L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique – Séminaire n°1 (21 novembre 2015)

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L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique – séminaire n°1 (21 novembre 2015)

 

L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique

 

Séminaire de Marc Lebailly

21 Novembre 2015

 

PROLOGUE

 

  •  Le texte que je porte à votre connaissance est sensiblement différent de celui que j’ai proféré. Certaines parties ont été remaniées, d’autres ont été supprimées. Il m’est arrivé aussi de prolonger un développement parce que le propos me paraissait a posteriori elliptique ou abscons. Cela tient au fait que m’entendre dire débouche toujours sur la nécessité d’élaborer à nouveau.  

    1. Il fait transition avec le précédent: «L’Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale». C’est pourquoi je me suis senti obligé de redire en raccourci ce qui a été théorisé dans mon travail antérieur. Parce qu’inscrivant ce séminaire dans le cadre d’Espace Analytique, je pensais qu’il fallait permettre à des personnes nouvelles de connaître les éléments théoriques permettant de situer dans quelle perspective je place ce travail sur l’Acte psychanalytique. A la réflexion, ce ne devait pas être utile. En tout état de cause, j’avais averti dans mon annonce que ce séminaire était destiné à ceux qui avaient eu connaissance de cette déjà longue recherche et y avait attaché quelque intérêt. Je réitère cet avertissement.  

    2. L’expérience confirme qu’à part Gérard Guillerault, il n’y a guère d’intérêts extérieurs au cercle qui suivent cette élaboration depuis un certain temps. Tout se passe comme si de facto ce séminaire s’avérait «fermé» alors qu’il devait être ouvert. Il est vrai que les conditions que j’ai rappelées plus haut sont sélectives. Conditions motivées uniquement par l’inconvénient d’avoir à redire ou rabâcher ce qui a déjà été établi. De fait il est toujours hypothétiquement ouvert pour peu que l’on m’en adresse la demande. 

    3.  

    4.  

OUVERTURE

 

  • D’abord l’Esprit. Après l’Acte. Car sans Esprit il ne peut y avoir vectorisation de l’Acte. M’y revoici. Il faut croire que malgré la fatigue, l’ennui, l’isolement, il y a quelque chose qui ne me lâche pas. Je viens (presque) d’en terminer avec cette «Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale» que je m’y remets. Bien évidemment, je peux rationnaliser. De la même manière que je me suis lancé dans cette théorisation de la clinique parce que je pensais qu’une critique épistémologique (Et si la psychanalyse était, à nouveau, une mythologie) des courants psychanalytiques antécédents n’avait d’intérêt que si on en tirait les enseignements qui renouvellent la conception  et la modélisation objective d’une métapsychologie enfin psychanalytique, aujourd’hui, je pourrais me dire qu’une clinique sans théorie de la praxis, qui renouvelle l’Acte psychanalytique, n’a aucun intérêt. Mais cette rationalisation, pour objective qu’elle puisse paraître, ne constitue pas la cause de ce qui m’anime. Il faut croire qu’une certaine passion m’arrime encore à la psychanalyse et à son destin. Destin qui, si rien ne change chez les psychanalystes, m’apparaît comme funeste. Elle va disparaître et sombrer dans l’oubli. Comme avant elle le reichisme, l’adlérisme, le jungisme et pourquoi pas y associer le gurdjieffisme. Je ne suis pas sans reconnaître que, malgré ce constat, ma position est paradoxale. Bien que ce destin me semble inéluctablement scellé, il ne faut pas pour autant faire de la psychanalyse une cause. Ce serait contraire à son Esprit tel que je vais en esquisser la singularité. Ce n’est pas une CAUSE qui se doit d’être défendue. Seuls les savoirs mythologico-sectaires méritent qu’on les défende et qu’on en soit prosélyte, parfois jusqu’à la mort. Le prosélytisme n’est pas mon intention, car «connaître», sûrement, s’oppose à «savoir». C’est ce qui a fait malentendu : connaître suppose de ne plus croire. Aussi loin que je puisse me retourner, ma position d’incrédulité naturelle, m’a toujours accompagné et porté préjudice. En particulier dans le milieu psychanalytique. J’avais l’illusion  que tout psychanalyste partageait cette position qui me semble un préalable obligé à toute recherche et avancée théorique. Il a fallu un certain nombre de déconvenues, où on ne me l’a pas envoyé dire, pour que je prenne acte qu’il n’en était rien… Pourtant, il faut bien continuer à penser pour inscrire son existence dans le «divertissement». C’est au fond la seule justification qui vaille. Persévérer dans le divertissement qui permet de transmettre sans sacrifier au prosélytisme et à la défense d’une cause. 

    1.  

  •  L’Esprit de la psychanalyse, donc. Cela ouvre des abîmes de réflexion, un sujet pareil. À quoi cela peut-il correspondre quand il s’agit de psychanalyse et de l’Acte psychanalytique ? Si cela semble évident, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. Rien ne s’impose d’emblée, que de vagues références à une pratique humaniste telle que le XVIIIe siècle la promeut. Si on en restait là, ce serait sans doute un peu court. On perçoit bien qu’il y a derrière cette pseudo-évidence quelque chose d’important… mais qui fait problème. Qu’en est-il de cette pratique sociale ? Car, qu’on le veuille ou non, d’un point de vue anthropologique l’Acte psychanalytique, quoique singulier, est une pratique sociale. Je dirais même, sans provocation, que l’Acte psychanalytique, dans son engagement comme dans son déroulement, est le prototype le plus pur de ce qu’il en est du Lien Social. Pur Lien Social en cela qu’il met en présence deux subjectivités dont l’une est en souffrance. Subjectivité littéralement en «détresse du vivre». Détresse du vivre qui s’avère insupportable. Détresse qui rencontre l’autre subjectivité qui fait butée. Cette autre subjectivité, du fait de sa cure réputée didactique, est censée ne rien ignorer de cette butée de détresse. Et pas seulement intellectuellement.  

    1.  

    2.  

DE L’ESPRIT ET DE SES DETERMINANTS COMMUNS

 

  • Dans les références qui sont les miennes quand on parle d’ «Esprit» de quelque chose, cela m’évoque immanquablement Max Weber. Pour moi, c’est une référence à partir de laquelle on peut entrevoir ce que l’on peut entendre comme   «l’Esprit» de quelque chose. J’aurais pu évidemment me référer à Montesquieu car au fond  Montesquieu avec  «l’Esprit des lois» est plus proche de ce que j’entends par «Esprit». Il a, avant la lettre en ce qui concerne la genèse des lois, une position anthropologique. Ne soutient-il pas que les us et les coutumes précèdent l’espace juridique dont procèdent les lois? À vrai dire, ce qui m’a intéressé dans la manière dont Weber a d’aborder le fondement de «l’Esprit» de quelque chose, c’est qu’il démontre qu’il ne peut y avoir de pratique sociale, fût-elle la plus technique, sans qu’elle soit animée par quelque chose qui la dépasse. De fait, une pratique sociale, quelle qu’elle soit, se justifie par un «sens» qui dit le pourquoi et le comment de son exercice. Manière de s’affirmer «pas comme une autre et pas autrement». Sens donc auquel on croit. L’Esprit au fond, c’est l’expression d’une vocation logée au plus profond d’une praxis, qui nous oblige à tel ou tel engagement dans telle ou telle pratique sociale. Elle édicte comment agir et à quoi elle renonce. Vous n’êtes pas sans savoir que Max Weber explique la réussite incomparable du capitalisme familial (et manufacturier) rhénan par le fait qu’il avait été assimilé, remanié et développé par la communauté protestante d’Outre-Rhin. Le capitalisme rhénan est la rencontre entre la théologie réformée et la production manufacturière. Cela débouche sur une manière spécifique de penser l’économie libérale. Pour lui, si ce capitalisme a réussi c’est qu’il était l’expression, ou qu’il permettait l’expression, des fondamentaux culturels théologiques du protestantisme. L’utopie, au fond, consistait à pratiquer un capitalisme d’où la notion d’exploitation (de l’homme par l’homme comme le soutenait Marx) était exclue. Mettre en œuvre un capitalisme «social» si on peut dire. Cette utopie tient sur le dogme réformé que, d’une part, le travail est une obligation due à la faute originelle et que, d’autre part, chaque homme doit se contenter de la condition dans laquelle dieu l’a fait naître. Et ses desseins, insondables et inaccessibles à l’entendement humain, ne peuvent être remis en cause. Qu’il y ait des nantis et des pauvres tient de l’ordre divin. Car, sous le regard de dieu, l’une des situations ne vaut pas plus que l’autre, étant entendu que tout homme est un pêcheur voué à la damnation éternelle sauf à être sauvé par Grâce divine. Ces deux dogmes permettent de rendre inopérante la notion d’exploitation. D’autant qu’ils sont renforcés par la remise au goût du jour par Luther d’un autre dogme qui consiste à affirmer que le salut ne s’achète pas par les œuvres mais est octroyé par Grâce divine. La réussite n’a donc pas valeur de rachat, ni de signe d’une quelconque satisfaction de dieu comme dans le judaïsme. D’où l’austérité radicale dans laquelle se pratique ce capitalisme industrieux puisque les profits ne sont pas destinés à enrichir les actionnaires mais doivent être réinvestis pour le développement de l’entreprise et le bien commun. On comprend alors pourquoi Weber intitule son essai L’éthique protestante et l’Esprit du capitalisme.  

    1.  

  • Le mot est enfin lâché : derrière «l’Esprit» de toute pratique sociale, se profile une nécessité éthique. Et derrière toute nécessité éthique se profile,  qu’on le veuille ou non, une morale dogmatique. Morale dogmatique déterminée, en Occident «chrétien», par une métaphysique religieuse.  L’éthique se présente alors comme le fondement de l’Esprit de la «praxis» (entendu comme une théorie de la pratique) d’une pratique sociale. On pourrait dire que l’Esprit d’une pratique sociale en subvertit la seule utilité fonctionnelle pour lui donner un «sens idéalisant» qui permet d’opérer autrement que de manière utilitaire mécanique. Si on place l’utilitarisme dans une optique «inhumaine», parce que dénué d’une spécificité propre l’inscrivant dans une destinée humaine compréhensible (hors d’un «sens» auquel on peut croire et s’accrocher), la vie ne vaut pas d’être vécue. C’est du moins ce que «l’on croit» ou que les religions et la philosophie morale veulent nous faire accroire. Il n’est pas sûr que la psychanalyse – l’Esprit de la psychanalyse – participe de cette croyance en la nécessité d’un sens issu d’une éthique, pour étayer l’existence. Car l’un des aspects révolutionnaires de l’invention freudienne est qu’elle s’oppose à toute idée de transcendance comme fondement de la réalité psychique. Il faut dire que, bien avant cette révolution freudienne, Spinoza avait, dans l’Ethique paradoxalement, constitué un fondement de l’humaine condition en éradiquant toute idée de transcendance. Première théorie « naturaliste » (avant Darwin) de la réalité humaine. Son coup de force consiste en la définition matérialiste de dieu comme substance (étendue) unique s’imposant comme immanente et infinie. Substance par ailleurs incréée. Il fallait oser. C’est un pas de plus par rapport à Calvin qui s’éloigne de la transcendance en posant dieu comme radicalement inconnaissable. C’est, au fond, si on m’autorise un oxymore, la première métaphysique matérialiste (pas encore métapsychologie), dont la finalité est la promotion de la Joie, fille du Désir, comme unique raison d’être de l’humaine condition. Ethique donc de la foi en la joie. Pas encore le Principe de Plaisir. 

    1. Pour revenir à Weber et à sa thèse sur l’éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, on peut dire qu’elle est assez convaincante (la chute étant prévue dans les desseins de dieu, prédestination prélapsaire dit-on dans la théologie protestante) : en contrepartie de ce bannissement de l’Eden, l’homme récolte en apanage le privilège exorbitant de régner sur les choses et les êtres vivants terrestres. Cette dogmatique transforme effectivement une technique financière et industrielle en une activité conforme à la théologie réformée. L’Esprit dans lequel on pratique les arcanes capitalistes (les process de production et de régulation financière) est mis au service de ce dogme. Il y a subversion. L’Esprit, étant au fondement des mœurs et des us et coutumes, subvertit cette pratique productive en les intégrant dans un cadre. Un cadre moral. Aussi, l’Esprit dans lequel on s’engage dans une pratique sociale, débouche sur une praxis spécifique irréductible à toute autre pratique concomitante. En l’occurrence, l’Esprit du capitalisme rhénan, n’est pas celui du capitalisme anglo-saxon (à supposer que ce dernier se fonde sur une quelconque éthique puisqu’il se réduit à créer de la valeur pour l’actionnaire), ni celui confucéen pratiqué en Corée et en Chine. C’est dire que l’Esprit  permet de différencier deux manières de concevoir une pratique ayant par ailleurs (ou semblant avoir par ailleurs) le même objet et la même finalité. De fait, il faudrait se tenir à cette formulation «semblant avoir par ailleurs le même objet et la même finalité». Car l’Esprit qui inspire une praxis la dissocie radicalement de toute autre approche des faits et phénomènes qui ressortent d’un champ donné. L’Esprit d’une praxis contribue à circonscrire un champ propre et à délimiter une manière spécifique d’aborder l’objet d’une pratique. L’Esprit d’une pratique sociale ne prend toute son originalité que par opposition à celles qui paraissent avoir le même objet.  

    2.  

  • Ces quelques éléments de compréhension étant posés, on peut s’interroger sur ce qu’il en est de l’Esprit de la clinique psychanalytique. Comme vous le savez l’essentiel de la méthode structurale à l’inverse de l’Hégélianisme où il s’agit de démontrer en quoi deux manières opposées de concevoir un objet peuvent être rendues compatibles par la vertu de la dialectique (dont la vulgate décrit le processus en trois temps: thèse antithèse et synthèse) consiste à modéliser la logique systémique différentielle qui prévaut dans chaque manière de concevoir un objet «semblant» ressortir à un même champ. Elle procède non pas dialectiquement mais «paradigmatiquement». C’est-à-dire par opposition. 

    1.  Aussi pour  identifier  la singularité de l’Esprit de la psychanalyse, je me propose de l’opposer à ceux dont procèdent la psychiatrie et la psychothérapie. Toutes trois ont, en effet, pour objet la compréhension et le traitement des désordres psychologiques. La question est donc de savoir en quoi l’Esprit qui les anime chacune diffère spécifiquement. Et conséquemment, en quoi l’Esprit de la psychanalyse diverge radicalement.  

    2. Cela revient à se demander comment ces trois disciplines considèrent et abordent la souffrance psychique et quels objectifs elles visent dans la mise en œuvre de leurs pratiques respectives. C’est faire l’hypothèse que ces trois disciplines, quoiqu’elles semblent intervenir dans le même champ  de la souffrance psychique, ont trois approches «thérapeutiques» différentes. C’est-à-dire qu’elles auraient trois conceptions non seulement de maladies et des troubles mentaux, mais aussi, au-delà, qu’elles se référeraient, éventuellement ou non, implicitement ou explicitement à trois éthiques spécifiques (ou non) relevant chacune d’une conception de l’homme (de sa finalité) dans ses rapports avec ses congénères et à son environnement existentiel. 

    3. Pour les besoins de l’exposition, on va considérer que ces trois disciplines sont «matérialistes». En d’autres termes, qu’elles ne se réfèrent pas à un dogme transcendant. Bien sûr, cette assertion est inexacte dans la mesure où on trouve dans ces trois disciplines des praticiens qui professent une foi dans l’une ou l’autre religion ayant cours dans notre société. Mais cela permet, toutes choses égales par ailleurs, d’essayer de cerner les différences de présupposés d’où procède l’Esprit dans lequel les praticiens de ces trois disciplines conduisent leur pratique. Dans le cadre de ce travail, cette analyse différentielle structurale ne peut être que succincte et caricaturale (fausse donc). Mais les opposer permet de se repérer. À tout le moins de clarifier les différences d’Esprit dont procèdent ces différentes pratiques. L’Esprit de la clinique de ces différentes pratiques permet de définir les positions et les objectifs thérapeutiques de chaque type de praticiens.  

 

 

 

    1.  

L’ESPRIT DE LA PSYCHIATRIE

       

  • Pour ce qui est de la clinique psychiatrique, cela s’avère assez simple: la psychiatrie est une discipline médicale fondée  par la révolution inaugurée par Pinel à la fin du XVIIIe siècle, quand il proclame que les troubles psychiques et psychologiques ne relèvent pas de la possession «diabolique» comme il était d’usage de les considérer précédemment. Ils ont pour origine, c’est-à-dire comme étiologie, des lésions ou des dysfonctionnements fonctionnels neurocérébraux organiques. Ces troubles organisés en syndrome et répertoriés dans une nomenclature nosographique, accèdent au statut de «maladie mentales». Ils cessent d’être attribués à des agents externes mystérieux. Avec cette accession à la qualité de maladies mentales, l’Esprit de la clinique psychiatrique s’aligne sur celui qui prévaut pour la médecine scientifique. Il s’agit d’éliminer autant que faire se peut, un dysfonctionnement toujours d’origine organique ; de le soigner selon des règles établies qui consistent à poser un diagnostic, prescrire un traitement et établir un pronostic. Mais, déjà à cette époque, cet Esprit médical n’est pas sans poser problème aux psychiatres. Car la maladie mentale concerne le fonctionnement de «l’entendement humain». Or, cette naissance de la psychiatrie intervient à une période historique particulière, au zénith du mouvement des Lumières, qui se caractérise à la fois par le rationalisme et l’humanisme. La raison au service de l’idéalisation de la position existentielle individuelle. En effet, cet humanisme fait émerger et valoir la primauté de la personne sur le collectif. Le citoyen passe de (as)sujet(ti) du Roi à la position de personne pourvue d’un libre arbitre et de droits. De fait, ce double courant – humaniste du libre arbitre individuel – a comme dénominateur commun le matérialisme. Reste que cette nouvelle conception de la position de l’homme dans l’univers ne manque pas de poser le problème de la normalité : qu’est-ce qui ressort de la maladie ou de la normalité quand il s’agit de l’entendement?  

    1. Les premiers psychiatres ont résolu cette interrogation en considérant comme maladie tout ce qui empêche l’exercice de la conscience et de la liberté, deux attributs permettant de conduire leurs actes de manière raisonnable en accord avec les codes régissant le collectif. La maladie mentale est une «aliénation » de ces aptitudes. Elle est occasionnée par un dysfonctionnement de l’organe neuro-cérébral. Or à l’évidence, la notion de liberté, quand il s’agit de prérogative de la condition humaine, n’est pas un concept médical mais philosophique. L’Esprit de la clinique psychiatrique est donc philosophico-médical, comme l’attestent déjà les titres d’ouvrages princeps de Pinel, Nosographie philosophique (1798) et Traité médico-philosophique de la manie. Au cours du temps, cet esprit de la clinique psychiatrique médico-philosophique se transformera en clinique médico-psychologique puis même en clinique médico-psychanalytique. Mais ces transformations ne sont qu’apparence. L’Esprit de la clinique psychiatrique, parce que toujours humaniste, au sens des lumières,  reste fondamentalement médico-philosophique. Quels que soit les présupposés doctrinaux : il s’agit en fin d’analyse d’une éthique de la liberté. Si on s’en réfère au Traité de Psychiatrie de Ey, cela apparaît explicite. Tout se passe comme si la référence à la psychologie, puis à la psychanalyse apparaissait comme un habillage super structurel qui ne modifie en rien l’Esprit de cette clinique psychiatrique. Car il s’agit toujours, soit de soigner les troubles organiques (occasionnant des dysfonctionnements psychologiques) pour rétablir la liberté de conscience et la rationalité des comportements de la personne affectée d’une maladie mentale, soit, si cela s’avère impossible, de la protéger et de protéger la société. A cela s’ajoute le principe hippocratique du «ne pas nuire». On retrouve aussi cette intention de ne pas nuire dans la pensée psychanalytique de Lacan. Mais sur ce point il était ambivalent. Il conseillait aux psychanalystes de ne pas pousser trop profondément les psychanalyses de peur de rencontrer des noyaux délirants irréductibles qui mettraient en danger le psychanalysant. Il est, à ce titre, dans l’Esprit de la clinique médicale. Il faut dire qu’il s’adressait en majorité à des psychanalystes d’obédience médicale (qui ont prêté ce serment hippocratique). Cette disposition ne correspond pas à l’Esprit de la clinique psychanalytique. Mais, par ailleurs, il faut tout de même se souvenir qu’une des raisons qui l’a fait exclure (en plus de l’histoire de la cabale sur les séances courtes) est le nombre, jugé élevé, de suicides parmi ses psychanalysants. C’est en partie pour cela qu’il a été, comme on a dit, «excommunié» de l’Association Internationale. C’est-à-dire qu’il n’est pas exclu que, dans certains cas, la psychanalyse n’aboutisse à cette extrémité ou, bien plutôt, ne puisse l’empêcher. Il me revient à ce sujet une formule lapidaire, attribuée a Lacan (je ne me souviens plus d’où elle provient) qui, à propos d’un jeune anthropologue qui s’était suicidé proféra «que voulez-vous qu’il fît d’autre?». Cette réponse en forme de question affirmative indique, par l’extrême, la position du psychanalyste vis-à-vis de la personne dont il a, par ailleurs, la responsabilité de conduire la cure à bonne fin. En d’autres termes, et dans l’Esprit, s’il conduit la cure à bonne fin, (c’est sa responsabilité), il ne s’agit pas pour autant de préserver la vie à tout prix. Il ne s’agit donc pas au premier chef de guérir, quoiqu’une psychanalyse, dans le meilleur des cas, y mène au sens psychiatrique du terme. Mais cette guérison est une conséquence seconde d’un autre enjeu. Lacan avait une formule éclairante quand il indiquait que «la guérison advient de surcroît». Reste à définir de quoi est constitué ce qui n’est pas ce surcroît. Qu’en est-il si la guérison n’est pas la finalité dernière de l’Acte psychanalytique, de ses fondements et de sa consistance ? C’est dire que l’enjeu de l’Acte psychanalytique et de l’Esprit qui l’anime se place ailleurs. En deçà. En tout état de cause, l’Esprit de la clinique psychanalytique se dissocie de la clinique médicale déjà sur ce point.  

    2. Si on veut  résumer, l’Esprit de la clinique psychiatrique est vectorisé par le désir de «désaliénation» du sujet affecté de maladie mentale, doublé de l’obligation de «protection» contre les actions «forcenées» que certains aliénés (paranoïdes ou autres) commettent contre eux-mêmes ou contre autrui. Soigner les troubles de la personnalité, protéger le malade et autrui, ne pas nuire, ainsi va l’Esprit de la clinique psychiatrique dans sa défense de la liberté propre de l’entendement humain. En un mot : désaliéner et rendre la raison à celui qui l’a perdue.   

    3.  

    4. L’ESPRIT DE LA PSYCHOTHERAPIE 

 

  • Pour ce qui est de l’Esprit de la clinique des psychothérapeutes, il en va tout autrement. À proprement parler, il ne s’agit plus de soigner un organe neurocérébral qui dysfonctionne en «aliénant» les capacités de l’entendement humain. Non pas que l’on nie dans ces disciplines que cet organe puisse dysfonctionner et occasionner des troubles de la personnalité et de la conscience, On opte pour ce que j’appelle une position néo-behavioriste. On considère alors que les troubles de la personnalité ont pour origine des dysfonctionnements relationnels qui empêchent la personne de s’adapter à son environnement  affectif, familial, social, professionnel. La «psyché» (cette boîte noire), comme on disait dans le temps, a pour fonction l’adaptation de la personne à son environnement social. Cet environnement social génère des interactions conflictuelles qui font dysfonctionner la psyché («ou l’Esprit humain» pour parodier Lévi-Strauss) et déterminent des troubles de la conscience et de la personnalité. L’Esprit de la clinique psychothérapeutique (ou socio-thérapeutique) consiste alors à déterminer quels évènements, quels faits relationnels, psychologiques, psychosociologiques, généalogiques même, causent ces dysfonctionnements de la conscience ou de l’identité de la personne, pour pouvoir proposer des stratégies adaptatives propres à permettre, à partir d’une compréhension «psychologique», une meilleure intégration (et une adaptation réussie) dans leurs milieux de vie. De la même manière que l’on pouvait dire tout à l’heure que l’Esprit de la clinique psychiatrique était fondé sur l’objectif d’une guérison organique en vue d’une désaliénation de la personne pour qu’elle puisse faire usage de sa liberté et de son libre arbitre, l’Esprit de la clinique psychothérapeutique, quelle que soit l’obédience (y compris psychanalytique), est axé sur l’intention de permettre à une personne de s’intégrer dans les différents secteurs de la vie sociale et relationnelle, dans l’harmonie, la sérénité, voire le bonheur. Dans l’Esprit il y a une volonté d’aide à l’adaptation dans la réalité sociale de la personne (de son Moi), en vue d’apaisement de souffrances psychologiques par élimination (ou évitement) des tensions relationnelles. Il s’agit de modifier les réponses pathologiques en faisant prendre conscience de leurs déclenchements et permettre à celui qui en souffre de les supporter et de les surmonter par des effets d’évitement. En tout état de cause, l’Esprit de la clinique psychothérapeutique se résout à cette aspiration, ce prosélytisme pourrait-on dire, d’intégration sereine de chacun dans son groupe d’appartenance en vue de promouvoir le bonheur et l’harmonie. Une sorte d’amour de la vie qui n’est pas sans rappeler l’utopie de rétablir le paradis sur terre. Bien sûr, tout cela est caricatural.  

 

 

    1. LES PROLEGOMENES A UNE DEFINITION DE L’ESPRIT DE LA PSYCHANALYSE 

    2.  

  • On entrevoit intuitivement  que l’Esprit de la clinique psychanalytique diffère très sensiblement de ces deux positions. De la même manière qu’il ne consiste pas au premier chef de guérir un fonctionnement neuro-cérébral qui empêche l’exercice de l’entendement et de la liberté, de la même manière, il ne promeut pas non plus de rétablir un fonctionnement et une inscription harmonieuse d’une personne dans sa réalité sociale. Mais dire ce qu’il n’est pas ne consiste pas pour autant à dire ce qu’il est. Aussi pour aboutir à en discerner les contours et la spécificité il est nécessaire de faire un retour aussi rapide que partial sur ce qui fait la spécificité de la psychanalyse, à l’instar des deux autres praxis. 

    1.  

    2.  

    3. DE LA MYTHOLOGIE ORIGINAIRE  

    4.  

  • Si la psychanalyse, depuis Freud, a pour objet de donner une explication aux troubles psychiques, et de tenter de proposer un protocole thérapeutique (la cure) pour y remédier, elle introduit dans cette problématique un autre paradigme. On dit souvent que ce nouveau paradigme est l’hypothèse de l’Inconscient. C’est à la fois vrai et faux. Ou, pour le dire autrement, c’est vrai mais c’est incomplet. C’est une sorte de synecdote dans la mesure où la véritable révolution freudienne consiste à postuler que Sapiens sapiens, à l’exclusion de toute autre espèce vivante, est doté d’un appareil psychique dont on peut modéliser le fonctionnement grâce à un modèle «métapsychologique». S’il n’y avait que la proposition d’un registre inconscient, on peut dire qu’il n’y aurait pas véritablement de coupure épistémologique dans l’abord et la compréhension des phénomènes psychiques humains. En son temps, et quoi qu’on puisse penser de sa philosophie (assez piètre), Sartre avait même démontré dans son livre tout à fait remarquable, L’idiot de la famille, que le destin de l’enfant Flaubert pouvait fort bien s’expliquer par la dynamique psychologique de sa famille sans que pour autant il faille faire appel au «deus ex machina» de l’Inconscient. L’«idée folle» de Freud est donc de promouvoir le concept d’appareil psychique. Appareil psychique qui se décrit suivant trois paramètres : topique (les instances qui le définissent) ; énergétique (les pulsions sexuelles qui l’animent) ; économique (le jeu conflictuel de cette énergie à travers les instances topiques). On me dira que rappeler ce truisme tient du b.a.ba. Pas forcément et on verra pourquoi ultérieurement. L’Esprit de la clinique psychanalytique découle déjà de cette hypothèse que les troubles psychiques – et non pas les maladies mentales – ont pour origine les dysfonctionnements de cet appareil psychique. Et que les dysfonctionnements  de cet appareil psychique ont pour cause (pour étiologie) les défauts de sa mise en place et de sa structuration. L’hypothèse sous-jacente est donc que l’appareil psychique a un développement qui, quoiqu’il dépende de la maturation de l’organe neuro-cérébral, a un destin autonome et des déterminations épigénétiques propres.  

    1. À l’époque de Freud (et encore maintenant pour la plupart des psychanalystes), les interactions qui déterminent cette maturation épigénétique de l’appareil psychique, étaient dévolues aux seules événements extérieurs. Essentiellement ceux émanant de la cellule familiale restreinte et en particulier, des adultes tutélaires et de leurs travestissements («Les complexes familiaux»: Le Père Symbolique, le Nom du Père, le Grand Autre, le Signifiant Maître… comme le soutenait Lacan). L’hypothèse d’une auto-organisation n’était pas même évoquée. Cette hypothèse consiste à postuler que la structuration de cet appareil psychique est le résultat d’une potentialité génétique. Sinon, on retombe sur la position chère à l’école pavlovienne (entre autres) qui considère que l’organe neurocérébral est une structure «vide», sur laquelle les conditionnements exogènes viennent donner un contenu et une efficacité adaptative. Quoiqu’on s’en défende, il est tout de même question de cela dans la conception étiologique propre à la psychanalyse orthodoxe.  

    2. On voit donc que toute la métapsychologie freudienne concerne non pas l’Inconscient mais l’existence de l’appareil psychique. Mais chacun sait que pour Freud, l’appareil psychique est une sorte de machine énergétique qui régule des pulsions sexuelles. C’est une machine essentiellement pulsionnelle. D’où émerge la libido à la puberté et qui en métabolise les effets en les investissant dans des représentations susceptibles de permettre l’adaptation. Toute la théorie freudienne est fondée sur ce premier postulat d’un appareil qui se structure autour des avatars des pulsions sexuelles prégénitales (auto érogènes) mais aussi de la libido génitale. C’est un régulateur énergétique dont la mission homéostatique est de maintenir les pulsions au niveau le plus bas. Pour maintenir le principe homéostatique, l’appareil psychique tend à résoudre les conflits intrapsychiques que les exigences pulsionnelles occasionnent entre les différentes instances (Moi, Ҫa, Surmoi, etc…).  

    3. On voit donc que toute la métapsychologie freudienne est fondée sur ce postulat d’une énergie psychique. Les pulsions font la jonction et assurent la continuité entre l’organe neuro-cérébral et cette fiction que constituent l’appareil psychique et son organisation métapsychologique. C’est en cela que, si ce postulat d’énergie psychique  posé par Freud comme concept limite d’avec le biologique n’existe pas, alors sa théorie métapsychologique s’effondre. Elle devient une élaboration spéculative sans fondement réel. Variante de la psycho-philosophie spiritualiste comme il y en a tant d’autres. C’est pourquoi toute sa vie, il s’est battu contre tous ceux qui opposaient des objections ou se détournaient de cette pierre angulaire que constitue le postulat pulsionnel. Contre Jung, contre Adler, contre Reich et bien d’autres …Et d’une certaine manière, contre Mélanie Klein. Surtout contre elle, qui promut implicitement la primauté de l’agressivité comme pulsion originelle sur la pulsion sexuelle. Mais elle a eu l’intelligence de ne jamais entrer en dissidence.  

    4. Quel drame ce dû être pour Freud d’admettre que la libido et les pulsions n’avaient aucune existence réelle. Cette abdication advint en 1933. À cette époque, il déclare que «les pulsions sont des mythes merveilleux». Et, dans le même temps, il enjoint aux psychanalystes de continuer à y croire ! Faire comme si elles étaient une réelle énergie psychique. Dans ces conditions, il n’y a pas de clinique psychanalytique véritable. Clinique psychanalytique au sens d’un système explicatif déduit d’un véritable modèle théorique, qui éclairerait d’un point de vue différent l’étiologie «des maladies et des troubles mentaux» patiemment répertoriés et organisés en un corpus consistant sémio-nosographique par les psychiatres depuis la fondation de cette discipline par Pinel. Cette clinique psychanalytique découle d’un système explicatif métapsychologique totalement caduc. Mais les psychanalystes doivent continuer à y croire ! Bien sûr, cette faillite théorique ne disqualifie pas pour autant la méthode thérapeutique – la cure –  que Freud a déduite d’une théorie qui s’avère fausse. Aussi, cette approche des troubles et des maladies psychiques, puisqu’elle s’appuie explicitement, aux dires de Freud lui-même,  sur cette merveilleuse mythologie pulsionnelle s’apparente alors à ce que dans d’autres cultures on repère comme «shamanisme». Dont, soit dit en passant, l’efficacité est indéniable au sein des sociétés dans lesquelles il opère. Serait-ce que les psychanalystes sont, pour nos sociétés développées et techniques, les shamans des temps modernes et des sociétés techniques? Il faut affirmer que non.  

    5. Pourtant cette assertion devient d’autant plus patente quand on s’avise que les mécanismes épigénétiques externes de la mise en place de l’appareil psychique (mais aussi de ses dysfonctionnements) auxquels Freud se réfère, ressortissent tous de mythologies propres à nos cultures indo-européennes : le mythe de l’interdit de l’inceste dans les sociétés patriarcales, le mythe de Caïn (de la rivalité fraternelle), le mythe de la horde et le meurtre du père. Comme le faisait remarquer Lévi-Strauss quand on lui demandait ce qu’il pensait de cette référence à la structure œdipienne, il laissa tomber laconiquement quelque chose qui revenait à cela : «c’est une variante tout à fait authentique de cette série de mythes produite par Sophocle, Shakespeare, la Bible et beaucoup d’autres textes spécifiques à nos cultures indo-européennes». Ainsi, sans qu’on s’en avise, Lévi-Strauss reconnaissait en Freud un mythologue émérite. De ceux qui font consister notre réalité sociale. À ce titre, on peut lui reconnaître d’avoir été dans une certaine mesure le promoteur de la prétendue libéralisation sexuelle.  Mais cette réponse ne validait en aucun cas ces références mythologiques comme présupposés pertinents pour élaborer un modèle de la structuration de l’appareil psychique et de son fonctionnement. De fait il légitimait la psychanalyse non pas comme une théorie métapsychologique mais comme une authentique variante moderne d’un système mythologique plusieurs fois millénaire. Dans ces conditions, peut-on discerner et caractériser un Esprit  de  la clinique psychanalytique spécifique et légitime? À cette étape de la réflexion cela paraît pour le moins prématuré.  

    6.  

D’UN SYSTÈME MYTHOLOGIQUE ORIGINAIRE À LA STRUCTURE D’UN MODÈLE THÉORIQUE

 

  • Ce qui est positif dans ce constat, c’est que toute mythologie se construit sur une énigme restée sans réponse ou une contradiction restée sans résolution. Ici, l’énigme serait : qu’en est-il des fondements de l’appareil psychique ? car l’hypothèse dont il faut partir, c’est que la révolution freudienne, malgré cette double faillite,  énergétique et dynamique, n’est pas pour autant disqualifiée. Parce qu’à ce jour, le concept d’appareil psychique, s’il n’est pas validé théoriquement, n’a pas été invalidé. L’appareil psychique reste un postulat pertinent pourvu qu’on lui trouve une réelle continuité (un concept limite) avec l’organe neurocérébral. La question est de savoir comment l’organisme vivant sélectionne un modèle de fonctionnement particulier dont la structure peut se présenter comme une fonction psychique organisée pour faire émerger et gérer des phénomènes psychiques inconscients et conscients.  

    1. D’une certaine manière, on peut dire que Freud a échoué là où Darwin a réussi. La théorie de l’évolution des espèces (ce que Darwin nomme «transformisme par variabilité ») peu ou prou existait bien avant Charles Darwin. Son grand-père Erasmus Darwin, mais antérieurement Lamarck, en avaient déjà esquissé l’hypothèse. Mais le coup de génie de Darwin est d’avoir découvert par quel processus «expérimentable» cette évolution des espèces vivantes (de toutes les espèces) se produisait : la loi de la sélection naturelle par élimination des plus faibles, c’est-à-dire des moins adaptables (dont il constate avec embarras qu’elle ne semble pas s’appliquer à Sapiens sapiens). Quand je parle de coup de génie, je sacrifie au genre admiratif. Car quand on lit son autobiographie on constate qu’il se présente lui-même comme une sorte de tâcheron des sciences naturelles avec une intelligence moyenne. À l’en croire, la seule qualité qui explique son succès scientifique serait l’intransigeance de son esprit critique qui lui permettait de n’être ni fasciné ni séduit par les spéculations brillantes non fondées sur des expériences et des faits. Cette qualité lui permettait une autonomie de pensée tel qu’il se déclare n’être influencé par personne. Ni par Erasmus Darwin, ni par Lamarck, ni par aucun autre. Ce qui est l’exacte position inverse de celle de Lacan vis-à-vis de Freud. Ce qui explique sans doute son relatif échec : à se dire lecteur de Freud et en prétendant que tout était déjà dans son œuvre il se condamnait à échouer dans sa tentative de refondation de la psychanalyse. Pieds et poings liés, il reste le complice des errements de Freud. Pour autant, d’autres psychanalystes après Freud, une kyrielle, n’ont pas manqué d’y aller de leurs contributions où,  tout en épaississant le mystère et l’enchevêtrement mythologique, quelques avancées conceptuelles émargent sans pour autant constituer de véritables présupposés théoriques puisqu’aussi bien, ils ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une véritable modélisation. Aussi ceux qui se sont risqué dans ce champ qui se croyait théorique, ont produit, à leur insu, avec ces émergences, des tentatives pour pallier cette carence. Abraham, Ferenczi, Klein évidement et quelques autres. Il n’est donc pas illégitime d’y revenir (en tout cas, à celles, chez Klein et Lacan qui m’ont permis d’étayer ma tentative d’élaboration) de manière succincte et quelque peu caricaturale. Sachant  que, par ailleurs, j’en ai fait une lecture approfondie dans des chapitres antérieurs. 

    2.  

  • Klein bien évidement, ne remet en question ni la réalité ni la structure métapsychologique de l’appareil psychique (de la deuxième topique). Mais avec la liberté de pensée qu’on lui connaît, elle transgresse les dogmes freudiens réputés intangibles. Elle considère, en effet, que l’appareil psychique a pour fonction la régulation d’abord de l’agressivité, puis sa transformation en «envie». Concept qui dénote l’ambivalence en jeu dans la vie affective et relationnelle. Elle postule que les premières manifestations psychiques chez le nourrisson infans sont d’agressivité. Cette agressivité s’exprime alors sur le mode schizoparanoïde comme agent de morcellement persécutif.  La maturation de l’appareil psychique permet de transformer l’agressivité originelle destructive en agressivité captatrice d’appropriation. Pour elle, c’est à partir de cette capacité de captation agressive des objets qu’émergent les pulsions. Manière nouvelle de présenter la relation d’objet en son ambivalence structurelle. Encore que, quand j’avance qu’elle ne remet pas en question la structure de l’appareil psychique, je ne suis pas totalement exact. Car, à la lire et à lire ceux qui ont réélaboré sa doctrine, on peut penser que ce qui prévaut dans l’organisation psychique archaïque, ce n’est pas l’embryon du Moi, mais celui d’un Surmoi quasi génétique. On sait que chez Freud, le Surmoi est le résultat de l’identification au père interdicteur et terrorisant. Cette deuxième transgression se retrouve dans la manière dont Klein considère certains phénomènes psychiques. En particulier, les fantasmes primitifs sont, pour elle, programmés génétiquement et auto-générés par le fonctionnement de l’organe neurocérébral dans son organisation archaïque. Fantasmes archaïques «instinctifs» chez l’humain. Ils ne doivent rien aux menaces venant de l’extérieur ni aux interactions avec les adultes tutélaires. Il y a une inversion tout à fait intéressante qui consiste à penser que si les interactions puis les relations avec l’extérieur sont terrorisantes, c’est parce que ces interactions, qui peuvent être anodines, télescopent un schéma génétique terrorisant éprouvé par le nourrisson. D’une certaine manière, elle anticipe une conception de la maturation de l’appareil psychique par auto-organisation sous l’égide d’un processus épigénétique d’abord endo-psychique avant d’être exo-psychique. Ce recours, implicite et discret, à une détermination génétique de certains phénomènes psychiques lui a été souvent reproché. Et par Lacan lui-même. Cette conception qui fait appel à des mécanismes endogènes, est totalement en rupture avec la conception freudienne de la formation et du fonctionnement de l’appareil psychique. Elle fait l’hypothèse implicite que s’il y a une continuité entre l’organe neurocérébral et l’appareil psychique, c’est l’agressivité. On pourrait penser qu’elle constitue ce trait d’union (nouveau concept limite d’avec le biologique) entre fonctionnement de l’organe neurocérébral et fonctionnement psychique. Il n’en est rien. De fait, cette aptitude innée, l’agressivité, est présente chez la plupart des animaux. La seule différence est que chez ces-derniers cette agressivité est régulée par des processus génétiquement acquis et non pas comme chez Sapiens sapiens, d’abord par un Surmoi puis par l’appareil psychique proprement dit. Elle n’est donc pas spécifique à l’espèce humaine. Klein prend donc acte que chez Sapiens sapiens, cette régulation n’est plus opérée génétiquement et que cette fonction de régulation est, dès lors, dévolue à l’appareil psychique par le truchement de cette instance archaïque qui constitue le Surmoi. On pourrait considérer que les postulats kleiniens permettent à la psychanalyse de se départir de la mythologie freudienne des pulsions. En effet, ils se fondent sur un fait observable que sont les manifestations d’agressivité. Destructive et captatrice. Mais cette transformation, pour intéressante qu’elle puisse paraître, n’est pas convaincante. Car elle ne dit pas par quel moyen cette régulation de l’agressivité opère au sein de cet hypothétique appareil psychique. En appeler au Surmoi, même génétiquement programmé, ne constitue pas une réponse satisfaisante. La psychanalyse reste donc une mythologie. D’autant que Mélanie Klein ne réfute à aucun moment la causalité des mythologies du Père, des haines fraternelles, de la menace de castration, etc… Elle considère simplement qu’elles opèrent dés les époques archaïques de l’enfant infans et non pas après l’acquisition de la langue.  

    1.  

  • Ce renversement qui promeut l’agressivité comme moteur de la réalité psychique et des phénomènes qu’elle fomente, a trouvé un prolongement chez Lacan. Quoiqu’à la même époque où il soutenait encore que la pulsion était bien une énergie psychique qu’on arriverait à quantifier, il écrit un texte primordial sur la fonction de l’agressivité comme genèse de la fonction subjective. En effet, dans «L’agressivité en psychanalyse» (1932), il déclare qu’elle est l’expérience subjective originelle. Aujourd’hui on pourrait dire que l’éprouvé des motions d’agressivité assure une présence au monde subjective autre que celle, plus tardive dans la mise en place de l’appareil psychique, dévolue au Moi. Présence au monde «réelle», pourrait-on dire, alors que celle assurée par la fonction moïque se révèle imaginaire. En d’autres termes, le Sujet précède le Moi dans la mise en place de l’appareil psychique. Déjà, cette avancée lacanienne à partir du retournement kleinien, inaugure une position qui déplace la problématique psychanalytique du Moi vers celle du Sujet. C’est dans ce même texte qu’il évoque l’importance de cette agressivité, sous les espèces paranoïdes, dans la conduite de la cure. C’est pourquoi, à cette époque, il place l’agressivité au centre de la cure.  

    1. Je suis toujours frappé de constater comment s’opère la progression de la connaissance dans un champ donné. Elle n’est pas linéaire et procède par à-coups, à l’étonnement pourrait-on dire. Si on se borne à constater sans interpréter (c’est-à-dire sans tenter de justifier ou d’apporter une logique historique linéaire à l’émergence d’un progrès de connaissance), on ne peut que reconnaître son caractère erratique. Elle se fait par sauts successifs. Manière de bifurcation qui éclaire autrement une problématique. Mais en ce qui concerne Lacan, la véritable révolution conceptuelle qui bouleverse le corpus psychanalytique n’est pas la réversion économique kleinienne au profit de l’agressivité dont il fait le substratum de la fonction subjective. Dans l’approche structurale, un changement de signe ne constitue pas une bifurcation mais une simple transformation. Elle advient plus tardivement, en 1953, avec Champ et fonction du langage et de la parole. Avec ce texte, il introduit la dimension langagière dans la compréhension des phénomènes psychiques. En particulier, après Saussure et Lévi-Strauss, le rôle du signifiant dans l’économie psychique de la fonction subjective. A partir de quoi on répète comme une antienne : «un signifiant représente le Sujet pour un autre signifiant». Formule mystérieuse qui atteste sans doute une autre manière d’être présent au monde que celle attribuée à la pure agressivité par le truchement de la profération et la vocalisation des phonèmes. Ou plus précisément l’agressivité innée, alors qu’elle activait, avant Sapiens sapiens, des schèmes de comportements innés adaptatifs (effectuations des aptitudes innées chez l’ensemble des organismes vivants), elle investit et se conjoint aux vocalisations.  Comme si l’éprouvé de la présence subjective au monde s’avérait dans la dynamique apparaissant-disparaissant du Sujet entre deux signifiants. «Tenir la note pour ne pas mourir», m’est-il arrivé d’écrire. On aurait pu penser que grâce à la promotion de l’aptitude innée au langage qui permet la génération de langues articulées et la genèse de l’appareil psychique, on allait enfin sortir du contexte mythologique dans lequel Freud nous a contraints et que Klein ne nous a pas réellement épargné. Mais il n’en fut rien. Cette bifurcation essentielle n’a pas donné lieu à un remaniement exemplaire de la théorie psychanalytique. Pour de multiples raisons, dont je me suis déjà longuement expliqué et qui n’ont pas lieu d’être réévoquées ici.  

    2. On peut tout de même relever que Lacan réserve cette articulation entre   capacité langagière génétiquement acquise et genèse épigénétique de l’appareil psychique, au seul fonctionnement de l’Inconscient sous les espèces du signifiant et de la chaîne signifiante. Position qui se condense dans la formule répétée à l’envi : «L’Inconscient est structuré comme un langage». Formule ambiguë s’il en est puisque la chaîne signifiante n’est pas à proprement  parler structurée par les lois de la langue (c’est une concaténation oppositionnelle discontinues$). Les signifiants sont des unités d’information qui servent de substratum à la structuration du langage et à l’apparition du signe et de la syntaxe puis à la production des langues articulées. D’un point de vue saussurien, cette formulation, cette assertion, n’a pas grand sens. Bien sûr, on subsume derrière cette affirmation (ce slogan), une certaine intuition non encore aboutie mais sans doute féconde. En tout état de cause, même dans son aspect inabouti, on peut entendre que l’appareil psychique et la capacité langagière acquise par Sapiens sapiens (cette bifurcation au sens de la théorie des catastrophes de René Thom, cette capacité de variabilité disait Darwin) sont en connexion. Pour le dire autrement, l’avènement de l’appareil à langage anticipe et oblige à la formation de l’appareil psychique. Mais Lacan n’a sans doute pas pu tirer tous les enseignements de cette intuition primordiale. J’ai évoqué le piège dans lequel, en tant que chercheur, il s’était mis lui-même en se proclamant lecteur de Freud  et en inférant une allégeance fondée sur l’hypothèse (l’illusion) que la psychanalyse avait été dévoyée par des épigones mal intentionnés et qu’il était urgent et essentiel de faire un retour à son authenticité ; attitude pernicieuse qui a promu des générations de psychanalystes au rang d’éminents exégètes talmudistes qui n’en finissent pas de relire, dans une herméneutique savante et sans fin, d’abord les textes sacrés de Freud et maintenant ceux de Lacan. Et cela continue de stériliser la pensée psychanalytique. Cette auto aliénation à l’œuvre de Freud a pour conséquence de faire perdurer Lacan dans la défense de mythologies freudiennes, non seulement celles des pulsions, mais surtout celles des mythologies ancestrales du père et de la castration. Car il faut bien admettre qu’aussi bien son pseudo-algèbre que sa pseudo-topologie (attributs magiques détournés des sciences mathématiques) constitue une manière sophistiquée de faire perdurer, en tentant de la dépasser, la problématique du meurtre du père, des rivalités fraternelles, de l’angoisse de castration. Et ses notations pseudo-algébriques savantes (grand A, petit a, S, $, …etc.), présentées dans un agencement de formules donnant l’apparence de la rigueur de la logique déductive ou de schémas topologiques (bande de Moebius, Nœuds borroméens, Cross Cap, Bouteille de Klein…) censées remplacer les topiques freudiennes primitives n’y changeront rien. Cette intellectualisation, cette transposition pseudo mathématique procède ou de l’idéalisation ou de la sublimation des mythologies «sexuelles» freudiennes. Ces détournements n’en constituent que de nouvelles variantes infiniment recommencés. Il est tout à fait regrettable pour l’avenir de la psychanalyse et sa place dans le corpus des Sciences Humaines que des avancées comme l’invention du Sujet, de l’Imaginaire, du Symbolique, la conviction de l’intrication des effets de l’appareil à langage dans la constitution et le fonctionnement de l’appareil psychique, et d’autres inventions essentielles encore, aient été mises au service de cette mythologie désastreuse. A l’évidence, à partir de ces variantes et des pseudos concepts qui permettent de les élaborer et de leur donner un semblant de consistance, il ne faut pas espérer pouvoir dégager un «Esprit» qui serait spécifique à la psychanalyse. À s’en tenir à cet état, l’Esprit de la psychanalyse ne se différencie pas d’une croyance, puisqu’aussi bien toutes ces tentatives n’ont pas réussi à sortir ce corpus du «savoir» mythologique, alors que la linguistique et l’anthropologie s’en sont départies ; croyance shamanique en la toute-puissance de l’inconscient et des êtres mystérieux qui peuplent la nouvelle métapsychologie lacanienne sensée en rendre compte. Au mieux, Lacan a-t-il pu parler «de l’Ethique» de la psychanalyse. Ce qui disqualifie qu’il puisse exister un esprit de la psychanalyse dégagé des effets de croyance.  Il aurait fallu, pour y échapper définitivement, déclarer que l’origine et la cause de l’appareil psychique, comme l’origine et la cause de l’organisation sociale déterminées par un ordre symbolique, substitutif aux programmations génétiques d’interactions qui règlent les comportements sociaux des animaux (des méduses aux grands singes) tel que Lévi-Strauss en a proposé le modèle, sont à trouver dans l’avènement de la deuxième révolution langagière infligée à Sapiens sapiens. Catastrophe qui fait accéder Sapiens sapiens, il y a à peu près 70.000 ans, à la capacité syntaxique (ce module syntaxique génératif proposé par Chomsky), lui donnant l’avantage concurrentiel vital grâce à la production imaginaire de significations que la capacité rhétorique comprend après l’accès à la nomination symbolique (acquisition du signifiant symbole), déjà apanage des espèces sapiens archaïques et connexes (Neandertal, entre autres). Ce module syntaxico rhétorique donne à Sapiens sapiens la possibilité de générer collectivement une infinité de langues, alors que Neandertal (ou d’autres sous-espèces qui lui étaient contemporaines) en était réduit à la seule capacité de nommer des choses et des actions factuelles telles que les linguistiques modernes les observent dans des situations sociales actuelles inter linguistiques où les protagonistes, parlant plusieurs langues incompatibles, élaborent d’abord un «pidgin» qui permet d’agir en commun et de s’entendre a minima. Car ce pidgin est un code/langue qui permet seulement de symboliser et d’interagir. C’est une transition entre les systèmes de communication sensoriels (auditif, olfactif, visuel, tactile, gustatif) génétiquement programmés chez les animaux, et les langues articulées chez Sapiens sapiens. C’est du moins les hypothèses que les paléo linguistiques posent aujourd’hui quant à la naissance des langues et de leur évolution chez Sapiens sapiens. Il semble que cette modalité de constitution d’une langue vernaculaire à partir de deux ou plusieurs soit toujours opérante aujourd’hui (pour preuve l’invention des langues créoles vivantes modernes).   Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles Sapiens sapiens a supplanté (ou assimilé) Neandertal et est devenu l’espèce invasive que nous sommes aujourd’hui. Car l’avantage concurrentiel d’une langue syntaxiquement organisée, est qu’il permet de concevoir la temporalité (présent, passé, futur) et la récursivité (cette capacité merveilleuse d’emboîtement des propositions) et encore d’autres capacités performatives.  

    3. On peut poser l’hypothèse que cette capacité langagière a généré concomitamment l’organisation sociale et l’organisation psychique (et pas l’une sans l’autre). C’est cette bifurcation qui préside à la «dénaturation» de l’homme. Homo sapiens perd ses aptitudes instinctuelles à l’adaptation. Catastrophe s’il en fût puisque toutes les aptitudes et capacités adaptatives acquises au cours de notre évolution perduraient mais perdent leur efficience instinctive pour retrouver à nouveau efficience sous l’égide du langage géré par l’appareil psychique. L’appareil psychique est au centre de cette réappropriation des aptitudes héritées. C’est donc cette catastrophe qui détermine la nécessité d’un appareil psychique. L’assomption de la dénaturation se situe à ce moment d’émergence de l’appareil psychique causée par le langage. Appareil psychique qui génère en fin de processus de structuration la capacité de la conscience de la conscience. On devrait dire, non pas que c’est l’Inconscient qui est structuré comme un langage, mais que l’appareil psychique s’organise à partir et avec l’avènement du langage. C’est dans cette voie, et non pas dans l’exégèse talmudique, qu’il me semble fécond d’œuvrer. C’est en tout cas ma position. Mais il m’arrive de douter de l’intérêt qu’il peut y avoir à persévérer dans cet austère divertissement qui consiste à penser  à nouveau la psychanalyse et sa clinique. Sauf à dire qu’il m’est impossible de promouvoir l’acte psychanalytique auprès de mes psychanalysants en sacrifiant à cette mythologie shamanique freudo-lacanienne. Est-ce bien utile? Là où j’en suis, ma conviction s’émousse. Et l’ennui me gagne.  

 

DES NOUVEAUX PRESUPPOSES NECESSAIRES A DETERMINER

LA CONSISTANCE D’UN ESPRIT DE LA PSYCHANALYSE

 

  • On pourrait s’interroger pour comprendre pourquoi il nous est difficile de nous extraire de ce mode de production d’un savoir sémantique quand on tente de théoriser le corpus psychanalytique. Il faut bien se rendre à l’évidence, quoique des psychanalystes brillants s’y soient essayés, nous sommes comme condamnés à répéter, malgré de réelles innovations conceptuelles. Mais ces innovations pseudo théoriques princeps se dévoient systématiquement pour déboucher sur de nouvelles mythologies, certes plus sophistiquées mais pas moins sophistiques. On pourrait constater, à notre décharge, que dans n’importe quelle discipline scientifique ou conjecturale, les modèles qui se sont construits ne manquent pas de s’avérer ou caducs ou incomplets. Ce qui pousse à inventer ou découvrir d’autres manières d’en concevoir d’autres propres à éclairer les réalités dont ils tentent de rendre compte. Tâtonner, se tromper, serait le lot commun de tout chercheur, pour peu que l’on garde objectivité et sens critique, de telle sorte de ne pas persévérer dans les erreurs passées au risque de transformer un corpus de connaissances en idéologie et les modèles en dogmes. Or, il est clair que dans notre discipline l’amour du dogme et/ou la tendance à mythologiser sont prégnants. Elaborer des exégèses subtiles et les constituer en variantes mythologiques fascinantes sont le lot de tous les travaux des psychanalystes. On pourrait encore penser que nous autres psychanalystes sommes tributaires d’un temps pour comprendre éminemment long, eu égard à la matière particulière de notre objet (les phénomènes psychiques), pour élaborer nos modélisations. C’est au fond la position de Lacan qui considérait que dans la profération de son séminaire, il était en position de psychanalysant ; c’est-à-dire dans un temps pour comprendre (que, par ailleurs, il qualifie de parole vide) toujours reconduit. Ad mortem, pourrait-on dire. Là encore, si on souscrivait à cette explication, on prendrait une conséquence pour une cause. La question est bien de savoir pourquoi il est impossible aux psychanalystes de sortir de ce temps pour comprendre qui se présente comme une herméneutique qui, elle aussi tourne à vide. Il ne débouche jamais sur un moment de conclure qui précipiterait une modélisation métapsychologique fiable. Cela peut paraître énigmatique d’autant que Freud a toujours soutenu une intention scientifique. La réponse est d’une grande banalité : nous préférons croire que connaître…. Ou encore : nous nous sommes interdits à nous même de «connaître» dans notre propre champ. Ce qui est paradoxal. C’est dire qu’intellectuellement nous fonctionnons, pour le dire dans les termes de l’anthropologie structurale, dans le registre de la «Pensée Sauvage» et non dans celui  que Lévi-Strauss qualifie de «Pensée Productive». Or, n’en déplaise à Lévi-Strauss, qui situait ces deux pensées comme établies concomitamment, du point de vue de la structuration onto-phylogénétique de l’appareil psychique, la mise en place de la pensée sauvage qui génère de la croyance précède la mise en place de la pensée productive qui autorise la connaissance. Force est de constater que dans notre champ nous fonctionnons de manière régressive. Je m’en expliquerai dans le développement qui suit. L’énigme, concernant comment nous fonctionnons dans ce qui nous tient lieu de recherche, tient alors du secret de Polichinelle bien plus que de l’insondable interrogation. Le charme de la croyance nous sidère et nous fascine. Reste l’énigme de ce pour quoi nous nous sommes condamnés à subir ce charme. Il y a d’abord le confort de ce mode de fonctionnement et l’infatuation d’être les garants d’un mystère dont les arcanes sont ésotériques et nécessiteraient une initiation. Mais on peut aussi penser qu’à l’origine de ce fourvoiement il y a chez Freud une erreur fondamentale : son intention scientifique, il la situe du côté des «sciences de la nature ». La physique est son modèle. Or, si la psychanalyse est une science, ce qui est indéniable, elle est une science humaine. Donc non pas expérimentale mais conjecturale. A ce titre, théoriser consiste à construire des modèles explicatifs. La métapsychologie doit se constituer en véritable modèle qui explique la genèse et le fonctionnement de l’appareil psychique. Je vais tenter ici de résumer comment je conçois ce modèle. Surtout qu’elle est sa genèse. Car la spécificité de l’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique en découle. La condition pour qu’il y ait un «Esprit de la psychanalyse» singulier est que sa métapsychologie ne soit plus mythologique. Qu’elle ne soit plus astreinte à une croyance. Si on en restait là, cet Esprit de la psychanalyse se résoudrait à une profession de foi humaniste soutenue par une idéologie du Désir pompeusement référée à une Ethique.  

    1.  

    2.  

    3. RAPPEL METAPSYCHOLOGIQUE SUCCINCT 

    4.  

  • Si on considère, d’une part,  le postulat que l’appareil à langage est le concept limite qui permet de fonder une métapsychologie de l’appareil psychique et que, d’autre part, sa maturation progressive par étapes successives correspond à la structuration des phases de structuration de l’appareil psychique, il est utile d’en rappeler le procès ontophylogénétique. Cela apparaît comme une chronologie fictive qui retracerait dans son déroulement l’émergence phylogénétique de ces deux appareils à langage et psychique. L’hypothèse est que  l’appareil psychique est une organisation fonctionnelle neurocérébrale qui se substitue à l’organisation instinctuelle perdue par Sapiens sapiens pour permettre ses rapports à ses congénères et aux événements du monde. Il traite des éprouvés sensoriels et les transforme en informations, par codage langagier, de telle sorte qu’ils se transforment en messages nécessaires à l’adaptation au monde.  

    1.  

      • Dans cette perspective, on pourrait considérer que la préfiguration de l’émergence de l’appareil psychique correspond avec les phases de sélection, in utéro et périnatale, des phénomènes de la langue dite «maternelle». En effet, sans sélection de phonèmes singuliers à une langue donnée, pas de possibilité de composition de signifiant nécessaire à la constitution de toute langue parlée. A cette phase, on peut considérer qu’il n’y a pas d’instance psychique avérée. On est dans la phase schizoparanoïde, quoique ce terme me semble peu pertinent, décrite par Klein. Elle dure jusqu’à 6 mois. 

        1.  

      • Une deuxième phase d’organisation psycholangière apparait à environ six mois pour se terminer vers un an. Il y a, à ce moment, vocalisation et babillage chez l’enfant. Cette phase de vocalisation phonématique est importante dans la mise en place de l’appareil psychique ; c’est à cette époque que surgit la fonction subjective : sous les espèces du Sujet Inconscient. Cette phase de subjectivisation détermine une présence au monde qui se signe par la prématuration d’une individuation «subjective» dont l’avènement provoque la première épreuve «catastrophique» de dénaturation. «Catastrophe» qui déclenche concomitamment une «Détresse de vivre», premier éprouvé psychique, d’où s’enclenche une présence au monde «péremptoire» du fait que les vocalisations phonématiques se chargent de l’agressivité antécédemment libre. Ce procès d’intrication des vocalises et de l’agressivité libre opère le dépassement de la Détresse du Vivre et permet une présence au monde péremptoire. On parle alors de «jubilation».  Individuation subjective prématurée confortée par l’épreuve du miroir. Je rappelle que dans ce que je propose l’épreuve du miroir n’est pas génératrice du Moi mais conforte l’émergence du Sujet Inconscient. Cette présence au monde péremptoire, signe une intentionnalité psychique qui double et prend le relais de l’intentionnalité biologique. Intentionnalité psychique qui active une Présence au monde «toujours présent maintenant». Cette caractéristique situe le Sujet Inconscient hors temporalité et hors espace. Au Sujet Inconscient ni temps ni espace ; ni vie ni mort. Indestructible disait Freud en parlant du Désir. Tant qu’il y a de la vie organique. 

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      • La troisième  phase de maturation langagière apparaît donc après douze mois et se poursuit jusqu’à environ 24 mois. Elle consiste dans la transformation des phonèmes «subjectifs» en présignifiants symboles qui permettent la symbolisation, c’est-à-dire la désignation (substantif) d’un objet ou d’une action (verbe). C’est sans doute à ce stade d’aptitude psycholangière que Neandertal s’est fixé.  Cette capacité de nomination correspondrait à la naissance d’un Prémoi totalitaire (Moi Idéal) et à son fonctionnement de toute puissance. Toute puissance générée par la «certitude» que la nomination, en tant que meurtre de la chose, autorise. Dans cette phase l’enfant élabore un «pidgin magique» qui lui donne une emprise totalitaire sur le monde et les gens. Cette emprise totalitaire détermine une présence au monde sous les espèces d’une intentionnalité binaire de captation/élimination. Intentionnalité qui s’avère sur le mode de la certitude. On peut penser que les enfants affligés de troubles persistants du développement, quoique ayant passé l’épreuve de la transformation du phonème en pré-signifiant symbole, restent bloqués dans ce mode d’appréhension du monde. Bien sûr, on retrouvera aussi cette certitude persécutive dans les délires, quels que soient leur forme et leur contenu. En particulier dans la paranoïa.  

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      • L’ultime épreuve de dénaturation, (mais pas de structuration de l’appareil psychique), consiste dans l’activation du module syntaxique tel que Chomsky en a émis l’hypothèse avec l’apparition simultanée du signe (signifiant/signifié) qui inaugure l’apparition du Moi et de la conscience de la conscience. Elle intervient vers vingt-deux, vingt-quatre mois. Cette fonction syntaxique correspond à l’éclosion de l’imaginaire en tant qu’elle permet une représentation du monde qui l’en distancie radicalement et lui ouvre l’accession aux représentations explicatives mythologiques qui font consister son collectif d’appartenance. Se réapproprier le monde à travers l’aptitude à croire. Cela n’est possible que si concomitamment les effets de «certitude» antérieurement acquise à la phase «symbolique» sont abandonnés au profit de la croyance que le discours imaginaire induit. Et qui permet la mise en place de «l’Autre scène». L’intentionnalité moïque de présence au monde consiste dans l’envie de «savoir» qui se caractérise par une appréhension des choses et des personnes sous l’égide de ce que j’ai appelé précédemment la Pensée Sauvage. Cette Pensée Sauvage a pour finalité de mettre de l’ordre dans les évènements du monde de telle sorte de leur donner consistance. Leur donner un sens auquel «croire», sans que ce «savoir» ait une quelconque objectivité que l’on puisse qualifier de rationnelle. Cette mise en ordre tient de l’arbitraire et n’obéit pas à la logique déductive. Elle est mythologique. Le réel de la réalité lui est en quelque sorte indifférent et aussi, d’une certaine manière inaccessible. Le discours «imaginaire» lui tient lieu de réalité. Il est, par nature, idéalisant. 

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      • La dernière phase de structuration intervient après trente-six mois. Elle consiste en la déprise de l’hégémonie de l’aptitude imaginaire à croire et à l’apparition de la Pensée Productive. Cette transformation détermine la mise en retrait de l’aptitude à «croire» et à l’apparition de la curiosité objective véritable qui pousse à «connaître». A ce désengagement relatif de l’aptitude à croire, succède une aptitude au Divertissement. Modalité du divertissement dont les effets de connaissance sont toujours falsifiables.    

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  • Bien évidemment, ce rappel succinct de la structuration auto organisée par épigénétisme ne donne en rien les clés qui permettent de comprendre ce qu’il en est de l’Esprit de la psychanalyse. Mais cela donne un cadre qui a l’ambition de situer l’Acte psychanalytique dans une perspective autre que mythologique. Un cadre structural propre  à celui d’une Science Humaine. En d’autres termes cette description liminaire de l’émergence et de la structuration de l’appareil psychique qui se déprend totalement de la mythologie des pulsions et des causalités mythologiques, a pour objectif de passer des délices de la croyance à la rigueur du «divertissement» permettant la connaissance appliquée à notre objet d’étude : les phénomènes psychiques.   

    1. C’est donc une condition liminaire pour déterminer l’Esprit de la psychanalyse. Une condition nécessaire mais absolument pas suffisante. Pour accéder à la singularité de ce qu’il en est de la singularité de cet Esprit, il faut définir les conditions étiologiques des dysfonctionnements  psychiques. L’hypothèse, en forme de postulat, est que tous les troubles psychiques, Névrose, Perversion, Psychose, ont pour cause univoque et ultime un dysfonctionnement dans le procès de subjectivisation, à la période vocalique, qui débouche sur une défaillance du Sujet. Défaillance qui fait perdurer la Détresse du Vivre en impasse. Elle dévoie la structuration épigénétique ultérieure.  

    2. Nous verrons pourquoi et comment dans le prochain séminaire.    

 

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly    

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