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L’Acte psychanalytique – séminaire n°6(17 Décembre 2016)

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L’Acte psy­cha­na­ly­tique – sémi­naire n°6 (17 Décembre 2016 )

L’Acte psy­cha­na­ly­tique

Sémi­naire de Marc Lebailly

17 Décembre 2016

Du rêve suite et fin 

  • Je vais reprendre là où j’en étais res­té dans l’approche cri­tique de la fonc­tion du rêve et de la pra­tique de son ana­lyse dans le cadre de la cure et plus pré­ci­sé­ment dans cette phase inau­gu­rale de construc­tion. Si on exclut les fon­de­ments théo­riques (pseu­do-théo­riques) que Freud tente de don­ner à cette pro­duc­tion oni­rique, on peut consi­dé­rer que cette com­po­sante tech­nique d’interprétation du rêve dans la cure est tou­jours valide. En effet, même dans le cadre d’une psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, la méthode qu’il pro­pose reste effi­ciente. Mais à d’autres fins que celles que Freud lui assi­gnait. Si on vou­lait sché­ma­ti­ser et sim­pli­fier on pour­rait dire que le pro­to­cole d’analyse du rêve qui débouche sur l’interprétation, se décom­pose en quatre temps :
    • Faire racon­ter le rêve quelque soit le conte­nu (visuel, audi­tif ou idéique) pour faire émer­ger un conte­nu expli­cite ver­bal.
    • Le cas échéant le faire redire au pré­texte que ce pre­mier énon­cé n’était pas suf­fi­sam­ment clair, de telle sorte d’aboutir à une refor­mu­la­tion qui ne manque pas de diver­ger de la pre­mière ver­sion. Ces diver­gences sont, du point de vue de Freud, révé­la­trices de quelque chose.
    • Faire asso­cier sur chaque élé­ment consti­tu­tif en par­ti­cu­lier sur ceux qui appa­raissent comme les plus insi­gni­fiants de telle sorte de révé­ler les pen­sées latentes qui sous tendent le conte­nu expli­cite. Accé­der donc à ce qui acte déplace et condense par la cen­sure.
    • Inter­pré­ter ces pen­sées latentes en vue de faire appa­raitre le pré­ten­du désir infan­tile refou­lé cen­sé être la cause unique du tra­vail du rêve. Décou­vrir en quoi le rêve réa­lise un désir infan­tile (refou­lé).

Bien sûr quoique le pro­to­cole d’analyse du rêve soit iden­tique dans la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, la pers­pec­tive théo­rique de la fonc­tion du rêve est tout autre. Elle ne consiste pas dans la réa­li­sa­tion d’un désir infan­tile refou­lé sous forme codée. Si le rêve pou­vait avoir une fonc­tion pri­mor­diale dans l’économie psy­chique on pour­rait lui assi­gner comme unique rai­son d’être d’attester, dans le som­meil, de la per­sis­tance d’une sub­jec­ti­vi­té Incons­ciente. On déplace donc la pro­blé­ma­tique du rêve du Moi au Sujet. Autre­ment dit, mal­gré le som­meil qui signe l’éclipse du conscient, il y a du Sujet tou­jours pré­sent main­te­nant. Imper­tur­bable. Même s’il se mani­feste à par­tir d’éléments inco­hé­rents équi­va­lents à des pseu­dos signi­fiants. Le Sujet Incons­cient n’est por­teur d’aucune signi­fi­ca­tion. C’est dans cette accep­tion que l’on peut entendre l’aphorisme laca­nien « là où je pense je ne suis pas ; là où je suis je ne pense pas ». Encore qu’on pour­rait dis­cu­ter et se deman­der s’il ne fau­drait pas dire « là où le Moi réflé­chit, Je ne suis pas ; là où Je suis, le Moi ne réflé­chit pas ». mais ce serait moins per­cu­tant quoique plus juste. Dans cette pers­pec­tive il n’y aurait de véri­table « pen­ser » qu’Inconscient qui confi­ne­rait à sou­te­nir l’Ex-sistence psy­chique — L’Intentionnalité Ex-sis­ten­tielle – au tra­vers d’un défi­lé de pseu­dos signi­fiants. Autre­ment dit le Sujet Incons­cient « ça pense » mais ça ne réflé­chit pas. Dis­so­cier donc la fonc­tion du pen­ser de celle de réflé­chir. Où le pen­ser se résou­drait au trai­te­ment com­pu­ta­tion­nel sub­jec­tif d’informations et où réflé­chir consis­te­rait dans la pro­duc­tion de signi­fi­ca­tions moïque ima­gi­naires. Manière de reprendre au pro­fit de la psy­cha­na­lyse ce que Noam Chom­sky pose dans son opus­cule « Quelle sorte de créa­teurs sommes nous ? »quand il affirme que que la langue per­met l’expression de la pen­ser qui lui serait anté­cé­dente. En d’autres termes pen­ser ne néces­site ni signi­fiés ni syn­taxe. Dans cette pers­pec­tive les langues ne sont que des moyens d’expression des opé­ra­tions com­pu­ta­tion­nelles anté­rieures ou simul­ta­nées (le « pen­ser ») que le lan­gage auto­rise. Ce que le poète Jean Coc­teau énon­çait de manière aus­si méta­pho­rique qu’élégante « Les miroirs feraient mieux de pen­ser avant de réflé­chir. Encore faut-il qu’il y ait anté­cé­dem­ment la mise en place de cette ins­tance sub­jec­tive que nous nom­mons Sujet Incons­cient.

