L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique – séminaire n°2 (23 janvier 2016)

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L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique – séminaire n°2 (23 janvier 2016)

 

 

L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique

Séminaire de Marc Lebailly

23 janvier 2016

       

  •  Dans le séminaire inaugural j’en étais resté d’abord au constat qu’il ne suffit pas de référer à un modèle de structuration de l’appareil psychique pour pouvoir déduire les fondements de l’Esprit de la psychanalyse et d’en formaliser une définition. C’est une condition nécessaire, puisque cela permet de sortir d’une conception mythologique, mais pas suffisante. J’ajoutais que pour entrevoir de quoi se constitue la spécificité de l’Acte psychanalytique et de l’Esprit dont il procède, il était indispensable de poser une autre hypothèse que l’on pourrait qualifier de clinique ou d’étiologique. Hypothèse si forte qu’on doit la qualifier de postulat. En effet, quand j’avance que toutes affections psychiques (Névrose, Psychose, Perversions, Troubles de la personnalité) ont une étiologie commune endogène (et seulement endogène) repérée comme carence du procès de subjectivisation, je sais que cela peut apparaître comme une provocation insensée ou inconsidérée. Pourtant je persiste : tous les troubles psychiques renvoient inéluctablement à ce moment initial de structuration de l’appareil psychique où émerge le Sujet. Dire que toute affection psychique a pour origine une défaillance commune et unique qui se situe dans cette phase archaïque de l’avènement du Sujet Inconscient, bouleverse la vulgate psychanalytique quant à la constitution des maladies psychique. Quand j’évoque un postulat, je suppose qu’il puisse, à l’inverse d’un axiome, être démontré. Encore que cette éventualité puisse paraitre incertaine. En effet faire valoir ma propre expérience où il m’est arrivé de mener à bonne fin la plupart des cures que j’ai conduite justement parce que dans ces cures il y a eu retour à ce moment initial et ré-évocation de la détresse originaire, ne constitue pas une preuve. C’est sans doute un indice, mais pas un fait avéré. La cure, fut elle type, n’est pas véritablement un dispositif expérimental quoique les conditions de son agencement puissent y faire croire. On doit admettre que, bien que cette occurrence régressive paraisse reproductible dans toutes les cures qui ont abouti, cela ne constitue pas une démonstration fiable. D’abord parce que je suis seul à en avoir fait le constat. Même penser que si d’autres psychanalystes (à partir de la même hypothèse) arrivaient au même constat concernant l’aboutissement favorable des cures qu’ils ont menées, cela ne serait sans doute pas recevable pour considérer ce postulat valide. La preuve par l’expérience clinique n’est donc pas suffisante. Ce qui est sans doute plus pertinent c’est la tentative que j’ai produite avec cette «Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale » visant à démontrer sur le plan théorique que l’on peut rendre compte de l’ensemble des maladies psychiques à partir de ce postulat. Et que la clinique psychanalytique se présente dès lors comme un système de transformation qui se déploie selon deux dimensions nosographiques : l’une dissolutive, l’autre défensive. Je me suis essayé à démontrer que si le Sujet Inconscient ne s’avère pas dans sa stabilité péremptoire alors l’épreuve de dénaturation ontophylogénétique ne peut être surmontée et la détresse du vivre perdure sous les avatars des angoisses. Alors les mécanismes d’auto organisation épigénétique au lieu d’assurer la structuration normale des phases ultérieures d’organisation pour aboutir à l’état final de la structuration de l’appareil psychique, se dévoient et génèrent des formations pathologiques qui constituent les différentes entités nosographiques que les psychiatres ont empiriquement répertoriés. Ces formations pathologiques se déploient pour tenter de pallier à cette carence originelle. Je considère que cette hypothèse clinique (ou ce postulat théorique) est essentiel pour faire apparaitre ce qu’il en est de radical dans l’Esprit de la Psychanalyse. A admettre cette hypothèse, on peut considérer que la finalité de l’Acte consiste, à partir de ce retour au procès de subjectivisation, à permettre l’accès à la modalité existentielle du divertissement, sous l’égide du Moi Imaginaire. Divertissement psychique débarrassé à la fois des effets de certitudes et de croyances antérieures. Mais l’avènement du divertissement n’est pas le résultat d’une ascèse ou même d’une identification à je ne sais quel maître dont les oripeaux seraient ceux du psychanalyste. Rien à voir avec ce qu’enseignent les écoles philosophiques d’Occident et d’Orient (stoïcisme, hédonisme, bouddhisme, taoïste…) ou les religions dans leurs caractères monastiques. De fait, cet aboutissement de la cure ne s’avère effectivement que si la défaillance subjective initiale a été exhumée après la déconstruction des mécanismes de défenses pathologiques, constitués essentiellement (mais pas seulement) par les enchevêtrements des constructions mythologiques occultées par les effets rhétoriques de refoulement. Mythologies cachées mais toujours agissantes. Elles suppléent à l’impossibilité pour le Sujet Inconscient d’assumer une véritable présence. Seule la réédition de cet échec inaugural et la réactivation de la Détresse du Vivre dans l’espace de la Cure autorisées par la position de Lien Social tenu par un psychanalyste, permet la réinitialisation des mécanismes d’auto organisation. Sans réédition réellement éprouvée pas de réorganisation possible de la structuration de l’appareil psychique. Il faut en effet cette reévocation réelle, comme en son temps, de cette détresse inaugurale. Moment où s’opère une « reconnaissance » de cet éprouvé (en terme freudien on parlerait de remémoration) pour enclencher son dépassement. Ce dépassement n’est possible que parce que cette reconnaissance fait voler en éclat les mythologies prétendues causales qui narrent les traumatismes issus de séparations réputées impossibles considérées comme sources d’angoisses irrépressibles. Il y a alors mise en échec de l’automatisme de répétition.  

    1.  

  • A vrai dire on ne voit pas clairement en quoi ces caractéristiques de la cure et de ses modalités d’effectuation permettent de différencier l’Acte psychanalytique et son Esprit par rapports aux intentions humanistes des psychiatres et des psychothérapeutes. Pour saisir cette différence il est nécessaire de faire un retour aux fondements de leur humanisme. D’une certaine manière, on peut considérer que les motivations humanistes laïques sont substitutives à celles qui déterminent les religions théistes. Des variantes en quelque sorte. On pourrait dire que quoiqu’ayant l’apparence de la rationalité matérialiste, les doctrines humanistes ont le culte de l’humanité ou plus précisément d’Homo sapiens. Toutes considèrent que Homo sapiens possède une nature unique (ce qui n’est pas faux… mais pas plus unique que d’autres espèces, elles mêmes uniques) qui le met à part dans l’ensemble des organismes vivants. Mais ce qui fait la spécificité de l’humanisme quel qu’il soit, c’est que cette nature unique qu’un naturaliste ne contesterait pas, est sacralisée (ou idéalisée). Pour un humaniste quel que soit son obédience, la nature unique d’Homo sapiens est la chose la plus importante puisqu’elle donne sens à notre présence au monde et, partant, à tout ce qui se passe dans l’univers.  L’humanisme fonde une sorte d’anthropocentrisme implicite (ou même explicite) radical. Partant d’un fait avéré, l’humanisme se constitue comme une mythologie où tout ce qui existe ne prend sens que par rapport à notre espèce et à sa perduration. On le voit bien dans ce qui se passe aujourd’hui autour du réchauffement climatique et des conséquences qu’il entraine sur les conditions de vie des générations futures. Au-delà de l’attitude millénarisme dramatique de certains, on considère ce phénomène comme une destruction de la planète. Or, bien évidement, il n’en n’est rien. Des variations climatiques extrêmes, la planète en a subi de multiples depuis que la terre est terre…Et des extinctions d’espèces vivantes, si elles dépendent plus ou moins des contions climatiques, la planète en a connu au moins cinq. La sixième, celle qui est en cours, est attribuée à Homo sapiens (nous serions dans une période géologique réputée anthropocène). Ce qui veut bien dire qu’aux regards des courants humanistes, Homo sapiens est au centre de l’univers. Car de fait, c’est notre espèce et non pas la planète qui peut pâtir de ce double phénomène. La planète en a subi d’autres par le passé et en subira d’autres jusqu’à sa disparition.  Le bien suprême s’incarne donc bien dans la perduration d’Homo sapiens. Les caractéristiques du monde n’ont d’importance que tant que notre espèce en bénéficie ou en est affectée.  On peut donc dire que l’humanisme consiste dans un culte (irrationnel) de l’humanité d’Homo sapiens. Reste que cette tendance à l’humanisme générique, partagé par la majorité n’est pas un et indivisible. Il comporte plusieurs variantes dont deux, dans nos sociétés modernes sont dominantes : un humanisme centré sur la sacralisation de l’individu et de la liberté et un humanisme centré sur le culte du collectif et de l’égalité. Ces deux courants semblent prendre source au XVIIIème avec la montée du rationalisme et du matérialisme. Ils se substituent (ou semblent se substituer), en occident, à la croyance transcendantale en l’existence de dieu et en la nature sacrée de l’homme crée « comme à son image ».  

    1.  

      • Pour les tenants de l’humanisme de la liberté individuelle la nature sacrée d’Homo sapiens réside dans chaque personne. Il y aurait dans chaque humain une qualité imprescriptible qu’il convient non seulement de respecter mais de protéger. Partant de ce mythème fondateur, les principaux principes de cet humanisme sont destinés à protéger cette précieuse identité individuelle qui représente à elle seule la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sacré. Il s’agit donc, concrètement de protéger la liberté qui se trouve garante de l’intégrité de chaque individualité. Au fond cette mythologie débouche en politique sur la défense des droits de l’homme et en économie sur le capitalisme libérale de type anglo-saxon. On peut considérer à ce jour que cet humanisme est majoritaire en occident. On retrouve dans cette mouvance ce que j’ai pointé de l’Esprit de la psychiatrie comme ayant pour mission de faire recouvrir la raison à ceux qui l’ont perdu pour rétablir leur liberté. De fait on voit mal comment on pourrait fonder autrement qu’arbitrairement ce principe de sacralisation de l’humain incarné dans l’exigence de la liberté sauf évidement à s’en remettre à la croyance en l’existence de dieu et au fait que l’homme est le résultat de sa toute puissance créatrice. D’ailleurs bon nombre des adeptes de cet humanisme sont des croyants monothéistes. A bon droit puisqu’ils croient en la nature sacrée de l’âme (immortelle) dont dieu nous aurait doté. Seuls les humains sont âme et chair. Et la nature merveilleuse de cette âme fait que les humains sont eux aussi sacralisables. Si on ne se réfère pas à l’âme il est bien difficile objectivement de trouver un fondement rationnel à cette sacralisation d’Homo sapiens. Aussi la sanctification laïque de la liberté au nom d’une spécificité inouïe des humains ne peut trouver aucune justification, aucun fondement autre que mythologico- idéologique. Encore que, si j’avais mauvais esprit, ce qu’à dieu ne plaise je n’ai pas, je pourrais dire que l’exploit de trouver une justification à cette idéologie revient peut-être à la psychanalyse. Autre part et autrement, je l’ai déjà évoqué. On peut en effet suggérer que la psychanalyse freudo-lacanienne y a pourvoyé sous les espèces du Désir Inconscient. Il faut dire qu’à une certaine époque on n’en avait plein la bouche du Désir Inconscient ! Ce qu’il y aurait de sacralisable chez l’humain c’est qu’il est mû dans son existence par un Désir dont il ne peut être conscient et qui le détermine dans ses actions comme de l’extérieur à lui-même. Désir qui fait réapparaitre de manière travestie, derrière cette sorte d’immanence de sa présence, une transcendance certaine. Dans cette perspective, on pourrait dire que ce courant de la psychanalyse a réussi là où les rationalistes de tout poil ont échoué ! On pourrait même dire que ce Désir Inconscient sacré (graal des psychanalystes) a remplacé très avantageusement l’âme des chrétiens. Pour certains psychanalystes qui ont hanté l’Ecole freudienne de Paris, c’est indéniable. Soit que le Désir se soit substitué à l’âme, soit que le désir eut été une émanation de l’âme immortelle ! Dans cette hypothèse le Désir est paradoxalement le fondement de la liberté individuelle de l’homme. Pour moi cette dérive est inacceptable. La psychanalyse, l’Acte psychanalytique n’émarge pas à l’idéologie de la liberté ni au culte de l’individualisme même prétendument légitimé par le Désir Inconscient.  

        1.  

      • L’autre courant humaniste moderne que l’on pourrait considérer comme antagoniste du premier, consiste à envisager la nature de l’homme comme essentiellement collective. Homo sapiens est un animal social et son destin se joue collectivement. Mais ce présupposé ne suffit pas à caractériser cet humanisme. Il suppose de plus et surtout l’égalité entre toutes les personnes du collectif. Ce qui est sacralisé par ce courant de pensée ce n’est plus le caractère irrémédiablement singulier de chaque humain mais la singularité de l’espèce Homo sapiens dans sa totalité. Alors que l’humanisme libéral milite pour la liberté de chacun vis-à-vis de tous les autres, l’humanisme du collectif prône l’égalité de tous les hommes. Aussi l’inégalité est le pire blasphème contre la sainteté du caractère collectif de l’humanité. En effet l’égalité est le seul moyen de garantir l’harmonie du collectif et de maintenir le collectif. C’est dire que toutes les autres qualités et comportements sont périphériques et doivent se soumettre à ce principe d’égalitarisme. On voit que le principe égalitariste est le moyen de sacralisation du collectif et par delà du collectif de l’espèce toute entière. Cette idéologie de la prégnance du collectif sur l’individu trouve sa justification dans une conception utopique de la nature des relations qui doivent exister entre les humains. On part du principe que tous les humains sont frères (ou pour le dire de manière plus neutre : des semblables) en tant que justement ils sont tous des humains. Là encore on peut considérer que cette conception de la nature humaine est, elle aussi, un remaniement de mythèmes chrétiens. Ce remaniement joue sur deux aspects : d’abord que les hommes sont égaux entre eux pare qu’ils sont tous dotés d’une âme immortelle et, ensuite, parce qu’au regard du christ tous les hommes sont frères. En politique on trouve cette idéologie à l’origine de toutes les formes de socialisme ou de collectivisme. Sur le plan économique, le marxisme incarne cet humanisme. En effet, il prône l’appropriation collective des moyens de production et la dictature du prolétariat pour aboutir à l’âge d’or où tous les hommes seront enfin égaux. Dans les civilisations asiatiques le confucianisme est une variante de cette idéologie de la prégnance du collectif sur l’individu. Encore que l’égalitarisme n’est pas le fort de ce courant civilisationnel. Les sociétés qui y sacrifient sont fortement hiérarchisées. C’est sans doute dans cette mouvance qu’il faudrait situer la mission du psychothérapeute : permettre à celui qui est exclu du fait de troubles psychologiques d’intégrer le collectif. Le bien suprême étant justement de participer à ce fonctionnement collectif. Ne pas être seul. Ce n’est sans doute pas au premier chef l’objet de l’Acte psychanalytique. 

        1. Tout ceci pour dire que l’Esprit de la psychanalyse ne peut participer d’aucune idéologie parce que quelles qu’elles soient, elles ont pour origine ce que la philosophie repère comme une essence. Un être de l’homme qui permet de promouvoir sa socialité.  

        2.  

  • Pour avancer dans la compréhension de l’Esprit de la psychanalyse, il faut revenir à ce qui fait le ressort de la cure psychanalytique et sur ce qui est en jeu à savoir non pas les tribulations du Moi mais la défaillance du Sujet comme cause des troubles psychiques. Dans cette perspective on peut considérer que la finalité de la cure est d’établir la modalité du divertissement qui signe la structuration terminale de l’appareil psychique. Ce n’est effectivement pas pour rien que j’ai choisi le terme de divertissement pour identifier le mode de présence au monde de l’appareil psychique. Je m’en suis longuement expliqué précédemment, je vais y revenir succinctement.  Vous n’êtes pas sans savoir qu’il provient de l’œuvre philosophique posthume de Pascal, Les pensées. On sait qu’après sa conversion (expérience mystique après un accident de carrosse 1654) il se consacre à la réflexion religieuse et philosophique. En particulier religieuse. On pourrait dire qu’il se fait prosélyte rationaliste de la foi. Il a, semble t-il, cela en commun avec Paul de Tarse (lui-même saisi par la foi sur le chemin de Damas), de vouloir penser la foi de manière rationnelle. Ce prosélytisme est tout à fait explicite quand il propose son pari pour convaincre le mécréant de croire et de se convertir. Ce qui est en jeu dans ce pari, c’est la vie éternelle. Pour le dire vite, il s’agit de choisir entre « la foi et le divertissement mondain ». Sachant qu’opter pour la foi garantit la vie éternelle et que s’adonner au divertissement condamne à la désespérance. Evidement posé comme tel, le choix semble obligé. Pour être sauvé il faut choisir la foi et se convertir. Mais ce pari n’est pas aussi objectif et rigoureux qu’il n’y parait. De fait, il n’y a pas de véritable alternative car en deçà de cet énoncé il y a un présupposé non explicite : c’est tout uniment que la vie éternelle est si ce n’est un fait avéré du moins une espérance partagée par tous. Or qui ne désir pas une vie après la vie n’est pas concerné par ce pari. Un athée véritable ne peut pas y souscrire. Et quand bien même on serait croyant mais de religion protestante, ce pari n’a aucun sens parce que seule la grâce sauve et permet la vie éternelle, sans que pour autant il y ait obligation de croire. Mais cette aporie pascalienne n’est pas ce qui nous intéresse ici. Ce qui est intéressant c’est le discrédit que Pascal jette sur le divertissement. Car il ne faut pas croire que dans son vocabulaire le divertissement vise uniquement les pratiques ludiques ou les plaisirs variés que les sociétés humaines ne manquent pas de fomenter. Sous ce concept, Pascal inclut toutes les activités humaines qui ne sont pas consacrées à dieu. En particulier les sciences et les techniques. Ce sont pout lui d’éminents divertissements. Il faut donc entendre divertissement dans son sens extensif de tout ce qui détourne l’homme du salut de son âme. Position paradoxale puisque Pascal était au premier chef un scientifique émérite tant en physique qu’en mathématiques. Mais il n’empêche que son illumination lui fait choisir la foi qui garantit une essence surnaturelle de l’homme plutôt que la pensée scientifique. Dans les termes qui sont les miens, cette allégeance à la croyance et ce renoncement à la pensée scientifique constituent une régression à une modalité de fonctionnement psychique qui fait la part belle à la pensée sauvage ou (mythologique) au détriment de la pensée productive. Il faut donc croire que l’être sacré de l’homme en son statut ontologique valait bien cette régression. Ce faisant il condamne Homo sapiens à demeurer aliéné à un état archaïque de la réalité psychique et de son fonctionnement. 

    1.  

  •  Cette question de l’être reste à travers l’ensemble de l’histoire de la philosophie. Mais le XXème Siècle voit apparaitre une nouvelle problématique de la question de l’être avec Nietzche, Heidegger et aussi Sartre. En particulier Heidegger qui a pour projet philosophique de sortir l’ontologie de la théologie religieuse (dont il accuse le judaïsme d’avoir été théologiquement le premier à dévoyer la question de l’être. D’où sa référence et son retour à la philosophie grecque en particulier présocratique). Il s’agirait de fonder l’être hors la référence à dieu. Encore qu’aujourd’hui je ne sache pas dire si cette tentative avait pour but ultime la « désacralisation » de l’humain. J’avais tenté antérieurement, dans « Et si la psychanalyse était à nouveau une mythologie » de montrer en quoi ce projet pouvait toujours concerner les psychanalystes (après Lacan) dans notre tentative d’établir une théorie du Sujet. Je me disais que le Dasein, qu’on traduit par « être là » pouvait orienter une réflexion épistémologique de cette question du Sujet. Bien qu’à l’époque je n’étais pas parti de « Etre et temps » mais d’un ouvrage plus tardif « Qu’appelle-t-on penser ? ». Il faut dire que ce qui servait de fil rouge à ma réflexion, c’était l’énigme du « penser » comme opérateur et générateur de la conscience. De fait en, en sous jacence, ce qui était en question c’était la question de l’intentionnalité psychique. Du Désir comme on dit quand on est psychanalyste. 

    1. Ce qui m’avait intéressé plus particulièrement dans « Etre et temps » où apparait ce concept, c’est que Heidegger semblait partir de l’intention de donner un statut au Sujet autre que celui que Descartes antécédemment lui avait donné avec son cogito. Il réfute ce cogito au prétexte que dans sa manière de procéder Descartes aurait exploré le « cogito », le « je pense » et non pas la nature de « l’être » – « je suis ». Autrement dit Descartes aurait présupposé (postulé) l’Etre de l’homme puisqu’aussi bien il affirme que « le sujet en son être est une chose pensante ». Et encore, « Je suis une chose pensante ». Il y aurait chez Descartes le même genre d’aporie que celui qui entachait le pari de Pascal (qui postule la réalité de la vie éternelle). Descartes, en bon chrétien, postule un être, une essence, qui ne peut être que d’origine divine (sacrée donc). De fait on s’aperçoit assez vite que pour traiter de la nature du Sujet, Heidegger, en appel à l’Etre, au sens de l’Etre, dont s’origine le sujet. Si le Sujet est en dehors de la pensée d’être (Lacan y avait entendu « là où je suis je ne pense pas ; là où je pense je ne suis pas ») il faut trouver un autre fondement, hors l’immanence divine, pour fonder cette intuition d’être. L’ambition étant de débarrasser l’ontologie de la contamination métaphysique, sans tomber dans ce qu’il nomme « le fatras anthropologique ou psychologique ». Pour anticiper je peux dire que, pour moi, c’est bien à partir d’une réflexion anthropologique, que l’on peut résoudre la question non pas de l’Etre mais celle du Sujet comme stricte instance psychique (autrement dire hors immanence, hors transcendance). En tout cas c’est autour de cette question de fond : ce statut de l’être à partir de cet éprouvé d’être, que se trame « Etre et Temps ». Comment passer de l’expérience subjective d’être à une théorie de l’Etre qui fonderait le Sujet ? Ce qui fait la force de cette réflexion, c’est que Heidegger affirme qu’il n’y a aucune causalité antécédente qui détermine cet « Etre là » attestant d’une subjectivité. Cette singularité « d’Etre là » n’a aucun autre fondement que cette propension de l’esprit humain à l’éprouver comme tel. Heidegger affirme que cet Etre là s’avère « sans abri dans l’errance, le vide, et sans cause ». Le vide et l’errance sans cause pourrait être considéré une variante conceptuelle de la « Détresse du Vivre » freudienne qui débouche sur cet éprouvé réel de « mort psychique » dont j’ai relevé le paradoxe d’être concomitante à l’avènement de l’instance subjective elle même. Car dans le même temps où elle émerge, s’éprouve « psychiquement » la menace de sa disparition. Sans doute cette énigme peut se résoudre si on s’avise qu’il y aurait un décalage entre l’apparition subjective et l’émergence d’une intentionnalité psychique qui en soutient la présence obstinée. L’éprouvé subjectif précède la possibilité économique de son existence.  

    2. Pour en revenir à cet « Etre là » philosophique, à ce Dasein, Heidegger, à la suite de son maître Husserl, tente d’en approcher le « sens » à partir d’une phénoménologie qualifiée par lui « d’herméneutique » : remonter à l’essence de cet être là subjectif à partir des intentionnalités « existentielles » qui le déterminent. C’est à travers les modalités d‘être au monde (les étants) que pourrait se dévoiler le sens de l’être : Essentiellement « être vers la mort » ; « être jeté et livré à lui-même dans son ad-venir ». Certains auteurs considéraient que Heidegger aurait partiellement échoué, en tout cas dans son ambition de découvrir le sens de l’être, à refonder une ontologie phénoménologique. Par exemple Marlène Zarader considère qu’il n’aurait pas réussi à démontrer sa thèse. Elle écrit « Il avait choisi d’analyser l’existence de l’homme (heuristique) pour y trouver ce que Etre veut dire ; il a bien analysé, de manière magistrale, l’existence de l’homme, il n’a pas pu à partir de là, franchir le pas qui devait le conduire à l’être. On peut donc considérer que le projet d’Heidegger n’a pas abouti, que Sein un Zeit s’est soldé par un échec ». De fait il n’a jamais écrit la troisième section de son projet. Il n’est pas sûr que Heidegger n’ait pas été conscient de cette impossibilité. Et peut être faut-il entendre : « L’essence du Dasein réside dans son existence même ». . Comme une manière alambiquée de reconnaitre que l’essence de l’être se résout à exister. Il y a là comme un renoncement à son projet initial qui était de donner un statut ontique au sujet au travers du sens de l’être.  

    3.  

  • C’est sans doute à partir de cette affirmation heideggérienne que Sartre est parti pour affirmer que « l’existence précède l’essence » dans « L’être et le néant ». Ce serait le fait d’exister réduit aux phénomènes psycho sociaux qui révèlerait cette «essence » improbable. Avec une précision notable : on ne sait pas si chez Sartre cette essence est essence de l’être, comme chez Heidegger, ou simplement l’essence de la présence au monde. J’aurais tendance à penser que chez Sartre ni la question de l’être ni même celle du Sujet n’est un enjeu pour son projet philosophique. A mon sens il s’agit d’une phénoménologie existentielle moïque sensiblement dégradée par rapport même à celle de Husserl, et infiniment moins puissante que celle heuristique d’Heidegger. Je l’apparente à une manière de philosophie psycho-sociale puisque sa thèse consiste à considérer que chaque individu surgit au monde sans but ni valeur prédéterminées pris dans un mouvement d’existence (ce qui n’est pas faux). Il se définit par ses actes, dont Sartre suppose qu’il est pleinement responsable au prétexte que cette indétermination sans finalité et sans valeur constitutives de l’humaine condition le condamne à la liberté. Actes qui le façonnent et modifient en permanence son essence (sa manière d’être au monde). Ce qui implique qu’il n’y a pas d’essence authentique parce qu’elle varie au gré d’expériences existentielles.  Il en conclu que ce n’est qu’à sa mort que son essence se fige. Manière simpliste de reprendre « l’être vers la mort » que développe Heidegger. Si on voulait se convaincre de ce simplisme il suffit de lire « La nausée » ou « L’enfance d’un chef ». Nul besoin de lire « L’être et le néant ». D’ailleurs dans « L’enfance d’un chef » apparait un élément complémentaire : nos actes se constituent en « étants » que pour autant qu’ils sont validés par l’autre. Dans cette nouvelle, en effet, le héros, qui comme « L’étranger » (de Camus), peine à se définir, jusqu’au moment où il éprouve un sentiment antisémite qui le singularisera. Mais cette singularité ne deviendra effective que pour autant que les autres le reconnaissent comme tel. Sans cette accréditation, l’indécision perdurerait. On retrouve encore plus affirmer cette conception de l’émergence de la singularité individuelle chez Levinas : C’est le désir de l’autre qui fait de nous ce que nous sommes. On retrouve aussi cette idée remaniée chez Lacan : « Le désir de l’homme c’est le désir de l’autre » où l’Autre est l’Instance psychique fondatrice et non pas le petit autre. Un peu abruptement, il m’est arrivé de stigmatiser ces pseudos conceptualisations comme hystéroïdes. Sans doute est-ce un peu excessif. 

    1.  

  • On pourrait se demander quelle pertinence il y a à évoquer caricaturalement ces quelques positions philosophiques modernes. Il ne faut pas sous estimer les influences que ce contexte intellectuel peuvent avoir sur les élaborations psychanalytiques. Elles sont indéniables chez Freud et chez Lacan. Quoique nous en voulions et quoique nous soyons ignorants des doctrines philosophiques, elles ne manquent pas de contaminer nos élaborations. Les vulgates qui imprègnent le corps social nous atteignent et orientent nos contenus. Il arrive même que leurs élaborations d’une extrême complexité ésotérique fassent figure d’idéal pour certains d’entres nous. Il faut dire qu’il y a encore cinquante, soixante ans, la psychanalyse à l’université émargeait aux études de lettres. Il serait peut-être temps de s’en déprendre. En tout cas c’est une condition pour que la psychanalyse accède à ce qui était le vœu de Freud à une véritable « laïcité » entendu comme le renoncement à la sacralité de l’homme (sacralité qui se cache même dans le concept philosophique d’être). Laïcité qui est la condition pour constituer le corpus d’une science humaine. C’est donc bien dans l’intention de s’en déprendre que j’y fais explicitement référence. Pour être tout à fait clair et sans provocation, je dénie à la philosophie la capacité et la légitimité à penser les modalités de fonctionnement de l’appareil psychique. Les concepts et les modes de construction et d’élaboration philosophiques sont inaptes à proposer une explication « objective » de la genèse, de l’organisation et du fonctionnement de l’appareil psychique d’Homo sapiens. Pour séduisante qu’elle soit, la phénoménologie ontologico-herméneutique d’Heidegger, ne dit rien, et n’apporte rien, sur la compréhension des phénomènes psychiques. Pour la simple raison que toute philosophie quelle qu’elle soit a pour visée de trouver un « pourquoi » de l’existence humaine. Même si elle part des présupposés heideggériens « nihilistes » qui consistent à poser l’existence comme étant à l’origine hors sens et sans finalité. C’est sans doute un progrès que de dissocier la réflexion philosophique de ses adhérences métaphysiques. Mais tout uniment, nous autres psychanalystes nous n’avons rien à attendre de la philosophie. Pas plus que de la religion, pas plus que des sciences biologiques ou cognitives. A la philosophie on peut seulement concéder qu’elle est, elle aussi, un exercice intellectuel de pur divertissement.  Je disais dans l’introduction de cette « Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale » que la philosophie et la psychanalyse n’avaient aucun point d’intersection et j’y soupçonnais Lacan de vouloir, avec la théorie du Sujet, faire connexion entre le discours psychanalytique et le discours philosophique. Passer l’asymptote. Je faisais même l’hypothèse que de psychanalyste il s’était converti à la philosophie.  

    1.  

  • En affirmant cette dichotomie, je ne néglige pas pour autant l’apport que la fréquentation des philosophes, même en néophyte, a pu m’apporter dans mes réflexions psychanalytiques. Certaines de leurs préoccupations s’avèrent du ressort de la théorie psychanalytique et ne manquent pas d’interpeller. Ici la question du Sujet. Mais au fond tout se passe comme si les philosophes évoquent quelques préoccupations qui semblent nous être communes, il ne s’agit que d’un écho trompeur. Et si incidemment il s’agit d’une problématique qui concerne réellement notre champ, ils l’abordent de manière métaphorique avec le corpus de concepts qui sont les leurs. Et comme incidemment. Au fond leurs intuitions du coté de la réalité psychique sont de même nature que celles des poètes pour leur propre élaboration. Souvenez-vous de cette fulgurance d’Hölderlin et de son « nous sommes des monstres privé de sens » qu’Heidegger reprend dans « Qu’appelle-t-on penser ? » et avant dans « Etre et temps ». de la même manière quand Heidegger critique la conception cartésienne du Sujet et de l’objet, cela ne manque pas de m’interpeller et de conforter ma conception du Désir Inconscient comme an-objectal dont se soutient le Sujet Inconscient dans sa modalité d’exister. Reste que si on veut justement comprendre quelque chose à la nature du Sujet, il faut lui dénier toute fonction d’être. Chez homo sapiens l’existence ne précède pas l’essence comme l’énonce Sartre. Il n’y a pas d’être au sens d’une essence ineffable. Seulement un Sujet Inconscient qui s’avère comme pivot d’une présence au monde ; comme un éprouvé d’existence psychique. 

    1.  

  •  Cette conclusion péremptoire qui clôt cette longue digression me permet de revenir à ce à partir de quoi on peut identifier et énoncer ce qu’il en est de l’Esprit de la psychanalyse. Au début de ce séminaire, je rappelais que la cure avait pour objectif à l’échec endogène du processus de subjectivisation, de conduire la régression jusqu’à la réactivation de la Détresse du Vivre qui atteste de l’impasse dans laquelle se trouve l‘émergence du Sujet. C’est à partir de cette reévocation et de son surpassement que la cure peut être conduite à bonne fin. Surpassement rendu possible par les modalités, que l’on pourrait qualifier de techniques, grâce au protocole psychanalytique, c’est à ce cadre qui permet de restaurer dans son caractère péremptoire la fonction subjective inconsciente. Mais cette restauration du Sujet Inconscient, qui assure le continuato ostinato de son intentionnalité existentielle, doit être considérée comme le début de la fin de la psychanalyse. Ce n’est en aucun cas la fin elle-même. Elle est la condition nécessaire pour que la psychanalyse puisse être conduite à bonne fin. Cette restauration consiste à transformer la réminiscence de la Détresse du Vivre sous les espèces d’éprouvé d’angoisse que les mythologies pathogènes manquent à évacuer, en remémoration jusqu’alors impossible du fait que son avènement est antérieur à la possibilité du dire. Il s’avère « vocalique inconscient » et non pas « linguistique conscient ». Sans doute le dépassement de l’impasse dans laquelle s’est trouvée le Sujet passe, justement, par une manière de mythologisation « nécessaire » de cette émergence initiale. De phénomène inintelligible « traumatique », elle s’avère alors comme expérience fondatrice de présence au monde où le Sujet se matérialise comme effet de signifiants qui le substantifie. Hors du temps et de l’espace. 

    1.  

  • En tout état de cause, cette remémoration qui n’est pas, comme on a pu le dire, « traversée du fantasme », permet le réenclanchement et l’activation de la capacité à l’auto organisation.  Et la fin de la psychanalyse se signe par la mise en place de la structuration symbolico-imaginaire moïque dont le moment de conclure consiste dans l’instauration du divertissement comme modalité terminale de rapport au monde. A ce moment donc s’intègre une triple intentionnalité : biologique/silencieuse ; subjective/inconsciente ; moïque/préconsciente – consciente. Trois intentionnalités vectorisées par trois modalités temporelles spécifiques. Trois modalités temporelles intégrées et apaisées qui se dialectisent au moment de l’avènement du divertissement. Où, en effet, au temps, subjectif, toujours présent maintenant se superpose la durée chronologique moïque sans que cette dernière soit sous l’emprise des affres du passé et des menaces de l’avenir ou même de celles chronobiologiques du vieillissement et de la mort. Manière de réconcilier deux grandes figures de la philosophie présocratiques : Parménide d’une part qui affirme l’immobilité du temps, celui de la fonction subjective ; et Héraclite, d’autre part, pour qui le temps est en perpétuel mouvement, celui de la fonction moïque. Dans la perspective de l’appareil psychique ces deux modalités temporelles sont vraies et indissociables. Pas l’une sans l’autre. Sur la question du temps dans la psychanalyse, et pour être complet, il faudrait ajouter le temps spécifique de l’auto organisation psychique qui ne ressort ni de l’une ni de l’autre de ces deux modalités et qui d’une certaine manière émarge aux deux à la fois. Il est repéré par Lacan sous le concept du Temps Logique. Le temps logique correspond à la manière par laquelle l’appareil psychique intègre les informations, traitées langagièrement, nécessaire à transformer ses capacités adaptatives : instant de voir, temps pour comprendre et moment de conclure. De fait ce temps logique qui scande la cure dans sa durée, fait le lien entre le temps suspendu (immobile) du Sujet Inconscient (du Désir) et le temps chronologique socialisant dans lequel les envies moïques s’inscrivent. Cette temporalité ternaire est à l’œuvre dans la cure tant dans la phase « déconstructive » que dans celle de « réorganisation » des structures métapsychologiques psychiques.  

    1. Ce qui signe la fin de l’analyse, c’est le moment où le divertissement traite les envies moïque débarrassées de leur caractère de nécessités littéralement vitales auxquelles les propensions à la croyance les assignaient. Elles ne sont plus que prétexte à cet exercice « détaché » de présence au monde. Elles s’avèrent alors contingentes sans rime ni raison autre que de participer à l’existence.   

    2.  

  • On voit bien où je veux en venir. L’Esprit de la psychanalyse se trouve dans cette conception particulière de son objet et de sa praxis, une spécificité qui s’oppose à celui de la psychiatrie et de la psychothérapie et même de la philosophie, fut elle existentielle. Il est à nul autre comparable. Sa visée ne concerne ni la recherche du sens de l’être de l’humain ni la promotion d’une qualité inaliénable et spécifique sous les espèces de la liberté inaliénable érigée en qualité sacralisée sorte de synecdote qui connoterait la radicale différence de la nature humaine dans le monde des vivants, ni de la valorisation de l’intégration dans le collectif de personnes qui en seraient exclues en tant que l’harmonie relationnelle (familiale, amoureuse, sociale, professionnelle) serait le bien suprême et mènerait au bonheur.  

    1. L’Esprit de la psychanalyse s’inspire d’un intérêt théorique exclusif pour l’avènement de l’appareil psychique, de sa structuration, de son fonctionnement et de ses dysfonctionnements. Pour le dire autrement, l’Esprit de la psychanalyse se constitue sur les conditions d’apparition et de structuration ontophylogénétique de l’appareil psychique ; sur le comment il s’initie. Il nécessite une approche phénoménologique structurale. Il situe la théorie de la psychanalyse dans le champ des sciences humaines dont le postulat consiste à considérer que la spécificité de Homo sapiens résulte d’une dernière mutation génétique, advenue il y a 70.000 ans qui, sans modifier radicalement ses caractéristiques d’hominine 

détermine l’apparition de l’aptitude singulière au langage articulé. Apparition du langage articulé contemporaine de la perte irrémédiable des facultés instinctuelles adaptatives, perte considérée comme dénaturation, et à l’apparition nécessaire et substitutive de l’appareil psychique. Il se situe donc, cet Esprit, hors toute idéologie idéalisante et sacralisante ; il prend sa consistance d’inscrire la théorie psychanalytique du coté de la modélisation permettant de rendre compte des phénomènes que trame la réalité psychique.

 

  • Partant l’Acte psychanalytique, perpétré dans la cure, se différencie (ou s’oppose) au traitement psychiatrique comme de l’aide psychothérapeutique. On pourrait dire d’abord que la spécificité de cet acte ne concerne pas au premier chef l’objectif de résoudre les tribulations existentielles moïques qui obnubilent l’existence de nos psychanalysants. La cure psychanalytique n’a pas pour objectif premier d’être une pratique de résolution des conflits psychologiques ou relationnels d’origine intra psychique ou extra psychique. Ces problématiques nous sont adressées et se présentent sous la forme de mythologies dont les agencements et les intrications inextricables attestent d’un défaut de la mise en place de la fonction subjective originelle. Cette prolifération et ces intrications constituent des tentatives infructueuses de pallier à cette carence subjective. Il faut réduire cette monstration à un système d’indices qui renvoient aux dysfonctionnements de la structuration de l’appareil psychique. Les péripéties existentielles et les mythologies qu’ils expriment, quoiqu’elles interfèrent, n’intéressent pas en soi le psychanalyste. Affirmation qui n’a rien d’anodin puisqu’elle détermine ce qu’il en est dans l’Acte de la position du psychanalyste. Position qui n’est pas seulement de simple neutralité mais d’indifférence engagée. Indifférence engagée qui actualise le Lien Social. C’est déjà affirmer que l’objet de l’Acte psychanalytique n’est pas les errances de la fonction moïque consciente mais bien la défaillance subjective inconsciente. Le cœur de la problématique de l’Acte psychanalytique est le retour et la restauration dans la cure à ce moment crucial d’émergence de la fonction subjective dont l’effet est resté en souffrance. souffrance qui se manifeste dans la Détresse du Vivre. Cet objectif implique que la cure se déroule suivant un double mouvement. D’abord de déconstruction de mythologies pathogènes génératrices de symptômes de telle sorte de permettre la régression psychique jusqu’à ce moment de Détresse du Vivre qui atteste de l‘impasse subjective ; puis, à partir de cette carence originelle cause de l’impossibilité d’existence, qui constitue un retour aux conditions épigénétiques de structuration de l’appareil psychique. C’est à la phase terminale de réorganisation que l’on pourrait considérer que la cure se présente comme condition de reconduction du processus ontophylogénétique de constitution de l’appareil psychique. C’est en cela que l’on peut affirmer que la guérison advient de surcroit. De fait on, pourrait m’objecter, sans doute à raison, que la référence à ce processus ontophylogénétique sacrifie encore, au moins sémantiquement, à la philosophie métaphysique. Car bien évidement il ne s’agit pas dans la cure de l’émergence de l’être. Comme quoi il est bien difficile de rompre totalement avec l’influence de la philosophie. J’aurais du faire référence à un processus subjectivo-phylogénétique pour signifier que chaque homme dans son enfance nourrissonière est contraint à répéter l’émergence du Sujet qui le vectorise existentiellement. Cette difficulté qui pourrait apparaitre comme purement lexicographique cache sans doute un attachement à ce qu’on pourrait appeler une vocation humaniste de la psychanalyse quoiqu’en ayant largement déconstruit les fondamentaux idéologiques. Je n’en disconviens pas. Mais, si la psychanalyse émarge à un certain humanisme il ne s’agit pas d’une tentative de sacralisation de l’humaine condition. La psychanalyse structurale n’émarge pas à une idéologie éthique ou moralisante. Son humanisme se borne à témoigner de l’existence comme essentiellement (si vous m’autorisez ce terme) subjective. Fondée sur le Sujet Inconscient qui atteste de l’existence psychique. Manière très indirecte de renouer avec l’importance que Freud attribue à l’Inconscient mais dans une autre acception. On pourrait tout à fait avancer, après Freud et après Lacan, que ce qui fait coupure épistémologique dans l’appréhension de la réalité humaine, c’est bien le Sujet Inconscient comme fondement de l’existence humaine. 

    1.  

  •   Ceci étant rappelé, il faut bien s’interroger ce sur pourquoi un psychanalysant en fin d’analyse se destine à prendre position de psychanalyste et a, à son tour, conduire une cure pour d’autres personnes en souffrance. Sans doute peut on faire l’hypothèse que ce qui motive à assumer cet Acte se situerait du coté de l’avènement et de la structuration du Sujet. Cette hypothèse s’inscrirait en tout cas en faux contre une conception qui a eu autrefois cours dans un courant de l’Ecole Freudienne. Cela consistait à soutenir que puisque la cure psychanalytique s’avérait sans fin, alors la seule issue possible pour tout psychanalysant était de devenir à son tour psychanalyste. C’est-à-dire, au fond, de la poursuivre en troquant la fonction herméneutique du psychanalysant pour celle théorique du psychanalyste. Chaine alors infinie qui autorise la perduration de la passion exégétique toujours recommencée déplacée des arcanes de ses propres problématiques mythologiques à celles des textes sacrés réputés fondamentaux. Faire le petit Œdipe infiniment.  

    1. A contrario je soutiens que pour qu’il y ait passage du psychanalysant au psychanalyste, il faut qu’il y ait fin de la psychanalyse personnelle et entrée dans la didactique. Or pour qu’il y ait fin de la psychanalyse il faut nécessairement avoir rencontré dans sa cure la Détresse du Vivre signe de l’impasse subjective. On pourrait donc proposer que ce qui détermine le désir du psychanalyste ait à voir avec la restauration de la fonction subjective, sous les espèces du Sujet Inconscient cause du Désir sans objet. Sans avoir réellement éprouvé cette déshérence absolue et ce vide abyssal cause de la Détresse du Vivre puis l’avènement subjectif, pas de psychanalyste possible. C’est l’aspiration à reconduire pour un autre en souffrance psychique cette nécessité de retour à l’épreuve inaboutie de subjectivisation, que se constitue le désir du psychanalyste. C’est sans doute un déterminant prégnant mais cela ne suffit pas à entrainer cette aspiration à tenir cette position de psychanalyste. Position aussi incongrue qu’impossible. J’y reviendrai ultérieurement. Comme s’il ne pouvait se remettre de cette expérience vécue dans sa propre cure. C’est cette aspiration qui lui permet de tenir jour après jour cette position aussi incongrue qu’impossible de Lien Social, condition de l’opératoire de la cure.  

    2.  

  • Las, cette hypothèse extrême quant au désir du psychanalyste et sa genèse a peu de chance d’être vérifiée si on s’en tient à la conviction freudienne qu’un psychanalyste ne peut mener la cure de ses psychanalysants que là où sa propre cure là lui même mené. La probabilité pour qu’un psychanalyste en soit arrivé à cette régression fondatrice dans sa cure est faible. En effet, il faut se souvenir de la prudence de Lacan alertant sur les dangers de mener la régression trop loin. Cette prudence concernant les dangers de pousser la régression trop loin, laisse augurer que, même dans la didactique, ce retour à la Détresse du Vivre et à l’impasse de la subjectivisation, n’est pas advenue. Ou même si elles ont été atteintes qu’elles aient été scandées par le didacticien de manière opérante. Rien n’est moins sûre que ces conditions, que je répute nécessaires, soient avérées. A l’appui de cette dubitation on peut apporter la conviction, partagée par la majorité des psychanalystes, qu’une psychanalyse est interminable (et ce, pour des histoires de castration réellement impossible !). En fait la psychanalyse est interminable du fait même de l’occultation de cet incontournable. Nous avons vu antérieurement que à défaut de fin de psychanalyse il convenait d’en perpétuer l’interminable en passant du divan au fauteuil. Si tel est le cas, cela voudrait dire que la plupart des psychanalystes, puisque eux même n’ont pas terminé leur psychanalyse, s’engagent à tenir tout de même cette position. Ce qui incite à penser que leur pratique procède plus de la psychothérapie d’obédience freudo-lacanienne que véritablement de la psychanalyse. En tout cas dans les termes que je propose. Il ne s’agirait pas à proprement parler d’Acte psychanalytique. Pourtant, et malgré tout, dans certains cas il y a véritable Acte psychanalytique et fin de psychanalyse. 

    1.  

  • On peut alors s’interroger dans ces conditions pourquoi une psychanalyse, étant donné ce constat, peut être menée à bonne fin. En toute rigueur on pourrait affirmer que non. Or l’expérience prouve que malgré tout et comme aléatoirement cela est possible. La réponse à cette énigme doit pouvoir se trouver. Pour cela il faut prendre conscience que la révolution freudienne a deux aspects : la théorie de l’appareil psychique et la théorie de la cure. On considère que la théorie de la cure découle de la théorie de l’appareil psychique et de son fonctionnement. Cette croyance est fallacieuse. Le protocole de la cure n’a pas grand-chose à voir avec la théorie psychanalytique, quoique Freud n’ait pas arrêté de prétendre que sa théorie de l’appareil psychique lui était dictée par les enseignements de ses observations cliniques opérées dans ses cures. Les études de cas comme source de la théorie, s’accumulent dans l’œuvre de Freud : des études sur l’hystérie, où celle du Président Schreber… De fait, il n’en n’est rien. La praxis psychanalytique et son efficacité se trouve en discontinuité certaine avec la théorie que Freud ne cesse d’élaborer tout au long de sa vie. Il faut dire que l’efficacité de l’Acte psychanalytique ne doit que bien peu de chose à la théorie freudo-lacanienne. Elle doit tout à l’agencement empirique de son protocole : la règle fondamentale qui situe le processus psychanalytique du coté de la dimension langagière de l’appareil psychique, la régularité temporelle des séances qui permet le développement du temps logique, le dispositif divan-fauteuil qui acte ce qu’il en est de la mise en œuvre du Lien Social dans la cure. Toutes conditions qui, à ne pas être véritablement expérimentales au sens des sciences dures, comme nous l’avons vu, structurent ce qui permet d’accéder, même à l’insu, à ce qui fait le cœur de l’Acte psychanalytique, à savoir le destin du Sujet Inconscient.  

    1. Aussi, si nous devons absolument conserver quelque chose de la révolution freudienne, c’est bien, outre les concepts d’appareil psychique et ceux concernant la métapsychologie, le protocole de la cure. Il se trouve que l’ambition de mon travail d’élaboration consiste justement à mettre en concordance l’Acte et la théorie psychanalytique. Mais ceci est une autre histoire. Cependant, avant de l’aborder, peut-être faudrait-il revenir sur les conditions de consistance du désir du psychanalyste. 

 

 

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly    

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