Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

L’Acte psychanalytique – séminaire n°8(24 juin 2017)

Télé­char­ger le fichier au for­mat PDF

AVANT PROPOS

Cer­tains évè­ne­ments récents m’ont fait m’interroger à nou­veau sur la trans­mis­sion. C’est une pré­oc­cu­pa­tion qui me tient depuis long­temps. Le début du siècle. Trans­mis­sion que je consi­dère comme néces­saire à la péren­ni­té de la psy­cha­na­lyse. Pour­quoi je tiens à la péren­ni­té de la psy­cha­na­lyse ? À vrai dire je ne peux en dire grand-chose. Aujourd’hui je ne peux me résoudre à ce que chaque psy­cha­na­lyste soit dans l’obligation, d’une manière plus ou moins empi­rique, de réin­ven­ter la psy­cha­na­lyse pour son propre compte. Bri­co­ler en quelque sort. Bri­co­ler au sens Levi Straus­sien, tel qu’il en pré­sente le fonc­tion­ne­ment et la fina­li­té dans la Pen­sée Sau­vage. Bri­co­ler sub­jec­ti­ve­ment son éla­bo­ra­tion mytho­lo­gique sin­gu­lière. Cette posi­tion fata­liste enté­rine de fait que la psy­cha­na­lyse est intrans­mis­sible. Intrans­mis­sible parce qu’il n’y a pas de modèle théo­rique qui la spé­ci­fie. C’est admettre au mieux qu’elle se pré­sente comme en éla­bo­ra­tion per­ma­nente qui n’aboutit sur aucun pré­misse solide sur lequel on pour­rait opé­rer une modé­li­sa­tion consis­tante ; ou, au pire, et vous savez que c’est mon hypo­thèse, comme un cor­pus mytho­lo­gique qui n’en finit pas de se trans­for­mer et de pro­li­fé­rer. Ou bien les deux à la fois, si on est dans un opti­misme rai­son­nable.

Quand j’ai com­men­cé à me pré­oc­cu­per de la trans­mis­sion, j’ai pen­sé que l’essentiel de son effec­tua­tion se rédui­sait à la psy­cha­na­lyse didac­tique. Essen­tiel­le­ment à sa phase ter­mi­nale. Car vous savez que je consi­dère que pour être effi­cace toute psy­cha­na­lyse doit avoir une face didac­tique. Même dans le cas de psy­cha­na­lyse répu­tée per­son­nelle et même avec les enfants. Sans cette dimen­sion didac­tique où se dévoile pour tout psy­cha­na­ly­sant la struc­tu­ra­tion et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique, pas de gué­ri­son pos­sible. La dif­fé­rence de des­tin de cet aspect didac­tique de la cure est que dans une psy­cha­na­lyse per­son­nelle la per­sonne s’empresse d’oublier ce « savoir » — il ne lui est d’aucune uti­li­té adap­ta­tive — alors que dans une psy­cha­na­lyse didac­tique, ce savoir sur la struc­tu­ra­tion et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique va per­du­rer et se trans­for­mer en « connais­sance ». Connais­sance qui per­met d’activer et d’alimenter l’aptitude au diver­tis­se­ment. Cette hypo­thèse limi­naire est sans doute fon­dée. Mais elle ne per­met pas de sor­tir de l’ambigüité puisqu’aussi bien on laisse encore l’impétrant psy­cha­na­lyste dans l’incertitude dénon­cée anté­rieu­re­ment. On est tou­jours dans l’injonction, sous enten­due, qu’il doit « inven­ter » ou « réin­ven­ter » sa théo­rie et la conduite de la cure de manière si ce n’est tout à fait empi­rique, du moins per­son­nelle. Il est livré à lui-même pour opé­rer le pas­sage du savoir à la connais­sance. Et ce n’est pas le recours au contrôle — qui est soit tech­nique et péda­go­gique soit la pour­suite de la psy­cha­na­lyse par d’autres moyens avec quelqu’un d’autre — qui lui per­met de sor­tir de l’impasse où cette injonc­tion le main­tient. Reste que pen­dant un temps (long) j’étais dans l’illusion que l’expérience de la cure didac­tique était néces­saire et suf­fi­sante pour trans­mettre. Et cela à cause de la spé­ci­fi­ci­té qu’il y a dans la conduite de la cure quand elle s’avère didac­tique, j’étais per­sua­dé que cela per­met­tait à assu­rer la trans­mis­sion. Bien sûr, c’était une illu­sion. En effet, à cette époque, j’ai eu la sur­prise de voir mes psy­cha­na­ly­sants, futurs psy­cha­na­lystes, tous sans excep­tion, s’orienter vers l’Ecole de la Cause Freu­dienne. Pas même Espace ana­ly­tique dont ils savaient pour­tant que j’étais membre. J’en ai conclu qu’il leur man­quait un cadre théo­rique struc­tu­ré, une « doc­trine », que cette asso­cia­tion leur assu­rait. Doc­trine de la Cause Freu­dienne, pour laquelle je n’éprouve aucune affi­ni­té et dont je conteste la vali­di­té. Bien sûr, je n’ai plus jamais enten­du par­ler d’eux.

J’en ai conclu que la didac­tique, pour néces­saire qu’elle soit à la trans­mis­sion, n’en était pas l’alpha et l’oméga. Il y avait un effet para­doxal qu’il fal­lait bien prendre en compte : sans cadre réfé­ren­tiel (dogme ou mytho­lo­gique) avé­ré, la didac­tique n’a aucun effet de trans­mis­sion. C’est du moins comme cela que j’ai enten­du ce phé­no­mène. C’était au début des années 2000. J’ai alors déci­dé qu’il était néces­saire de pro­duire, au-delà de l’expérience « éso­té­rique » de la didac­tique dans la cure, non pas une « doc­trine » mais un cor­pus théo­rique « exo­té­rique » qui per­mette de pas­ser de l’expérience d’un « savoir » moïque, à la connais­sance véri­table qui en est les effets. Rendre très sim­ple­ment appré­hen­dables les tenants et les abou­tis­se­ments de l’émergence et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Sans mys­tère et fausse inter­ro­ga­tion qui pousse à l’exégèse tal­mu­dique. Je me suis donc atte­lé à ce pro­jet de rédac­tion de trois ouvrages qui s’avèrent, pour moi, néces­saire à la trans­mis­sion de la psy­cha­na­lyse telle que je la conçois :

• D’abord une réflexion épis­té­mo­lo­gique assez géné­rale qui situe d’où nous par­tons. Et c’est « Et si la psy­cha­na­lyse était, à nou­veau, une mytho­lo­gie… ». Réflexion struc­tu­rale préa­lable, pour­rait-on dire. Pour l’anecdote cela devait s’appeler « J’ai seule­ment pen­sé… ». Ce qui résu­mait assez bien mon ins­crip­tion dans l’existence…

• Puis un tra­vail de refon­da­tion de la méta­psy­cho­lo­gie qui per­mette d’aboutir à une noso­gra­phie psy­cho­pa­tho­lo­gique spé­ci­fi­que­ment psy­cha­na­ly­tique. Et c’est une éla­bo­ra­tion théo­rique. C’est « Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale ».

• Enfin un écrit tech­nique qui redé­fi­nit les pré­sup­po­sés à par­tir des­quels il est pos­sible de conduire l’Acte Psy­cha­na­ly­tique dans la cohé­rence avec le cor­pus théo­rique pré­cé­dem­ment consti­tué. Et c’est ce tra­vail qui est en cours dans ce sémi­naire.

Vous savez que ces trois ouvrages pro­cèdent de l’intention de resi­tuer la psy­cha­na­lyse dans le concert des sciences humaines consti­tuées en une anthro­po­lo­gie struc­tu­rale géné­rale. L’autre manière de dire la même chose serait de situer la didac­tique comme un pro­ces­sus « éso­té­rique » et que publier tien­drait de l’exigence « exo­té­rique ». Bien sûr la didac­tique n’a rien d’« éso­té­rique ». Ce n’est pas les mys­tères d’Eleusis. Mais à ne pas trou­ver un écho dans la réa­li­té sociale, elle peut le paraitre. On pour­rait dire encore que la cure concerne la psy­cha­na­lyse en Inten­tion et la publi­ca­tion la psy­cha­na­lyse en Exten­sion. Manière d’affirmer qu’il n’y a rien de mys­té­rieux ou « d’inappréhendable » dans la théo­rie psy­cha­na­ly­tique pro­pre­ment dite ni dans la praxis dont elle est issue. En tout état de cause la publi­ca­tion est un objet « tiers » auquel qui­conque, et qui que ce soit, peut se réfé­rer. Elle est non seule­ment « tiers » mais neutre et l’auteur s’efface der­rière l’œuvre. Au point que quand je me relis, je me demande qui a bien pu écrire cela ! Je veux dire qu’à un cer­tain moment le conte­nu, quand il est théo­rique et consis­tant, prime sur l’auteur. Il y a ren­ver­se­ment. L’auteur, le nom de l’auteur, devient la synec­dote de l’œuvre. Synec­dote qui désap­pro­prie l’auteur de son œuvre. Quand on parle de Freud et de Lacan, c’est leur œuvre qui est concer­née. Pas les per­sonnes. Dans les temps anciens, je disais à qui vou­lait l’entendre qu’ « un bon auteur est un auteur mort » ! Manière de dire, radi­ca­le­ment, que seule la pen­sée théo­rique de ces auteurs me concer­nait, pas les per­sonnes. C’est la seule façon d’aborder une œuvre. Sans affect diraient les archéos freu­diens. Hors trans­fert. Il s’agit d’une dési­déa­li­sa­tion radi­cale. Cela pro­tège (ou éra­dique) des phé­no­mènes de croyance ou de cer­ti­tude dont nous sommes sou­vent les vic­times. Donc de la dépen­dance. Je suis struc­tu­ra­liste mais ne fais aucune allé­geance ni à Levi Strauss ni à Saus­sure (ni à per­sonne d’ailleurs). Pour y reve­nir être auteur c’est, d’une autre manière, tenir à nou­veau la place du mort. Place qu’un temps Lacan assi­gnait au psy­cha­na­lyste. Il fai­sait là allu­sion à la posi­tion d’un joueur de bridge au cours d’une par­tie. Pas à la fari­bole du Meurtre du Père. L’auteur est à la place du mort dans la réa­li­té sociale, en cela que dans la culture, il livre sa théo­rie avec laquelle l’impétrant joue sa par­tie. Pas­ser du savoir à la connais­sance.

Mais ces deux obli­ga­tions, quoique toutes deux néces­saires pour qui veut trans­mettre, me sont appa­rues, au fil du temps, par­tiel­le­ment inopé­rantes. Et ce mal­gré le fait qu’après une longue absence je me sois déci­dé (plu­tôt, on m’a déci­dé ou cer­tains m’y ont pous­sé…) à inter­ve­nir dans le col­loque social des psy­cha­na­lystes. Non plus à la manière d’un mar­rane mais pour por­ter mes convic­tions théo­riques de manière expli­cite, simple et claire. Et c’est là que s’est pas­sée une prise de conscience. Bien sûr, je le savais mais je ne m’y étais pas confron­té véri­ta­ble­ment. Cela tient en un constat objec­tif : ce que je raconte n’intéresse per­sonne. Quel que soit le public auquel je m’adresse. Ce n’est pas un constat amer, cela tient de l’expérience objec­tive. Je constate que cela ne déclenche même plus d’agressivité comme par le pas­sé (encore que…). Au mieux cela sus­cite une indif­fé­rence polie. On touche là un phé­no­mène cultu­rel majeur que mon expé­rience anthro­po­lo­gique per­met d’expliquer. De fait, quoique assez bien arti­cu­lé et agen­cé ce que je raconte ne fait pas « sens ». Comme on dit : ça ne parle à per­sonne. Quel qu’il soit : psy­cha­na­lyste, phi­lo­sophe, méde­cin, psy­cho­logue. Je ne ferai pas le coup de « l’incompris que per­sonne n’aime » sur le mode de l’hystérie ordi­naire. C’est le der­nier de mes sou­cis. En fait ce n’est même pas un sou­ci. La ques­tion est beau­coup plus sérieuse et pro­fonde. Cela revient à se deman­der qu’est ce qui fait « sens ». Et « sens » par­ta­geable pour­rait-on dire. Com­ment se consti­tue-t-il ? Il faut déjà noter qu’un sys­tème de signi­fi­ca­tions aus­si cohé­rent et per­ti­nent soit-il par rap­port à son objet ne suf­fit pas pour accé­der à la dimen­sion du sens. Même s’il est com­pris « intel­lec­tuel­le­ment » et qu’on en accepte la per­ti­nence. On peut donc avan­cer qu’un sys­tème de signi­fi­ca­tions expli­ca­tif per­ti­nent (une théo­rie pour le dire autre­ment), si c’est une condi­tion néces­saire (encore que …) n’est abso­lu­ment pas suf­fi­sant pour pro­vo­quer du sens. En d’autres termes le sens, l’effet de sens, ne dépend pas de la com­pé­tence et de la per­for­mance théo­rique de celui qui éla­bore un sys­tème de signi­fi­ca­tions expli­ca­tives eut égard à son objet. Intrin­sè­que­ment, une modé­li­sa­tion ne peut faire sens par elle-même. Le « sens », ou l’évidence de l’effet de sens, est une pro­duc­tion du col­lec­tif, « ça parle » ou « ça ne parle pas » en fonc­tion de l’acceptation du sys­tème de signi­fi­ca­tions expli­ca­tif par « la masse com­mu­ni­cante » comme disait Saus­sure. En l’occurrence celle des psy­cha­na­lystes. Et le sens n’a pas à voir avec la jus­tesse et la per­ti­nence d’un sys­tème expli­ca­tif mais avec ce qui res­sort de la « véri­té » telle qu’une com­mu­nau­té l’appréhende. Le sens a donc à voir avec la véri­té. Pas (seule­ment) avec la per­ti­nence ou l’erreur. C’est un constat qui ne date pas d’hier, Mon­taigne l’avait per­çu : « Quelle véri­té que ces mon­tagnes bornent qui est men­songe au monde qui se tient au-delà ». Pla­gié par Pas­cal sans la pro­fon­deur de Mon­taigne. Il énonce lui : « Véri­té en-deçà des Pyré­nées, erreur au-delà » Mais Pas­cal n’a pas bien sai­si : il ne s’agit pas d’erreur mais de men­songe c’est-à-dire d’une trom­pe­rie. C’est-à- dire un affront à la « véri­té ». Sans doute l’intuition de Mon­taigne allait plus loin : « cha­cun appelle bar­bare ce qui n’est pas dans son usage ». C’est à par­tir de ce constat que, quand j’étais Direc­teur de Recherche asso­cié en anthro­po­lo­gie sociale à Paris XII Cré­teil, j’étais par­ti sur une trans­gres­sion déli­bé­rée des oukases de Levi Strauss inter­di­sant aux anthro­po­logues d’utiliser la méthode et les fon­da­men­taux de l’anthropologie struc­tu­rale pour étu­dier les socié­tés dites déve­lop­pées. Au pré­texte que dans nos socié­tés modernes « la pen­sée pro­duc­tive l’avait défi­ni­ti­ve­ment empor­tée sur la pen­sée sau­vage qui pré­vaut dans l’organisation de la réa­li­té sociale des socié­tés froides ». Il sou­te­nait, dans une allé­geance au mar­xisme, que Marx don­nait la clé des contraintes d’organisation sociale avec le maté­ria­lisme dia­lec­tique his­to­rique. Si cela était, c’est-à-dire si la pen­sée pro­duc­tive l’avait véri­ta­ble­ment empor­tée sur la pen­sée sau­vage dans nos socié­tés, alors les inno­va­tions scien­ti­fiques n’auraient aucun mal à s’implanter. Ce qui n’est pas le cas. Les inno­va­tions scien­ti­fiques s’imposent quand elles ne trans­gressent pas les mytho­lo­gies qui font consis­ter la réa­li­té sociale. Ce sont les effets de la Pen­sée Sau­vage de dire ce qui est « véri­té » ou non, en par­ti­cu­lier dans les sys­tèmes expli­ca­tifs (les modèles) de l’humaine condi­tion. La consis­tance de la réa­li­té sociale est tou­jours consti­tuée par un sys­tème non pas seule­ment de croyances mais de « cer­ti­tudes ». Ou bien plu­tôt un sys­tème de croyances qui, parce qu’elles sont par­ta­gées par le col­lec­tif (tous les membres du col­lec­tif) font cer­ti­tudes. Et fait obli­ga­tion de s’y confor­mer, au risque d’exclusion, et de ban­nis­se­ment. C’est une bana­li­té depuis Coper­nic et Gali­lée. Pour qu’un sys­tème expli­ca­tif consti­tué à par­tir de la pen­sée pro­duc­tive soit inté­grable dans un col­lec­tif consti­tué de croyances/​certitudes par­ta­gées, il faut que ce sys­tème expli­ca­tif soit conforme aux mythes qui trament ces croyances. Sinon il entre en concur­rence avec cette struc­ture « sym­bo­lique » fon­da­men­tale. Ou encore, un sys­tème expli­ca­tif ration­nel est inapte à trans­for­mer l’infraculture qui pro­cède à la consis­tance d’un col­lec­tif. Il faut trans­for­mer cette infra­struc­ture cultu­relle si on veut pou­voir faire inté­grer un sys­tème expli­ca­tif hété­ro­gène.

Fort heu­reu­se­ment Espace ana­ly­tique a, dans sa voca­tion, l’éclectisme. C’est une chance. Mais il ne faut pas rêver : ce qui se dit ici ne déter­mi­ne­ra aucune « conver­sion ». On peut sim­ple­ment consti­tuer un petit sous groupe qui assure d’une ins­crip­tion sociale néces­saire non seule­ment à la trans­mis­sion mais à l’appartenance. Nul besoin de sor­tir de l’ambiguïté dont on sait que, si on en sort, c’est tou­jours à son détri­ment. Reste que ce petit groupe ne consti­tue pas en soi « la masse com­mu­ni­cante » néces­saire à trans­for­mer les mytho­lo­gies sur les­quelles les psy­cha­na­lystes, de quelques obé­diences soient-ils, fondent leur appar­te­nance. Ce n’est pas pour autant, si on sou­haite que quelque chose de cette avan­cée per­dure, qu’il vous faille renon­cer à expo­ser, à bon droit et sim­ple­ment, ce sur quoi s’étaye votre Acte. Puisqu’aussi bien Espace se targue d’éclectisme, il faut s’en sai­sir. Bien évi­de­ment ce n’est pas une obli­ga­tion : Il n’est pas évident que l’intention de trans­mettre soit ins­crite à l’armature de votre praxis. Elle l’est, en tout état de cause, dans la mienne… mais cette inten­tion ne regarde que moi.

REPRISE ET TRANSITION

Dans le der­nier sémi­naire, je me suis effor­cé de démon­trer qu’il y avait une cer­taine simi­li­tude entre la conduite des cures avec les enfants, les ado­les­cents et les post-ado­les­cents et celle menée avec les adultes qui abou­tissent « mira­cu­leu­se­ment » à la gué­ri­son, dès la phase de construc­tion. J’ai ten­té de mon­trer que tout se passe comme si les blo­cages qui déter­minent symp­tômes et souf­france pou­vaient, chez ces sujets en souf­france, être levés par le seul fait de leur per­mettre de construire une expli­ca­tion mytho­lo­gique des ori­gines de leurs troubles. L’hypothèse étant que, tant chez les enfants que chez les adultes, ce qui per­met la trans­for­ma­tion struc­tu­rante de l’appareil psy­chique est la fonc­tion mytho­lo­gi­sante (para­phré­nique) de la langue en tant qu’elle « informe » la fonc­tion psy­chique. Hypo­thèse à laquelle il faut ajou­ter une obser­va­tion qui consiste à consta­ter que cette fonc­tion ne s’est pas encore déclen­chée chez l’enfant au moment cru­cial où le blo­cage s’est pro­duit. Reste que mal­gré ces blo­cages, la struc­tu­ra­tion endo­gène de l’appareil psy­chique se pour­suit au prix de troubles aigus qui peuvent s’avérer per­sis­tants. Pour par­faire l’équivalence, il faut faire l’hypothèse que, chez les adultes, ces blo­cages n’ont pas fait l’objet d’une mytho­lo­gi­sa­tion et se sont « enkys­tés » comme de purs éprou­vés. Enkys­tés sans béné­fi­cier du trai­te­ment rhé­to­rique néces­saire aux phé­no­mènes de refou­le­ment. Il n’y a donc pas eu trans­for­ma­tion mytho­lo­gique qui aurait ren­du ces mytho­lo­gies pré­cons­cientes. Force est de consta­ter que chez ces per­sonnes la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique s’est pour­sui­vie comme nor­ma­le­ment autour de cet enkys­te­ment « d’éprouvés ». Dans cette der­nière occur­rence, chez ces adultes, les troubles aigus appa­raissent à l’occasion d’épreuves exis­ten­tielles qui désen­kystent le blo­cage et font émer­ger les réac­tions symp­to­ma­tiques : ce téles­co­page fait resur­gir les éprou­vés occul­tés. Dont les symp­tômes se consti­tuent comme des moyens de défense. Il n’y a donc pas à pro­pre­ment par­ler « levé du refou­le­ment ». Si on vou­lait réha­bi­li­ter un voca­bu­laire freu­dien on pour­rait dire que cette réac­ti­va­tion d’éprouvés archaïques res­tés intacts (comme au moment où ils se sont mani­fes­tés) consti­tue une véri­table « abréac­tion ». Abréac­tion que, dans le cas de cures avec les adultes, il va fal­loir « mytho­lo­gi­ser » (chez les enfants on peut pen­ser que ces éprou­vés à mytho­lo­gi­ser sont actuels) d’où la construc­tion de telle sorte qu’elle puisse s’inscrire comme une infor­ma­tion psy­chique et non plus comme une émo­tion trau­ma­tique. Donc, ce que j’ai déve­lop­pé anté­rieu­re­ment concer­nant les enfants jusqu’à la post- ado­les­cence, en fai­sant l’hypothèse que les troubles durant cette longue période résultent de dif­fi­cul­tés d’auto-organisation essen­tiel­le­ment endo­gènes et ne concernent que des « blo­cages » et non des « fixa­tions » dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, peut être éten­due aux adultes qui mani­festent des troubles psy­chiques bien que phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment les mani­fes­ta­tions symp­to­ma­tiques res­semblent à celles des mala­dies chro­niques. De fait, chez les adultes, ces symp­tômes appa­raissent à l’occasion d’expériences dou­lou­reuses de la vie sociale, fami­liale, pro­fes­sion­nelle. Expé­riences dou­lou­reuses qui s’avèrent « trau­ma­tiques » du fait qu’elles téles­copent les blo­cages ren­con­trés, anté­rieu­re­ment, dans les temps anciens de l’auto-organisation de l’appareil psy­chique et qui avaient été contour­nés et enkys­tés sans que pour autant le pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique n’ait été inter­rom­pu. On fait là encore l’hypothèse que le pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion a été mené à bon terme mais que les épreuves de pas­sage d’une phase d’organisation psy­chique à une autre ont occa­sion­né des souf­frances réelles pas­sées inaper­çues. Comme à bas bruit. Elles ont sem­blées être sur­mon­tées « natu­rel­le­ment » alors qu’elles ont fait l’objet d’une per­sis­tance. C’est-à-dire que les dif­fi­cul­tés de pas­sages n’ont pas été iden­ti­fiées et ima­gi­na­ri­sées dans la langue. C’est pour­quoi la cure de ces per­sonnes en souf­france se réduit à la seule pre­mière phase de la cure. Celle de construc­tion où les blo­cages sont iden­ti­fiés et font l’objet d’une construc­tion mytho­lo­gique qui, tout aus­si­tôt qu’elle s’élabore, se délite. Elle a rem­pli son rôle où la mytho­lo­gi­sa­tion sert de vec­teur à l’information qui ali­mente la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. C’est pour­quoi ces cures ne néces­sitent en aucune façon une phase de décons­truc­tion, puisqu’aussi bien il n’y a aucune croyance, ou cer­ti­tude, consti­tuée à déli­ter. L’éprouvé d’existence sub­jec­tive a subi une défer­lante symp­to­ma­tique sans pour autant être mena­cé puisque la détresse de vivre s’était, en son temps, liqui­dée. Bien évi­de­ment cette occur­rence peut être repé­rée dès les séances pré­li­mi­naires. Et « voi­là pour­quoi votre fille est muette » : c’est en cela que les mytho­lo­gies freu­diennes peuvent s’avérer cura­tives puisqu’aussi bien elles par­ti­cipent tou­jours à notre époque à nour­rir cette phase de construc­tion mytho­lo­gique dans la cure (Œdipe, riva­li­té fra­ter­nelle, menace de la cas­tra­tion, inceste, horde …etc.) et confortent les psy­cha­na­lystes dans leur croyance puisqu’aussi bien la cure réus­sit !

DE LA CURE ET DE L’AUTISME ET DES TROUBLES ENVAHISSANT DU DEVELOPPEMENT PSYCHIQUE

J’ai affir­mé que la majo­ri­té des troubles psy­chiques mani­fes­tés dans l’enfance et l’adolescence étaient de nature aigüe parce qu’ils n’avaient pas pour étio­lo­gie un défaut de sub­jec­ti­vi­sa­tion. Vous pour­riez évi­de­ment m’opposer que, quoique ce que je vienne d’exposer tienne d’une cer­taine cohé­rence et puisse paraitre être accep­table, admettre que chez cer­tains enfants jusqu’à la post-ado­les­cence et chez cer­tains adultes les syn­dromes puissent être réfé­rés à des troubles aigus, aus­si spec­ta­cu­laires soient-ils, entre en contra­dic­tion avec le fait qu’il y a quand même chez les enfants des mala­dies qui appa­raissent comme rele­vant de la chro­ni­ci­té. Ne fusse que parce qu’elles per­durent dans une cer­taine fixi­té symp­to­ma­tique inamo­vible. Bien sûr, je fais allu­sion là à ce que le DSM 5 (et les pédo­psy­chiatres) repère sous la déno­mi­na­tion de « troubles du spectre autis­tique ». Cela semble démen­tir que tous les troubles psy­chiques mani­fes­tés dans l’enfance soient aigus. De fait, on peut pen­ser phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment que, pour par­tie, les symp­tômes que mani­festent ces enfants sont liés à un blo­cage du pro­ces­sus d’auto-organisation. On peut même faire l’hypothèse conco­mi­tante qu’il y aurait, dans cette occur­rence, un défaut dans le pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion qui entraine une per­sis­tance de la Détresse du Vivre. Défaut de sub­jec­ti­vi­sa­tion qui a déter­mi­né un blo­cage radi­cal et total du pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique à cer­taines phases de son auto-orga­ni­sa­tion. Il n’y aurait alors, ni enkys­te­ment ni contour­ne­ment. La fonc­tion sub­jec­tive n’ayant pu s’opérer de manière péremp­toire, alors la pré­sence au monde s’avère être toute symp­to­ma­tique. Enva­his­se­ment symp­to­ma­tique qui se pré­sente donc comme un méca­nisme de défense contre la per­sis­tance de la Détresse du Vivre.

Pour­tant ce n’est pas pour autant que l’on peut qua­li­fier ces syn­dromes de « chro­niques ». Comme je vous l’ai rap­pe­lé pré­cé­dem­ment (mais j’y reviens) dans la cli­nique que je pro­pose : vous n’êtes pas sans savoir que, pour éta­blir un diag­nos­tic, il ne faut pas s’en tenir à un ensemble de symp­tômes (ou sys­tèmes symp­to­ma­tiques) mais à la struc­ture qui les déter­mine. En effet, je pos­tule qu’il n’y a mala­die chro­nique que quand la faille de l’émergence sub­jec­tive a déter­mi­né la consti­tu­tion d’une (ou des) mythologie(s) déviante(s) et que celle-ci a été « refou­lée » par effet rhé­to­rique pour consti­tuer ce que je consi­dère comme un registre pré­cons­cient, maître des répé­ti­tions mor­bides. Répé­ti­tions qui fonc­tionnent sur le mode de l’addiction. La consti­tu­tion d’une mytho­lo­gie et sa défor­ma­tion rhé­to­rique dans le pré­cons­cient génèrent l’addiction consti­tuée en fixa­tion. Il faut donc bien dif­fé­ren­cier les « blo­cages » qui consti­tuent des symp­tômes ou des syn­dromes aigus, des « fixa­tions » qui consti­tuent des syn­dromes chro­niques dis­so­lu­tifs ou défen­sifs. Dans cette der­nière éven­tua­li­té, ces fixa­tions se consti­tuent en croyance (névrose) ou cer­ti­tudes (per­ver­sions, psy­choses) impé­ra­tives qui génère l’addiction. For­ma­tion mytho­lo­giques sou­ter­raines que l’on peut consi­dé­rer comme des délires. Or, la plu­part des enfants qui souffrent de ces syn­dromes n’ont pas atteint le stade d’organisation psy­chique « para­phré­nique » qui leur per­met­trait l’accès à la fonc­tion mytho­lo­gi­sante. Dans ces affec­tions dites du « spectre autis­tique », il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de répé­ti­tions addic­tives. Il y a per­sis­tance d’une orga­ni­sa­tion psy­chique qui devrait s’avérer obso­lète. On fait donc l’hypothèse que la relance du pro­ces­sus d’auto-organisation est pos­sible grâce à la cure psy­cha­na­ly­tique. De fait, on peut dif­fé­ren­cier, ce que fait aus­si le DSM 5, quatre tableaux cli­niques :

• L’autisme de Kan­ner

• Le syn­drome pseu­do-autis­tique

• Le syn­drome pseu­do-para­noïde

• Le syn­drome pseu­do-hys­té­roïde (ou pseu­do névro­tique)

Encore que ce que je viens d’affirmer n’est pas tout à fait exact. Il y a un syn­drome qui empêche toute relance de la struc­tu­ra­tion. En effet, le syn­drome autis­tique de Kan­ner ne me parait pas rele­ver de l’Acte psy­cha­na­ly­tique. Et nous allons voir pour­quoi.

L’AUTISME DE KANNER

Ce pre­mier syn­drome, celui qui s’avère le plus archaïque, ne peut être, à pro­pre­ment par­lé, réfé­ré à l’organisation psy­chique. Comme si le pro­ces­sus d’auto-organisation de l’appareil psy­chique ne s’était jamais ini­tié. Je vous ferai grâce de la des­crip­tion cli­nique, tout à fait per­ti­nente, que Kan­ner fait en 1943 pour la dif­fé­ren­cier d’une hypo­thé­tique schi­zo­phré­nie infan­tile. Ce qui me parait impor­tant c’est que, pour lui, ce tableau cli­nique se met en place dès la nais­sance. De fait, si on constate cette symp­to­ma­to­lo­gie à la nais­sance, cela implique que ce syn­drome s’est consti­tué in ute­ro. A mon sens c’est le seul autisme véri­table. Et même, pour être encore plus radi­cal, je dirais que je ne suis pas per­sua­dé que ce syn­drome soit psy­chique. Pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie qui est la mienne, il s’agirait d’un dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral. Kan­ner le pense ; cer­tains neu­ro­bio­lo­gistes ou psy­chiatres évoquent aus­si qu’il s’initierait in ute­ro. Ils fondent leur convic­tion sur le fait que cer­taines obser­va­tions expé­ri­men­tales montrent qu’il y aurait pro­li­fé­ra­tion en sur­nombre de neu­rones de cer­taines régions du cer­veau avec for­ma­tion de réseaux neu­ro­no-aber­rants. Cet autisme serait donc une mala­die congé­ni­tale du déve­lop­pe­ment neu­ro­cé­ré­bral, d’origine géné­tique, (une pro­li­fé­ra­tion aber­rante de neu­rones) et/​ou épi­gé­né­tique (en par­ti­cu­lier par défaut d’apoptose). Mais ce qui est le plus inté­res­sant, pour mon pro­pos, c’est que cer­tains incri­minent une ano­ma­lie du gène Fox P2 dont on sait (ou on pense) qu’il joue un rôle dans les troubles du lan­gage. Cela pour­rait étayer l’hypothèse que l’appareil à lan­gage ne pou­vant s’inscrire dans les connec­tions neu­ro­nales, par voie de consé­quence l’appareil psy­chique ne pour­rait s’initier. De fait, l’absence de lan­gage est un signe pathog­no­mo­nique de ce syn­drome. Je dirais plus pré­ci­sé­ment que l’aptitude au lan­gage ne se consti­tue pas. En effet, quoiqu’il existe des phé­no­mènes repé­rés comme de l’écholalie mais qui s’apparentent au cri réité­ré, tout se pas­se­rait comme s’il y avait arrêt onto­gé­né­tique dans la repro­duc­tion de l’évolution phy­lo­gé­né­tique de l’organe neu­ro­cé­ré­bral per­met­tant la mise en place de la fonc­tion lan­ga­gière. Tout se pas­se­rait comme si la matu­ra­tion de l’organe neu­ro­cé­ré­bral s’était arrê­tée à un stade où la déna­tu­ra­tion devait s’engager. On pour­rait alors émettre l’hypothèse que la sélec­tion des pho­nèmes in ute­ro et post- par­tum, par impré­gna­tion, n’a pu se mettre en place. De fait, si la sélec­tion des pho­nèmes de la langue n’est pas adve­nue alors, l’enfant n’aura pas accès à la voca­li­sa­tion et au babillage. Ce qui entraine deux consé­quences patho­lo­giques. D’une part, la fonc­tion psy­chique sub­jec­tive fomen­tée par cette com­pé­tence pro­to- lan­ga­gière ne peut adve­nir. D’autre part, les schèmes agres­sifs de mor­cel­le­ment du corps et de dévo­ra­tion onto­phy­lo­gé­né­tiques pro­gram­més, parce qu’ils ne sont pas endi­gués par cette pro­to­langue, s’actualisent sans répit et par­ti­cipe à cet état de ter­reur qua­si per­ma­nent qui affecte l’enfant autiste. Si on vou­lait tra­duire cette asser­tion en termes freu­diens on pour­rait dire que ces repré­sen­ta­tions ter­ro­ri­santes (éprou­vés endo­gènes ou per­cepts neu­ro­cé­ré­braux) parce qu’elles ne peuvent béné­fi­cier de repré­sen­tants psy­chiques sous les espèces de l’effectuation vocale des pho­nèmes sélec­tion­nés sont donc non liées et téles­copent en per­ma­nence, sans cette média­tion pro­to­lan­ga­gière, les centres neu­ro­cé­ré­braux des émo­tions.

Si ces pré­sup­po­sés, qui per­mettent un diag­nos­tic étio­lo­gique, étaient accep­tables, on peut se deman­der ce que la psy­cha­na­lyse peut appor­ter à ceux qui en souffrent. Assez abrup­te­ment, je dirai : rien. En effet, pour qu’il y ait cure psy­cha­na­ly­tique pos­sible, il faut qu’il y ait dys­fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique, lequel sup­pose l’émergence neu­ro­cé­ré­brale de la fonc­tion du lan­gage arti­cu­lé. Si ce n’est de la langue, du moins d’une pro­to­langue. Or si les hypo­thèses émises pré­cé­dem­ment sont valides, alors l’appareil psy­chique n’est pas même embryon­naire pour cause de dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral. C’est dire que la cure telle qu’elle peut être menée tech­ni­que­ment pour les affec­tions aiguës ou chro­niques n’est pas valide. Je dirais même, quoiqu’elle ne puisse pas faire de mal, tota­le­ment inutile. Cela peut appa­raitre comme nocif puisqu’aussi bien cela donne espoir aux parents. Espoir imman­qua­ble­ment déçu. Fac­teur d’un res­sen­ti­ment légi­time qui décré­di­bi­lise la psy­cha­na­lyse en retour. En effet, la tech­nique psy­cha­na­ly­tique est inapte à relan­cer un pro­ces­sus d’auto-organisation psy­chique qui ne s’est pas ini­tié. Ou pour le dire autre­ment la cure psy­cha­na­ly­tique est impuis­sante.

LES TROUBLES ENVAHISSANTS DU DEVELOPPEMENT PSYCHIQUE

Les trois autres Troubles Enva­his­sants du Déve­lop­pe­ment psy­chiques n’apparaissent pas à la nais­sance mais de l’avis des cli­ni­ciens, autour de la troi­sième année de vie. Entre 24 mois et 36 mois. Ce qui change tout, car dans cette occur­rence, on peut faire l’hypothèse que le pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique s’est bien enga­gé et qu’il y a eu la phase pré­li­mi­naire de sélec­tion des pho­nèmes qui a per­mis les voca­li­sa­tions et l’émergence d’une sub­jec­ti­vi­té au moins pré­caire. C’est pour­quoi nous pou­vons là par­ler à bon droit de troubles de déve­lop­pe­ment de l’appareil psy­chique. On peut avoir la cer­ti­tude que l’émergence sub­jec­tive, sans doute défaillante, s’est pro­duite et qu’une esquisse d’appareil psy­chique s’amorce. C’est dire que l’opposition entre un dehors et un dedans se pro­file ; que ce cli­vage per­met de mettre à l’écart, impar­fai­te­ment, les affres des fan­tasmes ter­ro­ri­sants auto­gé­né­rés ; qu’une inten­tion­na­li­té psy­chique s’avère qui per­met une ébauche d’Ex-sistence et l’émergence d’une inten­tion­na­li­té propre (Désir incons­cient dit-on freu­do-laca­nien­ne­ment). Conco­mi­tam­ment, contrai­re­ment à ce qui se passe dans l’autisme de Kan­ner, se déve­loppe une poten­tia­li­té d’affectivité véri­table et d’interactivité émo­tion­nelle, en par­ti­cu­lier avec les proches et notam­ment avec la mère. Mais cette inter­ac­ti­vi­té reste ambi­va­lente et semble dans l’impossibilité de se jouer avec d’autres per­sonnes hors du cercle fami­lial. Rela­tion d’une étrange ambi­va­lence faite à la fois de col­loque fusion­nel et d’agressivité où toute ten­ta­tive d’éloignement, de défu­sion, déclenche des mani­fes­ta­tions d’angoisse et de colère irré­pres­sibles. Il ne fau­drait pas pen­ser que cette des­crip­tion symp­to­ma­to­lo­gique limi­naire et géné­rique suf­fit pour abor­der véri­ta­ble­ment une cure psy­cha­na­ly­tique avec ces enfants.

J’ai évo­qué anté­rieu­re­ment trois syn­dromes dif­fé­ren­ciés sus­cep­tibles d’être trai­tés dans une cure. Encore faut-il pour cha­cun en décrire la struc­ture en repé­rant à par­tir de quelle phase de l’organisation de l’appareil psy­chique le blo­cage est adve­nu. En effet, pou­voir déter­mi­ner à quelle phase il se situe et ce qui le motive per­met d’orienter tech­ni­que­ment la conduite de la cure. De fait on n’utilisera pas le même mode d’intervention selon qu’il s’agit d’une affec­tion pseu­do-autis­tique, pseu­do- para­noïde ou pseu­do-hys­té­roïde. Cela revient à situer à quel moment la faille de sub­jec­ti­vi­sa­tion a eu pour effet le blo­cage total de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique.

LE SYNDROME PSEUDO-AUTISTIQUE

Le syn­drome pseu­do-autis­tique est sans doute celui où la cause étio­lo­gique est la plus archaïque. C’est pour­quoi, comme nous le ver­rons, il est symp­to­ma­ti­que­ment très proche du syn­drome de Kan­ner. A ceci près qu’il appa­rait beau­coup plus tar­di­ve­ment. Et que l’on pos­tule que la phase pré­li­mi­naire de sélec­tion pho­né­ma­tique s’est déve­lop­pée. Ce qui le déclenche donc, c’est l’incapacité par­tielle de l’auto-organisation de faire tota­le­ment émer­ger l’instance sub­jec­tive et de la sta­bi­li­ser. En effet, ces enfants ont atteint le déve­lop­pe­ment psy­chi­co-lin­guis­tique de la voca­li­sa­tion, mais dont la struc­tu­ra­tion de l‘appareil psy­chique se borne au cli­vage entre fonc­tion sub­jec­tive dési­rante (si on admet que dési­rer se résout à prendre le relais de l’intentionnalité orga­nique dans cette pré­langue pho­né­ma­tique) de pré­sence au monde uni­fiée et per­sé­vé­ra­tion des fan­tas­ma­tiques des­truc­trices auto-géné­rées et per­sé­cu­tantes. On voit que les souf­frances qui affectent ces enfants sont le résul­tat du conflit endo­gène entre cette inten­tion « sub­jec­tive » pré­caire de pré­sence au monde et ces mani­fes­ta­tions irré­pres­sibles des per­sé­cu­tions fan­tas­ma­tiques. Autre manière de défi­nir et de décrire la posi­tion schi­zo-para­noïde de Méla­nie Klein : il y a bien cli­vage et per­sé­cu­tion. Mais per­sé­cu­tion endo­gène si je puis dire parce que si le cli­vage per­met de sépa­rer la fonc­tion psy­chique des exci­ta­tions géné­rées par les fan­tas­ma­tiques géné­ti­que­ment pro­gram­mées, en revanche, il n’y a pas eu véri­ta­ble­ment construc­tion d’un dehors et d’un dedans. Ou, à tout le moins, ce cli­vage, que l’expérience du miroir sym­bo­lise et enté­rine, qui per­met l’aperception du dehors comme dif­fé­ren­cié, n’est pas tota­le­ment sta­bi­li­sé.

Dans cette occur­rence, l’ancrage sub­jec­tif dans les voca­li­sa­tions pho­né­ma­tiques ne suf­fit pas à contrer les assauts fan­tas­ma­tiques per­sé­cu­tants rési­duels. L’unification sub­jec­tive et la dif­fé­ren­cia­tion d’un dehors et d’un dedans ne peuvent adve­nir. En d’autres termes, la posi­tion péremp­toire de pré­sence au monde est impos­sible et l’activité psy­chique consiste essen­tiel­le­ment à contrer les effets ter­ro­ri­sants de fan­tasmes endo­gènes. Dans ces condi­tions, l’auto-organisation se trouve entra­vée et inter­dit le pas­sage à la phase ulté­rieure d’organisation psy­cho-lin­guis­tique qui ver­rait adve­nir les pré-signi­fiants sym­boles et la trans­for­ma­tion de l’agressivité en invi­dia captatrice/​éliminatrice qui per­met­trait d’accéder tota­le­ment à la phase ulté­rieure d’organisation psy­cho-lin­guis­tique.

Ain­si la posi­tion véri­ta­ble­ment péremp­toire au monde s’avère instable et l’accès à la pro­to­langue (pid­gin indi­vi­duel) est blo­qué. Le pas­sage à la nomi­na­tion sym­bo­lique de la posi­tion para­noïde semble for­clos. Pour syn­thé­ti­ser, dans ce syn­drome « pri­maire » des troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment, l’émergence du Sujet Incons­cient mais aus­si sa sta­bi­li­sa­tion est com­pro­mise ; l’intentionnalité péremp­toire de pré­sence au monde est impos­sible ; le pas­sage à la phase para­noïde de la nomi­na­tion sym­bo­lique est for­clos. La pré­sence Ex-sis­ten­tielle au monde reste éva­nes­cente.

Parce que la sub­jec­ti­vi­sa­tion est res­tée en impasse, la Détresse du Vivre ne s’efface pas, elle s’actualise en per­ma­nence sous forme d’angoisse émo­tion­nelle irré­pres­sible. Angoisse émo­tion­nelle irré­pres­sible qui empêche l’intentionnalité psy­chique, pre­mière esquisse de l’indépendance et de l’autonomie à venir, et pousse comme répé­ti­ti­ve­ment l’enfant à ten­ter de réta­blir la confu­sion anté­cé­dente (néga­tion du dedans et du dehors qui peine à adve­nir) dans une ten­ta­tive de fusion avec le corps de la mère. De fait, quand je dis « réta­blir », il faut entendre « éta­blir ». Car cette pré­ten­due fusion d’avec le corps de la mère, en tant qu’à ce moment-là elle se joue sur un mode archaïque psy­chique, n’a jamais exis­té anté­rieu­re­ment. Il y a bien eu « sym­biose » (ou para­si­tage) du côté des besoins vitaux orga­niques mais pas fusion psy­chique.

On voit que cette pré­sen­ta­tion phé­no­mé­no­lo­gique de ce qui se joue dans cette symp­to­ma­to­lo­gie est exac­te­ment l’inverse de ce que pro­pose la vul­gate psy­cha­na­ly­tique. La ter­reur n’est pas cau­sée par la néces­si­té natu­relle de renon­cer à l’étayage vitale (ces pré­ten­dues cas­tra­tions par­tielles : orale, anale, uré­trale, phal­lique), ce qui ne pose aucun pro­blème aux enfants si tant est que l’émergence sub­jec­tive soit « réel­le­ment » effec­tive, mais la per­sis­tance des ter­reurs fan­tas­ma­tiques et l’impossibilité auto-orga­ni­sa­tion­nelle d’avènement de cette posi­tion exis­ten­tielle péremp­toire qui signe la consti­tu­tion de la dif­fé­ren­tia­tion d’un dehors et d’un dedans, sans angoisse. J’ai déjà, et à plu­sieurs reprises, poin­té le fait que les expli­ca­tions psy­cho­lo­giques (et mêmes psy­cha­na­ly­tiques) de troubles psy­chiques consti­tuent tout uni­ment à prendre des consé­quences pour des causes. Il n’est pas inutile de le rap­pe­ler. Ce qui est cru­cial dans ces cures, puisqu’on a affaire direc­te­ment à la Détresse du Vivre, c’est bien évi­de­ment la posi­tion de Lien Social que lui oppose, pour­rait-on dire, le psy­cha­na­lyste. Ce n’est donc pas un pro­blème tech­nique pro­pre­ment dit si on réduit la tech­nique de la cure à ce qu’il faut faire. Il est clair que dans ces cures l’interprétation cen­sée dévoi­ler les motions incons­cientes dans l’optique freu­do-laca­nienne, (ou bien plu­tôt pré­cons­ciente dans ce que je pro­pose), n’a aucune per­ti­nence puisqu’aussi bien à cette phase il n’y a ni sym­bole ni signe pro­duit (ou acces­sible à) par l’appareil psy­chique. On peut faire l’hypothèse que la posi­tion de Lien Social a deux effets :

• D’une part, cela per­met de faire but­tée aux affres de la Détresse du Vivre qui se repère, sans média­tion, dans des com­por­te­ments erra­tiques d’une agres­si­vi­té ter­ri­fiée et ter­ri­fiante. Agres­si­vi­té ter­ri­fiée et ter­ri­fiante puisqu’aussi bien dans cette occur­rence, les voca­li­sa­tions pho­né­ma­tiques sont impuis­santes à contrer les fan­tasmes de dévo­ra­tion et de mor­cel­le­ment endo­gènes qui sub­mergent l’enfant et impactent direc­te­ment les centres des émo­tions qui déclenchent des réac­tions auto­ma­tiques dépen­dantes de dis­po­si­tions phy­lo­gé­né­tiques. La posi­tion de Lien Social per­met en prin­cipe de ne pas répondre « émo­tion­nel­le­ment », (enten­dez en empa­thie ou en sym­pa­thie) à ce que l’enfant exprime. Ne pas être ter­ro­ri­sé par la ter­reur que l’enfant mani­feste sous l’emprise de la Détresse de Vivre. Ne pas être ter­ro­ri­sé, puisqu’aussi bien le psy­cha­na­lyste a rééprou­vé dans sa cure didac­tique ce moment d’abîme et de déré­lic­tion. Il y est donc sen­sible sans jamais plus en être la proie. Manière, aus­si, d’attester que cette Détresse du Vivre vécue de manière per­ma­nente n’est pas irré­mé­diable. De fait, ce phé­no­mène de pas­sage catas­tro­phique doit être consi­dé­ré comme « natu­rel » dans ce sens où, jus­te­ment, il est pro­gram­mé et atteste de l’humanité sub­jec­tive de l’homme. Ce qui est patho­lo­gique c’est qu’il per­dure. Mais que cette per­du­ra­tion, comme tout blo­cage dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, peut être déli­tée. En quelque sorte elle est « natu­relle » puisqu’aussi bien elle signe l’avènement de la déna­tu­ra­tion uni­ver­selle chez Homo Sapiens.

• D’autre part, cette expé­rience qui lui per­met de ne pas avoir une posi­tion réac­tion­nelle arti­fi­cielle, dans la mesure où son expé­rience de cet évé­ne­ment fon­da­teur de l’appareil psy­chique lui assure que cette catas­trophe (au sens de Thom) est nor­male et incon­tour­nable. En d’autres termes, que tous les humains, depuis que sapiens est sapiens, ont tra­ver­sé cette épreuve de sub­jec­ti­vi­sa­tion qui signe la déna­tu­ra­tion… Et qu’elle peut et doit être dépas­sée. La posi­tion de Lien Social en atteste. Puisqu’elle consiste de l’Ex-sistence du Sujet. On ne plaque donc pas une pseu­do-inter­ac­tion ou pire une pseu­do-rela­tion qui n’est pas pos­sible (genre mater­nage). Mais on se pré­sente alors dans une radi­cale pré­sence, inal­té­rable aux agres­sions externes. Il n’y a donc pas de signe de conta­mi­na­tion par la ter­reur expri­mée. Il y a du Sujet pré­sent dans ce col­loque par­ti­cu­lier. La confu­sion entre dehors et le dedans ne peut per­du­rer. En quelque sorte cette posi­tion « inal­té­rable » du psy­cha­na­lyste, radi­ca­le­ment inac­ces­sible dans sa pré­sence humaine, fait office de miroir. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à un cer­tain moment de la cure avec les adultes il faut que le psy­cha­na­lyste, dans cette posi­tion sub­jec­tive inal­té­rable, entre dans le champ de vision du psy­cha­na­ly­sant en proie, enfin, à la réité­ra­tion de cette Détresse du Vivre. C’est à ce moment que peut s’actualiser le Lien Social dont, d’une cer­taine manière, l’épreuve du miroir est la matrice puisqu’aussi bien il opère l’assomption du cli­vage qui pré­side à l’émergence du Sujet. Ce que le poète méta­pho­rise d’un « je est un autre », radi­ca­le­ment inac­ces­sible, même à soi-même. Donc incons­cient. Emer­gence du Sujet qui atteste de la radi­cale sépa­ra­tion, pre­mier « éprou­vé » d’une Ex-sis­tence psy­chique à venir. Reste que tenir cette posi­tion avec ces enfants n’est guère facile puisqu’aussi bien elle doit être per­ma­nente alors que dans les cures avec les adultes, elle est (et doit être) ponc­tuelle.

Bien évi­de­ment la pos­ture de Lien Social n’est pas suf­fi­sante. Elle est néces­saire, limi­naire, mais pas suf­fi­sante. On a vu pré­cé­dem­ment que ce qui empêche l’avènement et la sta­bi­li­sa­tion de l’instance sub­jec­tive c’est la carence de la fonc­tion de voca­li­sa­tion comme vec­teur de la réa­li­té psy­chique. On peut faire l’hypothèse que l’agressivité ori­gi­naire qui anime les fan­tasmes endo­gènes ter­ro­ri­sants n’a pas migré (en tous cas pas suf­fi­sam­ment) pour inves­tir les pho­nèmes voca­li­sés. Il y a eu impos­si­bi­li­té de pas­ser de l’agressivité des cris et des com­por­te­ments réac­tion­nels « défen­sifs » à la jouis­sance des voca­li­sa­tions qui attestent de la posi­tion sub­jec­tive péremp­toire. Il faut favo­ri­ser l’aptitude aux voca­li­sa­tions et aux babillages de telle sorte de relan­cer le pro­ces­sus d’auto-organisation.

Dans ces cures, il est donc sou­hai­table d’associer une prise en charge ortho­pho­nique ou éven­tuel­le­ment de musi­co­thé­ra­peute. Si tant est que l’orthophoniste soit sen­sible aux pré­sup­po­sés que je viens d’exposer. Et qu’il ait les méthodes pour abor­der cette pro­blé­ma­tique. En tout état de cause, il s’agit d’une manière ou d’une autre de pri­vi­lé­gier la pro­duc­tion pho­né­ma­tique et d’initier et de ren­for­cer les dif­fé­rentes phases vocales de cette posi­tion sub­jec­tive.

Expé­rience d’expression : Grave /​aigu

Hur­le­ment /​chu­cho­te­ment

Expé­rience de modu­la­tion :

Expé­ri­men­ter les struc­tures pro­so­diques qui sont une pré­fi­gu­ra­tion de la

langue par­lée

Expé­rience de tem­po­ra­li­sa­tion

Rythme, ton, into­na­tion

Et tous autres exer­cices qui ont à voir avec cette phase. Une fois les voca­li­sa­tions ren­dues effi­cientes, alors la pré­sence au monde péremp­toire peut s’affirmer et le pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique peut se vec­to­ri­ser de manière à accé­der à la phase ulté­rieure d’organisation psy­chique où les pré­si­gni­fiants sym­boles appa­raissent sous l’égide de l’invidia para­noïde cen­tri­fuge. Mais pour que cette struc­tu­ra­tion poten­tielle s’actualise il faut d’abord « tenir la note » pour ne pas mou­rir ou bien plu­tôt pour ne pas s’évanouir.

LES TROUBLES DU DEVELOPPEMENT PSEUDO-PARANOÏDE

Les troubles de déve­lop­pe­ment pseu­do-para­noïdes sont le deuxième syn­drome que l’on peut iso­ler. Il se consti­tue par blo­cage à la phase para­noïde de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. En effet, de la même manière que le syn­drome pseu­do- autis­tique résulte de la carence de la fonc­tion voca­lique à opé­rer le double cli­vage qui per­met­trait l’avènement d’une sub­jec­ti­vi­té péremp­toire et donc le pas­sage à la phase sym­bo­lique invi­diante de la struc­tu­ra­tion, le deuxième syn­drome se carac­té­rise par l’impossibilité, endo­gène elle aus­si, de tra­ver­ser l’épreuve de l’activation du module syn­taxique qui per­met d’accéder au registre de l’imaginaire. L’appareil psy­chique reste fixé, d’un point de vue éco­no­mique, au trai­te­ment des don­nées sen­so­rielles sous le mode invi­diant de la cap­ta­tion ou de la des­truc­tion. Reste que d’un point de vue topique, grâce à l’activation de l’aptitude à la nomi­na­tion sym­bo­lique, l’instance Pré­moïque tota­li­taire s’est ins­tau­rée. C’est elle qui gou­verne la pré­sence au monde de l’enfant et son appré­hen­sion binaire des « achoses » qui peuplent l’existence. Sous le mode de la cer­ti­tude, ces « achoses » sont à cap­ter ou à éli­mi­ner. Il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de rela­tion d’objet (qui demande le trai­te­ment ima­gi­naire), même avec les adultes tuté­laires. En par­ti­cu­lier avec la mère. Ain­si, les rela­tions affec­tives semblent étran­ge­ment affai­blies ou cari­ca­tu­rales. De fait, il est impropre de par­ler de rela­tions affec­tives (il n’y a que des inter­ac­tions) ; les émo­tions sont qua­si­ment absentes. Sur le plan com­por­te­men­tal on a à faire à des enfants qui mani­festent une hyper­ac­ti­vi­té désor­don­née et une curio­si­té agres­sive ; ils sont en proie à une pos­ses­si­vi­té exclu­sive, sur­tout à l’égard de la mère ; il mani­feste une méfiance des­truc­trice vis-à-vis de tout ce qui leur est étran­ger ; quand ils ren­contrent un obs­tacle à leur pos­ses­si­vi­té, ils sont en proie à des colères clas­tiques (de rup­ture des­truc­trice), magiques (de toute puis­sance). On diag­nos­tique sou­vent chez eux des syn­dromes neu­ro­lo­giques asso­ciés de type « dys­praxie ». Si on vou­lait résu­mer ce tableau cli­nique par­ti­cu­lier, on pour­rait dire que ces enfants se pré­sentent comme de petits tyrans à qui rien ni per­sonne ne résiste. Par cer­tains aspects ce syn­drome aigu n’est pas sans rap­pe­ler la para­noïa de l’adulte. Comme dans cette psy­chose, il est notable que, dans ce syn­drome, il n’y a pas d’angoisse mani­feste (en réa­li­té l’angoisse est mas­quée par l’agressivité invi­diante) mais on ne peut par­ler pour autant de para­noïa infan­tile. En effet, pour qu’il y ait psy­chose para­noïaque, il faut qu’il y ait délire sys­té­ma­ti­sé, à thème essen­tiel­le­ment de per­sé­cu­tion. Or, pour qu’il y ait délire, il est néces­saire de béné­fi­cier du trai­te­ment des don­nées syn­taxi­co-séman­tiques, quoique « dés­éman­ti­sées ». Ce qui n’est pas le cas chez ces enfants ou rare­ment.

Sans qu’on puisse véri­ta­ble­ment expli­quer pour­quoi, il y a chez eux per­sis­tance enva­his­sante de l’intentionnalité invi­diante sous l’égide du Pré­moi idéal tota­li­taire. Sauf à ima­gi­ner un blo­cage géné­tique radi­cal dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Ce qui n’avance à rien. On peut sim­ple­ment évo­quer, à titre d’hypothèse, qu’il y aurait menace d’irruption d’angoisse pro­vo­quée par l’activation du module syn­taxique dans l’économie psy­chique. Il y aurait ter­reur conco­mi­tante au lâcher de la posi­tion Pré­moïque tota­li­taire. Posi­tion tota­li­taire qui occulte la Détresse du Vivre non liqui­dée. Le dan­ger de ce pas­sage serait donc la réac­ti­va­tion de la Détresse du Vivre éprou­vée comme une menace de mort psy­chique d’effondrement qu’il faut abso­lu­ment conju­rer. Sans cette per­sis­tance tota­li­taire, la posi­tion sub­jec­tive, dès l’origine inabou­tie, se trou­ve­rait à nou­veau fra­gi­li­sée. Et l’éprouvé d’Ex-sistence s’effondrerait. La « pré­sence au monde d’être tou­jours pré­sent main­te­nant » dis­pa­rai­trait. C’est pour­quoi l’abandon de la posi­tion invi­diante tota­li­taire s’avère impos­sible. Il faut per­sis­ter dans ce fonc­tion­ne­ment ter­ro­ri­sant à l’égard de l’extérieur pour conju­rer ce risque d’effondrement interne dû à la néces­si­té de trans­for­ma­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. La ter­reur infli­gée aux autres est une moda­li­té pro­tec­trice. Il est dan­ge­reux d’y renon­cer. On repère là, mais d’une autre manière ce qu’il en est du méca­nisme de pro­jec­tion. Bien sûr cette étio­lo­gie peut aus­si faire pen­ser à une orga­ni­sa­tion per­verse. Si tant est que le pas­sage de la posi­tion para­noïde à la posi­tion para­phré­nique se soit enga­gé et tout aus­si­tôt inter­rom­pu. Dans cette pers­pec­tive, il y aurait à la fois esquisse d’une posi­tion ima­gi­naire tota­le­ment incon­sis­tante et per­sis­tance, voire pré­va­lence, du mode invi­diant de pré­sence au monde. En tout état de cause c’est bien du coté défen­sif de cette struc­tu­ra­tion par­ti­cu­lière que l’appareil psy­chique s’organise. Défense invi­diante contre les affres d’une non Ex-sis­tence annon­cée.

La conduite de la cure chez ces enfants est donc toute tra­cée du moins dans son objec­tif : per­mettre à l’aptitude syn­taxique de s’élaborer de telle sorte que la fonc­tion mytho­lo­gi­sante puisse se déployer dans l’appréhension du monde. Bien sûr cet objec­tif n’est attei­gnable que pour autant qu’on fasse l’hypothèse que le module syn­taxique neu­ro­cé­ré­bral soit véri­ta­ble­ment struc­tu­rable et acti­vable. Par­tant, il s’agit dans la cure de le rendre opé­ra­toire. Il y a donc, dans ces cures, une phase de construc­tion qui consiste à mytho­lo­gi­ser à la place de l’enfant les déter­mi­nants psy­chiques du registre dans lequel la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique s’est blo­quée. Il s’agit de faire en sorte de per­mettre, sin­gu­liè­re­ment, à l’enfant de s’approprier ce dis­cours mytho­lo­gique qui décrit et explique son mode de pré­sence au monde (invi­diant para­noïde) dont il est la pre­mière vic­time pour que s’esquisse un cli­vage, d’abord pro­thé­tique puisque l’énoncé de ce dis­cours est le fait du psy­cha­na­lyste mais pas de l’enfant lui-même. Dans un deuxième temps, pour autant que l’activation de la quête (ima­gi­naire) s’enclenche, il trans­for­me­ra les énon­cés mytho­lo­giques que le psy­cha­na­lyste lui a pro­po­sés à par­tir d’évènements émo­tion­nels et com­por­te­men­taux que l’enfant apporte séances après séances. Cette reprise et cette trans­for­ma­tion des énon­cés mytho­lo­giques que le psy­cha­na­lyste pro­pose comme pro­thèse par­ti­cipent bien d’une construc­tion sin­gu­lière. D’un « savoir expli­ca­tif mytho­lo­gique » sin­gu­lier. C’est dire que moins que jamais le psy­cha­na­lyste ne doit res­ter muet. Il sha­ma­nise. Il sha­ma­nise à par­tir des élé­ments émo­tion­nels et com­por­te­men­taux que l’enfant ne manque pas d’apporter dans ses séances. J’insiste sur le fait que sha­ma­ni­ser n’est pas inter­pré­ter au sens de l’herméneutique freu­do- klei­nienne ayant trait aux pré­ten­dues inter­ac­tions de l’enfant avec ses proches et le milieu. Sha­ma­ni­ser dans cette pers­pec­tive ne consiste pas à don­ner une clé du pour­quoi l’appareil psy­chique pro­duit ce mode par­ti­cu­lier de pré­sence au monde à par­tir d’explications ayant traits aux pré­ten­dues expé­riences actuelles et pas­sées « vécues » ou « subies » par l’enfant. Même si les élé­ments mytho­lo­giques pro­duits par le psy­cha­na­lyste semblent se réfé­rer à des élé­ments pseu­do-his­to­riques qui auraient jalon­né la vie de l’enfant. Il s’agit de faire entendre « com­ment » l’appareil psy­chique pro­duit ce rap­port au monde.

La cure struc­tu­rale, dans son aspect phé­no­mé­no­lo­gique, n’est guère dif­fé­rente de celle que conduisent la majo­ri­té des psy­cha­na­lystes. Seule l’orientation change. Les inter­ven­tions du psy­cha­na­lyste ne consti­tuent pas à pro­pre­ment par­ler des « inter­pré­ta­tions » cen­sées dévoi­ler des motions incons­cientes refou­lées ayant trait à des sou­ve­nirs de pré­ten­dus évè­ne­ments trau­ma­tiques refou­lés ou insus. Cette sha­ma­ni­sa­tion a pour objec­tif d’inciter l’enfant à en savoir sur ce qui le déter­mine. L’inciter à entendre ce qui lui arrive de manière endo­gène et dont il ne peut être que le jouet. Pour­quoi il est blo­qué dans cette pré­sence au monde invi­diante sans pou­voir se déprendre. « Tu peux savoir et com­prendre le pour­quoi et le com­ment des phé­no­mènes psy­chiques qui te sub­mergent. » C’est en quelque sorte le mes­sage que la sha­ma­ni­sa­tion lui trans­met. Manière de faire savoir que cette pré­sence au monde invi­diante n’est pas à pro­pre­ment par­lé « patho­lo­gique ». Là encore, c’est un mode de pré­sence au monde par lequel tous les enfants du monde passent depuis qu’Homo Sapiens est Homo Sapiens. Ce qui est patho­lo­gique c’est que son appa­reil psy­chique se soit blo­qué à cette phase d’organisation psy­chique qui ne devrait consti­tuer qu’un pas­sage cir­cons­crit à une année. D’ailleurs quelque soit le syn­drome aigu qui affecte un enfant, il me parait essen­tiel d’inscrire et de faire entendre, grâce à la posi­tion de Lien Social du psy­cha­na­lyste dans cette construc­tion sha­ma­nique, que la patho­lo­gie se cir­cons­crit au « blo­cage » et à la per­sis­tance dans un mode de pré­sence au monde archaïque et non pas dans le mode de pré­sence au monde lui-même. Intrin­sè­que­ment. La patho­lo­gie est dans le blo­cage dans un mode de pré­sence au monde qui n’a plus lieu d’être. En d’autres termes, il n’y a pas de déviance patho­lo­gique autre que de blo­cage. Faire entendre que ce blo­cage de l’Invidia est un méca­nisme de défense contre le risque de d’effondrement sub­jec­tif et le retour à la Détresse du Vivre. Sha­ma­ni­ser s’avère donc didac­tique. En ce sens que c’est cela qu’il faut faire entendre au pre­mier chef : le conte­nu séman­tique importe peu pour­vu qu’il per­mette d’appréhender le dys­fonc­tion­ne­ment. Le faire savoir.

DES TROUBLES DU DÉVELOPPEMENT PSEUDO-HYSTEROÏDES (OU PSEUDO- NÉVROTIQUES)

Un der­nier syn­drome com­plète la nomen­cla­ture de cette enti­té noso­gra­phique. Il trouve son étio­lo­gie dans la der­nière phase de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. En effet, la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique des enfants qui souffrent de ce type de troubles a dépas­sé la phase para­noïde et subi l’épreuve d’activation du module syn­taxique séman­tique qui, en prin­cipe, ouvre le champ de l’imaginaire. Conco­mi­tam­ment, d’un point de vue topique, s’instaure alors dans la pré­ca­ri­té des ins­tances moïque et sur­moïque. On ver­ra ulté­rieu­re­ment qu’elles sont appe­lées à dis­pa­raitre par­tiel­le­ment. Mais, mal­gré cette esquisse de struc­tu­ra­tion ter­mi­nale, le mode ima­gi­naire de trai­te­ment des don­nées n’advient pas. Il ne se consti­tue pas comme inter­face entre l’organisme et l’environnement social. La capa­ci­té à mytho­lo­gi­ser, grâce à l’activation du module syn­taxi­co-séman­tique, ne s’active pas véri­ta­ble­ment. L’enfant est donc inca­pable d’appréhender les condi­tions sym­bo­liques cultu­relles de son appar­te­nance à un col­lec­tif. C’est dire que la rela­tion d’objet échoue à s’établir. Tout se passe donc comme si la trans­for­ma­tion de la struc­tu­ra­tion entre le mode para­noïde et le mode para­phré­nique ne s’effectuait pas. La struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique reste dans l’entre-deux. Et la moda­li­té de la croyance comme mode de renou­veau d’intentionnalité de la pré­sence au monde ne peut s’activer. Aus­si, la quête qui devrait se foca­li­ser sur l’identification des struc­tures sym­bo­liques de son groupe d’appartenance, de telle sorte que l’enfant les intègre sous la forme d’une mytho­lo­gie à lui spé­ci­fique, ne se vec­to­rise pas. La consé­quence est que l’enfant qui souffre de ce syn­drome sera dans l’impossibilité notoire de nouer des rela­tions véri­tables hors les inter­ac­tions avec son cercle fami­lial (comme quoi dans la famille les rela­tions ne sont pas « sociales »). Cet état de fait va déter­mi­ner deux manières de régres­sion tant du point de vue topique que du point de vue éco­no­mique.

• D’une part, l’ébauche du Moi et du Sur­moi « ima­gi­na­ri­sant » va se dis­soudre. Et les inter­ac­tions avec la mère vont s’établir sur le mode invi­diant « com­pul­sif ». On retrouve alors les mêmes symp­tômes que les syn­dromes pré­cé­dents : pos­ses­si­vi­té abu­sive, méfiance agres­sive à l’égard de tous ceux qui pour­raient inter­fé­rer dans ce para­si­tage de la mère, colère clas­tique, inca­pa­ci­té par­tielle ou totale à nouer des inter­ac­tions hors de la sphère fami­liale. Mais il y a deux dif­fé­rences avec le syn­drome pré­cé­dent :

  • La pre­mière est que ce para­si­tage et cette tyran­nie vis-à-vis de la mère ne sont pas tota­le­ment « désaf­fec­ti­vi­sés ». Il par­ti­cipe d’une pseu­do-rela­tion d’objet.
  • La deuxième est que, parce que le Sur­moi est adve­nu, il peut y avoir des réac­tions de culpa­bi­li­té après les crises de pos­ses­si­vi­té et de colère. Culpa­bi­li­té qui déclenche des angoisses intenses (comme dans la névrose obses­sion­nelle et peut alors se tra­duire par des pseu­do-com­pul­sions). Comme si le spectre de la mort psy­chique, à nou­veau, se pro­fi­lait avec le risque de perte de contact d’avec le corps de la mère. Alors que, dans le cas pré­cé­dent, l’isolement tyran­nique se jouait hors angoisse et hors affec­ti­vi­té, dans ce cas il y a, de manière archaïque, souf­france « affec­tive », émo­tions et sen­ti­ments de culpa­bi­li­té.

A cer­tains égards, on trouve dans ce tableau cli­nique des élé­ments qui rap­pellent ceux de l’hystérie d’angoisse chez l’adulte. Mais, chez ces enfants, ces symp­tômes sont actuels (et, pour­raient-on dire, conscients) ; ils ne sont pas le résul­tat d’un retour du refou­lé (pré­cons­cient) car les motions inter­ac­tives inadap­tées avec les adultes tuté­laires n’ont pas pour des­tin d’être refou­lées puisque le fonc­tion­ne­ment mytho­lo­gique ne s’active pas. Ces inter­ac­tions para­si­taires et tyran­niques sont blo­quées dans un temps comme sus­pen­du et se répètent. Il n’y a ni pas­sé ni futur.

• D’autre part, la deuxième consé­quence de ce blo­cage dans l’entre-deux de ces deux struc­tu­ra­tions peut modi­fier cari­ca­tu­ra­le­ment l’intentionnalité de l’envie de savoir. Elle n’est pas mise au ser­vice de l’investigation des arcanes sym­bo­liques de son groupe d’appartenance mais a pour objet une pas­sion pour une obnu­bi­la­tion spé­ci­fique, res­treinte et exclu­sive. Comme si le Moi ne s’était pas tota­le­ment dis­sout et qu’une par­tie cli­vée s’était main­te­nue dans cette pas­sion qui mobi­lise et exa­cerbe l’aptitude à savoir. Cette mobi­li­sa­tion et cette exa­cer­ba­tion vont débou­cher sur une capa­ci­té à la cog­ni­tion hors normes. Ces enfants vont déve­lop­per des facul­tés intel­lec­tuelles extra­or­di­naires (cal­cu­la­teurs pro­diges, génies de l’informatique, mémoires ency­clo­pé­diques, etc.…) sans aucune fina­li­té opé­ra­toire. Elles se suf­fisent à elles-mêmes. Il s’agit de pas­sion sans objec­tif concret qui se déve­loppent et s’autoalimentent sans dis­con­ti­nuer. Elles n’ont aucune uti­li­té pra­tique. D’une cer­taine manière, elles s’apparentent aux « causes » qu’on voit appa­raitre dans cer­taines hys­té­ries. Il est vrai­sem­blable, là aus­si, de pen­ser qu’elles ont pour fonc­tion psy­chique d’occulter d’abord l’angoisse qui sert d’expression et de défense contre la Détresse du Vivre que le pas­sage à l’imaginaire risque de réac­ti­ver. D’une cer­taine manière, ces apti­tudes « extra­or­di­naires », cli­vées de la réa­li­té, ont pour objec­tif de main­te­nir l’enfant (puis l’adulte) dans un iso­le­ment pro­tec­teur. Et un refuge quand les inter­ac­tions archaïques et para­si­taires se trouvent essen­tiel­le­ment en butte à des frus­tra­tions into­lé­rables.

On voit que, dans cette affec­tion à double face, ce qui domine dans le tableau cli­nique est une angoisse qua­si incoer­cible. En effet, quoiqu’une esquisse du Moi demeure dans l’activation de ce pro­ces­sus de défense de cog­ni­tion déréa­li­sée, sa fra­gi­li­té et la dis­so­lu­tion du Sur­moi et du Moi idéal, laissent uni­que­ment comme ins­tance topique de cette affec­tion un Sujet sans consis­tance mû non pas par une inten­tion­na­li­té péremp­toire mais dans une déter­mi­na­tion obses­sive irré­pres­sible. Cette défense est dans l’incapacité d’écarter les affres à la fois des fan­tasmes endo­gènes ter­ri­fiants et les intru­sions per­sé­cu­tantes et mena­çantes externes. Ce qui fait que ces enfants sont plon­gés dans des ter­reurs paniques insup­por­tables. Enfin on constate par­fois une atro­phie de la capa­ci­té affec­tive à la rela­tion qui appa­rente ce syn­drome à celui pré­cé­dem­ment décrit. Atro­phie de la capa­ci­té affec­tive qui peut donc aller jusqu’à l’incapacité à s’intégrer dans quelque orga­ni­sa­tion sociale que ce soit. La variante extrême de ce trouble enva­his­sant du déve­lop­pe­ment hys­té­roide (ou pseu­do- névro­tique) cor­res­pond à ce que la psy­chia­trie repère sous le nom « d’Autisme d’Asperger ».

Quel que soit la variante de ce syn­drome, la conduite de la cure consiste, de la même manière que dans les cures pré­cé­dentes, à ins­tau­rer un cadre où le Lien Social pré­vaut et où il s’agit, par une posi­tion sha­ma­nique, de per­mettre au savoir mytho­lo­gique (l’aptitude para­phré­nique) de se déployer de telle manière d’assurer l’installation du Moi ima­gi­naire au détri­ment du Pré­moi Tota­li­taire invi­diant. Faire en sorte de pro­mo­tion­ner la croyance et de déli­ter la cer­ti­tude anté­cé­dente. C’est en cela que sha­ma­ni­ser est l’unique vec­teur de « construc­tion » dans ce type d’analyse. S’il y a eu mise en place du module syn­taxique mais non séman­ti­sé, il s’agit d’en ini­tier la séman­ti­sa­tion.

CONCLUSION

J’ai ten­té de mon­trer com­ment ces syn­dromes se consti­tuent à par­tir d’accidents endo­gènes de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique ; et qu’il s’agit de phases aigües qui peuvent être dépas­sées. Bien sûr, si aucune thé­ra­pie n’est entre­prise, il y a toutes les chances que ces affec­tions per­durent sans pour autant se chro­ni­ci­ser au sens où je l’entends. On les repère alors comme des séquelles de « psy­chose infan­tile ». Ce qui est un diag­nos­tic impropre. De fait, quelle que soit leur étio­lo­gie, plus la psy­cho­thé­ra­pie est enga­gée pré­co­ce­ment après le diag­nos­tic, meilleur est le pro­nos­tic. Dans ces trois occur­rences, une approche psy­cha­na­ly­tique est pos­sible. En effet, contrai­re­ment au syn­drome de Kan­ner, la phase d’auto-organisation qui ins­taure le Sujet comme Incons­cient (et par­tant vec­to­rise une inten­tion­na­li­té psy­chique de pré­sence au monde péremp­toire : le Désir, comme on dit quand on est psy­cha­na­lyste) s’est enclen­chée quoique n’ayant pas abou­ti à sa sta­bi­li­sa­tion. Cette défaillance sub­jec­tive est ce qui fait la dif­fé­rence avec les troubles « nor­maux » dus déjà à des dif­fi­cul­tés de pas­sage entre les dif­fé­rentes phases de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. En effet, chez ces enfants souf­frants de troubles « nor­maux », l’instance sub­jec­tive est avé­rée sans défaillance ni menace de som­brer à nou­veau dans la Détresse du Vivre.

En tout état de cause, dès lors qu’il y a une ins­tance psy­chique sub­jec­tive, même défaillante, alors l’acte psy­cha­na­ly­tique peut se sou­te­nir y com­pris avec les enfants souf­frant de troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment psy­chique, même quand il s’agit d’un syn­drome pseu­do-autis­tique. De fait, toutes les symp­to­ma­to­lo­gies qui nous sont don­nées de ren­con­trer rele­vant de ces troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment pro­cèdent :

  • Soit d’un blo­cage dans la phase voca­lique qui main­tient le Sujet alors dans une « bulle voca­lique » pseu­do-autis­tique et inter­dit l’avènement et la pos­si­bi­li­té d’assumer le cli­vage dou­ble­ment défen­sif contre l’agressivité endo­gène des fan­tasmes ter­ro­ri­sants et celle des inter­ac­tions avec l’environnement (pos­si­bi­li­té de consti­tu­tion d’un dedans et d’un dehors). Ce qui débouche sur l’impossibilité d’avènement d’un Pré Moi Tota­li­taire invi­diant offen­sif et la pos­si­bi­li­té d’intervenir sur les « achoses » dans un double mou­ve­ment de cap­ta­tion et d’élimination. Dans cette occur­rence, l’agressivité reste défen­sive. Il s’agit d’assurer une assise pré­caire, à la fonc­tion sub­jec­tive instable. Ce qui peut faire pen­ser soi à l’autisme de Kan­ner soit à une schi­zo­phré­nie.
  • Soit le blo­cage inter­vient au moment où le pro­ces­sus d’auto-organisation devait débou­cher sur le pas­sage de la phase invi­diante où le Moi Tota­li­taire tout puis­sant devrait se trans­for­mer en Moi Ima­gi­naire grâce à l’apparition du module syn­taxique. L’agressivité invi­diante reste tota­li­taire et occulte la Détresse du Vivre qui se sub­sti­tue à l’agressivité péremp­toire anté­rieure. C’est pour­quoi ce syn­drome prend l’allure d’une para­noïa infan­tile (ou d’une per­ver­sion).
  • Soit le blo­cage appa­rait au moment de l’avènement du module syn­taxique et de la mise en place de la rela­tion d’objet ima­gi­naire. Dans cette occur­rence, la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique reste dans l’entre deux du pas­sage entre la phase para­noïde et la phase para­phré­nique. Dans cette impasse le Moi et le Sur­moi s’instaurent sans que pour autant le Moi Tota­li­taire anté­cé­dent puisse s’effacer (le Moi Idéal, lui, reste dans les limbes). Mais le Moi Tota­li­taire, égide de l’invidia, perd sa pré­ro­ga­tive de se sub­sti­tuer et de rem­pla­cer la fonc­tion sub­jec­tive de pré­sence péremp­toire au monde. Il y a ou accès d’agressivité invi­diante ou retour de la détresse. C’est pour­quoi l’angoisse, qua­si absente des deux syn­dromes pré­cé­dents fait son appa­ri­tion en force. Ce syn­drome peut appa­raitre comme d’allure hys­té­roide quoique par cer­tains aspects, puisque aus­si bien le Sur­moi peut sévir, il peut aus­si évo­quer la névrose obses­sion­nelle (tics, actes com­pul­sifs). Pseu­do- orga­ni­sa­tion névro­tique hybride pour­rait-on dire. Si le Moi ima­gi­naire et le Sur­moi peinent à émer­ger, alors peut se consti­tuer un syn­drome d’Asperger qui fait la tran­si­tion entre le syn­drome para­noïde et le syn­drome hys­té­roïde (ou pseu­do- névro­tique).

Sur le plan de « l’économie lan­ga­gière », il est cer­tain que, contrai­re­ment à l’autisme de Kan­ner, l’aptitude lan­ga­gière neu­ro­lo­gique est par­tiel­le­ment ou tota­le­ment pré­sente en tant que pro­ces­sus de trai­te­ment de l’information.

• Pour autant, la pro­to-langue pho­né­ma­tique est pré­sente mais pour par­tie inef­fi­ciente, tan­dis que les signi­fiants sym­boles et la langue par­lée syn­taxique sont tota­le­ment absents chez les enfants affec­tés de TED pseu­do-autis­tiques.

• La pro­to-langue sym­bo­lique existe chez les enfants souf­frant de troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment pseu­do-para­noïdes.

• La langue par­lée syn­taxique est pré­sente chez les enfants souf­frant de troubles enva­his­sants du déve­lop­pe­ment pseu­do-hys­té­roïdes (ou pseu­do névro­tique).

C’est à par­tir de ces consi­dé­ra­tions que l’on peut affir­mer que la cure psy­cha­na­ly­tique avec les enfants ne néces­site aucune inter­pré­ta­tion. Elle se déroule toute entière sur la pra­tique de la « construc­tion ». Qui se résout à consti­tuer des mytho­lo­gies sin­gu­lières qui per­mettent de relan­cer le pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion de l’appareil psy­chique. Pour la nième fois je rap­pelle que pour que l’interprétation puisse être uti­li­sée il faut qu’il y ait langue par­lée et pos­si­bi­li­té de mytho­lo­gi­sa­tion.

En effet, l’interprétation psy­cha­na­ly­tique s’opère seule­ment à par­tir de la poly­sé­mie géné­ra­li­sée que le signe per­met : à un signi­fiant plu­sieurs signi­fiés pos­sibles, soit qu’on se situe dans un contexte séman­tique conscient, soit qu’il s’agisse du contexte séman­tique pré­cons­cient. En effet, l’interprétation pro­cède du repé­rage d’un signi­fiant qui fait fonc­tion de point de capi­ton entre deux signi­fiés se réfé­rant à deux mytho­lo­gies anta­go­nistes pré­cons­cientes qui s’opposent à celles qui per­mettent la consis­tance du col­lec­tif dans lequel la per­sonne s’intègre et aux­quelles son Moi conscient adhère. L’interprétation a un effet de révé­la­tion de cet anta­go­nisme intra­psy­chique. Or, dans le syn­drome pseu­do-autis­tique il n’y a ni signes, ni signi­fiants sym­boles ; dans le syn­drome pseu­do-para­noïde il y a signi­fiants sym­boles mais pas de signe ; dans le syn­drome pseu­do-hys­té­roïde il y a signe mais il n’y a pas refou­le­ment ce qui confirme que l’interprétation est imper­ti­nente.

Reste que conduire une cure avec ces enfants est d’une grande dif­fi­cul­té. De fait, le psy­cha­na­lyste est confron­té à une situa­tion où les mani­fes­ta­tions de détresse, d’angoisse et d’agressivité irré­pres­sibles dominent, puisque les fonc­tions lan­ga­gières échouent à y faire obs­tacle. Ce qui importe, comme dans toute cure, et plus encore quand il s’agit de celles conduites avec les enfants, c’est la posi­tion de Lien Social (non empa­thique, non sym­pa­thique) propre au psy­cha­na­lyste. Cela empêche toute inter­fé­rence psy­cho-péda­go­gique. Il se pré­sente comme butée aux affres des fan­tasmes per­sé­cu­tants oppo­sant une fin de non-rece­voir à toute ten­ta­tive de fusion ou de rejet. J’ai par­lé d’indifférence enga­gée. Mais, comme nous l’avons vu cette indif­fé­rence enga­gée ne peut être défen­sive et mutique. Elle doit se mani­fes­ter par la voix qui atteste d’une pré­sence sub­jec­tive humaine. Cette pré­sence humaine sub­jec­tive est la condi­tion sine qua non pour que ce qui a été évo­qué comme « bain de langue sha­ma­nique » puisse opé­rer. La fonc­tion de ce bain de langue sha­ma­nique est de per­mettre en fin d’analyse d’initier l’aptitude à la croyance qui per­met l’appréhension du monde d’abord réduite à la culture de son col­lec­tif d’appartenance, puis aux évè­ne­ments du monde. On ne pro­mo­tionne pas les conte­nus, les­si­gni­fi­ca­tions que l’on sha­ma­nise mais l’aptitude à la quête qui per­met l’appréhension du monde. Quête lan­ga­gière qui per­met le codage et active la croyance. Non pas une croyance du psy­cha­na­lyste dans la véra­ci­té de ce qu’il pro­fère et que l’enfant doit inté­grer pour inté­grer le monde, mais dans la fonc­tion de la croyance dans le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique comme trai­tant, à par­tir d’éprouvés, des infor­ma­tions. C’est essen­tiel ceux qui nous ont pré­cé­dés, qu’il s’agisse de Klein, Win­ni­cott, Dol­to, Aubry ou Man­no­ni (et d’autres encore), empi­ri­que­ment nous ont mon­tré la voie. Tous ont fonc­tion­né à la manière des griots ou des sha­mans et psal­mo­dié les mytho­lo­gies fixées par la vul­gate psy­cha­na­ly­tique de telle sorte de per­mettre un effet « d’efficacité sym­bo­lique » qui active les fonc­tions neu­ro­cé­ré­brales psy­chi­co-lin­guis­tiques res­tées en souf­france : simple effet de relance des pro­ces­sus d’auto-organisation. Il est vrai qu’ils croyaient eux, dur comme fer, que les mytho­lo­gies qu’ils pro­po­saient étaient la « véri­té » de l’explication cau­sale de ce qui fai­sait la souf­france des enfants. Ce qui, bien enten­du, n’était pas le cas mais qui était bien utile quand même.

Mer­ci de votre atten­tion.