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L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique(21 novembre 2015)

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PROLOGUE

Le texte que je porte à votre connais­sance est sen­si­ble­ment dif­fé­rent de celui que j’ai pro­fé­ré. Cer­taines par­ties ont été rema­niées, d’autres ont été sup­pri­mées. Il m’est arri­vé aus­si de pro­lon­ger un déve­lop­pe­ment parce que le pro­pos me parais­sait a pos­te­rio­ri ellip­tique ou abs­cons. Cela tient au fait que m’entendre dire débouche tou­jours sur la néces­si­té d’élaborer à nou­veau. Il fait tran­si­tion avec le pré­cé­dent : L’Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale. C’est pour­quoi je me suis sen­ti obli­gé de redire en rac­cour­ci ce qui a été théo­ri­sé dans mon tra­vail anté­rieur. Parce qu’inscrivant ce sémi­naire dans le cadre d’Espace Ana­ly­tique, je pen­sais qu’il fal­lait per­mettre à des per­sonnes nou­velles de connaître les élé­ments théo­riques per­met­tant de situer dans quelle pers­pec­tive je place ce tra­vail sur l’Acte psy­cha­na­ly­tique. A la réflexion, ce ne devait pas être utile. En tout état de cause, j’avais aver­ti dans mon annonce que ce sémi­naire était des­ti­né à ceux qui avaient eu connais­sance de cette déjà longue recherche et y avait atta­ché quelque inté­rêt. Je réitère cet aver­tis­se­ment. L’expérience confirme qu’à part Gérard Guille­rault, il n’y a guère d’intérêts exté­rieurs au cercle qui suivent cette éla­bo­ra­tion depuis un cer­tain temps. Tout se passe comme si de fac­to ce sémi­naire s’avérait « fer­mé » alors qu’il devait être ouvert. Il est vrai que les condi­tions que j’ai rap­pe­lées plus haut sont sélec­tives. Condi­tions moti­vées uni­que­ment par l’inconvénient d’avoir à redire ou rabâ­cher ce qui a déjà été éta­bli. De fait il est tou­jours hypo­thé­ti­que­ment ouvert pour peu que l’on m’en adresse la demande.

OUVERTURE

D’abord l’Esprit. Après l’Acte. Car sans Esprit il ne peut y avoir vec­to­ri­sa­tion de l’Acte. M’y revoi­ci. Il faut croire que mal­gré la fatigue, l’ennui, l’isolement, il y a quelque chose qui ne me lâche pas. Je viens (presque) d’en ter­mi­ner avec cette Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­raleque je m’y remets. Bien évi­dem­ment, je peux ration­na­li­ser. De la même manière que je me suis lan­cé dans cette théo­ri­sa­tion de la cli­nique parce que je pen­sais qu’une cri­tique épis­té­mo­lo­gique (Et si la psy­cha­na­lyse était, à nou­veau, une mytho­lo­gie) des cou­rants psy­cha­na­ly­tiques anté­cé­dents n’avait d’intérêt que si on en tirait les ensei­gne­ments qui renou­vellent la concep­tion et la modé­li­sa­tion objec­tive d’une méta­psy­cho­lo­gie enfin psy­cha­na­ly­tique, aujourd’hui, je pour­rais me dire qu’une cli­nique sans théo­rie de la praxis, qui renou­velle l’Acte psy­cha­na­ly­tique, n’a aucun inté­rêt. Mais cette ratio­na­li­sa­tion, pour objec­tive qu’elle puisse paraître, ne consti­tue pas la cause de ce qui m’anime. Il faut croire qu’une cer­taine pas­sion m’arrime encore à la psy­cha­na­lyse et à son des­tin. Des­tin qui, si rien ne change chez les psy­cha­na­lystes, m’apparaît comme funeste. Elle va dis­pa­raître et som­brer dans l’oubli. Comme avant elle le rei­chisme, l’adlérisme, le jun­gisme et pour­quoi pas y asso­cier le gurd­jief­fisme. Je ne suis pas sans recon­naître que, mal­gré ce constat, ma posi­tion est para­doxale. Bien que ce des­tin me semble iné­luc­ta­ble­ment scel­lé, il ne faut pas pour autant faire de la psy­cha­na­lyse une cause. Ce serait contraire à son Esprit tel que je vais en esquis­ser la sin­gu­la­ri­té. Ce n’est pas une CAUSE qui se doit d’être défen­due. Seuls les savoirs mytho­lo­gi­co-sec­taires méritent qu’on les défende et qu’on en soit pro­sé­lyte, par­fois jusqu’à la mort. Le pro­sé­ly­tisme n’est pas mon inten­tion, car « connaître », sûre­ment, s’oppose à « savoir ». C’est ce qui a fait mal­en­ten­du : connaître sup­pose de ne plus croire. Aus­si loin que je puisse me retour­ner, ma posi­tion d’incrédulité natu­relle, m’a tou­jours accom­pa­gné et por­té pré­ju­dice. En par­ti­cu­lier dans le milieu psy­cha­na­ly­tique. J’avais l’illusion que tout psy­cha­na­lyste par­ta­geait cette posi­tion qui me semble un préa­lable obli­gé à toute recherche et avan­cée théo­rique. Il a fal­lu un cer­tain nombre de décon­ve­nues, où on ne me l’a pas envoyé dire, pour que je prenne acte qu’il n’en était rien… Pour­tant, il faut bien conti­nuer à pen­ser pour ins­crire son exis­tence dans le « diver­tis­se­ment ». C’est au fond la seule jus­ti­fi­ca­tion qui vaille. Per­sé­vé­rer dans le diver­tis­se­ment qui per­met de trans­mettre sans sacri­fier au pro­sé­ly­tisme et à la défense d’une cause.

L’Esprit de la psy­cha­na­lyse, donc. Cela ouvre des abîmes de réflexion, un sujet pareil. À quoi cela peut-il cor­res­pondre quand il s’agit de psy­cha­na­lyse et de l’Acte psy­cha­na­ly­tique ? Si cela semble évident, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. Rien ne s’impose d’emblée, que de vagues réfé­rences à une pra­tique huma­niste telle que le XVIIIesiècle la pro­meut. Si on en res­tait là, ce serait sans doute un peu court. On per­çoit bien qu’il y a der­rière cette pseu­do-évi­dence quelque chose d’important… mais qui fait pro­blème. Qu’en est-il de cette pra­tique sociale ? Car, qu’on le veuille ou non, d’un point de vue anthro­po­lo­gique l’Acte psy­cha­na­ly­tique, quoique sin­gu­lier, est une pra­tique sociale. Je dirais même, sans pro­vo­ca­tion, que l’Acte psy­cha­na­ly­tique, dans son enga­ge­ment comme dans son dérou­le­ment, est le pro­to­type le plus pur de ce qu’il en est du Lien Social. Pur Lien Social en cela qu’il met en pré­sence deux sub­jec­ti­vi­tés dont l’une est en souf­france. Sub­jec­ti­vi­té lit­té­ra­le­ment en « détresse du vivre ». Détresse du vivre qui s’avère insup­por­table. Détresse qui ren­contre l’autre sub­jec­ti­vi­té qui fait butée. Cette autre sub­jec­ti­vi­té, du fait de sa cure répu­tée didac­tique, est cen­sée ne rien igno­rer de cette butée de détresse. Et pas seule­ment intel­lec­tuel­le­ment. 

DE L’ESPRIT ET DE SES DÉTERMINANTS COMMUNS

Dans les réfé­rences qui sont les miennes quand on parle d’ « Esprit » de quelque chose, cela m’évoque imman­qua­ble­ment Max Weber. Pour moi, c’est une réfé­rence à par­tir de laquelle on peut entre­voir ce que l’on peut entendre comme « l’Esprit » de quelque chose. J’aurais pu évi­dem­ment me réfé­rer à Mon­tes­quieu car au fond Mon­tes­quieu avec l’Esprit des lois est plus proche de ce que j’entends par « Esprit ». Il a, avant la lettre en ce qui concerne la genèse des lois, une posi­tion anthro­po­lo­gique. Ne sou­tient-il pas que les us et les cou­tumes pré­cèdent l’espace juri­dique dont pro­cèdent les lois ? À vrai dire, ce qui m’a inté­res­sé dans la manière dont Weber a d’aborder le fon­de­ment de « l’Esprit » de quelque chose, c’est qu’il démontre qu’il ne peut y avoir de pra­tique sociale, fût-elle la plus tech­nique, sans qu’elle soit ani­mée par quelque chose qui la dépasse. De fait, une pra­tique sociale, quelle qu’elle soit, se jus­ti­fie par un « sens » qui dit le pour­quoi et le com­ment de son exer­cice. Manière de s’affirmer « pas comme une autre et pas autre­ment ». Sens donc auquel on croit. L’Esprit au fond, c’est l’expression d’une voca­tion logée au plus pro­fond d’une praxis, qui nous oblige à tel ou tel enga­ge­ment dans telle ou telle pra­tique sociale. Elle édicte com­ment agir et à quoi elle renonce. Vous n’êtes pas sans savoir que Max Weber explique la réus­site incom­pa­rable du capi­ta­lisme fami­lial (et manu­fac­tu­rier) rhé­nan par le fait qu’il avait été assi­mi­lé, rema­nié et déve­lop­pé par la com­mu­nau­té pro­tes­tante d’Outre-Rhin. Le capi­ta­lisme rhé­nan est la ren­contre entre la théo­lo­gie réfor­mée et la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière. Cela débouche sur une manière spé­ci­fique de pen­ser l’économie libé­rale. Pour lui, si ce capi­ta­lisme a réus­si c’est qu’il était l’expression, ou qu’il per­met­tait l’expression, des fon­da­men­taux cultu­rels théo­lo­giques du pro­tes­tan­tisme. L’utopie, au fond, consis­tait à pra­ti­quer un capi­ta­lisme d’où la notion d’exploitation (de l’homme par l’homme comme le sou­te­nait Marx) était exclue. Mettre en œuvre un capi­ta­lisme « social » si on peut dire. Cette uto­pie tient sur le dogme réfor­mé que, d’une part, le tra­vail est une obli­ga­tion due à la faute ori­gi­nelle et que, d’autre part, chaque homme doit se conten­ter de la condi­tion dans laquelle dieu l’a fait naître. Et ses des­seins, inson­dables et inac­ces­sibles à l’entendement humain, ne peuvent être remis en cause. Qu’il y ait des nan­tis et des pauvres tient de l’ordre divin. Car, sous le regard de dieu, l’une des situa­tions ne vaut pas plus que l’autre, étant enten­du que tout homme est un pêcheur voué à la dam­na­tion éter­nelle sauf à être sau­vé par Grâce divine. Ces deux dogmes per­mettent de rendre inopé­rante la notion d’exploitation. D’autant qu’ils sont ren­for­cés par la remise au goût du jour par Luther d’un autre dogme qui consiste à affir­mer que le salut ne s’achète pas par les œuvres mais est octroyé par Grâce divine. La réus­site n’a donc pas valeur de rachat, ni de signe d’une quel­conque satis­fac­tion de dieu comme dans le judaïsme. D’où l’austérité radi­cale dans laquelle se pra­tique ce capi­ta­lisme indus­trieux puisque les pro­fits ne sont pas des­ti­nés à enri­chir les action­naires mais doivent être réin­ves­tis pour le déve­lop­pe­ment de l’entreprise et le bien com­mun. On com­prend alors pour­quoi Weber inti­tule son essai L’éthique pro­tes­tante et l’Esprit du capi­ta­lisme

Le mot est enfin lâché : der­rière « l’Esprit » de toute pra­tique sociale, se pro­file une néces­si­té éthique. Et der­rière toute néces­si­té éthique se pro­file, qu’on le veuille ou non, une morale dog­ma­tique. Morale dog­ma­tique déter­mi­née, en Occi­dent « chré­tien », par une méta­phy­sique reli­gieuse. L’éthique se pré­sente alors comme le fon­de­ment de l’Esprit de la « praxis » (enten­du comme une théo­rie de la pra­tique) d’une pra­tique sociale. On pour­rait dire que l’Esprit d’une pra­tique sociale en sub­ver­tit la seule uti­li­té fonc­tion­nelle pour lui don­ner un « sens idéa­li­sant » qui per­met d’opérer autre­ment que de manière uti­li­taire méca­nique. Si on place l’utilitarisme dans une optique « inhu­maine », parce que dénué d’une spé­ci­fi­ci­té propre l’inscrivant dans une des­ti­née humaine com­pré­hen­sible (hors d’un « sens »auquel on peut croireet s’accrocher), la vie ne vaut pas d’être vécue. C’est du moins ce que « l’on croit » ou que les reli­gions et la phi­lo­so­phie morale veulent nous faire accroire. Il n’est pas sûr que la psy­cha­na­lyse — l’Esprit de la psy­cha­na­lyse – par­ti­cipe de cette croyance en la néces­si­té d’un sens issu d’une éthique, pour étayer l’existence. Car l’un des aspects révo­lu­tion­naires de l’invention freu­dienne est qu’elle s’oppose à toute idée de trans­cen­dance comme fon­de­ment de la réa­li­té psy­chique. Il faut dire que, bien avant cette révo­lu­tion freu­dienne, Spi­no­za avait, dans l’Éthiquepara­doxa­le­ment, consti­tué un fon­de­ment de l’humaine condi­tion en éra­di­quant toute idée de trans­cen­dance. Pre­mière théo­rie “natu­ra­liste” (avant Dar­win) de la réa­li­té humaine. Son coup de force consiste en la défi­ni­tion maté­ria­liste de dieu comme sub­stance (éten­due) unique s’imposant comme imma­nente et infi­nie. Sub­stance par ailleurs incréée. Il fal­lait oser. C’est un pas de plus par rap­port à Cal­vin qui s’éloigne de la trans­cen­dance en posant dieu comme radi­ca­le­ment incon­nais­sable. C’est, au fond, si on m’autorise un oxy­more, la pre­mière méta­phy­sique maté­ria­liste (pas encore méta­psy­cho­lo­gie), dont la fina­li­té est la pro­mo­tion de la Joie, fille du Désir, comme unique rai­son d’être de l’humaine condi­tion. Éthique donc de la foi en la joie. Pas encore le Prin­cipe de Plai­sir.

Pour reve­nir à Weber et à sa thèse sur l’éthique pro­tes­tante et l’Esprit du capi­ta­lisme, on peut dire qu’elle est assez convain­cante (la chute étant pré­vue dans les des­seins de dieu, pré­des­ti­na­tion pré­lap­saire dit-on dans la théo­lo­gie pro­tes­tante): en contre­par­tie de ce ban­nis­se­ment de l’Éden, l’homme récolte en apa­nage le pri­vi­lège exor­bi­tant de régner sur les choses et les êtres vivants ter­restres. Cette dog­ma­tique trans­forme effec­ti­ve­ment une tech­nique finan­cière et indus­trielle en une acti­vi­té conforme à la théo­lo­gie réfor­mée. L’Esprit dans lequel on pra­tique les arcanes capi­ta­listes (les pro­cess de pro­duc­tion et de régu­la­tion finan­cière) est mis au ser­vice de ce dogme. Il y a sub­ver­sion. L’Esprit, étant au fon­de­ment des mœurs et des us et cou­tumes, sub­ver­tit cette pra­tique pro­duc­tive en les inté­grant dans un cadre. Un cadre moral. Aus­si, l’Esprit dans lequel on s’engage dans une pra­tique sociale, débouche sur une praxis spé­ci­fique irré­duc­tible à toute autre pra­tique conco­mi­tante. En l’occurrence, l’Esprit du capi­ta­lisme rhé­nan, n’est pas celui du capi­ta­lisme anglo-saxon (à sup­po­ser que ce der­nier se fonde sur une quel­conque éthique puisqu’il se réduit à créer de la valeur pour l’actionnaire), ni celui confu­céen pra­ti­qué en Corée et en Chine. C’est dire que l’Esprit per­met de dif­fé­ren­cier deux manières de conce­voir une pra­tique ayant par ailleurs (ou sem­blant avoir par ailleurs) le même objet et la même fina­li­té. De fait, il fau­drait se tenir à cette for­mu­la­tion « sem­blant avoir par ailleurs le même objet et la même fina­li­té ». Car l’Esprit qui ins­pire une praxis la dis­so­cie radi­ca­le­ment de toute autre approche des faits et phé­no­mènes qui res­sortent d’un champ don­né. L’Esprit d’une praxis contri­bue à cir­cons­crire un champ propre et à déli­mi­ter une manière spé­ci­fique d’aborder l’objet d’une pra­tique. L’Esprit d’une pra­tique sociale ne prend toute son ori­gi­na­li­té que par oppo­si­tion à celles qui paraissent avoir le même objet. 

Ces quelques élé­ments de com­pré­hen­sion étant posés, on peut s’interroger sur ce qu’il en est de l’Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique. Comme vous le savez l’essentiel de la méthode struc­tu­rale à l’inverse de l’Hégélianisme où il s’agit de démon­trer en quoi deux manières oppo­sées de conce­voir un objet peuvent être ren­dues com­pa­tibles par la ver­tu de la dia­lec­tique (dont la vul­gate décrit le pro­ces­sus en trois temps : thèse anti­thèse et syn­thèse) consiste à modé­li­ser la logique sys­té­mique dif­fé­ren­tielle qui pré­vaut dans chaque manière de conce­voir un objet « sem­blant » res­sor­tir à un même champ. Elle pro­cède non pas dia­lec­ti­que­ment mais « para­dig­ma­ti­que­ment ». C’est-à-dire par oppo­si­tion. Aus­si pour iden­ti­fier la sin­gu­la­ri­té de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse, je me pro­pose de l’opposer à ceux dont pro­cèdent la psy­chia­trie et la psy­cho­thé­ra­pie. Toutes trois ont, en effet, pour objet la com­pré­hen­sion et le trai­te­ment des désordres psy­cho­lo­giques. La ques­tion est donc de savoir en quoi l’Esprit qui les anime cha­cune dif­fère spé­ci­fi­que­ment. Et consé­quem­ment, en quoi l’Esprit de la psy­cha­na­lyse diverge radi­ca­le­ment. Cela revient à se deman­der com­ment ces trois dis­ci­plines consi­dèrent et abordent la souf­france psy­chique et quels objec­tifs elles visent dans la mise en œuvre de leurs pra­tiques res­pec­tives. C’est faire l’hypothèse que ces trois dis­ci­plines, quoiqu’elles semblent inter­ve­nir dans le même champ de la souf­france psy­chique, ont trois approches « thé­ra­peu­tiques » dif­fé­rentes. C’est-à-dire qu’elles auraient trois concep­tions non seule­ment de mala­dies et des troubles men­taux, mais aus­si, au-delà, qu’elles se réfé­re­raient, éven­tuel­le­ment ou non, impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment à trois éthiques spé­ci­fiques (ou non) rele­vant cha­cune d’une concep­tion de l’homme (de sa fina­li­té) dans ses rap­ports avec ses congé­nères et à son envi­ron­ne­ment exis­ten­tiel.

Pour les besoins de l’exposition, on va consi­dé­rer que ces trois dis­ci­plines sont « maté­ria­listes ». En d’autres termes, qu’elles ne se réfèrent pas à un dogme trans­cen­dant. Bien sûr, cette asser­tion est inexacte dans la mesure où on trouve dans ces trois dis­ci­plines des pra­ti­ciens qui pro­fessent une foi dans l’une ou l’autre reli­gion ayant cours dans notre socié­té. Mais cela per­met, toutes choses égales par ailleurs, d’essayer de cer­ner les dif­fé­rences de pré­sup­po­sés d’où pro­cède l’Esprit dans lequel les pra­ti­ciens de ces trois dis­ci­plines conduisent leur pra­tique. Dans le cadre de ce tra­vail, cette ana­lyse dif­fé­ren­tielle struc­tu­rale ne peut être que suc­cincte et cari­ca­tu­rale (fausse donc). Mais les oppo­ser per­met de se repé­rer. À tout le moins de cla­ri­fier les dif­fé­rences d’Esprit dont pro­cèdent ces dif­fé­rentes pra­tiques. L’Esprit de la cli­nique de ces dif­fé­rentes pra­tiques per­met de défi­nir les posi­tions et les objec­tifs thé­ra­peu­tiques de chaque type de pra­ti­ciens. 

L’ESPRIT DE LA PSYCHIATRIE

Pour ce qui est de la cli­nique psy­chia­trique, cela s’avère assez simple : la psy­chia­trie est une dis­ci­pline médi­cale fon­dée par la révo­lu­tion inau­gu­rée par Pinel à la fin du XVIIIe siècle, quand il pro­clame que les troubles psy­chiques et psy­cho­lo­giques ne relèvent pas de la pos­ses­sion « dia­bo­lique » comme il était d’usage de les consi­dé­rer pré­cé­dem­ment. Ils ont pour ori­gine, c’est-à-dire comme étio­lo­gie, des lésions ou des dys­fonc­tion­ne­ments fonc­tion­nels neu­ro­cé­ré­braux orga­niques. Ces troubles orga­ni­sés en syn­drome et réper­to­riés dans une nomen­cla­ture noso­gra­phique, accèdent au sta­tut de « mala­die men­tales ». Ils cessent d’être attri­bués à des agents externes mys­té­rieux. Avec cette acces­sion à la qua­li­té de mala­dies men­tales, l’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique s’aligne sur celui qui pré­vaut pour la méde­cine scien­ti­fique. Il s’agit d’éliminer autant que faire se peut, un dys­fonc­tion­ne­ment tou­jours d’origine orga­nique ; de le soi­gner selon des règles éta­blies qui consistent à poser un diag­nos­tic, pres­crire un trai­te­ment et éta­blir un pro­nos­tic. Mais, déjà à cette époque, cet Esprit médi­cal n’est pas sans poser pro­blème aux psy­chiatres. Car la mala­die men­tale concerne le fonc­tion­ne­ment de « l’entendement humain ». Or, cette nais­sance de la psy­chia­trie inter­vient à une période his­to­rique par­ti­cu­lière, au zénith du mou­ve­ment des Lumières, qui se carac­té­rise à la fois par le ratio­na­lisme et l’humanisme. La rai­son au ser­vice de l’idéalisation de la posi­tion exis­ten­tielle indi­vi­duelle. En effet, cet huma­nisme fait émer­ger et valoir la pri­mau­té de la per­sonne sur le col­lec­tif. Le citoyen passe de (as)sujet(ti) du Roi à la posi­tion de per­sonne pour­vue d’un libre arbitre et de droits. De fait, ce double cou­rant – huma­niste du libre arbitre indi­vi­duel – a comme déno­mi­na­teur com­mun le maté­ria­lisme. Reste que cette nou­velle concep­tion de la posi­tion de l’homme dans l’univers ne manque pas de poser le pro­blème de la nor­ma­li­té : qu’est-ce qui res­sort de la mala­die ou de la nor­ma­li­té quand il s’agit de l’entendement ? 

Les pre­miers psy­chiatres ont réso­lu cette inter­ro­ga­tion en consi­dé­rant comme mala­die tout ce qui empêche l’exercice de la conscience et de la liber­té, deux attri­buts per­met­tant de conduire leurs actes de manière rai­son­nable en accord avec les codes régis­sant le col­lec­tif. La mala­die men­tale est une « alié­na­tion » de ces apti­tudes. Elle est occa­sion­née par un dys­fonc­tion­ne­ment de l’organe neu­ro-céré­bral. Or à l’évidence, la notion de liber­té, quand il s’agit de pré­ro­ga­tive de la condi­tion humaine, n’est pas un concept médi­cal mais phi­lo­so­phique. L’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique est donc phi­lo­so­phi­co-médi­cal, comme l’attestent déjà les titres d’ouvrages prin­ceps de Pinel, Noso­gra­phie phi­lo­so­phique(1798) et Trai­té médi­co-phi­lo­so­phique de la manie. Au cours du temps, cet esprit de la cli­nique psy­chia­trique médi­co-phi­lo­so­phique se trans­for­me­ra en cli­nique médi­co-psy­cho­lo­gique puis même en cli­nique médi­co-psy­cha­na­ly­tique. Mais ces trans­for­ma­tions ne sont qu’apparence. L’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique, parce que tou­jours huma­niste, au sens des lumières, reste fon­da­men­ta­le­ment médi­co-phi­lo­so­phique. Quels que soit les pré­sup­po­sés doc­tri­naux : il s’agit en fin d’analyse d’une éthique de la liber­té. Si on s’en réfère au Trai­té de Psy­chia­triede Ey, cela appa­raît expli­cite. Tout se passe comme si la réfé­rence à la psy­cho­lo­gie, puis à la psy­cha­na­lyse appa­rais­sait comme un habillage super struc­tu­rel qui ne modi­fie en rien l’Esprit de cette cli­nique psy­chia­trique. Car il s’agit tou­jours, soit de soi­gner les troubles orga­niques (occa­sion­nant des dys­fonc­tion­ne­ments psy­cho­lo­giques) pour réta­blir la liber­té de conscience et la ratio­na­li­té des com­por­te­ments de la per­sonne affec­tée d’une mala­die men­tale, soit, si cela s’avère impos­sible, de la pro­té­ger et de pro­té­ger la socié­té. A cela s’ajoute le prin­cipe hip­po­cra­tique du « ne pas nuire ». On retrouve aus­si cette inten­tion de ne pas nuire dans la pen­sée psy­cha­na­ly­tique de Lacan. Mais sur ce point il était ambi­va­lent. Il conseillait aux psy­cha­na­lystes de ne pas pous­ser trop pro­fon­dé­ment les psy­cha­na­lyses de peur de ren­con­trer des noyaux déli­rants irré­duc­tibles qui met­traient en dan­ger le psy­cha­na­ly­sant. Il est, à ce titre, dans l’Esprit de la cli­nique médi­cale. Il faut dire qu’il s’adressait en majo­ri­té à des psy­cha­na­lystes d’obédience médi­cale (qui ont prê­té ce ser­ment hip­po­cra­tique). Cette dis­po­si­tion ne cor­res­pond pas à l’Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique. Mais, par ailleurs, il faut tout de même se sou­ve­nir qu’une des rai­sons qui l’a fait exclure (en plus de l’histoire de la cabale sur les séances courtes) est le nombre, jugé éle­vé, de sui­cides par­mi ses psy­cha­na­ly­sants. C’est en par­tie pour cela qu’il a été, comme on a dit, « excom­mu­nié » de l’Association Inter­na­tio­nale. C’est-à-dire qu’il n’est pas exclu que, dans cer­tains cas, la psy­cha­na­lyse n’aboutisse à cette extré­mi­té ou, bien plu­tôt, ne puisse l’empêcher. Il me revient à ce sujet une for­mule lapi­daire, attri­buée à Lacan (je ne me sou­viens plus d’où elle pro­vient) qui, à pro­pos d’un jeune anthro­po­logue qui s’était sui­ci­dé pro­fé­ra « que vou­lez-vous qu’il fît d’autre ? ». Cette réponse en forme de ques­tion affir­ma­tive indique, par l’extrême, la posi­tion du psy­cha­na­lyste vis-à-vis de la per­sonne dont il a, par ailleurs, la res­pon­sa­bi­li­té de conduire la cure à bonne fin. En d’autres termes, et dans l’Esprit, s’il conduit la cure à bonne fin, (c’est sa res­pon­sa­bi­li­té), il ne s’agit pas pour autant de pré­ser­ver la vie à tout prix. Il ne s’agit donc pas au pre­mier chef de gué­rir, quoiqu’une psy­cha­na­lyse, dans le meilleur des cas, y mène au sens psy­chia­trique du terme. Mais cette gué­ri­son est une consé­quence seconde d’un autre enjeu. Lacan avait une for­mule éclai­rante quand il indi­quait que « la gué­ri­son advient de sur­croît ». Reste à défi­nir de quoi est consti­tué ce qui n’est pas ce sur­croît. Qu’en est-il si la gué­ri­son n’est pas la fina­li­té der­nière de l’Acte psy­cha­na­ly­tique, de ses fon­de­ments et de sa consis­tance ? C’est dire que l’enjeu de l’Acte psy­cha­na­ly­tique et de l’Esprit qui l’anime se place ailleurs. En deçà. En tout état de cause, l’Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique se dis­so­cie de la cli­nique médi­cale déjà sur ce point. 

Si on veut résu­mer, l’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique est vec­to­ri­sé par le désir de « désa­lié­na­tion » du sujet affec­té de mala­die men­tale, dou­blé de l’obligation de « pro­tec­tion » contre les actions « for­ce­nées » que cer­tains alié­nés (para­noïdes ou autres) com­mettent contre eux-mêmes ou contre autrui. Soi­gner les troubles de la per­son­na­li­té, pro­té­ger le malade et autrui, ne pas nuire, ain­si va l’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique dans sa défense de la liber­té propre de l’entendement humain. En un mot : désa­lié­ner et rendre la rai­son à celui qui l’a per­due. 

L’ESPRIT DE LA PSYCHOTHÉRAPIE

Pour ce qui est de l’Esprit de la cli­nique des psy­cho­thé­ra­peutes, il en va tout autre­ment. À pro­pre­ment par­ler, il ne s’agit plus de soi­gner un organe neu­ro­cé­ré­bral qui dys­fonc­tionne en « alié­nant » les capa­ci­tés de l’entendement humain. Non pas que l’on nie dans ces dis­ci­plines que cet organe puisse dys­fonc­tion­ner et occa­sion­ner des troubles de la per­son­na­li­té et de la conscience, On opte pour ce que j’appelle une posi­tion néo-beha­vio­riste. On consi­dère alors que les troubles de la per­son­na­li­té ont pour ori­gine des dys­fonc­tion­ne­ments rela­tion­nels qui empêchent la per­sonne de s’adapter à son envi­ron­ne­ment affec­tif, fami­lial, social, pro­fes­sion­nel. La « psy­ché » (cette boîte noire), comme on disait dans le temps, a pour fonc­tion l’adaptation de la per­sonne à son envi­ron­ne­ment social. Cet envi­ron­ne­ment social génère des inter­ac­tions conflic­tuelles qui font dys­fonc­tion­ner la psy­ché (« ou l’Esprit humain » pour paro­dier Lévi-Strauss) et déter­minent des troubles de la conscience et de la per­son­na­li­té. L’Esprit de la cli­nique psy­cho­thé­ra­peu­tique (ou socio-thé­ra­peu­tique) consiste alors à déter­mi­ner quels évè­ne­ments, quels faits rela­tion­nels, psy­cho­lo­giques, psy­cho­so­cio­lo­giques, généa­lo­giques même, causent ces dys­fonc­tion­ne­ments de la conscience ou de l’identité de la per­sonne, pour pou­voir pro­po­ser des stra­té­gies adap­ta­tives propres à per­mettre, à par­tir d’une com­pré­hen­sion « psy­cho­lo­gique », une meilleure inté­gra­tion (et une adap­ta­tion réus­sie) dans leurs milieux de vie. De la même manière que l’on pou­vait dire tout à l’heure que l’Esprit de la cli­nique psy­chia­trique était fon­dé sur l’objectif d’une gué­ri­son orga­nique en vue d’une désa­lié­na­tion de la per­sonne pour qu’elle puisse faire usage de sa liber­té et de son libre arbitre, l’Esprit de la cli­nique psy­cho­thé­ra­peu­tique, quelle que soit l’obédience (y com­pris psy­cha­na­ly­tique), est axé sur l’intention de per­mettre à une per­sonne de s’intégrer dans les dif­fé­rents sec­teurs de la vie sociale et rela­tion­nelle, dans l’harmonie, la séré­ni­té, voire le bon­heur. Dans l’Esprit il y a une volon­té d’aide à l’adaptation dans la réa­li­té sociale de la per­sonne (de son Moi), en vue d’apaisement de souf­frances psy­cho­lo­giques par éli­mi­na­tion (ou évi­te­ment) des ten­sions rela­tion­nelles. Il s’agit de modi­fier les réponses patho­lo­giques en fai­sant prendre conscience de leurs déclen­che­ments et per­mettre à celui qui en souffre de les sup­por­ter et de les sur­mon­ter par des effets d’évitement. En tout état de cause, l’Esprit de la cli­nique psy­cho­thé­ra­peu­tique se résout à cette aspi­ra­tion, ce pro­sé­ly­tisme pour­rait-on dire, d’intégration sereine de cha­cun dans son groupe d’appartenance en vue de pro­mou­voir le bon­heur et l’harmonie. Une sorte d’amour de la vie qui n’est pas sans rap­pe­ler l’utopie de réta­blir le para­dis sur terre. Bien sûr, tout cela est cari­ca­tu­ral.

LES PROLÉGOMÈNES A UNE DÉFINITION DE L’ESPRIT DE LA PSYCHANALYSE

On entre­voit intui­ti­ve­ment que l’Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tiquedif­fère très sen­si­ble­ment de ces deux posi­tions. De la même manière qu’il ne consiste pas au pre­mier chef de gué­rir un fonc­tion­ne­ment neu­ro-céré­bral qui empêche l’exercice de l’entendement et de la liber­té, de la même manière, il ne pro­meut pas non plus de réta­blir un fonc­tion­ne­ment et une ins­crip­tion har­mo­nieuse d’une per­sonne dans sa réa­li­té sociale. Mais dire ce qu’il n’est pas ne consiste pas pour autant à dire ce qu’il est. Aus­si pour abou­tir à en dis­cer­ner les contours et la spé­ci­fi­ci­té il est néces­saire de faire un retour aus­si rapide que par­tial sur ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de la psy­cha­na­lyse, à l’instar des deux autres praxis.

DE LA MYTHOLOGIE ORIGINAIRE 

Si la psy­cha­na­lyse, depuis Freud, a pour objet de don­ner une expli­ca­tion aux troubles psy­chiques, et de ten­ter de pro­po­ser un pro­to­cole thé­ra­peu­tique (la cure) pour y remé­dier, elle intro­duit dans cette pro­blé­ma­tique un autre para­digme. On dit sou­vent que ce nou­veau para­digme est l’hypothèse de l’Inconscient. C’est à la fois vrai et faux. Ou, pour le dire autre­ment, c’est vrai mais c’est incom­plet. C’est une sorte de synec­dote dans la mesure où la véri­table révo­lu­tion freu­dienne consiste à pos­tu­ler que Sapiens sapiens, à l’exclusion de toute autre espèce vivante, est doté d’un appa­reil psy­chique dont on peut modé­li­ser le fonc­tion­ne­ment grâce à un modèle « méta­psy­cho­lo­gique ». S’il n’y avait que la pro­po­si­tion d’un registre incons­cient, on peut dire qu’il n’y aurait pas véri­ta­ble­ment de cou­pure épis­té­mo­lo­gique dans l’abord et la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes psy­chiques humains. En son temps, et quoi qu’on puisse pen­ser de sa phi­lo­so­phie (assez piètre), Sartre avait même démon­tré dans son livre tout à fait remar­quable, L’idiot de la famille, que le des­tin de l’enfant Flau­bert pou­vait fort bien s’expliquer par la dyna­mique psy­cho­lo­gique de sa famille sans que pour autant il faille faire appel au « deus ex machi­na » de l’Inconscient. L’« idée folle » de Freud est donc de pro­mou­voir le concept d’appareil psy­chique. Appa­reil psy­chique qui se décrit sui­vant trois para­mètres : topique (les ins­tances qui le défi­nissent) ; éner­gé­tique (les pul­sions sexuelles qui l’animent) ; éco­no­mique (le jeu conflic­tuel de cette éner­gie à tra­vers les ins­tances topiques). On me dira que rap­pe­ler ce truisme tient du b.a.ba. Pas for­cé­ment et on ver­ra pour­quoi ulté­rieu­re­ment. L’Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique découle déjà de cette hypo­thèse que les troubles psy­chiques – et non pas les mala­dies men­tales – ont pour ori­gine les dys­fonc­tion­ne­ments de cet appa­reil psy­chique. Et que les dys­fonc­tion­ne­ments de cet appa­reil psy­chique ont pour cause (pour étio­lo­gie) les défauts de sa mise en place et de sa struc­tu­ra­tion. L’hypothèse sous-jacente est donc que l’appareil psy­chique a un déve­lop­pe­ment qui, quoiqu’il dépende de la matu­ra­tion de l’organe neu­ro-céré­bral, a un des­tin auto­nome et des déter­mi­na­tions épi­gé­né­tiques propres. 

À l’époque de Freud (et encore main­te­nant pour la plu­part des psy­cha­na­lystes), les inter­ac­tions qui déter­minent cette matu­ra­tion épi­gé­né­tique de l’appareil psy­chique, étaient dévo­lues aux seules évé­ne­ments exté­rieurs. Essen­tiel­le­ment ceux éma­nant de la cel­lule fami­liale res­treinte et en par­ti­cu­lier, des adultes tuté­laires et de leurs tra­ves­tis­se­ments (« Les com­plexes fami­liaux » : Le Père Sym­bo­lique, le Nom du Père, le Grand Autre, le Signi­fiant Maître… comme le sou­te­nait Lacan). L’hypothèse d’une auto-orga­ni­sa­tion n’était pas même évo­quée. Cette hypo­thèse consiste à pos­tu­ler que la struc­tu­ra­tion de cet appa­reil psy­chique est le résul­tat d’une poten­tia­li­té géné­tique. Sinon, on retombe sur la posi­tion chère à l’école pav­lo­vienne (entre autres) qui consi­dère que l’organe neu­ro­cé­ré­bral est une struc­ture « vide », sur laquelle les condi­tion­ne­ments exo­gènes viennent don­ner un conte­nu et une effi­ca­ci­té adap­ta­tive. Quoiqu’on s’en défende, il est tout de même ques­tion de cela dans la concep­tion étio­lo­gique propre à la psy­cha­na­lyse ortho­doxe. 

On voit donc que toute la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne concerne non pas l’Inconscient mais l’existence de l’appareil psy­chique. Mais cha­cun sait que pour Freud, l’appareil psy­chique est une sorte de machine éner­gé­tique qui régule des pul­sions sexuelles. C’est une machine essen­tiel­le­ment pul­sion­nelle. D’où émerge la libi­do à la puber­té et qui en méta­bo­lise les effets en les inves­tis­sant dans des repré­sen­ta­tions sus­cep­tibles de per­mettre l’adaptation. Toute la théo­rie freu­dienne est fon­dée sur ce pre­mier pos­tu­lat d’un appa­reil qui se struc­ture autour des ava­tars des pul­sions sexuelles pré­gé­ni­tales (auto éro­gènes) mais aus­si de la libi­do géni­tale. C’est un régu­la­teur éner­gé­tique dont la mis­sion homéo­sta­tique est de main­te­nir les pul­sions au niveau le plus bas. Pour main­te­nir le prin­cipe homéo­sta­tique, l’appareil psy­chique tend à résoudre les conflits intra­psy­chiques que les exi­gences pul­sion­nelles occa­sionnent entre les dif­fé­rentes ins­tances (Moi, Ҫa, Sur­moi, etc…). 

On voit donc que toute la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne est fon­dée sur ce pos­tu­lat d’une éner­gie psy­chique. Les pul­sions font la jonc­tion et assurent la conti­nui­té entre l’organe neu­ro-céré­bral et cette fic­tion que consti­tuent l’appareil psy­chique et son orga­ni­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique. C’est en cela que, si ce pos­tu­lat d’énergie psy­chique posé par Freud comme concept limite d’avec le bio­lo­gique n’existe pas, alors sa théo­rie méta­psy­cho­lo­gique s’effondre. Elle devient une éla­bo­ra­tion spé­cu­la­tive sans fon­de­ment réel. Variante de la psy­cho-phi­lo­so­phie spi­ri­tua­liste comme il y en a tant d’autres. C’est pour­quoi toute sa vie, il s’est bat­tu contre tous ceux qui oppo­saient des objec­tions ou se détour­naient de cette pierre angu­laire que consti­tue le pos­tu­lat pul­sion­nel. Contre Jung, contre Adler, contre Reich et bien d’autres …Et d’une cer­taine manière, contre Méla­nie Klein. Sur­tout contre elle, qui pro­mut impli­ci­te­ment la pri­mau­té de l’agressivité comme pul­sion ori­gi­nelle sur la pul­sion sexuelle. Mais elle a eu l’intelligence de ne jamais entrer en dis­si­dence. 

Quel drame ce dû être pour Freud d’admettre que la libi­do et les pul­sions n’avaient aucune exis­tence réelle. Cette abdi­ca­tion advint en 1933. À cette époque, il déclare que « les pul­sions sont des mythes mer­veilleux ». Et, dans le même temps, il enjoint aux psy­cha­na­lystes de conti­nuer à y croire ! Faire comme si elles étaient une réelle éner­gie psy­chique. Dans ces condi­tions, il n’y a pas de cli­nique psy­cha­na­ly­tique véri­table. Cli­nique psy­cha­na­ly­tique au sens d’un sys­tème expli­ca­tif déduit d’un véri­table modèle théo­rique, qui éclai­re­rait d’un point de vue dif­fé­rent l’étiologie « des mala­dies et des troubles men­taux » patiem­ment réper­to­riés et orga­ni­sés en un cor­pus consis­tant sémio-noso­gra­phique par les psy­chiatres depuis la fon­da­tion de cette dis­ci­pline par Pinel. Cette cli­nique psy­cha­na­ly­tique découle d’un sys­tème expli­ca­tif méta­psy­cho­lo­gique tota­le­ment caduc. Mais les psy­cha­na­lystes doivent conti­nuer à y croire ! Bien sûr, cette faillite théo­rique ne dis­qua­li­fie pas pour autant la méthode thé­ra­peu­tique – la cure — que Freud a déduite d’une théo­rie qui s’avère fausse. Aus­si, cette approche des troubles et des mala­dies psy­chiques, puisqu’elle s’appuie expli­ci­te­ment, aux dires de Freud lui-même, sur cette mer­veilleuse mytho­lo­gie pul­sion­nelle s’apparente alors à ce que dans d’autres cultures on repère comme « sha­ma­nisme ». Dont, soit dit en pas­sant, l’efficacité est indé­niable au sein des socié­tés dans les­quelles il opère. Serait-ce que les psy­cha­na­lystes sont, pour nos socié­tés déve­lop­pées et tech­niques, les sha­mans des temps modernes et des socié­tés tech­niques ? Il faut affir­mer que non. 

Pour­tant cette asser­tion devient d’autant plus patente quand on s’avise que les méca­nismes épi­gé­né­tiques externes de la mise en place de l’appareil psy­chique (mais aus­si de ses dys­fonc­tion­ne­ments) aux­quels Freud se réfère, res­sor­tissent tous de mytho­lo­gies propres à nos cultures indo-euro­péennes : le mythe de l’interdit de l’inceste dans les socié­tés patriar­cales, le mythe de Caïn (de la riva­li­té fra­ter­nelle), le mythe de la horde et le meurtre du père. Comme le fai­sait remar­quer Lévi-Strauss quand on lui deman­dait ce qu’il pen­sait de cette réfé­rence à la struc­ture œdi­pienne, il lais­sa tom­ber laco­ni­que­ment quelque chose qui reve­nait à cela : « c’est une variante tout à fait authen­tique de cette série de mythes pro­duite par Sophocle, Sha­kes­peare, la Bible et beau­coup d’autres textes spé­ci­fiques à nos cultures indo-euro­péennes ». Ain­si, sans qu’on s’en avise, Lévi-Strauss recon­nais­sait en Freud un mytho­logue émé­rite. De ceux qui font consis­ter notre réa­li­té sociale. À ce titre, on peut lui recon­naître d’avoir été dans une cer­taine mesure le pro­mo­teur de la pré­ten­due libé­ra­li­sa­tion sexuelle. Mais cette réponse ne vali­dait en aucun cas ces réfé­rences mytho­lo­giques comme pré­sup­po­sés per­ti­nents pour éla­bo­rer un modèle de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique et de son fonc­tion­ne­ment. De fait il légi­ti­mait la psy­cha­na­lyse non pas comme une théo­rie méta­psy­cho­lo­gique mais comme une authen­tique variante moderne d’un sys­tème mytho­lo­gique plu­sieurs fois mil­lé­naire. Dans ces condi­tions, peut-on dis­cer­ner et carac­té­ri­ser un Esprit de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique spé­ci­fique et légi­time ? À cette étape de la réflexion cela paraît pour le moins pré­ma­tu­ré. 

D’UN SYSTÈME MYTHOLOGIQUE ORIGINAIRE À LA STRUCTURE D’UN MODÈLE THÉORIQUE 

Ce qui est posi­tif dans ce constat, c’est que toute mytho­lo­gie se construit sur une énigme res­tée sans réponse ou une contra­dic­tion res­tée sans réso­lu­tion. Ici, l’énigme serait : qu’en est-il des fon­de­ments de l’appareil psy­chique ? car l’hypothèse dont il faut par­tir, c’est que la révo­lu­tion freu­dienne, mal­gré cette double faillite, éner­gé­tique et dyna­mique, n’est pas pour autant dis­qua­li­fiée. Parce qu’à ce jour, le concept d’appareil psy­chique, s’il n’est pas vali­dé théo­ri­que­ment, n’a pas été inva­li­dé. L’appareil psy­chique reste un pos­tu­lat per­ti­nent pour­vu qu’on lui trouve une réelle conti­nui­té (un concept limite) avec l’organe neu­ro­cé­ré­bral. La ques­tion est de savoir com­ment l’organisme vivant sélec­tionne un modèle de fonc­tion­ne­ment par­ti­cu­lier dont la struc­ture peut se pré­sen­ter comme une fonc­tion psy­chique orga­ni­sée pour faire émer­ger et gérer des phé­no­mènes psy­chiques incons­cients et conscients. D’une cer­taine manière, on peut dire que Freud a échoué là où Dar­win a réus­si. La théo­rie de l’évolution des espèces (ce que Dar­win nomme « trans­for­misme par varia­bi­li­té ») peu ou prou exis­tait bien avant Charles Dar­win. Son grand-père Eras­mus Dar­win, mais anté­rieu­re­ment Lamarck, en avaient déjà esquis­sé l’hypothèse. Mais le coup de génie de Dar­win est d’avoir décou­vert par quel pro­ces­sus « expé­ri­men­table » cette évo­lu­tion des espèces vivantes (de toutes les espèces) se pro­dui­sait : la loi de la sélec­tion natu­relle par éli­mi­na­tion des plus faibles, c’est-à-dire des moins adap­tables (dont il constate avec embar­ras qu’elle ne semble pas s’appliquer à Sapiens sapiens). Quand je parle de coup de génie, je sacri­fie au genre admi­ra­tif. Car quand on lit son auto­bio­gra­phie on constate qu’il se pré­sente lui-même comme une sorte de tâche­ron des sciences natu­relles avec une intel­li­gence moyenne. À l’en croire, la seule qua­li­té qui explique son suc­cès scien­ti­fique serait l’intransigeance de son esprit cri­tique qui lui per­met­tait de n’être ni fas­ci­né ni séduit par les spé­cu­la­tions brillantes non fon­dées sur des expé­riences et des faits. Cette qua­li­té lui per­met­tait une auto­no­mie de pen­sée tel qu’il se déclare n’être influen­cé par per­sonne. Ni par Eras­mus Dar­win, ni par Lamarck, ni par aucun autre. Ce qui est l’exacte posi­tion inverse de celle de Lacan vis-à-vis de Freud. Ce qui explique sans doute son rela­tif échec : à se dire lec­teur de Freud et en pré­ten­dant que tout était déjà dans son œuvre il se condam­nait à échouer dans sa ten­ta­tive de refon­da­tion de la psy­cha­na­lyse. Pieds et poings liés, il reste le com­plice des erre­ments de Freud. Pour autant, d’autres psy­cha­na­lystes après Freud, une kyrielle, n’ont pas man­qué d’y aller de leurs contri­bu­tions où, tout en épais­sis­sant le mys­tère et l’enchevêtrement mytho­lo­gique, quelques avan­cées concep­tuelles émargent sans pour autant consti­tuer de véri­tables pré­sup­po­sés théo­riques puisqu’aussi bien, ils ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une véri­table modé­li­sa­tion. Aus­si ceux qui se sont ris­qué dans ce champ qui se croyait théo­rique, ont pro­duit, à leur insu, avec ces émer­gences, des ten­ta­tives pour pal­lier cette carence. Abra­ham, Ferenc­zi, Klein évi­de­ment et quelques autres. Il n’est donc pas illé­gi­time d’y reve­nir (en tout cas, à celles, chez Klein et Lacan qui m’ont per­mis d’étayer ma ten­ta­tive d’élaboration) de manière suc­cincte et quelque peu cari­ca­tu­rale. Sachant que, par ailleurs, j’en ai fait une lec­ture appro­fon­die dans des cha­pitres anté­rieurs.

Klein bien évi­de­ment, ne remet en ques­tion ni la réa­li­té ni la struc­ture méta­psy­cho­lo­gique de l’appareil psy­chique (de la deuxième topique). Mais avec la liber­té de pen­sée qu’on lui connaît, elle trans­gresse les dogmes freu­diens répu­tés intan­gibles. Elle consi­dère, en effet, que l’appareil psy­chique a pour fonc­tion la régu­la­tion d’abord de l’agressivité, puis sa trans­for­ma­tion en « envie ». Concept qui dénote l’ambivalence en jeu dans la vie affec­tive et rela­tion­nelle. Elle pos­tule que les pre­mières mani­fes­ta­tions psy­chiques chez le nour­ris­son infans sont d’agressivité. Cette agres­si­vi­té s’exprime alors sur le mode schi­zo­pa­ra­noïde comme agent de mor­cel­le­ment per­sé­cu­tif. La matu­ra­tion de l’appareil psy­chique per­met de trans­for­mer l’agressivité ori­gi­nelle des­truc­tive en agres­si­vi­té cap­ta­trice d’appropriation. Pour elle, c’est à par­tir de cette capa­ci­té de cap­ta­tion agres­sive des objets qu’émergent les pul­sions. Manière nou­velle de pré­sen­ter la rela­tion d’objet en son ambi­va­lence struc­tu­relle. Encore que, quand j’avance qu’elle ne remet pas en ques­tion la struc­ture de l’appareil psy­chique, je ne suis pas tota­le­ment exact. Car, à la lire et à lire ceux qui ont rééla­bo­ré sa doc­trine, on peut pen­ser que ce qui pré­vaut dans l’organisation psy­chique archaïque, ce n’est pas l’embryon du Moi, mais celui d’un Sur­moi qua­si géné­tique. On sait que chez Freud, le Sur­moi est le résul­tat de l’identification au père inter­dic­teur et ter­ro­ri­sant. Cette deuxième trans­gres­sion se retrouve dans la manière dont Klein consi­dère cer­tains phé­no­mènes psy­chiques. En par­ti­cu­lier, les fan­tasmes pri­mi­tifs sont, pour elle, pro­gram­més géné­ti­que­ment et auto-géné­rés par le fonc­tion­ne­ment de l’organe neu­ro­cé­ré­bral dans son orga­ni­sa­tion archaïque. Fan­tasmes archaïques « ins­tinc­tifs » chez l’humain. Ils ne doivent rien aux menaces venant de l’extérieur ni aux inter­ac­tions avec les adultes tuté­laires. Il y a une inver­sion tout à fait inté­res­sante qui consiste à pen­ser que si les inter­ac­tions puis les rela­tions avec l’extérieur sont ter­ro­ri­santes, c’est parce que ces inter­ac­tions, qui peuvent être ano­dines, téles­copent un sché­ma géné­tique ter­ro­ri­sant éprou­vé par le nour­ris­son. D’une cer­taine manière, elle anti­cipe une concep­tion de la matu­ra­tion de l’appareil psy­chique par auto-orga­ni­sa­tion sous l’égide d’un pro­ces­sus épi­gé­né­tique d’abord endo-psy­chique avant d’être exo-psy­chique. Ce recours, impli­cite et dis­cret, à une déter­mi­na­tion géné­tique de cer­tains phé­no­mènes psy­chiques lui a été sou­vent repro­ché. Et par Lacan lui-même. Cette concep­tion qui fait appel à des méca­nismes endo­gènes, est tota­le­ment en rup­ture avec la concep­tion freu­dienne de la for­ma­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Elle fait l’hypothèse impli­cite que s’il y a une conti­nui­té entre l’organe neu­ro­cé­ré­bral et l’appareil psy­chique, c’est l’agressivité. On pour­rait pen­ser qu’elle consti­tue ce trait d’union (nou­veau concept limite d’avec le bio­lo­gique) entre fonc­tion­ne­ment de l’organe neu­ro­cé­ré­bral et fonc­tion­ne­ment psy­chique. Il n’en est rien. De fait, cette apti­tude innée, l’agressivité, est pré­sente chez la plu­part des ani­maux. La seule dif­fé­rence est que chez ces-der­niers cette agres­si­vi­té est régu­lée par des pro­ces­sus géné­ti­que­ment acquis et non pas comme chez Sapiens sapiens, d’abord par un Sur­moi puis par l’appareil psy­chique pro­pre­ment dit. Elle n’est donc pas spé­ci­fique à l’espèce humaine. Klein prend donc acte que chez Sapienssapiens, cette régu­la­tion n’est plus opé­rée géné­ti­que­ment et que cette fonc­tion de régu­la­tion est, dès lors, dévo­lue à l’appareil psy­chique par le tru­che­ment de cette ins­tance archaïque qui consti­tue le Sur­moi. On pour­rait consi­dé­rer que les pos­tu­lats klei­niens per­mettent à la psy­cha­na­lyse de se dépar­tir de la mytho­lo­gie freu­dienne des pul­sions. En effet, ils se fondent sur un fait obser­vable que sont les mani­fes­ta­tions d’agressivité. Des­truc­tive et cap­ta­trice. Mais cette trans­for­ma­tion, pour inté­res­sante qu’elle puisse paraître, n’est pas convain­cante. Car elle ne dit pas par quel moyen cette régu­la­tion de l’agressivité opère au sein de cet hypo­thé­tique appa­reil psy­chique. En appe­ler au Sur­moi, même géné­ti­que­ment pro­gram­mé, ne consti­tue pas une réponse satis­fai­sante. La psy­cha­na­lyse reste donc une mytho­lo­gie. D’autant que Méla­nie Klein ne réfute à aucun moment la cau­sa­li­té des mytho­lo­gies du Père, des haines fra­ter­nelles, de la menace de cas­tra­tion, etc… Elle consi­dère sim­ple­ment qu’elles opèrent dès les époques archaïques de l’enfant infans et non pas après l’acquisition de la langue. 

Ce ren­ver­se­ment qui pro­meut l’agressivité comme moteur de la réa­li­té psy­chique et des phé­no­mènes qu’elle fomente, a trou­vé un pro­lon­ge­ment chez Lacan. Quoiqu’à la même époque où il sou­te­nait encore que la pul­sion était bien une éner­gie psy­chique qu’on arri­ve­rait à quan­ti­fier, il écrit un texte pri­mor­dial sur la fonc­tion de l’agressivité comme genèse de la fonc­tion sub­jec­tive. En effet, dans « L’agressivité en psy­cha­na­lyse » (1932), il déclare qu’elle est l’expérience sub­jec­tive ori­gi­nelle. Aujourd’hui on pour­rait dire que l’éprouvé des motions d’agressivité assure une pré­sence au monde sub­jec­tive autre que celle, plus tar­dive dans la mise en place de l’appareil psy­chique, dévo­lue au Moi. Pré­sence au monde « réelle », pour­rait-on dire, alors que celle assu­rée par la fonc­tion moïque se révèle ima­gi­naire. En d’autres termes, le Sujet pré­cède le Moi dans la mise en place de l’appareil psy­chique. Déjà, cette avan­cée laca­nienne à par­tir du retour­ne­ment klei­nien, inau­gure une posi­tion qui déplace la pro­blé­ma­tique psy­cha­na­ly­tique du Moi vers celle du Sujet. C’est dans ce même texte qu’il évoque l’importance de cette agres­si­vi­té, sous les espèces para­noïdes, dans la conduite de la cure. C’est pour­quoi, à cette époque, il place l’agressivité au centre de la cure. 

Je suis tou­jours frap­pé de consta­ter com­ment s’opère la pro­gres­sion de la connais­sance dans un champ don­né. Elle n’est pas linéaire et pro­cède par à-coups, à l’étonnement pour­rait-on dire. Si on se borne à consta­ter sans inter­pré­ter (c’est-à-dire sans ten­ter de jus­ti­fier ou d’apporter une logique his­to­rique linéaire à l’émergence d’un pro­grès de connais­sance), on ne peut que recon­naître son carac­tère erra­tique. Elle se fait par sauts suc­ces­sifs. Manière de bifur­ca­tion qui éclaire autre­ment une pro­blé­ma­tique. Mais en ce qui concerne Lacan, la véri­table révo­lu­tion concep­tuelle qui bou­le­verse le cor­pus psy­cha­na­ly­tique n’est pas la réver­sion éco­no­mique klei­nienne au pro­fit de l’agressivité dont il fait le sub­stra­tum de la fonc­tion sub­jec­tive. Dans l’approche struc­tu­rale, un chan­ge­ment de signe ne consti­tue pas une bifur­ca­tion mais une simple trans­for­ma­tion. Elle advient plus tar­di­ve­ment, en 1953, avec Champ et fonc­tion du lan­gage et de la parole. Avec ce texte, il intro­duit la dimen­sion lan­ga­gière dans la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes psy­chiques. En par­ti­cu­lier, après Saus­sure et Lévi-Strauss, le rôle du signi­fiant dans l’économie psy­chique de la fonc­tion sub­jec­tive. A par­tir de quoi on répète comme une antienne : un signi­fiant repré­sente le Sujet pour un autre signi­fiant. For­mule mys­té­rieuse qui atteste sans doute une autre manière d’être pré­sent au monde que celle attri­buée à la pure agres­si­vi­té par le tru­che­ment de la pro­fé­ra­tion et la voca­li­sa­tion des pho­nèmes. Ou plus pré­ci­sé­ment l’agressivité innée, alors qu’elle acti­vait, avant Sapiens sapiens, des schèmes de com­por­te­ments innés adap­ta­tifs (effec­tua­tions des apti­tudes innées chez l’ensemble des orga­nismes vivants), elle inves­tit et se conjoint aux voca­li­sa­tions. Comme si l’éprouvé de la pré­sence sub­jec­tive au monde s’avérait dans la dyna­mique appa­rais­sant-dis­pa­rais­sant du Sujet entre deux signi­fiants. « Tenir la note pour ne pas mou­rir », m’est-il arri­vé d’écrire. On aurait pu pen­ser que grâce à la pro­mo­tion de l’aptitude innée au lan­gage qui per­met la géné­ra­tion de langues arti­cu­lées et la genèse de l’appareil psy­chique, on allait enfin sor­tir du contexte mytho­lo­gique dans lequel Freud nous a contraints et que Klein ne nous a pas réel­le­ment épar­gné. Mais il n’en fut rien. Cette bifur­ca­tion essen­tielle n’a pas don­né lieu à un rema­nie­ment exem­plaire de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique. Pour de mul­tiples rai­sons, dont je me suis déjà lon­gue­ment expli­qué et qui n’ont pas lieu d’être réévo­quées ici. 

On peut tout de même rele­ver que Lacan réserve cette arti­cu­la­tion entre capa­ci­té lan­ga­gière géné­ti­que­ment acquise et genèse épi­gé­né­tique de l’appareil psy­chique, au seul fonc­tion­ne­ment de l’Inconscient sous les espèces du signi­fiant et de la chaîne signi­fiante. Posi­tion qui se condense dans la for­mule répé­tée à l’envi : « L’Inconscient est struc­tu­ré comme un lan­gage ». For­mule ambi­guë s’il en est puisque la chaîne signi­fiante n’est pas à pro­pre­ment par­ler struc­tu­rée par les lois de la langue (c’est une conca­té­na­tion oppo­si­tion­nelle dis­con­ti­nues$). Les signi­fiants sont des uni­tés d’informationqui servent de sub­stra­tum à la struc­tu­ra­tion du lan­gage et à l’apparition du signe et de la syn­taxe puis à la pro­duc­tion des langues arti­cu­lées. D’un point de vue saus­su­rien, cette for­mu­la­tion, cette asser­tion, n’a pas grand sens. Bien sûr, on sub­sume der­rière cette affir­ma­tion (ce slo­gan), une cer­taine intui­tion non encore abou­tie mais sans doute féconde. En tout état de cause, même dans son aspect inabou­ti, on peut entendre que l’appareil psy­chique et la capa­ci­té lan­ga­gière acquise par Sapienssapiens(cette bifur­ca­tion au sens de la théo­rie des catas­trophes de René Thom, cette capa­ci­té de varia­bi­li­té disait Dar­win) sont en connexion. Pour le dire autre­ment, l’avènement de l’appareil à lan­gage anti­cipe et oblige à la for­ma­tion de l’appareil psy­chique. Mais Lacan n’a sans doute pas pu tirer tous les ensei­gne­ments de cette intui­tion pri­mor­diale. J’ai évo­qué le piège dans lequel, en tant que cher­cheur, il s’était mis lui-même en se pro­cla­mant lec­teur de Freud et en infé­rant une allé­geance fon­dée sur l’hypothèse (l’illusion) que la psy­cha­na­lyse avait été dévoyée par des épi­gones mal inten­tion­nés et qu’il était urgent et essen­tiel de faire un retour à son authen­ti­ci­té ; atti­tude per­ni­cieuse qui a pro­mu des géné­ra­tions de psy­cha­na­lystes au rang d’éminents exé­gètes tal­mu­distes qui n’en finissent pas de relire, dans une her­mé­neu­tique savante et sans fin, d’abord les textes sacrés de Freud et main­te­nant ceux de Lacan. Et cela conti­nue de sté­ri­li­ser la pen­sée psy­cha­na­ly­tique. Cette auto alié­na­tion à l’œuvre de Freud a pour consé­quence de faire per­du­rer Lacan dans la défense de mytho­lo­gies freu­diennes, non seule­ment celles des pul­sions, mais sur­tout celles des mytho­lo­gies ances­trales du père et de la cas­tra­tion. Car il faut bien admettre qu’aussi bien son pseu­do-algèbre que sa pseu­do-topo­lo­gie (attri­buts magiques détour­nés des sciences mathé­ma­tiques) consti­tue une manière sophis­ti­quée de faire per­du­rer, en ten­tant de la dépas­ser, la pro­blé­ma­tique du meurtre du père, des riva­li­tés fra­ter­nelles, de l’angoisse de cas­tra­tion. Et ses nota­tions pseu­do-algé­briques savantes (grand A, petit a, S, $, …etc.), pré­sen­tées dans un agen­ce­ment de for­mules don­nant l’apparence de la rigueur de la logique déduc­tive ou de sché­mas topo­lo­giques (bande de Moe­bius, Nœuds bor­ro­méens, Cross Cap, Bou­teille de Klein…) cen­sées rem­pla­cer les topiques freu­diennes pri­mi­tives n’y chan­ge­ront rien. Cette intel­lec­tua­li­sa­tion, cette trans­po­si­tion pseu­do mathé­ma­tique pro­cède ou de l’idéalisation ou de la subli­ma­tion des mytho­lo­gies « sexuelles » freu­diennes. Ces détour­ne­ments n’en consti­tuent que de nou­velles variantes infi­ni­ment recom­men­cés. Il est tout à fait regret­table pour l’avenir de la psy­cha­na­lyse et sa place dans le cor­pus des Sciences Humaines que des avan­cées comme l’invention du Sujet, de l’Imaginaire, du Sym­bo­lique, la convic­tion de l’intrication des effets de l’appareil à lan­gage dans la consti­tu­tion et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique, et d’autres inven­tions essen­tielles encore, aient été mises au ser­vice de cette mytho­lo­gie désas­treuse. A l’évidence, à par­tir de ces variantes et des pseu­dos concepts qui per­mettent de les éla­bo­rer et de leur don­ner un sem­blant de consis­tance, il ne faut pas espé­rer pou­voir déga­ger un « Esprit » qui serait spé­ci­fique à la psy­cha­na­lyse. À s’en tenir à cet état, l’Esprit de la psy­cha­na­lyse ne se dif­fé­ren­cie pas d’une croyance, puisqu’aussi bien toutes ces ten­ta­tives n’ont pas réus­si à sor­tir ce cor­pus du « savoir » mytho­lo­gique, alors que la lin­guis­tique et l’anthropologie s’en sont dépar­ties ; croyance sha­ma­nique en la toute-puis­sance de l’inconscient et des êtres mys­té­rieux qui peuplent la nou­velle méta­psy­cho­lo­gie laca­nienne sen­sée en rendre compte. Au mieux, Lacan a-t-il pu par­ler « de l’Éthique » de la psy­cha­na­lyse. Ce qui dis­qua­li­fie qu’il puisse exis­ter un esprit de la psy­cha­na­lyse déga­gé des effets de croyance. Il aurait fal­lu, pour y échap­per défi­ni­ti­ve­ment, décla­rer que l’origine et la cause de l’appareil psy­chique, comme l’origine et la cause de l’organisation sociale déter­mi­nées par un ordre sym­bo­lique, sub­sti­tu­tif aux pro­gram­ma­tions géné­tiques d’interactions qui règlent les com­por­te­ments sociaux des ani­maux (des méduses aux grands singes) tel que Lévi-Strauss en a pro­po­sé le modèle, sont à trou­ver dans l’avènement de la deuxième révo­lu­tion lan­ga­gière infli­gée à Sapiens sapiens. Catas­trophe qui fait accé­der Sapiens sapiens, il y a à peu près 70.000 ans, à la capa­ci­té syn­taxique (ce module syn­taxique géné­ra­tif pro­po­sé par Chom­sky), lui don­nant l’avantage concur­ren­tiel vital grâce à la pro­duc­tion ima­gi­naire de signi­fi­ca­tions que la capa­ci­té rhé­to­rique com­prend après l’accès à la nomi­na­tion sym­bo­lique (acqui­si­tion du signi­fiant sym­bole), déjà apa­nage des espèces sapiensarchaïques et connexes (Nean­der­tal, entre autres). Ce module syn­taxi­co rhé­to­rique donne à Sapiens sapiens la pos­si­bi­li­té de géné­rer col­lec­ti­ve­ment une infi­ni­té de langues, alors que Nean­der­tal (ou d’autres sous-espèces qui lui étaient contem­po­raines) en était réduit à la seule capa­ci­té de nom­mer des choses et des actions fac­tuelles telles que les lin­guis­tiques modernes les observent dans des situa­tions sociales actuelles inter lin­guis­tiques où les pro­ta­go­nistes, par­lant plu­sieurs langues incom­pa­tibles, éla­borent d’abord un « pid­gin » qui per­met d’agir en com­mun et de s’entendre a mini­ma. Car ce pid­gin est un code/​langue qui per­met seule­ment de sym­bo­li­ser et d’interagir. C’est une tran­si­tion entre les sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion sen­so­riels (audi­tif, olfac­tif, visuel, tac­tile, gus­ta­tif) géné­ti­que­ment pro­gram­més chez les ani­maux, et les langues arti­cu­lées chez Sapiens sapiens.C’est du moins les hypo­thèses que les paléo lin­guis­tiques posent aujourd’hui quant à la nais­sance des langues et de leur évo­lu­tion chez Sapiens sapiens. Il semble que cette moda­li­té de consti­tu­tion d’une langue ver­na­cu­laire à par­tir de deux ou plu­sieurs soit tou­jours opé­rante aujourd’hui (pour preuve l’invention des langues créoles vivantes modernes). Sans doute est-ce une des rai­sons pour les­quelles Sapiens sapiensa sup­plan­té (ou assi­mi­lé) Nean­der­tal et est deve­nu l’espèce inva­sive que nous sommes aujourd’hui. Car l’avantage concur­ren­tiel d’une langue syn­taxi­que­ment orga­ni­sée, est qu’il per­met de conce­voir la tem­po­ra­li­té (pré­sent, pas­sé, futur) et la récur­si­vi­té (cette capa­ci­té mer­veilleuse d’emboîtement des pro­po­si­tions) et encore d’autres capa­ci­tés per­for­ma­tives. 

On peut poser l’hypothèse que cette capa­ci­té lan­ga­gière a géné­ré conco­mi­tam­ment l’organisation sociale et l’organisation psy­chique (et pas l’une sans l’autre). C’est cette bifur­ca­tion qui pré­side à la « déna­tu­ra­tion » de l’homme. Homo sapiens perd ses apti­tudes ins­tinc­tuelles à l’adaptation. Catas­trophe s’il en fût puisque toutes les apti­tudes et capa­ci­tés adap­ta­tives acquises au cours de notre évo­lu­tion per­du­raient mais perdent leur effi­cience ins­tinc­tive pour retrou­ver à nou­veau effi­cience sous l’égide du lan­gage géré par l’appareil psy­chique. L’appareil psy­chique est au centre de cette réap­pro­pria­tion des apti­tudes héri­tées. C’est donc cette catas­trophe qui déter­mine la néces­si­té d’un appa­reil psy­chique. L’assomption de la déna­tu­ra­tion se situe à ce moment d’émergence de l’appareil psy­chique cau­sée par le lan­gage. Appa­reil psy­chique qui génère en fin de pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion la capa­ci­té de la conscience de la conscience. On devrait dire, non pas que c’est l’Inconscient qui est struc­tu­ré comme un lan­gage, mais que l’appareil psy­chique s’organise à par­tir et avec l’avènement du lan­gage. C’est dans cette voie, et non pas dans l’exégèse tal­mu­dique, qu’il me semble fécond d’œuvrer. C’est en tout cas ma posi­tion. Mais il m’arrive de dou­ter de l’intérêt qu’il peut y avoir à per­sé­vé­rer dans cet aus­tère diver­tis­se­ment qui consiste à pen­ser à nou­veau la psy­cha­na­lyse et sa cli­nique. Sauf à dire qu’il m’est impos­sible de pro­mou­voir l’acte psy­cha­na­ly­tique auprès de mes psy­cha­na­ly­sants en sacri­fiant à cette mytho­lo­gie sha­ma­nique freu­do-laca­nienne. Est-ce bien utile ? Là où j’en suis, ma convic­tion s’émousse. Et l’ennui me gagne. 

DES NOUVEAUX PRÉSUPPOSÉS NÉCESSAIRES A DÉTERMINER LA CONSISTANCE D’UN ESPRIT DE LA PSYCHANALYSE

On pour­rait s’interroger pour com­prendre pour­quoi il nous est dif­fi­cile de nous extraire de ce mode de pro­duc­tion d’un savoir séman­tique quand on tente de théo­ri­ser le cor­pus psy­cha­na­ly­tique. Il faut bien se rendre à l’évidence, quoique des psy­cha­na­lystes brillants s’y soient essayés, nous sommes comme condam­nés à répé­ter, mal­gré de réelles inno­va­tions concep­tuelles. Mais ces inno­va­tions pseu­do théo­riques prin­ceps se dévoient sys­té­ma­ti­que­ment pour débou­cher sur de nou­velles mytho­lo­gies, certes plus sophis­ti­quées mais pas moins sophis­tiques. On pour­rait consta­ter, à notre décharge, que dans n’importe quelle dis­ci­pline scien­ti­fique ou conjec­tu­rale, les modèles qui se sont construits ne manquent pas de s’avérer ou caducs ou incom­plets. Ce qui pousse à inven­ter ou décou­vrir d’autres manières d’en conce­voir d’autres propres à éclai­rer les réa­li­tés dont ils tentent de rendre compte. Tâton­ner, se trom­per, serait le lot com­mun de tout cher­cheur, pour peu que l’on garde objec­ti­vi­té et sens cri­tique, de telle sorte de ne pas per­sé­vé­rer dans les erreurs pas­sées au risque de trans­for­mer un cor­pus de connais­sances en idéo­lo­gie et les modèles en dogmes. Or, il est clair que dans notre dis­ci­pline l’amour du dogme et/​ou la ten­dance à mytho­lo­gi­ser sont pré­gnants. Éla­bo­rer des exé­gèses sub­tiles et les consti­tuer en variantes mytho­lo­giques fas­ci­nantes sont le lot de tous les tra­vaux des psy­cha­na­lystes. On pour­rait encore pen­ser que nous autres psy­cha­na­lystes sommes tri­bu­taires d’un temps pour com­prendre émi­nem­ment long, eu égard à la matière par­ti­cu­lière de notre objet (les phé­no­mènes psy­chiques), pour éla­bo­rer nos modé­li­sa­tions. C’est au fond la posi­tion de Lacan qui consi­dé­rait que dans la pro­fé­ra­tion de son sémi­naire, il était en posi­tion de psy­cha­na­ly­sant ; c’est-à-dire dans un temps pour com­prendre (que, par ailleurs, il qua­li­fie de parole vide) tou­jours recon­duit. Ad mor­tem, pour­rait-on dire. Là encore, si on sous­cri­vait à cette expli­ca­tion, on pren­drait une consé­quence pour une cause. La ques­tion est bien de savoir pour­quoi il est impos­sible aux psy­cha­na­lystes de sor­tir de ce temps pour com­prendre qui se pré­sente comme une her­mé­neu­tique qui, elle aus­si tourne à vide. Il ne débouche jamais sur un moment de conclure qui pré­ci­pi­te­rait une modé­li­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique fiable. Cela peut paraître énig­ma­tique d’autant que Freud a tou­jours sou­te­nu une inten­tion scien­ti­fique. La réponse est d’une grande bana­li­té : nous pré­fé­rons croire que connaître…. Ou encore : nous nous sommes inter­dits à nous même de « connaître » dans notre propre champ. Ce qui est para­doxal. C’est dire qu’intellectuellement nous fonc­tion­nons, pour le dire dans les termes de l’anthropologie struc­tu­rale, dans le registre de la « Pen­sée Sau­vage » et non dans celui que Lévi-Strauss qua­li­fie de « Pen­sée Pro­duc­tive ». Or, n’en déplaise à Lévi-Strauss, qui situait ces deux pen­sées comme éta­blies conco­mi­tam­ment, du point de vue de la struc­tu­ra­tion onto-phy­lo­gé­né­tique de l’appareil psy­chique, la mise en place de la pen­sée sau­vage qui génère de la croyance pré­cède la mise en place de la pen­sée pro­duc­tive qui auto­rise la connais­sance. Force est de consta­ter que dans notre champ nous fonc­tion­nons de manière régres­sive. Je m’en expli­que­rai dans le déve­lop­pe­ment qui suit. L’énigme, concer­nant com­ment nous fonc­tion­nons dans ce qui nous tient lieu de recherche, tient alors du secret de Poli­chi­nelle bien plus que de l’insondable inter­ro­ga­tion. Le charme de la croyance nous sidère et nous fas­cine. Reste l’énigme de ce pour quoi nous nous sommes condam­nés à subir ce charme. Il y a d’abord le confort de ce mode de fonc­tion­ne­ment et l’infatuation d’être les garants d’un mys­tère dont les arcanes sont éso­té­riques et néces­si­te­raient une ini­tia­tion. Mais on peut aus­si pen­ser qu’à l’origine de ce four­voie­ment il y a chez Freud une erreur fon­da­men­tale : son inten­tion scien­ti­fique, il la situe du côté des « sciences de la nature ». La phy­sique est son modèle. Or, si la psy­cha­na­lyse est une science, ce qui est indé­niable, elle est une science humaine. Donc non pas expé­ri­men­tale mais conjec­tu­rale. A ce titre, théo­ri­ser consiste à construire des modèles expli­ca­tifs. La méta­psy­cho­lo­gie doit se consti­tuer en véri­table modèle qui explique la genèse et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Je vais ten­ter ici de résu­mer com­ment je conçois ce modèle. Sur­tout qu’elle est sa genèse. Car la spé­ci­fi­ci­té de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique en découle. La condi­tion pour qu’il y ait un « Esprit de la psy­cha­na­lyse » sin­gu­lier est que sa méta­psy­cho­lo­gie ne soit plus mytho­lo­gique. Qu’elle ne soit plus astreinte à une croyance. Si on en res­tait là, cet Esprit de la psy­cha­na­lyse se résou­drait à une pro­fes­sion de foi huma­niste sou­te­nue par une idéo­lo­gie du Désir pom­peu­se­ment réfé­rée à une Éthique. 

RAPPEL MÉTAPSYCHOLOGIQUE SUCCINCT

Si on consi­dère, d’une part, le pos­tu­lat que l’appareil à lan­gage est le concept limite qui per­met de fon­der une méta­psy­cho­lo­gie de l’appareil psy­chique et que, d’autre part, sa matu­ra­tion pro­gres­sive par étapes suc­ces­sives cor­res­pond à la struc­tu­ra­tion des phases de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, il est utile d’en rap­pe­ler le pro­cès onto­phy­lo­gé­né­tique. Cela appa­raît comme une chro­no­lo­gie fic­tive qui retra­ce­rait dans son dérou­le­ment l’émergence phy­lo­gé­né­tique de ces deux appa­reils à lan­gage et psy­chique. L’hypothèse est que l’appareil psy­chique est une orga­ni­sa­tion fonc­tion­nelle neu­ro­cé­ré­brale qui se sub­sti­tue à l’organisation ins­tinc­tuelle per­due par Sapiens sapienspour per­mettre ses rap­ports à ses congé­nères et aux évé­ne­ments du monde. Il traite des éprou­vés sen­so­riels et les trans­forme en infor­ma­tions, par codage lan­ga­gier, de telle sorte qu’ils se trans­forment en mes­sages néces­saires à l’adaptation au monde. 

    • Dans cette pers­pec­tive, on pour­rait consi­dé­rer que la pré­fi­gu­ra­tion de l’émergence de l’appareil psy­chique cor­res­pond avec les phases de sélec­tion, in uté­ro et péri­na­tale, des phé­no­mènes de la langue dite « mater­nelle ». En effet, sans sélec­tion de pho­nèmes sin­gu­liers à une langue don­née, pas de pos­si­bi­li­té de com­po­si­tion de signi­fiant néces­saire à la consti­tu­tion de toute langue par­lée. A cette phase, on peut consi­dé­rer qu’il n’y a pas d’instance psy­chique avé­rée. On est dans la phase schi­zo­pa­ra­noïde, quoique ce terme me semble peu per­ti­nent, décrite par Klein. Elle dure jusqu’à 6 mois.
      • Une deuxième phase d’organisation psy­cho­lan­gière appa­rait à envi­ron six mois pour se ter­mi­ner vers un an. Il y a, à ce moment, voca­li­sa­tion et babillage chez l’enfant. Cette phase de voca­li­sa­tion pho­né­ma­tique est impor­tante dans la mise en place de l’appareil psy­chique ; c’est à cette époque que sur­git la fonc­tion sub­jec­tive : sous les espèces du Sujet Incons­cient. Cette phase de sub­jec­ti­vi­sa­tion déter­mine une pré­sence au monde qui se signe par la pré­ma­tu­ra­tion d’une indi­vi­dua­tion « sub­jec­tive » dont l’avènement pro­voque la pre­mière épreuve « catas­tro­phique » de déna­tu­ra­tion. « Catas­trophe » qui déclenche conco­mi­tam­ment une « Détresse de vivre », pre­mier éprou­vé psy­chique, d’où s’enclenche une pré­sence au monde « péremp­toire » du fait que les voca­li­sa­tions pho­né­ma­tiques se chargent de l’agressivité anté­cé­dem­ment libre. Ce pro­cès d’intrication des voca­lises et de l’agressivité libre opère le dépas­se­ment de la Détresse du Vivre et per­met une pré­sence au monde péremp­toire. On parle alors de « jubi­la­tion ». Indi­vi­dua­tion sub­jec­tive pré­ma­tu­rée confor­tée par l’épreuve du miroir. Je rap­pelle que dans ce que je pro­pose l’épreuve du miroir n’est pas géné­ra­trice du Moi mais conforte l’émergence du Sujet Incons­cient. Cette pré­sence au monde péremp­toire, signe une inten­tion­na­li­té psy­chique qui double et prend le relais de l’intentionnalité bio­lo­gique. Inten­tion­na­li­té psy­chique qui active une Pré­sence au monde « tou­jours pré­sent main­te­nant ». Cette carac­té­ris­tique situe le Sujet Incons­cient hors tem­po­ra­li­té et hors espace. Au Sujet Incons­cient ni temps ni espace ; ni vie ni mort. Indes­truc­tible disait Freud en par­lant du Désir. Tant qu’il y a de la vie orga­nique.
      • La troi­sième phase de matu­ra­tion lan­ga­gière appa­raît donc après douze mois et se pour­suit jusqu’à envi­ron 24 mois. Elle consiste dans la trans­for­ma­tion des pho­nèmes « sub­jec­tifs » en pré­si­gni­fiants sym­boles qui per­mettent la sym­bo­li­sa­tion, c’est-à-dire la dési­gna­tion (sub­stan­tif) d’un objet ou d’une action (verbe). C’est sans doute à ce stade d’aptitude psy­cho­lan­gière que Nean­der­tal s’est fixé. Cette capa­ci­té de nomi­na­tion cor­res­pon­drait à la nais­sance d’un Pré­moi tota­li­taire (Moi Idéal) et à son fonc­tion­ne­ment de toute puis­sance. Toute puis­sance géné­rée par la « cer­ti­tude » que la nomi­na­tion, en tant que meurtre de la chose, auto­rise. Dans cette phase l’enfant éla­bore un « pid­gin magique » qui lui donne une emprise tota­li­taire sur le monde et les gens. Cette emprise tota­li­taire déter­mine une pré­sence au monde sous les espèces d’une inten­tion­na­li­té binaire de captation/​élimination. Inten­tion­na­li­té qui s’avère sur le mode de la cer­ti­tude. On peut pen­ser que les enfants affli­gés de troubles per­sis­tants du déve­lop­pe­ment, quoique ayant pas­sé l’épreuve de la trans­for­ma­tion du pho­nème en pré-signi­fiant sym­bole, res­tent blo­qués dans ce mode d’appréhension du monde. Bien sûr, on retrou­ve­ra aus­si cette cer­ti­tude per­sé­cu­tive dans les délires, quels que soient leur forme et leur conte­nu. En par­ti­cu­lier dans la para­noïa. 
      • L’ultime épreuve de déna­tu­ra­tion, (mais pas de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique), consiste dans l’activation du module syn­taxique tel que Chom­sky en a émis l’hypothèse avec l’apparition simul­ta­née du signe (signifiant/​signifié) qui inau­gure l’apparition du Moi et de la conscience de la conscience. Elle inter­vient vers vingt-deux, vingt-quatre mois. Cette fonc­tion syn­taxique cor­res­pond à l’éclosion de l’imaginaire en tant qu’elle per­met une repré­sen­ta­tion du monde qui l’en dis­tan­cie radi­ca­le­ment et lui ouvre l’accession aux repré­sen­ta­tions expli­ca­tives mytho­lo­giques qui font consis­ter son col­lec­tif d’appartenance. Se réap­pro­prier le monde à tra­vers l’aptitude à croire. Cela n’est pos­sible que si conco­mi­tam­ment les effets de « cer­ti­tude » anté­rieu­re­ment acquise à la phase « sym­bo­lique » sont aban­don­nés au pro­fit de la croyance que le dis­cours ima­gi­naire induit. Et qui per­met la mise en place de « l’Autre scène ». L’intentionnalité moïque de pré­sence au monde consiste dans l’envie de « savoir » qui se carac­té­rise par une appré­hen­sion des choses et des per­sonnes sous l’égide de ce que j’ai appe­lé pré­cé­dem­ment la Pen­sée Sau­vage. Cette Pen­sée Sau­vage a pour fina­li­té de mettre de l’ordre dans les évè­ne­ments du monde de telle sorte de leur don­ner consis­tance. Leur don­ner un sens auquel « croire », sans que ce « savoir » ait une quel­conque objec­ti­vi­té que l’on puisse qua­li­fier de ration­nelle. Cette mise en ordre tient de l’arbitraire et n’obéit pas à la logique déduc­tive. Elle est mytho­lo­gique. Le réel de la réa­li­té lui est en quelque sorte indif­fé­rent et aus­si, d’une cer­taine manière inac­ces­sible. Le dis­cours « ima­gi­naire » lui tient lieu de réa­li­té. Il est, par nature, idéa­li­sant.
      • La der­nière phase de struc­tu­ra­tion inter­vient après trente-six mois. Elle consiste en la déprise de l’hégémonie de l’aptitude ima­gi­naire à croire et à l’apparition de la Pen­sée Pro­duc­tive. Cette trans­for­ma­tion déter­mine la mise en retrait de l’aptitude à « croire » et à l’apparition de la curio­si­té objec­tive véri­table qui pousse à « connaître ».A ce désen­ga­ge­ment rela­tif de l’aptitude à croire, suc­cède une apti­tude au Diver­tis­se­ment. Moda­li­té du diver­tis­se­ment dont les effets de connais­sance sont tou­jours fal­si­fiables. 

Bien évi­dem­ment, ce rap­pel suc­cinct de la struc­tu­ra­tion auto orga­ni­sée par épi­gé­né­tisme ne donne en rien les clés qui per­mettent de com­prendre ce qu’il en est de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse. Mais cela donne un cadre qui a l’ambition de situer l’Acte psy­cha­na­ly­tique dans une pers­pec­tive autre que mytho­lo­gique. Un cadre struc­tu­ral propre à celui d’une Science Humaine. En d’autres termes cette des­crip­tion limi­naire de l’émergence et de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique qui se déprend tota­le­ment de la mytho­lo­gie des pul­sions et des cau­sa­li­tés mytho­lo­giques, a pour objec­tif de pas­ser des délices de la croyance à la rigueur du « diver­tis­se­ment » per­met­tant la connais­sance appli­quée à notre objet d’étude : les phé­no­mènes psy­chiques. C’est donc une condi­tion limi­naire pour déter­mi­ner l’Esprit de la psy­cha­na­lyse. Une condi­tion néces­saire mais abso­lu­ment pas suf­fi­sante. 

Pour accé­der à la sin­gu­la­ri­té de ce qu’il en est de la sin­gu­la­ri­té de cet Esprit, il faut défi­nir les condi­tions étio­lo­giques des dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques. L’hypothèse, en forme de pos­tu­lat, est que tous les troubles psy­chiques, Névrose, Per­ver­sion, Psy­chose, ont pour cause uni­voque et ultime un dys­fonc­tion­ne­ment dans le pro­cès de sub­jec­ti­vi­sa­tion, à la période voca­lique, qui débouche sur une défaillance du Sujet. Défaillance qui fait per­du­rer la Détresse du Vivre en impasse.Elle dévoie la struc­tu­ra­tion épi­gé­né­tique ulté­rieure. 

Nous ver­rons pour­quoi et com­ment dans le pro­chain sémi­naire. 

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly