L’Acte psychanalytique – séminaire n°6 (17 Décembre 2016 )

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L’Acte psychanalytique – séminaire n°6 (17 Décembre 2016 )

L’Acte psychanalytique

Séminaire de Marc Lebailly

17 Décembre 2016

Du rêve suite et fin 

  • Je vais reprendre là où j’en étais resté dans l’approche critique de la fonction du rêve et de la pratique de son analyse dans le cadre de la cure et plus précisément dans cette phase inaugurale de construction. Si on exclut les fondements théoriques (pseudo-théoriques) que Freud tente de donner à cette production onirique, on peut considérer que cette composante technique d’interprétation du rêve dans la cure est toujours valide. En effet, même dans le cadre d’une psychanalyse structurale, la méthode qu’il propose reste efficiente. Mais à d’autres fins que celles que Freud lui assignait. Si on voulait schématiser et simplifier on pourrait dire que le protocole d’analyse du rêve qui débouche sur l’interprétation, se décompose en quatre temps :
    • Faire raconter le rêve quelque soit le contenu (visuel, auditif ou idéique) pour faire émerger un contenu explicite verbal.
    • Le cas échéant le faire redire au prétexte que ce premier énoncé n’était pas suffisamment clair, de telle sorte d’aboutir à une reformulation qui ne manque pas de diverger de la première version. Ces divergences sont, du point de vue de Freud, révélatrices de quelque chose.
    • Faire associer sur chaque élément constitutif en particulier sur ceux qui apparaissent comme les plus insignifiants de telle sorte de révéler les pensées latentes qui sous tendent le contenu explicite. Accéder donc à ce qui acte déplace et condense par la censure.
    • Interpréter ces pensées latentes en vue de faire apparaitre le prétendu désir infantile refoulé censé être la cause unique du travail du rêve. Découvrir en quoi le rêve réalise un désir infantile (refoulé).

Bien sûr quoique le protocole d’analyse du rêve soit identique dans la psychanalyse structurale, la perspective théorique de la fonction du rêve est tout autre. Elle ne consiste pas dans la réalisation d’un désir infantile refoulé sous forme codée. Si le rêve pouvait avoir une fonction primordiale dans l’économie psychique on pourrait lui assigner comme unique raison d’être d’attester, dans le sommeil, de la persistance d’une subjectivité Inconsciente. On déplace donc la problématique du rêve du Moi au Sujet. Autrement dit, malgré le sommeil qui signe l’éclipse du conscient, il y a du Sujet toujours présent maintenant. Imperturbable. Même s’il se manifeste à partir d’éléments incohérents équivalents à des pseudos signifiants. Le Sujet Inconscient n’est porteur d’aucune signification. C’est dans cette acception que l’on peut entendre l’aphorisme lacanien « là où je pense je ne suis pas ; là où je suis je ne pense pas ». Encore qu’on pourrait discuter et se demander s’il ne faudrait pas dire « là où le Moi réfléchit, Je ne suis pas ; là où Je suis, le Moi ne réfléchit pas ». mais ce serait moins percutant quoique plus juste. Dans cette perspective il n’y aurait de véritable « penser » qu’Inconscient qui confinerait à soutenir l’Ex-sistence psychique – L’Intentionnalité Ex-sistentielle – au travers d’un défilé de pseudos signifiants. Autrement dit le Sujet Inconscient « ça pense » mais ça ne réfléchit pas. Dissocier donc la fonction du penser de celle de réfléchir. Où le penser se résoudrait au traitement computationnel subjectif d’informations et où réfléchir consisterait dans la production de significations moïque imaginaires. Manière de reprendre au profit de la psychanalyse ce que Noam Chomsky pose dans son opuscule « Quelle sorte de créateurs sommes nous ? »quand il affirme que que la langue permet l’expression de la penser qui lui serait antécédente. En d’autres termes penser ne nécessite ni signifiés ni syntaxe. Dans cette perspective les langues ne sont que des moyens d’expression des opérations computationnelles antérieures ou simultanées (le « penser ») que le langage autorise. Ce que le poète Jean Cocteau énonçait de manière aussi métaphorique qu’élégante « Les miroirs feraient mieux de penser avant de réfléchir. Encore faut-il qu’il y ait antécédemment la mise en place de cette instance subjective que nous nommons Sujet Inconscient.