  • Je disais pré­cé­dem­ment que les pro­duc­tions oni­riques, quand il en per­siste des bribes à l’état de veille, même par­tiel­le­ment, ne man­quaient pas de sol­li­ci­ter l’aptitude irré­sis­tible de l’appareil psy­chique, à trans­for­mer ces élé­ments per­çus en sys­tème de signi­fi­ca­tions qui fassent « sens ». Sens pour autant que cette pro­duc­tion de signi­fi­ca­tions soit vec­to­ri­sée par un contexte cultu­rel qui lui confère son sens. Hors cultu­rel contexte social nul sens ! A mini­ma mettre de l’ordre là où n’apparait que désordre mais aus­si trans­crire de la signi­fi­ca­tion là où il n’y a que des éprou­vés émo­tion­nels. Tout aus­si bien ces élé­ments oni­riques inco­hé­rents – pas tou­jours inco­hé­rents puisque cer­tains se consti­tuent comme de véri­tables récits, por­teurs de signi­fi­ca­tions et pas seule­ment chez les enfants - ne manquent pas de se pro­po­ser comme autant d’attracteurs de la fonc­tion inter­pré­ta­tive propre à l’appareil psy­chique. Comme quoi la com­pul­sion inter­pré­ta­tive que l’on retrouve de manière cari­ca­tu­rale aus­si bien dans l’hystérie que dans la para­noïa mais aus­si sur une autre forme dans la névrose obses­sion­nelle, n’est pas qu’un symp­tôme patho­lo­gique mais une apti­tude propre au fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. En tout cas dans sa dimen­sion moïque. On peut donc consi­dé­rer que dans les névroses et les psy­choses, elle est détour­née de sa fina­li­té adap­ta­tive (encore que). Cette hypo­thèse, qui consiste à consi­dé­rer les élé­ments inco­hé­rents des rêves comme des attrac­teurs de la fonc­tion inter­pré­ta­tive psy­chique, s’inscrit dans la néces­si­té de prendre en compte la réfu­ta­tion que l’approche scien­ti­fique neu­ro­bio­lo­gique inflige à l’oniromancie freu­dienne. Réfu­ta­tion déjà ancienne dont Michel Jou­vet a été dés les années 1960 l’initiateur. Sans vou­loir y reve­nir en détail on peut tout de même rap­pe­ler ce qu’il écri­vait en 1992 dans son livre « Le som­meil et le rêve » : « Le rêve rend opé­ra­tion­nel les condi­tion­ne­ments innés de nos sys­tèmes neu­ro­naux. C’est le gar­dien de l’équilibre psy­chique et des com­por­te­ments spon­ta­nés ». Pierre Magnin écrit lui dans son « Que sais-je » de 1990 « Les rêves sont une néces­si­té bio­lo­gique et forment une fonc­tion d’intégration et de récu­pé­ra­tion aus­si impor­tante que nos grandes fonc­tions phy­sio­lo­giques ». En fin d’analyse pour la neu­ro­bio­lo­gie le rêve est une fonc­tion phy­sio­lo­gique adap­ta­tive à part entière. Et il ne s’agit pas d’un phé­no­mène psy­chique lié à des pul­sions refou­lées. D’ailleurs, chez Freud ce n’est pas la pul­sion qui est refou­lée mais les repré­sen­ta­tions qui auraient donc som­brées dans l’oubli. Mémo­ri­sées mais oubliées. D’autant que la concep­tion actuelle de la mémoire réfute qu’elle pour­rait être une fonc­tion de sto­ckage d’éléments indes­truc­tibles mais bien plu­tôt un méca­nisme de recon­fi­gu­ra­tion et trans­for­ma­tion per­pé­tuelles. Dans cette pers­pec­tive le rêve aurait plu­tôt à voir avec les néces­si­tés adap­ta­tives d’intégration et de repro­gram­ma­tion des cir­cuits neu­ro­naux à l’instar de ce qui se passe ini­tia­le­ment dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil neu­ro­cé­ré­bral où s’opère, selon Chan­geux, une épi­gé­nèse par sta­bi­li­sa­tion sélec­tive des connec­tions neu­ro­nales. On sait qu’elle consiste dans l’abandon de cer­taines connec­tions synap­tiques au pro­fit des seules utiles et agré­men­tées d’une apop­tose de neu­rones sur­nu­mé­raires. Toute chose égale par ailleurs on pour­rait pen­ser que le rêve conti­nue­rait à per­pé­tuer cette épi­gé­nèse pri­mor­diale. Aujourd’hui les neu­ro­bio­lo­gistes spé­cia­listes du som­meil et du rêve semblent épou­ser cette hypo­thèse. Dans un recueil qui reprend les confé­rences don­nées sur ce thème dans le cadre du Col­lège de la Cité des Sciences et de l’industrie, on peut lire dans une com­mu­ni­ca­tion de Joëlle Adrien : « L’observation de l’importance du temps que le nour­ris­son passe en som­meil para­doxal a sug­gé­ré la pro­po­si­tion selon laquelle cet état faci­li­te­rait le déve­lop­pe­ment du cer­veau en lui four­nis­sant les sti­mu­la­tions néces­saires à sa matu­ra­tion par l’intense acti­vi­té céré­brale qu’il génère. Par la suite et tout au long de la vie, le som­meil para­doxal serait le moment pri­vi­lé­gié d’une réor­ga­ni­sa­tion synap­tique tri­bu­taire de l’expérience diurne qui a pré­cé­dé la phase de som­meil. Il consti­tue­rait une inter­face entre l’impact de l’expérience (au cours de l’éveil) et le pro­gramme géné­tique qui déter­mine le fonc­tion­ne­ment des réseaux neu­ro­naux : il conso­li­de­rait ain­si « l’individuation » c’est-à-dire la per­son­na­li­té bio­lo­gique et phy­sio­lo­gique ». Selon cette théo­rie le som­meil para­doxal pro­té­ge­rait le cer­veau d’une trop grande influence de l’environnement : « Une telle fonc­tion de pro­tec­tion est essen­tielle… Enfin, ce stade de som­meil para­doxal favo­ri­se­rait prin­ci­pa­le­ment la mémo­ri­sa­tion…. C’est en effet dans le som­meil para­doxal que s’exerce la mémoire pro­cé­du­rale. Or la mémoire pro­cé­du­rale déter­mine les actes de la vie quo­ti­dienne ; elle s’oppose à la mémoire décla­ra­tive qui stocke et récu­père les don­nées qu’un indi­vi­du peut faire émer­ger consciem­ment et expri­mer dans la langue ». De fait, la majo­ri­té des rêves, à l’exception de ceux qu’on ren­contre dans les stress post trau­ma­tiques (qui semblent appa­raitre dans les phases de som­meil lent) se pro­duisent dans ces séquences de som­meil para­doxal. Loin de moi le pro­jet de vali­der les concepts psy­cha­na­ly­tiques que je tente de pro­mou­voir à par­tir de don­nées bio­lo­giques. Ce que pré­cé­dem­ment je dénon­çais chez Freud vou­lant légi­ti­mer ses pré­ten­dus concepts de pul­sion de vie et de pul­sion de mort à par­tir du des­tin des cel­lules ger­mi­nales et soma­tiques. Reste tout de même qu’il est pru­dent, quand on tente de modé­li­ser une nou­velle méta­psy­cho­lo­gie et une nou­velle cli­nique de s’assurer que les concepts dont on use ne sont pas fron­ta­le­ment en contra­dic­tion avec ces don­nées scien­ti­fiques. C’est pour­quoi cela conduit à admettre que le rêve n’a pas grand chose à voir avec le pas­sé infan­tile oublié mais bien plu­tôt avec la repro­gram­ma­tion per­ma­nente d’éléments néces­saires à assu­rer la pré­sence au monde. Et pas seule­ment bio­lo­gique et phy­sio­lo­gique mais aus­si psy­chique. Ce n’est pas pour autant qu’il atteste, comme j’en fai­sais toute à l’heure l’hypothèse, de la per­sé­vé­ra­tion du Sujet. C’est un pas que je ne fran­chi­rai pas. Cela n’aurait pas plus de réa­li­té épis­té­mo­lo­gique que de réfé­rer l’aporie pul­sion­nelle au double fonc­tion­ne­ment cel­lu­laire. Tout au plus, peut on avan­cer l’hypothèse que la fonc­tion psy­chique du rêve d’attester du Sujet, n’est pas dis­qua­li­fiée par les théo­ries neu­ro bio­lo­giques. Aus­si, si on cesse, de sacri­fier aux dogmes freu­diens, il faut s’en tenir, par pré­cau­tion scien­ti­fique, à cette conclu­sion que le rêve a une fonc­tion phy­sio­lo­gique per­ma­nente de repro­gram­ma­tion des cir­cuits neu­ro­naux sans lui attri­buer, sauf à la marge, une fonc­tion psy­chique pré­va­lente. Exit donc le rêve comme voie royale à la connais­sance de l’Inconscient. Aus­si, si on sou­haite lui attri­buer une fonc­tion émi­nente dans la cure, ce qui est indé­niable, il faut liqui­der cette croyance. Et affir­mer que s’il est « voie royale » (mais pas la seule) c’est de la connais­sance du Pré conscient. Se résoudre à lui attri­buer une fonc­tion dans la recons­truc­tion des mytho­lo­gies occul­tées. En res­ter à cette hypo­thèse que les restes diurnes des pro­duc­tions oni­riques servent essen­tiel­le­ment à acti­ver dans la cure l’aptitude de l’appareil psy­chique dans la quête de signi­fi­ca­tions. Quête de signi­fi­ca­tion que la tech­nique freu­dienne d’analyse des rêves déclenche. Il faut bien dire que, dans cette phase, psy­cha­na­ly­sant et psy­cha­na­lyste s’en donne à cœur joie du coté de l’exhumation de signi­fi­ca­tions et de la mytho­lo­gi­sa­tion, dans une sorte de jubi­la­tion par­ta­gée de décou­vreurs d’énigmes. Posi­tion œdi­pienne s’il en fut comme je l’indiquais anté­rieu­re­ment. Jubi­la­tion pro­vo­quée par la mise à jour de signi­fi­ca­tions qui, comme fait du hasard, prennent « sens » puisque elles se conforment aux mytho­lo­gies en cours dans notre culture. Là où on ne per­ce­vait qu’incohérence se sub­sti­tue le miracle du sens. A par­tir de quoi on pour­rait se deman­der si ce qui peut appa­raitre comme une conni­vence entre