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L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique — séminaire n°2 (23 janvier 2016)

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L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique — sémi­naire n°2 (23 jan­vier 2016)

L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique

Sémi­naire de Marc Lebailly

23 jan­vier 2016

  • Dans le sémi­naire inau­gu­ral j’en étais res­té d’abord au constat qu’il ne suf­fit pas de réfé­rer à un modèle de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique pour pou­voir déduire les fon­de­ments de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et d’en for­ma­li­ser une défi­ni­tion. C’est une condi­tion néces­saire, puisque cela per­met de sor­tir d’une concep­tion mytho­lo­gique, mais pas suf­fi­sante. J’ajoutais que pour entre­voir de quoi se consti­tue la spé­ci­fi­ci­té de l’Acte psy­cha­na­ly­tique et de l’Esprit dont il pro­cède, il était indis­pen­sable de poser une autre hypo­thèse que l’on pour­rait qua­li­fier de cli­nique ou d’étiologique. Hypo­thèse si forte qu’on doit la qua­li­fier de pos­tu­lat. En effet, quand j’avance que toutes affec­tions psy­chiques (Névrose, Psy­chose, Per­ver­sions, Troubles de la per­son­na­li­té) ont une étio­lo­gie com­mune endo­gène (et seule­ment endo­gène) repé­rée comme carence du pro­cès de sub­jec­ti­vi­sa­tion, je sais que cela peut appa­raître comme une pro­vo­ca­tion insen­sée ou incon­si­dé­rée. Pour­tant je per­siste : tous les troubles psy­chiques ren­voient iné­luc­ta­ble­ment à ce moment ini­tial de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique où émerge le Sujet. Dire que toute affec­tion psy­chique a pour ori­gine une défaillance com­mune et unique qui se situe dans cette phase archaïque de l’avènement du Sujet Incons­cient, bou­le­verse la vul­gate psy­cha­na­ly­tique quant à la consti­tu­tion des mala­dies psy­chique. Quand j’évoque un pos­tu­lat, je sup­pose qu’il puisse, à l’inverse d’un axiome, être démon­tré. Encore que cette éven­tua­li­té puisse paraitre incer­taine. En effet faire valoir ma propre expé­rience où il m’est arri­vé de mener à bonne fin la plu­part des cures que j’ai conduite jus­te­ment parce que dans ces cures il y a eu retour à ce moment ini­tial et ré-évo­ca­tion de la détresse ori­gi­naire, ne consti­tue pas une preuve. C’est sans doute un indice, mais pas un fait avé­ré. La cure, fut elle type, n’est pas véri­ta­ble­ment un dis­po­si­tif expé­ri­men­tal quoique les condi­tions de son agen­ce­ment puissent y faire croire. On doit admettre que, bien que cette occur­rence régres­sive paraisse repro­duc­tible dans toutes les cures qui ont abou­ti, cela ne consti­tue pas une démons­tra­tion fiable. D’abord parce que je suis seul à en avoir fait le constat. Même pen­ser que si d’autres psy­cha­na­lystes (à par­tir de la même hypo­thèse) arri­vaient au même constat concer­nant l’aboutissement favo­rable des cures qu’ils ont menées, cela ne serait sans doute pas rece­vable pour consi­dé­rer ce pos­tu­lat valide. La preuve par l’expérience cli­nique n’est donc pas suf­fi­sante. Ce qui est sans doute plus per­ti­nent c’est la ten­ta­tive que j’ai pro­duite avec cette « Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale » visant à démon­trer sur le plan théo­rique que l’on peut rendre compte de l’ensemble des mala­dies psy­chiques à par­tir de ce pos­tu­lat. Et que la cli­nique psy­cha­na­ly­tique se pré­sente dès lors comme un sys­tème de trans­for­ma­tion qui se déploie selon deux dimen­sions noso­gra­phiques : l’une dis­so­lu­tive, l’autre défen­sive. Je me suis essayé à démon­trer que si le Sujet Incons­cient ne s’avère pas dans sa sta­bi­li­té péremp­toire alors l’épreuve de déna­tu­ra­tion onto­phy­lo­gé­né­tique ne peut être sur­mon­tée et la détresse du vivre per­dure sous les ava­tars des angoisses. Alors les méca­nismes d’auto orga­ni­sa­tion épi­gé­né­tique au lieu d’assurer la struc­tu­ra­tion nor­male des phases ulté­rieures d’organisation pour abou­tir à l’état final de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, se dévoient et génèrent des for­ma­tions patho­lo­giques qui consti­tuent les dif­fé­rentes enti­tés noso­gra­phiques que les psy­chiatres ont empi­ri­que­ment réper­to­riés. Ces for­ma­tions patho­lo­giques se déploient pour ten­ter de pal­lier à cette carence ori­gi­nelle. Je consi­dère que cette hypo­thèse cli­nique (ou ce pos­tu­lat théo­rique) est essen­tiel pour faire appa­raitre ce qu’il en est de radi­cal dans l’Esprit de la Psy­cha­na­lyse. A admettre cette hypo­thèse, on peut consi­dé­rer que la fina­li­té de l’Acte consiste, à par­tir de ce retour au pro­cès de sub­jec­ti­vi­sa­tion, à per­mettre l’accès à la moda­li­té exis­ten­tielle du diver­tis­se­ment, sous l’égide du Moi Ima­gi­naire. Diver­tis­se­ment psy­chique débar­ras­sé à la fois des effets de cer­ti­tudes et de croyances anté­rieures. Mais l’avènement du diver­tis­se­ment n’est pas le résul­tat d’une ascèse ou même d’une iden­ti­fi­ca­tion à je ne sais quel maître dont les ori­peaux seraient ceux du psy­cha­na­lyste. Rien à voir avec ce qu’enseignent les écoles phi­lo­so­phiques d’Occident et d’Orient (stoï­cisme, hédo­nisme, boud­dhisme, taoïste…) ou les reli­gions dans leurs carac­tères monas­tiques. De fait, cet abou­tis­se­ment de la cure ne s’avère effec­ti­ve­ment que si la défaillance sub­jec­tive ini­tiale a été exhu­mée après la décons­truc­tion des méca­nismes de défenses patho­lo­giques, consti­tués essen­tiel­le­ment (mais pas seule­ment) par les enche­vê­tre­ments des construc­tions mytho­lo­giques occul­tées par les effets rhé­to­riques de refou­le­ment. Mytho­lo­gies cachées mais tou­jours agis­santes. Elles sup­pléent à l’impossibilité pour le Sujet Incons­cient d’assumer une véri­table pré­sence. Seule la réédi­tion de cet échec inau­gu­ral et la réac­ti­va­tion de la Détresse du Vivre dans l’espace de la Cure auto­ri­sées par la posi­tion de Lien Social tenu par un psy­cha­na­lyste, per­met la réini­tia­li­sa­tion des méca­nismes d’auto orga­ni­sa­tion. Sans réédi­tion réel­le­ment éprou­vée pas de réor­ga­ni­sa­tion pos­sible de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Il faut en effet cette reé­vo­ca­tion réelle, comme en son temps, de cette détresse inau­gu­rale. Moment où s’opère une « recon­nais­sance » de cet éprou­vé (en terme freu­dien on par­le­rait de remé­mo­ra­tion) pour enclen­cher son dépas­se­ment. Ce dépas­se­ment n’est pos­sible que parce que cette recon­nais­sance fait voler en éclat les mytho­lo­gies pré­ten­dues cau­sales qui narrent les trau­ma­tismes issus de sépa­ra­tions répu­tées impos­sibles consi­dé­rées comme sources d’angoisses irré­pres­sibles. Il y a alors mise en échec de l’automatisme de répé­ti­tion.  