  • Je disais précédemment que les productions oniriques, quand il en persiste des bribes à l’état de veille, même partiellement, ne manquaient pas de solliciter l’aptitude irrésistible de l’appareil psychique, à transformer ces éléments perçus en système de significations qui fassent « sens ». Sens pour autant que cette production de significations soit vectorisée par un contexte culturel qui lui confère son sens. Hors culturel contexte social nul sens ! A minima mettre de l’ordre là où n’apparait que désordre mais aussi transcrire de la signification là où il n’y a que des éprouvés émotionnels. Tout aussi bien ces éléments oniriques incohérents – pas toujours incohérents puisque certains se constituent comme de véritables récits, porteurs de significations et pas seulement chez les enfants ne manquent pas de se proposer comme autant d’attracteurs de la fonction interprétative propre à l’appareil psychique. Comme quoi la compulsion interprétative que l’on retrouve de manière caricaturale aussi bien dans l’hystérie que dans la paranoïa mais aussi sur une autre forme dans la névrose obsessionnelle, n’est pas qu’un symptôme pathologique mais une aptitude propre au fonctionnement de l’appareil psychique. En tout cas dans sa dimension moïque. On peut donc considérer que dans les névroses et les psychoses, elle est détournée de sa finalité adaptative (encore que). Cette hypothèse, qui consiste à considérer les éléments incohérents des rêves comme des attracteurs de la fonction interprétative psychique, s’inscrit dans la nécessité de prendre en compte la réfutation que l’approche scientifique neurobiologique inflige à l’oniromancie freudienne. Réfutation déjà ancienne dont Michel Jouvet a été dés les années 1960 l’initiateur. Sans vouloir y revenir en détail on peut tout de même rappeler ce qu’il écrivait en 1992 dans son livre « Le sommeil et le rêve » : « Le rêve rend opérationnel les conditionnements innés de nos systèmes neuronaux. C’est le gardien de l’équilibre psychique et des comportements spontanés ». Pierre Magnin écrit lui dans son « Que sais-je » de 1990 « Les rêves sont une nécessité biologique et forment une fonction d’intégration et de récupération aussi importante que nos grandes fonctions physiologiques ». En fin d’analyse pour la neurobiologie le rêve est une fonction physiologique adaptative à part entière. Et il ne s’agit pas d’un phénomène psychique lié à des pulsions refoulées. D’ailleurs, chez Freud ce n’est pas la pulsion qui est refoulée mais les représentations qui auraient donc sombrées dans l’oubli. Mémorisées mais oubliées. D’autant que la conception actuelle de la mémoire réfute qu’elle pourrait être une fonction de stockage d’éléments indestructibles mais bien plutôt un mécanisme de reconfiguration et transformation perpétuelles. Dans cette perspective le rêve aurait plutôt à voir avec les nécessités adaptatives d’intégration et de reprogrammation des circuits neuronaux à l’instar de ce qui se passe initialement dans la structuration de l’appareil neurocérébral où s’opère, selon Changeux, une épigénèse par stabilisation sélective des connections neuronales. On sait qu’elle consiste dans l’abandon de certaines connections synaptiques au profit des seules utiles et agrémentées d’une apoptose de neurones surnuméraires. Toute chose égale par ailleurs on pourrait penser que le rêve continuerait à perpétuer cette épigénèse primordiale. Aujourd’hui les neurobiologistes spécialistes du sommeil et du rêve semblent épouser cette hypothèse. Dans un recueil qui reprend les conférences données sur ce thème dans le cadre du Collège de la Cité des Sciences et de l’industrie, on peut lire dans une communication de Joëlle Adrien : « L’observation de l’importance du temps que le nourrisson passe en sommeil paradoxal a suggéré la proposition selon laquelle cet état faciliterait le développement du cerveau en lui fournissant les stimulations nécessaires à sa maturation par l’intense activité cérébrale qu’il génère. Par la suite et tout au long de la vie, le sommeil paradoxal serait le moment privilégié d’une réorganisation synaptique tributaire de l’expérience diurne qui a précédé la phase de sommeil. Il constituerait une interface entre l’impact de l’expérience (au cours de l’éveil) et le programme génétique qui détermine le fonctionnement des réseaux neuronaux : il consoliderait ainsi « l’individuation » c’est-à-dire la personnalité biologique et physiologique ». Selon cette théorie le sommeil paradoxal protégerait le cerveau d’une trop grande influence de l’environnement : « Une telle fonction de protection est essentielle… Enfin, ce stade de sommeil paradoxal favoriserait principalement la mémorisation…. C’est en effet dans le sommeil paradoxal que s’exerce la mémoire procédurale. Or la mémoire procédurale détermine les actes de la vie quotidienne ; elle s’oppose à la mémoire déclarative qui stocke et récupère les données qu’un individu peut faire émerger consciemment et exprimer dans la langue ». De fait, la majorité des rêves, à l’exception de ceux qu’on rencontre dans les stress post traumatiques (qui semblent apparaitre dans les phases de sommeil lent) se produisent dans ces séquences de sommeil paradoxal. Loin de moi le projet de valider les concepts psychanalytiques que je tente de promouvoir à partir de données biologiques. Ce que précédemment je dénonçais chez Freud voulant légitimer ses prétendus concepts de pulsion de vie et de pulsion de mort à partir du destin des cellules germinales et somatiques. Reste tout de même qu’il est prudent, quand on tente de modéliser une nouvelle métapsychologie et une nouvelle clinique de s’assurer que les concepts dont on use ne sont pas frontalement en contradiction avec ces données scientifiques. C’est pourquoi cela conduit à admettre que le rêve n’a pas grand chose à voir avec le passé infantile oublié mais bien plutôt avec la reprogrammation permanente d’éléments nécessaires à assurer la présence au monde. Et pas seulement biologique et physiologique mais aussi psychique. Ce n’est pas pour autant qu’il atteste, comme j’en faisais toute à l’heure l’hypothèse, de la persévération du Sujet. C’est un pas que je ne franchirai pas. Cela n’aurait pas plus de réalité épistémologique que de référer l’aporie pulsionnelle au double fonctionnement cellulaire. Tout au plus, peut on avancer l’hypothèse que la fonction psychique du rêve d’attester du Sujet, n’est pas disqualifiée par les théories neuro biologiques. Aussi, si on cesse, de sacrifier aux dogmes freudiens, il faut s’en tenir, par précaution scientifique, à cette conclusion que le rêve a une fonction physiologique permanente de reprogrammation des circuits neuronaux sans lui attribuer, sauf à la marge, une fonction psychique prévalente. Exit donc le rêve comme voie royale à la connaissance de l’Inconscient. Aussi, si on souhaite lui attribuer une fonction éminente dans la cure, ce qui est indéniable, il faut liquider cette croyance. Et affirmer que s’il est « voie royale » (mais pas la seule) c’est de la connaissance du Pré conscient. Se résoudre à lui attribuer une fonction dans la reconstruction des mythologies occultées. En rester à cette hypothèse que les restes diurnes des productions oniriques servent essentiellement à activer dans la cure l’aptitude de l’appareil psychique dans la quête de significations. Quête de signification que la technique freudienne d’analyse des rêves déclenche. Il faut bien dire que, dans cette phase, psychanalysant et psychanalyste s’en donne à cœur joie du coté de l’exhumation de significations et de la mythologisation, dans une sorte de jubilation partagée de découvreurs d’énigmes. Position œdipienne s’il en fut comme je l’indiquais antérieurement. Jubilation provoquée par la mise à jour de significations qui, comme fait du hasard, prennent « sens » puisque elles se conforment aux mythologies en cours dans notre culture. Là où on ne percevait qu’incohérence se substitue le miracle du sens. A partir de quoi on pourrait se demander si ce qui peut apparaitre comme une connivence entre psychanalyste et psychanalysant ne contrevenait non seulement au principe de neutralité mais aussi au dispositif de lien social (débarrassé de tout effet de relation imaginaire). Car là, pour le coup, dans cette quête de significations l’imaginaire s’impose. Et on peut penser que, ce faisant, le psychanalyste apparait non seulement la dupe mais aussi le complice et le promoteur d’un savoir mythologique (erroné) quant à la cause des souffrances psychiques que le psychanalysant subit. De fait, il n’en n’est rien. Outre le fait que le lien social, s’il exclut toute empathie et toute sympathie, ne nécessite ni froideur extérieure ni impassibilité, dans son effectuation. Il actualise uniquement la prévalence du divertissement sur la croyance. En cela quoique le psychanalyste participe réellement à cette production de construction mythologique, parce qu’elle constitue une phase incontournable du déroulement de la cure, à aucun moment il n’adhère à son contenu. C’est pourquoi dans cette phase sa position s’apparente à celle de l’ethnographe de terrain quand il recueille sans en préjuger, les éléments mythologiques d’où procèdent les us et coutumes auprès « d’informateurs indigènes »comme on disait au temps de la promotion de cette technique particulière. A cette époque Malinowski la qualifiait « d’observation participante ».

 

  • De fait, il s’agit de s’immerger dans la vie sociale du collectif dont on veut faire l’observation. A partir de quoi l’ethnologue reconstitue, sous la forme monographique, l’ensemble du système social propre à une culture particulière. Chez les psychanalystes, depuis Freud, on appelle cela études de cas. Si on voulait pousser la comparaison, on pourrait dire que dans cette phase de construction, à partir de l’analyse des rêves, il s’agit pour le psychanalyste de s’initier aux singularités du fonctionnement psychique de son psychanalysant : sans a priori théorique autre que le présupposé qu’il s’agit de permettre l’émergence de mythèmes à lui singuliers et jusqu’alors ignorés. Et parfois de fragments constitués de mythologies. En particulier repérer les répétitions rhétoriques dont le psychanalysant use pour occulter et rendre préconscient les dites mythologies originelles. En quelque sorte le style de sa langue vernaculaire. Car vous me direz que dans l’expérience de la cure, il se trouve justement que les thèmes qui semblent imprégner les rêves quand on procède à leur analyse ne diffèrent en rien de ceux qui apparaissent dans les cures freudo lacaniennes. Les thématiques récurrentes tournent toujours autour des problématiques amoureuses dites œdipiennes, des haines fraternelles, des angoisses de castration … etc. De fait si l’interprétation a pour but de permettre la construction d’une mythologie en rapport avec les réminiscences qui constituent le système symptomatique et si dans ce premier temps de la cure, il s’agit de trouver et de prouver que les souffrances psychiques ont toujours une origine et des expériences exogènes négatives, alors il n’est pas anormal et même probable qu’on ait recours, en guise de trame, au thésaurus de mythes qui irriguent une culture à un moment donné de son histoire. Ainsi l’interprétation ne débouche pas sur la découverte d’une problématique inouïe mais sur le dévoilement et la construction d’une mythologie dont les thématiques sont banales et déjà connues. En effet, elles n’en finissent pas d’irriguer le collectif puisqu’aussi bien elles en assurent la cohésion. Il est tout à fait certain que l’analyse des rêves dans des cultures d’Afrique de l’Ouest (chez les peuples Akans par exemples) ou d’Afrique Centrale (chez les peuples Bantous) débouchera sur des variantes de mythologies dont les thèmes récurrents attestent de la singularité de ces cultures. Il ne sera pas question de relations œdipiennes, ni d’interdiction de l’inceste, ni de castration mais de courroux d’époux ou d’épouses de l’au delà ou de la colère des ancêtres. Dans les maladies psychiques il ne faut pas perdre de vue que toutes les mythologies ont pour objectif, et sont mises à contribution, pour expliquer l’énigme de leur origine et les modalités de leur destin : elles les mettent en scène. Il n’est donc pas étonnant que cette aptitude à mythologiser utilise les archétypes en cours dans notre société et dont Freud d’ailleurs en a réhabilité et promotionné des variantes modernes dégradées et simplifiées qui n’ont pas manquées de contaminer le corps social de nos sociétés (Jung lui s’était lancé dans la construction d’une mythologie tout à fait originale sans doute puisée aux sources de son luthéranisme).  Et même si elles semblent ignorées de nos psychanalysants, elles n’en servent pas moins de constituants aux mythologies singulières que cette phase de construction exhume grâce, pour partie, à l’analyse des rêves. Il serait naïf de penser que l’interprétation aurait pour objectif de redécouvrir ou de découvrir d’autres matériaux que ces archétypes freudiens. Si l’on pense cela il ne pourrait y avoir que de la déception. Il s’agit de faire apparaitre les modalités singulières dont chaque psychanalyste use pour fomenter une formulation à lui exclusive dans l’agencement de mythèmes qui lui sont propres tant dans leur sélection que dans leur expression. De fait, de la même manière que l’ethnographe doit apprendre la langue et les us et coutumes des populations observées pour pénétrer ce que Malinowski appelle la mentalité collective des autochtones, il s’agit pour le psychanalyste de repérer les formes et les manières rhétoriques que le psychanalysant utilise pour constituer son propre référentiel mythologique. Comme je l’évoquais, son style propre. C’est-à-dire la manière dont le Moi use pour identifier un imaginaire relationnel qu’il puisse identifier et comprendre. Comme quoi le style n’est pas l’homme mais donne consistance au Moi à partir d’un savoir imaginaire qui l’identifie. On pourrait dire son corpus vernaculaire de systèmes de significations imaginaires. Langue vernaculaire dont le style atteste de sa singularité qui fait pendant et justification à son système symptomatique sans pour autant ni en receler les causes véritables, (de fait il s’agit d’une paraphrase), ni d’entrainer un effet curatif. Il s’agit d’œuvrer à ce que le psychanalysant produise sa propre version « authentique » de ses archétypes mythologiques. Et ce faisant accréditer sa croyance en leur donnant une valeur indéniable à laquelle il ne peut échapper et qui, paradoxalement, renforce le système symptomatique dans ses aspects répétitifs. Elle l’érige implicitement en obligations dont on ne peut déroger. C’est pourquoi certains rêves apparaissent, à certains moments de cette construction, comme des « moments de conclure » où se présentent des formulations définitives qui font apparaitre certains mythèmes restés jusqu’alors préconscients. Ils s’avèrent alors comme un savoir révélé qui ne constitue en rien une prise de conscience – d’une certaine manière reste à l’orée du préconscient – mais contribue à lui donner un pouvoir et une valeur « ésotérique » indéniables. Comme si à ce moment le psychanalysant participait à un secret partagé par très peu. De fait, lui et son psychanalyste. Ce qui ne manque pas de déclencher une croyance. D’autant que ce savoir ésotérique auquel il participe lui a été révélé grâce aux rêves et à leur interprétation. Il y a du démiurgique la dedans ! D’autant que cette croyance, parce qu’elle n’est pas démentie mais comme acquiescée par le fait que le psychanalyste ait contribué à son émergence, se trouve confortée dans sa consistance. Cette construction, si elle n’était pas comme confirmée dans ce rapport de lien social n’aurait aucune valeur et aucun pouvoir. Hors ce lien social, l’analyse des rêves, même opérée dans les règles, n’aboutirait pas à ce résultat. Il s’agirait d’un aimable jeu de société sans effet psychique notable. C’est donc le dispositif de la cure qui fait que la croyance s’inscrit et se légitime. Sans lui la prétendue voie royale pour la découverte du préconscient ne déboucherait sur rien. Nul savoir ésotérique ne s’inscrirait qui déclencherait et conforterait une croyance sacrée.

Du destin de la règle fondamentale dans la phase de construction

  • Bien évidement, la phase de construction ne se borne jamais à la seule analyse des rêves. Loin s’en faut. Comme je l’ai noté précédemment, il y a des cures qui se déroulent quasiment sans matériel onirique. C’est dire qu’alors la construction mythologique passe par d’autres moyens. De fait, ce qui structure la séance, dans sa spécificité, outre le dispositif divan/fauteuil qui met en situation de lien social, c’est à n’en point douter la règle fondamentale (mais pas encore son corollaire – le principe d’abstinence – qui intervient plus tard). Règle fondamentale qui édicte et oblige le psychanalysant à dire ce qui vient ; « ce qui lui tombe de l’esprit ». Dans l’intention de Freud, il s’agissait sans doute, comme ce qui se passe dans le rêve, de permettre d’abaisser les rigueurs de la censure de telle sorte d’accéder au Préconscient susceptible de déboucher sur une interprétation censée dévoiler l’Inconscient. Dans le même esprit, on en appelle aux lapsus et aux actes manqués. L’association libre avait donc pour objectif de déjouer ou d’adoucir la censure pour permettre le retour du refoulé. Cette croyance tient du vœu pieux. L’expérience de la cure démontre, jours après jours, que cette injonction n’est jamais suivie par aucun psychanalysant. Dans le temps certains on tenter d’en sauver le principe en alléguant que son seul intérêt était de permettre aux résistances de se manifester. Ce qui tombe bien étant donné que pour cette faction de psychanalystes l’efficacité de la cure réside justement dans l’analyse des résistances du Moi. Mais, comme je vous l’ai dit précédemment, on peut légitimement se demander pourquoi le Moi résisterait à la levée du refoulement. C’est pourtant ce que les tenants de la dure bataille du transfert avancent. De fait, c’est tout à fait illusoire. Jamais cette injonction à cet exercice ne permettra d’abaisser ce que Freud nomme « la censure » (en appeler à ce mécanisme de censure n’est sans doute pas pertinent). Ce qui est produit dans la cure ce sont tout uniment des formations imaginaires du Moi. Certes, certains événements incongrus peuvent intervenir et perturber le bel agencement des formations moïques, lapsus ou actes manqués. Mais il n’est pas prouvé qu’ils soient des surgissements de bribes mythologiques. Ces éléments incongrus doivent, en tout état de cause être alors traités comme ceux du rêves et analysés selon les mêmes méthodes. Penser qu’il peut en être autrement au prétexte que cette injonction (Règle d’or dit on) d’associer librement, sans réticence et sans honte, permettrait d’accéder à ce qui tombe de l’esprit sans traitement imaginaire moïque tient tout simplement d’une vue de l’esprit. Impossible donc. Il ne faut pas perdre de vue que c’est bien une « personne » moïque qui entre en psychanalyse bien que le ressort de cette adresse soit immanquablement d’origine subjective.

 

  • Pour les besoins de l’exposé on va considérer qu’il y aurait deux manières opposées de répondre à cette injonction impossible à satisfaire. Impossible à satisfaire mais qu’il est tout à fait nécessaire d’énoncer. Tout en sachant qu’elle aura des effets de systématisation qu’il conviendra de favoriser. Bien sûr cette schématisation est fausse. Mais elle fixe deux extrêmes à partir desquels on pourra trouver toutes les variantes possibles.
    • L’interprétation de la règle fondamentale peut-être entendue (interprétée) comme une incitation à exposer de manière compulsive le récit des avanies que le psychanalysant aurait subi dans son enfance. Récit toujours enrichi et dont il ne peut se déprendre et qui l’obsèdent. Pour lui la cause est entendue, les souffrances actuelles sont dues à la persistance des souffrances passées qui justement n’ont jamais passé. Il souffre du passé au présent.
      Ce passé/présent l’empêche de vivre sans qu’il puisse saisir à ce stade, qu’il s’agit en fait d’une impossibilité réelle d’ex-sister. Cette impossibilité d’accès à l’Ex-sistence apparaitra quand le psychanalysant prendra acte qu’il ne vit pas mais qu’il survit.
    • A l’autre extrême, on trouve des psychanalysants qui n’en finissent pas de relater de manière tout aussi compulsives les malchances qu’émaillent continuellement leur vie actuelle et dont ils ne cessent d’en faire, séances après séances, la gazette. Récits des échecs, épreuves, malchances, coups du sort, catastrophes, calamités qui envahissent leur quotidien comme une fatalité incoercible. Les plaies d’Egypte à usage individuel pourrait-on dire. Comme si le ciel, le monde et les gens se liguaient pour réactiver l’angoisse et la dépression dans leur modus vivendi. Là aussi ces récits quasi épiques se présentent comme une plainte qu’ils n’en finissent pas d’adresser au psychanalyste. Plainte dont ils attendent un soulagement. Encore qu’il ne soit pas avéré que de ces plaintes ils attendent vraiment un soulagement. Elles leur sont bien trop précieuses. Utiles en tous cas. Que le psychanalyste en soit témoin est, la plupart du temps, l’objectif recherché.

 

Dans les deux cas les persécutions, causes des souffrances qu’ils exposent, sont d’origine externe, les unes au passé, les autres au présent. Destin implacable en tout cas qui leur donne l’occasion d’exprimer une plainte incessante. Plainte adressée au psychanalyste dont on attend, pour le moins, si ce n’est une empathie mais en tout cas une compréhension. Il y a donc d’emblée une attente. Attente que les psychanalystes d’obédience lacanienne identifient non pas comme demande d’attention ou de reconnaissance mais en fin de compte demande d’amour. Demande dont on sait que pour Lacan elle se différencie du besoin et qu’elle confine à la dépendance. Dépendance où se joue l’intrication du besoin et de la demande. Mais est-il pertinent de ramener toute demande à une demande d’amour. Je n’en suis pas persuadé. Pour qu’il y ait demande d’amour il faut que l’imaginaire s’active. Et ce qui s’actualise dans la demande me parait relever d’un évènement bien antérieur à l’avènement de l’imaginaire.
Bien sûr au début de cette phase de construction le psychanalysant peut adopter d’autres attitudes. Certains, sans doute pour montrer combien cette règle est absurde, pratique une manière de coq à l’âne systématique. D’autres restent silencieux soit pour cause d’inhibition, soit là encore pour manifester l’impossibilité d’y souscrire.
Pour le dire autrement, le travail du rêve n’est pas reproductible à l’état de veille. Dans le travail du rêve grâce à la libre association le Moi s’absente. Sauf pour les rêves qui s’apparentent à un moment de conclure mythologique. Dans la séance le Moi ne peut s’absenter. Il est vrai qu’à une époque certains se sont essayés à proposer une technique de rêve éveillé. Sans grand succès. D’autres parlent de rêves lucides sans grand intérêt non plus pour la conduite de la cure. En tout état de cause ces deux attitudes de défense ne durent pas et on se retrouve alors dans les deux cas extrêmes précédemment évoqués ou leurs variantes. Pour le redire encore :

    • Soit se laisser aller à cette irrépressible propension à réévoquer les malheurs et avancées qui ont constitué les prétendues conditions de leur histoire infantile. A savoir la succession d’évènements tragiques : séparation douloureuse, voir abandon, non reconnaissance, maltraitances de tous ordres psychologiques ou physiques voir sexuelles et bien d’autres noires expériences encore. Malheurs qui sont censés être l’origine des souffrances psychiques tant l’obnubilation qui en découle mettent ceux qui les évoquent dans l’incapacité de vivre depuis lors
    • Quant au contenu d’énoncés de ceux qui accusent le présent de tous leur maux, il semble en appeler au destin qui leur serait toujours funeste. Comme si les gens et le monde étaient acharnés à causer leur malheur dans tous les secteurs de leur vie actuelle : amoureuse (surtout), professionnelle, amicale, familiale. Tous ces échecs, malchances, catastrophes et calamités, les empêchent d’accéder au répit espéré. Eux n’en appellent pas aux fantômes persécutant du passé, mais à la méchanceté et au chaos du monde actuel.

En tout état de cause, et quelque soit la modalité choisie ce qui ressort c’est l’absolue croyance d’être marqué par le signe du malheur. Conviction qui nécessite pour s’avérer d’une autoconservation active par la réitération à l’autre adressée. D’où la revendication dans la plainte. Comme je l’évoquais toute à l’heure il n’est pas sûr qu’il y ait paradoxalement, à cet instant, véritable demande de changement. On verra pourquoi ultérieurement. Et ce n’est pas de l’ordre de la « résistance » à la guérison.

 

  • Bien sûr ce que j’expose là est caricatural. Ce que je voulais faire apparaitre c’est que ces deux réponses à l’injonction de la règle fondamentale ont un trait commun. Elles soutiennent toutes deux à une causalité externe. Causalité par le recours aux événements et aux personnages mal intentionnés du passé ; causalité par les malignités des personnes et le dévoiement du monde. Deux sortes de projections que l’on peut considérer comme défensives. Dans ces deux occurrences, le psychanalysant n’en finit pas d’activer un mécanisme d’investigation. Mécanisme d’investigation qui tournerait à vide, comme dans la vie, s’il n’est pas orienté par la pratique de l’interprétation et autres interventions émanant du psychanalyste. Contrairement à ce qui se passe dans une cure traditionnelle freudienne, la technique de construction dans la cure ne consiste pas à « perlaborer les résistances ». Il s’agit non seulement un dévoilement mais aussi de permettre que ce qui est dévoilé et explicité prenne consistance et se structure en récit sous l’égide de la pensée sauvage. D’une certaine manière transformer les plaintes et les revendications en un objet sémantique qui prend corps et autonomie par rapport à celui qui le produit. Une sorte d’œuvre artistique en quelque sorte. Dans cette perspective, la construction consiste à initier un processus de systématisation d’un ensemble de significations qui permet à cette double théorie traumatique (des causes passées et des causes actuelles) de prendre sens  pour le collectif représenté par le psychanalyste. Car l’accréditation de cet objet sémantique n’est possible pour autant que le psychanalyste est la fonction de « bon entendeur ». Et cette fonction de bon entendeur n’est pas différente de celle du shaman avant qu’il use de l’efficacité symbolique. D’un point de vue technique de la cure, elle correspond à ce qu’habituellement on repère sous les espèces d’attention flottante et de neutralité dévolue au psychanalyste. Dans l’acception que je viens de lui donner d’être « neutralité active » cela infére, à ce moment de la cure, un véritable malentendu. Malentendu non pas du coté du psychanalyste mais de la part du psychanalysant. Celui-ci croit que cette écoute est de l’ordre de l’acquiescement, alors qu’il n’en n’est rien. Je vous rappelle la comparaison avec celle de l’ethnographe qui, décentré, entends pour les modéliser, comment fonctionnent les us et les coutumes et les mythologies de la société qu’il investigue, sans pour autant croire (et partager), à ce qu’il entend. Ce qui est visé c’est de permettre au psychanalysant de passer de la revendication et de la plainte à la (re)constitution d’une mythologie.  Ainsi le psychanalysant pourra à terme se déprendre et cesser de considérer ce dont il parle comme l’expression de conflits psychologiques, véritables et réels, aux autres persécutants. Dommages considérés comme réels et qui demandent vengeance et/ou réparations. Cela lui permettra de sortir du ressentiment pour accéder à la dimension « grandiose » d’un récit au statut d’une configuration mythologique singulière. Configuration mythologique – récit épique pourrait on dire qui parce qu’elle créé une extériorité : grâce au passage de l’éprouvé au ressenti, permet la mise en place d’un clivage. La mythologie se transmute en savoir. Savoir qui semble accrédité par le dispositif de la cure…et la théorie psychanalytique freudienne.
  • De fait la première conséquence de cette construction, parce qu’elle permet de passer de la plainte et de la revendication à un savoir, est de faire advenir un ressenti illusoire de maitrise. Une pseudo maitrise qui se fonde sur l’édification de ce véritable savoir, en apparence partagé, sur les causes de sa souffrance. Elle réactive un ressenti régressif de toute puissance. A ce moment et à cause de cette régression du coté de cette impression de toute puissance, la cure peut être interrompue. Non pas, comme le pensait Freud, par l’impossibilité de lever les résistances aux derniers affects refoulés mais parce que cette semblance de maitrise occulte illusoirement les angoisses générées par la Détresse du Vivre. Rémission, pourrait on dire, si on faisait appelle à la métaphore du cancer. On voit alors certains psychanalysants sortis prématurément de leur cure se transformer en prosélytes d’une injustice dont les racines et l’objet plongent dans la mythologie causale préalablement fomentée dans leur cure. Avocat de la défense des enfants, procureur de la haine des mères, agents protecteurs de persécutions de de tous ordres. Entre autre. Ils n’ont alors de cesse d’évangéliser le monde par un activisme jamais démenti. De fait cette vocation est le destin d’un ressentiment à l’égard des agents de leur souffrance tels qu’ils les ont repérés dans leurs élaborations mythologiques. Ils opèrent une la généralisation (par induction) pseudo théorique puis une projection sur qui conque parait avoir été victime des mêmes avanies qu’eux mêmes ont subies. C’est souvent à ce moment qu’ils développent une propension à tenter de traiter chez ces victimes les souffrances qu’eux-mêmes endurent et que la jubilation de maitrise, voir de toute puissance, occulte. De fait, ni la plainte ni le ressentiment n’ont disparu. Ils sont tout simplement transformés en revendication sociale et défense d’une cause à nouveau conflictuelle. Syndrome dont le donquichottisme d’un nouveau genre leur assure un rôle et une visibilité dans la réalité sociale. Visibilité qui leur donne une sensation, fragile, sinon d’Ex-sister du moins de vivre (ou bien plutôt de survivre dans une excitation morbide) puisqu’aussi bien cela fait sens pour le collectif. Quoiqu’il n’y ait en aucun cas guérison, cela leur tient lieu de prothèse adaptative. Trivialement il s’agit d’aller soigner chez les autres ce que jamais on a guéri chez soi. D’un point de vue économique il s’agit d’une idéalisation soutenue de la réémergence d’une invidia tempérée. On est fort loin de la fin de la cure. Une variante de cet activisme consiste à un effet de généralisation et de déplacement. Il ne s’agit plus exactement de guérir chez les autres ce qu’on n’a pas guéri chez soi mais d’une addiction au prosélytisme qui peut s’impliquer et s’investir dans n’importe qu’elle cause. Il s’engage alors sur le mode hystéroparanoïde, sur un militantisme « social » du genre défense de la biodiversité, du prolétariat, du climat, de la psychanalyse ou des bébés phoques …L’interruption de la cure peut aussi intervenir à partir d’autre rationalisation. Parfois même avec l’assentiment de certains psychanalystes. A ce moment où la construction débouche sur un savoir mythologique le psychanalysant peut éprouver un sentiment de maitrise. Il se croit alors à même de vivre avec ses symptômes et se répétitions. De les déjouer pourrait-on dire. Il a l’illusion, comme dans n’importe qu’elle addiction, qu’il peut avoir à leur égard une stratégie de désamorçage qui leur permettent de vivre avec comme en bonne intelligence. Cette croyance de maitrise et d’adoucissement des désagréments qui suscitent les symptômes révèlent le caractère de toxicomanie psychique que recèlent toutes affections et souffrances psychiques.
    Comme je viens de l’évoquer cette sortie de la cure se fait la plupart du temps avec l’assentiment du psychanalyste ce n’est pas une rupture mais un « gentleman agreement » conclu entre le psychanalysant et le psychanalyste. Et, au fond, cette issue qui est la plus probable, n’est pas étonnante. Nombre de psychanalystes dont les cures n’ont pas été conduites à bonne fin (à l’instar de Freud ou de Lacan) ne pense pas que la cure psychanalytique puisse avoir une fin. Et, dans cette perspective, ils ne peuvent mener leur psychanalysant que là où eux-mêmes, en étaient arrivés dans leur cure didactique. C’est un principe établi par Freud lui même. C’est donc à bon droit qu’ils acquiescent à ce« gentleman agreement », en général proposé par le psychanalysant. A ce moment particulier où eux même ont interrompu leur cure avec l’assentiment de leur propre psychanalyste. Il y a là un processus de répétition qui fait transmission. Il arrive aussi que certains psychanalystes prolifiques dans l’exégèse des textes psychanalytiques aient, en quelque sorte, perdu la foi – cela arrive aux meilleurs théologiens – alors, ils considèrent que leur psychanalysant a acquis une certaine adaptabilité sociale et ils laissent courir… Que pourraient-ils faire d’autre ? Rien. C’est pourquoi il faut encore et toujours rappeler que la fin de la cure ne vise pas au premier chef l’adaptation moïque sociale. (cette adaptation sociale advient de surcroit) mais se signe par l’avènement d’une fonction subjective consistante qui atteste d’une Ex-sistence radicalement psychique. Une fois cette fonction subjective recouvrée, l’addiction et les répétitions disparaissent sans retour. L’adaptation moïque à la réalité sociale, défensive ou proprement délirante, n’est pas un critère de fin de cure.
  • Ceci étant posé, la question se pose de savoir comment aboutir à ce savoir mythologique authentique de telle sorte de faire passer le psychanalysant de cette position de victime de destins aussi funestes qu’irrépressibles à une position distanciée-clivée, consécutive à l’émergence d’un système de significations causales qui fait « sens » comme nous l’avons vu antérieurement. La réponse est simple. Il faut faire passer l’accumulation des descriptions des péripéties éprouvées comme dramatiques (qui font preuves) du coté de l’appréhension intellectuelle d’un savoir universel par généralisation. Faire apparaitre que la structure d’où procèdent les souffrances psychiques est intemporelle et indifférentes aux situations externes (quelles soient passées ou présentes). Ce qui nécessite deux manières d’orienter l’interprétation.
    • Pour ceux qui tiennent leurs souffrances présentes comme la persévération des effets de tribulations qu’ils ont subis dans l’enfance, il faut dans la conduite de la cure, faire advenir le constat qu’il y a dans l’empêchement à vivre actuel d’autres mécanismes psychiques en jeu. A savoir que ces tribulations ont servi de prototypes qui ne manquent pas de se répéter dans tous les secteurs de leur vie actuelle. En d’autres termes qu’il y a à la fois fixation traumatique à ces prétendues tribulations, mais aussi répétition de ces schèmes dans leur rapport actuel au monde. Il y a donc des réminiscences qui font, de surcroit, répétitions.
    • A contrario dans le cas où d’une manière exclusive le psychanalysant attribue, ses souffrances aux persécutions actuelles, toujours réitérées, des événements et des personnes, il va falloir dans un premier temps faire apparaitre, grâce à l’interprétation, qu’il est improbable que les persécutions, dont il se sent victime, sont des accidents aléatoires de la vie dont le psychanalysant attirerait inéluctablement les effets. Dans cette occurrence, le premier temps de la construction consiste à déplacer ce qu’il considère comme un destin funeste à lui seul destiné, vers une causalité dont il est lui-même l’auteur. Auteur en ce sens qu’à son insu il provoque ou sélectionne les événements et les réactions de son entourage selon un programme qui les déterminent. En d’autres termes ce programme serait bien issu d’un processus psychique interne induisant ces provocations ou ces sélections. A partir de quoi il convient de faire émerger que ces événements néfastes d’un destin funeste sont les résultats d’un déterminisme qui prend sa source dans la nuit des temps. L’enfance comme on dit. La construction dans cette perspective consiste à faire apparaitre que ces tourments ne sont pas dus au hasard du télescopage d’évènements et de personnes rencontrées dans la vie actuelle mais des répétitions de forme et de contenus dont l’origine et le prototype s’avère archaïque. En quelque sorte il s’agit de faire entendre que « qui ne connait pas son passé est condamné à le revivre ». Comme Goethe le déclarait en son temps. Il serait illusoire de penser qu’une fois révélées les premières expériences (si tant est que l’on puisse remonter aux premières expériences qui servirent de modèles aux répétitions ultérieures) les répétitions vont comme par enchantement disparaitre. De fait il n’en n’est rien et le but de cette construction est uniquement de faire apparaitre un corpus mythologiques global consistant. Et on sait que tout corpus mythologique, outre qu’il a pour fonction d’apporter une solution à une énigme insoluble, renvoi toujours à une origine située dans la nuit des temps et même avant : la vie utérine, le transgénérationnel et je ne sais quoi encore. En tous cas avant l’histoire ou bien plutôt comme début de l’histoire. En l’occurrence, l’histoire des souffrances psychiques toujours scandaleuses et d’une certaine manière immotivées. Scandaleuses parce que immotivées et incompréhensibles.
  • J’ai bien conscience que ces deux typologies de plaintes élaborées en réponse à la règle fondamentale ne se rencontrent jamais dans l’expérience des cures. On trouve ces deux modalités inextricablement intriquées chez chaque psychanalysant. Ce que je me proposais de faire apparaitre c’est que cette phase de construction devait aboutir à une mythologie atemporelle et indépendante de la tyrannie des évènements de la vie et des personnes. De fait, ce double mouvement l’un faisant apparaitre qu’au delà de prétendus traumatismes infantiles il y a aussi répétition dans la vie actuelle, l’autre, par un mouvement rétrocédant, faisant entendre que la source des persécutions contemporaines n’est pas le fait d’un destin externe funeste mais répondent aux répétitions de prototypes du passé, doit être pris en compte. Le but est d’aboutir à une mythologie, explicative des souffrances et des symptômes, à la fois intemporelle et indépendante des conditions et évènements externes. Les souffrances psychiques n’en dépendent pas. Leur déclenchement procède toujours du même schème quelques soient les circonstances et les personnes. Elles s’imposent sans que rien ne puisse venir contre carrer. L’objectif est de faire apercevoir qu’elles procèdent d’un processus exclusivement endogène. Processus endogène qui se résout à un dysfonctionnement permanent de l’appareil psychique contre lequel ni la volonté ni le courage déployé par le psychanalysant ne peuvent rien. Le courage et la volonté sont des vertus moïques. Ce qui implique que l’espoir de Freud que le Moi y puisse quelque chose du genre perlaboration est nul et non avenu. A la perlaboration on opposera la déconstruction qui est le fil conducteur de la deuxième phase de la cure. Mais cette phase de construction mythologique est une condition nécessaire à l’Acte psychanalytique proprement dit. Quoiqu’elle lui soit antérieure. Je ne dirais pas qu’elle est préliminaire. Il y a des séances préliminaires comme nous l’avons vu dans les séminaires antérieurs, dont l’objectif est de faire apparaitre de manière éphémère la Détresse du Vivre. Tout aussitôt évanouie quoique scandée. Si la phase de construction est nécessaire, voir incontournable, c’est déjà parce qu’elle permet de rééditer d’une manière, si ce n’est expérimentale au moins artificielle, les modalités de formation et de stabilisation d’une mythologie comme au temps où ce processus psychique participait à la structuration de l’appareil psychique. Réhabilitation de cette aptitude primordiale à mythologiser de telle sorte de pouvoir réévoquer les mythologies refoulées et de ce fait préconscientes. Qu’elles retrouvent leur expression explicite. Si on voulait sauver les vertus de la « talking cure » il faudrait les limiter à cette réactivation. Elles n’ont aucun effet curatif. Simplement ce qui est refoulé dans le préconscient par les effets rhétoriques peut-être exhumer, et tenir lieu de souvenir, par le dévoilement de ces mêmes effets rhétoriques.
  • Pour que cette phase soit véritablement efficiente, il est nécessaire de l’inscrire de manière implicite sous l’égide de la croyance. Car ce qu’on fait émerger c’est bien un système de croyances dont les mythologies authentiques sont porteuses. Je ne dirai jamais assez que pour que le psychanalyste puisse soutenir l’Acte ultérieur, il faut absolument qu’il ait la conviction que la constitution de ce savoir mythologique authentique n’est pas spécifique de la cure psychanalytique et qu’il ne participe en aucune façon à la restructuration de l’appareil psychique sauf exceptionnellement. Comme nous le verrons ultérieurement, il n’est pas curatif. Cette conviction doit se traduire dans sa manière d’intervenir et d’interpréter dans la cure. Toutes les interventions, qui permettent de conduire la cure dans cette phase, doivent soit explicitement soit implicitement se situer du coté de l’activation de l’aptitude à croire du psychanalysant. Car un monument mythologique a pour fonction d’être un support de croyance. Mais il s’agit ici de l’aptitude à croire du seul psychanalysant ! Si par on ne sait quel aberration le psychanalyste se surprenait à participer à cette croyance, il n’y aurait plus d’Acte psychanalytique possible. Il est liminaire que, ni de près ni de loin, il n’adhère à la conviction que cette construction explique quoique ce soit des souffrances dont le psychanalyste est la proie. Il faut être convaincu (et ce n’est pas facile étant donné le contexte dans lequel nous sommes plongés) que cette construction mythologique paraphrase en la déformant l’histoire existentielle (ou l’invente) de la personne qui les profèrent. Il n’y a pas d’histoires. Aussi, dans ses formulations et ses inventions tout ce qu’il énonce doit être référé à la croyance. Il faut toujours renvoyer le psychanalysant à cette modalité qui s’active à ce moment de la cure. Pousser le psychanalysant à faire son petit Freud ou son petit Lacan. Cela peut se traduire par des expressions interrogatives du genre « Ne croyez vous pas que… » ou encore « croyez vous que … ? ». Ce mode d’expression a pour vertu de renvoyer le psychanalysant à son élaboration mythologique singulière. Et dans le même temps de permettre au psychanalyste de se dissocier de cette élaboration. Ainsi, il évite de devoir supporter la position de « supposé savoir » puisqu’aussi bien, il renvoie cette supposition de savoir (à travers la référence à ses croyances) au psychanalysant. C’est à ce titre qu’il ne participe ni n’est complice de ce qui se trame dans cette phase. Il n’apporte aucune validation (de « supposé savoir ») aux croyances qui se structurent en système sans qu’il ait besoin de pratiquer « l’esquive » chère à Lacan. De plus ce mode interrogatif introduit une dubitation. Quoique cette dubitation ne soit pas entendue consciemment par le psychanalysant, cela ne manque pas de s’inscrire, implicitement, dans l’appareil psychique, Trivialement : « subliminalement ». Et cette inscription implicite ne manque pas d’installer une dubitation qui s’actualisera explicitement dans la deuxième phase déconstructive de la cure.
  • Complémentairement, il est nécessaire de resituer les éléments pseudo existentiels ou pseudo historiques du coté émotionnels des « éprouvés ». On considère en effet que ce qui est relaté par le psychanalysant transcrit des états émotionnels restés bloqués du coté de « l’affect » pour le dire à la manière freudienne. Bien évidement il ne s’agit pas d’affect au sens quantitatif du terme freudien mais de trace émotionnelle restée comme en impasse dans la mémoire déclarative (traces émotionnelles attachées à des événements vécus). En partant de l’éprouvé, il s’agit de faire passer le descriptif émotionnel du coté du « ressenti » sémantisé qui s’objective dans un récit imaginaire. Transformer l’émotionnel en mythème de telle sorte qu’il se désaffective ou qu’à tout le moins le psychanalysant se rende spectateur de ses émois comme s’ils étaient ceux d’un autre. Comme détaché ou pour le dire autrement : clivé. Clivage qui permet au psychanalysant de « se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue » aurait dit Auguste Comte. Sans que pour autant ni la souffrance, ni la répétition ne cessent. De fait cette phase se termine quand s’opère un clivage ou apparait deux modes de structuration et de fonctionnement conflictuels de l’appareil psychique. Ces deux modes s’opposent sans pouvoir se concilier. Cela permet l’aperception d’un déplacement de la problématique conflictuel avec l’extérieur et l’environnement vers le combat de titan qui oppose irréconciliablement ces deux modes de structuration et de fonctionnement de l’appareil psychique.
  • En principe au moment où ce clivage s’actualise le psychanalysant se rend compte que l’élaboration de cette construction n’apporte aucun soulagement. Et que les répétitions, loin de s’effacer, perdurent. De fait le clivage auquel on a abouti rend encore plus douloureux et sensible cette quasi obligation à la répétition des symptômes. On ne peut pas dire pour autant qu’ils s’accroissent en intensité. Ce peut être le cas mais pas forcément. S’ils apparaissent à ce moment si insupportables c’est parce que la nécessité scandaleuse de leur répétition à l’identique s’impose clairement à celui qui en souffre. Elles s’avèrent incontournables. D’autant plus scandaleusement que le travail de construction, dont on attend le soulagement quoiqu’ayant abouti à un système explicatif qui fait savoir et donne sens, n’a aucun impact ni sur la répétition, ni sur la souffrance. Comme on le proclamait à l’Ecole freudienne : « Tu peux savoir » (SILICET). Il est à craindre que cette autorisation soit funeste à l’efficacité de la psychanalyse lacanienne. Du coté de la cure, en tout cas, il est patent qu’un savoir mythologique n’a jamais guéri personne. Il ne fait qu’entretenir en sa configuration systémique une croyance. Car ce que ce savoir entretient et, tout à la fois, justifie c’est une addiction psychique. Addiction psychique en apparence irréductible dont la finalité est à la fois d’occulter la cause première qui la détermine et de permettre de surmonter artificiellement le désastre qui la cause. A savoir la détresse du vivre qui interdit l’Ex-sistence psychique. Détresse du Vivre qui engloutit le Sujet dés l’instant de son émergence. On ne comprend rien à l’addiction si on n’a pas à l’esprit que son intention est à proprement parler « vitale ». Vitale psychiquement. Et cette addiction à ces symptômes psychiques ne dérogent pas à la règle. Ils se présentent comme le seul moyen d’éloigner la mort psychique annoncée par la Détresse du Vivre – L’anéantissement du Sujet – On comprend mieux dans cette perspective que cette paradoxale recrudescence symptomatique ne ressort pas de la résistance moïque à la cure. Elle atteste de la menace qui guette le Sujet si, par malheur, cette addiction s’éclipsait. Il ne s’agit absolument pas d’une résistance à la guérison. C’est la mise à jour flagrante que la souffrance quoique éprouvée sur le mode conscient moïque a pour origine une défaillance cruciale du Sujet. De la fonction subjective Inconsciente. C’est pourquoi il est tout à fait inopérant de penser que la psychanalyse a pour effet le renforcement du Moi. Même si cela était possible, la défaillance subjective n’en serait pas moins béante et problématique. Existentiellement problématique. Car la défaillance subjective empêche l’intentionnalité Ex-sistentielle Inconsciente de s’avérer. Et, par voie de conséquence, l’émergence de la consistance moïque. La construction dans la cure a pour finalité de permettre de faire apparaitre, au terme de la seconde phase, cette défaillance subjective que l’addiction, aux mythologies tout aussi bien que des symptômes, maîtresse de la répétition, occulte. Car l’Acte psychanalytique ne se vectorise que par rapport à cette défaillance subjective. Rien d’autre ne la motive. Il s’initialise dés la phase ultérieure de déconstruction puisque cette dernière a pour finalité de faire réapparaitre, à travers la Détresse du Vivre, cette défaillance subjective.
  • Vous me direz qu’il arrive, en apparence aléatoirement, que s’opère à l’issue de cette première phase un effet de guérison et que la cure se termine véritablement. Ces guérisons « prématurées » semblent discréditer l’argumentation que je viens de tenir devant vous. De fait cette issue quasi miraculeuse n’est pas le fait du hasard. Elle découle d’un phénomène connu des anthropologues. Pour faire bref, il y a eu il y a des années, une discussion épique et à certains égards éthique, entre ethnologues. Certains affirmaient que le fait même de recueillir par la méthode d’observation participante les us, coutumes et les mythologies d’une société particulière, entrainait de facto un ethnocide culturel. Les tenants de cette hypothèse arguaient du fait qu’expliciter et élucider les phénomènes culturels débouchaient inéluctablement à la désacralisation – perte de sens – de ce qui motivent les us et les coutumes et les pratiques culturelles. En effet, on considère que ce dévoilement non seulement opérait un passage de l’ésotérisme à l’exotérisme mais, se faisant, banalisait et rendait insignifiant le système culturel qui l’avait subi. De fait le système d’interdits et d’obligations symboliques perdait de son efficacité. Ce ne sont plus que des us et des coutumes banales que l’on peut transformer sans pour autant encourir les foudres que la transgression d’un tabou ne manquerait de provoquer. Il n’y a plus ni obligations ni interdits vectorisés par ce système de croyance dorénavant délité. C’est-à-dire que l’appartenance n’est plus assurée et entraine la dispersion de la cohésion sociale. De la même manière on peut penser que la révélation des mythologies, au fur et à mesure que s’effectue leur remémoration, entraine leur désacralisation. Désacralisation qui désamorce les addictions qu’elles inféraient. On pourrait dire alors qu’en même temps où s’opère cette construction d’un savoir mythologique, il se déconstruit et se désacralise. Tout se passerait alors comme si au cours de la construction, ou bien plutôt à l’apogée de cette construction, le psychanalysant était confronté de manière discrète à la Détresse du Vivre. Episode comme passé inaperçu et dépassé comme naturellement. A l’instar de ce qui survient au moment de la subjectivisation quand elle s’avère naturelle et ne débouche pas sur une fixation à la Détresse du Vivre. C’est pourquoi s’enclenche, tout aussi silencieusement, la transformation de la structuration de l’appareil psychique sous le régime de l’auto organisation. On y reviendra.

Merci de votre attention,

Marc Lebailly

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