psy­cha­na­lyste et psy­cha­na­ly­sant ne contre­ve­nait non seule­ment au prin­cipe de neu­tra­li­té mais aus­si au dis­po­si­tif de lien social (débar­ras­sé de tout effet de rela­tion ima­gi­naire). Car là, pour le coup, dans cette quête de signi­fi­ca­tions l’imaginaire s’impose. Et on peut pen­ser que, ce fai­sant, le psy­cha­na­lyste appa­rait non seule­ment la dupe mais aus­si le com­plice et le pro­mo­teur d’un savoir mytho­lo­gique (erro­né) quant à la cause des souf­frances psy­chiques que le psy­cha­na­ly­sant subit. De fait, il n’en n’est rien. Outre le fait que le lien social, s’il exclut toute empa­thie et toute sym­pa­thie, ne néces­site ni froi­deur exté­rieure ni impas­si­bi­li­té, dans son effec­tua­tion. Il actua­lise uni­que­ment la pré­va­lence du diver­tis­se­ment sur la croyance. En cela quoique le psy­cha­na­lyste par­ti­cipe réel­le­ment à cette pro­duc­tion de construc­tion mytho­lo­gique, parce qu’elle consti­tue une phase incon­tour­nable du dérou­le­ment de la cure, à aucun moment il n’adhère à son conte­nu. C’est pour­quoi dans cette phase sa posi­tion s’apparente à celle de l’ethnographe de ter­rain quand il recueille sans en pré­ju­ger, les élé­ments mytho­lo­giques d’où pro­cèdent les us et cou­tumes auprès « d’informateurs indi­gènes »comme on disait au temps de la pro­mo­tion de cette tech­nique par­ti­cu­lière. A cette époque Mali­nows­ki la qua­li­fiait « d’observation par­ti­ci­pante ».
  • De fait, il s’agit de s’immerger dans la vie sociale du col­lec­tif dont on veut faire l’observation. A par­tir de quoi l’ethnologue recons­ti­tue, sous la forme mono­gra­phique, l’ensemble du sys­tème social propre à une culture par­ti­cu­lière. Chez les psy­cha­na­lystes, depuis Freud, on appelle cela études de cas. Si on vou­lait pous­ser la com­pa­rai­son, on pour­rait dire que dans cette phase de construc­tion, à par­tir de l’analyse des rêves, il s’agit pour le psy­cha­na­lyste de s’initier aux sin­gu­la­ri­tés du fonc­tion­ne­ment psy­chique de son psy­cha­na­ly­sant : sans a prio­ri théo­rique autre que le pré­sup­po­sé qu’il s’agit de per­mettre l’émergence de mythèmes à lui sin­gu­liers et jusqu’alors igno­rés. Et par­fois de frag­ments consti­tués de mytho­lo­gies. En par­ti­cu­lier repé­rer les répé­ti­tions rhé­to­riques dont le psy­cha­na­ly­sant use pour occul­ter et rendre pré­cons­cient les dites mytho­lo­gies ori­gi­nelles. En quelque sorte le style de sa langue ver­na­cu­laire. Car vous me direz que dans l’expérience de la cure, il se trouve jus­te­ment que les thèmes qui semblent impré­gner les rêves quand on pro­cède à leur ana­lyse ne dif­fèrent en rien de ceux qui appa­raissent dans les cures freu­do laca­niennes. Les thé­ma­tiques récur­rentes tournent tou­jours autour des pro­blé­ma­tiques amou­reuses dites œdi­piennes, des haines fra­ter­nelles, des angoisses de cas­tra­tion … etc. De fait si l’interprétation a pour but de per­mettre la construc­tion d’une mytho­lo­gie en rap­port avec les rémi­nis­cences qui consti­tuent le sys­tème symp­to­ma­tique et si dans ce pre­mier temps de la cure, il s’agit de trou­ver et de prou­ver que les souf­frances psy­chiques ont tou­jours une ori­gine et des expé­riences exo­gènes néga­tives, alors il n’est pas anor­mal et même pro­bable qu’on ait recours, en guise de trame, au thé­sau­rus de mythes qui irriguent une culture à un moment don­né de son his­toire. Ain­si l’interprétation ne débouche pas sur la décou­verte d’une pro­blé­ma­tique inouïe mais sur le dévoi­le­ment et la construc­tion d’une mytho­lo­gie dont les thé­ma­tiques sont banales et déjà connues. En effet, elles n’en finissent pas d’irriguer le col­lec­tif puisqu’aussi bien elles en assurent la cohé­sion. Il est tout à fait cer­tain que l’analyse des rêves dans des cultures d’Afrique de l’Ouest (chez les peuples Akans par exemples) ou d’Afrique Cen­trale (chez les peuples Ban­tous) débou­che­ra sur des variantes de mytho­lo­gies dont les thèmes récur­rents attestent de la sin­gu­la­ri­té de ces cultures. Il ne sera pas ques­tion de rela­tions œdi­piennes, ni d’interdiction de l’inceste, ni de cas­tra­tion mais de cour­roux d’époux ou d’épouses de l’au delà ou de la colère des ancêtres. Dans les mala­dies psy­chiques il ne faut pas perdre de vue que toutes les mytho­lo­gies ont pour objec­tif, et sont mises à contri­bu­tion, pour expli­quer l’énigme de leur ori­gine et les moda­li­tés de leur des­tin : elles les mettent en scène. Il n’est donc pas éton­nant que cette apti­tude à mytho­lo­gi­ser uti­lise les arché­types en cours dans notre socié­té et dont Freud d’ailleurs en a réha­bi­li­té et pro­mo­tion­né des variantes modernes dégra­dées et sim­pli­fiées qui n’ont pas man­quées de conta­mi­ner le corps social de nos socié­tés (Jung lui s’était lan­cé dans la construc­tion d’une mytho­lo­gie tout à fait ori­gi­nale sans doute pui­sée aux sources de son luthé­ra­nisme). Et même si elles semblent igno­rées de nos psy­cha­na­ly­sants, elles n’en servent pas moins de consti­tuants aux mytho­lo­gies sin­gu­lières que cette phase de construc­tion exhume grâce, pour par­tie, à l’analyse des rêves. Il serait naïf de pen­ser que l’interprétation aurait pour objec­tif de redé­cou­vrir ou de décou­vrir d’autres maté­riaux que ces arché­types freu­diens. Si l’on pense cela il ne pour­rait y avoir que de la décep­tion. Il s’agit de faire appa­raitre les moda­li­tés sin­gu­lières dont chaque psy­cha­na­lyste use pour fomen­ter une for­mu­la­tion à lui exclu­sive dans l’agencement de mythèmes qui lui sont propres tant dans leur sélec­tion que dans leur expres­sion. De fait, de la même manière que l’ethnographe doit apprendre la langue et les us et cou­tumes des popu­la­tions obser­vées pour péné­trer ce que Mali­nows­ki appelle la men­ta­li­té col­lec­tive des autoch­tones, il s’agit pour le psy­cha­na­lyste de repé­rer les formes et les manières rhé­to­riques que le psy­cha­na­ly­sant uti­lise pour consti­tuer son propre réfé­ren­tiel mytho­lo­gique. Comme je l’évoquais, son style propre. C’est-à-dire la manière dont le Moi use pour iden­ti­fier un ima­gi­naire rela­tion­nel qu’il puisse iden­ti­fier et com­prendre. Comme quoi le style n’est pas l’homme mais donne consis­tance au Moi à par­tir d’un savoir ima­gi­naire qui l’identifie. On pour­rait dire son cor­pus ver­na­cu­laire de sys­tèmes de signi­fi­ca­tions ima­gi­naires. Langue ver­na­cu­laire dont le style atteste de sa sin­gu­la­ri­té qui fait pen­dant et jus­ti­fi­ca­tion à son sys­tème symp­to­ma­tique sans pour autant ni en rece­ler les causes véri­tables, (de fait il s’agit d’une para­phrase), ni d’entrainer un effet cura­tif. Il s’agit d’œuvrer à ce que le psy­cha­na­ly­sant pro­duise sa propre ver­sion « authen­tique » de ses arché­types mytho­lo­giques. Et ce fai­sant accré­di­ter sa croyance en leur don­nant une valeur indé­niable à laquelle il ne peut échap­per et qui, para­doxa­le­ment, ren­force le sys­tème symp­to­ma­tique dans ses aspects répé­ti­tifs. Elle l’érige impli­ci­te­ment en obli­ga­tions dont on ne peut déro­ger. C’est pour­quoi cer­tains rêves appa­raissent, à cer­tains moments de cette construc­tion, comme des « moments de conclure » où se pré­sentent des for­mu­la­tions défi­ni­tives qui font appa­raitre cer­tains mythèmes res­tés jusqu’alors pré­cons­cients. Ils s’avèrent alors comme un savoir révé­lé qui ne consti­tue en rien une prise de conscience – d’une cer­taine manière reste à l’orée du pré­cons­cient – mais contri­bue à lui don­ner un pou­voir et une valeur « éso­té­rique » indé­niables. Comme si à ce moment le psy­cha­na­ly­sant par­ti­ci­pait à un secret par­ta­gé par très peu. De fait, lui et son psy­cha­na­lyste. Ce qui ne manque pas de déclen­cher une croyance. D’autant que ce savoir éso­té­rique auquel il par­ti­cipe lui a été révé­lé grâce aux rêves et à leur inter­pré­ta­tion. Il y a du démiur­gique la dedans ! D’autant que cette croyance, parce qu’elle n’est pas démen­tie mais comme acquies­cée par le fait que le psy­cha­na­lyste ait contri­bué à son émer­gence, se trouve confor­tée dans sa consis­tance. Cette construc­tion, si elle n’était pas comme confir­mée dans ce rap­port de lien social n’aurait aucune valeur et aucun pou­voir. Hors ce lien social, l’analyse des rêves, même opé­rée dans les règles, n’aboutirait pas à ce résul­tat. Il s’agirait d’un aimable jeu de socié­té sans effet psy­chique notable. C’est donc le dis­po­si­tif de la cure qui fait que la croyance s’inscrit et se légi­time. Sans lui la pré­ten­due voie royale pour la décou­verte du pré­cons­cient ne débou­che­rait sur rien. Nul savoir éso­té­rique ne s’inscrirait qui déclen­che­rait et confor­te­rait une croyance sacrée.

