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L’Acte psychanalytiqueSéminaire du 28 septembre 2019

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PROLOGUE

Nous y revoi­là. Je vais donc conti­nuer à déve­lop­per, en ten­tant une énon­cia­tion nou­velle, le foi­son­ne­ment et le four­mille­ment inces­sant de la pen­sée du Pen­ser concer­nant la cure et dans la cure l’Acte. A vrai dire ce n’est pas sans consé­quence, comme je vous l’ai déjà indi­qué. Mais ça me reprend à cer­tains moments de consta­ter qu’on ne sort pas indemne de cet exer­cice. Pour le dire de manière tri­viale, et en se réfé­rant à la sagesse popu­laire, on sort tou­jours de l’ambigüité à son détri­ment. Je vais tout de même en dire un peu sur ce phé­no­mène eth­no­lo­gique. En effet, si on se place du point de vue de l’ethnologie struc­tu­rale, ce phé­no­mène est assez banal : plus on se déso­li­da­rise de l’orthodoxie freu­do laca­nienne, plus on se détache de toutes ses croyances alors, plus on s’exclut de l’appartenance. Non pas seule­ment socia­le­ment, ce qui ne serait ni grave ni insup­por­table, mais sur­tout psy­chi­que­ment. Car on ne peut échap­per, se sous­traire, à la néces­si­té qu’il y ait appar­te­nance. Ne croyez pas que quand j’énonce cela il s’agisse d’une plainte ou d’un quel­conque état d’âme. C’est un fait cultu­rel natu­rel incon­tour­nable. On ne peut faire sans ou alors s’exposer au radi­cal de jouer les héros. Posi­tion hys­té­rique ou his­trio­nique peu enviable. C’est à par­tir de cette néces­si­té qu’il faut qu’il y ait un lieu, ou un ter­ri­toire, où l’on puisse déve­lop­per un col­lec­tif qui se consti­tue à par­tir des fon­da­men­taux à la fois de l’ethnologie struc­tu­rale des socié­tés modernes et ceux de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale tels que je les énonce devant vous. C’est ce qu’on a ten­té avec Hygie et main­te­nant avec la CPTS Nord Essonne Hygie : il s’agit de mettre en œuvre ce qui a été pen­sé théo­ri­que­ment. Dans tout ce que j’ai entre­pris dans la réa­li­té sociale, y com­pris dans mes entre­prises répu­tées lucra­tives et capi­ta­lis­tiques, c’est tou­jours ce qui m’a ani­mé. Avec plus ou moins de réus­site. Je pense que si nous échouons, la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale s’éteindra avec nous. Ce qui n’est pas grave en soi : nous nous serons bien diver­tis. Mais si nous réus­sis­sons cette expé­rience d’actualisation de ces concepts, cela s’inscrira peut-être dans la réa­li­té sociale et leur don­ne­ra alors une exis­tence réelle, voire même un ave­nir !

Car l’adhésion for­melle des uns et des autres à Espace n’est pas suf­fi­sante et n’est pas opé­ra­toire. Cela ne per­met pas l’appartenance. J’ai pu en prendre acte quand, pous­sé par Claude Bou­kob­za, j’ai entre­pris de sacri­fier au rite qui per­met d’accéder, dans cette asso­cia­tion, à la posi­tion (ou au sta­tut) d’AM (Ana­lyste Membre) vieille rémi­nis­cence de l’Ecole Freu­dienne (AE-Ana­lyste de l’Ecole). Je n’étais guère convain­cu. De fait, ce pré­ten­du pro­to­cole n’est qu’un rite de coop­ta­tion où il s’agit de déter­mi­ner si le pos­tu­lant a des convic­tions (croyances) sem­blables à celles de ceux qui l’accréditent. Je devais ren­con­trer dif­fé­rents psy­cha­na­lystes (Sala­din, Sapriel…et d’autres dont j’ai oublié les noms et les visages), AM eux-mêmes. J’ai com­men­cé ces visites. Il était alors clair que la psy­cha­na­lyse qui m’anime n’avait rien de com­mun avec ce qui étayait leur posi­tion freu­do-laca­nienne. Il aurait fal­lu que je donne l’impression de m’y confor­mer. Tout au moins pour par­tie. Mais cela m’était impos­sible : j’étais sor­ti de ma place de mar­rane. J’ai pré­fé­ré me reti­rer sur la pointe des pieds sans aver­tir qui­conque. C’est mieux ain­si.

En effet, c’est beau­coup plus com­mode de se conten­ter d’Acter ce qui a été pen­sé et de conser­ver par devers soi cette pen­sée théo­rique de la pen­sée du Pen­ser. Et d’en faire l’économie de l’énonciation dans la réa­li­té sociale. Car cette énon­cia­tion ne peut s’effectuer que si a mini­ma il y a du col­lec­tif. Mais même à ce prix, on n’évite pas psy­chi­que­ment ce qui en coûte. L’énonciation quoique natu­relle impacte celui qui la pro­duit. La seule issue serait qu’il n’y ait plus per­sonne pour écou­ter et entendre ! Ce qui n’est pas encore le cas. D’une cer­taine manière, donc, d’y par­ti­ci­per, pour vous, c’est aus­si à vos risques qui sont les mêmes que ceux que j’éprouve. A savoir la désap­par­te­nance à la com­mu­nau­té psy­cha­na­ly­tique freu­do laca­nienne. Mais pas seule­ment. En tout état de cause, il vau­drait mieux que nous réus­sis­sions à consti­tuer un col­lec­tif ter­ri­to­ria­li­sé élar­gi.

Aus­si, je vais ten­ter, puisqu’il n’est pas ques­tion que je m’arrête, de vous don­ner un aper­çu de ce que je me pro­pose d’aborder dans les mois qui viennent. Car quoique cela ne vous soit pas clai­re­ment évident, je sais exac­te­ment où je vais et com­ment j’y vais. Ce qui est tou­jours aléa­toire c’est avec qui et à quel rythme. Autant dire que l’enchainement des sémi­naires n’est pas le fruit du hasard. Ou pas seule­ment. Il y a un fil conduc­teur qui en trame la conca­té­na­tion. Même si cela n’apparait pas au pre­mier abord ni même, peut-être, a pos­té­rio­ri. Il y a tou­jours une inten­tion sous jacente, un objec­tif et une fina­li­té der­rière l’apparence anec­do­tique et même der­rière les digres­sions pseu­do auto­bio­gra­phiques. Mon­taigne avait bien per­çu quand il dit : « il y a en cha­cun de nous la tota­li­té des carac­tères de l’humaine condi­tion. Chaque homme porte en lui l’humaine condi­tion » [1]. A par­tir de là où nous en sommes de l’approche théo­rique de l’agencement des rap­ports entre psy­cha­na­lystes et psy­cha­na­ly­sants, et de l’organisation spa­tiale de la séance, ce qui est visé c’est ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de la cure psy­cha­na­ly­tique, d’abord dans sa conduite de la cure mais aus­si dans la posi­tion du psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif. Etant enten­du que la cure est déjà une pra­tique sociale dont j’essaie de cer­ner la nature. Elle n’est pas extra ter­ri­to­riale.

Si vous avez à la mémoire ce dont il s’agissait dans les sémi­naires pré­cé­dents, vous avez sans doute per­çu que cela tour­nait autour de la per­ti­nence et de la légi­ti­mi­té théo­rique de ce qu’il est conve­nu d’appeler le dis­po­si­tif divan/​fauteuil. En par­ti­cu­lier, j’avais com­men­cé à pro­po­ser que ce dis­po­si­tif sin­gu­lier ne tom­bait pas de nulle part (comme s’il s’agissait d’une inno­va­tion « géniale » (ex abrup­to de Freud) mais qu’il s’inscrivait dans la conti­nui­té d’un phé­no­mène « natu­rel », à savoir cette his­toire « d’affinité élec­tive ». A par­tir de quoi, je posais les bases d’une théo­ri­sa­tion pos­sible de ce dis­po­si­tif somme toute res­tées pas­sa­ble­ment empi­riques. Car, à ma connais­sance, cette néces­si­té d’en don­ner une modé­li­sa­tion n’a jamais été per­çue comme jus­ti­fiée. Aus­si, on n’en a jamais pro­duit une arti­cu­la­tion théo­rique. On convient de consi­dé­rer que ce dis­po­si­tif, comme celui de la règle fon­da­men­tale qui lui est com­plé­men­taire, est néces­saire et per­ti­nent parce que Freud l’a impo­sé et parce qu’on constate qu’il est effi­cient. Quant à l’efficience, ce n’est pas faux. Cela reste scien­ti­fi­que­ment insuf­fi­sant. Mais on s’en contente.

Peut-être avez- vous le sou­ve­nir que pré­cé­dem­ment je me suis effor­cé de fon­der, autre­ment que de manière freu­dienne, ce qu’il est conve­nu d’appeler la règle fon­da­men­tale réduite à l’injonction impé­ra­tive faite au psy­cha­na­ly­sant d’associer libre­ment : dire ce qui vient. Freud arguait qu’il s’agissait d’un expé­dient effi­cace, à l’instar de la prise en compte dans la cure du rêve, de l’acte man­qué, du lap­sus et même du symp­tôme, pour contrer la rai­son rai­son­nante et accé­der aux repré­sen­ta­tions pul­sion­nelles refou­lées dans l’Inconscient. Avec un grand I. Je vous rap­pelle en rac­cour­ci mon approche théo­rique de l’efficience, et de la néces­si­té, de cette règle fon­da­men­tale ain­si que l’utilisation de ces évé­ne­ments incon­grus que sont les lap­sus, le rêve, les actes man­qués. Si ce dis­po­si­tif a une per­ti­nence, c’est parce que dés l’entrée dans la cure, à tra­vers le recours à ces expé­dients, le psy­cha­na­ly­sant méta­pho­rise le pen­ser sto­chas­tique, que l’on sup­pose pour par­tie stop­pé, qui s’oppose aux ratio­na­li­sa­tions ima­gi­naires moïques que la langue pro­duit. Méta­phore bien impar­faite de ce qui se joue dans le registre incons­cient sub­jec­tif, quand il est opé­rant. Puisque dans ce registre opère exclu­si­ve­ment la dyna­mique sémio­tique des pho­nèmes dans leur occur­rence aléa­toire. Il n’y a pas dans l’inconscient trai­te­ment de signes par l’organisation syn­taxique laquelle fait signi­fi­ca­tion c’est-à-dire séman­ti­sa­tion. L’hypothèse est que le sys­tème incons­cient est un organe de codage pho­né­ma­tique psy­chique des repré­sen­ta­tions per­cep­tives sen­so­rielles sans fomen­ter pour autant, dans un pre­mier temps, de véri­table uni­té de signi­fi­ca­tion, c’est-à-dire du signe. Cette opé­ra­tion de codage pré­cède et per­met l’avènement du signe, dont le signi­fiant qui le pré­cède est le fon­de­ment, qui porte lui la signi­fi­ca­tion. Dans les mala­dies psy­chiques ce Pen­ser sto­chas­tique est bien empê­ché ou détour­né de son objec­tif, et génère les sys­tèmes symp­to­ma­tiques, ce qui n’est pas se qui se passe dans la schi­zo­phré­nie. Dans ces affec­tions tout se passe alors comme si on était en pré­sence d’une pseu­do langue qui ne consti­tue aucun dis­cours puisque toute énon­cia­tion en serait exclue. Pour faire image, dans la névrose il s’agirait de repré­sen­ta­tions mytho­lo­giques ins­crites dans une langue morte (le Pré­cons­cient) dont les effets consti­tue­raient les fixa­tions et déter­mi­ne­raient les répé­ti­tions. Leurs énon­cés dans la langue par­lée les fait adve­nir en sys­tèmes de pseu­do signi­fi­ca­tions et activent les capa­ci­tés de croyances qui per­met la sur­vie. Rendre les dis­cours sup­ports de croyance expli­cites, c’est-à-dire mytho­lo­giques, signe la fin de la phase construc­tive.

Reste donc, si on veut théo­ri­ser ce qui fait psy­cha­na­lyste, et qui reste pré­ten­du­ment une énigme, il me parait néces­saire de théo­ri­ser aupa­ra­vant ce qui se joue, du point de vue méta­psy­cho­lo­gique, entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant au tra­vers de ce dis­po­si­tif divan/​fauteuil. Ce qui se joue et n’a jamais été divul­gué théo­ri­que­ment. Car les jus­ti­fi­ca­tions phé­no­mé­no­lo­giques que Freud avance sont, à mon sens, de l’ordre du folk­lore. L’hypothèse que je for­mule est donc que ce dis­po­si­tif divan/​fauteuil a pour fonc­tion d’actualiser et de mettre en scène la posi­tion sin­gu­lière du psy­cha­na­lyste qu’on réduit, pour se débar­ras­ser de cette énigme, à un pré­ten­du désir spé­ci­fique ou aux effets d’une trans­mis­sion. Aujourd’hui on passe à l’acte de psy­cha­na­ly­ser sans com­prendre ce qui motive ce dis­po­si­tif divan/​fauteuil.

De fait, les déve­lop­pe­ments anté­rieurs sur les affi­ni­tés élec­tives avaient pour objec­tifs d’aborder, pour le fon­der, ce qu’il en est de la posi­tion méta­psy­cho­lo­gique que ce dis­po­si­tif induit. Ce que j’ai ten­té de mon­trer c’est que ce dis­po­si­tif relève d’une apti­tude com­por­te­men­tale géné­ti­que­ment acquise et donc phy­lo­gé­né­ti­que­ment uni­ver­selle. Freud en aurait cap­té la réa­li­té et l’aurait uti­li­sée pour ins­tau­rer, à par­tir de mau­vaises rai­sons, le dis­po­si­tif divan/​fauteuil. J’ai com­men­cé à démon­trer que cette apti­tude uni­ver­selle chez Homo Sapiens avait une fonc­tion essen­tielle dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Comme anté­cé­dem­ment les voca­lises puis le jeu soli­taire des très jeunes enfants sont une néces­si­té, cette dis­po­si­tion par­ti­cu­lière d’affinité élec­tive per­met d’aboutir à la fin de la struc­tu­ra­tion dyna­mique de l’appareil psy­chique. Cette néces­si­té concerne la mise en place et la sta­bi­li­sa­tion de la dyna­mique Sujet/​Moi. Aujourd’hui je vais pour­suivre et ter­mi­ner cette démons­tra­tion. Il m’a en effet sem­blé que pro­cé­der dans cet ordre où l’on défi­nit théo­ri­que­ment ce qui se joue dans la dyna­mique méta­psy­cho­lo­gique de ces deux dis­po­si­tifs qui struc­turent le cadre de la cure (pro­to­cole dit-on) et per­met l’Acte psy­cha­na­ly­tique (pour peu qu’il y ait véri­ta­ble­ment un psy­cha­na­lyste qui l’opère) était la manière la plus logique pour poser et résoudre enfin cette pré­ten­due énigme du désir du psy­cha­na­lyste. On ver­ra, en effet, qu’il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler désir du psy­cha­na­lyste mais quelque chose qui force à psy­cha­na­ly­ser. En d’autres termes, déter­mi­ner à faire émer­ger les condi­tions méta­psy­cho­lo­giques néces­saires et suf­fi­santes pour qu’il y ait du psy­cha­na­lyste pos­sible. Néces­saire et suf­fi­santes parce qu’il se trouve natu­rel­le­ment en capa­ci­té de sou­te­nir ce pro­to­cole de la cure et d’assumer les deux dis­po­si­tifs qui le com­posent. C’est dire qu’il fal­lait d’abord démon­trer que ce dis­po­si­tif divan/​fauteuil n’était pas un « rite » arti­fi­ciel­le­ment impo­sé par Freud, rite qui aurait induit une pra­tique sha­ma­nique, mais qu’il était per­ti­nent parce que s’étayant sur une apti­tude innée néces­saire à la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique en par­ti­cu­lier dans sa phase ter­mi­nale de la cure. Cette his­toire d’affinité élec­tive duale iden­ti­fiée par Mon­taigne et théo­ri­sée au XIXème Siècle par Goethe, débar­ras­sée par Max Weber de ses fatras affec­tifs et sen­ti­men­taux, pré­fi­gure et accré­dite le dis­po­si­tif divan/​fauteuil. 

Je vais aujourd’hui pour­suivre la théo­ri­sa­tion de cette hypo­thèse qui consiste à démon­trer com­ment à son insu, Freud a ini­tié une pos­sible sub­ver­sion de cette apti­tude duale phy­lo­gé­né­tique pour la trans­for­mer en un fon­de­ment incon­tour­nable de la cure psy­cha­na­ly­tique. Cette démons­tra­tion de ce qui se joue dans ce dis­po­si­tif débou­che­ra sur la mise en évi­dence que la posi­tion de psy­cha­na­lyste ne peut pas être tenue par un qui­conque. Et que donc l’autorisation à assu­mer cette posi­tion n’est pas déter­mi­née par ce qu’on invoque habi­tuel­le­ment. Et que d’en appe­ler à un pré­ten­du désir ou à la trans­mis­sion est une impasse pour abor­der ce qui s’y joue. Car en appe­ler au désir, même si on le dif­fé­ren­cie d’une envie, est voué à l’échec. D’où la néces­si­té de recou­rir à une hypo­thé­tique trans­mis­sion. Ce que Lacan avait ten­té sans suc­cès.

Puis, une fois dévoi­lé ce qui auto­rise un qui n’est pas qui­conque à psy­cha­na­ly­ser et quelle confi­gu­ra­tion psy­chique le néces­site, je m’attacherai à démon­trer que cette confi­gu­ra­tion psy­chique qui auto­rise à psy­cha­na­ly­ser n’est pas réser­vée aux seuls psy­cha­na­lystes. Elle est aus­si l’apanage des artistes et des mys­tiques. Si je m’engage dans cette démons­tra­tion, ce n’est pas pour faire digres­sion cultu­relle et savante, ni pour infé­rer qu’il serait pos­sible de faire une psy­cha­na­lyse de l’art ou de l’œuvre artis­tique ou de l’artiste, ce à quoi cer­tains psy­cha­na­lystes se sont essayés, mais pour intro­duire par cette voie une réflexion théo­rique sur la ques­tion de la posi­tion du psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif. Com­ment et pour­quoi s’y bague­naude-t-il le psy­cha­na­lyste dans le social ? Et que par­tant, cette posi­tion est, en quelque sorte, une obli­ga­tion cultu­relle dans le fonc­tion­ne­ment du col­lec­tif au sens où Lévi-Strauss consi­dère cette dyna­mique cultu­relle. Manière d’aborder autre­ment ce qu’on appelle, après Lacan (et à tort), la pra­tique de la psy­cha­na­lyse en exten­sion. Car cette expres­sion ne peut qu’induire en erreur. Certes, si la psy­cha­na­lyse est une science alors, à bon droit, elle a sa place dans la culture de nos socié­tés comme toute autre science. Mais cette affir­ma­tion est notoi­re­ment insuf­fi­sante. La psy­cha­na­lyse en exten­sion n’a pas à voir seule­ment avec la « trans­mis­sion » pré­ten­due de cette science.

A par­tir de quoi mon inten­tion est de démon­trer que, eu égard à cette néces­si­té de pré­sence du psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif (à l’instar de celle de l’artiste et du mys­tique) la psy­cha­na­lyse s’avère rece­ler les carac­té­ris­tiques néces­saires pour être qua­li­fiée d’humaniste. Bien sûr il ne s’agit pas de pra­ti­quer dans le col­lec­tif, et comme légi­ti­me­ment, la psy­cha­na­lyse sau­vage qui peut se pré­sen­ter de diverses manières. Ni de faire le péda­gogue de la sagesse ou le mora­liste sur­moïque qui donne des leçons de vie à la manière du phi­lo­sophe. Il s’agit de faire appa­raitre sa res­pon­sa­bi­li­té incon­tour­nable dans la dyna­mique cultu­relle. Res­pon­sa­bi­li­té huma­niste, pour le dire pom­peu­se­ment, qui se dif­fé­ren­cie et s’oppose même à l’humanisme clas­sique tel qu’il nous est pré­sen­té depuis l’antiquité grecque ou romaine. Idéo­lo­gie reprise en par­ti­cu­lier au siècle des lumières. Vous devez sans doute sup­pu­ter et anti­ci­per que cela tourne autour d’attester de l’Ex-sistence sub­jec­tive dans le col­lec­tif. Puisqu’aussi bien le col­lec­tif et l’appartenance qui le consti­tue relève d’un sys­tème de croyances, qu’on assi­mile, de telle sorte de consti­tuer, comme arti­fi­ciel­le­ment, du sem­blable. Et le sem­blable ne peut se consti­tuer que comme une per­sonne (sur le ver­sant moïque) qui adhère aux mêmes sys­tèmes de croyances (de valeurs dit-on) qui déter­mine le col­lec­tif auquel tous ses membres « appar­tiennent ». C’est dire que cette fabrique cultu­relle de sem­blable, pour qu’il y ait du col­lec­tif, ignore super­be­ment ce qu’il en est de la sin­gu­la­ri­té du Sujet et de sa moda­li­té d’Ex-sistence dans la réa­li­té sociale. 

Mais pour y reve­nir, cette défense et illus­tra­tion de cette fonc­tion « huma­niste » de la psy­cha­na­lyse (dite en exten­sion) ne doit pas débou­cher, pour le psy­cha­na­lyste sur on ne sait quelle idéa­li­sa­tion ou infa­tua­tion de sa per­sonne dans le col­lec­tif. Cela ne lui confère aucune aura. Car quoique sa posi­tion soit à la fois par­ti­cu­lière (la fonc­tion qu’il joue dans le sys­tème cultu­rel col­lec­tif) et sin­gu­lière (d’indifférence enga­gée), elle est aus­si banale qu’une autre. Comme je le disais, il n’y a pas de quoi pavoi­ser. Le psy­cha­na­lyste, comme tout un cha­cun, est bien peu de chose. Et il le sait. Il sait de plus que cette posi­tion n’est pas un rôle que l’on joue avec l’esprit de sérieux propre au phi­lo­sophe ou la com­ponc­tion car­di­na­liste propre au prêtre. Cette posi­tion est, ou devrait être, natu­relle. Sans affec­ta­tion.

Et, com­plé­men­tai­re­ment à cette ten­ta­tion d’infatuation, il ne fau­drait pas que ce des­tin huma­niste nour­risse l’illusion qu’il serait pos­sible d’agir sur l’organisation de la culture elle-même et d’influer sur les idéo­lo­gies sociales et poli­tiques. A défaut de ne pas avoir le pou­voir d’apporter à cha­cun le bon­heur ! Faire comme si la psy­cha­na­lyse et les psy­cha­na­lystes qui en seraient les hérauts, serait en mesure de faire pro­gres­ser l’organisation sociale vers le mieux pour le col­lec­tif sans pour autant sacri­fier à l’illusoire adve­nue des len­de­mains qui chan­te­raient. Mais qui doutent. La psy­cha­na­lyse ne peut ni réfor­mer le social ni trans­for­mer la nature de la culture. De la même manière que rien dans la théo­rie psy­cha­na­ly­tique n’autorise le pro­sé­ly­tisme de la bonne san­té men­tale, ni même la gué­ri­son comme laïque mais aus­si comme « obli­ga­toire », rien non plus ne l’autorise à espé­rer appor­ter l’harmonie dans la socié­té. Je dirais même qu’elle s’oppose à toute pro­phy­laxie.

C’est pour­quoi, dans le cadre de cette esquisse d’une anthro­po­lo­gie géné­rale struc­tu­rale, je consa­cre­rai un déve­lop­pe­ment aux heurs et mal­heurs de la fomen­ta­tion des cultures. Cultures qui se pré­sentent comme des ins­ti­tu­tions, à l’instar des langues. Ces deux ins­ti­tu­tions parce qu’elles pro­cèdent du lan­gage sont les seules ins­ti­tu­tions humaines à par­tir des­quelles toutes les autres découlent. Ce sont ces deux uniques ins­ti­tu­tions qui pal­lient l’impossibilité « natu­relle », c’est-à-dire ins­tinc­tuelle, à l’effectuation de cette apti­tude à la gré­ga­ri­té dont Homo Sapiens est réci­pien­daire. Pour que cette gré­ga­ri­té s’avère et opère, il est néces­saire qu’il y ait l’appareil à lan­gage qui per­met la struc­tu­ra­tion de ces deux ins­ti­tu­tions. Et sans cette ins­ti­tu­tion qu’est la culture il n’y aurait pas pos­si­bi­li­té de pré­ser­ver l’espèce. On ver­ra que l’institution d’une culture, comme condi­tion de l’activation de l’aptitude géné­tique à la gré­ga­ri­té, se fomente sous l’égide de la langue, et grâce à l’appareil psy­chique, et consiste à géné­rer des mythes néces­saires à pro­duire de l’appartenance. Or, dans cette réa­li­té sociale, le psy­cha­na­lyste, si on me suit, sans autre ni sem­blable puisqu’en posi­tion sub­jec­tive, occupe une posi­tion qui ne va pas de soi puisqu’elle s’avère anta­go­niste à l’appartenance : donc à l’exigence de gré­ga­ri­té dévo­lue à l’espèce. Pour le dire avec iro­nie, pour que les hommes soient tous frères, il faut et il suf­fit d’éluder la dimen­sion sub­jec­tive de l’appareil psy­chique pour per­mettre la consti­tu­tion d’un col­lec­tif par­fait. Ce qui fait désordre et ne manque pas d’interpeller le phi­lo­sophe qui en a l’intuition sans pou­voir en dire quoi que ce soit de sen­sé. Alors il fait appa­raitre cette carence de place du sub­jec­tif dans la réa­li­té sociale sous les ori­peaux de la pro­blé­ma­tique de la liber­té. Mais les tri­bu­la­tions d’Homo sapiens ne s’arrêtent pas à ce seul para­doxe. En effet, un sys­tème de croyances n’est effi­cace (et ne prend sens) que s’il s’oppose à d’autres sys­tèmes de croyances qui ont les mêmes fina­li­tés de pro­duc­tion de « sem­blables ». Et c’est alors dans cette oppo­si­tion que des sys­tèmes de croyance, parce qu’ils font « sens », font « cause » pour laquelle on est prêt à se battre, à mou­rir ou à tuer pour la défendre. Et c’est là que réap­pa­rait la néces­si­té sub­jec­tive qui fait l’humanité de l’homme, comme en creux. Car si on s’oblige à le défendre jusqu’à la mort, c’est parce que pour les uns comme pour les autres, ce sys­tème de croyance, consti­tue une menace de déshu­ma­ni­sa­tion. En d’autres termes un sys­tème de croyances repré­sente l’humanité tout en l’excluant et ne vaut que pour ceux qui le par­tagent. C’est dire que ceux qui se sou­mettent à un autre sys­tème de croyances ne sont pas humains. En tous cas on est auto­ri­sé à leur dénier la qua­li­té d’humains. Cette posi­tion eth­no­lo­gique oblige les psy­cha­na­lystes à tenir dans leur fré­quen­ta­tion de la réa­li­té sociale une atti­tude objec­tive de misan­thro­pie. Ce qui le déter­mine à renon­cer aux ver­tiges de l’utopie et de l’idéologie, de quelque nature qu’elles soient, sans ver­ser pour autant dans la dys­to­pie. Là encore l’idéalisation ni le déran­ge­rait chez les autres, ni ne devrait être le fort du psy­cha­na­lyste. Mais, j’y insiste, il n’y a pas matière au pes­si­misme ou pire à la déré­lic­tion. C’est mon coté dar­wi­nien. C’est ain­si. Il fau­dra en dire un peu plus.

Je pense que tout ceci devrait nous mener jusqu’en juillet 2020 où peut-être nous pour­rions abor­der ce qu’il en est de la psy­cha­na­lyse en exten­sion. Voire évo­quer, comme a pos­té­rio­ri, sous quelle révo­lu­tion scien­ti­fique s’est fon­dée cette approche anthro­po­lo­gique struc­tu­rale géné­rale de la réa­li­té de la nature humaine. Donc je réca­pi­tule :

  • D’abord une modé­li­sa­tion du dis­po­si­tif asy­mé­trique (divan/​fauteuil) propre à la cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale.
  • Puis une modé­li­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique topi­co-dyna­mique par­ti­cu­lière de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique échue au psy­cha­na­lyste
  • Ensuite l’extension de cette confi­gu­ra­tion en par­ti­cu­lier comme néces­saire à la pro­duc­tion artis­tique :

Lit­té­raire
poé­tique
musi­cale
pic­tu­rale
sculp­tu­rale

  • Puis s’intéresser à la sin­gu­la­ri­té de la posi­tion mys­tique. Et, dans la conti­nui­té, dire ce qu’il en est d’un Acte qui serait (ou non) sexuel
  • Toutes choses qui per­mettent d’aboutir à ce que pour­rait être un huma­nisme en regard de la psy­cha­na­lyse. C’est-à-dire rema­nié de ce que l’on entend clas­si­que­ment par huma­nisme
  • Com­plé­té par la démons­tra­tion de la néces­si­té d’une posi­tion misan­thro­pique (objec­tale) du psy­cha­na­lyste dans son rap­port à la réa­li­té sociale.
  • Pour abou­tir à une approche théo­rique rema­niée de ce qu’on repère aujourd’hui sous le vocable de psy­cha­na­lyse en exten­sion dans le col­lec­tif. Dont on ne peut pas faire l’économie.

Tout un pro­gramme donc …

DES ORIGINES ET DE LA PERTINENCE DE LA STRUCTURATION DU DISPOSITIF FREUDIEN DIVAN/​FAUTEUIL : SUITE ET FIN

Le déve­lop­pe­ment sur le phé­no­mène d’affinité élec­tive, que j’ai pro­po­sé dans le der­nier sémi­naire, va me per­mettre de reve­nir sur la thèse d’O. Man­no­ni qui consiste à ten­ter de démon­trer que Freud, à son insu, avait lui-même béné­fi­cié d’une véri­table cure psy­cha­na­ly­tique empi­rique. Alors qu’il a tou­jours reven­di­qué s’être auto ana­ly­sé. Auto ana­lyse impos­sible même quand on s’appelle Freud. C’est une impos­si­bi­li­té for­melle que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique elle-même nous révèle. Mais pudi­que­ment on fait comme si cela était pos­sible. Parce que Freud l’affirme en contra­dic­tion avec sa propre théo­rie. Mais il n’y fait pas excep­tion. Cette affir­ma­tion fait écho à l’aveu pathé­tique de Lacan : « seul comme je l’ai tou­jours été » qui, lui non plus, n’a jamais entre­pris de cure psy­cha­na­ly­tique. Cette réfé­rence authen­tique à la soli­tude signe la struc­ture psy­chique qui l’affecte. Et l’Ecole Freu­dienne peut être consi­dé­rée comme l’impossibilité de son appar­te­nance et de son ins­crip­tion dans le col­lec­tif. Posi­tion hys­té­rique, pour le dire crû­ment, que la dis­so­lu­tion comme « décol­lage » confirme d’être un véri­table pas­sage à l’acte. Pas­sage à l’acte qui suit la prise de conscience, au tra­vers de la dépen­dance à son égard des membres de l’Ecole freu­dienne, de sa dépen­dance propre à lui-même vis-à-vis de ses élèves inca­pables de le sor­tir de sa soli­tude… Le sémi­naire étant le moyen de cette dépen­dance réci­proque ! Et de sa sur­vie. Sa mort s’en est sui­vie. Evi­dem­ment si Freud, même à son insu, a béné­fi­cié d’une véri­table cure psy­cha­na­ly­tique fût-elle empi­rique et clan­des­tine, alors la contra­dic­tion n’existe plus. Et tout rentre dans l’ordre. Cette psy­cha­na­lyse fan­tôme Freud l’aurait pour­sui­vie avec Fliess, le « médi­castre ». O. Man­no­ni argue du fait que cette rela­tion pri­vi­lé­giée à Fliess n’était pas seule­ment ami­cale ou pro­fes­sion­nelle mais a occa­sion­né la mise en place d’un véri­table trans­fert de Freud sur Fliess et même névrose de trans­fert. C’est là le point pour les psy­cha­na­lystes archéo freu­do laca­niens : s’il y a trans­fert et névrose de trans­fert, alors il y a cure psy­cha­na­ly­tique. C’est une condi­tion sine qua non. Pre­mière psy­cha­na­lyse donc qui contrai­re­ment à ce que Freud sou­te­nait ne serait pas, aux dires de Man­no­ni, une auto ana­lyse. Il y aurait donc eu psy­cha­na­lyse « ori­gi­nelle ». Et ce que Man­no­ni sou­tient fina­le­ment c’est que cette pré­ten­due auto ana­lyse n’en n’est pas véri­ta­ble­ment une puisqu’il y aurait eu trans­fert sur Fliess. Ain­si, Fliess, lui aus­si à son insu, aurait été en posi­tion de psy­cha­na­lyste pour Freud. Or, seul le pro­to­cole de la cure psy­cha­na­ly­tique est cen­sé induire et pro­vo­quer cette névrose de trans­fert. Et sans pro­to­cole pas de névrose de trans­fert. Et sans trans­fert, on est soit dans une rela­tion ami­cale duelle ordi­naire soit, au mieux, dans une rela­tion de psy­cho­thé­ra­pie où il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de « trans­fert » ou, en tout cas, pas de « névrose de trans­fert ». Pour s’en tenir aux condi­tions psy­cha­na­ly­tiques géné­ra­le­ment admises, il n’y a de gué­ri­son que de réso­lu­tion de cette névrose de trans­fert qui se déve­loppe exclu­si­ve­ment dans la cure. On sou­tient clas­si­que­ment que la psy­cho­thé­ra­pie, fût elle psy­cha­na­ly­tique, se spé­ci­fie du fait, jus­te­ment, qu’elle évite et contourne le phé­no­mène d’abord de trans­fert puis la mise en place de la névrose de trans­fert. Il y a seule­ment un sup­po­sé savoir.

Je sais que cer­tains par­mi vous se demandent, à bon droit, ce que je fais du trans­fert dans la cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale. La réponse est : rien. Vous le savez, puisque je réfute que le trans­fert ait une véri­table per­ti­nence théo­rique. Mais si je l’ai tou­jours affir­mé, je ne m’en suis jamais vrai­ment expli­qué. Comme si cela allait de soi que cette his­toire de trans­fert soit nulle et non ave­nue. Tout juste si j’ai par­fois pré­ci­sé qu’elle était imper­ti­nente tout sim­ple­ment parce que si la pul­sion est exclue de la nomen­cla­ture des concepts de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, alors le concept de trans­fert était lui aus­si apo­ré­tique. J’ajoutais que le concept de « répé­ti­tion », émi­nem­ment freu­dien, suf­fi­sait bien, dans le cadre de cette théo­rie psy­cha­na­ly­tique, à rendre compte du fonc­tion­ne­ment des psy­cho­né­vroses en géné­ral et, se fai­sant, de son irrup­tion dans la dyna­mique de la cure. En tout cas pour ce qui concerne les syn­dromes névro­tiques (hys­té­rie, para­phré­nie, obses­sion) et de per­ver­sions. Suf­fi­sant si on arti­cule ce concept de répé­ti­tion avec celui de struc­ture défen­sive adap­ta­tive néces­saire à la « sur­vie » tel que je la défi­nis. Et si on s’avise que la dyna­mique de la cure res­sort, tout uni­ment, d’un phé­no­mène de « dépla­ce­ment » de cette moda­li­té de sur­vie dans la cure elle-même. Il n’en reste pas moins que ce dépla­ce­ment, qui fait répé­ti­tion de la répé­ti­tion dans la cure, est une néces­si­té abso­lue pour qu’il y ait authen­ti­que­ment cure psy­cha­na­ly­tique. Je lui assigne donc, à ce dépla­ce­ment de la « répé­ti­tion » dans la cure, la même fonc­tion que celle qu’on attri­bue ordi­nai­re­ment au « trans­fert » chez les archéo-freu­do-laca­niens.

Vous me direz que je joue sur les mots en évo­quant ce dépla­ce­ment de la répé­ti­tion « mor­bide » dans la cure. Je rem­pla­ce­rais le terme de trans­fert par ceux de dépla­ce­ment et de répé­ti­tion. C’est exact. A ceci près qu’il s’agit dans le cas de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale de la répé­ti­tion d’une fixa­tion défen­sive adap­ta­tive qui per­met la « sur­vie » et, en même temps, qui empêche le Vivre. Que ce soit aus­si bien dans les syn­dromes névro­tiques, que per­vers ou psy­cho­tiques. Vous savez sans doute que Hen­ry Ey, à par­tir de sa théo­rie orga­no­gé­nique dyna­miste, consi­dère que l’ensemble des troubles men­taux résultent « d’une désor­ga­ni­sa­tion de la vie psy­chique » mais aus­si « d’une réor­ga­ni­sa­tion (de cette vie psy­chique) à un état infé­rieur ». Je vous cite sa concep­tion psy­chia­trique de ce pos­tu­lat :

« Dans cette pers­pec­tive en effet :

  1. L’organisme et l’organisation psy­chique qui émerge ou s’y super­pose consti­tuent un édi­fice dyna­mique et hié­rar­chi­sé résul­tant de l’évolution, de la matu­ra­tion et de l’intégration des struc­tures stra­ti­fiées des fonc­tions ner­veuses, de la conscience et de la per­sonne
  2. La mala­die men­tale est l’effet d’une dis­so­lu­tion, d’une déstruc­tu­ra­tion ou d’une ano­ma­lie du déve­lop­pe­ment de cet édi­fice struc­tu­ral.
  3. Le pro­ces­sus orga­nique est l’agent de cet acci­dent évo­lu­tif : il y a une action des­truc­tive ou néga­tive.
  4. La régres­sion ou l’immaturation de tel ou tel niveau donne à la mala­die men­tale sa phy­sio­no­mie cli­nique, celle d’une orga­ni­sa­tion posi­tive. »[2]

Bien sûr je ne suis pas psy­chiatre. Mais, à l’hypothèse orga­no­gé­nique dyna­miste près, à laquelle je ne sous­cris pas, je suis tout de même glo­ba­le­ment en accord avec cette des­crip­tion de la genèse des troubles psy­chiques. J’y sub­sti­tue l’hypothèse, plus radi­cale, d’un déter­mi­nisme d’auto-organisation géné­tique et épi­gé­né­tique endo­gène, fac­teur et moteur de l’adaptation, qui pré­side à la struc­tu­ra­tion d’un appa­reil psy­chique dont le déve­lop­pe­ment est conco­mi­tant à la struc­tu­ra­tion de ce que je nomme l’appareil à lan­gage. En d’autres termes com­ment à par­tir d’un évè­ne­ment endo­gène, que par hypo­thèse on pos­tule aléa­toire dans ses moda­li­tés d’effectuation (épi­gé­né­tique), la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique se dévoie et engendre des troubles psy­chiques (et non men­taux) qui pro­li­fèrent en lieu et place (et par­fois conco­mi­tam­ment s’il y a cli­vage topique comme dans la per­ver­sion ou la névrose obses­sion­nelle) de la struc­tu­ra­tion « nor­male » de l’appareil psy­chique. Quand j’emploie l’adjectif « nor­male », il ne faut pas s’illusionner. Il faut entendre « struc­tu­ra­tion ter­mi­nale idéale » tant cette adve­nue est sujette aux aléas sto­chas­tiques endo­gènes (dits épi­gé­né­tiques) qui ne manquent pas, dans la majo­ri­té des cas, de per­tur­ber les phases de struc­tu­ra­tion dont elle pro­cède. L’occurrence sta­tis­tique est plus du coté d’une struc­tu­ra­tion inabou­tie qu’advenue. Even­tua­li­té qu’Ey admet quand il évoque une pos­si­bi­li­té « d’immaturation » comme ori­gine des troubles men­taux. Cette orga­ni­sa­tion sub­sti­tu­tive, quand elle est chro­nique, s’invite et s’installe dans la cure à la fin de la phase construc­tive et coïn­cide avec ce que Freud et les archéo freu­do laca­niens repèrent comme mise en place de la « névrose de trans­fert ». Par­fois même les répé­ti­tions désertent la réa­li­té sociale du psy­cha­na­ly­sant pour se concen­trer uni­que­ment dans la cure. Mais pas tou­jours. C’est à ce moment que néces­site alors l’injonction de la deuxième règle fon­da­men­tale de la cure psy­cha­na­ly­tique. A savoir « le prin­cipe d’abstinence ». Mais nul n’est besoin d’en appe­ler au trans­fert pour recon­naitre que cette répé­ti­tion « exem­plaire » s’avère cari­ca­tu­ra­le­ment « pure » en cela qu’elle se met en place auto­ma­ti­que­ment sans que le psy­cha­na­ly­sant puisse alors en attri­buer la rai­son à autrui. Pas même à son psy­cha­na­lyste. Moment de conclure tran­si­tion­nel où pour lui, aus­si elle s’avère, cette struc­tu­ra­tion, endo­gène. Et « sans rai­son » mais pas sans cause. A ce moment là, la répé­ti­tion n’est plus adres­sée dou­lou­reu­se­ment que dans l’espace de la cure. Elle est la suite logique de la phase de construc­tion qui fait appa­raitre, à tra­vers un sys­tème mytho­lo­gique épu­ré, fixé et sta­bi­li­sé, une orga­ni­sa­tion de jus­ti­fi­ca­tion des symp­tômes propre à la sur­vie. Mais ces rai­sons quoique consti­tuées en un savoir orga­ni­sé par une logique par­fois impa­rable, ce savoir non seule­ment ne gué­rit pas mais fait per­du­rer la répé­ti­tion. La répé­ti­tion, alors, enva­hit la cure qui devient le lieu exem­plaire de la sur­vie. Freud dit « le trans­fert crée un royaume inter­mé­diaire entre la mala­die et la vie »[3]. Ce royaume inter­mé­diaire c’est la sur­vie. Et cette néces­si­té de sur­vie est telle qu’elle s’oppose farou­che­ment à la gué­ri­son sous la forme d’une addic­tion. Nul besoin donc d’en appe­ler au « trans­fert » que tout au long de son œuvre, Freud s’est ingé­nié à fon­der et à défi­nir à par­tir à la fois de la pul­sion libi­di­nale, de l’Oedipe et de l’inconscient…puis de la pul­sion de mort.

La ques­tion de la névrose de trans­fert com­mence avec Dora (1900) dont la psy­cha­na­lyse dure trois mois et s’interrompt sur, dit Freud à Fliess, une erreur de sa part. Il n’aurait pas vu la nature (œdi­pienne) du trans­fert qu’Ida Bauer aurait fait sur lui. Si on essaie de faire un réca­pi­tu­la­tif de ce qu’il en est du trans­fert chez Freud, on trouve pèle mêle des réfé­rences aux affects, à l’amour, à la haine, à la résis­tance à la cure, à l’idéalisation de l’objet, au manque, aux ima­gos (et j’en passe cer­tai­ne­ment). Toutes choses ou évè­ne­ments qui se rejoue­raient dans le cadre de la cure. Ce qui n’est pas faux mais ne néces­site en aucun cas de recou­rir au concept de « trans­fert » dans le sens et la fonc­tion que Freud lui donne, pour rendre compte et expli­quer ces répé­ti­tions. Pour le dire autre­ment, la théo­rie du trans­fert est une inven­tion expli­ca­tive hys­té­rique que Freud, de même struc­ture, ratio­na­lise pour en faire un concept fon­da­men­tal dans la conduite de la cure. Que l’hystérique répète dans la cure ces méca­nismes adap­ta­tifs de sur­vie est une évi­dence. Que les mytho­lo­gies qu’elle déve­loppe et qui sont cen­sées expli­quer ces répé­ti­tions soient consi­dé­rées comme des trou­vailles théo­riques me parait tout à fait inad­mis­sible. Et débouche sur une sorte de pro­blé­ma­tique rela­tion­nelle dont il est impos­sible de sor­tir. D’où ses consi­dé­ra­tions sur l’ambivalence du trans­fert. Pire enne­mi de la cure qui entrai­ne­rait les réac­tions thé­ra­peu­tiques néga­tives et l’arrêt de la cure, mais aus­si levier puis­sant dit-il. Ambi­va­lence qui se résume à cette bana­li­té laquelle débouche sur cette aber­ra­tion qu’au moment de la mise en place de la dite névrose de trans­fert, il y aurait une sorte de bataille entre le psy­cha­na­ly­sant trans­fé­rant et le psy­cha­na­lyste (« la dure bataille du trans­fert » a‑t-on l’habitude de dire). Ce qui réduit la cure à une dia­lec­tique psy­cho­lo­gique rela­tion­nelle entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant ! C’est alors la foire d’empoigne de savoir qui des deux a les bonnes rai­sons expli­ca­tives. La chose est bien plus simple : ce qu’indique la dite névrose de trans­fert c’est que le psy­cha­na­ly­sant tient à ses méca­nismes de sur­vie plus qu’à la vie, sur le mode « d’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras »[4], ou pas, la Vie. Il suf­fit de faire l’hypothèse que les moda­li­tés de sur­vie, qui découlent d’une orga­ni­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique imma­ture ou régres­sée s’organisent d’un point de vue topique à par­tir des ins­tances sub­sti­tu­tives (en prin­cipe tran­si­toires), Moi Idéal- Sur­moi-Idéal du Moi. Elles se sub­sti­tuent aux carences ou absence des ins­tances sub­jec­tive et moïque. Ces orga­ni­sa­tions sin­gu­lières des ins­tances sub­sti­tu­tives (répu­tées patho­lo­giques à tort) ne peuvent pas ne pas s’actualiser de manière cari­ca­tu­rale et « pure » puisqu’aussi bien le psy­cha­na­lyste est cen­sé n’être jamais com­plice de la dyna­mique inter­re­la­tion­nelle (indif­fé­rence enga­gée qui oblige) dans laquelle le psy­cha­na­ly­sant entraine ses proches et les per­sonnes qu’il est ame­né à fré­quen­ter dans la vie pro­fes­sion­nelle et sociale. Dans la vie quo­ti­dienne cer­tains pro­ta­go­nistes rela­tion­nels incarnent la figure de telle ou telle ins­tance sub­sti­tu­tive topique. D’une cer­taine manière ces moda­li­tés de sur­vie (qu’on repère comme des symp­tômes) se pré­sentent comme pro­duits par un auto­ma­tisme men­tal irré­pres­sible (que je nomme addic­tion). Ce qui n’est pas faux si on consi­dère que, comme je m’en suis déjà expli­qué : ces moda­li­tés de sur­vie ne relèvent pas d’une mémoire décla­ra­tive épi­so­di­co séman­tique, comme Freud et Lacan le croyaient, mais des effets de la mémoire non décla­ra­tive à long terme (pro­cé­du­rale, condi­tion­ne­ment). Ce qui explique leurs réma­nences. Elles per­sistent mal­gré la recon­nais­sance dans la langue, ou dans le dis­cours, à la fois de leur imper­ti­nence adap­ta­tive et de leur absence de fon­de­ment dés lors que les mytho­lo­gies qui les jus­ti­fient et les expliquent cessent leurs mys­ti­fi­ca­tions. Ces mytho­lo­gies ne sus­citent plus de croyance. Mais les moda­li­tés addic­tives de sur­vie adap­ta­tives per­sistent.

Tou­jours est-il que, comme le disait O. Man­no­ni qui détecte chez Freud un véri­table trans­fert sur Fliess, la rela­tion entre eux est le pro­to­type « empi­rique » et non théo­ri­sé par Freud (il faut attendre Dora) du pro­to­cole de la cure. Ce serait ce trans­fert sur Fliess qui per­met­trait d’affirmer que l’auto-analyse que Freud reven­di­quait, était de fac­to une psy­cha­na­lyse où Fliess jouait le rôle de psy­cha­na­lyste. En tant que Sup­po­sé Savoir. Cette rela­tion par­ti­cu­lière ne serait donc pas du même registre que celle, pré­cé­dente, que Freud a nouée avec Breuer ou avec d’autres par la suite. En par­ti­cu­lier avec Jung et Ferenc­zi. De fait, il n’en n’est rien, il n’y a pas eu psy­cha­na­lyse « ori­gi­nelle » avec Fliess, ni d’ailleurs d’auto ana­lyse de Freud. Sans doute cette quête de trou­ver une pre­mière psy­cha­na­lyse, dont Freud serait le sujet, a‑t-elle pour objec­tif de jus­ti­fier le bien fon­dé des éla­bo­ra­tions de Freud et de démon­trer en quelque sorte qu’il y aurait eu mira­cu­leu­se­ment pas seule­ment une auto ana­lyse mais auto trans­mis­sion de la psy­cha­na­lyse de Freud à Freud grâce à Fliess ! Car reste un point épis­té­mo­lo­gique cru­cial qui peut s’énoncer ain­si : com­ment théo­ri­ser la psy­cha­na­lyse quand on n’est pas soi même pas­sé par le défi­lé d’une cure menée à bonne fin ? Et que, dés lors, donc : les éla­bo­ra­tions cen­sées expli­quées le fonc­tion­ne­ment de la réa­li­té psy­chique ne seraient pas jus­te­ment, pour res­ter archéo freu­dien, une for­ma­tion de l’inconscient qui ser­vi­rait à Freud d’établir et de pra­ti­quer ses propres moda­li­tés de « sur­vie ». Lacan s’en est avi­sé quand il s’interroge de savoir si l’Inconscient ne serait pas un délire freu­dien. Ou dans les termes qui sont les miens une mytho­lo­gie tou­jours trans­for­mée qui tien­drait lieu de théo­rie. La ten­ta­tive d’O. Man­no­ni est tout de même très astu­cieuse. Si sa démons­tra­tion est valide, alors les éla­bo­ra­tions et les inven­tions de Freud accèdent au sta­tut de « théo­rie ». Mal­heu­reu­se­ment pour la psy­cha­na­lyse et les psy­cha­na­lystes, pour astu­cieuse qu’elle soit, sa démons­tra­tion n’en n’est pas une. Je serais assez enclin de voir dans la suc­ces­sion des « ami­tiés » pro­fes­sion­nelles de Feud quelque chose qui serait plu­tôt du registre de ce qu’au cours du der­nier sémi­naire je repé­rais comme affi­ni­tés élec­tives tou­jours recom­men­cées. En répé­ter, en quelques sortes, les figures qui n’aboutissent à aucune gué­ri­son. Mais qui per­met de sur­vivre moins mal… dans l’excitation intel­lec­tuelle.

Dans le meilleur des cas on peut évo­quer que dans cette rela­tion Fliess, comme Breuer aupa­ra­vant puis Jung et Ferenc­zi, joue pour Freud le rôle d’Idiot utile. Comme d’une cer­taine manière Marc Thi­berge et J‑L Gui­gou l’on été pour moi (et quelques autres avant eux). Et moi pour eux. Il ne faut pas prendre cette expres­sion pour péjo­ra­tive, insul­tante ou humi­liante (bien qu’on l’attribue à Lénine). Elle ne l’est pas. Elle désigne, pour moi, un igno­rant de ce qui est en train de s’élaborer et qui, de sur­croit, n’est pas inté­res­sé par ce qui est en train de s’élaborer mais tout de même néces­saire à ce qui s’élabore. On pour­rait dire, en emprun­tant à la chi­mie, qu’il est le cata­ly­seur, un « ingré­dient » neutre, qui n’a aucun rôle dans la réac­tion de la pen­sée réflexive du Pen­ser. Neutre mais néan­moins néces­saire. De fait, cette fonc­tion de cata­lyse est réci­proque. Si je reviens sur ce qui s’est joué aus­si bien à l’Invention freu­dienne avec Marc Thi­berge et à l’IRU Envi­ron­ne­ment avec J‑L Gui­gou, cela leur a per­mis d’élaborer à eux aus­si ce qui était le vec­teur de leur diver­tis­se­ment. Leur diver­tis­se­ment sin­gu­lier à cha­cun ne me concer­nait, au fond, pas plus que ne les concer­nait la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale pour l’un (Mar Thi­berge) et l’ethnologie struc­tu­rale pour l’autre (J‑L Gui­gou). Si nous nous sommes sépa­rés, c’est que dans l’une comme dans l’autre de nos acti­vi­tés de recherche cha­cun était arri­vé, jus­te­ment, à ne plus avoir besoin de l’autre pour accé­der à la pen­sée réflexive du Pen­ser dans nos champs res­pec­tifs. Tout s’est pas­sé comme si la dyna­mique endo­gène sub­jec­ti­vo moïque s’était enclen­chée et qu’il n’y avait plus besoin de « cata­ly­seur » pour qu’elle s’opère. Cha­cun avait atteint une auto­no­mie d’élaboration psy­chique et/​ou de théo­ri­sa­tion dans son champ. J‑L Gui­gou du coté de la géo-éco­no­mie poli­tique ; Marc Thi­berge du coté de l’humanisme social qui a tou­jours été, aus­si bien au niveau de la psy­chia­trie que de la psy­cha­na­lyse, son diver­tis­se­ment ; moi du coté de la théo­ri­sa­tion de cette anthro­po­lo­gie struc­tu­rale géné­rale qui implique l’articulation de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale avec la lin­guis­tique et l’ethnologie struc­tu­rale. D’une cer­taine manière, que nous nous soyons per­du de vue était iné­luc­table et logique. Du point de vue de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, si je me retourne en arrière, il est clair que d’autres, depuis la pré­ado­les­cence, m’ont ser­vi d’Idiots utiles. Et pour le dire à la manière d’un titre de film de Claude Sau­tet « Phi­lippe, Edith, Michel, Jean-Pierre, Ado, Cathe­rine, Marc, Jean-Louis et quelques autres ». Les pré­noms n’ont pas étés modi­fiés. Tous, à l’instar de Marc Thi­berge et Jean-Louis Gui­gou, m’ont per­mis de frayer la pen­sée réflexive du Pen­ser. C’est d’ailleurs pour cela que je leur voue une irré­pres­sible recon­nais­sance et une affec­tion indé­fec­tible. Mais aucun n’a joué pour moi un rôle « psy­cha­na­ly­tique ». En tout état de cause pour abou­tir dans mes recherches, il a fal­lu que j’en passe aupa­ra­vant par là : la cure psy­cha­na­ly­tique. C’est dire que ni Breuer, ni Fliess, ni Jung, ni Ferenc­zi n’ont joué ce rôle de psy­cha­na­lyste pour Freud. C’était seule­ment des « affi­ni­tés élec­tives » dans le sens psy­cha­na­ly­tique que je tente de leur don­ner.

Mais, on ne peut pas par­ler ici de « recon­nais­sance » au sens habi­tuel du mot à savoir le sou­ve­nir affec­tueux d’un bien­fait reçu par le pas­sé qui néces­si­te­rait une obli­ga­tion morale. Ni d’effusions sen­ti­men­tales d’attendrissement ou d’émotion. Il s’agiterait plu­tôt de la recon­nais­sance qu’il s’est pas­sé quelque chose qui néces­si­tait cette dua­li­té, pour le coup, asy­mé­trique mais réver­sible. Dua­li­té néces­saire pour acti­ver le pro­ces­sus de la pen­sée ration­nelle du Pen­ser. Il ne s’agit pas « d’amitié » ou « d’amour », ni de « fra­ter­ni­té », ni de « sym­pa­thie », ni « d’inclination » qui seraient objec­tales. En tout état de cause cela créé un éprou­vé de véri­table « inti­mi­té » qui n’est pas à pro­pre­ment par­ler un « affect » au sens freu­dien. Inti­mi­té qui découle du fait que l’on a été témoin et acteur de ce pro­ces­sus de la pen­sée du Pen­ser où suc­ces­si­ve­ment cha­cun a été pour l’autre tour à tour en posi­tion sub­jec­tive puis moïque. Avant que ce pro­ces­sus diver­tis­sant ne néces­site plus de réfé­rent et s’internalise tota­le­ment. C’est le genre d’intimité que le psy­cha­na­lyste noue par ailleurs avec ses psy­cha­na­ly­sants sur fond « d’affection désaf­fec­ti­vi­sée ». Au fond il fau­drait l’entendre, cette affec­tion, au sens qu’il prend au XIIème siècle pour saint Ber­nard qui le défi­nit comme « un mou­ve­ment qui porte l’âme vers une autre âme ». Bien sûr la conno­ta­tion que je lui donne dans le cadre de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale fait l’économie du concept théo­lo­gique d’âme. Vous l’avez bien com­pris, il faut sub­sti­tuer au concept d’âme celui de « Sujet ». La défi­ni­tion de saint Ber­nard devient alors « un mou­ve­ment d’une ins­tance sub­jec­tive adres­sé à une autre ins­tance sub­jec­tive ». J’en conviens c’est assez dif­fi­cile à assi­mi­ler si on n’est pas psy­cha­na­lyste. Mais cet éprou­vé est le res­sort psy­chique de ce que je nomme lien social. Et c’est cet éprou­vé que nous adres­sons à nos ana­ly­sants pour attes­ter qu’il y a du Sujet dans cette ren­contre impro­bable qu’est la cure psy­cha­na­ly­tique. Dans les cures ordi­naires cette inten­tion d’affection cesse quand elles se ter­minent. Sans doute parce que cet éprou­vé d’affection, à lui adres­sé, n’est néces­saire au psy­cha­na­ly­sant pour mener la cure à bonne fin. Elle n’est pas réci­proque. Sa cure, comme son psy­cha­na­lyste sont voués à l’oubli. Radi­cal. Tout juste y‑a-t-il recon­nais­sance d’intersubjectivité au moment de l’adieu. Mais par­fois cela dure avec cer­tains deve­nus psy­cha­na­lystes. Par­fois mais pas tou­jours. Sans doute parce que cet éprou­vé d’affection est alors réci­proque et durable. Elle s’avère hors du temps chro­no­lo­gique. Je dirais, intem­po­relle, cette recon­nais­sance se noue de la néces­si­té d’une pen­sée du pen­ser la psy­cha­na­lyse. J’y revien­drai quand j’aborderai (enfin !) la ques­tion de la psy­cha­na­lyse en exten­sion et cette his­toire de tou­jours pré­sent main­te­nant dans le col­lec­tif. Cela peut paraitre uto­pique mais cela existe… On peut même l’écrire : Ex-Sis­ter dans le col­lec­tif. Ecri­ture qui connote une pré­sence réelle (sub­jec­tive) sans rela­tion objec­tale.

Donc il n’y a pas eu de psy­cha­na­lyse ori­gi­nelle et ni Freud, ni Lacan, n’étaient psy­cha­na­lyste au sens où je l’entends. Mais Freud avait le don, il avait le génie, de per­ce­voir ce que per­sonne n’avait per­çu avant lui : la néces­si­té d’une cer­taine rela­tion duale pour que quelque chose puisse per­mettre la restruc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Evi­dem­ment c’est moi qui le dis comme ça. Lui y voyait une néces­si­té construire une situa­tion expé­ri­men­tale. Mais au fond, il recon­dui­sait, en l’épurant (c’est ain­si qu’il entend la neu­tra­li­té pro­mue dans la cure) la rela­tion dont il avait fait l’expérience avec Breuer d’abord, avec Fliess ensuite et enfin avec Jung et Ferenc­zi. Comme si, à tra­vers ses expé­riences rela­tion­nelles pro­fes­sion­nelles, il avait pres­sen­ti la fonc­tion et la fina­li­té de cette apti­tude d’Homo Sapiens à l’affinité élec­tive néces­saire à fina­li­sa­tion de la struc­tu­ra­tion de la réa­li­té psy­chique. C’est-à-dire pour l’énoncer dans mes termes, comme néces­si­té pour que se pro­duise et se struc­ture une pen­sée réflexive à par­tir d’un pen­ser sto­chas­tique, sans entre­voir que cette dyna­mique duale inter­per­son­nelle ren­voyait à une autre dua­li­té, intra psy­chique celle là (Sujet /​Moi), et per­met­tait son auto­no­mie. A savoir l’accès à l’autonomie psy­chique. La dyna­mique duale inter­per­son­nelle pré­cède et per­met l’aboutissement de celle intra psy­chique qui signe l’autonomie psy­chique. Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire rare­ment. Le plus sou­vent elle per­met, comme on l’a vu pré­cé­dem­ment, de bri­co­ler tant bien que mal des pro­ces­sus de sur­vie, plus ou moins patho­lo­giques, à deux. Pour que cette auto­no­mie psy­chique s’opère au tra­vers de la réa­li­sa­tion de cette apti­tude il faut que la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique des deux pro­ta­go­nistes ait atteint la phase de mise en place ter­mi­nale de la dyna­mique Moi/​Sujet et que les ins­tances sub­sti­tu­tives soient dis­soutes. Reste tout de même que la trou­vaille de Freud (qu’on peut consi­dé­rer comme déci­sive pour la cure), c’est que cette apti­tude à « l’affinité élec­tive », il l’identifie et la sin­gu­la­rise pour en faire un dis­po­si­tif thé­ra­peu­tique spé­ci­fique sym­bo­li­sé par la dis­po­si­tion spa­tiale divan/​fauteuil. Mais il rate, d’une cer­taine manière, l’essentiel de cette confi­gu­ra­tion struc­tu­rale fon­dée sur une asy­mé­trie topique irré­ver­sible (Sujet /​Moi) qui consti­tue sa carac­té­ris­tique essen­tielle. Le dis­po­si­tif divan /​fau­teuil l’actualise. Freud rem­place une asy­mé­trie topique en une dis­sy­mé­trie. En effet, il consi­dère impli­ci­te­ment que la cure s’effectue entre deux ins­tances moïques. L’une effec­tive celle du psy­cha­na­lyste ; l’autre, sup­po­sé en souf­france, celle du psy­cha­na­ly­sant. Ce qui est déjà dou­teux. Dans ce contexte dual, dis­sy­mé­trique d’où il exclut, grâce à la règle fon­da­men­tale, le dia­logue et l’échange (jusqu’à un cer­tain point), il assigne de fac­to au psy­cha­na­lyste la place de « sup­po­sé savoir » (dont il est bien dif­fi­cile de se déprendre, encore main­te­nant, mal­gré les efforts de Lacan). Le psy­cha­na­lyste est sup­po­sé savoir ce qu’il en est du décryp­tage de l’Inconscient aus­si bien que dans la manière de pro­cé­der, dans le trans­fert, pour faire « prendre conscience ». C’est un pre­mier pas mais notoi­re­ment insuf­fi­sant pour qu’il y ait véri­ta­ble­ment cure psy­cha­na­ly­tique. Car ce qui est orga­ni­sé de manière pseu­do asy­mé­trique (dis­sy­mé­trique) phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment, ne l’est pas d’un point de vue struc­tu­ral méta­psy­cho­lo­gique. En tout cas dans le cadre de la méta­psy­cho­lo­gie struc­tu­rale. Freud ins­taure seule­ment une dis­sy­mé­trie sup­po­sée moïque dans la cure. C’est-à-dire qu’il met en scène deux pro­ta­go­nistes en posi­tion moïque. En termes laca­niens : comme deux « petit autre » en miroir. Le psy­cha­na­lyste freu­dien se posi­tionne dans la séance du point de vue de son Moi qui écoute, inves­tigue et inter­prète alors que le psy­cha­na­ly­sant y serait avec un Moi « dys­fonc­tion­nant ». Mais un « petit autre » qui en sait plus, grâce à la théo­rie psy­cha­na­ly­tique, que le « petit autre » ins­tal­lé sur le divan. L’asymétrie est donc bien fac­tice puisqu’aussi bien il s’agit d’une dis­sy­mé­trie moïque. D’autant que, d’un autre coté, la struc­tu­ra­tion de la cure telle que Freud l’imagine est fon­dée sur la pré­sence d’une véri­table ins­tance moïque chez le psy­cha­na­ly­sant. Il ne pos­tule pas, comme j’en fais l’hypothèse, que dans une cure psy­cha­na­ly­tique on n’a pas à faire chez le psy­cha­na­ly­sant à une ins­tance moïque adve­nue mais à une mosaïque d’instances sub­sti­tu­tives. Le pos­tu­lat impli­cite de la cure freu­dienne c’est qu’elle s’adresse à une ins­tance moïque empê­chée par la névrose. D’où la cari­ca­ture des psy­cha­na­lystes amé­ri­cains qui s’allient Moi fort (bon) contre le Moi faible (mau­vais) de leurs patients. Concep­tion d’où est issue la théo­rie du « self ». D’un coté on aurait pour le dire de manière cari­ca­tu­rale, le Moi du psy­cha­na­lyste, sûr de lui comme de l’univers (et domi­na­teur… !) et de l’autre le psy­cha­na­ly­sant affu­blé d’un Moi incon­sis­tant cause de dés­équi­libre, d’inadaptation et de souf­frances dus aux pré­ten­dus conflits pul­sion­nels refou­lés qu’il est inca­pable de régu­ler. Il ne pou­vait en être autre­ment puisque la dimen­sion topique du Sujet, dans la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne, était inexis­tante. Aus­si dés que le psy­cha­na­lyste freu­dien ouvre la bouche, alors il est à même enseigne que le psy­cha­na­ly­sant : il mytho­lo­gise. Il mytho­lo­gise comme son psy­cha­na­ly­sant mais avec une mytho­lo­gie struc­tu­rée « aca­dé­mi­que­ment » qui se pré­sente comme une véri­té « scien­ti­fique ». Comme je vous l’ai rap­pe­lé à plu­sieurs reprises, le psy­cha­na­lyste archéo freu­dien est dans la même posi­tion que l’ethnologue pré struc­tu­ra­liste qui « inter­prète » les récits des infor­ma­teurs autoch­tones à l’aide de ses propres convic­tions idéo­lo­giques occi­den­tales. C’est dire qu’il est, quoique croyant inter­pré­ter, en posi­tion de sug­ges­tion per­sua­sive dans l’espoir de trans­for­mer une mytho­lo­gie répu­tée patho­lo­gique en une autre répu­tée scien­ti­fique. Avec l’illusion que cette trans­for­ma­tion mytho­lo­gique fera gué­rir. Dans ces condi­tions, symé­triques, il est tout à fait pos­sible que, comme Dora, le psy­cha­na­ly­sant ne se laisse pas sug­ges­tion­ner mal­gré le fait que le psy­cha­na­lyste soit posi­tion­né comme sup­po­sé savoir et dés lors qu’il lui pré­fère (et qu’il tient à) sa propre mytho­lo­gie qui lui per­met (au moins) de sur­vivre !

Je n’en dirai pas autant de la cure telle qu’elle semble être pro­to­co­li­sée par les psy­cha­na­lystes laca­niens après Lacan. Il semble que lui aus­si ait pres­sen­ti qu’il faille ins­tau­rer une véri­table asy­mé­trie entre la posi­tion du psy­cha­na­lyste et celui du psy­cha­na­ly­sant. Encore que cela ne soit pas aus­si clair et qu’en tout état de cause il y échoue. Ce qui semble acquis, en revanche, c’est que la cure prend, pour les laca­niens, une dimen­sion d’expérience « d’inter-subjectivité ». Ce qui est un pro­grès en quelque sorte. Mais l’hypothèse que je sou­tiens s’inscrit en faux contre le fait que cette pos­si­bi­li­té d’intersubjectivité imma­nente soit ce qui struc­ture la cure. En effet l’absence, ou la carence, de sub­jec­ti­vi­té chez le psy­cha­na­ly­sant n’est, alors, pas prise en compte. Or, pour moi, la cure se struc­ture jus­te­ment autour de cette absence ou de cette carence. La cure, pour Lacan, « se déroule toute entière dans ce rap­port de Sujet à Sujet ». La ruse de balayeur de Lacan consiste à par­ler de « rap­port » et non de « rela­tion ». L’hypothèse selon lui serait qu’il y aurait d’emblée du Sujet dési­rant mais que ce désir sub­jec­tif serait occul­té et empê­ché par les dys­fonc­tion­ne­ments moïques patho­lo­giques. Mais ce n’est pas pour autant qu’il éli­mine le phé­no­mène trans­fé­ren­tiel. Il en opère une désaf­fec­ti­vi­sa­tion et le pré­sente comme un auto­ma­tisme de répé­ti­tion. Il va même jusqu’à le qua­li­fier comme « un besoin spé­ci­fique et trans­cen­dant ( !) de répé­ti­tion ». Dans son Inter­ven­tion sur le trans­fert[5], il pré­cise : « le trans­fert ne res­sort à aucune pro­prié­té mys­té­rieuse de l’affectivité et même quand il se tra­hit sous un aspect d’émoi celui-ci ne prend son sens qu’en fonc­tion du moment dia­lec­tique où il se pro­duit ». Toute chose qui pour­rait être inté­gra­le­ment reprise dans le cadre de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale.

Mais là où la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale et la posi­tion de Lacan divergent, c’est dans l’origine de la répé­ti­tion répu­tée trans­fé­ren­tielle. Pour Lacan ce qui est en jeu dans les conduites répé­ti­tives qui enva­hissent la cure à un cer­tain moment (dia­lec­tique dit Lacan) c’est le manque et la quête objec­tale irré­pres­sible que ce manque déclenche et fait per­du­rer pour échouer à le com­bler. C’est alors que les choses se gâtent puisque Lacan consi­dère que le moteur de la répé­ti­tion et du trans­fert est la réin­tro­duc­tion subrep­tice de la pul­sion, et donc de l’objet, sous les espèces de la demande d’amour et de recon­nais­sance qui en sont alors pour lui la rai­son (et non la cause). En toile de fond des­quelles on retrouve la quête d’un objet com­blant mais tou­jours man­quant. De sur­croit ce recours réin­tro­duit, du coté de la répé­ti­tion, la dimen­sion affec­tive et sen­ti­men­tale là où par ailleurs Lacan affirme s’en déprendre. Si on suit cette éla­bo­ra­tion il faut entendre que l’incapacité à effec­tuer une rela­tion objec­tale qui consti­tue le socle de la névrose, se mani­feste sous la forme synec­do­tale du manque d’objet d’amour ! Alors nous serions dans cette confi­gu­ra­tion assez incon­grue où, parce que le trans­fert se noue autour d’un manque sup­po­sé d’un objet d’amour constant qui affecte l’instance sub­jec­tive du psy­cha­na­ly­sant puisque, chez Lacan, la cure se struc­ture d’une ren­contre de Sujet à Sujet. Il y aurait alors, au gré de la répé­ti­tion, une manière d’histoire d’amour « sub­jec­tive » déçue entre ces deux pro­ta­go­nistes ! Ce qui est assez farce.

C’est tout au moins ce qu’on peut extra­po­ler de la lec­ture du Ban­quet de Pla­ton que Lacan pro­pose dans le sémi­naire VIII Le Trans­fert. Sémi­naire où il fait appa­raitre une dis­so­cia­tion dia­lec­tique entre celui qui aime « Érastes » (l’amant = le psy­cha­na­ly­sant) et celui qui est aimé « Éro­me­nos » (le psy­cha­na­lyste). Le pro­to­type de ce phé­no­mène est l’amour qu’Alcibiade porte à Socrate. Il y aurait chez ce der­nier un « agal­ma » (quelque chose d’éblouissant ou encore du point de vue laca­nien un objet « a » éblouis­sant) qui déclen­che­rait le fan­tasme amou­reux d’Alcibiade. Agal­ma propre, donc, à com­bler le manque (d’amour) chez le psy­cha­na­ly­sant. On est là dans une variante phi­lo­so­phique de la pro­blé­ma­tique trans­fé­ren­tielle œdi­pienne de Freud. A ceci près que le psy­cha­na­lyste ne se laisse pas prendre et enfer­mer dans cette posi­tion que lui assigne le psy­cha­na­ly­sant. Mais là où Freud réin­tro­dui­sait la symé­trie moïque dans le col­loque psy­cha­na­ly­tique de la cure, Lacan réin­tro­duit la même symé­trie mais au niveau « sub­jec­tif ». Dépla­cée du Sujet au Sujet. Outre que le Sujet du coté psy­cha­na­ly­sant res­semble furieu­se­ment à l’instance moïque par ces mani­fes­ta­tions affec­tives et sen­ti­men­tales puisqu’il répète la figure objec­tale de l’aimant (séduit, reje­té et aban­don­né). En effet, méta­pho­ri­que­ment la situa­tion des pro­ta­go­nistes de la cure est sem­blable à ce qui se trame entre Socrate et Alci­biade. Alci­biade tente à tout prix de se faire aimer de Socrate qui n’a aucune réci­pro­ci­té de sen­ti­ment amou­reux à son égard. Et aus­si de sépa­rer Aga­thon, aimé de Socrate, de ce der­nier. Socrate n’a de cesse que de déjouer ses manœuvres. Là encore, si on s’en tient à cette dis­po­si­tion, il y a dis­sy­mé­trie d’envie objec­tale pour le dire dans mes termes, mais non pas topique. Alci­biade est consi­dé­ré comme Sujet aus­si bien que Socrate. Pour­tant ce qui concerne leurs « sen­ti­ments », cette part affec­tive pré­sen­tée par Alci­biade, concerne bien plu­tôt son ins­tance moïque. On réduit encore la répé­ti­tion du coté de la phé­no­mé­no­lo­gie spé­ci­fique de l’hystérie. Comme chez Freud. Ce qui est fâcheux. Pour ce qui me concerne, la répé­ti­tion n’est pas la consé­quence d’une carence objec­tale, un manque d’objet com­blant (l’agalma chez Pla­ton, l’ambigu objet petit « a » chez Lacan), mais un manque sub­jec­tif à Ex-Sis­ter. Lacan comme Freud tombent dans le pan­neau de la mytho­lo­gie hys­té­rique qui déplace, dans sa ten­ta­tive de rendre compte de cette carence, l’impossibilité à Ex-sis­ter, du coté d’un manque d’objet (d’amour) qui nour­rit l’insatisfaction. Comme je le dis, nul objet, jamais, ne com­ble­ra l’absence d’Ex-Sister. Ce qui se répète dans la cure est un dis­po­si­tif de sur­vie dont la cause est la carence de l’éprouver d’Ex-Sister.

Dans la conduite de la cure Lacan, lui, et après lui les psy­cha­na­lystes laca­niens, a ten­té de réin­tro­duire une asy­mé­trie arti­fi­cielle qui se résu­me­rait sché­ma­ti­que­ment à une non réponse irré­duc­tible (socra­tique) à la « demande » (d’amour) du psy­cha­na­ly­sant. Manière de réin­tro­duire une inté­gri­té oppo­si­tion­nelle de la posi­tion sub­jec­tive du psy­cha­na­lyste vis-à-vis de la répé­ti­tion de la demande d’amour de son psy­cha­na­ly­sant. Le psy­cha­na­lyste est alors contraint à une posi­tion défen­sive comme Socrate vis-à-vis d’Alcibiade. Empê­cher en quelque sorte de pou­voir conduire la cure autre­ment qu’en oppo­sant une atti­tude de marbre à ce qui est per­çu comme une demande irré­pres­sible d’amour. Car tout ce qui se trame dans la cure, quand advient ce que les archéo-freu­diens et laca­niens nomment névrose de trans­fert, peut-être sus­pec­té d’être direc­te­ment ou indi­rec­te­ment une « demande d’amour ». En 1972, dans le sémi­naire « Ou pire » (le sémi­naire de jan­vier où Jacob­son devait inter­ve­nir et où il n’est pas venu), il y a impli­ci­te­ment une expli­ca­tion, si je puis dire, de ce qui pour­rait être la posi­tion du psy­cha­na­lyste et du psy­cha­na­ly­sant. Avec une inver­sion de ce que ce der­nier met en scène (la quête de l’amour). Tout se pas­se­rait comme si le psy­cha­na­ly­sant, dans le trans­fert, inti­mait au psy­cha­na­lyste d’entendre à l’inverse « je te demande de me refu­ser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas ça ». Qui jus­ti­fie l’impassibilité imper­tur­bable et le silence tou­jours recon­duit du psy­cha­na­lyste laca­nien. Ce qui est sup­po­sé, dans cette for­mule, ce serait que le psy­cha­na­ly­sant (sur le modèle hys­té­rique) sau­rait, sans le savoir, que cette demande sus­ci­tée par l’agalma est illu­soire et qu’il assigne au psy­cha­na­lyste de ne pas lui faire de retour sur cette demande d’amour. Lacan par­lait, à un cer­tain moment, de la pra­tique de « l’esquive » que le psy­cha­na­lyste devait manier. Sans doute vou­lait-il dire qu’il fal­lait évi­ter la confron­ta­tion des mytho­lo­gies psy­cha­na­ly­tiques et des mytho­lo­gies indi­vi­duelles dans le cadre de la cure. Ou, pour le dire autre­ment, il répu­gnait à sub­sti­tuer le savoir (mytho­lo­gique) psy­cha­na­ly­tique à celui des mytho­lo­gies per­son­nelles du psy­cha­na­ly­sant sub­stra­tum de la répé­ti­tion dans la cure. Ou encore de recou­rir à la sug­ges­tion que toute inter­pré­ta­tion sous tend. D’où la pra­tique, consi­dé­rée comme incon­grue par les archéo-freu­diens ortho­doxes, de la séance courte, de la scan­sion com­por­te­men­tale du dit du psy­cha­na­ly­sant et toutes autres ini­tia­tives qui per­mettent de faire l’économie d’un dire inter­pré­ta­tif véri­table (c’est-à-dire sug­ges­tif). Toute chose qui évite de manier la langue et seule manière de refu­ser de pré­sen­ti­fier et d’incarner ce qui pour­rait en être du Grand Autre (autre figure du sup­po­sé savoir) dans le pro­to­cole de la cure. De fait, cette posi­tion d’évitement, quoiqu’on en veuille, le fait appa­raitre en absence ou en néga­tif comme la sta­tue du com­man­deur dans Don Juan. Son désar­roi concer­nant la conduite de la cure et son ques­tion­ne­ment sur le pour­quoi cer­tains psy­cha­na­ly­sants gué­rissent rap­pe­lé dans les sémi­naires pré­cé­dents, confirme, si besoin était, que rien de ce qu’il avait éla­bo­ré, à ce moment de sa vie et de son œuvre, ne lui parais­sait fon­der en théo­rie. L’aveu ou la prise de conscience impli­cite du fait qu’il n’est pas psy­cha­na­lyste, c’est à ce moment que cela parait. Reste tout de même que son intui­tion de ce qui se joue dans la cure, se trame autour de la ques­tion de la sub­jec­ti­vi­té et du Sujet. Mais l’hypothèse impli­cite qui fait tout échouer est que cette sub­jec­ti­vi­té est, pour lui, pré­sente chez le psy­cha­na­ly­sant et que la névrose l’entrave et lui inter­dit de s’actualiser. Cette hypo­thèse d’inter sub­jec­ti­vi­té est sans doute insuf­fi­sante pour opé­rer tech­ni­que­ment dans la cure. Car la symé­trie trans­for­mée en dis­sy­mé­trie, qu’elle soit moïque comme chez Freud ou sub­jec­tive pour Lacan, entraine un four­voie­ment et une impos­ture dans la conduite de la cure. Symé­trie (fut-elle dis­sy­mé­trique) implique tou­jours réver­si­bi­li­té. Et la réver­si­bi­li­té met la cure dans l’impasse.

Cette intui­tion, Lacan a aus­si ten­té de la théo­ri­ser dans un autre pro­to­cole. Non pas celui de la passe, avec son his­toire inepte de jury, mais du car­tel. Comme je l’indiquais pré­cé­dem­ment on peut pen­ser que cette his­toire d’institution de la passe est un acte man­qué laca­nien au sens où les pré­ten­dus psy­cha­na­lystes, et donc Lacan, attendent du psy­cha­na­ly­sant qui est dans la passe de leur révé­ler de quoi se consti­tue le désir du psy­cha­na­lyste, c’est-à-dire le leur ! C’est l’aveu au mieux qu’ils n’en savent rien. Au pire qu’ils doutent de ce qui les a consti­tués psy­cha­na­lystes. Si on pousse la logique qu’ils ignorent en quoi consistent leur posi­tion et leur acte dans la cure.

Cette intui­tion qu’est le car­tel a man­qué à être véri­ta­ble­ment com­prise. En 1964 Lacan fait cette pro­po­si­tion concer­nant la sin­gu­la­ri­té que devrait avoir un groupe de recherche théo­rique pour les psy­cha­na­lystes. Elle est réac­ti­vée en 1980 au moment où il par­raine « l’Ecole de la Cause ». Voi­ci com­ment elle s’énonce à cette époque, quoique je ne sois pas sûr que cet énon­cé soit de la plume de Lacan. Elle res­semble à une paro­die, sans humour, écrite par J‑A Mil­ler. L’esprit de sérieux est le propre du phi­lo­sophe. Mais au demeu­rant, il n’est pas inin­té­res­sant, aujourd’hui, de s’y réfé­rer. D’abord parce que les prin­cipes qui le fondent sont lar­ge­ment oubliés. Sur­tout à Espace quoiqu’on y consacre annuel­le­ment une jour­née. Reste qu’il y avait là une intui­tion de la posi­tion que le psy­cha­na­lyste pour­rait avoir dans le col­lec­tif. Je vous les cite :

« — Pre­miè­re­ment quatre se choi­sissent pour pour­suivre un tra­vail qui doit avoir son pro­duit. Je pré­cise pro­duit propre à cha­cun, et non col­lec­tif.

  • Deuxiè­me­ment la conjonc­tion des quatre se fait autour d’un « plus un » qui, s’il est quel­conque, doit être quelqu’un. A charge pour lui de veiller aux effets internes de l’entreprise et d’en pro­vo­quer l’élaboration.
  • Troi­siè­me­ment pour pré­ve­nir l’effet de colle, per­mu­ta­tion doit se faire, au terme fixé, d’un ou de deux ans maxi­mum
  • Qua­triè­me­ment, aucun pro­grès n’est à attendre sinon d’une mise à ciel ouvert pério­dique des résul­tats comme des crises du tra­vail »

Il y a là aus­si un sem­blant d’asymétrie entre le « plus un » et les autres. Mais cette his­toire de per­mu­ta­tion dément et laisse entendre qu’il y a là encore un insu théo­rique. Tout se passe comme si Lacan ten­tait de sub­ver­tir ce que j’ai théo­ri­sé comme étant des affi­ni­tés élec­tives sans pou­voir en com­prendre la clé. De fait, le plus un devrait avoir dans cet agen­ce­ment social, comme dans la cure le psy­cha­na­lyste, une posi­tion radi­ca­le­ment sub­jec­tive per­tur­ba­trice (sto­chas­tique) alors que les trois seraient en posi­tion d’élaboration et de pro­duc­tion moïque. Réflexive pour­rait on dire. D’ailleurs on pour­rait s’interroger sur le pour­quoi Lacan s’est arrê­té au nombre de quatre. On pour­rait arguer que pour qu’il y ait du col­lec­tif il faut être trois. Mais pour­quoi ajou­ter, comme au bridge, un qua­trième qui tient la place du Mort ? Peut-être jus­te­ment pour empê­cher qu’il y ait une double dua­li­té et recons­ti­tu­tion d’affinité élec­tive per­mu­table (comme chez Goethe). Avec, de plus, l’illusion qu’il pour­rait y avoir de l’innovation col­lec­tive à défaut de pro­grès. Reste que telle que défi­ni par Lacan, le plus un n’est pas vrai­ment en posi­tion sub­jec­tive. Si on s’en tient à la lettre du deuxiè­me­ment il est en charge de régu­la­tion moïque et garant qu’un « tra­vail s’élabore » bien plu­tôt que de repré­sen­ter un Sujet. Ce que Lacan essaie tout de même de pré­ser­ver dans la cure où le psy­cha­na­lyste est indé­nia­ble­ment dans une posi­tion sub­jec­tive qu’il main­tient tant bien que mal grâce à des contor­sions com­por­te­men­tales et orales bien peu « natu­relles ». Dans le car­tel le plus un « veille aux effets internes de l’entreprise et d’en pro­vo­quer l’élaboration ».Deux posi­tions en une, ce qui est pro­pre­ment contra­dic­toire. C’est ou l’une, la posi­tion sub­jec­tive du Pen­ser sto­chas­tique « pro­vo­quer l’élaboration », ou l’autre, la posi­tion moïque de l’actualisation de la pen­sée pro­duc­tive rai­son­nante qui « veille aux effets internes de l’entreprise ». Et il est illu­soire de croire que le jeu de tric trac de la per­mu­ta­tion peut pal­lier cette impos­si­bi­li­té. Il faut s’en convaincre, le car­tel est un rituel pro­pice à l’exégèse. Pas un dis­po­si­tif. On peut pen­ser le tra­vail de recherche en psy­cha­na­lyse autre­ment.

CONCLUSION

Si on vou­lait résu­mer et sché­ma­ti­ser on pour­rait dire que le pro­to­cole de la cure n’est pas une inno­va­tion véri­table de Freud. Encore moins une décou­verte. C’est une inven­tion à par­tir de cette néces­si­té phy­lo­gé­né­tique de nouer, à cer­tains moment de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, une rela­tion duale sur le mode de l’affinité élec­tive où s’actualise la dyna­mique encore inabou­tie de l’instance sub­jec­tive et de l’instance moïque qui pré­cède l’autonomie psy­chique défi­nie comme l’accès à la capa­ci­té de la pen­sée du Pen­ser (incons­cient) sans qu’il y ait néces­si­té d’un autre, petit autre ou grand Autre dans les termes laca­niens. Auto­no­mie psy­chique qui per­met le diver­tis­se­ment comme capa­ci­té à l’adaptation per­ma­nente. Freud et Lacan manquent ce que je nomme une asy­mé­trie pour sub­ver­tir cette apti­tude à l’affinité élec­tive où les posi­tions moïques et sub­jec­tives sont réver­sibles. Aus­si, le pro­to­cole auquel ils abou­tissent n’est que par­tiel­le­ment per­ti­nent. Si cela favo­rise et anti­cipe la pro­duc­tion sto­chas­tique (incons­ciente) grâce à la règle fon­da­men­tale à par­tir de laquelle s’opère la construc­tion dans la cure, il est dans l’incapacité théo­rique de défi­nir la posi­tion du psy­cha­na­lyste hors de la rela­tion com­mune. Pour Freud les deux pro­ta­go­nistes, le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant, sont tous deux dans le registre moïque. En proie, dans ma concep­tion, aux effets de la constel­la­tion moïque pour le psy­cha­na­ly­sant dont il fera le dépla­ce­ment dans le cadre de la cure. L’asymétrie qui est le res­sort de l’efficacité de la cure psy­cha­na­ly­tique, est réduite au fait que le psy­cha­na­lyste doit être « neutre et laïc ». Ce qui n’est pas opé­rant. Chez Lacan on se trouve dans une situa­tion simi­laire mais où les deux pro­ta­go­nistes seraient en situa­tion sub­jec­tive. L’hypothèse impli­cite est qu’il y a Sujet dés qu’il y a appa­reil psy­chique parce qu’il y a agres­si­vi­té. Cette inter­pré­ta­tion de la posi­tion laca­nienne se véri­fie en fait dans le sys­tème de trans­for­ma­tion que consti­tuent les quatre dis­cours. En posi­tion sub­jec­tive réelle pour le psy­cha­na­lyste (encore que…). En posi­tion sub­jec­tive empê­chée pour ce qu’il en est du psy­cha­na­ly­sant. La neu­tra­li­té et la laï­ci­té du psy­cha­na­lyste laca­nien confine à l’indifférence et par­fois au non agir inté­gral. Bien évi­de­ment il ne s’agit pas d’une indif­fé­rence (sub­jec­tive) enga­gée telle que je la théo­rise, ou alors incom­plè­te­ment. Je consi­dère que cette indif­fé­rence enga­gée doit être natu­relle. C’est une néces­si­té si on veut évi­ter le col­loque symé­trique moïque tel qu’il s’avère dans la cure freu­dienne. Et, par­tant, la déviance du psy­cha­na­lyste en sup­po­sé savoir. Elle per­met de s’abstraire de l’hypothèse de symé­trie sub­jec­tive induite par Lacan, si tant est que l’on consi­dère que tout psy­cha­na­ly­sant amène en psy­cha­na­lyse la conflic­tua­li­té de ses ins­tances sup­plé­tives moïques. Et qu’on fait l’hypothèse que cet état de fait découle jus­te­ment d’une carence méta­psy­cho­lo­gique avé­rée de la sub­jec­ti­vi­té. Ce qui pré­cède per­met de pré­ci­ser en quoi cette indif­fé­rence est an-objec­tale (à entendre aus­si dans le sens que l’autre n’est pas un objet de la cure). Elle est tem­pé­rée par cette « recon­nais­sance » anti­ci­pée par le psy­cha­na­lyste d’une pos­si­bi­li­té de sub­jec­ti­vi­sa­tion pour celui qui s’adresse. Recon­nais­sance non dénuée de cette caté­go­rie par­ti­cu­lière d’affection dont j’ai essayé de pré­ci­ser le conte­nu.

Dans la cure struc­tu­rale, l’asymétrie est donc radi­ca­li­sée dans la mesure où il n’y a jamais réver­si­bi­li­té de posi­tion. Le psy­cha­na­lyste tient « natu­rel­le­ment » cette posi­tion sub­jec­tive durant toute la durée de la cure. C’est cette posi­tion natu­relle sub­jec­tive qui auto­rise l’indifférence enga­gée non exempte d’affection. Et si on veut faire une conces­sion à Lacan, on peut évo­quer qu’il y ait entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant une inter­sub­jec­ti­vi­té pos­sible à la fin de la cure. Ou bien plu­tôt une recon­nais­sance d’intersubjectivité pos­sible. Mais cela ne dure, la plu­part du temps, qu’au moment de conclure la cure. Ins­tant bref donc et très éphé­mère. Il n’y a, en fait pas d’intersubjectivité, au sens laca­nien, dans la cure elle même. C’est en cela que réside la sub­ver­sion de cette apti­tude fonc­tion­nelle à l’affinité élec­tive duale. A savoir trans­for­mer la réver­si­bi­li­té des posi­tions moïque et sub­jec­tive en une irré­ver­si­bi­li­té irré­duc­tible entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. Et c’est à par­tir de cette sub­ver­sion que la cure peut abou­tir à la restruc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Alors que dans la vie quo­ti­dienne, comme on l’a vu anté­rieu­re­ment, l’actualisation de la constel­la­tion moïque déclenche, quand ni l’un ni l’autre des pro­ta­go­nistes n’est en posi­tion réel­le­ment sub­jec­tive, une rela­tion patho­lo­gique à deux, de dépen­dance orphe­line ou de sou­mis­sion. La confi­gu­ra­tion asy­mé­trique que je viens de décrire per­met de relan­cer l’auto orga­ni­sa­tion psy­chique. Et cette confi­gu­ra­tion asy­mé­trique trouve sa repré­sen­ta­tion et son actua­li­sa­tion dans le dis­po­si­tif divan/​fauteuil. Où le psy­cha­na­lyste se trouve hors du regard du psy­cha­na­ly­sant de telle sorte de signi­fier qu’il n’y a pas de rela­tion objec­tale entre eux. Pas plus que de col­loque moïque intel­lec­tuel ou affec­tif. Dans cette pers­pec­tive où le psy­cha­na­lyste incarne cette posi­tion sub­jec­tive inté­grale, tou­jours pré­sente main­te­nant, le psy­cha­na­ly­sant peut s’autoriser à l’expression dans sa langue des ava­tars conflic­tuels que ses ins­tances sup­plé­tives non liqui­dées engendrent sans risque de repro­duc­tion répé­ti­tive de débou­cher sur une rela­tion patho­lo­gique à deux comme dans la réa­li­té sociale. Reste que si ordi­nai­re­ment il n’y a jamais de rela­tion inter­sub­jec­tive pro­pre­ment dite dans le col­loque inter­per­son­nel ordi­naire, on peut tout de même pen­ser que l’illusion laca­nienne d’intersubjectivité entre psy­cha­na­lystes peut s’avérer entre psy­cha­na­lystes d’obédience struc­tu­rale. A cer­taines condi­tions, car si elles n’étaient pas rem­plies on tom­be­rait à nou­veau dans « inter­sub­jec­ti­vi­té rela­tion­nelle ». Ce qui serait une contra­dic­tion dans les termes. Dans cette inter­sub­jec­ti­vi­té d’un genre nou­veau il y aurait auto­no­mie psy­chique radi­cale, non dénuée pour­tant d’affection, mais vec­to­ri­sée, par exemple, par la néces­si­té d’acter quelque chose de la trans­mis­sion dans le col­lec­tif de ce qu’il en est, dans la réa­li­té psy­chique, du sub­jec­tif et de ses consé­quences. Ce qui n’est pas gagné d’avance.

Quand j’évoque que la posi­tion sub­jec­tive inté­grale est natu­relle, il faut entendre qu’elle ne res­sort pas d’un com­por­te­ment vou­lu et appris. Elle est la consé­quence de ce qu’on repère comme étant l’actualisation du « désir du psy­cha­na­lyste ». Ou bien plu­tôt du désir de psy­cha­na­ly­ser. Sans pour autant qu’on sache de quoi ce « désir » de psy­cha­na­ly­ser advient au psy­cha­na­ly­sant. On a dit qu’il n’était pas réduc­tible à une envie. Ce serait, en d’autres termes, un diver­tis­se­ment sub­jec­tif. Mais jusqu’à pré­sent on a rien dit sur le pour­quoi il advient. Il est vrai que force est de consta­ter, et ceux qui ont eu le cou­rage de me lire ou de m’entendre pour­raient en attes­ter, que l’objectif que je m’étais fixé à l’origine de ma recherche parait être atteint. En effet, il me semble que la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale répond (par­fois même de manière élé­gante !) aux inter­ro­ga­tions que Lacan se posait dans la fin des années 1970 :

  • Qu’est ce que l’Inconscient ?
  • Qu’est ce que la névrose et dans les névroses qu’est ce que l’hystérie ?
  • Qu’est ce que la psy­chose ?
  • Qu’est ce que la gué­ri­son ?
  • Pour­quoi cer­tains qui­dams s’adressent en psy­cha­na­lyse et que cer­tains autres non ?
  • Quelle dif­fé­rence entre psy­cho­thé­ra­pie, même psy­cha­na­ly­tique et psy­cha­na­lyse ?
  • Qu’est ce qui fait gué­rir ?

Il faut bien dire que ce n’était guère sor­cier ! Il suf­fit de bons pré­sup­po­sés et d’un modèle théo­rique consis­tant. Et de renon­cer aux mytho­lo­gies indo-euro­péennes dégra­dées et à celles des pul­sions. Mais, il y a une ques­tion à laquelle je n’ai pas véri­ta­ble­ment répon­du. En tous cas pas expli­ci­te­ment :

  • « Qu’est-ce qui vient dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser psy­cha­na­lyste ? »

Ce n’est pas for­tuit qu’il faille que l’articulation de la réponse à cette inter­ro­ga­tion inter­vienne seule­ment main­te­nant dans le cours de ce sémi­naire. A mon sens il ne pou­vait en être autre­ment. En effet, il me semble logique que cela arrive après que l’on ait abor­dé et réso­lu, d’un point de vue théo­rique, ce qu’il en est des deux dis­po­si­tifs que consti­tue le pro­to­cole de la cure. Il fal­lait rendre compte du bien fon­dé théo­rique, au regard de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale, du pro­to­cole que nous a trans­mis Freud et qu’on recon­duit avec une confiance aveugle. C’est pour cela que je me suis auto­ri­sé à faire retour sur ses ori­gines phy­lo­gé­né­tiques en évo­quant le phé­no­mène uni­ver­sel d’affinités élec­tives et la fonc­tion qu’elles ont dans la matu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Et com­ment et pour­quoi Freud s’en est empa­ré en le radi­ca­li­sant impar­fai­te­ment. Et Lacan après lui. Mais il faut bien recon­naitre que dans cette radi­ca­li­sa­tion, quoiqu’imparfaitement abou­tie, il y avait une intui­tion sub­ver­sive. Intui­tion sub­ver­sive que j’ai ten­té à mon tour d’expliciter et de théo­ri­ser à par­tir du pré­sup­po­sé d’auto-organisation psy­chique. La cure opère parce qu’elle est fon­dée sur un pro­ces­sus auto-orga­ni­sa­tion­nel géné­ral dans le monde du vivant, qui lui pré­existe, et sur celui d’affinité élec­tive recon­nu comme uni­ver­selle chez Homo sapiens, qui actua­lise ce pro­ces­sus à un cer­tain moment de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. C’est sur ce double pos­tu­lat que j’affecte à la cure cet objec­tif de relance du pro­ces­sus auto orga­ni­sa­tion­nel psy­chique. Le pro­to­cole de la cure à par­tir de la règle fon­da­men­tale et de cette apti­tude acquise d’affinité élec­tive sub­ver­tie, assure et per­met cette relance. Sub­ver­tie par le fait de modi­fier son effec­tua­tion dans le sens où il n’y a pas dans la cure de réver­si­bi­li­té de posi­tion sub­jec­ti­vo-moïque comme dans la vie. Ce qui est déter­mi­nant. Il inau­gure quelque chose (un rap­port) qui n’est pas une « rela­tion » psy­cho­lo­gique. Un col­loque, comme on dit, ni intel­lec­tuel ni affec­tif. Dans la cure on n’échange rien.

Mais la condi­tion pour que ce pro­to­cole opère est que le psy­cha­na­lyste soit « natu­rel­le­ment » en posi­tion sub­jec­tive radi­cale. Et c’est à par­tir de « ce natu­rel­le­ment » qu’il faut par­tir pour théo­ri­ser ce qu’il en est du désir du psy­cha­na­lyste. C’est fon­da­men­tal. Car cela sup­pose, entre autre, que cette posi­tion sub­jec­tive du psy­cha­na­lyste n’est pas acquise par appren­tis­sage. Elle découle d’une capa­ci­té disons struc­tu­relle, c’est à dire méta­psy­cho­lo­gique. On s’en était empi­ri­que­ment aper­çu. Car il est appa­ru que pour tenir cette posi­tion, il était néces­saire d’entreprendre soi même une psy­cha­na­lyse. Répu­tée, à un cer­tain moment, didac­tique. C’est limi­naire mais pour autant cette exi­gence (qui n’en n’est pas une) n’a jamais été véri­ta­ble­ment théo­ri­sée. On se conten­tait d’évoquer qu’ainsi on évite, alors, la per­sis­tance des méca­nismes de défense mis en jeu dans toutes les pro­fes­sions où on est cen­sé aider, sou­la­ger, soi­gner, gué­rir son sem­blable. En par­ti­cu­lier ten­ter de gué­rir chez les autres ce qu’on n’arrive pas à soi­gner chez soi. Mais pour ce qui me concerne cela ne semble pas suf­fi­sant comme rai­son. Sou­vent d’ailleurs dans les cures menées à bonne fin, cette vel­léi­té d’aider, sou­la­ger, soi­gner, gué­rir dis­pa­rait tota­le­ment. Mais pas tou­jours. Et c’est ce « pas tou­jours » qui inter­pelle. Qu’est ce qui fait qu’on per­sé­vère à s’engager à gué­rir au point d’aspirer alors à prendre la posi­tion de psy­cha­na­lyste ? Sans doute, jus­te­ment, ce n’est pas l’envie d’aider, sou­la­ger, soi­gner, gué­rir qui fait ce désir de psy­cha­na­ly­ser. Quoique bien évi­de­ment gué­rir est tout de même la fina­li­té d’une cure psy­cha­na­ly­tique. Mais comme l’avait rele­vé fine­ment Lacan : « la gué­ri­son advient de sur­croit ». C’est dire qu’il y a une autre pas­sion qui pousse à la per­pé­tua­tion de l’Acte. Freud avait une intui­tion quand il décla­rait que le psy­cha­na­lyste ne pou­vait conduire la cure de ses psy­cha­na­ly­sants que là où il en était de son orga­ni­sa­tion de son appa­reil psy­chique. Comme Lacan, il en savait quelque chose, étant don­né l’absence de psy­cha­na­lyse dont ils ont, l’un et l’autre, béné­fi­cié ! Encore que cela ne soit pas exact : mal­gré eux les psy­cha­na­lystes peuvent mener leurs psy­cha­na­ly­sants là où ils n’ont pas été, grâce au pro­to­cole (quoique impar­fai­te­ment théo­ri­sé) de la cure. C’est dire qu’il y aurait une « cause » et non pas des rai­sons défen­sives, qui déter­mine ce qu’il est conve­nu d’appeler le « désir du psy­cha­na­lyste ». Et cela n’est pas dans la boule du psy­cha­na­ly­sant que cela s’avère (comme une idée folle du genre : si qu’on disait que je serais psy­cha­na­lyste) mais dans la struc­tu­ra­tion même de son appa­reil psy­chique dans sa phase ter­mi­nale. C’est la seule hypo­thèse un peu construite à par­tir de laquelle on peut ten­ter de répondre à cette ques­tion.

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly


[1] Les Essais De L’amitié. On lui fai­sait le reproche de sem­bler par­ler de lui dans son ouvrage. Ce qui à l’époque n’était pas bien vu.

[2] Manuel de psy­chia­trie H.Ey, P.Bernard, Ch. Bres­set Pages 74 à 76 éd Mas­son 

[3] Remé­mo­ra­tion, répé­ti­tion, per­la­bo­ra­tion

[4] Le Petit pois­son et le pêcheur La Fon­taine

[5] Jacques Lacan, Ecrits, Edi­tions du Seuil, p215-226, Inter­ven­tion sur le trans­fert (1951)