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L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique – séminaire n°4 (21 mai 2016 )

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L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique – sémi­naire n°4 (21 mai 2016 )

L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique

Sémi­naire de Marc Lebailly

21 Mai 2016

ENSUITE L’ACTE

  • En effet, nous avons vu anté­rieu­re­ment, pour qu’il y ait Acte il faut que la cure s’inscrive dans le mou­ve­ment d’un Esprit de la psy­cha­na­lyse qui soit par­ta­gé au moins impli­ci­te­ment, on dit « incons­ciem­ment » (mais il s’agit de pré­cons­cient pour l’impétrant psy­cha­na­ly­sant), par le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. Tout au long de la psy­cha­na­lyse, ce qui va être une toile de fond, c’est la ques­tion de la faillite d’accès à l’émergence de la posi­tion sub­jec­tive d’existence psy­chique. Nous avons lais­sé le Sujet en souf­france, confron­té à l’abyssale, quoiqu’éphémère, Détresse du Vivre éprou­vée dans ce qui s’est joué dans la der­nière séance pré­li­mi­naire. Détresse qui a ren­con­tré, par la posi­tion du psy­cha­na­lyste, la butée du lien social. Phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment on pour­rait dire que ce der­nier est débar­ras­sé de tout effet ima­gi­naire de rela­tion, hors empa­thie et sym­pa­thie quelles qu’elles soient.  

    1. Je n’insisterai jamais assez sur le fait que cette occur­rence est sta­ti­que­ment infi­ni­té­si­male par rap­port à la mul­ti­tude des per­sonnes qui souffrent. Mais cela arrive tout de même. Dans cette occur­rence, il est vrai que tout est dit dés cette séance inau­gu­rale de l’Acte psy­cha­na­ly­tique dés lors que s’éprouve, ici et main­te­nant, cette détresse pour­vu qu’elle ne soit réfé­rée à aucune cause exo­gène. Elle per­dure depuis tou­jours, avant même qu’il y ait rela­tion exis­ten­tielle d’objet. Et pour cause puisqu’elle nait de cette impos­si­bi­li­té dra­ma­tique d’émergence d’une sub­jec­ti­vi­té psy­chique dont, pour­tant, toutes rela­tions ulté­rieures découlent. Elle est comme anté­cé­dente et signe l’impossibilité d’existence psy­chique par­tielle ou totale. Je parle bien d’existence psy­chique exis­ten­tielle. Car, comme vous le savez, il n’y a d’existence que psy­chique actua­li­sée par la pré­sence du Sujet Incons­cient.  

    2. Tout est dit puisqu’il n’y a aucune énigme à résoudre et que la cau­sa­li­té de la détresse ori­gi­nelle et les dys­fonc­tion­ne­ments qu’elle engramme est d’abord expli­cite quoique éva­nouie dans le même temps où elle s’actualise. Mais pour y faire retour, il fau­dra tout le temps sus­pen­du de la cure et en par­ti­cu­lier celui de la phase « décons­truc­tive » puisqu’aussi bien, les syn­dromes hys­té­riques et para­phré­niques de la psy­cho­né­vrose dis­so­lu­tive et ceux de l’obsessionnel, de la per­ver­sion ou de la para­noïa de la psy­cho­né­vrose défen­sive se consti­tuent à par­tir de for­ma­tions mytho­lo­giques. Sous l’égide de la croyance pour ce qui concerne l’hystérie, la para­phré­nie, l’obsession et sous celle de la cer­ti­tude pour ce qui concerne la per­ver­sion et la para­noïa. Etant enten­du que l’obsessionnel lui, émarge aux deux registres de la cer­ti­tude et de la croyance. A part, donc, pour la schi­zo­phré­nie, la cure consiste d’abord dans le déli­te­ment de ces mytho­lo­gies que l’on peut consi­dé­rer comme des variantes de dis­cours déli­rants. Ils sont occultes, (c’est-à-dire pré­cons­cients) dans l’hystérie et l’obsession et d’une cer­taine manière dans la para­phré­nie. Ils sont expli­cites et reven­di­qués dans la per­ver­sion, dans la para­noïa et dans l’obsession. En tout état de cause, les méca­nismes qui pro­cèdent à la consti­tu­tion de ces dis­cours déli­rants sont tou­jours rhé­to­riques. Ils se consti­tuent à par­tir des figures infi­nies que cette fonc­tion auto­rise. C’est aus­si vrai, et même cari­ca­tu­ral, dans la schi­zo­phré­nie. Car c’est dans cette pers­pec­tive qu’il faut entendre les bizar­re­ries, néo­lo­gismes et autres dis­tor­sions que le schi­zo­phrène fait subir à la langue, tant à la syn­taxe qu’au lexique. C’est dire que dans cette affec­tion il y a déjà décons­truc­tion « natu­relle » et chaos sémio­ti­co-séman­tique. Et les effets de cer­ti­tudes que ce délire sous tend sont labiles par rap­port à ceux que les délires para­noïaques sous tendent. J’y revien­drai.  

    1. LE PRINCIPE DE LA CURE 

  • Dans la pers­pec­tive qui est la mienne, on peut consi­dé­rer que les mala­dies psy­chiques se consti­tuent à par­tir d’un dévoie­ment des capa­ci­tés d’adaptation que le lan­gage recèle sous les espèces des fonc­tion­na­li­tés de la langue et de la parole. Il n’y a donc de mala­dies psy­chiques que de dys­fonc­tion­ne­ments du sys­tème d’information et de com­mu­ni­ca­tion que le lan­gage auto­rise. En tant que ce sys­tème de com­mu­ni­ca­tion et d’information déter­mine à par­tir des apti­tudes géné­ti­que­ment acquises, les capa­ci­tés d’adaptation sociales et envi­ron­ne­men­tales. Dans le jar­gon qui est notre en ce début de XXIème siècle, le lan­gage à tra­vers la langue consti­tue un méca­nisme de pro­gram­ma­tion qui intègre les apti­tudes acquises et qui déter­mine des conduites, des com­por­te­ments adap­ta­tifs en rela­tion avec le fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral inné des émo­tions et de la mémoire. On consi­dère que ce qui advient par la langue peut-être décons­truit par la langue. L’efficacité, donc, de la psy­cha­na­lyse, de la cure psy­cha­na­ly­tique, tient de cette hypo­thèse : puisqu’il y a eu pro­gram­ma­tion par le lan­gage et la langue, il peut y avoir dépro­gram­ma­tion par la langue. Dépro­gram­ma­tion par la langue si tant est que dans la cure psy­cha­na­ly­tique il y ait une pos­si­bi­li­té de décou­pler une mytho­lo­gie de son effet de croyance ou de cer­ti­tude de telle sorte que l’on réduise les élé­ments du dis­cours déli­rant à leur simple expres­sion d’énoncés dénués de tout pou­voir. En par­ti­cu­lier du pou­voir de déter­mi­ner les dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques dont pro­cède la souf­france de pré­sence au monde. Car il ne faut pas perdre de vue que la consti­tu­tion d’un dis­cours, quel qu’il soit, a pour consé­quence de déclen­cher sub­sé­quem­ment et subrep­ti­ce­ment un effet de croyance ou de cer­ti­tude. On se sou­vient que la fonc­tion des mytho­lo­gies dans la réa­li­té sociale est de per­mettre l’adhésion à un sys­tème de signi­fi­ca­tions qui fait sens com­mun et par­tant de fon­der l’appartenance. Par exemple, ce qui fait que la com­mu­nau­té des psy­cha­na­lystes ait un sem­blant de « soli­da­ri­té de caste » c’est que mal­gré leurs diver­gences, ils croient tous en la réa­li­té des pul­sions, du mythe de l’Œdipe et de la cas­tra­tion. Bien sûr, un récit mytho­lo­gique déli­rant n’a pas pour fonc­tion de créer de l’appartenance (sauf dans cer­tains syn­dromes para­noïdes qui entrainent des effets de sectes) mais de créer pour la per­sonne en souf­france une consis­tance lan­ga­gière à laquelle elle croit et qui lui per­mette, fal­la­cieu­se­ment, une pseu­do exis­tence.  

  • Vous voyez où je veux en venir : toute cure psy­cha­na­ly­tique s’inaugure de la règle fon­da­men­tale telle que Freud, en a édic­té l’énoncé défi­ni­tif en 1923. La vul­gate retient qu’on fait injonc­tion au psy­cha­na­ly­sant de dire ce qu’il pense et res­sent sans choix ni omis­sion de ce qui lui tra­verse l’esprit « même si cela parait désa­gréable à com­mu­ni­quer ridi­cule, dénué d’intérêt ou hors pro­pos »1. De fait, Freud vise, par cette consigne d’association libre, à avoir un accès immé­diat « aux chaines asso­cia­tives incons­cientes ». Il pos­tule « que le déter­mi­nisme incons­cient devien­dra plus acces­sible grâce à l’actualisation de nou­velles connec­tions dans le dis­cours ou encore grâce à des lacunes signi­fiantes ». C’est l’aboutissement tech­nique qui com­mence avec l’hypnose, puis la sug­ges­tion où l’objectif est de faire appa­raitre ce qui a été oublié (enten­dez refou­lé) ou ce dont le psy­cha­na­ly­sant se défend. De là, écri­vait-il à cette époque, « la tech­nique d’éduquer le patient à renon­cer à toutes atti­tudes cri­tiques et d’utiliser le maté­riel d’idées ain­si mise à jour pour décou­vrir les rela­tions recher­chées ». De fait, il faut remar­quer que Freud ne parle pas, à pro­pre­ment par­lé, « d’associations » (Azzo­zia­tion en alle­mand) mais « d’idées qui tombent à l’esprit » (Ein­fall). Ce qui n’est pas exac­te­ment la même chose. Ce qui tombe à l’esprit n’est pas du tout com­pa­rable à ce qui émerge par asso­cia­tion. Dans « asso­cia­tion » il y a l’idée d’une chaine d’un dis­cours logique ou libre. Ce qui tombe à l’esprit est en rup­ture jus­te­ment avec cette chaîne logique (ou libre) d’associations. On retrouve là l’idée freu­dienne que ce qui a été refou­lé et demeure incons­cient peut s’appréhender plus aisé­ment à par­tir de ce qui fait rup­ture dans le dis­cours conscient. Le rêve, le lap­sus, l’acte man­qué. En tout état de cause, c’est bien de levée du refou­le­ment dont il s’agit et d’accès à l’Inconscient.  
  • Cette règle me parait incon­tour­nable. Elle struc­ture tou­jours la cure puisqu’elle implique impli­ci­te­ment un enga­ge­ment de res­treindre l’opérationnalité de la cure à l’usage de la langue à l’exclusion de toutes autres mani­fes­ta­tions. Tout ce qui est éprou­vé ou res­sen­ti doit être retrans­crit dans un dis­cours. Elle a pour corol­laire de faire appa­raitre comme « acting out » tout ce qui échappe à cette trans­crip­tion. Tal­king cure a-t-on répé­té après un des psy­cha­na­ly­sant de Freud qui consiste à dire sans s’adresser à per­sonne et sans autre objec­tif que ce dire. Cette foca­li­sa­tion est essen­tielle dans la mesure où elle contri­bue à situer le dis­po­si­tif de la cure dans un rap­port de sub­jec­ti­vi­té ou, pour le dire autre­ment, hors rela­tion. La posi­tion du psy­cha­na­ly­sant sur le divan, pour étrange qu’elle paraisse, ren­force cette déprise de toute rela­tion moïque entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. L’une et l’autre situent bien l’acte psy­cha­na­ly­tique du coté des effets de sub­jec­ti­vi­té que la scan­sion ori­gi­nelle de la séance pré­li­mi­naire (la butée) inau­gure. Lacan par­lait lui d’intersubjectivité. Dans la direc­tion de la cure et les prin­cipes de son pou­voir il arguait que la règle fon­da­men­tale « contri­buait à ins­tau­rer une rela­tion inter­sub­jec­tive de l’analyste et de l’analysé comme un rap­port au lan­gage ». Rap­por­ter l’intersubjectivité à un évè­ne­ment de lan­gage n’est pas faux, le Sujet se struc­ture d’un effet de lan­gage, à ceci près que le rap­port de deux Sujets ne consiste pas en rela­tion mais au tis­sage d’un lien social. En deçà des rela­tions moïques, de leurs péri­pé­ties et de leurs ava­tars, il y a la recon­nais­sance sub­jec­tive attri­buée spon­ta­né­ment à l’Autre. Il n’y a de rela­tion moïque qu’au sem­blable, c’est-à-dire dédiées à ceux qui par­ti­cipent des mêmes croyances ima­gi­naires qui font consis­ter l’appartenance à un col­lec­tif. Cette his­toire de sem­blable donne une expli­ca­tion de la per­sis­tance du racisme et de la xéno­pho­bie. Dans ces com­por­te­ments, le Sujet Incons­cient, qui atteste de l’humanité de l’homme, est dénié au pro­fit d’une hyper­tro­phie du Moi et de ses attri­buts. Ce que res­taure, et sans doute de manière unique, le pro­to­cole de la cure, c’est cette « inter­sub­jec­ti­vi­té ». Il spé­ci­fie l’Acte psy­cha­na­ly­tique. Il y a dans l’entre deux, du Sujet Incons­cient en pré­sence qui atteste de l’humanité de l’homme.  

  • Reste que si je consi­dère que la règle fon­da­men­tale est un des élé­ments prin­ceps qui struc­ture la cure avec l’agencement spa­tial divan-fau­teuil et la tem­po­ri­sa­tion des séances, je m’inscris en faux quant à l’objectif que Freud lui assigne d’être le moyen d’accéder au conte­nu de l’Inconscient par la levée du refou­le­ment. On sait qu’il fait l’hypothèse que la cen­sure peut-être sur­prise et lais­ser échap­per ce qu’elle sou­haite conte­nir. C’est dans cette pers­pec­tive qu’il consi­dère qu’il y aurait trois types d’accès aux conte­nus incons­cients. En 1909 il place sur un même plan l’interprétation des rêves, celle des actes man­qués et des lap­sus et enfin l’élaboration de ce qui émerge (ce qui tombe à l’esprit) des asso­cia­tions. Non pas que je réfute que ces voies d’accès sont erro­nées et, par­tant, ne font pas par­tie de la tech­nique de la cure, bien au contraire, mais que les dites voies d’accès ne concernent en rien l’Inconscient. Dans mes tra­vaux anté­rieurs, je me suis atta­ché à démon­trer que ce que la théo­rie freu­dienne consi­dè­re­rait comme conte­nu incons­cient n’était en réa­li­té que ce qu’elle défi­nis­sait comme pré­cons­cient. En effet, n’affirmait-il pas que ce qui était dans le lan­gage (il serait plus juste de dire dans la langue ou le dis­cours) était pré­cons­cient. On peut donc en conclure que la tech­nique psy­cha­na­ly­tique, celle de la tal­king cure la bien nom­mée, tient son effi­ca­ci­té et sa légi­ti­mi­té de la consi­dé­rer comme n’ayant pour champ d’application les registres Conscient et Pré­cons­cient. La défi­ni­tion du Pré­cons­cient serait d’être le registre qui déter­mine à l’insu du Moi conscient les symp­tômes en dépit des aspi­ra­tions et de la volon­té de ce der­nier. Il s’agit de conte­nus séman­tiques voi­lés qui sus­citent et péren­nisent les croyances anta­go­nistes à celles adap­ta­tives du Moi. A l’évidence, cela n’a rien à voir avec l’Inconscient qui est, dans ce que je pro­pose, à la suite de Lacan, asé­man­tique. Comme je viens de le rap­pe­ler, le Sujet Incons­cient n’a pas d’autre fonc­tion que d’attester d’une exis­tence psy­chique irré­fra­gable. En conti­nua­to osti­na­to. 

  • Ces quelques pré­ci­sions théo­riques per­mettent de poser la struc­ture à par­tir de laquelle l’Acte psy­cha­na­ly­tique va pou­voir opé­rer. La cure psy­cha­na­ly­tique se fonde sur la recon­nais­sance réci­proque de la sub­jec­ti­vi­té incons­ciente en souf­france du coté du psy­cha­na­ly­sant et incar­née dans une pré­sence tou­jours pré­sente main­te­nant du coté du psy­cha­na­lyste. Elle met en scène les tri­bu­la­tions « lan­ga­gières » qui tentent de mas­quer l’incapacité sub­jec­tive ori­gi­nelle. Ce qui est sup­po­sé dans la cure ce n’est pas tant qu’il y aurait du sup­po­sé savoir mais de la sub­jec­ti­vi­té à laquelle il est pos­sible d’aspirer. Quoique cen­trale, la ques­tion du Sujet et de son empê­che­ment d’exister est à cet ins­tant mis hors champ. Elle fera à nou­veau irrup­tion dans la cure au moment où, toutes décons­truc­tions mytho­lo­giques ache­vées, s’actualisera, comme en son temps, la Détresse du vivre. La cure psy­cha­na­ly­tique se fonde sur la recon­nais­sance de la sub­jec­ti­vi­té mais met en scène les effets du Pré­cons­cient sur le Conscient. D’une cer­taine manière, le Sujet Incons­cient dans son empê­che­ment d’existence est bien au cœur de la cure mais comme moteur de son dérou­le­ment. Il le trame. Ni l’acte man­qué, ni le lap­sus, ni le rêve, rien de ce qui tombe de l’esprit grâce à la règle fon­da­men­tale n’a à voir avec l’Inconscient. Tous ces évè­ne­ments s’ils donnent accès à quelque chose c’est aux mytho­lo­gies pré­cons­cientes qui déter­minent les ratés de l’adaptation amou­reuse, fami­liale, sociale pro­fes­sion­nelle. Et la souf­france.  

  • On sait que pour Freud la cure psy­cha­na­ly­tique avait pour objec­tif d’obtenir une remé­mo­ra­tion totale de ce qui avait été refou­lé. Dans son article de 1937 « La construc­tion dans l’analyse », il sou­ligne la dif­fi­cul­té à atteindre l’objectif idéal d’obtenir une remé­mo­ra­tion totale et la levée inté­grale de l’amnésie infan­tile. Il faut se sou­ve­nir que pour lui, le névro­sé souffre de « rémi­nis­cences », c’est-à-dire de per­sis­tance de fonc­tion­ne­ment pul­sion­nel infan­tile qui s’actualise dans les dif­fé­rents symp­tômes dont souffre la per­sonne qui en est la vic­time. En 1920, au moment où il écrit « Au delà du prin­cipe de plai­sir » il attri­bue cette rémi­nis­cence au refou­le­ment. A cette époque refou­le­ment et Incons­cient semblent cor­ré­la­tifs. Il attri­bue le méca­nisme de refou­le­ment de la pul­sion au fait que la satis­fac­tion de celle-ci se heurte à des exi­gences autres, incon­ci­liables et qui entrainent le déplai­sir. Le refou­le­ment per­met alors un com­pro­mis où la satis­fac­tion de la pul­sion demeure dans l’Inconscient sans qu’il y ait déplai­sir dans le Conscient. Ces rémi­nis­cences symp­to­ma­tiques seraient alors des « reje­tons » du refou­lé qui ne béné­fi­cie­rait pas d’un refou­le­ment secon­daire. Il faut se sou­ve­nir que dans ce texte Freud tente de fon­der la théo­rie du refou­le­ment à par­tir de ce qu’il nomme « refou­le­ment ori­gi­naire ». Hypo­thèse qui consiste à pos­tu­ler que les motions pul­sion­nelles issues de l’Inconscient (qui devien­dra ulté­rieu­re­ment le Ça dans « Le Moi et le Ça ») sont « refu­sées à la repré­sen­tance de la repré­sen­ta­tion » écrit-il (dans les termes qui sont les miens : éprou­vés sans repré­sen­tant psy­chique). Cela entraine une fixa­tion et une per­sis­tance de ces motions pul­sion­nelles inter­dites au Conscient. Mais ce sys­tème de pro­tec­tion par la cen­sure moïque n’est pas tota­le­ment effi­cace. Cette carence de la cen­sure per­met à des reje­tons du refou­lé (des repré­sen­ta­tions sans repré­sen­tance) de faire irrup­tion dans le Conscient. C’est sur ces reje­tons que la cen­sure va à nou­veau jouer pour opé­rer un deuxième refou­le­ment qui est aux dires de Freud le refou­le­ment pro­pre­ment dit. Ce refou­le­ment secon­daire serait celui qui serait le plus à même d’être levé. Dans « La construc­tion dans l’analyse », il admet qu’ « assez sou­vent nous ne réus­sis­sons pas à ame­ner le patient à se sou­ve­nir du refou­lé. A la place nous obte­nons chez lui, si nous avons mené cor­rec­te­ment l’analyse une ferme convic­tion de la véri­té de la construc­tion, convic­tion qui a le même effet thé­ra­peu­tique qu’un sou­ve­nir retrou­vé ». De fait, cette recons­truc­tion dont parle Freud consiste à remettre dans ses aspects à la fois réels et fan­tas­ma­tiques une par­tie de l’histoire infan­tile du Sujet. Par­tie de l’histoire infan­tile dont il a été impos­sible pour le psy­cha­na­ly­sant de se remé­mo­rer à par­tir du maté­riel appor­té en séance et des inter­pré­ta­tions four­nies par le psy­cha­na­lyste. Cette construc­tion de la par­tie non remé­mo­rée de l’histoire pul­sion­nelle infan­tile est le fait du psy­cha­na­lyste… dont il doit convaincre le psy­cha­na­ly­sant de la per­ti­nence.  

    1. DE LA CONSTRUCTION DANS LA CURE 

  • On pour­rait à bon droit se deman­der pour­quoi j’ouvre la conduite de la cure en fai­sant réfé­rence à ce concept freu­dien de « construc­tion dans l’analyse ». Tout sim­ple­ment parce que le pre­mier temps de la cure sera effec­ti­ve­ment consa­cré à une construc­tion, ou bien même à une recons­truc­tion. Pour­tant à plu­sieurs reprises j’ai affir­mé que la cure psy­cha­na­ly­tique consis­tait à une décons­truc­tion de mytho­lo­gies patho­gènes. C’est tou­jours ce que je pense. Mais à ceci près que les dites mytho­lo­gies patho­gènes le sont jus­te­ment parce qu’elles ont été l’objet d’un refou­le­ment dans le Pré­cons­cient. Dans « L’esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale » je me suis lon­gue­ment expli­qué en quoi, pour moi, le refou­le­ment consis­tait. Il s’agit d’un tra­ves­tis­se­ment rhé­to­rique d’une mytho­lo­gie dont le conte­nu et les effets sont intem­pes­tifs eut égard tant à la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique que de ses consé­quences néfastes vis-à-vis de la capa­ci­té d’appartenance et d’intégration dans la réa­li­té sociale. Ces mytho­lo­gies patho­gènes peuvent en effet se pré­sen­ter comme une éloge, clan­des­tine, d’un fonc­tion­ne­ment archaïque auquel la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique s’est fixée, tout autant qu’un code qui impose des modes de fonc­tion­ne­ment psy­chiques inavouables qui auraient dus être cen­su­rés par un sys­tème d’interdits intrans­gres­sibles. En tout état de cause ces mytho­lo­gies qui, sans doute, prennent leur ori­gine dans l’enfance (au moins pour ce qui concerne leur noyau pri­maire) puis se sont déve­lop­pées et com­plexi­fiées en fonc­tion des évè­ne­ments exis­ten­tiels ren­con­trés, ont toutes pour des­tin d’être fal­si­fiées et ren­dues mécon­nais­sables par la ver­tu de l’aptitude à la rhé­to­rique inhé­rente au fonc­tion­ne­ment de la langue. Fal­si­fiées sans perdre pour autant leur pou­voir patho­gène déter­mi­nant. Il s’agit donc dans un pre­mier temps d’en recons­ti­tuer le texte authen­tique ain­si que les dif­fé­rentes variantes qui se sont déve­lop­pées et intri­quées au cours du temps. La fonc­tion de ces mytho­lo­gies est de sou­te­nir les croyances propres à pal­lier ou à expli­quer la carence exis­ten­tielle qu’elles occultent. Evi­de­ment réduire le refou­le­ment à une fal­si­fi­ca­tion rhé­to­rique peut appa­raitre comme bien sim­pliste. Et pour­tant si on exclut l’aporie pul­sion­nelle de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique archéo­freu­dienne alors, cette concep­tion pour simple qu’elle se pré­sente, n’est pas dépour­vue d’une cer­taine consis­tance. La fal­si­fi­ca­tion rhé­to­rique est le moyen de l’intention du refou­le­ment. Mais, dans son accep­tion nou­velle, la construc­tion dans la cure ne concerne pas l’histoire des ava­tars pul­sion­nels qu’il fau­drait recons­truire. Il s’agit de rendre expli­cite ce qui a été ren­du pré­cons­cient au gré des aléas exis­ten­tiels. Ces mytho­lo­gies cachées recèlent les croyances qui déter­minent les symp­tômes. Dans la pers­pec­tive qui est la mienne, ces symp­tômes induits, consti­tuent ce que Freud repère comme « rémi­nis­cence ». A savoir l’actualisation dans le pré­sent de fonc­tion­ne­ments pas­sés. Ce qui nous donne une autre approche de l’opposition freu­dienne entre « rémi­nis­cences » et « remé­mo­ra­tion ». On peut consi­dé­rer que la rémi­nis­cence est tou­jours consti­tuée par les symp­tômes dont la per­sonne souffre et que cette souf­france demeure énig­ma­tique. La construc­tion consiste alors à expli­ci­ter les mytho­lo­gies cachées : se les remé­mo­rer. Aus­si, la remé­mo­ra­tion ne consiste plus à retrou­ver les sou­ve­nirs infan­tiles pour recons­ti­tuer une his­toire pul­sion­nelle au tra­vers de l’histoire exis­ten­tielle man­quante tom­bée sous le coup de l’amnésie infan­tile, mais de dévoi­ler les mytho­lo­gies per­dues par défor­ma­tion rhé­to­rique et en construire les récits de telle sorte qu’elles se consti­tuent comme un savoir auquel l’appareil psy­chique est addic­tif parce qu’il enclenche une dévote croyance. La construc­tion, dans cette pre­mière phase de la cure, consiste à rendre intel­li­gible (je n’ai pas dit « conscient ») et pseu­do cau­sal un récit mytho­lo­gique qui génère une croyance irré­pres­sible. Récit mytho­lo­gique avec ses héros et ses mal­fai­sants, ses péri­pé­ties ordi­naires ou extra­or­di­naires, béné­fiques mais plus sou­vent malé­fiques dont l’essentiel des thé­ma­tiques puisent dans les mytho­lo­gies que la psy­cha­na­lyse n’a pas ces­sée de pro­mou­voir et de trans­mettre dans le corps social de nos socié­tés indo-euro­péennes… et même ailleurs. Mytho­lo­gies issues comme vous le savez du cor­pus de ceux qui depuis 7000 ans n’ont ces­sé de tenir lieu de véhi­cule à l’ordre sym­bo­lique qui struc­ture nos socié­tés. Mêmes celles répu­tées, depuis la révo­lu­tion scien­ti­fique et tech­nique, de déve­lop­pées.  

  • Au fond on peut consi­dé­rer que cette phase pre­mière n’est pas sans rap­pe­ler la cure psy­cha­na­ly­tique freu­do-laca­nienne ordi­naire. Si je vou­lais la qua­li­fier, je la réper­to­rie­rais d’œdipienne dans le sens où elle est mue chez le psy­cha­na­ly­sant par une envie de savoir de quoi sa souf­france dépend et du pour­quoi elle per­dure. Posi­tion d’investigation que motive l’envie de savoir. Dans cette phase inau­gu­rale le psy­cha­na­lyste met son psy­cha­na­ly­sant en posi­tion de « décou­vreur d’énigme », comme l’Œdipe du mythe. Et du point de vue de ce psy­cha­na­ly­sant, le psy­cha­na­lyste semble être par­tie pre­nante dans cette quête et acteur, si ce n’est com­plice, de la consti­tu­tion de ce savoir mytho­lo­gique. A ce moment il est iden­ti­fié, dans la cure, tel que la vul­gate l’identifie et le pro­meut. Son écoute et sa pré­ten­due pers­pi­ca­ci­té, sa neu­tra­li­té, sa tech­nique enfin, conforte le psy­cha­na­ly­sant dans cette quête effré­née de décou­verte de signi­fi­ca­tions à par­tir d’évènements pseu­do-his­to­riques consi­dé­rés comme déter­mi­nants. De fait, confor­mé­ment à la tra­di­tion, il se pré­oc­cupe d’analyser les rêves, d’être atten­tif aux lap­sus et aux actes man­qués de telle sorte de paraître en décou­vrir les signi­fi­ca­tions cachées. Signi­fi­ca­tions qui met­tront le psy­cha­na­ly­sant sur les traces de la solu­tion de l’énigme qui cause sa souf­france. Traces qui semblent confir­mer qu’elle est cau­sée par des évè­ne­ments externes qui ont condi­tion­né ses dif­fi­cul­tés d’exister. Comme l’avait noté Lacan, cette pre­mière phase est géné­ra­le­ment para­noïde (ou bien plu­tôt pseu­do para­noïde) et consiste en la recherche de cou­pables, sur­tout par­mi les adultes tuté­laires (mais pas seule­ment) qui se sont pen­chés sur son ber­ceau et l’ont accom­pa­gné dans ses pre­mières années. Phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment il n’y a guère de dif­fé­rence déce­lable entre la manière archéo-freu­dienne de conduire une cure et la manière dont un psy­cha­na­lyste struc­tu­ral la débute. Car bien évi­de­ment une cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale n’en reste pas à cette phase. Les objec­tifs divergent tota­le­ment puisque les pré­sup­po­sés dont pro­cède la cure sont pour ain­si dire incom­pa­tibles. Mais les appa­rences, quoique trom­peuses, sont sauves. Dans une psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, cette pre­mière phase a pour but de radi­ca­li­ser ce qui tout un cha­cun qui souffre de trouble psy­chique fait natu­rel­le­ment. En d’autres termes, pous­ser le fonc­tion­ne­ment de la pen­sée sau­vage au bout de sa logique expli­ca­tive par­ti­cu­lière. On peut consi­dé­rer que cette pro­pen­sion à mytho­lo­gi­ser est la sep­tième fonc­tion de l’aptitude au lan­gage tel que Jacob­son les classe : fonc­tion « réfé­ren­tielle » (on parle de quelque chose en fonc­tion d’un contexte), fonc­tion « émo­tive » ou « expres­sive » (posi­tion de l’émetteur par rap­port au mes­sage, com­ment il « exprime » le mes­sage), la fonc­tion « cona­tive » (vers qui et pour­quoi le mes­sage est émis), la fonc­tion « pha­tique » (par­ler sans autre objec­tif que de par­ler : la parole vide laca­nienne), la fonc­tion « méta­lin­guis­tique » (véri­fier que le mes­sage est com­pris, mes­sage lui-même « expli­ca­tif »), la fonc­tion « poé­tique » (jouer avec les mots et la syn­taxe de manière esthé­tique). Il y aurait anté­cé­dem­ment une fonc­tion anthro­po­lo­gique du lan­gage qui serait l’origine de la for­ma­tion de la struc­tu­ra­tion de la réa­li­té psy­chique et conco­mi­tam­ment de la réa­li­té sociale dont toutes les autres découlent. C’est dire que cette fonc­tion anthro­po­lo­gique du lan­gage dans la langue ne serait pas de sur­croit. Il fau­drait sou­te­nir que les six autres fonc­tions du lan­gage découlent de cette fonc­tion anthro­po­lo­gique pre­mière qui est de fomen­ta­tion de la Réa­li­té Psy­chique sous les espèces de l’appareil psy­chique et de la struc­tu­ra­tion de la Réa­li­té Sociale sous les espèces de la culture. Elle tient entre autre, à la capa­ci­té de mytho­lo­gi­ser. C’est de cet aspect de la fonc­tion anthro­po­lo­gique à mytho­lo­gi­ser que la cure psy­cha­na­ly­tique aurait à en connaitre. Tout au moins dans ce pre­mier temps de la cure. En effet, on pour­rait consi­dé­rer que dans cette phase inau­gu­rale le psy­cha­na­ly­sant se consti­tue comme un auto infor­ma­teur de ses propres mytho­lo­gies « éso­té­riques ». Il s’agit de les rendre « exo­té­riques ». Et ce, avec l’aide active du psy­cha­na­lyste. C’est dire que les scan­sions et les inter­pré­ta­tions que le psy­cha­na­lyste lui pro­digue ont pour objec­tif de lui per­mettre d’expliciter et de mettre en forme un dis­cours mytho­lo­gique jusqu’alors « insu ». Et toutes les variantes de ce dis­cours mytho­lo­gique. De fait, le psy­cha­na­ly­sant, à l’instar de ce que Lacan dans « Champs et fonc­tion du lan­gage et de la parole » pro­pose, croit s’engager dans une recherche de la véri­té his­to­rique des évè­ne­ments (la véri­té his­to­rique occul­tée enfin réha­bi­li­tée) dont il aurait été vic­time. Au point qu’il pour­rait pen­ser que le psy­cha­na­lyste acquiesce à cette quête et confirme le bien fon­dé de son objet : retrou­ver les causes trau­ma­tiques qui seraient à l’origine de ses troubles, voire les cou­pables qui auraient pro­cé­dé à leur sur­ve­nue. Bien évi­de­ment cet acti­visme, dont le psy­cha­na­lyste semble faire état, pour­rait le lais­ser entendre. Et, à ce moment de la cure, la posi­tion du psy­cha­na­lyste peut paraitre ambigüe. Pour­tant, il n’en n’est rien. A ce stade, il n’est abso­lu­ment pas ques­tion de démen­tir ni de confor­ter cette quête qui s’avère, en fait, une construc­tion ima­gi­naire. Nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment. Car le psy­cha­na­lyste est tou­jours dans cette posi­tion de butée qui sied au lien social. Et ses inter­pré­ta­tions et ses scan­sions, quoiqu’elles semblent par­ti­ci­per, et même acquies­cer, à cette construc­tion mytho­lo­gique, se révèlent être, par le style et la manière de les pro­fé­rer radi­ca­le­ment dif­fé­rents. Nous ver­rons en quoi ulté­rieu­re­ment. Pour l’heure, dans cette phase recons­truc­tive, elles servent à dévoi­ler non pas une véri­té sur les causes his­to­riques des souf­frances, mais ce qui à terme se révè­le­ra une croyance erro­née. Car cette construc­tion mytho­lo­gique à laquelle il par­ti­cipe, le psy­cha­na­lyste, lui, n’y croit pas. Il sait qu’elle ne consti­tue pas l’histoire réelle de l’origine des troubles. Son atti­tude en butée est son pre­mier mes­sage qu’il adresse à son psy­cha­na­ly­sant. Manière de ne pas lui envoyer dire, indi­rec­te­ment, qu’il s’agit non pas d’une inves­ti­ga­tion his­to­rique fon­dée mais d’une mytho­lo­gie. Car un mythe a tou­jours pour fonc­tion d’expliquer l’inexplicable. Bâtir un sys­tème de signi­fi­ca­tion qui fait sens et donne cohé­rence à ce qui sem­blait ne pas en avoir. Il est remar­quable de consta­ter que cette pra­tique est celle de tout psy­cho­thé­ra­peute d’obédience freu­do-laca­nienne. A ceci près que la plu­part d’entre eux croient, en com­mu­nion avec leurs patients, qu’il s’agit véri­ta­ble­ment d’une inves­ti­ga­tion his­to­rique cau­sale véri­table qui donne les clés des désordres psy­chiques. Comme quoi, même dans leur pra­tique, les psy­cha­na­lystes sacri­fient aux croyances… Et la psy­cha­na­lyse demeure jour après jour une mytho­lo­gie d’un grand pou­voir.  

DE L’INTERPRETATION

  • Vous avez sans doute com­pris que dans ce que je pro­pose si l’interprétation n’a pas pour objec­tif de dévoi­ler le conte­nu de l’inconscient, elle a pour inten­tion de rendre les for­ma­tions du pré­cons­cient expli­cites et non pas « conscientes ». Dans cette pers­pec­tive le pré­cons­cient est consti­tué par des conte­nus que les méca­nismes de défense conscients tra­ves­tissent. Ils ne sont plus à la dis­po­si­tion du Moi. Ils sont donc pré­sents dans le sys­tème moïque mais comme en absence. D’autre part le sys­tème pré­cons­cient n’est pas comme chez Freud inter­fa­cial entre l’inconscient et le conscient. Vous n’avez sans doute pas oublié que dans ce que je pro­pose l’inconscient se pré­sente comme un sys­tème fer­mé qui assure la pré­sence sub­jec­tive dans son rap­port aux signi­fiants. Ce n’est pas un sys­tème iso­lé mais un sys­tème fer­mé puisqu’aussi bien il émet vers le sys­tème conscient moïque des signi­fiants asé­man­tiques (en ther­mo­dy­na­mique de l’énergie). En d’autres temps, on par­lait de l’inconscient comme lieu du « code » en tant qu’il consti­tuait le sym­bo­lique. L’inconscient d’une cer­taine manière est inac­ces­sible et la tech­nique psy­cha­na­ly­tique est impuis­sante à en explo­rer le conte­nu. Comme je le rap­pe­lais pré­cé­dem­ment il déter­mine para­doxa­le­ment la cure puisque c’est bien autour et à cause d’une carence sub­jec­tive que la cure se déter­mine. Il faut donc s’y résoudre : l’interprétation vise le pré­cons­cient. Et le pré­cons­cient fait par­tie du sys­tème moïque ima­gi­naire. Nous ver­rons ulté­rieu­re­ment qu’il est dans la névrose, au ser­vice soit de l’Idéal du Moi soit du Sur­moi. 

    1. En tout état de cause, il faut donc consi­dé­rer que les rêves, les actes man­qués, les lap­sus, les symp­tômes sont, non pas des for­ma­tions de l’Inconscient mais des irrup­tions des conte­nus pré­cons­cients dans le conscient. C’est-à-dire des ratés du tra­ves­tis­se­ment séman­tique d’une mytho­lo­gie qui pro­cède à rendre une inten­tion moïque trans­gres­sive insue. Ce sont des acci­dents du dis­cours pré­cons­cient. C’est-à-dire que tout élé­ment du dis­cours peut à cer­tains moments de la cure être trai­té comme « for­ma­tion du pré­cons­cient » (insis­tance de telle forme gram­ma­ti­cale ou de tel signi­fiant impropre ou sur­dé­ter­mi­na­tion séman­tique, etc.). Ils sont donc sus­cep­tibles d’une inter­pré­ta­tion ou d’une scan­sion.  

    2. En effet limi­nai­re­ment l’interprétation consiste dans une inter­ven­tion du psy­cha­na­lyste qui vise à faire sur­gir, au-delà de la signi­fi­ca­tion mani­feste, une signi­fi­ca­tion nou­velle qui était rhé­to­ri­que­ment mas­quée. Chez Freud, ces signi­fi­ca­tions refou­lées ont toutes à voir avec le Désir comme sexuel. C’est-à-dire avec les conflits intra psy­chiques autour des pro­blé­ma­tiques de la satis­fac­tion pul­sion­nelle qu’il s’agisse des pul­sions par­tielles pré­gé­ni­tales ou des pul­sions sexuelles dites « libi­di­nales ». A cet égard la « Sciences de rêves » est exem­plaire. On voit Freud s’ingénier à prou­ver que le rêve est une for­ma­tion qui aurait pour but la réa­li­sa­tion d’un Désir incons­cient (enten­dez refou­lé). Désir sexuel infan­tile per­sis­tant sous forme codée – Rébus dit-il – Gar­dien du som­meil de sur­croit. Bien sûr, si on renonce à la théo­rie éner­gé­tique sexuelle qui est le fon­de­ment de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique freu­dienne, l’interprétation dans la cure doit avoir un autre objet.  

  • Lacan avec son hypo­thèse que « l’Inconscient est struc­tu­ré comme un lan­gage » va opé­rer une trans­for­ma­tion de la fonc­tion de l’interprétation. Quoiqu’à mon sens cette affir­ma­tion n’a guère de per­ti­nence. La fonc­tion sub­jec­tive incons­ciente est sans doute cor­ré­la­tive de l’apparition de l’aptitude au lan­gage arti­cu­lé mais n’est pas struc­tu­rée comme un lan­gage. Cet emprunt à Levi Strauss (le social, la réa­li­té sociale, est struc­tu­rée non pas comme un lan­gage mais par la langue que per­met l’aptitude au lan­gage) n’est pas per­ti­nent. Je pré­fère dire que l’Inconscient est struc­tu­ré comme un sys­tème d’information asé­man­tique (un code au sens de Shan­non, à ceci près que le codage qu’opère l’appareil psy­chique n’est pas binaire puisque pho­no­lo­gique. L’organisation par oppo­si­tion des pho­nèmes est poly sémio­tique). Reste néan­moins que son approche de l’interprétation à par­tir du signi­fiant consti­tue tout de même une avan­cée consi­dé­rable dans la tech­nique psy­cha­na­ly­tique. Elle ne dépend plus, comme chez Freud, de l’aporie pul­sion­nelle et du Désir mais d’une carac­té­ris­tique objec­tive du signi­fiant. A savoir qu’un signi­fiant, en tant que matière sonore mise en forme pour en res­ter à la défi­ni­tion saus­su­rienne, est poly­sé­mique. Poly­sé­mique dans le sens où il est sus­cep­tible de ren­voyer à plu­sieurs signi­fiés sui­vant le contexte auquel est réfé­ré l’énoncé. Il peut donc dans un énon­cé expli­cite ren­voyer à un autre énon­cé, celui-ci impli­cite, mas­qué. Ce signi­fiant appa­rait alors comme la par­tie émer­gée d’un autre dis­cours que le refou­le­ment occulte. Il suf­fit à l’analyste d’en poin­ter la poly­va­lence signi­fiante pour que l’autre signi­fié, celui qui était esca­mo­té puisse appa­raitre à nou­veau et dévoi­ler un autre dis­cours. Serge Leclaire en son temps avait don­né cet exemple d’un rêve d’un de ses psy­cha­na­ly­sants dont la figure expli­cite était un palan (ins­tru­ment de levage). Lequel signi­fiant pou­vait évo­quer aus­si bien une pro­me­nade à « pas lents » qu’un sup­plice hor­rible sous les espèces du pal. Encore que pour que le psy­cha­na­lyste inter­prète à bon escient, il faille avoir une convic­tion quant au nou­veau signi­fié. En d’autres termes d’en connaitre le contexte que lui donne un autre signi­fiant. S’agit-il d’une pro­me­nade lente ou bien du sup­plice du pal ? Seule l’insistance et la répé­ti­tion du signi­fiant dans dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions d’énoncés peut per­mettre de sub­su­mer un contexte autre. Contexte autre que l’articulation de ces dif­fé­rents énon­cés dévoilent. À par­tir de quoi l’interprétation peut-être posée et le « sens » caché dévoi­lé ?   

    1. On sait que Freud consi­dé­rait que les deux méca­nismes qui étaient à l’œuvre dans l’opération du refou­le­ment étaient le dépla­ce­ment et la conden­sa­tion. Lacan, pour ten­ter de fon­der sa théo­rie de l’interprétation (et sub­sé­quem­ment du refou­le­ment) à par­tir de son hypo­thèse lin­guis­tique, va pro­po­ser de rem­pla­cer le dépla­ce­ment par la figure rhé­to­rique de la méta­phore et la conden­sa­tion par celle de la méto­ny­mie. Ce qui me parait impor­tant de sou­li­gner c’est la réfé­rence à ces deux figures de rhé­to­rique qui, de fait, découle de son hypo­thèse d’un Incons­cient struc­tu­ré comme un lan­gage. Reste que sa fidé­li­té à Freud, aux concepts freu­diens, l’empêche de géné­ra­li­ser son approche du refou­le­ment et de l’interprétation. Pas qu’il me parait néces­saire de fran­chir. C’est à par­tir de l’aptitude « géné­ra­tive » rhé­to­ri­cienne de l’appareil psy­chique que le refou­le­ment s’opère non pas dans l’inconscient mais dans le pré­cons­cient. C’est dire que toutes les figures de rhé­to­rique peuvent être à l’œuvre pour trans­for­mer une mytho­lo­gie consciente indé­si­rable en mytho­lo­gies pré­cons­cientes dont la per­sis­tance se révèle patho­gène. Dans cette pers­pec­tive l’interprétation, à ce stade de la cure, s’opère à par­tir du dévoi­le­ment d’un effet poly­sé­mique d’un signi­fiant par­ti­cu­lier ou d’une trans­for­ma­tion rhé­to­rique d’une signi­fi­ca­tion inac­cep­table parce qu’elle s’oppose radi­ca­le­ment à l’ordre sym­bo­lique de son col­lec­tif d’appartenance. Mythèmes pro­pre­ment « dés­in­té­gra­tifs » dont la genèse et la cau­sa­li­té sont le plus sou­vent attri­buées, par effet de pro­jec­tion, à l’autre.  

    2. DE L’ESPRIT DE L’INTERPRETATION DANS LA PSYCHANALYSE STRUCTURALE  

  • Vous pour­riez m’objecter que dans ce que j’expose là il n’y a pas véri­ta­ble­ment nova­tion par rap­port à ce que tout psy­cha­na­lyste fait quo­ti­dien­ne­ment dans sa pra­tique. Là où les choses se pré­sentent radi­ca­le­ment autre c’est quand on défi­nit ce que l’interprétation vise. Dans une psy­cha­na­lyse, quelle que soit son obé­dience, l’interprétation part du pré­sup­po­sé qu’elle va per­mettre d’accéder à un sou­ve­nir exis­ten­tiel man­quant. L’hypothèse étant que « qui ne se sou­vient pas de son pas­sé est condam­né à le revivre », comme le disait Goethe. Il s’agit donc d’une entre­prise de res­tau­ra­tion de la mémoire d’une his­toire, infan­tile, lacu­naire ou absente. Freud pense que cette res­tau­ra­tion his­to­rique (et Lacan jusqu’à une cer­taine époque) va per­mettre la gué­ri­son et la levée défi­ni­tive des symp­tômes. L’un et l’autre se reven­di­quant de cette illu­sion sans pour­tant expli­quer la rai­son de son effi­ca­ci­té. Pour­tant, ils constatent que le récit his­to­rique dévoi­lé n’a aucun effet sur le fonc­tion­ne­ment névro­tique. Et même pire, comme on le ver­ra ulté­rieu­re­ment, la souf­france et les symp­tômes per­durent. Dans la pers­pec­tive struc­tu­rale qui est la mienne, l’interprétation ne concerne en rien l’histoire, ni sa chro­no­lo­gie, ni le pré­ten­du agen­ce­ment des évè­ne­ments exis­ten­tiels qui se sont suc­cé­dés et aux­quels on pour­rait impu­ter l’origine des troubles psy­chiques chro­niques. Elle a pour objec­tif de dévoi­ler une mytho­lo­gie cachée dont les effets sont patho­gènes. Que cette mytho­lo­gie se pré­sente en fin d’analyse comme une his­toire qui fait sens, ne veut pas dire pour autant qu’il s’agisse effec­ti­ve­ment de faits réels vécus. Et même si elle se réfère à des faits (pseu­do) objec­tifs, ceux-ci n’ont ser­vi que de mythèmes dans la struc­tu­ra­tion de cette mytho­lo­gie patho­gène. Lit­té­ra­le­ment ce sont des « pré­textes ». Ils sont donc ima­gi­naires et pris dans la logique et la fina­li­té propre à la for­ma­tion mytho­lo­gique. L’interprétation n’a donc rien à voir avec le retour d’un fait his­to­rique. Elle n’a pas pour effet la véri­té.  

    1. Aus­si ce qui dif­fé­ren­cie l’expression du psy­cha­na­lyste struc­tu­ral dans sa manière de scan­der l’interprétation tient en cela qu’il va expli­ci­te­ment réfé­rer son inter­ven­tion au registre de la croyance. « Ne croyez-vous pas que… » ou « croyez-vous que… » pour­rait être le pro­to­type cari­ca­tu­ral de l’interprétation à ce stade de la cure. Mettre le dévoi­le­ment du coté de la croyance en un conte­nu mytho­lo­gique et non pas du coté d’une véri­té his­to­rique ou rela­tion­nelle. Il se posi­tionne en « non dupe » des sys­tèmes de signi­fi­ca­tions que la cure ne manque pas de géné­rer.  

  • Mais si l’hypothèse est qu’il n’y a aucune véri­té à dévoi­ler par l’interprétation, on peut se deman­der à quoi elle peut ser­vir dans la conduite de la cure. Pour­quoi diable le psy­cha­na­lyste contri­bue­rait à ce dévoi­le­ment d’une mytho­lo­gie cachée sachant que ce dévoi­le­ment n’aura, dans un pre­mier temps, aucun effet béné­fique de sou­la­ge­ment pour celui qui en est l’auteur ? D’autant que, ces mytho­lo­gies cachées émargent la plu­part du temps à celles que des kyrielles de psy­cha­na­lystes n’ont ces­sé de dis­sé­quer et de rap­por­ter dans leurs écrits répu­tés cli­niques. Et que de sur­croit, elles puisent toutes au thé­sau­rus des mythes qui ont cours impli­ci­te­ment dans nos socié­tés indo-euro­péennes. Les seules inno­va­tions que chaque psy­cha­na­ly­sant apporte à ce thé­sau­rus res­tent la manière dont il agence ces mythes per­son­nels et la com­plexi­fi­ca­tion avec laquelle il les intrique inex­tri­ca­ble­ment en séquences de telles sortes d’en faire pro­li­fé­rer l’arborescence. Tel un can­cer qui méta­stase.  

  • On pour­rait dire que la fonc­tion d’interprétation consiste à per­mettre de recons­ti­tuer cette arbo­res­cence et en arrê­ter la pro­li­fé­ra­tion. Eta­blir une tex­tua­li­té qui en fige la forme et le conte­nu de telle sorte qu’elle consti­tue un savoir expli­cite sim­pli­fié. Si on se ris­quait à une méta­phore reli­gieuse on dirait : à en consti­tuer une litur­gie dont le psy­cha­na­ly­sant est à la fois le concep­teur et le ser­vant unique tout aus­si bien que le croyant. Il ne fau­drait pas croire que ce dévoi­le­ment ini­tial tient lieu de « prise de conscience » et que comme par miracle la croyance que le psy­cha­na­ly­sant voue à sa mytho­lo­gie va dis­pa­raitre. On assiste bien plu­tôt, à ce moment de la cure, à la recru­des­cence des symp­tômes. Freud dés 19201 en était bien conscient. A cette époque, il mesure les limites de l’interprétation. En effet il écrit : « Au début le méde­cin ana­ly­sant ne pou­vait tendre à rien d’autre qu’à mettre à jour l’Inconscient qui res­tait caché pour le malade, à le recom­po­ser et à lui com­mu­ni­quer au moment adé­quat. La psy­cha­na­lyse était avant tout un art de l’interprétation. Dès lors la tâche thé­ra­peu­tique ne se trou­vait pas réso­lue pour autant, est appa­rue aus­si­tôt la visée sui­vante qui était de for­cer le malade à confir­mer par son propre sou­ve­nir la construc­tion écha­fau­dée. En tachant d’y par­ve­nir, on dépla­çait le poids prin­ci­pal du coté des résis­tances du malade, tout l’art consis­tait désor­mais à mettre celles-ci à jour le plus tôt pos­sible, à les mon­trer au malade et à le pous­ser par le jeu de l’influence exer­cé d’homme à homme (soit ici le point où se situe le trans­fert) à lais­ser tom­ber les résis­tances ». Effec­ti­ve­ment, il attri­bue ces résis­tances au fait que « la prise de conscience de l’Inconscient ne pou­vait pas plei­ne­ment être atteinte par cette voie » (cette voie, c’est-à-dire l’interprétation). C’est à ce moment de la cure qu’il situe la névrose de trans­fert. Névrose de trans­fert qui ouvre à la phase répu­tée résis­tan­tielle de la cure. Cet aveu freu­dien n’est pas ano­din. Outre que j’y vois moi un début de prise de conscience de l’inanité de la théo­rie des pul­sions (qui inter­vien­dra en 1933 dans les « Nou­velles confé­rences ») il y a la prise en compte de l’impuissance rela­tive de l’interprétation à avoir un effet cura­tif dans le cadre de la cure. Comme si la cure, loin de se révé­ler effi­cace dans la liqui­da­tion des troubles, bien au contraire, les aggra­vaient. Ce qui est phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment incon­tes­table.  
    1. A s’en tenir à cette cita­tion de « Au delà du prin­cipe du plai­sir », on voit que Freud en est réduit à faire l’éloge de la per­sua­sion pour influen­cer, en posi­tion de sup­po­sé savoir, le psy­cha­na­ly­sant à aban­don­ner les résis­tances qui s’opposent à la gué­ri­son. La sug­ges­tion et la per­sua­sion font leur grand retour dans la tech­nique de la cure, jus­ti­fiées par le fait que la résis­tance est consciente (et non pas incons­ciente) et qu’à ce titre elle peut être vain­cue par ces méthodes d’influence psy­cho­lo­gique. Il n’y aurait donc aucune dif­fé­rence entre une psy­cho­thé­ra­pie et une psy­cha­na­lyse. Ce que la vul­gate stig­ma­tise sous la forme de « la dure bataille du trans­fert » ! On s’adresse ration­nel­le­ment au Conscient. A la rai­son pour­rait-on dire, ce qui n’est guère satis­fai­sant si on pré­tend que la cure a pour moteur l’Acte psy­cha­na­ly­tique. Acte enten­du comme quelque chose qui pro­voque une rup­ture. Rup­ture dans la manière dont l’appareil psy­chique appré­hende l’existence. 

DU CLIVAGE COMME ACTUALISATION DE LA NÉVROSE DE TRANSFERT

  • De fait, ce à quoi abou­tit cette pre­mière phase de la cure c’est à l’explicitation et à la radi­ca­li­sa­tion du cli­vage qui affecte l’appareil psy­chique du psy­cha­na­ly­sant. Ce qu’elle met à jour ce sont ces deux manières incom­pa­tibles d’exister. Je dis bien expli­ci­ter et radi­ca­li­ser. Car à ce stade il n’y a pas prise de conscience pro­pre­ment dite, puisque s’il y en avait véri­ta­ble­ment une il y aurait alors, conco­mi­tam­ment, dis­pa­ri­tion des symp­tômes. Or ils redoublent. On pour­rait dire qu’il y a consti­tu­tion d’un savoir mytho­lo­gique (qui n’est pas « connais­sance »), qui parce qu’il est por­teur d’une croyance (ou d’une cer­ti­tude) non encore désac­ti­vée, per­met jus­te­ment, et contre toute attente, à ce que les fonc­tion­ne­ments patho­lo­giques per­durent. C’est en cela que l’on peut affir­mer que « savoir » n’a jamais gué­ri per­sonne. Il a même un sta­tut de déné­ga­tion. Ce qu’Octave Man­no­ni avait magis­tra­le­ment repé­ré dans « Clefs pour l’imaginaire ou L’autre scène » avec cette for­mule éclai­rante « je sais bien mais quand même… ». Le « mais quand même » annule et désac­tive la per­ti­nence du savoir et anni­hile sa capa­ci­té à opé­rer une trans­for­ma­tion de l’appareil psy­chique. Cette déné­ga­tion est le signe que ce savoir entre­tient une croyance qui s’avère objec­ti­ve­ment vitale pour celui qui y sacri­fie. En d’autres termes la croyance que ce savoir sou­tient est une néces­si­té vitale pour l’éprouvé d’existence de celui qui la pro­duit. Et contre cela, la volon­té de s’y sous­traire est tota­le­ment impuis­sante. Elle a non seule­ment une fonc­tion de masque mais aus­si de sub­sti­tu­tion à cette impos­si­bi­li­té sub­jec­tive d’exister. Il est donc impos­sible de s’y sous­traire au risque, sinon, d’effondrement exis­ten­tiel. S’il n’y avait pas ce puis­sant motif alors cette croyance ne pour­rait sub­sis­ter. Car y renon­cer fait appa­raitre le vide exis­ten­tiel D’ailleurs c’est à ce moment de la cure que peuvent appa­raitre de ter­ribles moments de « décom­pen­sa­tion » d’allure mélan­co­lique et d’angoisse insou­te­nable. Dans cette pers­pec­tive, on voit bien que les pré­co­ni­sa­tions freu­diennes qui consistent dans « une confron­ta­tion d’homme à homme », à convaincre le psy­cha­na­ly­sant de l’inanité des résis­tances sont tota­le­ment déri­soires. Car ces résis­tances sont fon­dées puisqu’aussi bien le savoir mytho­lo­gique dévoi­lé dans la pre­mière par­tie de la cure per­met de sur­vivre… C’est en cela que l’on peut dire que le psy­cha­na­ly­sant est, à l’origine, dans une posi­tion ambi­va­lente dés lors qu’il entre en psy­cha­na­lyse. Il se met lui-même dans une injonc­tion para­doxale. Il veut gué­rir… mais il croit avoir besoin de ses for­ma­tions mytho­lo­giques pour sur­vivre. À ce titre, il n’est pas prêt à céder sur ses symp­tômes. D’une cer­taine manière, il n’est pas faux de dire qu’il tient à sa mala­die, plus qu’à l’existence. C’est la rai­son pour laquelle, la plu­part du temps et la majo­ri­té des per­sonnes qui souffrent ne tiennent pas à gué­rir. Selon l’adage qui dit « qu’un tient vaut mieux que deux tu l’auras, (ou pas) ». À la gué­ri­son, ils pré­fèrent la lan­ci­nante souf­france psy­chique pour éloi­gner le risque d’effondrement exis­ten­tiel. Lan­ci­nantes souf­frances qui les font se sen­tir « sur­vivre ». Mais jus­te­ment, il faut pas­ser par cet effon­dre­ment pour que l’appareil psy­chique ait une chance de se trans­for­mer. Ce sur quoi cette phase de la psy­cha­na­lyse débouche, c’est sur la révé­la­tion de cette injonc­tion para­doxale. Le psy­cha­na­ly­sant prend alors la mesure de la fonc­tion et de la néces­si­té de ces for­ma­tions patho­lo­giques. Plus ou moins confu­sé­ment il s’aperçoit qu’il ne peut s’en pas­ser, qu’elles lui sont néces­saires pour conti­nuer à durer et à per­sis­ter dans un sem­blant d’intentionnalité vitale… et pour­tant qu’il va fal­loir y renon­cer. Le spectre de l’inexistence qui était à l’aube de son entrée en psy­cha­na­lyse devient à nou­veau ter­ri­fiant.  

  • Bien sûr, à cet ins­tant le psy­cha­na­lyste ne doit pas être le pro­sé­lyte de la gué­ri­son comme le pro­po­sait Freud. Il lui faut prendre acte de ce que le psy­cha­na­ly­sant éprouve sans immé­dia­te­ment le res­sen­tir. Ce qui peut don­ner lieu à une scan­sion de telle sorte que cet état de cli­vage puisse être res­sen­ti comme une phase incon­tour­nable de la cure. C’est à nou­veau le temps où la posi­tion de Lien Social du psy­cha­na­lyste est opé­rante, puisque cela per­met d’entériner ce cli­vage non pas comme une résis­tance attri­buée au Moi du psy­cha­na­ly­sant mais comme une étape incon­tour­nable de chaque psy­cha­na­lyse. Elle est néces­saire et pour ain­si dire nor­male. Car il ne s’agit pas de résis­tance mais de croyances ou de cer­ti­tudes. Une croyance ou une cer­ti­tude ne se dis­solvent pas à l’aide d’arguments ration­nels d’autorité. Elles ne pro­viennent pas non plus comme le croyait Freud de l’impossibilité de lever tota­le­ment le refou­le­ment ou l’oubli.  

    1. Mais ce cli­vage expli­cite qui débouche sur une per­sé­vé­ra­tion, voire une aggra­va­tion de la symp­to­ma­to­lo­gie, per­met de sor­tir de l’attitude para­noïde anté­cé­dente qui se carac­té­ri­sait par la recherche de cou­pables. Elle per­met de per­ce­voir que les causes des souf­frances ne sont pas dues à des évé­ne­ments ou des agents exté­rieurs. Se révèle alors que les répé­ti­tions qui carac­té­risent ces souf­frances sont géné­rées par un déter­mi­nisme interne. Déter­mi­nisme qui se pré­sente comme une sorte d’automatisme tota­li­taire que rien ne peut empê­cher. Le psy­cha­na­ly­sant se trouve en pré­sence d’un double fonc­tion­ne­ment psy­chique. L’un que l’on pour­rait consi­dé­rer comme le résul­tat d’une struc­tu­ra­tion abou­tie, l’autre qui s’apparente à une fixa­tion à un mode de struc­tu­ra­tion archaïque en prin­cipe révo­lu. Ces deux états de struc­tu­ra­tion sont en posi­tions anta­go­nistes incon­ci­liables. La per­du­ra­tion de la struc­tu­ra­tion archaïque patho­gène est le résul­tat de la pro­gram­ma­tion que les mytho­lo­gies cachées, main­te­nant expli­cites, ont opé­ré. La fixa­tion est donc le fait de la consis­tance de ces mytho­lo­gies patho­gènes et des croyances ou des cer­ti­tudes (en appa­rence irré­fu­tables) qu’ils fomentent. De fait, ce que Freud avait décou­vert comme struc­ture de la névrose obses­sion­nelle est géné­ra­li­sable à l’ensemble des troubles psy­chiques, y com­pris psy­cho­tiques. Si vous avez encore en tête la noso­gra­phie que j’ai pro­duite anté­rieu­re­ment, vous vous sou­vien­drez sûre­ment que la struc­ture de trans­for­ma­tion aus­si bien des syn­dromes dis­so­lu­tifs que défen­sifs, se déploie à par­tir du des­tin par­ti­cu­lier pour chaque enti­té de ce cli­vage anta­go­niste. C’est à par­tir de cette révé­la­tion d’une cau­sa­li­té psy­chique endo­gène (ori­gine des répé­ti­tions) que s’engage le deuxième temps de la psy­cha­na­lyse.  

    2. Cette deuxième phase est, elle, décons­truc­tive. Il s’agit de pro­cé­der à la déva­lua­tion de ces mytho­lo­gies sacra­li­sées, de sorte à des­ti­tuer les croyances qu’elles sou­tiennent. C’est de cette décons­truc­tion que pro­cède à pro­pre­ment par­ler l’Acte psy­cha­na­ly­tique. Puisqu’aussi bien il a pour fina­li­té de pro­mou­voir une rup­ture qui débouche sur l’abandon des croyances et des cer­ti­tudes que les mytho­lo­gies patho­gènes rendent impé­ra­ti­ve­ment opé­rantes. Il ne s’agit donc pas de l’analyse des résis­tances. Dans cette pers­pec­tive et pour anti­ci­per, on peut affir­mer que la gué­ri­son n’est pas dans le recou­vre­ment des sou­ve­nirs refou­lés ou oubliés. Elle signe, par la dis­so­lu­tion des mytho­lo­gies, le retour de l’oubli véri­table qui marque la capa­ci­té sub­jec­tive d’être « pré­sence tou­jours pré­sent main­te­nant ». Sans tyran­nie du pas­sé ni angoisse de l’avenir.  

    3. Mer­ci de votre atten­tion, 

Marc Lebailly 

1 Voca­bu­laire de la psy­cha­na­lyse : J Laplanche, J-B Pon­ta­lis

1 Au-delà du prin­cipe de plai­sir