Du des­tin de la règle fon­da­men­tale dans la phase de construc­tion

  • Bien évi­de­ment, la phase de construc­tion ne se borne jamais à la seule ana­lyse des rêves. Loin s’en faut. Comme je l’ai noté pré­cé­dem­ment, il y a des cures qui se déroulent qua­si­ment sans maté­riel oni­rique. C’est dire qu’alors la construc­tion mytho­lo­gique passe par d’autres moyens. De fait, ce qui struc­ture la séance, dans sa spé­ci­fi­ci­té, outre le dis­po­si­tif divan/​fauteuil qui met en situa­tion de lien social, c’est à n’en point dou­ter la règle fon­da­men­tale (mais pas encore son corol­laire – le prin­cipe d’abstinence — qui inter­vient plus tard). Règle fon­da­men­tale qui édicte et oblige le psy­cha­na­ly­sant à dire ce qui vient ; « ce qui lui tombe de l’esprit ». Dans l’intention de Freud, il s’agissait sans doute, comme ce qui se passe dans le rêve, de per­mettre d’abaisser les rigueurs de la cen­sure de telle sorte d’accéder au Pré­cons­cient sus­cep­tible de débou­cher sur une inter­pré­ta­tion cen­sée dévoi­ler l’Inconscient. Dans le même esprit, on en appelle aux lap­sus et aux actes man­qués. L’association libre avait donc pour objec­tif de déjouer ou d’adoucir la cen­sure pour per­mettre le retour du refou­lé. Cette croyance tient du vœu pieux. L’expérience de la cure démontre, jours après jours, que cette injonc­tion n’est jamais sui­vie par aucun psy­cha­na­ly­sant. Dans le temps cer­tains on ten­ter d’en sau­ver le prin­cipe en allé­guant que son seul inté­rêt était de per­mettre aux résis­tances de se mani­fes­ter. Ce qui tombe bien étant don­né que pour cette fac­tion de psy­cha­na­lystes l’efficacité de la cure réside jus­te­ment dans l’analyse des résis­tances du Moi. Mais, comme je vous l’ai dit pré­cé­dem­ment, on peut légi­ti­me­ment se deman­der pour­quoi le Moi résis­te­rait à la levée du refou­le­ment. C’est pour­tant ce que les tenants de la dure bataille du trans­fert avancent. De fait, c’est tout à fait illu­soire. Jamais cette injonc­tion à cet exer­cice ne per­met­tra d’abaisser ce que Freud nomme « la cen­sure » (en appe­ler à ce méca­nisme de cen­sure n’est sans doute pas per­ti­nent). Ce qui est pro­duit dans la cure ce sont tout uni­ment des for­ma­tions ima­gi­naires du Moi. Certes, cer­tains évé­ne­ments incon­grus peuvent inter­ve­nir et per­tur­ber le bel agen­ce­ment des for­ma­tions moïques, lap­sus ou actes man­qués. Mais il n’est pas prou­vé qu’ils soient des sur­gis­se­ments de bribes mytho­lo­giques. Ces élé­ments incon­grus doivent, en tout état de cause être alors trai­tés comme ceux du rêves et ana­ly­sés selon les mêmes méthodes. Pen­ser qu’il peut en être autre­ment au pré­texte que cette injonc­tion (Règle d’or dit on) d’associer libre­ment, sans réti­cence et sans honte, per­met­trait d’accéder à ce qui tombe de l’esprit sans trai­te­ment ima­gi­naire moïque tient tout sim­ple­ment d’une vue de l’esprit. Impos­sible donc. Il ne faut pas perdre de vue que c’est bien une « per­sonne » moïque qui entre en psy­cha­na­lyse bien que le res­sort de cette adresse soit imman­qua­ble­ment d’origine sub­jec­tive.
  • Pour les besoins de l’exposé on va consi­dé­rer qu’il y aurait deux manières oppo­sées de répondre à cette injonc­tion impos­sible à satis­faire. Impos­sible à satis­faire mais qu’il est tout à fait néces­saire d’énoncer. Tout en sachant qu’elle aura des effets de sys­té­ma­ti­sa­tion qu’il convien­dra de favo­ri­ser. Bien sûr cette sché­ma­ti­sa­tion est fausse. Mais elle fixe deux extrêmes à par­tir des­quels on pour­ra trou­ver toutes les variantes pos­sibles.
    • L’interprétation de la règle fon­da­men­tale peut-être enten­due (inter­pré­tée) comme une inci­ta­tion à expo­ser de manière com­pul­sive le récit des ava­nies que le psy­cha­na­ly­sant aurait subi dans son enfance. Récit tou­jours enri­chi et dont il ne peut se déprendre et qui l’obsèdent. Pour lui la cause est enten­due, les souf­frances actuelles sont dues à la per­sis­tance des souf­frances pas­sées qui jus­te­ment n’ont jamais pas­sé. Il souffre du pas­sé au pré­sent.
      Ce passé/​présent l’empêche de vivre sans qu’il puisse sai­sir à ce stade, qu’il s’agit en fait d’une impos­si­bi­li­té réelle d’ex-sister. Cette impos­si­bi­li­té d’accès à l’Ex-sistence appa­rai­tra quand le psy­cha­na­ly­sant pren­dra acte qu’il ne vit pas mais qu’il sur­vit.
    • A l’autre extrême, on trouve des psy­cha­na­ly­sants qui n’en finissent pas de rela­ter de manière tout aus­si com­pul­sives les mal­chances qu’émaillent conti­nuel­le­ment leur vie actuelle et dont ils ne cessent d’en faire, séances après séances, la gazette. Récits des échecs, épreuves, mal­chances, coups du sort, catas­trophes, cala­mi­tés qui enva­hissent leur quo­ti­dien comme une fata­li­té incoer­cible. Les plaies d’Egypte à usage indi­vi­duel pour­rait-on dire. Comme si le ciel, le monde et les gens se liguaient pour réac­ti­ver l’angoisse et la dépres­sion dans leur modus viven­di. Là aus­si ces récits qua­si épiques se pré­sentent comme une plainte qu’ils n’en finissent pas d’adresser au psy­cha­na­lyste. Plainte dont ils attendent un sou­la­ge­ment. Encore qu’il ne soit pas avé­ré que de ces plaintes ils attendent vrai­ment un sou­la­ge­ment. Elles leur sont bien trop pré­cieuses. Utiles en tous cas. Que le psy­cha­na­lyste en soit témoin est, la plu­part du temps, l’objectif recher­ché.

Dans les deux cas les per­sé­cu­tions, causes des souf­frances qu’ils exposent, sont d’origine externe, les unes au pas­sé, les autres au pré­sent. Des­tin impla­cable en tout cas qui leur donne l’occasion d’exprimer une plainte inces­sante. Plainte adres­sée au psy­cha­na­lyste dont on attend, pour le moins, si ce n’est une empa­thie mais en tout cas une com­pré­hen­sion. Il y a donc d’emblée une attente. Attente que les psy­cha­na­lystes d’obédience laca­nienne iden­ti­fient non pas comme demande d’attention ou de recon­nais­sance mais en fin de compte demande d’amour. Demande dont on sait que pour Lacan elle se dif­fé­ren­cie du besoin et qu’elle confine à la dépen­dance. Dépen­dance où se joue l’intrication du besoin et de la demande. Mais est-il per­ti­nent de rame­ner toute demande à une demande d’amour. Je n’en suis pas per­sua­dé. Pour qu’il y ait demande d’amour il faut que l’imaginaire s’active. Et ce qui s’actualise dans la demande me parait rele­ver d’un évè­ne­ment bien anté­rieur à l’avènement de l’imaginaire.
Bien sûr au début de cette phase de construc­tion le psy­cha­na­ly­sant peut adop­ter d’autres atti­tudes. Cer­tains, sans doute pour mon­trer com­bien cette règle est absurde, pra­tique une manière de coq à l’âne sys­té­ma­tique. D’autres res­tent silen­cieux soit pour cause d’inhibition, soit là encore pour mani­fes­ter l’impossibilité d’y sous­crire.
Pour le dire autre­ment, le tra­vail du rêve n’est pas repro­duc­tible à l’état de veille. Dans le tra­vail du rêve grâce à la libre asso­cia­tion le Moi s’absente. Sauf pour les rêves qui s’apparentent à un moment de conclure mytho­lo­gique. Dans la séance le Moi ne peut s’absenter. Il est vrai qu’à une époque cer­tains se sont essayés à pro­po­ser une tech­nique de rêve éveillé. Sans grand suc­cès. D’autres parlent de rêves lucides sans grand inté­rêt non plus pour la conduite de la cure. En tout état de cause ces deux atti­tudes de défense ne durent pas et on se retrouve alors dans les deux cas extrêmes pré­cé­dem­ment évo­qués ou leurs variantes. Pour le redire encore :

    • Soit se lais­ser aller à cette irré­pres­sible pro­pen­sion à réévo­quer les mal­heurs et avan­cées qui ont consti­tué les pré­ten­dues condi­tions de leur his­toire infan­tile. A savoir la suc­ces­sion d’évènements tra­giques : sépa­ra­tion dou­lou­reuse, voir aban­don, non recon­nais­sance, mal­trai­tances de tous ordres psy­cho­lo­giques ou phy­siques voir sexuelles et bien d’autres noires expé­riences encore. Mal­heurs qui sont cen­sés être l’origine des souf­frances psy­chiques tant l’obnubilation qui en découle mettent ceux qui les évoquent dans l’incapacité de vivre depuis lors
    • Quant au conte­nu d’énoncés de ceux qui accusent le pré­sent de tous leur maux, il semble en appe­ler au des­tin qui leur serait tou­jours funeste. Comme si les gens et le monde étaient achar­nés à cau­ser leur mal­heur dans tous les sec­teurs de leur vie actuelle : amou­reuse (sur­tout), pro­fes­sion­nelle, ami­cale, fami­liale. Tous ces échecs, mal­chances, catas­trophes et cala­mi­tés, les empêchent d’accéder au répit espé­ré. Eux n’en appellent pas aux fan­tômes per­sé­cu­tant du pas­sé, mais à la méchan­ce­té et au chaos du monde actuel.