  • A vrai dire on ne voit pas clai­re­ment en quoi ces carac­té­ris­tiques de la cure et de ses moda­li­tés d’effectuation per­mettent de dif­fé­ren­cier l’Acte psy­cha­na­ly­tique et son Esprit par rap­ports aux inten­tions huma­nistes des psy­chiatres et des psy­cho­thé­ra­peutes. Pour sai­sir cette dif­fé­rence il est néces­saire de faire un retour aux fon­de­ments de leur huma­nisme. D’une cer­taine manière, on peut consi­dé­rer que les moti­va­tions huma­nistes laïques sont sub­sti­tu­tives à celles qui déter­minent les reli­gions théistes. Des variantes en quelque sorte. On pour­rait dire que quoiqu’ayant l’apparence de la ratio­na­li­té maté­ria­liste, les doc­trines huma­nistes ont le culte de l’humanité ou plus pré­ci­sé­ment d’Homo sapiens. Toutes consi­dèrent que Homo sapiens pos­sède une nature unique (ce qui n’est pas faux… mais pas plus unique que d’autres espèces, elles mêmes uniques) qui le met à part dans l’ensemble des orga­nismes vivants. Mais ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de l’humanisme quel qu’il soit, c’est que cette nature unique qu’un natu­ra­liste ne contes­te­rait pas, est sacra­li­sée (ou idéa­li­sée). Pour un huma­niste quel que soit son obé­dience, la nature unique d’Homo sapiens est la chose la plus impor­tante puisqu’elle donne sens à notre pré­sence au monde et, par­tant, à tout ce qui se passe dans l’univers. L’humanisme fonde une sorte d’anthropocentrisme impli­cite (ou même expli­cite) radi­cal. Par­tant d’un fait avé­ré, l’humanisme se consti­tue comme une mytho­lo­gie où tout ce qui existe ne prend sens que par rap­port à notre espèce et à sa per­du­ra­tion. On le voit bien dans ce qui se passe aujourd’hui autour du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et des consé­quences qu’il entraine sur les condi­tions de vie des géné­ra­tions futures. Au-delà de l’attitude mil­lé­na­risme dra­ma­tique de cer­tains, on consi­dère ce phé­no­mène comme une des­truc­tion de la pla­nète. Or, bien évi­de­ment, il n’en n’est rien. Des varia­tions cli­ma­tiques extrêmes, la pla­nète en a subi de mul­tiples depuis que la terre est terre…Et des extinc­tions d’espèces vivantes, si elles dépendent plus ou moins des contions cli­ma­tiques, la pla­nète en a connu au moins cinq. La sixième, celle qui est en cours, est attri­buée à Homo sapiens (nous serions dans une période géo­lo­gique répu­tée anthro­po­cène). Ce qui veut bien dire qu’aux regards des cou­rants huma­nistes, Homo sapiens est au centre de l’univers. Car de fait, c’est notre espèce et non pas la pla­nète qui peut pâtir de ce double phé­no­mène. La pla­nète en a subi d’autres par le pas­sé et en subi­ra d’autres jusqu’à sa dis­pa­ri­tion. Le bien suprême s’incarne donc bien dans la per­du­ra­tion d’Homo sapiens. Les carac­té­ris­tiques du monde n’ont d’importance que tant que notre espèce en béné­fi­cie ou en est affec­tée. On peut donc dire que l’humanisme consiste dans un culte (irra­tion­nel) de l’humanité d’Homo sapiens. Reste que cette ten­dance à l’humanisme géné­rique, par­ta­gé par la majo­ri­té n’est pas un et indi­vi­sible. Il com­porte plu­sieurs variantes dont deux, dans nos socié­tés modernes sont domi­nantes : un huma­nisme cen­tré sur la sacra­li­sa­tion de l’individu et de la liber­té et un huma­nisme cen­tré sur le culte du col­lec­tif et de l’égalité. Ces deux cou­rants semblent prendre source au XVIIIème avec la mon­tée du ratio­na­lisme et du maté­ria­lisme. Ils se sub­sti­tuent (ou semblent se sub­sti­tuer), en occi­dent, à la croyance trans­cen­dan­tale en l’existence de dieu et en la nature sacrée de l’homme crée « comme à son image ».  

      • Pour les tenants de l’humanisme de la liber­té indi­vi­duelle la nature sacrée d’Homo sapiens réside dans chaque per­sonne. Il y aurait dans chaque humain une qua­li­té impres­crip­tible qu’il convient non seule­ment de res­pec­ter mais de pro­té­ger. Par­tant de ce mythème fon­da­teur, les prin­ci­paux prin­cipes de cet huma­nisme sont des­ti­nés à pro­té­ger cette pré­cieuse iden­ti­té indi­vi­duelle qui repré­sente à elle seule la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sacré. Il s’agit donc, concrè­te­ment de pro­té­ger la liber­té qui se trouve garante de l’intégrité de chaque indi­vi­dua­li­té. Au fond cette mytho­lo­gie débouche en poli­tique sur la défense des droits de l’homme et en éco­no­mie sur le capi­ta­lisme libé­rale de type anglo-saxon. On peut consi­dé­rer à ce jour que cet huma­nisme est majo­ri­taire en occi­dent. On retrouve dans cette mou­vance ce que j’ai poin­té de l’Esprit de la psy­chia­trie comme ayant pour mis­sion de faire recou­vrir la rai­son à ceux qui l’ont per­du pour réta­blir leur liber­té. De fait on voit mal com­ment on pour­rait fon­der autre­ment qu’arbitrairement ce prin­cipe de sacra­li­sa­tion de l’humain incar­né dans l’exigence de la liber­té sauf évi­de­ment à s’en remettre à la croyance en l’existence de dieu et au fait que l’homme est le résul­tat de sa toute puis­sance créa­trice. D’ailleurs bon nombre des adeptes de cet huma­nisme sont des croyants mono­théistes. A bon droit puisqu’ils croient en la nature sacrée de l’âme (immor­telle) dont dieu nous aurait doté. Seuls les humains sont âme et chair. Et la nature mer­veilleuse de cette âme fait que les humains sont eux aus­si sacra­li­sables. Si on ne se réfère pas à l’âme il est bien dif­fi­cile objec­ti­ve­ment de trou­ver un fon­de­ment ration­nel à cette sacra­li­sa­tion d’Homo sapiens. Aus­si la sanc­ti­fi­ca­tion laïque de la liber­té au nom d’une spé­ci­fi­ci­té inouïe des humains ne peut trou­ver aucune jus­ti­fi­ca­tion, aucun fon­de­ment autre que mytho­lo­gi­co- idéo­lo­gique. Encore que, si j’avais mau­vais esprit, ce qu’à dieu ne plaise je n’ai pas, je pour­rais dire que l’exploit de trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion à cette idéo­lo­gie revient peut-être à la psy­cha­na­lyse. Autre part et autre­ment, je l’ai déjà évo­qué. On peut en effet sug­gé­rer que la psy­cha­na­lyse freu­do-laca­nienne y a pour­voyé sous les espèces du Désir Incons­cient. Il faut dire qu’à une cer­taine époque on n’en avait plein la bouche du Désir Incons­cient ! Ce qu’il y aurait de sacra­li­sable chez l’humain c’est qu’il est mû dans son exis­tence par un Désir dont il ne peut être conscient et qui le déter­mine dans ses actions comme de l’extérieur à lui-même. Désir qui fait réap­pa­raitre de manière tra­ves­tie, der­rière cette sorte d’immanence de sa pré­sence, une trans­cen­dance cer­taine. Dans cette pers­pec­tive, on pour­rait dire que ce cou­rant de la psy­cha­na­lyse a réus­si là où les ratio­na­listes de tout poil ont échoué ! On pour­rait même dire que ce Désir Incons­cient sacré (graal des psy­cha­na­lystes) a rem­pla­cé très avan­ta­geu­se­ment l’âme des chré­tiens. Pour cer­tains psy­cha­na­lystes qui ont han­té l’Ecole freu­dienne de Paris, c’est indé­niable. Soit que le Désir se soit sub­sti­tué à l’âme, soit que le désir eut été une éma­na­tion de l’âme immor­telle ! Dans cette hypo­thèse le Désir est para­doxa­le­ment le fon­de­ment de la liber­té indi­vi­duelle de l’homme. Pour moi cette dérive est inac­cep­table. La psy­cha­na­lyse, l’Acte psy­cha­na­ly­tique n’émarge pas à l’idéologie de la liber­té ni au culte de l’individualisme même pré­ten­du­ment légi­ti­mé par le Désir Incons­cient.  

