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L’Acte psychanalytiqueSéminaire du 14 Décembre 2019

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REPRISE ET TRANSITION

Bien sûr, là où nous en sommes, je suis per­sua­dé que vous avez déjà une petite idée de ce qui anime quelqu’un qui, au sor­tir de sa psy­cha­na­lyse, s’engage à psy­cha­na­ly­ser. « S’autorise » comme on dit. Qu’est ce qui fait donc qu’on s’annonce, dans la réa­li­té sociale, comme psy­cha­na­lyste ? Car psy­cha­na­ly­ser est, comme je m’en suis expli­qué, une pra­tique sociale. Et c’est une illu­sion que de croire que cet Acte est extra ter­ri­to­rial. Je dirais même que c’est une pra­tique cultu­relle. Une pra­tique cultu­relle non empi­rique mais scien­ti­fique qui s’étaie à la fois sur une théo­rie de la réa­li­té psy­chique, que Freud avait pres­sen­tie en lui don­nant pour champ l’appareil psy­chique et sa méta­psy­cho­lo­gie topique-éner­gé­tique-dyna­mique, et sur la théo­rie de la réa­li­té sociale que Jakob­son, Lévi-Strauss et Chom­sky ont ori­gi­née de l’aptitude neu­ro céré­brale au lan­gage. Comme il m’arrive de le dire cette inter­ro­ga­tion tou­jours recon­duite de cette pré­ten­due énigme du désir du psy­cha­na­lyste et, conco­mi­tam­ment, du mys­tère de la trans­mis­sion, relève du secret de poli­chi­nelle. Secret de poli­chi­nelle entre­te­nu par des géné­ra­tions de psy­cha­na­lystes. Sans doute peut-on dire qu’il ne peut en être autre­ment au pré­texte qu’on ne pose­rait pas cette pro­blé­ma­tique de la bonne manière. C’est sans doute exact. Mais si on ne pose pas cette pro­blé­ma­tique de la bonne manière c’est parce qu’on n’a pas à dis­po­si­tion le bon cadre théo­rique qui per­met de la poser. Donc d’y appor­ter une réponse consis­tante. Ce qui n’empêche qu’indéniablement il y a des psy­cha­na­lystes. Et qui plus est, recon­nus par la com­mu­nau­té psy­cha­na­ly­tique. C’est d’ailleurs une des fina­li­tés des asso­cia­tions de psy­cha­na­lystes. Il y a donc des psy­cha­na­lystes qui depuis Lacan « s’autorisent d’eux mêmes » et des com­mu­nau­tés psy­cha­na­ly­tiques qui en attestent. Pour ce qu’il en est de « s’autoriser » c’est sur­ement une manière indi­recte de recon­naitre empi­ri­que­ment que pour ceux qui s’y auto­risent il y a quelque chose, disons, d’impératif. Mais cela en reste là. Il n’y a pas d’articulation théo­rique qui per­met­trait d’auto vali­der, ou d’être repé­ré par un tiers, cette manière d’impératif. Quant à la recon­nais­sance par une asso­cia­tion de psy­cha­na­lystes fai­sant com­mu­nau­té, puisqu’il n’y a aucun repère théo­rique, il s’agit bel et bien d’une coop­ta­tion sociale. Du genre « tu est des nôtres ».On se contente par­fois d’interroger le psy­cha­na­lyste répu­té « didac­ti­cien » ou, s’il y en a, les « contrô­leurs ». C’est un moindre mal. J’ai rap­pe­lé pré­cé­dem­ment que cette ques­tion du « désir du psy­cha­na­lyste » ne se posait pas pour Freud. Pour des rai­sons bonnes ou mau­vaises. Quand je dis « bonnes » il faut entendre qu’elles semblent ration­nelles et logiques. En effet comme Freud avait la convic­tion d’avoir ini­tié et pro­duit une véri­table théo­rie scien­ti­fique ana­ly­tique de l’appareil psy­chique, il suf­fi­sait donc, comme dans toute pra­tique issue d’une science, d’en connaitre les tenants et les abou­tis­sants et en appli­quer les consé­quences dans la tech­nique de la cure. Bien sûr, cette convic­tion s’effondre si la psy­cha­na­lyse n’est pas une science. C’est le même rai­son­ne­ment qui per­met de consi­dé­rer que l’exercice de la méde­cine relève de la science. Ce n’est pas une science pro­pre­ment dite, elle s’appuie sur des sciences mais c’est une tech­nique. Si on connait la théo­rie psy­cha­na­ly­tique et la tech­nique de la cure, alors on est psy­cha­na­lyste. C’est sur ces prin­cipes erro­nés que les archéo freu­diens « enseignent » encore la psy­cha­na­lyse. J’ai aus­si évo­qué de mau­vaises rai­sons. Je m’en suis déjà expli­qué en évo­quant l’hubris pro­sé­lyte de Freud. Il vou­lait abso­lu­ment que la psy­cha­na­lyse conquière le monde pour sa plus grande gloire. Il n’a pas trop mal réus­si.
Lacan avait per­çu qu’on ne pou­vait se résoudre à cela. D’où la pro­mo­tion de ces pseu­do concepts de « désir du psy­cha­na­lyste » et de « trans­mis­sion » dont ni lui ni per­sonne n’est capable de dire de quoi ils se consti­tuent. Mais il faut recon­naitre que cela a la ver­tu d’identifier que n’est pas psy­cha­na­lyste qui veut. Qu’il y a chez celui qui s’autorise à psy­cha­na­ly­ser une sin­gu­la­ri­té oxy­mo­ra­le­ment géné­rique chez tous les psy­cha­na­lystes. C’est de cette sin­gu­la­ri­té, disons par anti­ci­pa­tion psy­chique, que s’autorise l’autorisation. C’est tout à fait impor­tant de l’énoncer comme cela, que l’autorisation est une consé­quence d’une sin­gu­la­ri­té psy­chique. C’est tout à fait impor­tant parce que cela per­met d’affirmer que cette auto­ri­sa­tion ne dépend pas d’un tiers ni même d’une « trans­mis­sion » éso­té­rique qui ferait effet de conta­mi­na­tion. Cela per­met de remettre à sa juste place ce qu’il en est de la « trans­mis­sion comme intran­si­tive ». Du coté d’un pur acte d’énonciation. La trans­mis­sion ne fait pas le psy­cha­na­lyste mais elle lui est néces­saire. Poser comme cela on peut sans doute avan­cer quelque chose d’objectif sur ce pas­sage du divan au fau­teuil. Ce pas­sage du divan au fau­teuil s’opère alors « natu­rel­le­ment » si on consi­dère qu’à ce moment conclu­sif il y a pos­si­bi­li­té de tenir, à cause de cette sin­gu­la­ri­té, la posi­tion sub­jec­tive huma­ni­sante néces­saire et suf­fi­sante pour que le pro­to­cole de la cure opère, à terme chez un autre, le relan­ce­ment d’une autre struc­tu­ra­tion psy­chique. Pro­to­cole de la cure dont pré­cé­dem­ment j’ai ten­té de don­ner une arti­cu­la­tion et un fon­de­ment théo­rique autre que les jus­ti­fi­ca­tions habi­tuel­le­ment invo­quées. Manière de théo­ri­ser autre­ment ce pro­to­cole essen­tiel pour la conduite de la cure struc­tu­rale consti­tué de ces deux dis­po­si­tifs : le pre­mier étant ce qu’il est conve­nu d’appeler, après Freud, la règle fon­da­men­tale, le second étant le dis­po­si­tif spa­tial divan/​fauteuil. Il s’agit de dépas­ser les injonc­tions empi­riques freu­diennes jus­ti­fiées par des rai­sons plus ou moins folk­lo­riques et de pro­po­ser une argu­men­ta­tion objec­tive qui explique en quoi ce pro­to­cole est néces­saire et opé­ra­toire.
Je vous rap­pelle pour mémoire, comme je l’ai expo­sé dans le der­nier sémi­naire, com­ment dans la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale on consi­dère théo­ri­que­ment d’une part l’injonction empi­rique freu­dienne de la règle fon­da­men­tale qui consiste à anti­ci­per le fonc­tion­ne­ment sto­chas­tique du registre sub­jec­tif incons­cient en pré­co­ni­sant de « dire ce qui vient sans contraintes réflexives ni cen­sure » et l’apport dans la séance des évè­ne­ments incon­grus que sont les lap­sus, les actes man­qués et sur­tout les rêves. L’hypothèse est que cette injonc­tion relève de l’artifice qui repro­duit et simule le fonc­tion­ne­ment dévo­lu au registre incons­cient d’être l’amorçage de l’auto orga­ni­sa­tion psy­chique. Etant enten­du que, dans les névroses et la per­ver­sion, cet amor­çage est ou empê­ché ou détour­né de son inten­tion­na­li­té per­tur­ba­trice et, de ce fait, bloque et inter­dit le pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion psy­chique dont on sup­pose qu’il doit s’exercer de manière conti­nue pour assu­rer l’adaptation.
Par ailleurs je me suis atta­ché à don­ner une assise théo­rique au deuxième dis­po­si­tif qui donne un cadre à la cure. Don­ner une déter­mi­na­tion logique et ration­nelle à la dis­po­si­tion spa­tiale divan/​fauteuil qui sert de cadre à la conti­nui­té de la cure. Je me suis atta­ché à lui don­ner comme fon­de­ment, et comme ori­gine, une apti­tude uni­ver­selle et phy­lo­gé­né­ti­que­ment pro­gram­mée à l’affinité élec­tive qui « natu­rel­le­ment » s’avère néces­saire à la mise en place, dans la phase ter­mi­nale de la struc­tu­ra­tion ordi­naire de l’appareil psy­chique et de la dyna­mique Sujet/​Moi, dés lors que se sont éva­cuées les ins­tances sub­sti­tu­tives que j’ai appe­lé la constel­la­tion moïque : Moi Idéal – Idéal du Moi – Sur­moi. Pour ce faire j’ai fait réfé­rence d’abord à Mon­taigne, et à sa posi­tion vis-à-vis de la Boé­tie, puis sur­tout à Goethe et à Max Weber qui pro­meuvent ce concept d’affinité élec­tive. Si j’ai évo­qué Max Weber, c’est parce que sa concep­tion des affi­ni­tés élec­tives (entre l’Esprit du capi­ta­lisme et L’Ethique du pro­tes­tan­tisme) en donne une variante non seule­ment désexua­li­sée mais hors, aus­si, de toute sen­ti­men­ta­li­té. Ce qui est, du point de vue de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, essen­tiel. En effet l’hypothèse que je pro­pose est que le dis­po­si­tif spa­tial divan/​fauteuil méta­pho­rise, ou actua­lise spa­tia­le­ment, les condi­tions de la dyna­mique Sujet/​Moi qui se met en place et qui se joue dans ce que Goethe repère comme rela­tion incon­tour­nable et natu­relle quand il s’agit d’attirance amou­reuse. J’ai pro­po­sé que dans les affi­ni­tés élec­tives de la vie de tous les jours qui ne sont pas amou­reuses, chaque pro­ta­go­niste joue, pour l’autre, l’une ou l’autre de ces deux ins­tances et réci­pro­que­ment. Il y a dans cette rela­tion par­ti­cu­lière réver­si­bi­li­té des posi­tions tenues. Cha­cun repré­sente pour l’autre aléa­toi­re­ment et réver­si­ble­ment l’un ou l’autre de ses deux pôles à par­tir des­quels se consti­tue la dyna­mique sub­jec­ti­vo-moïque. Il y a symé­trie. C’est à par­tir de cette apti­tude phy­lo­gé­né­ti­que­ment acquise que Freud pro­pose, à son insu, ce dis­po­si­tif spa­tial pour struc­tu­rer la cure. Je soup­çonne même que Freud ait eu l’intuition confuse d’en modi­fier la dyna­mique sans jamais y par­ve­nir. Cette intui­tion n’a sans doute pas échap­pé à Lacan qui a ten­té lui aus­si, et tout aus­si empi­ri­que­ment, d’en actua­li­ser quelque chose de plus radi­cal. Mais leurs pré­sup­po­sés ne leur per­met­taient pas d’aboutir. Pour le redire vite, Freud sup­po­sait à tort que la rela­tion psy­cha­na­ly­tique dans la cure était le fait de deux Moi (puisqu’aussi bien le concept de Sujet ne fai­sait pas par­tie de l’armature de son éla­bo­ra­tion) et que par ailleurs le psy­cha­na­ly­sant n’y est pas moï­que­ment mais met en scène la conflic­tua­li­té de sa constel­la­tion pré­moïque (Moi Idéal – Idéal du Moi – Sur­moi); Lacan consi­dé­rait, lui, que la rela­tion entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant dans la cure était inter­sub­jec­tive. Pour­tant leur intui­tion était sans doute qu’il fal­lait agen­cer une asy­mé­trie entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. Mais étant don­né leurs pré­sup­po­sés théo­riques, il était bien dif­fi­cile de réa­li­ser cette asy­mé­trie dans l’espace de la cure puisqu’ils pos­tu­laient que cela se pas­sait ou entre deux « Moi » ou entre deux « Sujets ». Aus­si, agen­cer une asy­mé­trie entre deux Moi ou deux Sujets est une gageure. L’une et l’autre dis­po­si­tion entraine iné­luc­ta­ble­ment l’installation du psy­cha­na­lyste en « Sujet sup­po­sé savoir » dont il est impos­sible de se déprendre. Et ce qui a pour consé­quence une entrave à la conduite de la cure et, donc, à sa menée à bonne fin.
Si on admet que le pro­ces­sus d’affinités élec­tives a pour fonc­tion d’instaurer ter­mi­na­le­ment la dyna­mique Sujet/​Moi et qu’il se struc­ture dans une asy­mé­trie réver­sible, la trans­for­ma­tion qu’il faut arti­fi­ciel­le­ment intro­duire à ce der­nier consiste d’une part à le débar­ras­ser de sa réver­si­bi­li­té et d’autre part à consi­dé­rer que dans ce col­loque par­ti­cu­lier qu’est la cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale le psy­cha­na­lyste incarne la posi­tion sub­jec­tive et le psy­cha­na­ly­sant met en scène la conflic­tua­li­té répé­ti­tive de la dia­lec­tique de ses ins­tances sub­sti­tu­tives pré-moïques qui lui tiennent lieu à la fois de pro­thèse sub­jec­tive et moïque puisqu’aussi bien aucune de ces ins­tances n’est véri­ta­ble­ment adve­nue. Le dis­po­si­tif divan/​fauteuil actua­lise cette a‑symétrie topique irré­ver­sible tout au long de la cure. En tout cas il la sym­bo­lise spa­tia­le­ment.
Reste qu’une fois théo­ri­sés de cette manière ces deux dis­po­si­tifs qui consti­tuent le pro­to­cole de la cure, l’énigme, ou la pré­ten­due énigme du pré­ten­du « désir du psy­cha­na­lyste » se déplace et peut se for­mu­ler d’une manière dif­fé­rente. La ques­tion qui se pose alors n’est plus celle de « l’envie » ou du « désir » (ce qui revient au même), mais quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique per­met de tenir cette place sub­jec­tive irré­ver­sible tout au long de la cure struc­tu­rale et qui per­met de la mener à bonne fin. Even­tuel­le­ment, mais pas tou­jours. Et de tenir cette posi­tion « natu­rel­le­ment ». Car bien évi­dem­ment tenir cette posi­tion ne se décide pas volon­tai­re­ment (moï­que­ment) et ne dépend abso­lu­ment pas seule­ment de l’observance et de la mise en pra­tique d’une théo­rie et d’une tech­nique. Conduire une cure n’est pas de l’ordre d’un savoir faire arti­fi­ciel. Pas plus qu’il ne résulte d’un appren­tis­sage ou même d’une trans­mis­sion. Une trans­mis­sion (énon­cia­tive) n’opère que pour autant qu’il y ait déjà sin­gu­la­ri­té. De quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique le psy­cha­na­lyste, et quelques autres, est il consti­tué ? Voi­là la ques­tion qui n’est pas une énigme mais pousse à en don­ner une réponse théo­rique. C’est-à-dire méta­psy­cho­lo­gique. Et, bien évi­de­ment, posée ain­si, il est plus aisé d’y répondre.
Reste que là où j’en suis dans l’articulation de la réponse à don­ner à cette ques­tion qui per­met­trait de don­ner un conte­nu autre que flou et phé­no­mé­no­lo­gique à cette réfé­rence à un pré­ten­du « désir du psy­cha­na­lyste », il fau­drait tout de même réca­pi­tu­ler toutes les mau­vaises rai­sons aux­quelles on fait appel pour lui confé­rer un sem­blant de conte­nu. Etant enten­du que même le mathème du « dis­cours du psy­cha­na­lyste » s’il parait appor­ter un éclai­rage — ou à tout le moins per­mettre d’en déduire ce qu’il en est de la posi­tion psy­chique du psy­cha­na­lyste — ne me parait pas per­ti­nent. D’ailleurs, si on se réfère aux der­nières inter­ven­tions de Lacan, il est évident que cela ne lui parais­sait pas à lui-même répondre à ce qu’il en est de ce sem­pi­ter­nel désir. La seule chose qui soit claire est que cette inten­tion de psy­cha­na­ly­ser advient en toute fin de la cure. C’est à ce moment conclu­sif que cette « idée folle » s’actualise véri­ta­ble­ment. C’est un indice cru­cial car toutes les vel­léi­tés qui étaient agi­tées avant ce moment de conclure ne peuvent pas être rete­nues comme étant sous ten­dues par une inten­tion­na­li­té réelle. Il y a là une véri­table prise de conscience qui, pour cer­tains, peut-être dou­lou­reuse et occa­sion­ner une recru­des­cence symp­to­ma­tique tout à fait spec­ta­cu­laire.

Mais, incon­grue. Comme s’il fal­lait à tout prix, évi­ter cette issue, disons, obli­gée. En tous cas évi­ter à tout prix les consé­quences que cela entraine dans la vie hors le fait de psy­cha­na­ly­ser. A dire vrai, comme je l’ai déjà évo­qué, il n’est pas rare que cette recru­des­cence symp­to­ma­tique affecte aus­si la fin des psy­cha­na­lyses que je répute « ordi­naires ». Celle qui donne accès au Vivre et aux diver­tis­se­ments axés sur les envies. Mais dans cette pers­pec­tive cela s’explique plus par une dif­fi­cul­té de s’annoncer moï­que­ment dans le col­lec­tif et par voie de consé­quence de renon­cer au confort amer de la sur­vie. Il faut admettre qu’il est nor­mal que l’accès au Vivre dans le col­lec­tif pro­voque de la peur. On en est témoin dans le pas­sage de l’adolescence à la posi­tion d’adulte. Dans nos socié­tés déve­lop­pées, on ignore cette réa­li­té des épreuves et des souf­frances, qui émaillent la struc­tu­ra­tion psy­chique. On fait comme si cela était un pro­grès enviable et mer­veilleux et on réduit ces pas­sages suc­ces­sifs à des his­toires d’acquisition de connais­sances et de per­for­mances intel­lec­tuelles qui, si elles sont attes­tées, tiennent lieu de droit d’initiation suf­fi­sant. Or il s’agit d’abord d’un phé­no­mène de struc­tu­ra­tion et de fina­li­sa­tion de l’appareil psy­chique. Si celles-ci échouent alors l’accès aux savoirs et aux per­for­mances intel­lec­tuelles sont empê­chées ou inter­dites. Ce que les crises d’angoisse et attaques de panique qui prennent à ce moment cru­cial les enfants et les grands ado­les­cents et les jeunes adultes, dénoncent. Il ne s’agit ni d’acquisition de savoir, ni de per­for­mances intel­lec­tuelles. Ce sont des symp­tômes d’échec des struc­tu­ra­tions suc­ces­sives et ter­mi­nales de l’appareil psy­chique. Les socié­tés de chasseurs/​cueilleurs en prennent acte en scan­dant tous les pas­sages de rituels ini­tia­tiques de manière « sym­bo­lique » et non pas tech­nique. Ça peut aider et reten­tir sur la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Ce que nos socié­tés déve­lop­pées dénient, voir ridi­cu­lisent. L’initiation c’est une pra­tique de sau­vages ou de bar­bares ! On y pal­lie en fai­sant appel au « psy » de ser­vice, ou au méde­cin, à l’orthophoniste ou à l’ergothérapeute qui font alors office, sou­vent à leur insu, de pas­seur « sym­bo­lique » (dans le meilleur des cas) à l’instar des ini­tiés dans les socié­tés de chas­seurs cueilleurs.
Pour en reve­nir à cette réac­tion paroxys­tique qui sub­merge cer­tains de ceux qui se découvrent des­ti­nés à la psy­cha­na­lyse, il faut remar­quer que cela peut se pas­ser autre­ment. Il y en a d’autres pour les­quels ce pas­sage s’opère natu­rel­le­ment, c’est-à-dire sans réac­tions para­doxales. Ils s’autorisent, alors sans bien per­ce­voir par quoi cette auto­ri­sa­tion est déter­mi­née. Par­fois ils en ont une sorte d’intuition confuse et infor­mu­lable. On peut pen­ser que si cela avait été for­mu­lable le dis­po­si­tif de la passe eut fonc­tion­né ! Ce qui n’est pas le cas. Et pour cause : il ne s’agit pas d’une auto auto­ri­sa­tion pro­pre­ment dite du « désir d’être psy­cha­na­lyste ». Comme je l’ai déjà avan­cé cette for­mule est un constat : il y en a qui s’autorisent à psy­cha­na­ly­ser. Mais rien n’est dit sur ce qui motive, pré­cède et jus­ti­fie ce constat d’autorisation. Vous avez sans doute noté que j’avance qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une auto auto­ri­sa­tion. C’est là que les « quelques autres » aux­quels Lacan fai­saient le pen­dant de son « le psy­cha­na­lyste s’autorise de lui-même » prend toute son impor­tance. Je dirais, moi, d’un autre en par­ti­cu­lier : le psy­cha­na­lyste de celui qui s’autorise. Non pas qu’il lui donne ou légi­time cette auto­ri­sa­tion. Mais bien qu’il per­mette à celui qui est en passe de s’autoriser de prendre connais­sance du pour­quoi il en vient à s’autoriser ou à cause de quoi il y est déter­mi­né. C’est-à-dire de quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique elle est issue. Comme vous pou­vez le consta­ter, cette affir­ma­tion est l’inverse de ce que Lacan atten­dait de la passe. L’espoir de Lacan était que le psy­cha­na­ly­sant, qui était en passe de s’autoriser, pou­vait en don­ner la théo­rie. En quelque sorte, il était mis à la ques­tion d’avouer ce qui jus­ti­fiait qu’il s’autorise à des psy­cha­na­lystes cen­sés n’en rien savoir ! Ce qui est tout de même insen­sé.