En tout état de cause, et quelque soit la moda­li­té choi­sie ce qui res­sort c’est l’absolue croyance d’être mar­qué par le signe du mal­heur. Convic­tion qui néces­site pour s’avérer d’une auto­con­ser­va­tion active par la réité­ra­tion à l’autre adres­sée. D’où la reven­di­ca­tion dans la plainte. Comme je l’évoquais toute à l’heure il n’est pas sûr qu’il y ait para­doxa­le­ment, à cet ins­tant, véri­table demande de chan­ge­ment. On ver­ra pour­quoi ulté­rieu­re­ment. Et ce n’est pas de l’ordre de la « résis­tance » à la gué­ri­son.

  • Bien sûr ce que j’expose là est cari­ca­tu­ral. Ce que je vou­lais faire appa­raitre c’est que ces deux réponses à l’injonction de la règle fon­da­men­tale ont un trait com­mun. Elles sou­tiennent toutes deux à une cau­sa­li­té externe. Cau­sa­li­té par le recours aux évé­ne­ments et aux per­son­nages mal inten­tion­nés du pas­sé ; cau­sa­li­té par les mali­gni­tés des per­sonnes et le dévoie­ment du monde. Deux sortes de pro­jec­tions que l’on peut consi­dé­rer comme défen­sives. Dans ces deux occur­rences, le psy­cha­na­ly­sant n’en finit pas d’activer un méca­nisme d’investigation. Méca­nisme d’investigation qui tour­ne­rait à vide, comme dans la vie, s’il n’est pas orien­té par la pra­tique de l’interprétation et autres inter­ven­tions éma­nant du psy­cha­na­lyste. Contrai­re­ment à ce qui se passe dans une cure tra­di­tion­nelle freu­dienne, la tech­nique de construc­tion dans la cure ne consiste pas à « per­la­bo­rer les résis­tances ». Il s’agit non seule­ment un dévoi­le­ment mais aus­si de per­mettre que ce qui est dévoi­lé et expli­ci­té prenne consis­tance et se struc­ture en récit sous l’égide de la pen­sée sau­vage. D’une cer­taine manière trans­for­mer les plaintes et les reven­di­ca­tions en un objet séman­tique qui prend corps et auto­no­mie par rap­port à celui qui le pro­duit. Une sorte d’œuvre artis­tique en quelque sorte. Dans cette pers­pec­tive, la construc­tion consiste à ini­tier un pro­ces­sus de sys­té­ma­ti­sa­tion d’un ensemble de signi­fi­ca­tions qui per­met à cette double théo­rie trau­ma­tique (des causes pas­sées et des causes actuelles) de prendre sens pour le col­lec­tif repré­sen­té par le psy­cha­na­lyste. Car l’accréditation de cet objet séman­tique n’est pos­sible pour autant que le psy­cha­na­lyste est la fonc­tion de « bon enten­deur ». Et cette fonc­tion de bon enten­deur n’est pas dif­fé­rente de celle du sha­man avant qu’il use de l’efficacité sym­bo­lique. D’un point de vue tech­nique de la cure, elle cor­res­pond à ce qu’habituellement on repère sous les espèces d’attention flot­tante et de neu­tra­li­té dévo­lue au psy­cha­na­lyste. Dans l’acception que je viens de lui don­ner d’être « neu­tra­li­té active » cela infére, à ce moment de la cure, un véri­table mal­en­ten­du. Mal­en­ten­du non pas du coté du psy­cha­na­lyste mais de la part du psy­cha­na­ly­sant. Celui-ci croit que cette écoute est de l’ordre de l’acquiescement, alors qu’il n’en n’est rien. Je vous rap­pelle la com­pa­rai­son avec celle de l’ethnographe qui, décen­tré, entends pour les modé­li­ser, com­ment fonc­tionnent les us et les cou­tumes et les mytho­lo­gies de la socié­té qu’il inves­tigue, sans pour autant croire (et par­ta­ger), à ce qu’il entend. Ce qui est visé c’est de per­mettre au psy­cha­na­ly­sant de pas­ser de la reven­di­ca­tion et de la plainte à la (re)constitution d’une mytho­lo­gie. Ain­si le psy­cha­na­ly­sant pour­ra à terme se déprendre et ces­ser de consi­dé­rer ce dont il parle comme l’expression de conflits psy­cho­lo­giques, véri­tables et réels, aux autres per­sé­cu­tants. Dom­mages consi­dé­rés comme réels et qui demandent ven­geance et/​ou répa­ra­tions. Cela lui per­met­tra de sor­tir du res­sen­ti­ment pour accé­der à la dimen­sion « gran­diose » d’un récit au sta­tut d’une confi­gu­ra­tion mytho­lo­gique sin­gu­lière. Confi­gu­ra­tion mytho­lo­gique — récit épique pour­rait on dire - qui parce qu’elle créé une exté­rio­ri­té : grâce au pas­sage de l’éprouvé au res­sen­ti, per­met la mise en place d’un cli­vage. La mytho­lo­gie se trans­mute en savoir. Savoir qui semble accré­di­té par le dis­po­si­tif de la cure…et la théo­rie psy­cha­na­ly­tique freu­dienne.
  • De fait la pre­mière consé­quence de cette construc­tion, parce qu’elle per­met de pas­ser de la plainte et de la reven­di­ca­tion à un savoir, est de faire adve­nir un res­sen­ti illu­soire de mai­trise. Une pseu­do mai­trise qui se fonde sur l’édification de ce véri­table savoir, en appa­rence par­ta­gé, sur les causes de sa souf­france. Elle réac­tive un res­sen­ti régres­sif de toute puis­sance. A ce moment et à cause de cette régres­sion du coté de cette impres­sion de toute puis­sance, la cure peut être inter­rom­pue. Non pas, comme le pen­sait Freud, par l’impossibilité de lever les résis­tances aux der­niers affects refou­lés mais parce que cette sem­blance de mai­trise occulte illu­soi­re­ment les angoisses géné­rées par la Détresse du Vivre. Rémis­sion, pour­rait on dire, si on fai­sait appelle à la méta­phore du can­cer. On voit alors cer­tains psy­cha­na­ly­sants sor­tis pré­ma­tu­ré­ment de leur cure se trans­for­mer en pro­sé­lytes d’une injus­tice dont les racines et l’objet plongent dans la mytho­lo­gie cau­sale préa­la­ble­ment fomen­tée dans leur cure. Avo­cat de la défense des enfants, pro­cu­reur de la haine des mères, agents pro­tec­teurs de per­sé­cu­tions de de tous ordres. Entre autre. Ils n’ont alors de cesse d’évangéliser le monde par un acti­visme jamais démen­ti. De fait cette voca­tion est le des­tin d’un res­sen­ti­ment à l’égard des agents de leur souf­france tels qu’ils les ont repé­rés dans leurs éla­bo­ra­tions mytho­lo­giques. Ils opèrent une la géné­ra­li­sa­tion (par induc­tion) pseu­do théo­rique puis une pro­jec­tion sur qui conque parait avoir été vic­time des mêmes ava­nies qu’eux mêmes ont subies. C’est sou­vent à ce moment qu’ils déve­loppent une pro­pen­sion à ten­ter de trai­ter chez ces vic­times les souf­frances qu’eux-mêmes endurent et que la jubi­la­tion de mai­trise, voir de toute puis­sance, occulte. De fait, ni la plainte ni le res­sen­ti­ment n’ont dis­pa­ru. Ils sont tout sim­ple­ment trans­for­més en reven­di­ca­tion sociale et défense d’une cause à nou­veau conflic­tuelle. Syn­drome dont le don­qui­chot­tisme d’un nou­veau genre leur assure un rôle et une visi­bi­li­té dans la réa­li­té sociale. Visi­bi­li­té qui leur donne une sen­sa­tion, fra­gile, sinon d’Ex-sister du moins de vivre (ou bien plu­tôt de sur­vivre dans une exci­ta­tion mor­bide) puisqu’aussi bien cela fait sens pour le col­lec­tif. Quoiqu’il n’y ait en aucun cas gué­ri­son, cela leur tient lieu de pro­thèse adap­ta­tive. Tri­via­le­ment il s’agit d’aller soi­gner chez les autres ce que jamais on a gué­ri chez soi. D’un point de vue éco­no­mique il s’agit d’une idéa­li­sa­tion sou­te­nue de la réémer­gence d’une invi­dia tem­pé­rée. On est fort loin de la fin de la cure. Une variante de cet acti­visme consiste à un effet de géné­ra­li­sa­tion et de dépla­ce­ment. Il ne s’agit plus exac­te­ment de gué­rir chez les autres ce qu’on n’a pas gué­ri chez soi mais d’une addic­tion au pro­sé­ly­tisme qui peut s’impliquer et s’investir dans n’importe qu’elle cause. Il s’engage alors sur le mode hys­té­ro­pa­ra­noïde, sur un mili­tan­tisme « social » du genre défense de la bio­di­ver­si­té, du pro­lé­ta­riat, du cli­mat, de la psy­cha­na­lyse ou des bébés phoques …L’interruption de la cure peut aus­si inter­ve­nir à par­tir d’autre ratio­na­li­sa­tion. Par­fois même avec l’assentiment de cer­tains psy­cha­na­lystes. A ce moment où la construc­tion débouche sur un savoir mytho­lo­gique le psy­cha­na­ly­sant peut éprou­ver un sen­ti­ment de mai­trise. Il se croit alors à même de vivre avec ses symp­tômes et se répé­ti­tions. De les déjouer pour­rait-on dire. Il a l’illusion, comme dans n’importe qu’elle addic­tion, qu’il peut avoir à leur égard une stra­té­gie de désa­mor­çage qui leur per­mettent de vivre avec comme en bonne intel­li­gence. Cette croyance de mai­trise et d’adoucissement des désa­gré­ments qui sus­citent les symp­tômes révèlent le carac­tère de toxi­co­ma­nie psy­chique que recèlent toutes affec­tions et souf­frances psy­chiques.
    Comme je viens de l’évoquer cette sor­tie de la cure se fait la plu­part du temps avec l’assentiment du psy­cha­na­lyste ce n’est pas une rup­ture mais un « gent­le­man agree­ment » conclu entre le psy­cha­na­ly­sant et le psy­cha­na­lyste. Et, au fond, cette issue qui est la plus pro­bable, n’est pas éton­nante. Nombre de psy­cha­na­lystes dont les cures n’ont pas été conduites à bonne fin (à l’instar de Freud ou de Lacan) ne pense pas que la cure psy­cha­na­ly­tique puisse avoir une fin. Et, dans cette pers­pec­tive, ils ne peuvent mener leur psy­cha­na­ly­sant que là où eux-mêmes, en étaient arri­vés dans leur cure didac­tique. C’est un prin­cipe éta­bli par Freud lui même. C’est donc à bon droit qu’ils acquiescent à ce« gent­le­man agree­ment », en géné­ral pro­po­sé par le psy­cha­na­ly­sant. A ce moment par­ti­cu­lier où eux même ont inter­rom­pu leur cure avec l’assentiment de leur propre psy­cha­na­lyste. Il y a là un pro­ces­sus de répé­ti­tion qui fait trans­mis­sion. Il arrive aus­si que cer­tains psy­cha­na­lystes pro­li­fiques dans l’exégèse des textes psy­cha­na­ly­tiques aient, en quelque sorte, per­du la foi — cela arrive aux meilleurs théo­lo­giens — alors, ils consi­dèrent que leur psy­cha­na­ly­sant a acquis une cer­taine adap­ta­bi­li­té sociale et ils laissent cou­rir… Que pour­raient-ils faire d’autre ? Rien. C’est pour­quoi il faut encore et tou­jours rap­pe­ler que la fin de la cure ne vise pas au pre­mier chef l’adaptation moïque sociale. (cette adap­ta­tion sociale advient de sur­croit) mais se signe par l’avènement d’une fonc­tion sub­jec­tive consis­tante qui atteste d’une Ex-sis­tence radi­ca­le­ment psy­chique. Une fois cette fonc­tion sub­jec­tive recou­vrée, l’addiction et les répé­ti­tions dis­pa­raissent sans retour. L’adaptation moïque à la réa­li­té sociale, défen­sive ou pro­pre­ment déli­rante, n’est pas un cri­tère de fin de cure.
  • Ceci étant posé, la ques­tion se pose de savoir com­ment abou­tir à ce savoir mytho­lo­gique authen­tique de telle sorte de faire pas­ser le psy­cha­na­ly­sant de cette posi­tion de vic­time de des­tins aus­si funestes qu’irrépressibles à une posi­tion dis­tan­ciée-cli­vée, consé­cu­tive à l’émergence d’un sys­tème de signi­fi­ca­tions cau­sales qui fait « sens » comme nous l’avons vu anté­rieu­re­ment. La réponse est simple. Il faut faire pas­ser l’accumulation des des­crip­tions des péri­pé­ties éprou­vées comme dra­ma­tiques (qui font preuves) du coté de l’appréhension intel­lec­tuelle d’un savoir uni­ver­sel par géné­ra­li­sa­tion. Faire appa­raitre que la struc­ture d’où pro­cèdent les souf­frances psy­chiques est intem­po­relle et indif­fé­rentes aux situa­tions externes (quelles soient pas­sées ou pré­sentes). Ce qui néces­site deux manières d’orienter l’interprétation.
    • Pour ceux qui tiennent leurs souf­frances pré­sentes comme la per­sé­vé­ra­tion des effets de tri­bu­la­tions qu’ils ont subis dans l’enfance, il faut dans la conduite de la cure, faire adve­nir le constat qu’il y a dans l’empêchement à vivre actuel d’autres méca­nismes psy­chiques en jeu. A savoir que ces tri­bu­la­tions ont ser­vi de pro­to­types qui ne manquent pas de se répé­ter dans tous les sec­teurs de leur vie actuelle. En d’autres termes qu’il y a à la fois fixa­tion trau­ma­tique à ces pré­ten­dues tri­bu­la­tions, mais aus­si répé­ti­tion de ces schèmes dans leur rap­port actuel au monde. Il y a donc des rémi­nis­cences qui font, de sur­croit, répé­ti­tions.
    • A contra­rio dans le cas où d’une manière exclu­sive le psy­cha­na­ly­sant attri­bue, ses souf­frances aux per­sé­cu­tions actuelles, tou­jours réité­rées, des évé­ne­ments et des per­sonnes, il va fal­loir dans un pre­mier temps faire appa­raitre, grâce à l’interprétation, qu’il est impro­bable que les per­sé­cu­tions, dont il se sent vic­time, sont des acci­dents aléa­toires de la vie dont le psy­cha­na­ly­sant atti­re­rait iné­luc­ta­ble­ment les effets. Dans cette occur­rence, le pre­mier temps de la construc­tion consiste à dépla­cer ce qu’il consi­dère comme un des­tin funeste à lui seul des­ti­né, vers une cau­sa­li­té dont il est lui-même l’auteur. Auteur en ce sens qu’à son insu il pro­voque ou sélec­tionne les évé­ne­ments et les réac­tions de son entou­rage selon un pro­gramme qui les déter­minent. En d’autres termes ce pro­gramme serait bien issu d’un pro­ces­sus psy­chique interne indui­sant ces pro­vo­ca­tions ou ces sélec­tions. A par­tir de quoi il convient de faire émer­ger que ces évé­ne­ments néfastes d’un des­tin funeste sont les résul­tats d’un déter­mi­nisme qui prend sa source dans la nuit des temps. L’enfance comme on dit. La construc­tion dans cette pers­pec­tive consiste à faire appa­raitre que ces tour­ments ne sont pas dus au hasard du téles­co­page d’évènements et de per­sonnes ren­con­trées dans la vie actuelle mais des répé­ti­tions de forme et de conte­nus dont l’origine et le pro­to­type s’avère archaïque. En quelque sorte il s’agit de faire entendre que « qui ne connait pas son pas­sé est condam­né à le revivre ». Comme Goethe le décla­rait en son temps. Il serait illu­soire de pen­ser qu’une fois révé­lées les pre­mières expé­riences (si tant est que l’on puisse remon­ter aux pre­mières expé­riences qui ser­virent de modèles aux répé­ti­tions ulté­rieures) les répé­ti­tions vont comme par enchan­te­ment dis­pa­raitre. De fait il n’en n’est rien et le but de cette construc­tion est uni­que­ment de faire appa­raitre un cor­pus mytho­lo­giques glo­bal consis­tant. Et on sait que tout cor­pus mytho­lo­gique, outre qu’il a pour fonc­tion d’apporter une solu­tion à une énigme inso­luble, ren­voi tou­jours à une ori­gine située dans la nuit des temps et même avant : la vie uté­rine, le trans­gé­né­ra­tion­nel et je ne sais quoi encore. En tous cas avant l’histoire ou bien plu­tôt comme début de l’histoire. En l’occurrence, l’histoire des souf­frances psy­chiques tou­jours scan­da­leuses et d’une cer­taine manière immo­ti­vées. Scan­da­leuses parce que immo­ti­vées et incom­pré­hen­sibles.
  • J’ai bien conscience que ces deux typo­lo­gies de plaintes éla­bo­rées en réponse à la règle fon­da­men­tale ne se ren­contrent jamais dans l’expérience des cures. On trouve ces deux moda­li­tés inex­tri­ca­ble­ment intri­quées chez chaque psy­cha­na­ly­sant. Ce que je me pro­po­sais de faire appa­raitre c’est que cette phase de construc­tion devait abou­tir à une mytho­lo­gie atem­po­relle et indé­pen­dante de la tyran­nie des évè­ne­ments de la vie et des per­sonnes. De fait, ce double mou­ve­ment l’un fai­sant appa­raitre qu’au delà de pré­ten­dus trau­ma­tismes infan­tiles il y a aus­si répé­ti­tion dans la vie actuelle, l’autre, par un mou­ve­ment rétro­cé­dant, fai­sant entendre que la source des per­sé­cu­tions contem­po­raines n’est pas le fait d’un des­tin externe funeste mais répondent aux répé­ti­tions de pro­to­types du pas­sé, doit être pris en compte. Le but est d’aboutir à une mytho­lo­gie, expli­ca­tive des souf­frances et des symp­tômes, à la fois intem­po­relle et indé­pen­dante des condi­tions et évè­ne­ments externes. Les souf­frances psy­chiques n’en dépendent pas. Leur déclen­che­ment pro­cède tou­jours du même schème quelques soient les cir­cons­tances et les per­sonnes. Elles s’imposent sans que rien ne puisse venir contre car­rer. L’objectif est de faire aper­ce­voir qu’elles pro­cèdent d’un pro­ces­sus exclu­si­ve­ment endo­gène. Pro­ces­sus endo­gène qui se résout à un dys­fonc­tion­ne­ment per­ma­nent de l’appareil psy­chique contre lequel ni la volon­té ni le cou­rage déployé par le psy­cha­na­ly­sant ne peuvent rien. Le cou­rage et la volon­té sont des ver­tus moïques. Ce qui implique que l’espoir de Freud que le Moi y puisse quelque chose du genre per­la­bo­ra­tion est nul et non ave­nu. A la per­la­bo­ra­tion on oppo­se­ra la décons­truc­tion qui est le fil conduc­teur de la deuxième phase de la cure. Mais cette phase de construc­tion mytho­lo­gique est une condi­tion néces­saire à l’Acte psy­cha­na­ly­tique pro­pre­ment dit. Quoiqu’elle lui soit anté­rieure. Je ne dirais pas qu’elle est pré­li­mi­naire. Il y a des séances pré­li­mi­naires comme nous l’avons vu dans les sémi­naires anté­rieurs, dont l’objectif est de faire appa­raitre de manière éphé­mère la Détresse du Vivre. Tout aus­si­tôt éva­nouie quoique scan­dée. Si la phase de construc­tion est néces­saire, voir incon­tour­nable, c’est déjà parce qu’elle per­met de réédi­ter d’une manière, si ce n’est expé­ri­men­tale au moins arti­fi­cielle, les moda­li­tés de for­ma­tion et de sta­bi­li­sa­tion d’une mytho­lo­gie comme au temps où ce pro­ces­sus psy­chique par­ti­ci­pait à la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Réha­bi­li­ta­tion de cette apti­tude pri­mor­diale à mytho­lo­gi­ser de telle sorte de pou­voir réévo­quer les mytho­lo­gies refou­lées et de ce fait pré­cons­cientes. Qu’elles retrouvent leur expres­sion expli­cite. Si on vou­lait sau­ver les ver­tus de la « tal­king cure » il fau­drait les limi­ter à cette réac­ti­va­tion. Elles n’ont aucun effet cura­tif. Sim­ple­ment ce qui est refou­lé dans le pré­cons­cient par les effets rhé­to­riques peut-être exhu­mer, et tenir lieu de sou­ve­nir, par le dévoi­le­ment de ces mêmes effets rhé­to­riques.
  • Pour que cette phase soit véri­ta­ble­ment effi­ciente, il est néces­saire de l’inscrire de manière impli­cite sous l’égide de la croyance. Car ce qu’on fait émer­ger c’est bien un sys­tème de croyances dont les mytho­lo­gies authen­tiques sont por­teuses. Je ne dirai jamais assez que pour que le psy­cha­na­lyste puisse sou­te­nir l’Acte ulté­rieur, il faut abso­lu­ment qu’il ait la convic­tion que la consti­tu­tion de ce savoir mytho­lo­gique authen­tique n’est pas spé­ci­fique de la cure psy­cha­na­ly­tique et qu’il ne par­ti­cipe en aucune façon à la restruc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique sauf excep­tion­nel­le­ment. Comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment, il n’est pas cura­tif. Cette convic­tion doit se tra­duire dans sa manière d’intervenir et d’interpréter dans la cure. Toutes les inter­ven­tions, qui per­mettent de conduire la cure dans cette phase, doivent soit expli­ci­te­ment soit impli­ci­te­ment se situer du coté de l’activation de l’aptitude à croire du psy­cha­na­ly­sant. Car un monu­ment mytho­lo­gique a pour fonc­tion d’être un sup­port de croyance. Mais il s’agit ici de l’aptitude à croire du seul psy­cha­na­ly­sant ! Si par on ne sait quel aber­ra­tion le psy­cha­na­lyste se sur­pre­nait à par­ti­ci­per à cette croyance, il n’y aurait plus d’Acte psy­cha­na­ly­tique pos­sible. Il est limi­naire que, ni de près ni de loin, il n’adhère à la convic­tion que cette construc­tion explique quoique ce soit des souf­frances dont le psy­cha­na­lyste est la proie. Il faut être convain­cu (et ce n’est pas facile étant don­né le contexte dans lequel nous sommes plon­gés) que cette construc­tion mytho­lo­gique para­phrase en la défor­mant l’histoire exis­ten­tielle (ou l’invente) de la per­sonne qui les pro­fèrent. Il n’y a pas d’histoires. Aus­si, dans ses for­mu­la­tions et ses inven­tions tout ce qu’il énonce doit être réfé­ré à la croyance. Il faut tou­jours ren­voyer le psy­cha­na­ly­sant à cette moda­li­té qui s’active à ce moment de la cure. Pous­ser le psy­cha­na­ly­sant à faire son petit Freud ou son petit Lacan. Cela peut se tra­duire par des expres­sions inter­ro­ga­tives du genre « Ne croyez vous pas que… » ou encore « croyez vous que … ? ». Ce mode d’expression a pour ver­tu de ren­voyer le psy­cha­na­ly­sant à son éla­bo­ra­tion mytho­lo­gique sin­gu­lière. Et dans le même temps de per­mettre au psy­cha­na­lyste de se dis­so­cier de cette éla­bo­ra­tion. Ain­si, il évite de devoir sup­por­ter la posi­tion de « sup­po­sé savoir » puisqu’aussi bien, il ren­voie cette sup­po­si­tion de savoir (à tra­vers la réfé­rence à ses croyances) au psy­cha­na­ly­sant. C’est à ce titre qu’il ne par­ti­cipe ni n’est com­plice de ce qui se trame dans cette phase. Il n’apporte aucune vali­da­tion (de « sup­po­sé savoir ») aux croyances qui se struc­turent en sys­tème sans qu’il ait besoin de pra­ti­quer « l’esquive » chère à Lacan. De plus ce mode inter­ro­ga­tif intro­duit une dubi­ta­tion. Quoique cette dubi­ta­tion ne soit pas enten­due consciem­ment par le psy­cha­na­ly­sant, cela ne manque pas de s’inscrire, impli­ci­te­ment, dans l’appareil psy­chique, Tri­via­le­ment : « sub­li­mi­na­le­ment ». Et cette ins­crip­tion impli­cite ne manque pas d’installer une dubi­ta­tion qui s’actualisera expli­ci­te­ment dans la deuxième phase décons­truc­tive de la cure.
  • Com­plé­men­tai­re­ment, il est néces­saire de resi­tuer les élé­ments pseu­do exis­ten­tiels ou pseu­do his­to­riques du coté émo­tion­nels des « éprou­vés ». On consi­dère en effet que ce qui est rela­té par le psy­cha­na­ly­sant trans­crit des états émo­tion­nels res­tés blo­qués du coté de « l’affect » pour le dire à la manière freu­dienne. Bien évi­de­ment il ne s’agit pas d’affect au sens quan­ti­ta­tif du terme freu­dien mais de trace émo­tion­nelle res­tée comme en impasse dans la mémoire décla­ra­tive (traces émo­tion­nelles atta­chées à des évé­ne­ments vécus). En par­tant de l’éprouvé, il s’agit de faire pas­ser le des­crip­tif émo­tion­nel du coté du « res­sen­ti » séman­ti­sé qui s’objective dans un récit ima­gi­naire. Trans­for­mer l’émotionnel en mythème de telle sorte qu’il se désaf­fec­tive ou qu’à tout le moins le psy­cha­na­ly­sant se rende spec­ta­teur de ses émois comme s’ils étaient ceux d’un autre. Comme déta­ché ou pour le dire autre­ment : cli­vé. Cli­vage qui per­met au psy­cha­na­ly­sant de « se mettre à la fenêtre pour se regar­der pas­ser dans la rue » aurait dit Auguste Comte. Sans que pour autant ni la souf­france, ni la répé­ti­tion ne cessent. De fait cette phase se ter­mine quand s’opère un cli­vage ou appa­rait deux modes de struc­tu­ra­tion et de fonc­tion­ne­ment conflic­tuels de l’appareil psy­chique. Ces deux modes s’opposent sans pou­voir se conci­lier. Cela per­met l’aperception d’un dépla­ce­ment de la pro­blé­ma­tique conflic­tuel avec l’extérieur et l’environnement vers le com­bat de titan qui oppose irré­con­ci­lia­ble­ment ces deux modes de struc­tu­ra­tion et de fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique.
  • En prin­cipe au moment où ce cli­vage s’actualise le psy­cha­na­ly­sant se rend compte que l’élaboration de cette construc­tion n’apporte aucun sou­la­ge­ment. Et que les répé­ti­tions, loin de s’effacer, per­durent. De fait le cli­vage auquel on a abou­ti rend encore plus dou­lou­reux et sen­sible cette qua­si obli­ga­tion à la répé­ti­tion des symp­tômes. On ne peut pas dire pour autant qu’ils s’accroissent en inten­si­té. Ce peut être le cas mais pas for­cé­ment. S’ils appa­raissent à ce moment si insup­por­tables c’est parce que la néces­si­té scan­da­leuse de leur répé­ti­tion à l’identique s’impose clai­re­ment à celui qui en souffre. Elles s’avèrent incon­tour­nables. D’autant plus scan­da­leu­se­ment que le tra­vail de construc­tion, dont on attend le sou­la­ge­ment quoiqu’ayant abou­ti à un sys­tème expli­ca­tif qui fait savoir et donne sens, n’a aucun impact ni sur la répé­ti­tion, ni sur la souf­france. Comme on le pro­cla­mait à l’Ecole freu­dienne : « Tu peux savoir » (SILICET). Il est à craindre que cette auto­ri­sa­tion soit funeste à l’efficacité de la psy­cha­na­lyse laca­nienne. Du coté de la cure, en tout cas, il est patent qu’un savoir mytho­lo­gique n’a jamais gué­ri per­sonne. Il ne fait qu’entretenir en sa confi­gu­ra­tion sys­té­mique une croyance. Car ce que ce savoir entre­tient et, tout à la fois, jus­ti­fie c’est une addic­tion psy­chique. Addic­tion psy­chique en appa­rence irré­duc­tible dont la fina­li­té est à la fois d’occulter la cause pre­mière qui la déter­mine et de per­mettre de sur­mon­ter arti­fi­ciel­le­ment le désastre qui la cause. A savoir la détresse du vivre qui inter­dit l’Ex-sistence psy­chique. Détresse du Vivre qui englou­tit le Sujet dés l’instant de son émer­gence. On ne com­prend rien à l’addiction si on n’a pas à l’esprit que son inten­tion est à pro­pre­ment par­ler « vitale ». Vitale psy­chi­que­ment. Et cette addic­tion à ces symp­tômes psy­chiques ne dérogent pas à la règle. Ils se pré­sentent comme le seul moyen d’éloigner la mort psy­chique annon­cée par la Détresse du Vivre – L’anéantissement du Sujet — On com­prend mieux dans cette pers­pec­tive que cette para­doxale recru­des­cence symp­to­ma­tique ne res­sort pas de la résis­tance moïque à la cure. Elle atteste de la menace qui guette le Sujet si, par mal­heur, cette addic­tion s’éclipsait. Il ne s’agit abso­lu­ment pas d’une résis­tance à la gué­ri­son. C’est la mise à jour fla­grante que la souf­france quoique éprou­vée sur le mode conscient moïque a pour ori­gine une défaillance cru­ciale du Sujet. De la fonc­tion sub­jec­tive Incons­ciente. C’est pour­quoi il est tout à fait inopé­rant de pen­ser que la psy­cha­na­lyse a pour effet le ren­for­ce­ment du Moi. Même si cela était pos­sible, la défaillance sub­jec­tive n’en serait pas moins béante et pro­blé­ma­tique. Exis­ten­tiel­le­ment pro­blé­ma­tique. Car la défaillance sub­jec­tive empêche l’intentionnalité Ex-sis­ten­tielle Incons­ciente de s’avérer. Et, par voie de consé­quence, l’émergence de la consis­tance moïque. La construc­tion dans la cure a pour fina­li­té de per­mettre de faire appa­raitre, au terme de la seconde phase, cette défaillance sub­jec­tive que l’addiction, aux mytho­lo­gies tout aus­si bien que des symp­tômes, maî­tresse de la répé­ti­tion, occulte. Car l’Acte psy­cha­na­ly­tique ne se vec­to­rise que par rap­port à cette défaillance sub­jec­tive. Rien d’autre ne la motive. Il s’initialise dés la phase ulté­rieure de décons­truc­tion puisque cette der­nière a pour fina­li­té de faire réap­pa­raitre, à tra­vers la Détresse du Vivre, cette défaillance sub­jec­tive.
  • Vous me direz qu’il arrive, en appa­rence aléa­toi­re­ment, que s’opère à l’issue de cette pre­mière phase un effet de gué­ri­son et que la cure se ter­mine véri­ta­ble­ment. Ces gué­ri­sons « pré­ma­tu­rées » semblent dis­cré­di­ter l’argumentation que je viens de tenir devant vous. De fait cette issue qua­si mira­cu­leuse n’est pas le fait du hasard. Elle découle d’un phé­no­mène connu des anthro­po­logues. Pour faire bref, il y a eu il y a des années, une dis­cus­sion épique et à cer­tains égards éthique, entre eth­no­logues. Cer­tains affir­maient que le fait même de recueillir par la méthode d’observation par­ti­ci­pante les us, cou­tumes et les mytho­lo­gies d’une socié­té par­ti­cu­lière, entrai­nait de fac­to un eth­no­cide cultu­rel. Les tenants de cette hypo­thèse arguaient du fait qu’expliciter et élu­ci­der les phé­no­mènes cultu­rels débou­chaient iné­luc­ta­ble­ment à la désa­cra­li­sa­tion – perte de sens – de ce qui motivent les us et les cou­tumes et les pra­tiques cultu­relles. En effet, on consi­dère que ce dévoi­le­ment non seule­ment opé­rait un pas­sage de l’ésotérisme à l’exotérisme mais, se fai­sant, bana­li­sait et ren­dait insi­gni­fiant le sys­tème cultu­rel qui l’avait subi. De fait le sys­tème d’interdits et d’obligations sym­bo­liques per­dait de son effi­ca­ci­té. Ce ne sont plus que des us et des cou­tumes banales que l’on peut trans­for­mer sans pour autant encou­rir les foudres que la trans­gres­sion d’un tabou ne man­que­rait de pro­vo­quer. Il n’y a plus ni obli­ga­tions ni inter­dits vec­to­ri­sés par ce sys­tème de croyance doré­na­vant déli­té. C’est-à-dire que l’appartenance n’est plus assu­rée et entraine la dis­per­sion de la cohé­sion sociale. De la même manière on peut pen­ser que la révé­la­tion des mytho­lo­gies, au fur et à mesure que s’effectue leur remé­mo­ra­tion, entraine leur désa­cra­li­sa­tion. Désa­cra­li­sa­tion qui désa­morce les addic­tions qu’elles infé­raient. On pour­rait dire alors qu’en même temps où s’opère cette construc­tion d’un savoir mytho­lo­gique, il se décons­truit et se désa­cra­lise. Tout se pas­se­rait alors comme si au cours de la construc­tion, ou bien plu­tôt à l’apogée de cette construc­tion, le psy­cha­na­ly­sant était confron­té de manière dis­crète à la Détresse du Vivre. Epi­sode comme pas­sé inaper­çu et dépas­sé comme natu­rel­le­ment. A l’instar de ce qui sur­vient au moment de la sub­jec­ti­vi­sa­tion quand elle s’avère natu­relle et ne débouche pas sur une fixa­tion à la Détresse du Vivre. C’est pour­quoi s’enclenche, tout aus­si silen­cieu­se­ment, la trans­for­ma­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique sous le régime de l’auto orga­ni­sa­tion. On y revien­dra.

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly