ces années 1900, qui démarquent Freud de ses contemporains et de ses devanciers. En effet, si on reprend structuralement les systèmes explicatifs de la causalité traumatique antérieure (y compris les siens), on constate qu’ils sont construits sur trois composants : un enfant innocent, un adulte prédateur pervers (pédophile) et l’excitation sexuelle (celle de l’adulte prédateur mais aussi chez Freud, celle intempestive de l’enfant agressé : c’est une nouveauté). L’excitation sexuelle de l’adulte prédateur (réelle ou fantasmée par l’enfant chez Freud, ce qui est une deuxième novation) est dirigée contre l’enfant innocent (même chez Freud dans les deux premières hypothèses) qui la subit passivement. À cette époque, on continue de penser que la sexualité advient aux enfants au moment de la puberté et de l’entrée dans l’adolescence. L’enfant, jusqu’à ce bouleversement hormonal, est considéré comme « pur ». Pureté sans doute induite par le mythe du « divin enfant » de la théologie catholique. Le corps social (dans une dénégation) fait consensus sur ce mythe auquel les médecins adhèrent et qu’ils propagent. Il y a une nuance chez Freud qui consiste à affirmer que le traumatisme réel ou fantasmatique va déclencher de manière prématurée l’irruption des émois sexuels chez l’enfant qui n’est pas en mesure de les intégrer ni existentiellement, ni psychiquement. Le choc psychique a le même effet que le choc hormonal qui signe l’entrée dans l’adolescence ; l’enfant promis à l’hystérie est un adolescent prématuré ou subit une sorte de puberté prématurée. Dans cette perspective, cette excitation sexuelle, parce qu’elle est prématurée, ne trouve aucune issue « abréactive », ni comportementale (l’acte sexuel est impossible), ni langagière (l’enfant reste muet) et sombre dans l’oubli, par la vertu du refoulement que la culpabilité de ces émois intempestifs provoque. C’est pourquoi Freud dira que l’hystérique souffre de réminiscence (agie) ou plutôt d’absence de remémoration puisque les symptômes hystériques de conversion, qui constituent un retour du refoulé, sont les « symboles » présents de ces souvenirs oubliés. Ils remémorent à la fois les désirs incestueux refoulés et, par le même mouvement, ils constituent leur punition tout en les laissant dans les limbes de l’oubli.

Et ces deux novations qu’apportent Freud, dans ses deux premières conceptions des causes de l’hystérie, vont ouvrir la voie à la révolution des premières années 1900. Dans cette nouvelle conception, on peut considérer que les protagonistes sont les mêmes : un adulte, un enfant et l’excitation sexuelle. Mais les valences, ou pour le dire autrement, les signes, vont structuralement s’inverser. À la lumière de la révélation œdipienne les rôles vont se renverser. C’est l’enfant qui va être considéré comme l’agent de la séduction. Il n’est plus un objet passif en position de victime soumise à la perversion de l’adulte. C’est le premier retournement : l’enfant n’est ni « innocent », ni « pur » mais en proie, dès la toute première enfance, à des pulsions et des désirs sexuels qui font, en fait, l’essentiel de sa vie psychique. Et cette sexualité précoce passe par plusieurs modes d’expression liés au développement psychosexuel de l’enfant. L’enfant traverse plusieurs stades de développement : oral, anal, urétral phallique pour aboutir à la position génitale (oblative !) qui synthétise, sous son égide, toutes les motions sexuelles antérieures dites prégénitales. Freud affirme donc que l’enfant est d’abord un « petit pervers polymorphe », avant d’accéder à une sexualité génitale qui se stabilise après la puberté.
Le deuxième retournement consiste à affirmer que l’adulte n’est pas le prédateur sexuel stigmatisé par les premières théories. Il est bien l’objet de la concupiscence de l’enfant. Enfant qui, comme obligé, (par les lois de la nature ?) convoite le parent du sexe opposé. On pourrait dire que ce parent du sexe opposé est la victime passive des tentatives de subornation de l’enfant. Passive, puisqu’il est censé ignorer (ou ne pas vouloir savoir) que les manifestations d’affectivité possessive de l’enfant sont, tout uniment, des séductions sexuelles plus ou moins explicites. L’hystérie, dans cette perspective, procède du refoulement de cette passion amoureuse et sexuelle scandaleuse que le Moi réprouve. Les symptômes, en particulier de conversion, sont les stigmates (parfois littéralement) qui codent « symboliquement » le retour du refoulé de ses envies inavouables. Et « Voilà pourquoi votre fille est muette! » : la non résolution du complexe d’Œdipe qui consisterait, sous la menace de la castration, à l’abandon précoce (avant 5 ans) de cette passion sexuelle pour le parent du sexe opposé. Cette non résolution (harmonieuse) déclenche en chaîne une série d’évènements dans la structuration de l’appareil psychique qui caractérise la personnalité hystérique.

Si je me permets une certaine ironie (empruntée à Molière) au sujet de cette conception de l’hystérie, c’est qu’il ne faut pas perdre de vue qu’elle est erronée. Ce n’est pas la non résolution du complexe d’Œdipe qui précipite la structure hystérique. Je vous rappelle que cette élaboration est fondée sur cette induction freudienne qui consiste à généraliser, à l’ensemble de l’humanité, une problématique qui lui est personnelle. Vous me direz que, dans la clinique quotidienne, cette élaboration semble avoir une valeur explicative tout à fait convaincante. Ce qui tendrait à prouver la véracité des hypothèses tirées de cette induction. Freud lui-même a tenté d’en prouver le caractère « objectivement universel » en arguant du fait que l’on retrouve cette thématique ternaire dans les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la culture occidentale. En effet, on retrouve cette structure ternaire dans la mythologie et dans des œuvres telles que l’Œdipe Roi de Sophocle ou encore Hamlet de Shakespeare. Ces œuvres attestent d’une structure ternaire, mais ne disent rien quant à son universalité. Mais pour Freud, comme identifié, Œdipe c’est le destin et le Destin c’est l’Inconscient ! Ce qui, quand on y réfléchit, n’est pas sans déclencher une certaine dubitation : appeler à la rescousse d’une prétendue pensée scientifique une mythologie ou des œuvres de fiction tient, soit de la naïveté, soit de la mystification. Si certains s’en sont avisés, peu, à l’exception notable de Deleuze et de Guattari dans leur ouvrage « L’anti Œdipe”, l’ont dénoncé. À l’époque, pourtant, cela avait fait grand bruit, et les couloirs de l’Ecole Freudienne de Paris bruissaient de cette rumeur iconoclaste que l’Œdipe n’existait pas. Toujours est-il que cette mythologie freudienne a eu un destin exceptionnel. Le roman familial que Freud fomente à partir de ses fantasmes à l’égard de son père et de sa mère a acquis le statut de mythe occidental (qui remplace celui de « l’angélisme » de l’enfant par un simple changement de signe) qui opère dans le social à l’instar d’un fondamental qui structure les relations de la famille mononucléaire occidentale moderne. C’est pourquoi notre clinique quotidienne en est comme envahie. Les hystériques en sont comme nourris. On pourrait même dire qu’ils en sont les portes paroles, voire les porte-voix. Et d’une certaine manière les prosélytes. C’est dire que, ce faisant, les hystériques sacrifient avec conviction et passion aux croyances partagées par le collectif social. Mais aussi par la communauté de ses psychanalystes ; ce qui est un comble ! Ils ne donnent plus à voir les grandes crises à la Charcot, mais ils exhibent les avatars de leur déboires œdipiens avec une constance et un talent de bons élèves. Ils se révèlent les adeptes les plus fidèles de la Cause Œdipienne Freudienne. Il faut le reconnaitre, une « révélation » est de nature prophétique ; elle ne fonde pas une science humaine. Il faut s’en convaincre, cette révélation n’est pas l’explication de l’étiologie de l’hystérie (pas plus que des autres affections psychiques) elle s’énonce comme une mythologie qui a pour fonction de masquer le fondement de ce qu’elle parait découvrir et expliquer. C’est une conséquence de ce qui reste inexplicable. Freud a élaboré cette théorie pour ne pas découvrir l’étiologie de sa propre hystérie. D’ailleurs, comment l’aurait-il pu puisqu’il n’a jamais bénéficié de l’efficacité de ce qu’il a inventé sous les espèces de la cure ? On peut aussi se poser la question pour ce qui concerne Lacan et sa position de psychanalysant avec Lowenstein. Que s’est-il passé ou pas passé dans cette cure sans doute interrompue …qui semble s’être prolongée dans l’effectuation irrépressible et ininterrompue de son séminaire. Mais la question ne doit et ne peut être posée. Lacan affirmait péremptoirement qu’ « on n’analyse pas le père ». Cette formule ne laisse pas d’interloquer. D’abord ni Freud, ni Lacan ne sont « des pères » pour les psychanalystes. Cette injonction au fond, se situe dans le droit fil dans la croyance de la réalité du mythe œdipien où le père est prétendument le gardien de la loi. D’autre part, et surtout, c’est confondre examen et analyse critique, qui procèdent de l’épistémologie ordinaire et psychanalyse, qui s’adresse à un sujet en souffrance. Il est vrai qu’on a étendu la méthode psychanalytique à tout et n’importe quoi : les contes, l’histoire, l’économie… ce qui est parfaitement inadéquat. L’épistémologie, quand il s’agit du corpus psychanalytique ne consiste pas à interroger les motifs et les motivations des auteurs qui l’ont constituée mais de la validité des présupposés qu’ils proposent puis de la cohérence de la logique qui en permet l’agencement et aboutit à un registre explicatif. Pour ce qui me concerne, je ne considère ni Freud, ni Lacan, ni aucun autre psychanalyste comme « père ». A la limite, sont-ils des pairs. Et je me réserve le droit (et le devoir) d’aborder leur œuvre d’un point de vue critique, sans que pour autant, je ne reconnaisse leur apport à l’édifice psychanalytique. Quand apport il y a. A fortiori pour Freud qui en est l’inventeur.

Pour en revenir au cas de Dora et à l’explication de l’échec de sa psychanalyse, il faut remarquer que Lacan a une autre hypothèse. Il pense, à bon droit, que derrière le prétendu désir incestueux pour Monsieur K (qui de fait n’existe pas), Dora développe une passion homosexuelle pour Madame K, « à la peau si blanche » (!) C’est pourquoi l’aveu de Monsieur K qui dénigrait la femme qu’elle aimait, a eu l’effet de déclenchement de la « petite hystérie ». Ce qui, d’une certaine manière n’est pas faux, mais incomplet. Phénoménologiquement la symptomatologie hystérique semblerait se nouer autour de l’homosexualité en tant que pour la femme le désir renvoie à la mère …. Tout comme ce qui se montre dans l’hystérie masculine. Au fond ce que Lacan pointe là c’est la méconnaissance que Freud a, à cette époque, de la mise en place du prétendu œdipe chez la petite fille. Nous avons vu précédemment que Freud fait comme si la structure œdipienne était symétrique quant à l’objet du désir sexuel : la mère pour le fils ; le père pour la fille. Quand il fait ce raccourci, qui parait délibéré, il omet le raisonnement qui lui permet d’aboutir à la conclusion de l’amour obligé du fils pour sa mère. Dans ce raisonnement il part du fait qu’en tant que nourricière, la mère est le premier objet d’attachement de l’enfant. C’est à partir de cette fusion psychophysiologique du nourrisson que va émerger le désir et l’attachement sexuel à la mère. Freud, dans son raccourci symétrique, semble oublier que pour la petite fille il en est de même. Pour elle aussi, c’est la mère qui est le premier objet d’attachement. Et qu’à ce titre, la première passion sexuelle de la petite fille (si on reste dans la terminologie freudienne) c’est sa mère. Le père, dans un premier temps, n’a pas véritablement d’importance. Freud très rapidement s’en rend compte et échafaudera un processus asymétrique dans la structuration de l’Œdipe pour le petit garçon et pour la petite fille. Si le petit garçon n’a pas à changer d’objet primordial, la petite fille, elle, doit renoncer à sa passion sexuelle pour la mère pour, dans un deuxième temps, s’intéresser sexuellement au père. Les modalités de ce renoncement consistent à s’apercevoir que les intérêts amoureux de la mère vont au père. Et que sa mère le privilégie sur tout autre objet. Le père, à ce titre devient intéressant, en ce qu’il a l’attention exclusive (sentimentale et sexuelle) de la mère. Déçu dans son amour pour celle-ci, elle s’intéresse au père, on pourrait dire par rancœur et dans une rivalité déclarée à sa mère. C’est la non transformation des intérêts amoureux de la petite Dora pour sa mère (dite « effacée ») qui est à l’origine de son hystérie. En d’autres termes l’étiologie de l’hystérie n’est pas œdipienne mais incestueuse au sens où c’est la non transformation des pulsions sexuelles de la petite fille pour la mère qui en serait le ressort.

L’HYSTERIE FREUDIENNE: UNE RELECTURE LACANIENNE

Outre cette critique, Lacan va procéder, par ailleurs, beaucoup plus clairement à une reconstruction des thèses freudiennes concernant l’hystérie. Il en fait une interprétation qui aspire à dépasser le niveau mythologique explicite dans lequel Freud semble se fourvoyer. Il reprend les éléments contenus dans l’étude du cas Dora pour leur faire dire à Freud ce qu’il ne dit pas. Ce qui va, d’une certaine manière, contribuer à remanier la compréhension phénoménologique de cette affection. En particulier, il va faire apparaitre le ressort qui explique pourquoi l’hystérique focalise son désir sur le parent du sexe opposé. Il reprend l’hypothèse qu’une caractéristique de la personnalité hystérique est qu’elle aurait un Moi fragile. Un Moi défaillant. Et pour suppléer à cette carence moïque, elle en vient à idéaliser ce parent du sexe opposé. Il s’agit donc de combler un manque d’affirmation moïque par le désir d’un autre idéalisé qui le comble. Et cette idéalisation a pour fonction de masquer l’attachement sexuel que l’interdit de l’inceste n’autorise pas. Et conséquemment d’ériger l’Autre en position d’un maitre idolâtré. En particulier dans l’hystérie féminine, le père. Cette explication, esquissée chez Freud, permet une compréhension nouvelle de la dynamique de refoulement. Parce que l’attirance sexuelle est refoulée, alors, en lieu et place, on trouve un culte d’une idole idéalisée. Mais là où Lacan va apporter quelque chose de nouveau, c’est quand il montre que cette idéalisation n’est pas pure. Elle cache la véritable passion que l’hystérique porte au parent de sexe opposé. Pour cela il reprend un détail de l’observation de Freud qui note que Dora considérait son père comme impuissant. Dans cette observation factuelle, Lacan va faire un élément structurel de la relation qui lie l’hystérique avec les adultes tutélaires du sexe opposé. Quelle que soit la réalité, ce parent est pour l’hystérique toujours impuissant (à la satisfaire). Le maître adulé se trouve alors faillible et la déception suit l’idolâtrie. Il y a alors destitution et retournement de l’attitude de l’hystérique vis à vis de l’adulte tutélaire. Il le déconsidère puis le domine. Ce qui fait dire à Lacan « L’hystérique cherche un maître pour mieux le destituer » … Il est indéniable que cet éclairage théorique trouve son écho dans l’expérience clinique de ce type d’affection. Tant dans la destitution que dans la domination. En effet, on voit des personnes hystériques prétendument guéries devenir des chefs autoritaires (ou prosélytes) au service d’une cause élaborée par un autre. On a vu comme cela des personnalités, remarquables par ailleurs, passer du prosélytisme pour le christianisme, à celui du marxisme puis à celui de la psychanalyse pour terminer dans l’éloge de l’hypnotisme. Ou d’autres, passer de la cause du peuple maoïste ou staliniste à la cause psychanalytique. Toujours avec la même passion irrationnelle et intransigeante. Car, bien entendu, les causes idéalisées, comme les personnes, peuvent à certains moments se trouver décevantes. On verra ultérieurement à quel courant des syndromes hystériques ce mécanisme, qui confine au militantisme sectaire, doit être référé. Pour anticiper : à la structure de l’hystérie paranoïde.

Revu par Lacan le mécanisme qui prévaut pour structurer la névrose hystérique se décompose en cinq séquences :

  • D’abord la fixation sexuelle “interdite” au parent du sexe opposé.
  • Puis idéalisation de ce personnage et concomitamment désexualisation. On assiste alors à un clivage où la motion inconsciente sexuelle est refoulée dans l’inconscient et où seule la dévotion à cet idéal reste consciente.
  • Cette idolâtrie débouche sur une dépendance à la personne qui en est l’objet.
  • Le retour de la personne idolâtrée n’étant pas à la mesure (insatiable) de l’attente de l’idolâtre, il y a déception qui entraine une dépression. C’est la caractéristique de la dépression hystérique : elle est déclenchée par la déception ou la perte vécue comme une trahison.
  • Cette dépression entraine un retournement de l’attitude qui ayant destitué l’objet idolâtré lui voue une agressivité (réparatrice) qui se caractérise par sa domination.

Il est indéniable que ce mécanisme correspond tout à fait au constat que l’on peut faire de la phénoménologie existentielle de l’hystérie. Sans que pour autant cette élaboration, à bien des points de vue éclairante, ne mette en doute le dogme de l’étiologie mythologique œdipienne et de l’interdit de l’inceste. D’autant que l’approche que Lacan fait de cette théorie de Freud contribue à expliquer un autre aspect de la personnalité hystérique repéré par les psychiatres contemporains. Il s’agit du doute que l’hystérique entretient quant à l’identité de son sexe. J’ai tenté, au cours de ce séminaire, de vous faire sentir cette incertitude de manière rhétorique. Vous avez peut être remarqué que j’alterne dans mon exposition le genre grammatical que j’attribue à l’hystérie. Dans certains développements je me réfère au masculin dans d’autres moments j’utilise le féminin ou le neutre. C’était dans le dessein de faire apparaitre cette caractéristique de la structure mais aussi de l’habitus existentiel de l’hystérie.
Lacan attribue ce fait de structure à l’inconsistance du Moi, qui détermine une incapacité à savoir qui il est vraiment. C’est pourquoi il ne peut s’affirmer ni homme ni femme. Il n’en finit pas de fluctuer quant à son identité sexuelle. Cette fluctuation des genres fait que, dans le doute, il destine ses comportements de séduction indifféremment aux hommes et aux femmes comme si l’un et l’autre sexe se présentaient comme un objet sexuel capable de le satisfaire. Ou bien plutôt de l’informer à quel sexe il émarge. De fait, cette séduction généralisée est une manière d’adresser à l’autre une question sur son identité sexuelle : “dis-moi qui je suis”. Question qui reste évidemment sans réponse et qui pousse l’hystérique à la reconduire partout où il passe et, en quelque sorte, à n’importe qui, homme ou femme indifféremment. Ce qui explique à la fois toutes les espèces de nymphomanie et de donjuanisme, agrémentés souvent d’impuissance sexuelle ou de frigidité.
On verra dans le prochain séminaire quelles seront les variations que Lacan propose à partir de ces présupposés freudiens. Constructions successives qui lui feront proposer d’abord des variantes puis des présupposés singuliers qui auront pour objectif de surpasser les avancées freudiennes

Je vous remercie de votre attention,

Le 15 mars 2014

Marc Lebailly

Publié dans hygie, Séminaires