Quoique je ne sois pas un uni­ver­si­taire qui, avant d’y aller de ses petites bavas­se­ries per­son­nelles, tente de prendre en compte toutes les autres bavas­se­ries que d’autres ont pro­fé­rées avant lui, il me parait tout à fait impor­tant, et par­tant tout à fait utile, de reve­nir de manière sys­té­ma­tique sur la pré­sen­ta­tion, et la réfu­ta­tion, de tout ce qui a été éla­bo­ré plus ou moins théo­ri­que­ment sur cette ques­tion de l’auto auto­ri­sa­tion et du psy­cha­na­lyste. Il ne s’agit donc pas d’érudition, mais plu­tôt d’une néces­si­té épis­té­mo­lo­gique. Et pas seule­ment d’épistémologie cri­tique. Pas seule­ment cri­tique parce que la décons­truc­tion de ces éla­bo­ra­tions, qu’elles soient fran­che­ment mytho­lo­giques ou d’apparence psy­cho­lo­gique ou pseu­do scien­ti­fiques, n’a pas pour seul but d’en démon­trer l’inanité mais de faire appa­raitre la part de réa­li­té qu’elles recèlent en l’occultant. Manière de dévoi­ler ce qu’elles masquent et qui, néan­moins, dit quelque chose sur ce phé­no­mène d’auto auto­ri­sa­tion. Car avec la for­mu­la­tion de « désir du psy­cha­na­lyste » sur laquelle je ne suis guère en phase, il m’arrive d’y sacri­fier puisque c’est la for­mule habi­tuel­le­ment rete­nue pour évo­quer ce phé­no­mène. Je dirais, moi, la forme et dyna­mique que vec­to­rise cette inten­tion­na­li­té psy­chique, dont pro­cède cette auto­ri­sa­tion. En effet, je ne sais pas bien en quoi le « désir », si on n’exclut pas la pul­sion et la libi­do, se spé­ci­fie par rap­port à l’envie sauf à en faire une envie anob­jec­tale. Ce qui est contra­dic­toire dans les termes si on tient le désir, avec Lacan, du coté de l’intentionnalité sub­jec­tive. L’envie, si vous l’avez oubliée en che­min, dans les termes qui sont les miens, découle du concept klei­nien qui prend sa dyna­mique dans l’agressivité et dont l’Invidia est le pro­to­type. L’envie ima­gi­naire est alors la trans­for­ma­tion de la moda­li­té de l’Invidia où la dimen­sion éli­mi­na­tive est, si ce n’est éra­di­quée, du moins dif­fé­rée au pro­fit de celle appro­pria­tive. C’est donc une inten­tion­na­li­té moïque qui néces­site un objet pour s’activer et dans le même temps le crée par la ver­tu de la langue dans laquelle cette agres­si­vi­té est prise. Elle isole, grâce à la langue, les contours du dit objet, elle lui attri­bue une sin­gu­la­ri­té enviable sans idéa­li­sa­tion. C’est dire que les rela­tions d’objets ne néces­sitent plus l’intervention de l’Idéal du Moi. Puisqu’aussi bien quand il s’agit d’activer le diver­tis­se­ment, ce à quoi la rela­tion d’objet sert, cette ins­tance s’est dis­soute. La rela­tion d’objet qui per­met le diver­tis­se­ment est donc pure­ment moïque et ima­gi­naire. Bien évi­dem­ment ce dont je parle là c’est une rela­tion d’objet « pure et par­faite ». Théo­rique donc et sans doute jamais obser­vable. Ce petit rap­pel per­met de reve­nir sur le slo­gan laca­nien qui intime que l’on ne devrait pas « céder sur son désir » quel qu’il soit et a for­tio­ri quand il s’agit de psy­cha­na­ly­ser. Mais cette for­mu­la­tion, même si elle semble mar­quée au coin du bon sens, est peu convain­cante. Si on la prend au pied de la lettre cela laisse entendre que ce désir de psy­cha­na­ly­ser relè­ve­rait, qu’on le veuille ou non, d’une inten­tion­na­li­té d’une volon­té ou d’une déci­sion conscientes. Ce qui impli­que­rait qu’on ne fasse plus la dif­fé­rence entre « envie » et « désir ». D’ailleurs pour la plu­part des psy­cha­na­lystes le « désir » parce qu’il est sexuel, se mani­feste comme une « envie ». La seule chose qui serait alors éta­blie serait qu’il n’est pas déter­mi­né par « l’Idéal du Moi » ou le « Sur­moi ». Ce qui est déjà ça d’acquis, puisqu’on fait l’hypothèse que ces ins­tances se seraient effa­cées au pro­fit de la seule ins­tance moïque. On se trouve alors obli­gé de sup­po­ser que cette envie moïque s’actualise sous l’impulsion issue du Sujet de l’inconscient. Ce qui peut être sou­te­nable. Ou tout au moins cette hypo­thèse ne fait que repous­ser la ques­tion d’une « inten­tion­na­li­té consciente » à une « inten­tion­na­li­té incons­ciente ». La ques­tion devient alors de savoir de quoi est consti­tuée cette inten­tion­na­li­té incons­ciente. Et nous voi­la encore dans l’impasse. Ce qu’on peut consi­dé­rer c’est qu’il peut y avoir une envie légi­time de connaitre ce qu’il en est de la théo­rie et de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique par tout un cha­cun mais cela n’explique pas pour­quoi cer­tains sont contraints à psy­cha­na­ly­ser et d’autres pas. On peut, certes, évo­quer l’ambition d’un sta­tut social. Mais ce n’est pas convain­cant puisqu’aujourd’hui cela ne confère plus aucun pres­tige social. Bien au contraire : la psy­cha­na­lyse est de plus en plus décriée. Reste qu’il y a encore des tas de gens, mais pour com­bien de temps, qui pour des rai­sons variées, s’intéressent à ce que l’on consi­dère tou­jours comme une théo­rie psy­cha­na­ly­tique. Dont ceux qui se disent psy­cha­na­lystes.
Si on veut sor­tir de ces dis­cus­sions byzan­tines, il faut poser l’hypothèse qu’il y a bien une inten­tion­na­li­té dont pro­cède l’autorisation de psy­cha­na­ly­ser et que cette inten­tion­na­li­té n’est pas moïque mais relève du registre sub­jec­tif quoiqu’il faille qu’elle soit recon­nue « consciem­ment », c’est-à-dire moï­que­ment, pour s’effectuer dans la réa­li­té sociale. Cette for­mu­la­tion revient à consta­ter qu’il y a bien une déter­mi­na­tion psy­chique dont l’origine est incon­nue qui, néan­moins, pour s’actualiser, doit être recon­nue et prise en charge volon­tai­re­ment comme une vul­gaire « envie ». Comme n’importe quelle autre « envie ». On peut donc avan­cer que ce qui se joue en fin de psy­cha­na­lyse, quand elle débouche sur ce que l’on convient de repé­rer comme une auto-auto­ri­sa­tion à psy­cha­na­ly­ser, consiste sim­ple­ment à non seule­ment prendre conscience des déter­mi­nants de cette aspi­ra­tion mais aus­si à s’engager à l’acter dans la réa­li­té sociale. La for­mule « le psy­cha­na­lyste s’autorise… » prend alors la forme d’un simple constat qui n’explique rien et « ne pas céder sur son désir » s’il est sug­ges­tif est une injonc­tion inutile puisqu’on ver­rait mal com­ment le Moi pour­rait inter­dire la réa­li­sa­tion de cette inten­tion­na­li­té sub­jec­tive péremp­toire. C’est au mieux une manière de réas­su­rance du genre « puisque ces mys­tères nous dépassent fei­gnons d’en être l’organisateur » (Jean Coc­teau). Reste que cette prise de conscience qui entraine une effec­tua­tion de l’Acte de psy­cha­na­ly­ser, contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, n’est pas aus­si facile que cela à assu­mer pour celui à qui elle advient. Il m’est arri­vé d’entendre que cette posi­tion sin­gu­lière qui s’impose en fin de psy­cha­na­lyse à cer­tains n’est pas simple à enté­ri­ner. Comme si assu­mer de l’Acter dans la cure et sur­tout de s’affirmer psy­cha­na­lyste dans la réa­li­té sociale tenait d’une sorte de condam­na­tion. Ce qui suf­fi­rait à mon­trer qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une « envie » moïque puisque le Moi se rebiffe ! Tout se pas­se­rait comme si, dans le même temps, on s’avisait que les joies du Vivre nous étaient, du même coup, deve­nues inac­ces­sibles. Ce n’est pas comme cela qu’on s’imagine, en géné­ral, la gué­ri­son. Evi­dem­ment si dans cette phase ter­mi­nale on pou­vait dévoi­ler de quelle nature cette déter­mi­na­tion à psy­cha­na­ly­ser est consti­tuée, cela pour­rait avoir un effet. Et c’est pos­sible. En tout état de cause cette tâche revient au psy­cha­na­lyste. La moindre des choses est que le psy­cha­na­lyste fasse adve­nir dans la cure la cause méta­psy­cho­lo­gique de cette déter­mi­na­tion. Et com­ment se fomente cette inten­tion­na­li­té.
J’ai bien conscience que tout cela se pré­sente main­te­nant de manière lim­pide. Et que je semble me répé­ter. Mais c’est pour mon­trer que cette clar­té n’est qu’apparente. C’est une obs­cure clar­té parce qu’elle ne dit rien sur la nature (la cause de cette déter­mi­na­tion) de cette contrainte psy­chique à psy­cha­na­ly­ser. Contrainte psy­chique que phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment on attri­bue à un pro­ces­sus endo­gène. J’en avais appe­lé au deus ex machi­na de l’auto orga­ni­sa­tion. Ce n’est pas faux, mais tout à fait insuf­fi­sant. Cela nous fait une belle jambe de s’en remettre au mys­tère de l’auto orga­ni­sa­tion. Ce n’est pas plus expli­ca­tif que d’évoquer la ver­tu dor­mi­tive de l’opium pour expli­quer pour­quoi l’opium fait dor­mir … c’est une tau­to­lo­gie cir­cu­laire. Cela ne dit abso­lu­ment pas à par­tir de quelle confi­gu­ra­tion du fonc­tion­ne­ment psy­chique sin­gu­lier cette auto orga­ni­sa­tion s’avère. Cela per­met seule­ment d’écarter tous les lieux com­muns et les affa­bu­la­tions qui entourent cette pers­pec­tive de sin­gu­la­ri­té. D’en finir défi­ni­ti­ve­ment avec les expli­ca­tions rai­son­nantes qu’on sert en géné­ral pour la jus­ti­fier. Vous avez sans doute une petite idée concer­nant la solu­tion de cette pré­ten­due pro­blé­ma­tique. Comme je l’ai déjà annon­cé, cela tient du secret de poli­chi­nelle… Mais il convient de l’étayer c’est pour­quoi, il me semble qu’il faut avoir une approche épis­té­mo­lo­gique de diverses ver­sions et thèses qui obs­cur­cissent sa com­pré­hen­sion. Quoique cela puisse vous paraitre fas­ti­dieux, voire inutile, on doit réca­pi­tu­ler sys­té­ma­ti­que­ment ce qui a déjà été évo­qué. On va pro­cé­der pseu­do chro­no­lo­gi­que­ment.
DU DÉSIR DU PSYCHANALYSTE COMME PRÉTENDUMENT MOTIVÉ PAR LA MISE EN ŒUVRE D’UN SAVOIR OU D’UNE SCIENCE PSYCHANALYTIQUE
Du temps de Freud, des pion­niers si on peut dire, se décla­rer psy­cha­na­lyste cela était assez simple. D’autant que Freud était dans une Hubris pro­sé­lyte. Il lui fal­lait des adeptes. Il suf­fi­sait, sché­ma­ti­que­ment, d’être inté­res­sé par la nou­velle doc­trine au point de s’en impré­gner et de sou­hai­ter s’en ser­vir pour soi­gner les souf­frances psy­chiques des contem­po­rains. Il était sans doute néces­saire, dans un pre­mier temps, de se faire connaitre par Freud et d’obtenir son adou­be­ment. Il y avait coop­ta­tion pour appar­te­nir à ce que Freud appe­lait lui-même la horde sau­vage. A cette époque il n’y avait aucune obli­ga­tion de for­ma­tion par­ti­cu­lière. On pou­vait être pas­teur, méde­cin, psy­chiatre, phi­lo­sophe ou lit­té­raire, peu impor­tait pour­vu que l’on se décla­rât adepte du maître. Cette hété­ro­gé­néi­té de for­ma­tion ini­tiale, Freud en théo­rise, tar­di­ve­ment, la rai­son dans son article de 1926 « La Ques­tion de l’analyse pro­fane » (Laiea­na­lyse) que l’on tra­duit aus­si par « Psy­cha­na­lyse laïque ». En tout état de cause de la même manière qu’il dis­so­ciait la psy­cha­na­lyse de la phi­lo­so­phie, il défen­dait l’idée que la psy­cha­na­lyse ne doit pas être affi­liée à la méde­cine. Ce n’est pas une pra­tique médi­cale au sens clas­sique du terme. Ce ne sera pas la posi­tion ulté­rieu­re­ment de toutes les asso­cia­tions de psy­cha­na­lystes. En par­ti­cu­lier en France. Reste tout de même que Freud accueillait plus favo­ra­ble­ment les méde­cins, sur­tout quand ils n’étaient pas juifs, parce que cela don­nait une cré­di­bi­li­té scien­ti­fique à ses asser­tions « révo­lu­tion­naires ».
Dans les termes qui sont les miens, pour être psy­cha­na­lystes il fal­lait en décla­rer « l’envie » et mettre cette envie à l’épreuve d’une pos­sible coop­ta­tion d’abord par Freud, puis ensuite par les asso­cia­tions paten­tées de psy­cha­na­lystes. Coop­ta­tion qui dépen­dait moins d’un savoir exhaus­tif acquis que d’une volon­té consciente d’exercer la psy­cha­na­lyse. Puisqu’on était dans une phase pion­nière, on consi­dé­rait que l’on par­ti­ci­pait, avec le Maître, à l’édification de son cor­pus. Freud sem­blait sous­crire à cette convic­tion. A ceci près que les idées pro­po­sées par d’autres, si Freud les jugeaient bonnes, il les inté­grait à son œuvre comme si elles étaient à lui. « Ce qui est de moi est à moi, ce qui est de toi est dis­cu­table et si l’idée qui est de toi est valable alors, elle est à moi ». De fait, il n’y a, à cette époque, qu’un psy­cha­na­lyste : Freud. Les autres ne sont que des épi­gones. Un man­da­rin et des élèves pro­sé­lytes. On retrou­ve­ra cette orga­ni­sa­tion avec Lacan quoiqu’elle soit déniée. Elle est d’ailleurs le décalque de celle de la méde­cine, telle qu’elle est main­te­nue encore aujourd’hui avec le ser­ment d’Hippocrate. Il y a donc dépen­dance au Maître des épi­gones et des élèves. En d’autres termes, on est auto­ri­sé à réflé­chir sur le pen­ser du maître mais pas à la pen­sée du pen­ser pour son propre compte. Ce qui est fâcheux pour un psy­cha­na­lyste. Tout cela pour en venir à la conclu­sion que dans cette pers­pec­tive des pre­miers temps de la psy­cha­na­lyse, la conduite de la cure s’apparente seule­ment à un diver­tis­se­ment moïque. C’est-à-dire ima­gi­naire. On retrouve l’irruption de cette « envie » dans bon nombre de cures psy­cha­na­ly­tiques … C’est alors de l’ordre de « si qu’on disait que je serais psy­cha­na­lyste », à la manière dont les enfants s’imaginent être pom­pier ou hôtesse de l’air, ou star de la chan­son­nette. Mais quand on dit « envie ima­gi­naire » (ce qui est un pléo­nasme) ce n’est pas pour­tant cer­tain qu’il s’agisse tou­jours d’une sorte de rêve incon­sis­tant dont le moteur serait l’idéalisation. Une envie, toute ima­gi­naire qu’elle soit, peut être aus­si une manière tout à fait réa­liste d’inscrire une pra­tique thé­ra­peu­tique dans la réa­li­té sociale. Quand, bien sûr, elle est fomen­tée à par­tir d’une réa­li­té psy­chique où la dyna­mique Sujet/​Moi est adve­nue, elle s’avère émi­nem­ment adap­ta­tive, donc légi­time. Les psy­cha­na­lystes archéo freu­dien dirait qu’elle a pas­sé l’épreuve du Prin­cipe de réa­li­té. Ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais est méta­pho­ri­que­ment par­lant. En géné­ral cette envie de psy­cha­na­ly­ser, d’être psy­cha­na­lyste s’accompagne d’un réel inté­rêt pour la théo­rie psy­cha­na­ly­tique, qu’elle soit freu­dienne, laca­nienne ou struc­tu­rale. On a même, par­fois, une connais­sance appro­fon­die qui la légi­time. On explique cette envie par une aspi­ra­tion si ce n’est huma­ni­taire, au moins frap­pée au coin d’un huma­nisme clas­sique. De bonnes rai­sons ou mêmes de bonnes inten­tions qu’on ratio­na­lise autour de la néces­si­té qu’il y aurait de sou­la­ger ses contem­po­rains des souf­frances psy­chiques dont ils sont affec­tés. Voire débar­ras­ser la socié­té, par une action de pré­ven­tion pro­phy­lac­tique géné­ra­li­sée auprès des enfants, et des parents, des dérè­gle­ments psy­chiques quand ils sont patho­lo­giques. Il y aurait là un enga­ge­ment huma­ni­taire et social. On serait alors dans la croyance que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique serait incon­tour­nable pour arri­ver à cette fin. La psy­cha­na­lyse quoiqu’on en veuille s’apparente alors à une cause qu’on se doit de défendre envers et contre tous si cela s’avère néces­saire. Et pour le plus grand bien de l’humanité souf­frante. On aurait été mor­du par le pro­sé­ly­tisme de Freud. Et, donc, fidèle au Maître. Ce qui est essen­tiel puisqu’aussi bien dans cette occur­rence la légi­ti­mi­té du psy­cha­na­lyste se mesure à l’aune de cette fidé­li­té. Comme elle se mesure, quand on est chré­tien, à l’aune de la fidé­li­té à Jésus ou, quand on est musul­man, à l’aune de la fidé­li­té à Maho­met. Je crois en Freud, puis en Lacan, dont je connais aveu­glé­ment la théo­rie, donc je suis psy­cha­na­lyste parce que mon envie est légi­ti­mée par cette allé­geance. Pour le dire, en réfé­rence à l’aphorisme de Lacan, on ne s’autorise pas de soi même mais de cette allé­geance. On s’inscrit de fac­to dans une pro­fes­sion (de foi !) comme n’importe quelle autre pro­fes­sion de san­té (fut-elle scien­ti­fique). Ce qui était sans doute l’intention de Freud puisqu’il croyait avoir inven­té une véri­table science psy­cho­lo­gique nou­velle. La théo­rie psy­cha­na­ly­tique, si elle est une science, suf­fit à vali­der la pra­tique de qui­conque s’y adonne pour autant qu’il en ait une connais­sance néces­saire et suf­fi­sante et qu’il ait foi en elle. C’est au fond un pré­ju­gé médi­cal.
Cette concep­tion de la vali­di­té et de la légi­ti­mi­té n’est plus tenable quoiqu’elle soit tou­jours opé­rante dans les com­mu­nau­tés de psy­cha­na­lystes freu­diens. On sait, intel­lec­tuel­le­ment, qu’à sup­po­ser que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique freu­dienne soit scien­ti­fique, en connaitre véri­ta­ble­ment les tenants et les abou­tis­sants est sans doute une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante. Mais à sup­po­ser qu’elle le soit, l’objection res­te­rait intacte. Donc même si la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale s’avérerait véri­ta­ble­ment être une science humaine, sa connais­sance « pure et par­faite » ne suf­fi­rait pas à faire de qui­conque un psy­cha­na­lyste en proie à l’Acte psy­cha­na­ly­tique. C’est pour­tant sur cette illu­sion que s’est consti­tuée la doc­trine de la « for­ma­tion des psy­cha­na­lystes » au sein des asso­cia­tions paten­tées de psy­cha­na­lystes freu­diens. Il y avait des ins­ti­tuts cen­sés apprendre la psy­cha­na­lyse des Maîtres aux élèves psy­cha­na­lystes. Cela me fait tou­jours sou­rire que même à Espace on parle encore « d’élève psy­cha­na­lyste ». C’est d’un « ana­chro­nisme désuet ! Alors qu’Espace s’est consti­tué, après les Man­no­ni, sur l’idéologie de l’éclectisme. Eclec­tisme qui est cen­sé s’inscrire en faux contre tout dogme. Cet éclec­tisme est tou­jours reven­di­qué par les héri­tiers choi­sis par Maud Man­no­ni pour faire per­du­rer son asso­cia­tion et si j’en crois les confi­dences, qu’en son temps, Claude Bou­kob­za (qui en était) m’a faites. Il faut bien dire qu’à cer­tains égards le droit à l’invention à Espace a un petit relent ubuesque : on peut y aller de ses petites inven­tions dans l’ordre et la dis­ci­pline freu­do laca­nienne. Mais pas plus (cf. Ubu Roi d’Alfred Jar­ry). Trans­gres­ser dans le cadre des éla­bo­ra­tions freu­do laca­niennes c’est-à-dire dans l’ordre dog­ma­tique et la dis­ci­pline débouche iné­luc­ta­ble­ment sur le culte de la petite dif­fé­rence que Freud dénon­çait. Toutes des variantes des dis­cours des Maîtres, Freud et Lacan, pour­vu qu’on exé­gé­tise, peuvent trou­ver asile en son sein. For­cé­ment cela débouche sur une Babel syn­cré­tique. Pas même une effer­ves­cence intel­lec­tuelle. Mais je serais bien ingrat de m’insurger puisque je béné­fi­cie du pri­vi­lège de pou­voir ins­crire mon sémi­naire, pas tout à fait clan­des­ti­ne­ment, en ces lieux.
Pour y reve­nir, les asso­cia­tions freu­diennes de psy­cha­na­lystes ont pro­to­co­li­sé cette manière d’enseigner, et d’autoriser, la psy­cha­na­lyse. Elles ont pour voca­tion sa repro­duc­tion dont elles s’acquittent en pro­di­gant un ensei­gne­ment de la théo­rie et de la pra­tique, en leur sein ou à l’université. Ensei­gne­ment qui se pré­sente comme une ortho­doxie. Elles ont sur­tout ins­ti­tué la psy­cha­na­lyse didac­tique, qui n’existait pas véri­ta­ble­ment du temps de Freud et les contrôles infli­gés aux impé­trants psy­cha­na­lystes. Ce n’est qu’après ce par­cours ini­tia­tique que le psy­cha­na­lyste reçoit l’autorisation pleine et entière de psy­cha­na­ly­ser. A leur manière les asso­cia­tions freu­diennes s’instituent en « Ordre ». De plus, dans cer­taines asso­cia­tions, il per­siste encore une cer­taine hié­rar­chie entre les psy­cha­na­lystes méde­cins ou psy­chiatres et ceux qui viennent d’autres dis­ci­plines. De la psy­cho­lo­gie entre autres. A l’intérieur de ces com­mu­nau­tés, tout se pas­se­rait comme dans la vie monas­tique, il y a les nobles moines et les frères convers. Ce qui d’une manière cer­taine consti­tue une déné­ga­tion de ce que Freud sou­te­nait quant à la nature de la psy­cha­na­lyse de n’être ni une pra­tique médi­cale, ni une phi­lo­so­phie, mais une psy­cho­lo­gie scien­ti­fique. Je ne suis pas cer­tain que nous ayons dépas­sé cette tra­di­tion médi­cale. Si oui, ce serait au pro­fit de lui trou­ver une autre tra­di­tion, c’est à dire phi­lo­so­phique, avec Lacan. Ce qui consiste à tom­ber de Cha­rybde en Scyl­la. En tout état de cause, dans cette pers­pec­tive, il n’est abso­lu­ment pas ques­tion d’un quel­conque désir ni d’une auto auto­ri­sa­tion. Etre psy­cha­na­lyste consiste à acqué­rir une com­pé­tence théo­rique et tech­nique dûment cer­ti­fiée et contrô­lée. Qui est capable intel­lec­tuel­le­ment d’acquérir ces com­pé­tences peut être recon­nu psy­cha­na­lyste par le didac­ti­cien et le contrô­leur (en géné­ral deux)! Pour le dire abrup­te­ment, celui qui en a « envie » et qui prend les moyens de se for­mer intel­lec­tuel­le­ment à la théo­rie et à la pra­tique peut l’être. Mais il n’est pas exclu que cet appren­tis­sage, qui confine d’une cer­taine manière à l’initiation, puisse débou­cher sur une véri­table posi­tion de psy­cha­na­lyste. Rien n’est impos­sible, mais il y a toutes les chances que cette manière d’envisager la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes pro­duise des psy­cho­thé­ra­peutes d’obédience psy­cha­na­ly­tique. Ce qui n’est pas si mal. C’est très utile les psy­cho­thé­ra­peutes pour sou­la­ger les souf­frances psy­chiques de ceux qui n’ont aucune envie de gué­rir et qui tiennent, légi­ti­me­ment, à leur sur­vie. Car si on va plus loin, et si on admet que la psy­cha­na­lyse freu­dienne n’est pas une science, alors on peut consi­dé­rer que les asso­cia­tions archéo freu­diennes sont les exé­cu­teurs tes­ta­men­taires de l’œuvre de Freud dont la mis­sion est de sélec­tion­ner et for­mer ceux qui sont dignes de rece­voir, de pra­ti­quer et de pro­mou­voir l’héritage freu­dien. Les asso­cia­tions sont les gar­diens du temple de la foi freu­dienne. Elles sont garantes du dogme qu’il faut pré­ser­ver des héré­sies et des scis­sions. Mais se trou­ver en posi­tion d’héritier est très dom­ma­geable et assez contra­dic­toire avec la posi­tion du psy­cha­na­lyste. En effet, si on accepte l’héritage, on se trouve de fac­to en posi­tion d’idéalisation. D’abord de ceux dont on hérite, Freud ou et/​ou Lacan, mais aus­si de ceux qui vous ont fait héri­ter : le didac­ti­cien et les contrô­leurs. C’est pour cela qu’il faut être très vigi­lant, même aujourd’hui, quand on se trouve dans la fonc­tion de « didac­ti­cien ». Car il n’y a rien de pire que de se croire des­ti­na­taire d’un héri­tage infran­gible qu’on a le devoir, à son tour, de pré­ser­ver et de faire per­du­rer. Cette idéa­li­sa­tion, il est bien dif­fi­cile de s’en déprendre si on croit qu’avec l’héritage on s’engage dans une mis­sion sacrée. Car cette manière de conce­voir la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes est sous ten­due par une obli­ga­tion ou un pré­sup­po­sé non dit. A savoir que le pos­tu­lant psy­cha­na­lyste a l’obligation de s’identifier à leurs Maitres. Il repro­duit la manière et le savoir de ceux-ci. C’est dire que cette for­ma­tion s’appuie essen­tiel­le­ment sur la facul­té d’idéalisation du pos­tu­lant. En fait à la fois de la facul­té d’idéalisation et d’auto cen­sure. C’est-à-dire en termes méta­psy­cho­lo­giques freu­diens sur l’Idéal du Moi et le Sur­moi. C’est une fabrique de bons élèves ou au mieux d’épigones qui répondent à l’injonction « tu seras psy­cha­na­lyste mon fils ou ma fille », comme chez Molière dans le Bour­geois Gen­til­homme. On devient mama­mou­chi. On est pour le moins dans la filia­tion. L’aliénation dans la filia­tion. Cela peut s’actualiser sous forme de dithy­rambe de la théo­rie ou du psy­cha­na­lyste didac­ti­cien. Reste que la filia­tion quoi qu’on en pense, cela pro­voque la sclé­rose théo­rique voire l’appauvrissement régres­sif. Et pas seule­ment chez les psy­cha­na­lystes. Voire ce que Fran­çoise Héri­tier (ça ne s’invente pas) a fait de l’anthropologie struc­tu­rale que lui aurait léguée Lévi-Strauss. Une sorte de socio­lo­gie essen­tiel­le­ment mise au ser­vice d’une cause fémi­niste mili­tante. De l’ethnologie struc­tu­rale on a seule­ment conser­vé la méthode eth­no­gra­phique de recueil des « faits sociaux » au moyen d’une obser­va­tion dite « par­ti­ci­pante ». Ce qui n’est guère glo­rieux. Le pro­fes­seur Hei­deg­ger semble avoir fait mieux avec Han­na Arendt dont l’œuvre n’est abso­lu­ment pas celle d’une élève. Il faut dire qu’ils ont vécu une véri­table pas­sion (sub­jec­tive) quoique incon­grue : lui nazi, elle juive. Ce qui change tout. Sim­ple­ment on pour­rait remar­quer que, si on vou­lait se lais­ser aller à une inter­pré­ta­tion digne du café du com­merce, toute l’œuvre poli­tique de celle-ci est cen­trée sur le tota­li­ta­risme et la culture. Reste qu’elle a une « pen­sée du Pen­ser » créa­tive tout à fait remar­quable et qui ne doit rien à per­sonne. Non expli­ci­te­ment du coté du Sujet (qui serait une pro­blé­ma­tique phi­lo­so­phique dont elle s’est tou­jours démar­quée : elle ne fait pas de phi­lo­so­phie poli­tique) mais de l’humain. Le Sujet humain aux prises avec les aléas du col­lec­tif et de l’aliénation dont le tota­li­ta­risme est l’exaltation. On pour­rait dire contre les dérives de Hei­deg­ger.
Dans un autre champ, celui de la musique, j’ai fait l’expérience modeste, d’être choi­si (sans doute par­mi d’autres) pour être comme qui dirait l’héritier d’un maître, un petit maître. C’est une cala­mi­té d’être « élève pré­fé­ré ». Dés l’enfance je pra­ti­quais le vio­lon­celle. Faire de la musique dans une famille petite bour­geoise de cette époque fai­sait par­tie de la bonne édu­ca­tion. A vrai dire, ce n’était pas pour me déplaire. Très jeune j’ai été fas­ci­né par la musique qu’on dit savante ou clas­sique. Par la musique réelle, pas la musi­quette ou la chan­son­nette. Cette fas­ci­na­tion, cette pas­sion, m’est tom­bée des­sus très pré­co­ce­ment. J’avais sans doute quatre ans ou même un peu moins. J’ai le sou­ve­nir qu’un soir je suis entré dans le salon fami­lial qui était peu éclai­ré pour cause de couvre feu. Mon frère ainé écou­tait sur le gra­mo­phone la neu­vième sym­pho­nie de Bee­tho­ven. Au moment du chœur final. Ce qu’on appelle main­te­nant L’Hymne à la joie. Il a mis un doigt sur sa bouche pour m’intimer le silence. Ce n’était nul­le­ment néces­saire. Je suis res­té figé sur le pas de la porte, sai­si. Bien plu­tôt que cela, je dirais aujourd’hui que ce chœur a déclen­ché un éprou­vé psy­chique fon­da­men­tal. En tout cas quelque chose qui a fait effet et ne m’a jamais plus quit­té.
J’avais pour pro­fes­seur Paul Tor­te­lier et pour répé­ti­trice son épouse, Maud. Paul Tor­te­lier était un des dis­ciples pré­fé­rés de Pablo Casals. Au moment où je devais entrer au col­lège, Tor­te­lier s’était mis en tête qu’il était évident que je devais me consa­crer au vio­lon­celle. Faire car­rière comme ins­tru­men­tiste. Cela impli­quait que j’arrête, ou tout au moins que j’aménage, mes études secon­daires. Ne croyez pas que je me sois trou­vé flat­té. Bien au contraire. En effet j’avais déjà la convic­tion intime de n’avoir aucun talent d’interprète. Au point que quand il m’arrivait de jouer j’éprouvais une véri­table souf­france tant l’écart entre ce que je pro­dui­sais et ce que ma sen­si­bi­li­té me dic­tait était incom­men­su­rable. En fait insup­por­table. Quelque temps aupa­ra­vant j’en avais fait la cruelle expé­rience. Avec un orchestre ama­teur assez médiocre, on devait exé­cu­ter une par­tie du mag­ni­fi­cat de Bach. En par­ti­cu­lier le « Quia fecit mihi magna » où le vio­lon­celle accom­pagne la Basse. Cet accom­pa­gne­ment (ou ce dia­logue) est d’apparence assez simple. Répé­ti­tif même. Une sorte de ritour­nelle. Mais il n’y a jamais rien de simple chez Bach. Et cette ritour­nelle s’avère assez sophis­ti­quée où s’insère des variantes sub­tiles. C’est cela qui fait sens dans la musique : l’imprévisible. Je les per­ce­vais mais j’étais inca­pable de les inter­pré­ter. La honte à moi-même infli­gée. Seule ma sœur, qui elle était pia­niste et musi­cienne (pleine de conte­nance), savait mon manque de talent. Fort heu­reu­se­ment, et à mon grand sou­la­ge­ment, on a mis un véto à ce des­tin funeste. Et quand je parle de sou­la­ge­ment, ce n’est pas un effet de rhé­to­rique. Qu’on en juge : à l’époque j’avais l’oreille abso­lue et lisais trois clés. De plus j’avais une connais­sance rela­ti­ve­ment appro­fon­die du sol­fège. Dans la nuit qui a sui­vi cette déci­sion j’ai tout oublié. Et cet oubli s’est avé­ré irré­ver­sible. Manière de dire que l’héritage n’est pas iné­luc­table. On peut s’y sous­traire radi­ca­le­ment et sans effort. Non pas en s’opposant moï­que­ment mais natu­rel­le­ment. Ce qui implique une confi­gu­ra­tion psy­chique par­ti­cu­lière qui inter­dit le confor­misme, fils de la sou­mis­sion. C’est-à-dire qu’il n’est pas don­né à tout le monde de pou­voir s’y sous­traire. Manière de dire aus­si que deve­nir musi­cien, com­po­si­teur ou inter­prète n’est pas une affaire d’envie. Comme deve­nir psy­cha­na­lyste. Il faut à tout le moins en avoir les moyens non seule­ment tech­nique mais avant tout psy­chique. Cette souf­france ne s’est pas pour autant apai­sée. Elle s’est dépla­cée de l’interprétation per­son­nelle à celle que pro­duisent les musi­ciens. L’incapacité de la plu­part à inter­pré­ter l’œuvre, leur incom­pré­hen­sion de ce qu’elle actua­lise fon­da­men­ta­le­ment et essen­tiel­le­ment (dans son sens qua­si phi­lo­so­phique) déclenche tou­jours un rap­pel de cette souf­france. Comme s’il y avait là un atten­tat à la fonc­tion sub­jec­tive d’Ex-sistence. C’est pour­quoi depuis long­temps j’écoute de la musique enre­gis­trée. On peut choi­sir les inter­prètes. Mais là encore, il y a des imper­fec­tions tech­niques qui par­ti­cipent à la déna­tu­ra­tion de l’œuvre D’abord parce que l’enregistrement et la res­ti­tu­tion numé­rique d’aujourd’hui éli­mine les har­mo­niques de la voix et des ins­tru­ments. Il est vrai qu’aujourd’hui les ingé­nieurs du son tentent de pal­lier cette carence. Avec plus ou moins de bon­heur. De fait l’ingénieur du son n’est plus seule­ment un tech­ni­cien mais un inter­prète qui inter­prète l’interprétation de l’œuvre par les ins­tru­men­tistes. Ensuite parce que la grande majo­ri­té des appa­reils de res­ti­tu­tion sont d’une médio­cri­té insigne. Ce constat m’a fait faire l’acquisition d’une socié­té (YBA) qui fabri­quait des amplis et des pré­am­pli de très haut de gammes de telle sorte de pou­voir béné­fi­cier d’une res­ti­tu­tion numé­rique à peu près audible. Ces ins­tru­ments étaient des­ti­nés à une caté­go­rie par­ti­cu­lière de clients qui étaient des pas­sion­nés du son, de la res­ti­tu­tion du son. Pas for­cé­ment ce que l’on a cou­tume d’appeler des mélo­manes. Je les qua­li­fie­rais « d’audiopathes ». Mais le numé­rique n’aura jamais la qua­li­té de l’enregistrement et de la res­ti­tu­tion ana­lo­gique. L’essentiel, même dans l’enregistrement et la res­ti­tu­tion numé­rique est que soit pré­ser­vée l’évocation de la pré­sence Ex-sis­ten­tielle que l’œuvre actua­lise et que les inter­prètes font entendre (quand ils le sont, inter­prète).
Il faut dire que je n’étais pas plus tolé­rant avec Tor­te­lier que je l’étais avec moi même. Mal­gré mon jeune âge, je sor­tais de l’enfance, je le consi­dé­rais comme un piètre inter­prète. Ce qui semble avoir échap­pé à Casals. Juste capable de faire, avec une grande vir­tuo­si­té tech­nique, du « son ». Certes du beau son mais sans véri­table expres­sion musi­cale. Je dirais aujourd’hui d’expression « sub­jec­tive ». Comme s’il était, tel Nar­cisse, amou­reux de la beau­té du son qu’il pro­dui­sait. Mais vide. Déses­pé­ré­ment vide. D’ailleurs ce qui reste de lui, aujourd’hui, c’est l’invention d’une pique qui amé­liore très sen­si­ble­ment la sono­ri­té du vio­lon­celle. Comme quoi les « Maîtres » se trompent aus­si sur le talent véri­table de ceux qu’ils consi­dèrent comme leurs élèves pré­fé­rés : Casals s’est trom­pé sur le talent de Tor­te­lier, Tor­te­lier sur le mien. Ce n’est pas pour autant que l’art de Casals n’a pas eu effet de trans­mis­sion sur les géné­ra­tions sui­vantes de vio­lon­cel­listes : Mstis­law Ros­tro­po­vitch, Yo Yo Ma par exemple, s’avèrent de for­mi­dables inter­prètes et s’inscrivent dans cette lignée créa­tive. On peut évi­de­ment se racon­ter qu’il y aurait une filia­tion indi­recte entre Ros­tro­po­vitch et Casals au pré­texte que son père, vio­lon­cel­liste lui-même, avait un pro­fes­seur qui avait été élève de Casals. Mais cette réfé­rence « généa­lo­gique », cette filia­tion indi­recte tient de la mytho­lo­gie : celles des grands ancêtres. De fait ce qui les anime l’un à l’autre c’est un cer­tain Esprit de l’art du vio­lon­celle. Un effet de trans­mis­sion donc. Et non pas d’héritage. De fait, Yo Yo Ma en atteste par­fois quand, en bis, il joue une ber­ceuse que Casals avait com­po­sée à par­tir de celle qu’on lui chan­tait quand il était enfant. Recon­nais­sance donc. Reste que tous deux uti­lisent la pique Tor­te­lier, comme une grande majo­ri­té de vio­lon­cel­listes aujourd’hui.
Mal­gré cette amné­sie, la pas­sion pour la musique ne m’a jamais quit­tée. A l’époque il m’arrivait d’aller au fes­ti­val de Prades pour écou­ter Casals. Au der­nier auquel j’ai assis­té, Casals se pré­sen­tait comme un vieillard impo­tent. Il ne pou­vait plus se mou­voir seul. C’était sans doute peu d’années avant sa mort. Je l’ai vu des­cendre la route qui menait à la cha­pelle où devait avoir lieu le concert. Il était sou­te­nu d’un coté par Tor­te­lier et de l’autre par Rudolf Ser­kin. Et puis on l’a ins­tal­lé sur sa chaise. Il a sai­si son vio­lon­celle. Il a com­men­cé à jouer. Ce devait être une sonate pour pia­no et vio­lon­celle de Bee­tho­ven (peut-être la troi­sième). Alors, il a fait entendre la voix humaine. Ne croyez pas que je fasse dans un lyrisme de paco­tille. Le vieillard, mal­gré les années et la décré­pi­tude phy­sique a trans­mis l’écho d’une pré­sence (Ex-Sis­ten­tielle) qui était au-delà de l’émotion esthé­tique dont les mélo­manes s’entichent. C’est aujourd’hui que je le dis comme cela. A l’époque seul l’éprouvé était per­çu et acces­sible. Mais cela m’a aus­si mar­qué. Comme le choc éprou­vé dans la petite enfance à l’écoute de l’hymne à la joie.
Ne croyez pas que je m’égare dans des sou­ve­nirs plus ou moins nos­tal­giques. La nos­tal­gie ne fait pas par­tie de mon fonc­tion­ne­ment psy­chique. J’ai seule­ment la convic­tion que la musique ne devrait pas être indif­fé­rente aux psy­cha­na­lystes. Elle a à voir avec la fonc­tion sub­jec­tive, bien plus que la lit­té­ra­ture ou même la poé­sie. La musique et la poé­sie sont des arts « sémio­tiques » (comme la sculp­ture ou la pein­ture) dont les pro­blé­ma­tiques du sens et de la signi­fi­ca­tion sont tota­le­ment ou par­tiel­le­ment exclues. Ni la musique ni la poé­sie ne pro­cèdent d’aucune fas­ci­na­tion pour la signi­fi­ca­tion. Elles opèrent à par­tir de l’organisation du son. Quelque chose qui atteste de l’humanité de l’homme hors sens. Cer­tains qui sont au plus près de cette dimen­sion, et qui la pen­saient cha­cun dans leur champ, y sont sen­sibles. Lévi-Strauss, avant d’être anthro­po­logue, vou­lait être com­po­si­teur ; Nietzche pen­sait que « la vie sans musique est tout sim­ple­ment une erreur, une fatigue, un exil ». Et cette néces­si­té n’est pas sans rap­port avec sa décla­ra­tion que dieu est mort (il fal­lait bien y trou­ver un rem­pla­çant qui ne soit pas l’être). D’autres phi­lo­sophes aus­si comme Clé­ment Ros­set. Pour anti­ci­per avec des déve­lop­pe­ments ulté­rieurs, la musique et la poé­sie attestent de la fonc­tion sub­jec­tive dans le col­lec­tif bien plus radi­ca­le­ment que les autres arts. J’y revien­drai plus théo­ri­que­ment dans les pro­chains sémi­naires.
Toutes ces digres­sions et rémi­nis­cences pseu­do auto­bio­gra­phiques ont pour objec­tif d’en défi­nir défi­ni­ti­ve­ment avec ces relents para­sites des mytho­lo­gies freu­diennes et archéo freu­diennes concer­nant à la fois la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes (puisque c’est la for­mule consa­crée) et la recon­nais­sance de son sta­tut d’abord par une com­mu­nau­té repré­sen­ta­tive de psy­cha­na­lystes, puis la puis­sance publique. La recon­nais­sance par la puis­sance publique per­met sa léga­li­sa­tion sociale pour­rait on dire. Léga­li­sa­tion sociale qui lui confère le « droit » d’exercer. Car ne sont socia­le­ment psy­cha­na­lystes que ceux qui ont été adou­bé par une asso­cia­tion recon­nue par la dite puis­sance publique. Ces concep­tions vont à l’encontre de ce qu’il en est de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et par­tant, et sur­tout, de la concep­tion théo­rique de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Elles en sont la déné­ga­tion. Si on vou­lait radi­ca­li­ser on pour­rait dire :

  • On ne devient pas psy­cha­na­lyste par déci­sion moïque qu’on ferait vali­der par des pro­to­coles d’enseignement et des rites de pas­sage bri­co­lés et ratio­na­li­sés par une com­mu­nau­té de psy­cha­na­lystes déten­teurs de l’héritage de Freud et donc gar­diens de la vraie foi.
  • En effet, les dits pro­to­coles font injonc­tions contra­dic­toires au pos­tu­lant puisqu’aussi bien ils lui intiment d’idéaliser (de sacra­li­ser) et de se sou­mettre (obéir) au cor­pus infran­gible d’élaborations mytho­lo­giques que nous auraient légué l’Ancêtre Fon­da­teur et ses dis­ciples. Cette manière de pro­cé­der sol­li­cite donc l’Idéal du Moi et le Sur­moi du néo­phyte ou les réac­tive. Ce qui n’est pas tenable au regard de ce qui devrait en être de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique du futur psy­cha­na­lyste en fin de psy­cha­na­lyse.

Toutes ces mani­gances sont cen­sées intro­ni­ser l’impétrant dans le cercle res­treint des élus. Le décla­rer dis­ciple parce qu’il est digne d’être « héri­tier » à son tour, ce qui implique l’obligation d’être à la fois pra­ti­quant et pro­sé­lyte. Etre digne de l’héritage intel­lec­tuel néces­site de s’identifier à la cause par le tru­che­ment de celle échue à ses « Maitres » (psy­cha­na­lystes contrô­leurs). De fait quand on évoque l’Héritage de La lignée, on se place de fac­to dans la pers­pec­tive sociale (ou eth­no­lo­gique) des struc­tures de paren­tés qui se pré­sentent tou­jours comme des sys­tèmes d’obligations et d’interdits qui sont autant d’injonctions à la sou­mis­sion puisqu’ils opèrent à par­tir de la sacra­li­té néces­saire à la cohé­sion du col­lec­tif. On sait, par expé­rience de psy­cha­na­lyste, com­bien cette néces­si­té anthro­po­lo­gique peut-être rava­geante (ou au mieux sclé­ro­sante) quand elle se sub­sti­tue et rem­place la capa­ci­té adap­ta­tive subjectivo/​moïque de l’appareil psy­chique. On parle alors d’aliénation.
En effet, d’un point de vue eth­no­gra­phique, ce pro­ces­sus et leurs abou­tis­se­ments, sont iden­tiques à ceux qui pré­valent dans un clan ou dans une secte. Ils visent l’appartenance autour de croyances par­ta­gées et la pré­ser­va­tion du clan et de la secte dans le temps. En effet, l’appartenance découle tou­jours d’un pro­ces­sus, volon­taire ou non, d’aliénation. La Boé­tie par­lait, lui, de ser­vi­tude volon­taire qui n’est pas en soi patho­lo­gique mais tient de la néces­si­té gré­gaire. Reste qu’il n’est pas cer­tain que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique soit réduite à cette fonc­tion mytho­lo­gique (sur­tout si elle s’avère scien­ti­fique) qui assure la consis­tance d’une com­mu­nau­té de psy­cha­na­lystes et leur per­mette, en vase clos, de sur­vivre dans le col­lec­tif, c’est-à-dire dans la socié­té. La théo­rie psy­cha­na­ly­tique n’est pas seule­ment un moyen pour assu­rer à cer­tains une sur­vie confor­table au détri­ment de la fonc­tion véri­table, qui n’est pas sha­ma­nique, du psy­cha­na­lyste (et de la psy­cha­na­lyse) dans le col­lec­tif. Encore que cette affir­ma­tion ne soit pas tout à fait exacte car même si cette ana­lyse eth­no­gra­phique sché­ma­tique est exacte et per­ti­nente (et elle l’est) ce n’est pas pour autant que ces mani­gances rituelles empêchent qu’il y ait au sein de ces com­mu­nau­tés d’authentiques psy­cha­na­lystes. Sur­tout si on prend au sérieux l’hypothèse que quelque chose d’une confi­gu­ra­tion psy­chique sin­gu­lière pousse cer­tains à « s’autoriser » psy­cha­na­lyste authen­ti­que­ment eux-mêmes, en dépit des mas­ca­rades qu’on leur inflige. C’est conve­nir que dans cette occur­rence les mytho­lo­gies et les rites n’auraient aucun effet d’obligation et que l’on peut tout à fait échap­per aux méfaits de l’héritage, de la sacra­li­sa­tion, de l’identification. Ce que je sug­gé­rais avec cette his­toire d’échapper aux « bonnes inten­tions » d’un Maître qui, comme cha­cun sait, sont un enfer. Mais, pour en ter­mi­ner avec cette conclu­sion, il faut pré­ci­ser qu’il n’est sans doute pas besoin de se ser­vir (et de trans­for­mer) la théo­rie psy­cha­na­ly­tique en mytho­lo­gie, et en fabrique de « sem­blable », pour faire col­lec­tif dans la « réa­li­té sociale ». Et le fait que la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale soit une science sociale ne nous garan­tit en rien contre cette ten­ta­tion. Une science quelle qu’elle soit, quand elle s’externalise hors son champ de recherche et d’application, se trans­forme tou­jours et mal­gré qu’on en veuille, en mytho­lo­gie. C’est-à-dire en sup­port de croyances. C’est iné­luc­table. C’est pour cela qu’il faut pen­ser autre­ment la psy­cha­na­lyse en exten­sion. Faire en sorte que quand on s’engage dans le col­lec­tif comme psy­cha­na­lyste, c’est-à-dire sub­jec­ti­ve­ment, on ne favo­rise pas la reprise mytho­lo­gique. Cela tient tout aus­si que dans la cure de l’Acte.
DE LA PSYCHANALYSE COMME INTERMINABLE, COMME CAUSE DU DESIR DU PSYCHANALYSTE
Bien sûr, cette manière tra­di­tion­nelle de consi­dé­rer la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes que je viens de décrire, Lacan en avait, il y a long­temps déjà, pris acte comme d’un four­voie­ment. C’est d’ailleurs cette his­toire de for­ma­tion des psy­cha­na­lystes, qui a pro­vo­qué la scis­sion du mou­ve­ment psy­cha­na­ly­tique fran­çais et déter­mi­né la créa­tion en 1964 de l’Ecole Freu­dienne de Paris. Mais le nom lui-même de cette nou­velle asso­cia­tion de psy­cha­na­lystes ne laisse rien pré­sa­ger de bon quant à la théo­rie qui per­met­tait de rendre compte de ce qui consti­tue quelqu’un comme psy­cha­na­lyste. Une « Ecole » est habi­tuel­le­ment un lieu où on dis­pense un ensei­gne­ment de façon col­lec­tive. On pour­rait pen­ser que cela consti­tue une déné­ga­tion de ce à quoi Lacan s’opposait. C’est-à-dire à l‘enseignement de la psy­cha­na­lyse telle que la SFP (Socié­té fran­çaise de Psy­cha­na­lyse) l’envisageait. Car, à bien des égards, son sémi­naire, à par­tir duquel l’Ecole Freu­dienne s’articulait, pou­vait être consi­dé­ré comme un ensei­gne­ment. Pour tem­pé­rer cette pre­mière impres­sion on peut recou­rir à l’étymologie du signi­fiant « Ecole » : c’est un lieu de loi­sirs pour les phi­lo­sophes, un lieu où on ne tra­vaille pas. Bien sûr, on pour­rait pour sau­ver cette appel­la­tion, rap­pro­cher ce « lieu de loi­sirs » avec la fonc­tion de « diver­tis­se­ment » telle que je la défi­nis. De fait jusque dans la deuxième moi­tié des années 1970 il y avait une véri­table effer­ves­cence intel­lec­tuelle et col­lec­tive autour du « Pen­ser » la psy­cha­na­lyse et autour de « l’enseignement » de Lacan dans son sémi­naire. Qu’il ne consi­dère pas seule­ment du coté de la trans­mis­sion. Parce qu’il y croyait dur comme fer, et tra­di­tion­nel­le­ment, que les autres étaient ses élèves à qui il dis­til­lait un savoir. Cela a pris, cette effer­ves­cence au deuxième congrès de Rome en 1974 où Lacan fait un dis­cours tout à fait incom­pré­hen­sible (en tous cas pour moi), à part quelque chose autour du lan­gage et de la langue. Et plus pré­ci­sé­ment autour du signi­fié et du signi­fiant. Dis­cours qui res­semble à un chant du cygne (pour employer cette expres­sion écu­lée). Reste qu’il y dit quelque chose qui s’apparente à ce que je viens d’énoncer et qui pré­fi­gure la dis­so­lu­tion :
« C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas de véri­table socié­té fon­dée sur le dis­cours psy­cha­na­ly­tique. Il y a une école qui jus­te­ment ne se défi­nit pas d’être une socié­té. Elle se défi­nit de ce que j’enseigne quelque chose. Si rigo­lo que cela puisse paraitre quand on parle de l’Ecole freu­dienne, c’est quelque chose dans le genre de ce qui a fait les Stoï­ciens par exemple. Et même les stoï­ciens avaient comme un pres­sen­ti­ment du laca­nisme. Ce sont eux qui ont inven­té la dis­tinc­tion du signans et du signa­tum . Par contre, je leur dois, moi, mon res­pect pour le sui­cide – non pas pour les sui­cides fon­dés sur un badi­nage, mais pour cette forme de sui­cide qui est, en somme, l’acte à pro­pre­ment par­ler. Il ne faut pas le rater, bien sûr, sinon ce n’est pas un acte »
Lacan par­lait d’un ensei­gne­ment qui ne ferait pas « socié­té » mais école, sur le mode phi­lo­so­phique. Mais il y avait tout de même des « élèves »… et ces der­niers auraient dû s’y bala­der comme les stoï­ciens au Por­tique. Lacan était per­sua­dé que l’enseignement de type uni­ver­si­taire ne conve­nait pas à ce qu’il en est de la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes. Donc il per­ce­vait une spé­ci­fi­ci­té véri­table, mais sans pou­voir théo­ri­ser et arti­cu­ler ce qui spé­ci­fie la nature de ceux qui se des­tinent à l’acte psy­cha­na­ly­tique. C’est lui qui pro­pose de sub­sti­tuer à la réfé­rence de la for­ma­tion celle de « trans­mis­sion » dont on ne sau­ra jamais de quoi elle est consti­tuée. Ce dont il est convain­cu, et qui a été à l’Ecole freu­dienne, c’est que le deve­nir psy­cha­na­lyste ne rele­vait pas d’une simple acqui­si­tion d’un savoir, sanc­tion­né par un tiers. Il y a essen­tiel­le­ment quelque chose d’autre qui spé­ci­fie le psy­cha­na­lyste. Quelque chose qui res­te­ra, pour Lacan, jusqu’à la fin mys­té­rieuse comme l’indique ses der­nières inter­ven­tions sur la trans­mis­sion. Comme je l’ai dit, la cala­mi­teuse inven­tion de la passe est si ce n’est une preuve au moins un indice de son incom­pré­hen­sion de ce qui consti­tue le pas­sage du divan au fau­teuil. Mais réso­lu­ment, à par­tir de ce quelque chose, il en a pris acte pour ban­nir de son école les rites et obli­ga­tions que la SFP, et d’autres asso­cia­tions, avaient ins­ti­tué pour recon­naitre et auto­ri­ser ce pas­sage du divan au fau­teuil. Il a, par ailleurs, abo­li l’ostracisme, latent ou décla­ré, concer­nant l’origine dis­ci­pli­naire de ceux qui se déclarent psy­cha­na­lyste. Avec son « l’analyste s’autorise de lui-même et de quelques autres », il renoue avec la laï­ci­té que Freud pro­fes­sait. La psy­cha­na­lyse n’est ni médi­cale ni phi­lo­so­phique. D’ailleurs dans le texte que je viens de citer, il s’insurge contre le fait qu’on puisse consi­dé­rer ses œuvres comme éma­nant d’un phi­lo­sophe. Mais pour moi cette contes­ta­tion est une déné­ga­tion. La future École de la cause est le nou­veau lycée stoï­cien.
Comme je viens de le dire, réfu­ter la for­ma­tion au pro­fit de la trans­mis­sion ne fait que dépla­cer la pro­blé­ma­tique sans véri­ta­ble­ment sor­tir de l’impasse car c’est per­sé­vé­rer dans la cer­ti­tude qu’il faut que, pour qu’il y ait psy­cha­na­lyste, il y ait une inter­ven­tion exo­gène à l’appareil psy­chique. Inter­ven­tion essen­tiel­le­ment qui demande donc un tiers qui trans­met. Il y a quelque chose dans la cure qui pas­se­rait entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant, ce qui est faux. Cette croyance per­sis­tante a sans doute à voir avec le fait de conce­voir la spé­ci­fi­ci­té de la cure psy­cha­na­ly­tique qu’au tra­vers du trans­fert. Ce qui brouille tout. Y com­pris et sur­tout cette ques­tion du deve­nir psy­cha­na­lyste. Si on se convainc qu’il ne se passe rien entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant, c’est-à-dire s’il n’y a ni échange ni rela­tion moïque durant la cure comme j’ai ten­té de le théo­ri­ser dans le der­nier sémi­naire, alors on peut avoir l’espoir d’y com­prendre quelque chose de ce pas­sage. Et du même coup à la trans­mis­sion. Et cela radi­ca­lise tota­le­ment la for­mule laca­nienne : d’être psy­cha­na­lyste il n’y a que d’auto-autorisation qui, elle-même, n’est pos­sible que si on pos­tule l’auto-organisation de l’appareil psy­chique. C’est un pre­mier pas, mais essen­tiel. Et Lacan, et les laca­niens, étaient tout de même dans cette voie. Mais cette voie pour qu’elle abou­tisse il eut fal­lu poser que, quoiqu’elle inter­vienne de sur­croit, la gué­ri­son est pos­sible. Ce que Lacan, et les laca­niens, après Freud ne peuvent conce­voir. Et décla­rer la cure psy­cha­na­ly­tique infi­nie empêche toute théo­ri­sa­tion du deve­nir psy­cha­na­lyste. C’est même une contra­dic­tion dans les termes. Car le deve­nir psy­cha­na­lyste est pour les laca­niens le résul­tat d’une cure, par défi­ni­tion, inter­mi­nable. On est alors dans l’obligation de ten­ter d’articuler ce qu’on appelle tou­jours le désir du psy­cha­na­lyste avec cette convic­tion. Il est vrai que dans l’une de ses der­nières inter­ven­tions Lacan prend acte « qu’il y en a qui gué­rissent ». Ce qui contre­dit cette convic­tion freu­do laca­nienne de l’existence d’une pré­ten­due pul­sion de mort. Si on ne peut théo­ri­ser le deve­nir psy­cha­na­lyste c’est parce que l’on croit tou­jours à la pul­sion et en par­ti­cu­lier, à la pul­sion de Mort. Une apo­rie ne peut qu’en entrai­ner d’autres. Si on en croit l’éloge du sui­cide évo­quée dans la cita­tion que je viens de rap­pe­ler, il y croyait dur comme fer, Lacan, à cette convic­tion hei­deg­gé­rienne où le sens de l’être se lit dans cette iné­luc­table course « vers la mort ». Celle-ci étant le der­nier ava­tar des étants. Mais cette convic­tion inter­dit toute théo­ri­sa­tion per­ti­nente des condi­tions néces­saires et suf­fi­santes qui per­mettent d’advenir psy­cha­na­lyste. Aus­si admettre que cer­tains gué­rissent et, donc qu’il y a un état psy­chique véri­table de gué­ri­son, c’est admettre que l’état psy­cho­né­vro­tique n’est pas le des­tin iné­luc­table d’Homo sapiens. Il y aurait une confor­ma­tion psy­chique débar­ras­sée de tout symp­tôme patho­lo­gique. Impli­ci­te­ment cela s’oppose à cette convic­tion qui fonde l’existentialisme phi­lo­so­phique. Freud lui avait l’intuition que la gué­ri­son avait à voir avec la fin des tour­ments qui génèrent ce mor­tel et fatal des­tin quand il affir­mait qu’être gué­ri c’était ne plus avoir peur de la mort. Encore que cela ne soit pas cer­tain car cette atti­tude impa­vide devant la mort peut être concep­tua­li­sée comme l’accès à une posi­tion stoï­cienne ordi­naire (non phi­lo­so­phique). Sans vou­loir être trop lourd, on peut sim­ple­ment rap­pe­ler que cette convic­tion que la psy­cha­na­lyse est inter­mi­nable et peut au mieux se bor­ner à déclen­cher une atti­tude stoï­cienne, est logique chez Freud et Lacan puisqu’aussi bien ni l’un ni l’autre n’ont béné­fi­cié d’une psy­cha­na­lyse et donc n’ont jamais fait l’expérience de ce qu’il en serait de la gué­ri­son quand on l’a mené à bonne fin. Ils n’en n’ont pas l’expérience. Pour l’un il n’y a pas eu cure psy­cha­na­ly­tique. Pour l’autre elle a été inter­rom­pue. On ne peut accé­der et pen­ser que ce qui a été éprou­vé puis res­sen­ti dans la cure. D’où ce mon­tage para logique, plus ou moins ration­nel, éla­bo­ré par les laca­niens qui débouche sur la conclu­sion que la seule issue res­pec­table pour sor­tir de sa propre cure c’est de prendre conscience de cet iné­luc­table et de dési­rer mener l’expérience de cette prise de conscience stoï­cienne pour un autre lui-même en souf­france psy­chique. Le désir du psy­cha­na­lyste serait alors de faire accé­der, à défaut de « gué­rir », leur psy­cha­na­ly­sant à cette prise de conscience et de mettre fin au conflit psy­chique qu’il y aurait entre Eros et Tha­na­tos. Et de sup­por­ter l’idée de l’issue fatale et iné­luc­table de ce conflit, faire avec les effets délé­tères de la pul­sion de mort. Il s’agit, alors, d’accéder à une sorte de stoï­cisme natu­rel qui per­met de conti­nuer à vivre sans trop d’angoisse. On pour­rait même dire accé­der à une posi­tion stoï­co-hédo­niste puisqu’aussi bien cette prise de conscience, qui vaut dédra­ma­ti­sa­tion, opère un cli­vage du fonc­tion­ne­ment psy­chique où la cer­ti­tude de la mort accep­tée (l’être pour la mort Hei­deg­gé­rien) sert de sub­stra­tum et d’incitation aux envies du vivre. Mais quand bien même cette concep­tion naïve (pseu­do phi­lo­so­phique) avait un sem­blant de per­ti­nence (ce qu’elle n’a pas), cela n’expliquerait pas pour autant pour­quoi il y aurait des psy­cha­na­ly­sants qui choi­si­raient de deve­nir psy­cha­na­lyste, même si on évoque le désir de faire adve­nir chez un autre au stoï­cisme ordi­naire. Ou au contraire, pour­quoi tous ceux qui entre­prennent une psy­cha­na­lyse ne devien­draient-ils pas tous psy­cha­na­lystes ? Evi­dem­ment on peut arguer du fait que la grande majo­ri­té se contente prag­ma­ti­que­ment et pro­saï­que­ment du com­pro­mis posi­tif entre « la pul­sion de vie » et celle de « mort », auquel ils ont accé­dé durant leur cure. Mais cet argu­ment est un simple constat qui ne dit rien du pour­quoi cer­tains (la majo­ri­té) se contentent d’accéder aux envies et d’autres (une infime mino­ri­té) non. La ques­tion énig­ma­tique du deve­nir psy­cha­na­lyste reste donc entière et irré­so­lue.
Il fau­drait conclure que chez les futurs psy­cha­na­lystes ce com­pro­mis dû à ce cli­vage, où l’être pour la mort n’est plus empê­che­ment à sur­vivre har­mo­nieu­se­ment, ne s’actualiserait pas réel­le­ment. Ou bien que la prise de conscience qu’ils en ont et for­ce­rait alors ceux qui se déclarent psy­cha­na­lyste pour se déprendre de leur propre cure sans l’interrompre, à prendre pour posi­tion un autre de pas­seur vers ce stoï­cisme ordi­naire. Manière d’attester l’interminable de la cure et ce fai­sant, de la réver­si­bi­li­té de la posi­tion de psy­cha­na­ly­sant avec celle de psy­cha­na­lyste. Ce qui n’est au fond qu’une iden­ti­fi­ca­tion aux fon­da­teurs de la psy­cha­na­lyse. Car sans qu’on ose l’affirmer expli­ci­te­ment il y a de pré­cé­dents pres­ti­gieux qui marquent le bien fon­dé de cette réver­si­bi­li­té : Freud et Lacan. Tous deux, comme la plu­part des psy­cha­na­lystes actuels, occupent la double place du psy­cha­na­ly­sant, en pour­sui­vant indé­fi­ni­ment leurs éla­bo­ra­tions pré­ten­du­ment pour trans­mettre et de psy­cha­na­lyste pour un autre. Ce qui garan­tit la per­du­ra­tion de la psy­cha­na­lyse ou de ce qui en tient lieu. Ten­ta­tive de gué­rir chez l’autre ce qu’on ne peut atteindre soi et de l’amener à ce point d’acceptation de l’inacceptable. Si tel était le cas, il n’y aurait pas de psy­cha­na­lyse dans le sens de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale mais psy­cho­thé­ra­pie pré psy­cha­na­ly­tique. Psy­cho­thé­ra­pie qui amène celui qui en fait l’expérience là où son psy­cha­na­lyste en est, au moment où il en est de son propre bri­co­lage d’un mode de sur­vie confor­table qu’il pro­pose comme modèle iden­ti­fi­ca­toire…
Reste tout de même que la posi­tion de Lacan et des laca­niens consti­tue une réelle avan­cée puisqu’elle intègre d’une cer­taine manière deux autres convic­tions de Lacan :

  • Deve­nir psy­cha­na­lyste ne dépend pas d’un tiers
  • Deve­nir psy­cha­na­lyste n’est pas déter­mi­né par l’acquisition d’un thé­sau­rus de connais­sances. En d’autre terme on n’apprend pas pour deve­nir et se décla­rer psy­cha­na­lyste. Le désir de savoir ne fait pas le psy­cha­na­lyste.

Auquel il faut ajou­ter un constat tout à fait impor­tant :

Le deve­nir psy­cha­na­lyste se joue autour de la ques­tion de la fin de la cure psy­cha­na­ly­tique
Para­doxa­le­ment chez les laca­niens, sur la convic­tion que la cure n’a pas de fin. Alors que dans la théo­rie de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, la cure a une fin qui cor­res­pond à une struc­tu­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique par­ti­cu­lière de l’appareil psy­chique.
En effet même si on consi­dère théo­ri­que­ment qu’une cure a une fin, on se trouve devant la même énigme de pour­quoi cer­tains qui ont ter­mi­né leur psy­cha­na­lyse s’empressent de tout oublier alors que d’autres (en mino­ri­té) se trouvent contraints à l’impératif de psy­cha­na­ly­ser. En appe­ler à la seule gué­ri­son n’est donc pas per­ti­nent pour élu­ci­der cette ques­tion. On pour­rait même dire que conduire à bonne fin une cure psy­cha­na­ly­tique rend qua­si impro­bable, si ce n’est impos­sible, qu’il y ait désir ou inten­tion de psy­cha­na­ly­ser. Nous en sommes donc tou­jours au même point. Il faut s’en convaincre, ce n’est pas le recours à l’auto orga­ni­sa­tion ou à la gué­ri­son qui nous per­met de dire ce qui déter­mine cette inten­tion spé­ci­fique de psy­cha­na­ly­ser. L’auto orga­ni­sa­tion qui abou­tit à la gué­ri­son est néces­saire pour qu’il y ai véri­ta­ble­ment du psy­cha­na­lyste pos­sible. J’ai bien conscience que, pour vous, tout cela se pré­sence de manière lim­pide. Et que je radote. Mais ce rado­tage a pour objec­tif de mon­trer que cette clar­té n’est qu’apparente. Cette obs­cure clar­té ne dit rien sur la nature de cette contrainte psy­chique qui déter­mine quelqu’un à psy­cha­na­ly­ser. En appe­ler au « deux ex machi­na » de la gué­ri­son et de l’auto orga­ni­sa­tion n’est pas faux mais tout à fin insuf­fi­sant théo­ri­que­ment. Ce n’est pas plus expli­ca­tif que d’évoquer la ver­tu dor­mi­tive de l’opium pour expli­quer pour­quoi l’opium fait dor­mir. Cela nous fait une belle jambe ce constat en forme de tau­to­lo­gie cir­cu­laire. Pour­tant cela peut être aus­si une base théo­rique solide puisqu’aussi bien on sait, sur le plan topique, qu’il ne peut y avoir de psy­cha­na­lyste que de gué­ri et que toute gué­ri­son s’avère si advient une struc­ture psy­chique consti­tuée d’un Sujet et d’un Moi qui entrent en dyna­mique. C’est cela le point qui per­met de reprendre cette pro­blé­ma­tique de pas­sage du divan au fau­teuil là où Lacan nous a lais­sé dans le flou et la confu­sion. Ce n’est pas très sor­cier d’en arti­cu­ler quelque chose de consis­tant et de per­ti­nent. Mais on hésite tou­jours à dis­si­per le mys­tère et le rem­pla­cer par une tri­via­li­té théo­rique.

Mer­ci de votre atten­tion,
Marc Lebailly