      • L’autre cou­rant huma­niste moderne que l’on pour­rait consi­dé­rer comme anta­go­niste du pre­mier, consiste à envi­sa­ger la nature de l’homme comme essen­tiel­le­ment col­lec­tive. Homo sapiens est un ani­mal social et son des­tin se joue col­lec­ti­ve­ment. Mais ce pré­sup­po­sé ne suf­fit pas à carac­té­ri­ser cet huma­nisme. Il sup­pose de plus et sur­tout l’égalité entre toutes les per­sonnes du col­lec­tif. Ce qui est sacra­li­sé par ce cou­rant de pen­sée ce n’est plus le carac­tère irré­mé­dia­ble­ment sin­gu­lier de chaque humain mais la sin­gu­la­ri­té de l’espèce Homo sapiens dans sa tota­li­té. Alors que l’humanisme libé­ral milite pour la liber­té de cha­cun vis-à-vis de tous les autres, l’humanisme du col­lec­tif prône l’égalité de tous les hommes. Aus­si l’inégalité est le pire blas­phème contre la sain­te­té du carac­tère col­lec­tif de l’humanité. En effet l’égalité est le seul moyen de garan­tir l’harmonie du col­lec­tif et de main­te­nir le col­lec­tif. C’est dire que toutes les autres qua­li­tés et com­por­te­ments sont péri­phé­riques et doivent se sou­mettre à ce prin­cipe d’égalitarisme. On voit que le prin­cipe éga­li­ta­riste est le moyen de sacra­li­sa­tion du col­lec­tif et par delà du col­lec­tif de l’espèce toute entière. Cette idéo­lo­gie de la pré­gnance du col­lec­tif sur l’individu trouve sa jus­ti­fi­ca­tion dans une concep­tion uto­pique de la nature des rela­tions qui doivent exis­ter entre les humains. On part du prin­cipe que tous les humains sont frères (ou pour le dire de manière plus neutre : des sem­blables) en tant que jus­te­ment ils sont tous des humains. Là encore on peut consi­dé­rer que cette concep­tion de la nature humaine est, elle aus­si, un rema­nie­ment de mythèmes chré­tiens. Ce rema­nie­ment joue sur deux aspects : d’abord que les hommes sont égaux entre eux pare qu’ils sont tous dotés d’une âme immor­telle et, ensuite, parce qu’au regard du christ tous les hommes sont frères. En poli­tique on trouve cette idéo­lo­gie à l’origine de toutes les formes de socia­lisme ou de col­lec­ti­visme. Sur le plan éco­no­mique, le mar­xisme incarne cet huma­nisme. En effet, il prône l’appropriation col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion et la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat pour abou­tir à l’âge d’or où tous les hommes seront enfin égaux. Dans les civi­li­sa­tions asia­tiques le confu­cia­nisme est une variante de cette idéo­lo­gie de la pré­gnance du col­lec­tif sur l’individu. Encore que l’égalitarisme n’est pas le fort de ce cou­rant civi­li­sa­tion­nel. Les socié­tés qui y sacri­fient sont for­te­ment hié­rar­chi­sées. C’est sans doute dans cette mou­vance qu’il fau­drait situer la mis­sion du psy­cho­thé­ra­peute : per­mettre à celui qui est exclu du fait de troubles psy­cho­lo­giques d’intégrer le col­lec­tif. Le bien suprême étant jus­te­ment de par­ti­ci­per à ce fonc­tion­ne­ment col­lec­tif. Ne pas être seul. Ce n’est sans doute pas au pre­mier chef l’objet de l’Acte psy­cha­na­ly­tique. 

        1. Tout ceci pour dire que l’Esprit de la psy­cha­na­lyse ne peut par­ti­ci­per d’aucune idéo­lo­gie parce que quelles qu’elles soient, elles ont pour ori­gine ce que la phi­lo­so­phie repère comme une essence. Un être de l’homme qui per­met de pro­mou­voir sa socia­li­té.  

  • Pour avan­cer dans la com­pré­hen­sion de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse, il faut reve­nir à ce qui fait le res­sort de la cure psy­cha­na­ly­tique et sur ce qui est en jeu à savoir non pas les tri­bu­la­tions du Moi mais la défaillance du Sujet comme cause des troubles psy­chiques. Dans cette pers­pec­tive on peut consi­dé­rer que la fina­li­té de la cure est d’établir la moda­li­té du diver­tis­se­ment qui signe la struc­tu­ra­tion ter­mi­nale de l’appareil psy­chique. Ce n’est effec­ti­ve­ment pas pour rien que j’ai choi­si le terme de diver­tis­se­ment pour iden­ti­fier le mode de pré­sence au monde de l’appareil psy­chique. Je m’en suis lon­gue­ment expli­qué pré­cé­dem­ment, je vais y reve­nir suc­cinc­te­ment. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il pro­vient de l’œuvre phi­lo­so­phique post­hume de Pas­cal, Les pen­sées. On sait qu’après sa conver­sion (expé­rience mys­tique après un acci­dent de car­rosse 1654) il se consacre à la réflexion reli­gieuse et phi­lo­so­phique. En par­ti­cu­lier reli­gieuse. On pour­rait dire qu’il se fait pro­sé­lyte ratio­na­liste de la foi. Il a, semble t-il, cela en com­mun avec Paul de Tarse (lui-même sai­si par la foi sur le che­min de Damas), de vou­loir pen­ser la foi de manière ration­nelle. Ce pro­sé­ly­tisme est tout à fait expli­cite quand il pro­pose son pari pour convaincre le mécréant de croire et de se conver­tir. Ce qui est en jeu dans ce pari, c’est la vie éter­nelle. Pour le dire vite, il s’agit de choi­sir entre « la foi et le diver­tis­se­ment mon­dain ». Sachant qu’opter pour la foi garan­tit la vie éter­nelle et que s’adonner au diver­tis­se­ment condamne à la déses­pé­rance. Evi­de­ment posé comme tel, le choix semble obli­gé. Pour être sau­vé il faut choi­sir la foi et se conver­tir. Mais ce pari n’est pas aus­si objec­tif et rigou­reux qu’il n’y parait. De fait, il n’y a pas de véri­table alter­na­tive car en deçà de cet énon­cé il y a un pré­sup­po­sé non expli­cite : c’est tout uni­ment que la vie éter­nelle est si ce n’est un fait avé­ré du moins une espé­rance par­ta­gée par tous. Or qui ne désir pas une vie après la vie n’est pas concer­né par ce pari. Un athée véri­table ne peut pas y sous­crire. Et quand bien même on serait croyant mais de reli­gion pro­tes­tante, ce pari n’a aucun sens parce que seule la grâce sauve et per­met la vie éter­nelle, sans que pour autant il y ait obli­ga­tion de croire. Mais cette apo­rie pas­ca­lienne n’est pas ce qui nous inté­resse ici. Ce qui est inté­res­sant c’est le dis­cré­dit que Pas­cal jette sur le diver­tis­se­ment. Car il ne faut pas croire que dans son voca­bu­laire le diver­tis­se­ment vise uni­que­ment les pra­tiques ludiques ou les plai­sirs variés que les socié­tés humaines ne manquent pas de fomen­ter. Sous ce concept, Pas­cal inclut toutes les acti­vi­tés humaines qui ne sont pas consa­crées à dieu. En par­ti­cu­lier les sciences et les tech­niques. Ce sont pout lui d’éminents diver­tis­se­ments. Il faut donc entendre diver­tis­se­ment dans son sens exten­sif de tout ce qui détourne l’homme du salut de son âme. Posi­tion para­doxale puisque Pas­cal était au pre­mier chef un scien­ti­fique émé­rite tant en phy­sique qu’en mathé­ma­tiques. Mais il n’empêche que son illu­mi­na­tion lui fait choi­sir la foi qui garan­tit une essence sur­na­tu­relle de l’homme plu­tôt que la pen­sée scien­ti­fique. Dans les termes qui sont les miens, cette allé­geance à la croyance et ce renon­ce­ment à la pen­sée scien­ti­fique consti­tuent une régres­sion à une moda­li­té de fonc­tion­ne­ment psy­chique qui fait la part belle à la pen­sée sau­vage ou (mytho­lo­gique) au détri­ment de la pen­sée pro­duc­tive. Il faut donc croire que l’être sacré de l’homme en son sta­tut onto­lo­gique valait bien cette régres­sion. Ce fai­sant il condamne Homo sapiens à demeu­rer alié­né à un état archaïque de la réa­li­té psy­chique et de son fonc­tion­ne­ment. 

  • Cette ques­tion de l’être reste à tra­vers l’ensemble de l’histoire de la phi­lo­so­phie. Mais le XXème Siècle voit appa­raitre une nou­velle pro­blé­ma­tique de la ques­tion de l’être avec Nietzche, Hei­deg­ger et aus­si Sartre. En par­ti­cu­lier Hei­deg­ger qui a pour pro­jet phi­lo­so­phique de sor­tir l’ontologie de la théo­lo­gie reli­gieuse (dont il accuse le judaïsme d’avoir été théo­lo­gi­que­ment le pre­mier à dévoyer la ques­tion de l’être. D’où sa réfé­rence et son retour à la phi­lo­so­phie grecque en par­ti­cu­lier pré­so­cra­tique). Il s’agirait de fon­der l’être hors la réfé­rence à dieu. Encore qu’aujourd’hui je ne sache pas dire si cette ten­ta­tive avait pour but ultime la « désa­cra­li­sa­tion » de l’humain. J’avais ten­té anté­rieu­re­ment, dans « Et si la psy­cha­na­lyse était à nou­veau une mytho­lo­gie » de mon­trer en quoi ce pro­jet pou­vait tou­jours concer­ner les psy­cha­na­lystes (après Lacan) dans notre ten­ta­tive d’établir une théo­rie du Sujet. Je me disais que le Dasein, qu’on tra­duit par « être là » pou­vait orien­ter une réflexion épis­té­mo­lo­gique de cette ques­tion du Sujet. Bien qu’à l’époque je n’étais pas par­ti de « Etre et temps » mais d’un ouvrage plus tar­dif « Qu’appelle-t-on pen­ser ? ». Il faut dire que ce qui ser­vait de fil rouge à ma réflexion, c’était l’énigme du « pen­ser » comme opé­ra­teur et géné­ra­teur de la conscience. De fait en, en sous jacence, ce qui était en ques­tion c’était la ques­tion de l’intentionnalité psy­chique. Du Désir comme on dit quand on est psy­cha­na­lyste. 

    1. Ce qui m’avait inté­res­sé plus par­ti­cu­liè­re­ment dans « Etre et temps » où appa­rait ce concept, c’est que Hei­deg­ger sem­blait par­tir de l’intention de don­ner un sta­tut au Sujet autre que celui que Des­cartes anté­cé­dem­ment lui avait don­né avec son cogi­to. Il réfute ce cogi­to au pré­texte que dans sa manière de pro­cé­der Des­cartes aurait explo­ré le « cogi­to », le « je pense » et non pas la nature de « l’être » — « je suis ». Autre­ment dit Des­cartes aurait pré­sup­po­sé (pos­tu­lé) l’Etre de l’homme puisqu’aussi bien il affirme que « le sujet en son être est une chose pen­sante ». Et encore, « Je suis une chose pen­sante ». Il y aurait chez Des­cartes le même genre d’aporie que celui qui enta­chait le pari de Pas­cal (qui pos­tule la réa­li­té de la vie éter­nelle). Des­cartes, en bon chré­tien, pos­tule un être, une essence, qui ne peut être que d’origine divine (sacrée donc). De fait on s’aperçoit assez vite que pour trai­ter de la nature du Sujet, Hei­deg­ger, en appel à l’Etre, au sens de l’Etre, dont s’origine le sujet. Si le Sujet est en dehors de la pen­sée d’être (Lacan y avait enten­du « là où je suis je ne pense pas ; là où je pense je ne suis pas ») il faut trou­ver un autre fon­de­ment, hors l’immanence divine, pour fon­der cette intui­tion d’être. L’ambition étant de débar­ras­ser l’ontologie de la conta­mi­na­tion méta­phy­sique, sans tom­ber dans ce qu’il nomme « le fatras anthro­po­lo­gique ou psy­cho­lo­gique ». Pour anti­ci­per je peux dire que, pour moi, c’est bien à par­tir d’une réflexion anthro­po­lo­gique, que l’on peut résoudre la ques­tion non pas de l’Etre mais celle du Sujet comme stricte ins­tance psy­chique (autre­ment dire hors imma­nence, hors trans­cen­dance). En tout cas c’est autour de cette ques­tion de fond : ce sta­tut de l’être à par­tir de cet éprou­vé d’être, que se trame « Etre et Temps ». Com­ment pas­ser de l’expérience sub­jec­tive d’être à une théo­rie de l’Etre qui fon­de­rait le Sujet ? Ce qui fait la force de cette réflexion, c’est que Hei­deg­ger affirme qu’il n’y a aucune cau­sa­li­té anté­cé­dente qui déter­mine cet « Etre là » attes­tant d’une sub­jec­ti­vi­té. Cette sin­gu­la­ri­té « d’Etre là » n’a aucun autre fon­de­ment que cette pro­pen­sion de l’esprit humain à l’éprouver comme tel. Hei­deg­ger affirme que cet Etre là s’avère « sans abri dans l’errance, le vide, et sans cause ». Le vide et l’errance sans cause pour­rait être consi­dé­ré une variante concep­tuelle de la « Détresse du Vivre » freu­dienne qui débouche sur cet éprou­vé réel de « mort psy­chique » dont j’ai rele­vé le para­doxe d’être conco­mi­tante à l’avènement de l’instance sub­jec­tive elle même. Car dans le même temps où elle émerge, s’éprouve « psy­chi­que­ment » la menace de sa dis­pa­ri­tion. Sans doute cette énigme peut se résoudre si on s’avise qu’il y aurait un déca­lage entre l’apparition sub­jec­tive et l’émergence d’une inten­tion­na­li­té psy­chique qui en sou­tient la pré­sence obs­ti­née. L’éprouvé sub­jec­tif pré­cède la pos­si­bi­li­té éco­no­mique de son exis­tence.  

    2. Pour en reve­nir à cet « Etre là » phi­lo­so­phique, à ce Dasein, Hei­deg­ger, à la suite de son maître Hus­serl, tente d’en appro­cher le « sens » à par­tir d’une phé­no­mé­no­lo­gie qua­li­fiée par lui « d’herméneutique » : remon­ter à l’essence de cet être là sub­jec­tif à par­tir des inten­tion­na­li­tés « exis­ten­tielles » qui le déter­minent. C’est à tra­vers les moda­li­tés d‘être au monde (les étants) que pour­rait se dévoi­ler le sens de l’être : Essen­tiel­le­ment « être vers la mort » ; « être jeté et livré à lui-même dans son ad-venir ». Cer­tains auteurs consi­dé­raient que Hei­deg­ger aurait par­tiel­le­ment échoué, en tout cas dans son ambi­tion de décou­vrir le sens de l’être, à refon­der une onto­lo­gie phé­no­mé­no­lo­gique. Par exemple Mar­lène Zara­der consi­dère qu’il n’aurait pas réus­si à démon­trer sa thèse. Elle écrit « Il avait choi­si d’analyser l’existence de l’homme (heu­ris­tique) pour y trou­ver ce que Etre veut dire ; il a bien ana­ly­sé, de manière magis­trale, l’existence de l’homme, il n’a pas pu à par­tir de là, fran­chir le pas qui devait le conduire à l’être. On peut donc consi­dé­rer que le pro­jet d’Heidegger n’a pas abou­ti, que Sein un Zeit s’est sol­dé par un échec ». De fait il n’a jamais écrit la troi­sième sec­tion de son pro­jet. Il n’est pas sûr que Hei­deg­ger n’ait pas été conscient de cette impos­si­bi­li­té. Et peut être faut-il entendre : « L’essence du Dasein réside dans son exis­tence même ». . Comme une manière alam­bi­quée de recon­naitre que l’essence de l’être se résout à exis­ter. Il y a là comme un renon­ce­ment à son pro­jet ini­tial qui était de don­ner un sta­tut ontique au sujet au tra­vers du sens de l’être.  

  • C’est sans doute à par­tir de cette affir­ma­tion hei­deg­gé­rienne que Sartre est par­ti pour affir­mer que « l’existence pré­cède l’essence » dans « L’être et le néant ». Ce serait le fait d’exister réduit aux phé­no­mènes psy­cho sociaux qui révè­le­rait cette « essence » impro­bable. Avec une pré­ci­sion notable : on ne sait pas si chez Sartre cette essence est essence de l’être, comme chez Hei­deg­ger, ou sim­ple­ment l’essence de la pré­sence au monde. J’aurais ten­dance à pen­ser que chez Sartre ni la ques­tion de l’être ni même celle du Sujet n’est un enjeu pour son pro­jet phi­lo­so­phique. A mon sens il s’agit d’une phé­no­mé­no­lo­gie exis­ten­tielle moïque sen­si­ble­ment dégra­dée par rap­port même à celle de Hus­serl, et infi­ni­ment moins puis­sante que celle heu­ris­tique d’Heidegger. Je l’apparente à une manière de phi­lo­so­phie psy­cho-sociale puisque sa thèse consiste à consi­dé­rer que chaque indi­vi­du sur­git au monde sans but ni valeur pré­dé­ter­mi­nées pris dans un mou­ve­ment d’existence (ce qui n’est pas faux). Il se défi­nit par ses actes, dont Sartre sup­pose qu’il est plei­ne­ment res­pon­sable au pré­texte que cette indé­ter­mi­na­tion sans fina­li­té et sans valeur consti­tu­tives de l’humaine condi­tion le condamne à la liber­té. Actes qui le façonnent et modi­fient en per­ma­nence son essence (sa manière d’être au monde). Ce qui implique qu’il n’y a pas d’essence authen­tique parce qu’elle varie au gré d’expériences exis­ten­tielles. Il en conclu que ce n’est qu’à sa mort que son essence se fige. Manière sim­pliste de reprendre « l’être vers la mort » que déve­loppe Hei­deg­ger. Si on vou­lait se convaincre de ce sim­plisme il suf­fit de lire « La nau­sée » ou « L’enfance d’un chef ». Nul besoin de lire « L’être et le néant ». D’ailleurs dans « L’enfance d’un chef » appa­rait un élé­ment com­plé­men­taire : nos actes se consti­tuent en « étants » que pour autant qu’ils sont vali­dés par l’autre. Dans cette nou­velle, en effet, le héros, qui comme « L’étranger » (de Camus), peine à se défi­nir, jusqu’au moment où il éprouve un sen­ti­ment anti­sé­mite qui le sin­gu­la­ri­se­ra. Mais cette sin­gu­la­ri­té ne devien­dra effec­tive que pour autant que les autres le recon­naissent comme tel. Sans cette accré­di­ta­tion, l’indécision per­du­re­rait. On retrouve encore plus affir­mer cette concep­tion de l’émergence de la sin­gu­la­ri­té indi­vi­duelle chez Levi­nas : C’est le désir de l’autre qui fait de nous ce que nous sommes. On retrouve aus­si cette idée rema­niée chez Lacan : « Le désir de l’homme c’est le désir de l’autre » où l’Autre est l’Instance psy­chique fon­da­trice et non pas le petit autre. Un peu abrup­te­ment, il m’est arri­vé de stig­ma­ti­ser ces pseu­dos concep­tua­li­sa­tions comme hys­té­roïdes. Sans doute est-ce un peu exces­sif. 

  • On pour­rait se deman­der quelle per­ti­nence il y a à évo­quer cari­ca­tu­ra­le­ment ces quelques posi­tions phi­lo­so­phiques modernes. Il ne faut pas sous esti­mer les influences que ce contexte intel­lec­tuel peuvent avoir sur les éla­bo­ra­tions psy­cha­na­ly­tiques. Elles sont indé­niables chez Freud et chez Lacan. Quoique nous en vou­lions et quoique nous soyons igno­rants des doc­trines phi­lo­so­phiques, elles ne manquent pas de conta­mi­ner nos éla­bo­ra­tions. Les vul­gates qui imprègnent le corps social nous atteignent et orientent nos conte­nus. Il arrive même que leurs éla­bo­ra­tions d’une extrême com­plexi­té éso­té­rique fassent figure d’idéal pour cer­tains d’entres nous. Il faut dire qu’il y a encore cin­quante, soixante ans, la psy­cha­na­lyse à l’université émar­geait aux études de lettres. Il serait peut-être temps de s’en déprendre. En tout cas c’est une condi­tion pour que la psy­cha­na­lyse accède à ce qui était le vœu de Freud à une véri­table « laï­ci­té » enten­du comme le renon­ce­ment à la sacra­li­té de l’homme (sacra­li­té qui se cache même dans le concept phi­lo­so­phique d’être). Laï­ci­té qui est la condi­tion pour consti­tuer le cor­pus d’une science humaine. C’est donc bien dans l’intention de s’en déprendre que j’y fais expli­ci­te­ment réfé­rence. Pour être tout à fait clair et sans pro­vo­ca­tion, je dénie à la phi­lo­so­phie la capa­ci­té et la légi­ti­mi­té à pen­ser les moda­li­tés de fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Les concepts et les modes de construc­tion et d’élaboration phi­lo­so­phiques sont inaptes à pro­po­ser une expli­ca­tion « objec­tive » de la genèse, de l’organisation et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique d’Homo sapiens. Pour sédui­sante qu’elle soit, la phé­no­mé­no­lo­gie onto­lo­gi­co-her­mé­neu­tique d’Heidegger, ne dit rien, et n’apporte rien, sur la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes psy­chiques. Pour la simple rai­son que toute phi­lo­so­phie quelle qu’elle soit a pour visée de trou­ver un « pour­quoi » de l’existence humaine. Même si elle part des pré­sup­po­sés hei­deg­gé­riens « nihi­listes » qui consistent à poser l’existence comme étant à l’origine hors sens et sans fina­li­té. C’est sans doute un pro­grès que de dis­so­cier la réflexion phi­lo­so­phique de ses adhé­rences méta­phy­siques. Mais tout uni­ment, nous autres psy­cha­na­lystes nous n’avons rien à attendre de la phi­lo­so­phie. Pas plus que de la reli­gion, pas plus que des sciences bio­lo­giques ou cog­ni­tives. A la phi­lo­so­phie on peut seule­ment concé­der qu’elle est, elle aus­si, un exer­cice intel­lec­tuel de pur diver­tis­se­ment. Je disais dans l’introduction de cette « Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale » que la phi­lo­so­phie et la psy­cha­na­lyse n’avaient aucun point d’intersection et j’y soup­çon­nais Lacan de vou­loir, avec la théo­rie du Sujet, faire connexion entre le dis­cours psy­cha­na­ly­tique et le dis­cours phi­lo­so­phique. Pas­ser l’asymptote. Je fai­sais même l’hypothèse que de psy­cha­na­lyste il s’était conver­ti à la phi­lo­so­phie.  

  • En affir­mant cette dicho­to­mie, je ne néglige pas pour autant l’apport que la fré­quen­ta­tion des phi­lo­sophes, même en néo­phyte, a pu m’apporter dans mes réflexions psy­cha­na­ly­tiques. Cer­taines de leurs pré­oc­cu­pa­tions s’avèrent du res­sort de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique et ne manquent pas d’interpeller. Ici la ques­tion du Sujet. Mais au fond tout se passe comme si les phi­lo­sophes évoquent quelques pré­oc­cu­pa­tions qui semblent nous être com­munes, il ne s’agit que d’un écho trom­peur. Et si inci­dem­ment il s’agit d’une pro­blé­ma­tique qui concerne réel­le­ment notre champ, ils l’abordent de manière méta­pho­rique avec le cor­pus de concepts qui sont les leurs. Et comme inci­dem­ment. Au fond leurs intui­tions du coté de la réa­li­té psy­chique sont de même nature que celles des poètes pour leur propre éla­bo­ra­tion. Sou­ve­nez-vous de cette ful­gu­rance d’Hölderlin et de son « nous sommes des monstres pri­vé de sens » qu’Heidegger reprend dans « Qu’appelle-t-on pen­ser ? » et avant dans « Etre et temps ». de la même manière quand Hei­deg­ger cri­tique la concep­tion car­té­sienne du Sujet et de l’objet, cela ne manque pas de m’interpeller et de confor­ter ma concep­tion du Désir Incons­cient comme an-objec­tal dont se sou­tient le Sujet Incons­cient dans sa moda­li­té d’exister. Reste que si on veut jus­te­ment com­prendre quelque chose à la nature du Sujet, il faut lui dénier toute fonc­tion d’être. Chez homo sapiens l’existence ne pré­cède pas l’essence comme l’énonce Sartre. Il n’y a pas d’être au sens d’une essence inef­fable. Seule­ment un Sujet Incons­cient qui s’avère comme pivot d’une pré­sence au monde ; comme un éprou­vé d’existence psy­chique. 

  • Cette conclu­sion péremp­toire qui clôt cette longue digres­sion me per­met de reve­nir à ce à par­tir de quoi on peut iden­ti­fier et énon­cer ce qu’il en est de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse. Au début de ce sémi­naire, je rap­pe­lais que la cure avait pour objec­tif à l’échec endo­gène du pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion, de conduire la régres­sion jusqu’à la réac­ti­va­tion de la Détresse du Vivre qui atteste de l’impasse dans laquelle se trouve l‘émergence du Sujet. C’est à par­tir de cette reé­vo­ca­tion et de son sur­pas­se­ment que la cure peut être conduite à bonne fin. Sur­pas­se­ment ren­du pos­sible par les moda­li­tés, que l’on pour­rait qua­li­fier de tech­niques, grâce au pro­to­cole psy­cha­na­ly­tique, c’est à ce cadre qui per­met de res­tau­rer dans son carac­tère péremp­toire la fonc­tion sub­jec­tive incons­ciente. Mais cette res­tau­ra­tion du Sujet Incons­cient, qui assure le conti­nua­to osti­na­to de son inten­tion­na­li­té exis­ten­tielle, doit être consi­dé­rée comme le début de la fin de la psy­cha­na­lyse. Ce n’est en aucun cas la fin elle-même. Elle est la condi­tion néces­saire pour que la psy­cha­na­lyse puisse être conduite à bonne fin. Cette res­tau­ra­tion consiste à trans­for­mer la rémi­nis­cence de la Détresse du Vivre sous les espèces d’éprouvé d’angoisse que les mytho­lo­gies patho­gènes manquent à éva­cuer, en remé­mo­ra­tion jusqu’alors impos­sible du fait que son avè­ne­ment est anté­rieur à la pos­si­bi­li­té du dire. Il s’avère « voca­lique incons­cient » et non pas « lin­guis­tique conscient ». Sans doute le dépas­se­ment de l’impasse dans laquelle s’est trou­vée le Sujet passe, jus­te­ment, par une manière de mytho­lo­gi­sa­tion « néces­saire » de cette émer­gence ini­tiale. De phé­no­mène inin­tel­li­gible « trau­ma­tique », elle s’avère alors comme expé­rience fon­da­trice de pré­sence au monde où le Sujet se maté­ria­lise comme effet de signi­fiants qui le sub­stan­ti­fie. Hors du temps et de l’espace. 

  • En tout état de cause, cette remé­mo­ra­tion qui n’est pas, comme on a pu le dire, « tra­ver­sée du fan­tasme », per­met le réen­clan­che­ment et l’activation de la capa­ci­té à l’auto orga­ni­sa­tion. Et la fin de la psy­cha­na­lyse se signe par la mise en place de la struc­tu­ra­tion sym­bo­li­co-ima­gi­naire moïque dont le moment de conclure consiste dans l’instauration du diver­tis­se­ment comme moda­li­té ter­mi­nale de rap­port au monde. A ce moment donc s’intègre une triple inten­tion­na­li­té : biologique/​silencieuse ; subjective/​inconsciente ; moïque/​préconsciente – consciente. Trois inten­tion­na­li­tés vec­to­ri­sées par trois moda­li­tés tem­po­relles spé­ci­fiques. Trois moda­li­tés tem­po­relles inté­grées et apai­sées qui se dia­lec­tisent au moment de l’avènement du diver­tis­se­ment. Où, en effet, au temps, sub­jec­tif, tou­jours pré­sent main­te­nant se super­pose la durée chro­no­lo­gique moïque sans que cette der­nière soit sous l’emprise des affres du pas­sé et des menaces de l’avenir ou même de celles chro­no­bio­lo­giques du vieillis­se­ment et de la mort. Manière de récon­ci­lier deux grandes figures de la phi­lo­so­phie pré­so­cra­tiques : Par­mé­nide d’une part qui affirme l’immobilité du temps, celui de la fonc­tion sub­jec­tive ; et Héra­clite, d’autre part, pour qui le temps est en per­pé­tuel mou­ve­ment, celui de la fonc­tion moïque. Dans la pers­pec­tive de l’appareil psy­chique ces deux moda­li­tés tem­po­relles sont vraies et indis­so­ciables. Pas l’une sans l’autre. Sur la ques­tion du temps dans la psy­cha­na­lyse, et pour être com­plet, il fau­drait ajou­ter le temps spé­ci­fique de l’auto orga­ni­sa­tion psy­chique qui ne res­sort ni de l’une ni de l’autre de ces deux moda­li­tés et qui d’une cer­taine manière émarge aux deux à la fois. Il est repé­ré par Lacan sous le concept du Temps Logique. Le temps logique cor­res­pond à la manière par laquelle l’appareil psy­chique intègre les infor­ma­tions, trai­tées lan­ga­giè­re­ment, néces­saire à trans­for­mer ses capa­ci­tés adap­ta­tives : ins­tant de voir, temps pour com­prendre et moment de conclure. De fait ce temps logique qui scande la cure dans sa durée, fait le lien entre le temps sus­pen­du (immo­bile) du Sujet Incons­cient (du Désir) et le temps chro­no­lo­gique socia­li­sant dans lequel les envies moïques s’inscrivent. Cette tem­po­ra­li­té ter­naire est à l’œuvre dans la cure tant dans la phase « décons­truc­tive » que dans celle de « réor­ga­ni­sa­tion » des struc­tures méta­psy­cho­lo­giques psy­chiques.  

    1. Ce qui signe la fin de l’analyse, c’est le moment où le diver­tis­se­ment traite les envies moïque débar­ras­sées de leur carac­tère de néces­si­tés lit­té­ra­le­ment vitales aux­quelles les pro­pen­sions à la croyance les assi­gnaient. Elles ne sont plus que pré­texte à cet exer­cice « déta­ché » de pré­sence au monde. Elles s’avèrent alors contin­gentes sans rime ni rai­son autre que de par­ti­ci­per à l’existence.  

  • On voit bien où je veux en venir. L’Esprit de la psy­cha­na­lyse se trouve dans cette concep­tion par­ti­cu­lière de son objet et de sa praxis, une spé­ci­fi­ci­té qui s’oppose à celui de la psy­chia­trie et de la psy­cho­thé­ra­pie et même de la phi­lo­so­phie, fut elle exis­ten­tielle. Il est à nul autre com­pa­rable. Sa visée ne concerne ni la recherche du sens de l’être de l’humain ni la pro­mo­tion d’une qua­li­té inalié­nable et spé­ci­fique sous les espèces de la liber­té inalié­nable éri­gée en qua­li­té sacra­li­sée sorte de synec­dote qui conno­te­rait la radi­cale dif­fé­rence de la nature humaine dans le monde des vivants, ni de la valo­ri­sa­tion de l’intégration dans le col­lec­tif de per­sonnes qui en seraient exclues en tant que l’harmonie rela­tion­nelle (fami­liale, amou­reuse, sociale, pro­fes­sion­nelle) serait le bien suprême et mène­rait au bon­heur.  

    1. L’Esprit de la psy­cha­na­lyse s’inspire d’un inté­rêt théo­rique exclu­sif pour l’avènement de l’appareil psy­chique, de sa struc­tu­ra­tion, de son fonc­tion­ne­ment et de ses dys­fonc­tion­ne­ments. Pour le dire autre­ment, l’Esprit de la psy­cha­na­lyse se consti­tue sur les condi­tions d’apparition et de struc­tu­ra­tion onto­phy­lo­gé­né­tique de l’appareil psy­chique ; sur le com­ment il s’initie. Il néces­site une approche phé­no­mé­no­lo­gique struc­tu­rale. Il situe la théo­rie de la psy­cha­na­lyse dans le champ des sciences humaines dont le pos­tu­lat consiste à consi­dé­rer que la spé­ci­fi­ci­té de Homo sapiens résulte d’une der­nière muta­tion géné­tique, adve­nue il y a 70.000 ans qui, sans modi­fier radi­ca­le­ment ses carac­té­ris­tiques d’hominine 

déter­mine l’apparition de l’aptitude sin­gu­lière au lan­gage arti­cu­lé. Appa­ri­tion du lan­gage arti­cu­lé contem­po­raine de la perte irré­mé­diable des facul­tés ins­tinc­tuelles adap­ta­tives, perte consi­dé­rée comme déna­tu­ra­tion, et à l’apparition néces­saire et sub­sti­tu­tive de l’appareil psy­chique. Il se situe donc, cet Esprit, hors toute idéo­lo­gie idéa­li­sante et sacra­li­sante ; il prend sa consis­tance d’inscrire la théo­rie psy­cha­na­ly­tique du coté de la modé­li­sa­tion per­met­tant de rendre compte des phé­no­mènes que trame la réa­li­té psy­chique.

  • Par­tant l’Acte psy­cha­na­ly­tique, per­pé­tré dans la cure, se dif­fé­ren­cie (ou s’oppose) au trai­te­ment psy­chia­trique comme de l’aide psy­cho­thé­ra­peu­tique. On pour­rait dire d’abord que la spé­ci­fi­ci­té de cet acte ne concerne pas au pre­mier chef l’objectif de résoudre les tri­bu­la­tions exis­ten­tielles moïques qui obnu­bilent l’existence de nos psy­cha­na­ly­sants. La cure psy­cha­na­ly­tique n’a pas pour objec­tif pre­mier d’être une pra­tique de réso­lu­tion des conflits psy­cho­lo­giques ou rela­tion­nels d’origine intra psy­chique ou extra psy­chique. Ces pro­blé­ma­tiques nous sont adres­sées et se pré­sentent sous la forme de mytho­lo­gies dont les agen­ce­ments et les intri­ca­tions inex­tri­cables attestent d’un défaut de la mise en place de la fonc­tion sub­jec­tive ori­gi­nelle. Cette pro­li­fé­ra­tion et ces intri­ca­tions consti­tuent des ten­ta­tives infruc­tueuses de pal­lier à cette carence sub­jec­tive. Il faut réduire cette mons­tra­tion à un sys­tème d’indices qui ren­voient aux dys­fonc­tion­ne­ments de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Les péri­pé­ties exis­ten­tielles et les mytho­lo­gies qu’ils expriment, quoiqu’elles inter­fèrent, n’intéressent pas en soi le psy­cha­na­lyste. Affir­ma­tion qui n’a rien d’anodin puisqu’elle déter­mine ce qu’il en est dans l’Acte de la posi­tion du psy­cha­na­lyste. Posi­tion qui n’est pas seule­ment de simple neu­tra­li­té mais d’indifférence enga­gée. Indif­fé­rence enga­gée qui actua­lise le Lien Social. C’est déjà affir­mer que l’objet de l’Acte psy­cha­na­ly­tique n’est pas les errances de la fonc­tion moïque consciente mais bien la défaillance sub­jec­tive incons­ciente. Le cœur de la pro­blé­ma­tique de l’Acte psy­cha­na­ly­tique est le retour et la res­tau­ra­tion dans la cure à ce moment cru­cial d’émergence de la fonc­tion sub­jec­tive dont l’effet est res­té en souf­france. souf­france qui se mani­feste dans la Détresse du Vivre. Cet objec­tif implique que la cure se déroule sui­vant un double mou­ve­ment. D’abord de décons­truc­tion de mytho­lo­gies patho­gènes géné­ra­trices de symp­tômes de telle sorte de per­mettre la régres­sion psy­chique jusqu’à ce moment de Détresse du Vivre qui atteste de l‘impasse sub­jec­tive ; puis, à par­tir de cette carence ori­gi­nelle cause de l’impossibilité d’existence, qui consti­tue un retour aux condi­tions épi­gé­né­tiques de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. C’est à la phase ter­mi­nale de réor­ga­ni­sa­tion que l’on pour­rait consi­dé­rer que la cure se pré­sente comme condi­tion de recon­duc­tion du pro­ces­sus onto­phy­lo­gé­né­tique de consti­tu­tion de l’appareil psy­chique. C’est en cela que l’on peut affir­mer que la gué­ri­son advient de sur­croit. De fait on, pour­rait m’objecter, sans doute à rai­son, que la réfé­rence à ce pro­ces­sus onto­phy­lo­gé­né­tique sacri­fie encore, au moins séman­ti­que­ment, à la phi­lo­so­phie méta­phy­sique. Car bien évi­de­ment il ne s’agit pas dans la cure de l’émergence de l’être. Comme quoi il est bien dif­fi­cile de rompre tota­le­ment avec l’influence de la phi­lo­so­phie. J’aurais du faire réfé­rence à un pro­ces­sus sub­jec­ti­vo-phy­lo­gé­né­tique pour signi­fier que chaque homme dans son enfance nour­ris­so­nière est contraint à répé­ter l’émergence du Sujet qui le vec­to­rise exis­ten­tiel­le­ment. Cette dif­fi­cul­té qui pour­rait appa­raitre comme pure­ment lexi­co­gra­phique cache sans doute un atta­che­ment à ce qu’on pour­rait appe­ler une voca­tion huma­niste de la psy­cha­na­lyse quoiqu’en ayant lar­ge­ment décons­truit les fon­da­men­taux idéo­lo­giques. Je n’en dis­con­viens pas. Mais, si la psy­cha­na­lyse émarge à un cer­tain huma­nisme il ne s’agit pas d’une ten­ta­tive de sacra­li­sa­tion de l’humaine condi­tion. La psy­cha­na­lyse struc­tu­rale n’émarge pas à une idéo­lo­gie éthique ou mora­li­sante. Son huma­nisme se borne à témoi­gner de l’existence comme essen­tiel­le­ment (si vous m’autorisez ce terme) sub­jec­tive. Fon­dée sur le Sujet Incons­cient qui atteste de l’existence psy­chique. Manière très indi­recte de renouer avec l’importance que Freud attri­bue à l’Inconscient mais dans une autre accep­tion. On pour­rait tout à fait avan­cer, après Freud et après Lacan, que ce qui fait cou­pure épis­té­mo­lo­gique dans l’appréhension de la réa­li­té humaine, c’est bien le Sujet Incons­cient comme fon­de­ment de l’existence humaine. 

  • Ceci étant rap­pe­lé, il faut bien s’interroger ce sur pour­quoi un psy­cha­na­ly­sant en fin d’analyse se des­tine à prendre posi­tion de psy­cha­na­lyste et a, à son tour, conduire une cure pour d’autres per­sonnes en souf­france. Sans doute peut on faire l’hypothèse que ce qui motive à assu­mer cet Acte se situe­rait du coté de l’avènement et de la struc­tu­ra­tion du Sujet. Cette hypo­thèse s’inscrirait en tout cas en faux contre une concep­tion qui a eu autre­fois cours dans un cou­rant de l’Ecole Freu­dienne. Cela consis­tait à sou­te­nir que puisque la cure psy­cha­na­ly­tique s’avérait sans fin, alors la seule issue pos­sible pour tout psy­cha­na­ly­sant était de deve­nir à son tour psy­cha­na­lyste. C’est-à-dire, au fond, de la pour­suivre en tro­quant la fonc­tion her­mé­neu­tique du psy­cha­na­ly­sant pour celle théo­rique du psy­cha­na­lyste. Chaine alors infi­nie qui auto­rise la per­du­ra­tion de la pas­sion exé­gé­tique tou­jours recom­men­cée dépla­cée des arcanes de ses propres pro­blé­ma­tiques mytho­lo­giques à celles des textes sacrés répu­tés fon­da­men­taux. Faire le petit Œdipe infi­ni­ment.  

    1. A contra­rio je sou­tiens que pour qu’il y ait pas­sage du psy­cha­na­ly­sant au psy­cha­na­lyste, il faut qu’il y ait fin de la psy­cha­na­lyse per­son­nelle et entrée dans la didac­tique. Or pour qu’il y ait fin de la psy­cha­na­lyse il faut néces­sai­re­ment avoir ren­con­tré dans sa cure la Détresse du Vivre signe de l’impasse sub­jec­tive. On pour­rait donc pro­po­ser que ce qui déter­mine le désir du psy­cha­na­lyste ait à voir avec la res­tau­ra­tion de la fonc­tion sub­jec­tive, sous les espèces du Sujet Incons­cient cause du Désir sans objet. Sans avoir réel­le­ment éprou­vé cette déshé­rence abso­lue et ce vide abys­sal cause de la Détresse du Vivre puis l’avènement sub­jec­tif, pas de psy­cha­na­lyste pos­sible. C’est l’aspiration à recon­duire pour un autre en souf­france psy­chique cette néces­si­té de retour à l’épreuve inabou­tie de sub­jec­ti­vi­sa­tion, que se consti­tue le désir du psy­cha­na­lyste. C’est sans doute un déter­mi­nant pré­gnant mais cela ne suf­fit pas à entrai­ner cette aspi­ra­tion à tenir cette posi­tion de psy­cha­na­lyste. Posi­tion aus­si incon­grue qu’impossible. J’y revien­drai ulté­rieu­re­ment. Comme s’il ne pou­vait se remettre de cette expé­rience vécue dans sa propre cure. C’est cette aspi­ra­tion qui lui per­met de tenir jour après jour cette posi­tion aus­si incon­grue qu’impossible de Lien Social, condi­tion de l’opératoire de la cure.  

  • Las, cette hypo­thèse extrême quant au désir du psy­cha­na­lyste et sa genèse a peu de chance d’être véri­fiée si on s’en tient à la convic­tion freu­dienne qu’un psy­cha­na­lyste ne peut mener la cure de ses psy­cha­na­ly­sants que là où sa propre cure là lui même mené. La pro­ba­bi­li­té pour qu’un psy­cha­na­lyste en soit arri­vé à cette régres­sion fon­da­trice dans sa cure est faible. En effet, il faut se sou­ve­nir de la pru­dence de Lacan aler­tant sur les dan­gers de mener la régres­sion trop loin. Cette pru­dence concer­nant les dan­gers de pous­ser la régres­sion trop loin, laisse augu­rer que, même dans la didac­tique, ce retour à la Détresse du Vivre et à l’impasse de la sub­jec­ti­vi­sa­tion, n’est pas adve­nue. Ou même si elles ont été atteintes qu’elles aient été scan­dées par le didac­ti­cien de manière opé­rante. Rien n’est moins sûre que ces condi­tions, que je répute néces­saires, soient avé­rées. A l’appui de cette dubi­ta­tion on peut appor­ter la convic­tion, par­ta­gée par la majo­ri­té des psy­cha­na­lystes, qu’une psy­cha­na­lyse est inter­mi­nable (et ce, pour des his­toires de cas­tra­tion réel­le­ment impos­sible !). En fait la psy­cha­na­lyse est inter­mi­nable du fait même de l’occultation de cet incon­tour­nable. Nous avons vu anté­rieu­re­ment que à défaut de fin de psy­cha­na­lyse il conve­nait d’en per­pé­tuer l’interminable en pas­sant du divan au fau­teuil. Si tel est le cas, cela vou­drait dire que la plu­part des psy­cha­na­lystes, puisque eux même n’ont pas ter­mi­né leur psy­cha­na­lyse, s’engagent à tenir tout de même cette posi­tion. Ce qui incite à pen­ser que leur pra­tique pro­cède plus de la psy­cho­thé­ra­pie d’obédience freu­do-laca­nienne que véri­ta­ble­ment de la psy­cha­na­lyse. En tout cas dans les termes que je pro­pose. Il ne s’agirait pas à pro­pre­ment par­ler d’Acte psy­cha­na­ly­tique. Pour­tant, et mal­gré tout, dans cer­tains cas il y a véri­table Acte psy­cha­na­ly­tique et fin de psy­cha­na­lyse. 

  • On peut alors s’interroger dans ces condi­tions pour­quoi une psy­cha­na­lyse, étant don­né ce constat, peut être menée à bonne fin. En toute rigueur on pour­rait affir­mer que non. Or l’expérience prouve que mal­gré tout et comme aléa­toi­re­ment cela est pos­sible. La réponse à cette énigme doit pou­voir se trou­ver. Pour cela il faut prendre conscience que la révo­lu­tion freu­dienne a deux aspects : la théo­rie de l’appareil psy­chique et la théo­rie de la cure. On consi­dère que la théo­rie de la cure découle de la théo­rie de l’appareil psy­chique et de son fonc­tion­ne­ment. Cette croyance est fal­la­cieuse. Le pro­to­cole de la cure n’a pas grand-chose à voir avec la théo­rie psy­cha­na­ly­tique, quoique Freud n’ait pas arrê­té de pré­tendre que sa théo­rie de l’appareil psy­chique lui était dic­tée par les ensei­gne­ments de ses obser­va­tions cli­niques opé­rées dans ses cures. Les études de cas comme source de la théo­rie, s’accumulent dans l’œuvre de Freud : des études sur l’hystérie, où celle du Pré­sident Schre­ber… De fait, il n’en n’est rien. La praxis psy­cha­na­ly­tique et son effi­ca­ci­té se trouve en dis­con­ti­nui­té cer­taine avec la théo­rie que Freud ne cesse d’élaborer tout au long de sa vie. Il faut dire que l’efficacité de l’Acte psy­cha­na­ly­tique ne doit que bien peu de chose à la théo­rie freu­do-laca­nienne. Elle doit tout à l’agencement empi­rique de son pro­to­cole : la règle fon­da­men­tale qui situe le pro­ces­sus psy­cha­na­ly­tique du coté de la dimen­sion lan­ga­gière de l’appareil psy­chique, la régu­la­ri­té tem­po­relle des séances qui per­met le déve­lop­pe­ment du temps logique, le dis­po­si­tif divan-fau­teuil qui acte ce qu’il en est de la mise en œuvre du Lien Social dans la cure. Toutes condi­tions qui, à ne pas être véri­ta­ble­ment expé­ri­men­tales au sens des sciences dures, comme nous l’avons vu, struc­turent ce qui per­met d’accéder, même à l’insu, à ce qui fait le cœur de l’Acte psy­cha­na­ly­tique, à savoir le des­tin du Sujet Incons­cient.  

    1. Aus­si, si nous devons abso­lu­ment conser­ver quelque chose de la révo­lu­tion freu­dienne, c’est bien, outre les concepts d’appareil psy­chique et ceux concer­nant la méta­psy­cho­lo­gie, le pro­to­cole de la cure. Il se trouve que l’ambition de mon tra­vail d’élaboration consiste jus­te­ment à mettre en concor­dance l’Acte et la théo­rie psy­cha­na­ly­tique. Mais ceci est une autre his­toire. Cepen­dant, avant de l’aborder, peut-être fau­drait-il reve­nir sur les condi­tions de consis­tance du désir du psy­cha­na­lyste. 

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly