Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

L’Esprit de la psychanalyse et l’Acte psychanalytique — séminaire n°3 (26 mars 2016 )

Télé­char­ger le texte au for­mat PDF

L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique — sémi­naire n°3 (26 mars 2016 )

L’Esprit de la psy­cha­na­lyse et l’Acte psy­cha­na­ly­tique

Sémi­naire de Marc Lebailly

26 Mars 2016

REPRISE ET TRANSITION

  • Nous avons vu dans le der­nier sémi­naire que les condi­tions néces­saires pour qu’une per­sonne en psy­cha­na­lyse – un psy­cha­na­ly­sant – puisse accé­der à la posi­tion de psy­cha­na­lyste ont peu de chance d’être réunies, si l’on s’en tient à cette évi­dence qu’une psy­cha­na­lyse doit se ter­mi­ner pour qu’il y ait poten­tiel­le­ment de la psy­cha­na­lyse didac­tique pos­sible. Dans l’état actuel de la théo­rie de la cure, cela semble illu­soire. En effet, de manière plus ou moins expli­cite on fait consen­sus autour de l’idée qu’une psy­cha­na­lyse est inter­mi­nable, fut-elle didac­tique. Il n’y aurait pas de terme à une psy­cha­na­lyse pour cause de « cas­tra­tion impos­sible ». Que l’on pré­sente le fait de manière frustre comme l’annonçait Freud ou de manière alam­bi­quée comme chez Lacan autour des varia­tions sur la fonc­tion du Phal­lus. Faute de cri­tères objec­tifs de fin d’analyse on en est réduit à mettre un terme de manière plus ou moins arbi­traire. Et je ne parle pas de cette théo­rie rap­pe­lée pré­cé­dem­ment, qui prône que parce que la cure n’a pas de fin, la seule manière d’en sor­tir pour un psy­cha­na­ly­sant est de deve­nir lui même psy­cha­na­lyste à son tour. On peut dire que dans l’état actuel de la théo­rie, c’est l’arbitraire de l’arrêt qui fait office de règle. Il se peut d’ailleurs que cer­taines psy­cha­na­lyses, par un heu­reux hasard, quand elles sont inter­rom­pues, soient véri­ta­ble­ment ter­mi­nées. Mais dans l’état actuel des cri­tères qui pour­raient attes­ter de cette fin, il parait indé­ci­dable d’affirmer for­mel­le­ment de son adve­nue.  

  • Dans ce que je pro­pose, ce qui pré­side à toute fin de psy­cha­na­lyse pos­sible consiste dans la régres­sion ultime où la Détresse du Vivre, jusque là occul­tée, fait retour dans la cure. Ce retour à la Détresse du Vivre est obli­gé dans la mesure où, par pos­tu­lat, tout trouble psy­chique a pour ori­gine l’échec par­tiel ou total du pro­cess de sub­jec­ti­vi­sa­tion. C’est à par­tir de cet échec ori­gi­naire que névrose psy­chose et per­ver­sion se struc­turent. 

    1. C’est donc une condi­tion néces­saire mais pas suf­fi­sante pour qu’il y ait véri­ta­ble­ment fin de psy­cha­na­lyse. Il faut qu’à par­tir de ce retour à l’éprouvé de la Détresse du Vivre le pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique se soit « enga­gé » et ait été mené à son terme. Mené à son terme de telle sorte qu’en dia­lec­tique avec la res­tau­ra­tion de la capa­ci­té d’exister du Sujet Incons­cient (sup­por­té par le Désir anob­jec­tal), la moda­li­té moïque du diver­tis­se­ment s’avère. Diver­tis­se­ment qui signe la dis­so­lu­tion des symp­tômes et des croyances patho­gènes qu’ils recèlent. Pré­sence au monde où la tyran­nie du sens cesse de sévir.  

  • Mais cette issue est la même qu’il s’agisse d’une psy­cha­na­lyse répu­tée per­son­nelle ou d’une psy­cha­na­lyse recon­nue comme didac­tique. On pour­rait évi­de­ment dis­cu­ter sur cette dif­fé­ren­cia­tion entre « didac­tique » et « per­son­nelle ». Car il est pos­sible de sou­te­nir que toute cure psy­cha­na­ly­tique est didac­tique dans la mesure où, d’une manière cer­taine, son effi­ca­ci­té tient aus­si pour chaque psy­cha­na­ly­sant du dévoi­le­ment au moins entre aper­çu du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Connais­sance limi­naire empi­rique qui cadre la cure dans sa phase ter­mi­nale. Appré­hen­sion empi­rique qui s’actualise quand, pour lui, la cau­sa­li­té psy­chique endo­gène s’avère comme déter­mi­nant irré­fu­table des troubles et souf­france qu’il subit indé­pen­dam­ment des pseu­dos causes his­to­riques et exis­ten­tielles dans les­quelles, jusqu’alors, il four­voyait son espoir d’échapper à ses souf­frances par sa quête de savoir. Savoir vécu par lui comme sal­va­teur. Quête de savoir que l’on peut qua­li­fier « d’œdipienne » puisqu’il se pose en résol­veur d’énigme dont l’efficacité se révèle nulle. Tout savoir, erro­né ou juste, quand il s’agit de trans­for­mer le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique, n’a jamais opé­ré ni gué­ri per­sonne. (Ce dont Freud s’aperçoit à son grand dam en 1920). Au moment de ce tour­nant où cette quête s’épuise et que l’évidence d’une cau­sa­li­té conflic­tuelle intra psy­chique s’installe, émergent alors des ins­tants de voir dont l’issue déter­mine, dans la mesure où la cure est bien menée, des moments de conclure suc­ces­sifs qui clô­turent les croyances. Prise de conscience dit-on alors.  

    1. On ne peut donc pas dire que ce carac­tère didac­tique de toute cure psy­cha­na­ly­tique explique pour­quoi cer­tains se des­tinent à occu­per la posi­tion de psy­cha­na­lyste et d’autres, la qua­si-tota­li­té, non… Si on veut com­prendre ce qui dif­fé­ren­cie une cure dite « per­son­nelle » d’une cure didac­tique, il faut se repor­ter à ce qui advient au moment où s’actualise cette moda­li­té ter­mi­nale de Pré­sence au monde que je répute de diver­tis­se­ment. En théo­rie, dès lors que cette apti­tude d’existence psy­chique appa­rait, elle per­met à la fonc­tion moïque de s’exercer sur n’importe quel objet. N’importe quel centre d’intérêt peut lui don­ner la pos­si­bi­li­té de s’exercer. Bien sûr une per­sonne « nor­male » por­te­ra cette capa­ci­té de « diver­tis­se­ment » sur des centres d’intérêts inédits (nou­veaux) ou anciens, dont en tout état de cause les déter­mi­na­tions ont à voir avec les aléas de son exis­tence actuelle ou (pas­sée). S’ils sont anciens ils s’effectueront selon des moda­li­tés d’effectuation rema­niées par la cure : un méde­cin res­te­ra méde­cin mais autre­ment, un employé de banque res­te­ra employé de banque mais autre­ment. Etant enten­du que, d’une part l’objet du diver­tis­se­ment ne se pré­sente plus comme une rai­son de vivre (ni comme une per­sé­cu­tion, la per­sé­cu­tion est une moda­li­té de vivre comme une autre), mais comme une simple acti­vi­té sus­cep­tible d’apporter des satis­fac­tions éphé­mères et séquen­tielles, étant enten­du que cet objet n’est abso­lu­ment pas inamo­vible, adap­ta­bi­li­té oblige. Etant contin­gent il peut faire place à un autre centre d’intérêt sans deuil ni dom­mage psy­chique aucun. Mais ce qui est cer­tain c’est qu’une fois cette nou­velle moda­li­té de diver­tis­se­ment enclen­chée, cette per­sonne en oublie­ra, si véri­ta­ble­ment la cure a été menée à bonne fin, ses péri­pé­ties, la théo­rie psy­cha­na­ly­tique, voir son psy­cha­na­lyste.  

  • C’est bien sur la ques­tion de la consis­tance du diver­tis­se­ment que se pose le désir du psy­cha­na­lyste. Il sem­ble­rait que pour la per­sonne qui prend cette posi­tion, il s’agit de ce qu’on peut consi­dé­rer comme un « des­tin ». En tout cas cela tient du choix contraint. Une manière d’obligation exis­ten­tielle en quelque sorte. Bien sûr ils s’en trouvent qui aspirent à ce des­tin dés leur entrée en psy­cha­na­lyse. On en a même vu qui exhibent ce symp­tôme comme jus­ti­fi­ca­tion d’une demande d’entrée en psy­cha­na­lyse. Dans cette occur­rence il s’agit alors d’une repré­sen­ta­tion ima­gi­naire idéa­li­sée de ce que peut-être cette posi­tion. Cette vel­léi­té ne pré­juge abso­lu­ment pas ce qu’il advien­dra à l’issue de leur cure. Cette vel­léi­té peut aus­si appa­raitre à cer­tains moments féconds de la cure. Là encore il s’agit d’une repré­sen­ta­tion ima­gi­naire qui témoigne de l’inconsistance sub­jec­tive parce ce qu’elle se masque sous les ori­peaux d’un sta­tut res­sen­ti comme pres­ti­gieux. 

    1. De fait, ces vel­léi­tés se trouvent balayées ou confir­mées au moment de l’irruption à l’aptitude au diver­tis­se­ment. Ce que l’on constate alors c’est que cette aspi­ra­tion exis­ten­tielle, sau­gre­nue et impos­sible comme le disait Freud, se révèle non seule­ment comme seule issue pos­sible mais aus­si comme irré­ver­sible. Elle relève alors de l’intentionnalité. On peut dire que s’opère alors une fixa­tion. L’objet du diver­tis­se­ment semble être fixé à jamais. Ce qui ne manque pas de faire ques­tion. En effet, l’aptitude au diver­tis­se­ment, jus­te­ment comme on vient de le voir, per­met la plas­ti­ci­té des inves­tis­se­ments. Il n’en est pas de même pour qui se voue à la psy­cha­na­lyse.  

    2. On pour­rait faire l’hypothèse que cette fixa­tion à trait à un effet de révé­la­tion à cet ins­tant où, après le retour de la Détresse du Vivre dans la cure, suc­cède l’éprouvé libé­ra­teur d’une véri­table exis­tence sub­jec­tive. Sans cause ni rai­son, natu­relle où ce Désir Incons­cient s’avère dans son inten­tion anob­jec­tal. Expé­rience à nulle autre pareille, dont seul le futur psy­cha­na­lyste prend la mesure alors que le psy­cha­na­ly­sant nor­mal s’empresse d’en élu­der le tran­chant. Expé­rience à nulle autre pareille puisqu’elle pro­cède à l’avènement véri­table de l’existence sub­jec­tive psy­chique. Expé­rience dont le futur psy­cha­na­lyste se trouve, dans une sorte de sidé­ra­tion, à la fois l’objet et le spec­ta­teur. 

  • Mais cette « expé­rience » ne s’avérerait pas indé­lé­bile si elle n’était pas confor­tée par ailleurs. De fait la capa­ci­té de diver­tis­se­ment ne peut s’investir exclu­si­ve­ment sur l’éprouvé de cette seule expé­rience aus­si cru­ciale soit elle. Ce qui déclenche cette mono­ma­nie c’est la convic­tion, issue de l’expérience de la cure, que ce retour à la Détresse du Vivre est pos­sible et incon­tour­nable ; Que ce retour de la Détresse n’est pas un anéan­tis­se­ment ; Que la Détresse du Vivre peut se liqui­der à jamais ; Que cette détresse dévoile une vacui­té abys­sale qu’elle une ori­gine ; Qu’elle per­met l’émergence sub­jec­tive pro­mo­teur de l’existence psy­chique. Et qu’enfin cette expé­rience s’avère natu­relle, sans pré­ten­du « tra­vail sur soi » ni « volon­té » d’aucune sorte. Natu­relle dans le sens où elle pro­cède d’un pro­ces­sus de décons­truc­tion anté­cé­dem­ment opé­ré dans la cure. Détresse qui une fois éva­nouie per­met tout aus­si natu­rel­le­ment d’enclencher la phase de recons­truc­tion. Expé­rience donc, qui valide le pré­sup­po­sé d’un pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion (ou même d’auto-guérison) de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Ce qui s’inscrit notoi­re­ment à l’encontre de l’air du temps. C’est dire que ce dont le futur psy­cha­na­lyste ne revient pas, c’est d’avoir été mar­qué, dans le même temps qu’il l’éprouve, par l’expérience incom­pa­rable du pro­cess d’humanisation de l’homme ini­tié par la ver­tu du lan­gage. Expé­rience qu’il n’aura de cesse de recon­duire pour d’autres Sujets en souf­france puisque cette expé­rience est repro­duc­tible dans le cadre de la cure telle que Freud en a posé les prin­cipes. Dés lors il par­ti­ci­pe­ra à cet Esprit de la psy­cha­na­lyse ani­mé par cet huma­nisme que j’ai qua­li­fié d’anthropologique puisqu’aussi bien de sa posi­tion se répé­te­ra pour un autre ce pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion qui signe l’humanisation de l’homme. Esprit de la psy­cha­na­lyse débar­ras­sé des fon­de­ments idéo­lo­giques qui pré­valent ailleurs. Lacan à Deau­ville s’interrogeait, à pro­pos de l’échec de la passe cen­sée en dire sur ce qu’il en était du Désir du psy­cha­na­lyste au sor­tir de la cure, sur ce qui avait « mor­du » ceux qui aspi­raient à cette fonc­tion. Pour ce qui me concerne, je serais enclin de répondre « le miracle de la révé­la­tion de la sub­jec­ti­vi­sa­tion ». Mais bien évi­de­ment cela n’engage que moi… et inci­dem­ment ceux de mes psy­cha­na­ly­sants qui s’engagent dans cette voie. 

  • Il est clair que la manière dont je viens de défi­nir à la fois l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et le Désir du psy­cha­na­lyste a peu de chance d’être par­ta­gé par la com­mu­nau­té des psy­cha­na­lystes. De fait si on consi­dère les condi­tions que je pose pour qu’il y ait du psy­cha­na­lyste pos­sible, peu qui font pro­fes­sion de psy­cha­na­lystes y répondent. c’est dire que la plu­part des psy­cha­na­lystes, mais pas tous, pro­cèdent dans leur pra­tique comme des psy­cho­thé­ra­peutes d’obédience psy­cha­na­ly­tique pour autant que cette his­toire de Détresse du Vivre et de sub­jec­ti­vi­sa­tion n’est pas ins­crite à l’armature de leurs pré­sup­po­sés. Soit, comme il a été dit, que dans leur cure cette phase n’ait jamais été atteinte, soit qu’ils y aient accé­dé mais qu’on ait man­qué à la scan­der comme bifur­ca­tion et ren­ver­se­ment de l’Acte psy­cha­na­ly­tique (fin de la décons­truc­tion arri­vée à terme, début de la recons­truc­tion). Il est pour­tant indé­niable que mal­gré tout il y a de la psy­cha­na­lyse véri­table qui s’actualise dans cer­taines cures. La rai­son en est double. D’abord, comme je l’ai déjà évo­qué, le pro­to­cole de la cure avec ce que nous a légué Freud dans son agen­ce­ment y pour­voit. Mais cela est notoi­re­ment insuf­fi­sant pour en garan­tir l’authenticité. En effet, pour qu’il y ait Acte psy­cha­na­ly­tique, il faut bien évi­de­ment un psy­cha­na­lyste en posi­tion de conduire cet Acte psy­cha­na­ly­tique (nous avons vu que le pro­to­cole de la cure peut pal­lier cer­taines posi­tions incer­taines) mais il faut sur­tout un Sujet en souf­france qui s’y adresse. En d’autres termes si on se réfère à l’étymologie de ce verbe « s’adressier », de s’engager, d’aspirer à cet Acte (aspi­ra­tion dont on sait l’importance qu’elle a dans la pro­duc­tion pho­né­ma­tique) qui s’apparente à l’aventure (la der­nière au coin de la rue) de réévo­quer le pro­cès sub­jec­ti­vo-phy­lo­gé­né­tique d’humanisation. Je me bor­ne­rai à dire main­te­nant que cette aspi­ra­tion n’est pas par­ta­gée par tous ceux qui passent le seuil du cabi­net du psy­cha­na­lyste. D’une cer­taine manière, on pour­rait dire que la plu­part se « trompe d’adresse ». De fait, dans la majo­ri­té des cas, leur demande se limite à sou­hai­ter qu’on leur per­mette d’atténuer ou d’escamoter la souf­france sus­ci­tée par leurs symp­tômes. Pour cer­tains, il s’agit de retrou­ver leur assiette psy­chique per­due pour cause d’évènement trau­ma­tique exis­ten­tiels (deuil impos­sible, divorce, licen­cie­ment, mala­die). Il s’agit de retrou­ver l’équilibre psy­chique anté­rieur (en géné­ral idéa­li­sé). Se retrou­ver comme avant. Il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­ler de ce qu’il est conve­nu de repé­rer comme syn­drome post trau­ma­tique. Un syn­drome post trau­ma­tique recèle une étio­lo­gie intra psy­chique « sub­jec­tive » téles­co­pée par un évè­ne­ment réel­le­ment dra­ma­tique. Il est alors sus­cep­tible de sus­ci­ter une adresse en psy­cha­na­lyse. La sidé­ra­tion qui affecte ces per­sonnes en est l’indice. A contra­rio de l’attitude proac­tive (« je veux faire un tra­vail sur moi » disent-ils par­fois) pour faire dis­pa­raitre des symp­tômes vécus comme des nui­sances pol­luant leur quo­ti­dien. Cette demande de « nor­ma­li­sa­tion » exis­ten­tielle est, de fait, anti­no­mique de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse. C’est dans ce sens que je disais que ces per­sonnes se trompent d’adresse. Je veux dire que la bonne orien­ta­tion est le cabi­net d’un psy­cho­thé­ra­peute. Mais bien évi­de­ment, étant don­né la confu­sion savam­ment entre­te­nue autour de la fonc­tion de psy­cha­na­lyste, ces per­sonnes ne peuvent pas le savoir. D’autant que der­rière ces demandes appa­rem­ment adap­ta­tives peut se dis­si­mu­ler une détresse que je qua­li­fie de sub­jec­tive. On se trompe d’adresse quand on situe sa demande au niveau des souf­frances moïques.  

  • De fait, ce qui déter­mine l’entrée d’une per­sonne en psy­cha­na­lyse requière un éprou­vé insis­tant, au-delà des souf­frances moïques que les symp­tômes infligent, d’une défaillance sub­jec­tive. Bien évi­de­ment la per­sonne qui consulte, sou­vent en déses­poir, n’est pas en mesure d’énoncer expli­ci­te­ment cette carence sub­jec­tive. D’autant que la vul­gate sociale impose, d’une cer­taine manière, une atti­tude conve­nue de celui qui consulte. Il y a comme une confi­gu­ra­tion confor­miste où celui qui s’y risque doit abso­lu­ment jus­ti­fier sa démarche, à lui-même et autrui, par la réac­tion une somme non négli­geable de symp­tômes. C’est pour­quoi il se croit obli­gé de décla­rer (ou même de décla­mer) une lita­nie de symp­tômes « psy­cho­lo­giques rela­tion­nels » dont la kyrielle s’étend de l’angoisse à l’inhibition en pas­sant par les pho­bies et les obses­sions, de la per­sé­cu­tion à l’assujettissement, sans oublier les tri­bu­la­tions du corps en leurs stig­mates de conver­sions ou de soma­ti­sa­tions. Figures obli­gées pour­rait on dire. Mais ces figures obli­gées pour­raient être des leurres dont la fonc­tion serait d’occulter ce qui, en fin d’analyse, les déter­mine. L’essentiel est d’entendre et de don­ner acte que leurs tour­ments masquent et révèlent tout à la fois l’impossibilité insur­mon­table de pré­sence sub­jec­tive d’exister. Impos­si­bi­li­té par­fois for­mu­lée en déses­poir par un « je suis à coté de ma vie » qu’il faut entendre comme un « je in existe ». Si ce scan­dale n’est pas pré­sent expli­ci­te­ment, ou comme à l’insu de celui qui l’éprouve alors, il n’y a pas de psy­cha­na­lyse pos­sible. Et c’est autour de cet éprou­vé affo­lant, sans res­sen­ti, que se struc­turent donc les séances pré­li­mi­naires. 

    1. L’ESPRIT DES SÉANCES PRÉLIMINAIRES 

  • Si on s’en tient à ce qui vient d’être dit, on pour­rait faire l’hypothèse qu’elles ont un objec­tif dis­sua­sif. Ne pas entrai­ner dans une pseu­do cure psy­cha­na­ly­tique les per­sonnes qui aspirent à une restruc­tu­ra­tion ou une amé­lio­ra­tion des ins­tances moïques à l’adaptation sociale ou fami­liale. C’est-à-dire un effet de trans­for­ma­tion des symp­tômes. Cette hypo­thèse semble aller à l’encontre de l’opinion par­ta­gée où on consi­dère qu’il n’y aurait pas d’indication de psy­cha­na­lyse. A un pre­mier niveau on peut dire que cette asser­tion est juste puisqu’aussi bien la cure, mal­gré son nom, n’est pas à pro­pre­ment par­ler un trai­te­ment au sens médi­cal ou psy­chia­trique du terme. Le para­doxe réside en cela qu’une cure menée à bonne fin a un véri­table effet de gué­ri­son. Non pas seule­ment parce qu’on assiste à la dis­pa­ri­tion défi­ni­tive et totale des symp­tômes inva­li­dants mais bien, et sur­tout, parce que la capa­ci­té de pré­sence exis­ten­tielle « inalié­nable » s’affirme. Il y a du Sujet qui consiste hors per­sé­cu­tion du temps (du pas­sé et de l’avenir). Autre manière de tra­duire la méta­phore freu­dienne d’accéder à l’indifférence vis-à-vis de la mort.  

    1. Reste tout de même qu’une cure psy­cha­na­ly­tique ne peut être pres­crite sur la foi d’une indi­ca­tion noso­gra­phique, fut-elle authen­ti­que­ment psy­cha­na­ly­tique. Vous me direz alors à quoi bon avoir dépen­sé tout ce temps et toute cette éner­gie à construire un modèle noso­gra­phique psy­cha­na­ly­tique si cette noso­gra­phie ne sert pas à iden­ti­fier qui peut béné­fi­cier d’une cure ou qui est exclu. De fait, si cette noso­gra­phie ne sert pas à pres­crire un trai­te­ment psy­cha­na­ly­tique à par­tir d’un diag­nos­tic, elle me parait essen­tielle et néces­saire à la conduite de la cure. J’ai évo­qué anté­rieu­re­ment qu’il n’y avait pas ou peu de rap­port entre la conduite de la cure, l’acte psy­cha­na­ly­tique et les théo­ries psy­cha­na­ly­tiques freu­do-laca­niennes. L’intention avec la modé­li­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique que je pro­pose et la noso­gra­phie qui en est déduite, est d’établir une véri­table conti­nui­té entre la théo­rie et l’Acte. Elle fonde véri­ta­ble­ment l’Acte et jus­te­ment, dans l’Esprit, cet Acte est « impres­crip­tible ». Impres­crip­tible dans le sens où per­sonne ne peut enjoindre à qui­conque au nom d’un savoir (ou d’une connais­sance) objec­tif de « faire », ou « d’entamer », comme on dit, une psy­cha­na­lyse. A la rigueur, si cette for­mule peut faire sens, il y aurait de la part de celui qui se des­tine à entrer en psy­cha­na­lyse, une sorte d’auto pres­crip­tion. Mais si cette incon­grui­té fait image, il est cer­tain que ce qui déter­mine cette auto pres­crip­tion n’a pas de rap­port avec une connais­sance cli­nique de celui qui se l’impose. Tout au plus peut-on consta­ter un éprou­vé d’urgence et de néces­si­té qui jus­ti­fie cette auto pres­crip­tion.  

    2. On évoque par­fois que cette urgence et cette néces­si­té sont déclen­chées par la mul­ti­pli­ci­té et l’intensité des symp­tômes dont cer­taines per­sonnes sont affli­gées. Au fond on sup­pute que ce qui fait qu’on demande à faire une psy­cha­na­lyse serait la gra­vi­té (la per­sis­tance et l’envahissement) des symp­tômes. Tout se pas­se­rait comme si ce serait cette conscience de gra­vi­té des troubles qui déci­de­rait d’entreprendre cette démarche. Dans cette pers­pec­tive phé­no­mé­no­lo­gique, plus la symp­to­ma­to­lo­gie est « sévère », plus la pro­ba­bi­li­té de « faire » une psy­cha­na­lyse serait forte. De fait, les séances pré­li­mi­naires ne sont pas faites pour éva­luer le degré de « sévé­ri­té » des troubles qui nous sont don­nés à connaitre. Si on enga­geait une psy­cha­na­lyse sur ce cri­tère quan­ti­ta­tif « objec­tif », il y aurait toutes les chances pour four­voyer celui qui en fait état dans un simu­lacre de cure, puisqu’aussi bien le pro­to­cole psy­cha­na­ly­tique n’est pas for­cé­ment per­ti­nent. Nous le savons par expé­rience : la gra­vi­té des souf­frances n’est pas suf­fi­sante à dévoi­ler l’impérieuse néces­si­té d’une adresse en psy­cha­na­lyse. Cer­taines per­sonnes qui pré­sentent un tableau cli­nique faible peuvent se trou­ver dans la néces­si­té de s’y adres­ser. Un psy­cha­na­lyste qui s’y lais­se­rait prendre soit manque de dis­cer­ne­ment et court à l’échec (sans doute est-il sous l’emprise de la belle âme pour laquelle il ne peut lais­ser aucune souf­france étran­gère à lui-même), soit il agit et per­sé­vère en toute connais­sance de cause parce qu’il entre­tient l’illusion que la conduite de la cure aura la ver­tu de conver­tir son patient à l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et à son objet réel (sans doute agit il alors en pro­sé­lyte de la psy­cha­na­lyse) arguant qu’en tout état de cause cette pseu­do psy­cha­na­lyse ne peut pas faire de mal et même pour­ra occa­sion­ner quelques mieux exis­ten­tiels, si ce n’est durables, mais tout au moins pas­sa­gers à celui qui la subit. Quoiqu’il en soit cette entre­prise est vouée à l’échec et abou­ti­ra à un arrêt ou même à une « rup­ture ». Rup­ture qui peut déclen­cher un véri­table res­sen­ti­ment pour celui qui en a été la vic­time. Ce qui ne veut pas dire pour autant et a contra­rio que la gra­vi­té, l’intensité et la pro­li­fé­ra­tion symp­to­ma­tiques sont rédhi­bi­toires à l’entrée en psy­cha­na­lyse. S’agirait-il même de troubles répu­tés psy­cho­tiques.  

    3. Com­plé­men­tai­re­ment, il ne faut pas croire que le fait de consta­ter un tableau cli­nique qui semble symp­to­ma­ti­que­ment moindre, voir mineur, soit rede­vable « seule­ment » d’une simple psy­cho­thé­ra­pie, quelque soit la forme et l’obédience de celle-ci. La symp­to­ma­to­lo­gie et les dif­fi­cul­tés qu’il tra­duit peuvent paraitre à bas bruit mais rece­ler la poten­tia­li­té d’une véri­table adresse. Encore faut-il que le psy­cha­na­lyste sache en détec­ter l’urgence et la faire appa­raitre. Il peut s’agir d’un état de sidé­ra­tion ou d’une simple angoisse.  

  • C’est dire que les séances pré­li­mi­naires ont pour objec­tif de déce­ler la cause qui amène une per­sonne en souf­france à consul­ter. Il ne s’agit donc pas de répondre à une demande ou à une attente qu’elle pour­rait mani­fes­ter. Aus­si para­doxal que cela puisse paraitre à par­tir de ce que je viens de sou­te­nir, il me semble abso­lu­ment néces­saire que dans ce temps pré­li­mi­naire il faille pro­cé­der à ce qu’il est conve­nu d’appeler un diag­nos­tic. Non pas un diag­nos­tic pro­pre­ment noso­gra­phique, de type médi­co-psy­chia­trique, puisqu’aussi bien ce n’est pas l’une ou l’autre des carac­té­ris­tiques noso­gra­phiques qui déter­mi­ne­ra la pos­si­bi­li­té d’une entrée en psy­cha­na­lyse (il est indif­fé­rent qu’il s’agisse de névrose, de psy­chose ou même de per­ver­sion) mais je dirais « exis­ten­tiel ». A tra­vers la souf­france que la per­sonne exhibe, quels affres sont en ques­tion et le motivent ? Ceux qui s’emparent du Moi dans ses rap­ports aux rela­tions objec­tales ou celles, pri­mor­diales, qui ren­voient à cet éprou­vé d’inexistence sub­jec­tive abys­sale ? C’est bien entre ces deux pro­blé­ma­tiques que se joue l’entrée en psy­cha­na­lyse.  

    1. Vous me direz qu’il est habi­tuel de consi­dé­rer qu’aujourd’hui les séances pré­li­mi­naires ont pour objec­tif effec­ti­ve­ment d’éprouver la per­ti­nence d’entrée en psy­cha­na­lyse. De fait on peut même consi­dé­rer qu’elles sont d’une cer­taine manière consa­crées à éta­blir une ana­mnèse visant à éta­blir les causes pro­bables de ces dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques. Bien évi­de­ment il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­lé d’une ana­mnèse médi­cale, quoique pour­tant la plu­part du temps elle ait pour objec­tif de sta­tuer sur un diag­nos­tic. Cette pra­tique se réfère plus ou moins à la pseu­do méta­psy­cho­lo­gie freu­do laca­nienne. Il s’agit de resi­tuer dans un contexte fami­lial le moment d’apparition des troubles et de leur évo­lu­tion. De fait on trans­pose ce récit dans les termes de ces méta­psy­cho­lo­gies. Cette pra­tique quoiqu’on en veuille, atteste de la croyance en un déter­mi­nisme « psy­cho­lo­gique », enten­dez croyance en une cau­sa­li­té exo­gène due à des inter­ac­tions rela­tion­nelles patho­gènes avec la mère (ou le père) qu’il (ou elle) a, avec tout ce qu’il (elle) a vécu dans son enfance (ou son exis­tence), il ne pou­vait en être autre­ment. Croyance qui consti­tue une déné­ga­tion ou une mécon­nais­sance qu’il n’y a de cau­sa­li­té que psy­chique. Cau­sa­li­té psy­chique à ce jour obs­cure. Inex­pli­cable même, mais dont le pos­tu­lat per­met de se déprendre de la mytho­lo­gie des ori­gines des troubles psy­chiques et de les réfé­rer à cet autre méta­psy­cho­lo­gie construite qui per­met d’établir un sys­tème étio­lo­gique objec­tif. Ana­mnèse qui se borne donc dans le meilleur des cas à trans­for­mer un récit déjà ima­gi­naire en mytho­lo­gie freu­do laca­nienne.  

  • Si dans le cadre d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale on pro­cède à quelque chose qui peut res­sem­bler à une ana­mnèse (ce qui est un moyen de faire appa­raitre ce qu’il en est de l’intentionnalité de celui ou de celle qui consulte), elle part de pré­sup­po­sés dia­mé­tra­le­ment oppo­sés. Il faut par­tir du prin­cipe que tout ce que le futur psy­cha­na­ly­sant va pro­duire en matière d’évènements n’a rien à voir avec une his­toire objec­tive. On doit consi­dé­rer que rien de ce qui est dit au cours des séances pré­li­mi­naires ne doit être consi­dé­ré comme « vrai » ni même « juste ». Lacan avait cette expres­sion : « j’y crois, mais je ne le crois pas ». je pense que cette for­mule s’applique lit­té­ra­le­ment à ce qui se dit dans les séances pré­li­mi­naires. Non pas qu’il faille donc avoir un scep­ti­cisme sur la réa­li­té ou non des évè­ne­ments rela­tés, non pas que l’on consi­dère que ce qui est dit tient de l’affabulation dont on cré­dite à loi­sir l’hystérique, mais bien dans le cadre de la psy­cha­na­lyse, l’histoire objec­tive n’a aucun inté­rêt. La psy­cha­na­lyse ne se fonde pas sur la réa­li­té his­to­rique en tant que telle. Il faut donc consi­dé­rer que ce qui est rela­té est un récit ima­gi­naire authen­tique dont la véra­ci­té tient dans la ten­ta­tive fruste ou sophis­ti­quée, d’agencement et d’intrication des mytho­lo­gies qui s’élaborent comme masques et ten­ta­tives d’adaptation à la réa­li­té du monde. Ce récit qui s’élabore grâce à cette ana­mnèse consti­tue une qua­trième de cou­ver­ture dont le conte­nu anti­cipe les déve­lop­pe­ments mytho­lo­giques ulté­rieurs. C’est sur cela qu’il faut por­ter son atten­tion. Reste, je me déso­li­da­ri­se­rais quand même de Lacan, il n’est pas ques­tion « d’y croire » à ce réel mais de recon­naitre « l’authenticité » qui peut se déployer grâce à cette tech­nique d’anamnèse pro­pre­ment psy­cha­na­ly­tique. Elle s’avère dans sa forme comme dans son résul­tat déjà didac­tique. Cette tech­nique d’anamnèse consiste à situer les élé­ments du récit dans les phases sub­jec­ti­vo-phy­lo­gé­né­tiques aux­quelles ils émargent. Didac­tique dans le sens où sa conduite consiste à se dés­in­té­res­ser tota­le­ment des évè­ne­ments consi­dé­rés par la per­sonne comme des faits (his­to­riques) pour les ins­crire d’emblée du côté d’une fomen­ta­tion ima­gi­naire d’un conte ou d’une légende. Bien sûr, cette ana­mnèse se pré­sente phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment comme une ana­mnèse psy­chia­tri­co-psy­cha­na­ly­tique clas­sique. Il s’agit en appa­rence de recons­ti­tuer une « his­toire » de la mala­die. A ceci près que la manière d’orienter ce récit pseu­do his­to­rique, puisqu’aussi bien on part du prin­cipe que ce qui va être pro­duit n’est abso­lu­ment pas his­to­rique au sens d’agencement de faits et d’évènements réel­le­ment avé­rés, consiste à décen­trer sa consti­tu­tion en resi­tuant les élé­ments dont la per­sonne fait état dans le cadre de la struc­tu­ra­tion endo­gène de l’appareil psy­chique. Sor­tir de l’histoire his­to­rique pour faire émer­ger la dicho­to­mie de la struc­tu­ra­tion psy­chique et de ses ava­tars. Il s’agit d’initier (et d’anticiper) un dépla­ce­ment de la cau­sa­li­té des troubles appré­hen­dés comme sus­ci­tés par des évè­ne­ments exté­rieurs sur­ve­nus à cer­tains moments de la vie, évè­ne­ments res­sen­tis comme per­sé­cu­tifs et trau­ma­tiques, vers une cau­sa­li­té stric­te­ment psy­chique. Resi­tuer l’origine des troubles et le déve­lop­pe­ment des troubles dans l’une ou l’autre des phases de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique : pho­né­ma­tique-voca­lique-sym­bo­lique-sémio­tique-séman­ti­co rhé­to­rique ou encore schi­zoïde-para­noïde-para­phré­nique. Cette inves­ti­ga­tion tech­ni­que­ment orien­tée est faci­li­tée par l’organisation sociale dans laquelle toute per­sonne soit s’inscrire. En par­ti­cu­lier les épreuves ini­tia­tiques qui scandent les phases d’autonomisation suc­ces­sives que doivent affron­ter chaque per­sonne pour accé­der à l’intégration sociale et à l’indépendance. Voire à l’autonomie. Ce qui est visé là c’est, d’emblée, d’inscrire la cure psy­cha­na­ly­tique du coté de la réa­li­té psy­chique et non pas du coté de la réa­li­té des expé­riences fami­liales ou sociales. C’est ce qui spé­ci­fie la posi­tion du psy­cha­na­lyste par rap­port à celle du psy­cho­thé­ra­peute. En d’autres termes, plus rien de ce que dit le futur psy­cha­na­ly­sant ne doit être pris et enten­du comme ayant de près ou de loin une quel­conque objec­ti­vi­té exis­ten­tielle. C’est comme cela qu’il faut entendre le « je ne le crois pas » de Lacan. On place donc d’emblée la cure à venir dans le cadre de l’expérience rhé­to­rique de la langue et du lan­gage. Mais dans la posi­tion inverse de celle que Lacan pro­po­sait en 1953 dans Fonc­tion et champ de la parole et du lan­gage « L’inconscient est ce cha­pitre de mon his­toire qui est mar­qué par un blanc ou occu­pée par un men­songe : c’est le cha­pitre cen­su­ré. Mais la véri­té peut-être retrou­vée, le plus sou­vent déjà elle est écrite ailleurs ».1 Dans ce que je pro­pose jus­te­ment il faut consi­dé­rer qu’il n’y a pas à pro­pre­ment d’histoire ni cen­su­rée ni fal­si­fiée ou bien plu­tôt que la psy­cha­na­lyse ne consiste pas à retrou­ver « la véri­té » d’une his­toire qui aurait été refou­lée, fal­si­fiée. C’est, pour le dire sim­ple­ment que cette visée se révè­le­rait œdi­pienne. Œdi­pienne dans ce sens où la psy­cha­na­lyse, la cure psy­cha­na­ly­tique, avec la com­pli­ci­té du psy­cha­na­lyste en posi­tion d’Œdipe Roi, se pré­sen­te­rait comme une quête d’une véri­té his­to­rique énig­ma­tique dont la moda­li­té consis­te­rait à lever les refou­le­ments qui en empêchent l’avènement. Lacan d’ailleurs ulté­rieu­re­ment s’est moqué de cette envo­lée lyrique en fai­sant une paro­die tout à fait savou­reuse. Si on ins­crit de l’Acte psy­cha­na­ly­tique dans cette quête de véri­té his­to­rique on s’égare. De l’histoire de la per­sonne, ou même l’histoire de ses troubles, le psy­cha­na­lyste n’en n’a cure. Seule la cau­sa­li­té psy­chique lui importe. Et pour le signi­fier il doit reprendre le récit pour le décen­trer et abou­tir à un moment ou un autre sur l’évidence, éphé­mère à ce stade, d’une impos­si­bi­li­té d’exister aus­si loin qu’il puisse remon­ter dans sa pseu­do his­toire. Eprou­ver alors cette angoisse immo­ti­vée qui ren­voie à la Détresse du vivre et à l’impasse sub­jec­tive. mais ce décen­tre­ment ne suf­fit pas à signi­fier cette sin­gu­la­ri­té de la psy­cha­na­lyse s’il ne s’agissait que d’une refor­mu­la­tion des épi­sodes du récit dans le cadre de la chro­no­lo­gie de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, il n’y aurait rien de déci­sif. S’il ne s’agissait que de ça, alors cela pour­rait être seule­ment vécu comme un simple chan­ge­ment de taxi­no­mie et d’agencements des moments cru­ciaux dont pro­cèdent les troubles. Et ce moment fécond de l’éprouvé d’une non exis­tence, d’une impos­si­bi­li­té d’exister, dis­pa­rai­trait aus­si vite qu’il est appa­ru. Ephé­mère ai-je dit. Mais cette refor­mu­la­tion pseu­do his­to­rique ne suf­fit donc pas à déclen­cher, à par­tir de l’évidence de cet éprou­vé l’adresse en psy­cha­na­lyse. Car c’est bien sur cette évi­dence que s’origine toute psy­cha­na­lyse.  
  • De fait, pour que ce décen­tre­ment fasse effet, il est néces­saire que ce moment éphé­mère d’une impres­sion ful­gu­rante d’inexistence trouve un écho, ou bien plu­tôt une butée, chez le psy­cha­na­lyste. C’est à cet ins­tant que la posi­tion de lien social, qui se pré­sente comme une indif­fé­rence enga­gée, s’avère déter­mi­nante. On pour­rait dire que cette indif­fé­rence se joue à deux niveaux : 

      • D’abord vis-à-vis du récit, du roman, que la per­sonne fait de l’histoire de ses troubles, puisque le psy­cha­na­lyste n’accorde (ou ne devrait accor­der) aucun cré­dit à la véri­té (ou l’objectivité) conte­nue dans cette nar­ra­tion. D’emblée, il s’inscrit de fac­to en faux vis-à-vis de la valeur expli­cable que ce récit sug­gère.  

      • Elle se joue, ensuite et sur­tout, au moment où s’évoque l’angoisse de la cer­ti­tude d’inexistence. De la part du psy­cha­na­lyste cette évo­ca­tion ne ren­contre ni « sym­pa­thie » ni « empa­thie » qui toutes deux relèvent de l’humanisme ordi­naire (par­ta­gé par tous les pro­fes­sion­nels de san­té). Cette angoisse ren­contre, et c’est la spé­ci­fi­ci­té de la de la posi­tion du psy­cha­na­lyste, la butée du lien social sub­jec­tif. Cette butée opère comme une scan­sion et sub­ver­tit le décen­tre­ment taxi­no­mique anté­cé­dent. Son effet déter­mine en retour l’adresse de la per­sonne à l’Acte psy­cha­na­ly­tique. Car il s’adresse en psy­cha­na­lyse et non pas au psy­cha­na­lyste. Le réflexif n’est pas une figure de rhé­to­rique. Il connote une réa­li­té psy­chique. Car cette scan­sion (non réponse diraient cer­tains) impa­vide ne déclenche aucune frus­tra­tion, aucun res­sen­ti­ment, aucune agres­si­vi­té. Elle arrime une déter­mi­na­tion à ce que cette sur­vie d’inexistence cesse. Comme on dit : que ce ne soit jamais plus comme avant.  

    1. Si vous avez sui­vi ce déve­lop­pe­ment, vous devez avoir l’intuition de là où je veux en venir. Cette manière de théo­ri­ser l’entrée en psy­cha­na­lyse induit qu’une psy­cha­na­lyse s’engage non pas sur les pro­blé­ma­tiques moïques patho­gènes (pour­tant ce sont elles qui enva­hissent le tableau cli­nique) mais d’emblée du coté de la dimen­sion sub­jec­tive. Comme je le disais tout à l’heure : ren­contre du lien social qui lui est oppo­sé. Il n’est donc pas ques­tion de je ne sais quel sup­po­sé savoir. Dans la ren­contre psy­cha­na­ly­tique, il y a du Sujet incons­cient. Et pas de sup­po­sé savoir.  

    2. C’est dire que contrai­re­ment à cette idée reçue de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique la cure ne s’origine pas du trans­fert dont la vul­gate enseigne qu’il s’agit de l’établissement d’un lien affec­tif intense et auto­ma­tique incon­tour­nable et indé­pen­dant de tout contexte de réa­li­té que les séances pré­li­mi­naires seraient cen­sées déclen­cher chez le futur psy­cha­na­ly­sant. Le trans­fert est une affec­tion moïque et n’a rien à voir avec la pro­blé­ma­tique sub­jec­tive. L’irruption du trans­fert n’est donc pas une condi­tion sine qua non de début de psy­cha­na­lyse. En tout cas il n’est pas le cri­tère d’une adresse en psy­cha­na­lyse. Bien évi­de­ment celle-ci enga­gée il ne man­que­ra pas de s’établir comme vec­teur de la répé­ti­tion et de la résis­tance. Mais comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment, il n’est pas le moteur de la cure. Le trans­fert n’est rien d’autre que l’autre nom du pro­ces­sus de répé­ti­tion. Pour ter­mi­ner, je dirais que cette concep­tion de ce qui fait l’enjeu de la cure psy­cha­na­ly­tique, explique l’énigme de la tolé­rance qu’ont les psy­cha­na­ly­sants à la durée « insup­por­table » d’une cure. Elle s’inscrit d’emblée dans le temps tou­jours pré­sent main­te­nant du Sujet Incons­cient. C’est pour­quoi d’une cer­taine manière, le temps social chro­no­lo­gique, est pour ain­si dire abo­li… jusqu’au moment où la cure se ter­mine.  

    3. Si ces condi­tions sont rem­plies alors la cure peut com­men­cer. Mais ceci est une autre his­toire que je me pro­pose de vous nar­rer ulté­rieu­re­ment …peut-être.  

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly 

1 page 159 dans Ecrits