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L’Acte psychanalytiqueSéminaire du 16 Mai 2020

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PETIT PROLOGUE DE CIRCONSTANCES

Nous allons reprendre après cette séquence d’hystérie col­lec­tive mon­dia­li­sée qui n’en finit pas de durer. Hys­té­rie déclen­chée par une angoisse de mort géné­ra­li­sée et entre­te­nue sur le mode régres­sif de la sur­vie. Ne croyez pas que je mini­mise la dan­ge­ro­si­té du virus, la réa­li­té de la pan­dé­mie, le risque encou­ru par cer­tains. Ils sont réels et tou­jours actuels. Ce n’est pas une rai­son pour céder à cette dra­ma­ti­sa­tion pla­né­taire délé­tère. La réa­li­té c’est que l’espèce humaine, depuis que Sapiens est Sapiens, a déjà vécu de telles situa­tions anté­rieu­re­ment. Nous avons l’expérience et le savoir épi­dé­mio­lo­gique pour nous per­mettre d’aborder ration­nel­le­ment cet état de fait, au lieu de cela le savoir médi­cal est détour­né pour ali­men­ter la dra­ma­ti­sa­tion. Ces réac­tions en disent long, à la fois du point de vue psy­cha­na­ly­tique, mais aus­si eth­no­lo­gique, sur les rap­ports que dans nos socié­tés dites « modernes » (il n’y a pas, d’un point de vue eth­no­lo­gique, de socié­té moderne, puisqu’il n’y a pas de « pro­grès » dans la culture) nous entre­te­nons avec la mala­die et la mort. Tout se passe comme si elles étaient fon­dées sur la croyance qu’elles pour­raient êtres éra­di­quées à tout jamais. Idéa­le­ment. Comme toutes croyances elles se fondent sur cette mytho­lo­gie plu­ri­mil­lé­naire de la mai­trise pro­duc­tive qui serait l’apanage de l’espèce humaine sur tout l’environnement. Et la quin­tes­sence de cette mai­trise ultime est de vaincre la mort. Aujourd’hui, cela fait flores expli­ci­te­ment. Il ne s’agit plus sim­ple­ment d’une sacra­li­sa­tion de la vie quand elle demeure, mais d’une fina­li­té tech­no­lo­gique anti-mort. On en vient même à conce­voir la guerre sans bles­sés ni morts. Ce qui est à la fois absurde et contra­dic­toire. Mytho­lo­gie de la mai­trise démiur­gique de toute chose. Ce n’est pas sur la même mytho­lo­gie que les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs, tant bien que mal (plu­tôt mal !) ont sur­vé­cues jusqu’à nos jours. Elles sont, elles, fon­dées sur la sym­biose avec l’environnement, ce qui exclut la mai­trise. Évi­de­ment une cer­taine méde­cine s’est mise au ser­vice de cette mai­trise abso­lue au ser­vice de la gué­ri­son de la mort. Elle n’a pu y échap­per. Ce qui était pré­vi­sible. Reste qu’il y a une autre méde­cine pos­sible qui échappe pour par­tie à cette pseu­do dérive scien­ti­fique. C’est la méde­cine hip­po­cra­tique. Sou­la­ger sans nuire, mais pas seule­ment. Méde­cine de la San­té et du vivant contre méde­cin de la « gué­ri­son de la mort ». Cette méde­cine hip­po­cra­tique est tout aus­si scien­ti­fique et effi­cace. Seul l’esprit change. Et cet Esprit est com­pa­tible avec celui de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. En tout état de cause, elle n’est pas incom­pa­tible avec l’humanisme psy­cha­na­ly­tique tel que je vais ten­ter ulté­rieu­re­ment de le défi­nir.

Ces pro­blé­ma­tiques de la gué­ri­son et de la mort sont des thèmes que je vais abor­der dans ce sémi­naire. Encore faut-il pré­ci­ser qu’il a été pen­sé et écrit bien avant l’irruption de l’épidémie.

Une der­nière remarque avant de com­men­cer. Nous aus­si, nous n’avons pas échap­pé aux effets de dra­ma­ti­sa­tion de groupe. Est-ce à dire que la pas­sion pour la psy­cha­na­lyse a été mise entre paren­thèses ou sus­pen­due par cette conta­mi­na­tion qui fait effet de groupe ? Sans doute pas totalement…mais quand même ! Évi­de­ment, on peut tou­jours se dire que nous y avons sacri­fié par atta­che­ment civique aux prin­cipes de la cité. Il est vrai que rien ne nous auto­rise à y déro­ger ; et qu’on ne peut y faire excep­tion. Après tout Socrate a bien bu la ciguë pour obéir aux déci­sions prises par la démo­cra­tie directe athé­nienne. Consé­quence autre­ment plus exi­geante ! Mais je n’en suis pas tota­le­ment per­sua­dé. Les effets de groupe nous ont bel et bien atteints, quoiqu’on puisse ten­ter de se racon­ter. Ce qui inter­pelle. On peut s’interroger de savoir pour­quoi nous avons cédé à cette conta­mi­na­tion. Serait-ce que la pas­sion pion­nière nous aurait déser­tés ? Il me sou­vient d’un pas­sage de l’histoire de la psy­cha­na­lyse où Jones évoque une réunion de psy­cha­na­lystes autour de Méla­nie Klein, au début des années 40 pen­dant le Blitz, alors que ce jour-là Londres était bom­bar­dé. La dis­cus­sion était si ani­mée que Jones a été obli­gé de rap­pe­ler à tous les par­ti­ci­pants qu’il fal­lait se rendre aux abris. Le temps pion­nier est sans doute révo­lu. Il fau­drait m’y résoudre ! Et que je me fasse à l’idée que la psy­cha­na­lyse, après plus de cent ans de dérive mytho­lo­gique, en déclin iné­luc­table et incon­tes­table, n’est plus guère pro­pice aux élans. Peut-être pas tota­le­ment pour une infime, très infime mino­ri­té, qui entre­tient une petite flamme…

J’ai écris, réécris, puis réécris encore ce sémi­naire. Il faut dire qu’il me tient à cœur. Peut-être parce qu’il est cru­cial pour moi. Cela tient au fait que jamais je n’ai divul­gué théo­ri­que­ment ce qu’il en est du pas­sage du divan au fauteuil…sauf dans l’Acte psy­cha­na­ly­tique de cer­taines cures. Mais ce n’est pas une arti­cu­la­tion théo­rique sup­po­sée trans­mis­sible dans le col­lec­tif.

DE LA LEVÉE DU SECRET DE POLICHINELLE ET DU MYSTÈRE DU DEVENIR PSYCHANALYSTE

DE LA GUÉRISON

Comme il a été conclu lors du der­nier sémi­naire, si on veut pou­voir dire quelque chose de théo­rique de ce pas­sage du divan au fau­teuil, il faut par­tir de l’hypothèse qu’il y a véri­table gué­ri­son quand une cure est menée à bonne fin. Pour autant il ne faut pas pen­ser que, du point de vue de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, la « gué­ri­son » soit un idéal psy­chique enviable et/​ou un impé­ra­tif social auquel le psy­cha­na­lyste croit et sacri­fie. Il n’en est rien. Dans cette pers­pec­tive la « gué­ri­son » est une poten­tia­li­té et une pos­si­bi­li­té psy­chique pour ceux qui s’adressent en psy­cha­na­lyse sans même que cette adresse, fut-elle authen­tique, oblige, ceux qui l’éprouvent et la for­mulent, à y accé­der. La gué­ri­son n’est pas obli­ga­toire. Une cure peut tou­jours être inter­rom­pue par celui qui s’est adres­sé ; cette adresse fut-elle authen­tique. En revanche pour le psy­cha­na­lyste qui la conduit il y a enga­ge­ment à la mener à bonne fin. Par ailleurs je vous rap­pelle que ce qu’on nomme « gué­ri­son » n’est qu’un état « modé­li­sé » répu­té ter­mi­nal de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Lequel a peu de chance d’être « natu­rel­le­ment » atteint. Ce qui n’implique pas que ceux qui n’y ont pas accès soient néces­sai­re­ment « névro­sés » comme le sou­tiennent les psy­cha­na­lystes laca­niens. Tous névro­sés, à des degrés dif­fé­rents, pensent-ils. Dans les hypo­thèses, qui sont les miennes, cet état ter­mi­nal de l’appareil psy­chique a peu de chance épi­gé­né­ti­que­ment d’être atteint natu­rel­le­ment. Para­doxa­le­ment on peut même sou­te­nir qu’il est « nor­mal » que la majo­ri­té des Homo Sapiens n’accèdent pas à ce modèle de struc­tu­ra­tion ter­mi­nale. C’est un état de fait cli­ni­que­ment obser­vable. Dans cette pers­pec­tive, il n’y a véri­table névrose, per­ver­sion ou psy­chose, c’est-à-dire « patho­lo­gie », seule­ment quand cet état nor­mal d’inaboutissement de l’appareil psy­chique se fixe et entraine, parce qu’il ne peut se trans­for­mer natu­rel­le­ment, la pro­duc­tion d’avatars infi­nis et divers, iden­tiques entre eux, au prix de souf­frances aus­si irré­pres­sibles qu’intolérables par­fois. Encore qu’il faille être extrê­me­ment pru­dent quant à la per­ti­nence d’en appe­ler à la souf­france psy­chique, fut-elle insup­por­table ou décla­rée telle, comme cri­tère d’un état psy­chique véri­ta­ble­ment patho­lo­gique. En effet, et de manière contre-intui­tive, ces souf­frances décla­rées insup­por­tables peuvent avoir une fonc­tion adap­ta­tive indé­niable. « Nor­male » pour­rait-on dire. Ne croyez pas que je fasse ici l’éloge du maso­chisme ou du sado­ma­so­chisme cher aux archéo freu­diens qui attri­buent à ces souf­frances une ver­tu de « plai­sir » (sexuel) sans doute amer. Il n’y a, dans ce que j’évoque, ni jus­ti­fi­ca­tion du« plai­sir libi­di­nal » ni de la « jouis­sance per­verse ». qu’on pour­rait attri­buer à la souf­france. L’éprouvé de souf­france est, dans cette occur­rence, une néces­si­té pour sur­vivre. Souf­france qui se mani­feste sous forme de mani­fes­ta­tions d’angoisse directe ou indi­recte.

Un phi­lo­sophe luthé­rien, Søren Kier­ke­gaard, en fait l’éloge dans un ouvrage inti­tu­lé Le concept de l’Angoisse. Selon sa thèse l’angoisse serait, para­doxa­le­ment, révé­la­trice de la gran­deur de l’homme et serait inhé­ren­teà la nature de l’existence humaine. Son argu­men­ta­tion est théo­lo­gique. Elle se fonde sur le dogme pro­tes­tant de la pré­des­ti­na­tion pré­lap­saire qui pos­tule, pour faire simple, que dieu, dans sa toute puis­sance et son omni­science, ne pou­vait igno­rer que l’homme trans­gres­se­rait l’interdiction de la consom­ma­tion du fruit de l’arbre de la connais­sance. Le péché ori­gi­nel d’Adam et d’Eve n’est pas un évè­ne­ment qui a pour cause leur fai­blesse ou leur envie de toute puis­sance, mais pré­vu par dieu avant même leur créa­tion. En quelque sorte il les a créés cou­pable, selon l’interprétation luthé­rienne de Kier­ke­gaard, et onto­lo­gi­que­ment en proie à l’angoisse qui atteste de cette culpa­bi­li­té. Ce qui me fait dire que le luthé­ria­nisme n’est pas vrai­ment schis­ma­tique. Les luthé­riens sont tou­jours des catho­liques « pro­tes­tants » en extase devant la faute et la culpa­bi­li­té. D’ailleurs Luther vou­lait réfor­mer l’église de l’intérieur. Ce qui est impos­sible. En pro­cé­dant ain­si, on ne fait qu’opérer une trans­for­ma­tion à l’identique. Cal­vin radi­ca­lise, lui, cette his­toire de pré­des­ti­na­tion pré­lap­saire. Il constate que Dieu, dont les des­seins sont inson­dables, a pré­vu la chute dans le des­tin de l’homme. Ce constat est objec­tif : il ne débouche sur aucune culpa­bi­li­té donc sur aucune angoisse exis­ten­tielle. Si on veut réfor­mer une ins­ti­tu­tion, il ne faut pas le faire de l’intérieur même de celle-ci, mais se situer en dehors.

C’est ce que fait Cal­vin avec la rédac­tion de son Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne. Il s’oppose fron­ta­le­ment à Rome. Alors il n’y a plus de com­pro­mis ni de com­pro­mis­sion pos­sible avec la vraie reli­gion. Ce n’est pas tout à fait par hasard que je vous parle de ce schisme cal­vi­nien. On peut dire que, d’une cer­taine manière, il a réus­si puisque ses effets, théo­lo­giques, mais aus­si cultu­rels, ont per­du­ré jusqu’à nos jours. Ils se sont ins­crits dans la culture non seule­ment occi­den­tale, mais aus­si dans d’autres cultures. Et fais flores aujourd’hui, en par­ti­cu­lier avec le mou­ve­ment évan­gé­lique mon­dia­li­sé. S’il a eu ce des­tin, c’est qu’il a géné­ré une culture para­doxa­le­ment laïque qui peut ser­vir de fon­da­men­taux à l’organisation sociale. Car non seule­ment Cal­vin a écrit L’Institution de la reli­gion chré­tienne, mais il l’a mis en pra­tique, comme une culture, dans un ter­ri­toire. Il a mis en œuvre ce qu’il avait pen­sé dans la réa­li­té sociale. En effet, à par­tir de cette Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, il a orga­ni­sé la Répu­blique de Genève. Répu­blique de Genève qui a ser­vi de modèle de gou­ver­nance aux Pays-Bas, à la Répu­blique de La Rochelle (que Riche­lieu et Louis XIII annexe­ront au Royaume de France mal­gré l’Édit de Nantes) et à la Grande-Bre­tagne dans la révo­lu­tion diri­gée par Crom­well et plus tard aux États-Unis. Le fait d’avoir mis en œuvre sur un ter­ri­toire ce qui a été pen­sé est la condi­tion pour le faire per­du­rer. Le bémol que je por­te­rai à cette édi­fiante his­toire c’est que Cal­vin était un fana­tique qui excom­mu­niait les dis­si­dents et même les fai­sait condam­ner à mort. Ce qui n’est pas accep­table. Ste­fan Zweig l’a dénon­cé dans une bio­gra­phie dont il a le secret :Conscience contre vio­lence. Com­ment mettre en œuvre ce qui a été pen­sé sans fana­tisme, ni pro­sé­ly­tisme ni même pro­phy­laxie, là est la ques­tion. Je pense que cela est pos­sible, si on s’appuie à la fois sur l’ethnologie et la psy­cha­na­lyse struc­tu­rales. C’est en tous cas notre inten­tion à Marie-Laure Sal­via­to, Céline Gon­calves et moi-même, avec cette his­toire d’Hygie. Jusqu’à pré­sent j’avais échoué, tout aus­si bien avec l’Invention freu­dienne et Alters à Tou­louse qu’avec la socié­té savante pré­cé­dem­ment orga­ni­sée en Essonne. Il fal­lait trou­ver un point d’articulation mytho­lo­gique qui per­mette l’inclusion de la dimen­sion psy­cha­na­ly­tique dans la réa­li­té sociale. L’œuf de Colomb c’est le mythe de la San­té hip­po­cra­tique qui pro­fesse qu’elle, la san­té, est tri­par­tite : orga­nique, psy­chique (il ne faut pas oublier qu’Hippocrate a été le pre­mier à faire une des­crip­tion cli­nique, entre autres, psy­chia­tri­co-psy­cha­na­ly­tique de l’hystérie) et sociale. L’OMS a repris, comme ration­nel­le­ment, à son compte cette mytho­lo­gie. Et aujourd’hui dans la réa­li­té de notre socié­té, la san­té est mise sous l’égide des méde­cins géné­ra­listes. C’est à eux, par délé­ga­tion de ser­vice public, que revient la mise en œuvre de la poli­tique de la san­té ambu­la­toire. C’est dire que la CPTS Nord Essonne Hygie pour­rait deve­nir notre Répu­blique de Genève à nous, psy­cha­na­lystes struc­tu­raux. Sans fana­tisme ni pro­sé­ly­tisme. Expé­ri­men­ter de fait de ce que l’on repère, mys­té­rieu­se­ment, sous l’énigme incon­sis­tante de « psy­cha­na­lyse en exten­sion ». Mais pour sor­tir de cette confu­sion énig­ma­tique, il faut abso­lu­ment théo­ri­ser ce qu’il en est de l’assignation du psy­cha­na­lyste dans le fonc­tion­ne­ment de la réa­li­té sociale. C’est ce que j’essaierai de faire dans le sémi­naire pro­chain. Il faut dire que mettre en œuvre cette inten­tion est un effort épui­sant et haras­sant pour Marie-Laure et Céline. D’autant plus haras­sant que les études et la pra­tique de la méde­cine ne pré­dis­posent pas aux rap­ports de force sociaux et psy­cho­so­ciaux (rap­ports de force que l’on peut résu­mer lapi­dai­re­ment par cette for­mule cynique de Sta­line « le Vati­can (Hygie) com­bien de divi­sions ? », aux­quels l’exercice de la poli­tique oblige. Au mieux les méde­cins n’ont connu que les rela­tions médi­cales aux man­da­rins d’une part et à la tech­no­struc­ture de nos socié­tés. Les méde­cins ne sont fami­liers ni de Sun Tzu, ni de Machia­vel, ni du Livre des Ruses. La poli­tique n’est pas ins­crite à l’armature de leur diver­tis­se­ment pro­fes­sion­nel. Et, si nous réus­sis­sons, peut-être aurons-nous voix au cha­pitre à Espace Ana­ly­tique… Encore faut-il que l’on sache théo­ri­que­ment ce que le psy­cha­na­lyste a à faire dans cette galère qu’est la culture qui orga­nise la réa­li­té sociale. Quelle fonc­tion anthro­po­lo­gique a‑t-il dans la struc­ture de la réa­li­té sociale de nos socié­tés ? C’est ce à quoi je vais ten­ter de répondre dans les pro­chains sémi­naires.

Pour reve­nir à cette his­toire de fon­de­ment méta­phy­si­co théo­lo­gique de l’angoisse telle que Kier­ke­gaard la fomente comme étant l’essence même de l’humanité de l’homme (« l’être de l’homme »), elle ne fait que trou­ver une expli­ca­tion mytho­lo­gique à un phé­no­mène non pas uni­ver­sel, mais seule­ment majo­ri­taire. Kier­ke­gaard lui trouve une « rai­son » idéa­li­sée et sacra­li­sée. Que l’angoisse soit l’éprouvé « émo­tion­nel » des plus cou­rants chez Homo Sapiens, à cause de sa capa­ci­té à per­mettre la sur­vie quand l’Ex-sistence sub­jec­tive fait défaut, est un fait. En conclure qu’elle est consti­tu­tive de la nature inef­fable d’Homo Sapiens est sans doute exces­sif et éga­le­ment infon­dé. Pour nous, psy­cha­na­lystes struc­tu­raux, elle résulte tout sim­ple­ment, et tout tri­via­le­ment, de la dia­lec­tique conflic­tuelle de la struc­tu­ra­tion (fixée ou non) de la mosaïque pré­moïque. Car une dia­lec­tique pré­moïque fut elle souf­frante, peut tout aus­si bien avoir une ver­tu aus­si adap­ta­tive qu’une struc­tu­ra­tion ter­mi­nale qui voit s’établir une dyna­mique sub­jec­ti­vo moïque « pure et par­faite ». En d’autres termes, au regard de l’adaptation, ce modèle ter­mi­nal « pur et par­fait »,au regard de l’exigence adap­ta­tive, n’est ni un idéal ni une obli­ga­tion que devrait atteindre toute per­sonne. Au fond ce qui per­met de décla­rer qu’une struc­ture psy­chique est « patho­lo­gique » ou non, si on accepte ce terme du point de vue de la cli­nique struc­tu­rale, consiste dans la pré­sence ou non d’une ins­tance sub­jec­tive opé­rante et pré­va­lente. S’il y a pré­sence sub­jec­tive inter­mit­tente, que la struc­tu­ra­tion psy­chique se soit arrê­tée à l’émergence et à la sta­bi­li­sa­tion des ins­tances pré­moïques orga­ni­sées en mosaïques (Moi-Tota­li­taire- Sur­moi- Idéal du Moi), que celles-ci entrent en dia­lec­tique entre elles sans déter­mi­ner de fixa­tion, alors on doit consi­dé­rer, et admettre, qu’il s’agit d’une véri­table nor­ma­li­té pour l’espèce Homo Sapiens, puisque l’adaptation est alors ren­due pos­sible. Autre manière d’affirmer que le modèle « pur et par­fait » de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique ne consti­tue pas un cri­tère de « nor­ma­li­té ». Ce n’est qu’une variante pos­sible, et impro­bable natu­rel­le­ment, des pro­ces­sus mul­tiples de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique spé­ci­fique d’Homo Sapiens. On peut même faire l’hypothèse à par­tir de ce constat et de cet état de fait que la moda­li­té de sur­vie, qui découle de cette orga­ni­sa­tion psy­chique inabou­tie, est seule­ment une condi­tion sine qua non de la péren­ni­té de l’espèce parce qu’elle déter­mine son inva­si­vi­té irré­pres­sible et des­truc­trice. D’ailleurs la nature, ou les pro­ces­sus évo­lu­tifs, font bien les choses puisque la struc­ture cultu­relle de l’organisation sociale, l’institution sociale au sens eth­no­lo­gique Lévi straus­sien, est fomen­tée « natu­rel­le­ment » pour inté­grer cette majo­ri­té d’individus qui n’accède pas à cette excep­tion de struc­tu­ra­tion psy­chique ter­mi­nale. Cela per­met à l’aptitude géné­ti­que­ment pro­gram­mée à la gré­ga­ri­té de s’actualiser pour cha­cun dans la réa­li­té sociale que la culture génère. Sans cette orga­ni­sa­tion cultu­relle « incons­ciente » il n’y aurait pas pos­si­bi­li­té de col­lec­tif tant il y a hété­ro­gé­néi­té d’organisation psy­chique entre les indi­vi­dus. Donc la culture génère les moda­li­tés d’intégration de cha­cun, quelle que soit sa struc­tu­ra­tion psy­chique, dans cette réa­li­té sociale. Car comme vous le savez la culture a pour fonc­tion de fabri­quer du sem­blable.

Tout cela pour faire entendre que la dis­tinc­tion entre « nor­mal » et « patho­lo­gique », du point de vue de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, est sen­si­ble­ment dif­fé­rente de celle habi­tuel­le­ment admise par la méde­cine ou la psy­chia­trie. Et explique pour­quoi la gué­ri­son si elle ne concerne que ce modèle d’organisation psy­chique ter­mi­nale « pur et par­fait », qui advient aléa­toi­re­ment (épi­gé­né­ti­que­ment) natu­rel­le­ment ou à la fin d’une psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, n’est en rien une fin der­nière, ni même un idéal qu’il fau­drait pro­mou­voir. Cela tord le cou au pro­sé­ly­tisme et à la pro­phy­laxie, ce qui déjà encadre ce que pour­rait être la psy­cha­na­lyse en exten­sion. Bon nombre de psy­cha­na­lyses enga­gées, qui étaient des adresses véri­tables, s’arrêtent avant l’advenue de cette issue théo­rique, et ce sans qu’il y ait pour autant de « rai­sons » tech­niques (de fautes) dans la conduite de la cure ou de causes exo­gènes, repé­rables. Ce que l’on constate en disant que la gué­ri­son n’est pas obli­ga­toire et ce qu’on peut dire quand il y a inter­rup­tion de la cure, c’est que tout se pas­se­rait comme si une moda­li­té de sur­vie qui semble accep­table et suf­fi­sante ce serait consti­tuée dans la cure. Et pour­quoi pas ?

Au point que l’on pour­rait se deman­der s’il n’y aurait pas chez Homo Sapiens une néo­té­nie ins­crite géné­ti­que­ment, dont pro­cè­de­rait la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, comme il y a une néo­té­nie de l’organisation orga­nique en regard de celle de nos cou­sins les grands anthro­poïdes (cf. Le singe nu)[1]. Bien sûr on ne peut pas par­ler de véri­table néo­té­nie psy­chique « géné­ti­que­ment déter­mi­née », puisque cer­tains Homo Sapiens accèdent à ce qu’on pré­sente comme une struc­tu­ra­tion ter­mi­nale abou­tie de l’appareil psy­chique. Comme si la pos­si­bi­li­té géné­tique d’aboutir à la struc­tu­ra­tion ter­mi­nale de l’appareil psy­chique dépen­dait de condi­tions épi­gé­né­tiques endo­gènes. On peut par­ler de néo­té­nie orga­nique chez Homo sapiens parce que tous les membres de l’espèce d’Homo sapiens (et sans doute de toutes les espèces « Homo ») n’atteignent pas le stade adulte que l’on constate chez les grands anthro­poïdes. Si on s’en tient effec­ti­ve­ment à la défi­ni­tion simple que la néo­té­nie consiste à ce qu’un orga­nisme qui n’atteint pas ce que l’on convient d’appeler « stade adulte » est tout de même en pos­si­bi­li­té de se repro­duire. Pour qu’il y eut véri­ta­ble­ment néo­té­nie psy­chique, il fau­drait que cet état de struc­tu­ra­tion psy­chique inabou­tie (au regard de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale) soit uni­ver­sel chez Homo Sapiens. Ce n’est pas le cas puisque cer­tains indi­vi­dus atteignent natu­rel­le­ment cet état de struc­tu­ra­tion psy­chique dite « ter­mi­nale ». C’est dire que la poten­tia­li­té de cette struc­tu­ra­tion« ter­mi­nale » est ins­crite géné­ti­que­ment chez Homo Sapiens, mais que son actua­li­sa­tion ne relève pas d’une néces­si­té abso­lue. Elle dépend de fac­teurs épi­gé­né­tiques endo­gènes et exo­gènes. La réfé­rence à la néo­té­nie quand il s’agit de l’appareil psy­chique est donc ana­lo­gique. Elle per­met d’affirmer qu’il n’est pas néces­saire que cet abou­tis­se­ment advienne pour qu’un indi­vi­du s’adapte et s’intègre dans le col­lec­tif. Il est néan­moins adulte.

Ces der­nières remarques peuvent induire une réflexion plus radi­cale. Cela revient à consi­dé­rer que ce que je viens de défi­nir comme « gué­ri­son », bien que sa défi­ni­tion soit cir­cons­crite au seul cadre de la cure struc­tu­rale et à son issue, c’est-à-dire la bonne fin de la struc­tu­ra­tion et de la dyna­mique de l’appareil psy­chique, ne serait en aucun cas « ter­mi­nal » au sens habi­tuel du terme. C’est-à-dire d’un point de vue téléo­no­mique, comme un état de struc­tu­ra­tion psy­chique poten­tiel­le­ment acces­sible à tous, pour peu qu’on prenne les moyens, voir qu’on en ait la volon­té consciente ! Comme s’il y avait un conti­nuum linéaire qui com­mence avec l’épreuve de sub­jec­ti­vi­sa­tion et se clô­ture par cet état ter­mi­nal. Rien n’est moins sûr. Car la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique obéit à des pro­ces­sus sto­chas­tiques, comme tous pro­ces­sus qui régissent le vivant et son évo­lu­tion, y com­pris dans les struc­tu­ra­tions molé­cu­laires[2]. Et si on vou­lait pous­ser à son extrême l’hypothèse épi­gé­né­tique sto­chas­tique, on pour­rait sou­te­nir que bien qu’il y ait une pos­si­bi­li­té « géné­tique » à cette confi­gu­ra­tion ter­mi­nale, le carac­tère sto­chas­tique de son actua­li­sa­tion la rend impro­bable. Et du point de vue de la per­du­ra­tion de l’espèce pas for­cé­ment sou­hai­table puisqu’aussi bien la struc­tu­ra­tion de la réa­li­té sociale cultu­relle d’Homo Sapiens s’est consti­tuée pour faire consis­ter col­lec­ti­ve­ment cette majo­ri­té d’individus dont l’appareil psy­chique n’est pas struc­tu­ré sur ce mode « gué­ri­son ». Cette struc­tu­ra­tion « cultu­relle » de la réa­li­té per­met l’agrégation de tous ceux dont l’appareil psy­chique s’est struc­tu­ré sur le mode des dia­lec­tiques conflic­tuelles pré­valent dans toutes les orga­ni­sa­tions mosaïques pré­moïques. Ce n’est pas pour autant que ceux dont la pré­sence au monde est déter­mi­née par cette confi­gu­ra­tion psy­chique par­ti­cu­lière en sont exclus. Encore que cela puisse venir à l’esprit puisqu’au « Sujet il n’y a ni autre ni sem­blable ». Et même, j’essaierai de m’en expli­quer, ils y ont une pré­sence néces­saire. C’est une posi­tion stric­te­ment dar­wi­niste. J’y revien­drai plus pré­ci­sé­ment quand je trai­te­rai de l’humanisme et de la misan­thro­pie du psy­cha­na­lyste.

DE L’ADAPTATION

Outre le fait de por­ter un coup fatal à l’idéalisation à la fois à la nor­ma­li­té et à la gué­ri­son, cela per­met aus­si de pré­ci­ser que la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale n’est pas adap­ta­tive au sens où le sens com­mun le laisse entendre. La cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale n’a pas pour but de per­mettre l’adaptation aux modèles idéo­lo­giques ou mytho­lo­giques en cours dans notre socié­té. Modèles idéo­lo­giques et mytho­lo­giques qui régissent le tra­vail, la famille, la sexua­li­té, l’organisation sociale, la pro­duc­tion des ser­vices et des biens ou la poli­tique. Rendre conforme, donc exclure, n’est pas à l’armature de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. En d’autres termes, la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale ne par­ti­cipe en rien à ce « sur­veiller et punir » dont Michel Fou­cault sou­tient qu’il serait l’objectif réel de la psy­chia­trie, mais aus­si, par exten­sion, de la psy­cha­na­lyse freu­dienne. Peut-être pas laca­nienne. Ce qui me fait dire que Lacan ferait excep­tion c’est son atti­tude après le grand car­na­val de mai 1968. D’abord il a sem­blé inté­res­sé par cet évè­ne­ment puis aga­cé quand son gendre et sa fille ont viré maoïstes. Il a eu alors cette for­mule lapi­daire à Vin­cennes en novembre 1969 « l’aspiration révo­lu­tion­naire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, tou­jours, au dis­cours du maître… Ce à quoi vous aspi­rez comme révo­lu­tion­naire, c’est à un maître. Vous l’aurez ». Je le disais autre­ment, d’un point de vue eth­no­lo­gique. Un car­na­val c’est fait pour assi­mi­ler et se sou­mettre aux valeurs domi­nantes que l’on trans­gresse, ou qu’on nie, dans cet évé­ne­ment col­lec­tif. La gauche, à tout le moins, s’est conver­tie au capi­ta­lisme. Ce qui au fond, n’était pas trop grave. Il faut bien un sys­tème de pro­duc­tion. Mais ce qui est plus pré­oc­cu­pant c’est qu’on a assis­té là au triomphe de l’individualisme moïque inau­gu­ré au siècle des lumières sous les aus­pices des phi­lo­sophes du XVIIIème Siècle. Et de l’hédonisme, avec l’idéalisation du plai­sir réduit aux plai­sirs d’organes. Dont, d’une cer­taine manière, Freud anti­cipe, avec son his­toire fatale de libi­do et de pul­sions, l’avènement. Au détri­ment de ce qui fait l’humanité sub­jec­tive de l’homme. En tout cas l’occulte dura­ble­ment. Ce contre quoi Deleuze et Guat­ta­ri s’étaient insur­gés en leur temps avec l’Anti Œdipe d’une part et la schi­zoa­na­lyse d’autre part. Avec cette his­toire de schi­zoa­na­lyse ils avaient sans doute per­çu, mais aus­si de manière poli­tique et idéo­lo­gique, la fonc­tion la sto­chas­tique sub­jec­tive et son essen­tia­li­té dans le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique et sa repro­gram­ma­tion per­ma­nente. Ce qui ne m’empêche pas de sou­te­nir, par ailleurs, que l’appareil psy­chique est fon­da­men­ta­le­ment un sys­tème adap­ta­tif qui per­met l’intégration au monde (envi­ron­ne­men­tal) en géné­ral (voir sa mai­trise) et aux fon­da­men­taux cultu­rels et orga­ni­sa­tion­nels de n’importe quelle socié­té ou civi­li­sa­tion.Un sys­tème adap­ta­tif géné­rique et uni­ver­sel qui per­met l’appartenance à toutes les confi­gu­ra­tions cultu­relles sociales et à tous les milieux phy­siques. Une capa­ci­té adap­ta­tive vide de sens et stric­te­ment fonc­tion­nelle. C’est-à-dire une inten­tion­na­li­té téléo­no­mique. Capa­ci­té adap­ta­tive qui per­met à qui­conque qui l’a acquise d’accéder au « sens » en cours dans son col­lec­tif d’appartenance sans y croire ni, par­tant, l’idéaliser. Cette posi­tion per­met d’y ins­crire ses envies moïques par­ti­cu­lières sur le mode du diver­tis­se­ment. Mais pas seule­ment les envies moïques.

Il convient donc de noter que le terme de gué­ri­son a une accep­tion cir­cons­crite à la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale et n’est abso­lu­ment pas un état « nor­mal » ni « idéal » de l’appareil psy­chique, mais seule­ment le résul­tat de la cure quand elle arrive, aléa­toi­re­ment, à bonne fin. Dans cette pers­pec­tive si on ori­gine le début de la cure à l’éprouvé insup­por­table de la carence ou de la faillite de la sub­jec­ti­vi­sa­tion, qui se mani­feste par l’éprouvé d’une détresse du vivre qui déter­mine des fixa­tions répé­ti­tives, la dite gué­ri­son se résout au constat que l’instance sub­jec­tive s’est res­tau­rée et que les ins­tances sub­sti­tu­tives ont dis­pa­ru pour per­mettre l’instauration du Moi et son entrée en dyna­mique avec l’instance sub­jec­tive. Autant dire que la gué­ri­son est un concept qui n’a de valeur qu’au regard de la théo­rie et de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale. Ce n’est qu’une manière de défi­nir opé­ra­toi­re­ment ce qui signe la fin de la cure. Si on vou­lait sim­pli­fier, on pour­rait dire que ce qui s’instaure avec cette gué­ri­son, c’est ce qui advient nor­ma­le­ment pour une mino­ri­té de per­sonnes à l’issue d’une struc­tu­ra­tion natu­relle de l’appareil psy­chique après une quin­zaine d’années de matu­ra­tion psy­chique banale. Pen­dant toutes ces années, la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique s’opère par phases, d’une manière non linéaire, où sont sélec­tion­nées les moda­li­tés et les ins­tances dont elles se consti­tuent. Reste que le déclen­che­ment d’une phase à l’autre occa­sionne géné­ra­le­ment (mais pas tou­jours) une symp­to­ma­tique pseu­do patho­lo­gique, par­fois paroxys­tique, non dépour­vue d’éprouvé d’angoisse.

Force est de consta­ter que si cela abou­tit à une struc­tu­ra­tion ter­mi­nale natu­relle, cette occur­rence ne génère jamais de voca­tion à acter la psy­cha­na­lyse. Les per­sonnes aux­quelles échoit cette struc­tu­ra­tion par­ti­cu­lière n’ont pas plus envie de deve­nir psy­cha­na­lystes que ceux qui béné­fi­cient d’une gué­ri­son « banale ». Il est donc indé­niable que pour qu’il y ait du psy­cha­na­lyste il faut qu’il y ait un psy­cha­na­lyste et de sur­croit une « gué­ri­son », mais qui se dif­fé­ren­cie de la gué­ri­son dite banale. Disons qu’elle s’avère« sin­gu­lière ».

Avant de s’engager plus avant dans l’explication de ce qui fait la sin­gu­la­ri­té de la gué­ri­son qui déter­mine l’injonction à psy­cha­na­ly­ser, il me parait néces­saire d’en dire plus sur ce qui fait la désaf­fec­tion vis-à-vis de la psy­cha­na­lyse de ceux qui béné­fi­cient d’une struc­tu­ra­tion ter­mi­nale natu­relle ou d’une gué­ri­son banale grâce à leur cure. Pour les pre­miers, puisqu’acquise « natu­rel­le­ment », ils ne se pré­oc­cupent jamais de pour­quoi leur appa­reil psy­chique à atteint cette confi­gu­ra­tion ter­mi­nale. C’est le cadet de leurs sou­cis. Cela ne fait aucune inter­ro­ga­tion. Au mieux, ils peuvent faire montre d’un inté­rêt, loin­tain ou proche, pour la psy­cha­na­lyse. Un inté­rêt intel­lec­tuel. Pour les autres, les ex-psy­cha­na­ly­sants, l’effet de la gué­ri­son fait qu’ils béné­fi­cient de ce que les psy­cha­na­lystes archéo freu­diens nomment « l’amnésie infan­tile ». Ils oublient du coup les tri­bu­la­tions de leur sur­vie anté­rieure et les affres endu­rés au cours de leur psy­cha­na­lyse. Cette amné­sie les ins­crit dans le tou­jours pré­sent main­te­nant sub­jec­tif sans per­sé­cu­tion ni du pas­sé ni du futur. C’est un acquis de la classe ouvrière des psy­cha­na­ly­sants. En cela ils rejoignent la mino­ri­té de ceux qui, ayant cette struc­tu­ra­tion natu­rel­le­ment, n’ont eu besoin de per­sonne pour y accé­der : ils n’en attri­buent le mérite à per­sonne, pas même à eux. Aus­si, à ce moment de conclure la cure, il en est de même pour les ex-psy­cha­na­ly­sants ; ils mini­misent tota­le­ment l’efficacité du psy­cha­na­lyste. Au mieux pour­raient-ils recon­naitre qu’il a été un agent contin­gent (ou un agent mineur) dont il est urgent d’oublier la contri­bu­tion. D’autant qu’il a payé pour. Il est donc, dans nos socié­tés, quitte. Me revient une maxime de La Roche­fou­cauld « je ne puis accep­ter la pen­sée d’être libé­ré par un autre que moi-même », ce qui, au-delà d’une inter­pré­ta­tion fal­la­cieuse où on en appel­le­rait uni­que­ment à une ten­dance nar­cis­sique, n’est pas faux. Comme si, impli­ci­te­ment, ils attri­buaient cet effet à la seule auto-orga­ni­sa­tion. Ce qui fai­sait dire à Lacan que le psy­cha­na­lyste, à cet ins­tant, était réduit à l’état de « déchet ». C’est très exa­gé­ré et, à tout le moins, inexact. On peut même soup­çon­ner dans cette locu­tion un soup­çon d’idéalisation néga­tive (il vaut sans doute mieux être un déchet que rien…) ou de dépit ! Ce qui est indé­niable c’est que ce fai­sant, on occulte que la pré­sence sub­jec­tive du psy­cha­na­lyste et acces­soi­re­ment son acte, c’est ce qui a per­mis à l’auto-organisation de se réen­clen­cher et de restruc­tu­rer l’appareil psy­chique. Déci­dé­ment, il n’y a aucune ingra­ti­tude vis-à-vis du psy­cha­na­lyste ni à for­tio­ri réduc­tion à l’état d’un déchet que l’on rejette. Il y a la mani­fes­ta­tion d’une indif­fé­rence sub­jec­tive à son égard. Ce qui est la moindre des choses sinon, com­ment pour­rait-on par­ler de gué­ri­son !

À l’évidence, cet oubli de la cure psy­cha­na­ly­tique et du psy­cha­na­lyste n’advient pas chez ceux qui, irré­pres­si­ble­ment, sont pris d’une inten­tion de psy­cha­na­ly­ser. Inten­tion­na­li­té qui s’actualise comme une injonc­tion péremp­toire irra­tion­nelle, par­fois déplai­sante, dont il est impos­sible de se déprendre. C’est à cet ins­tant que s’engage à pro­pre­ment par­ler la phase didac­tique de la psy­cha­na­lyse. Elle s’articule sur les points saillants éprou­vés et res­sen­tis dans la cure. Il n’y a donc pas oubli. Bien sûr toutes les psy­cha­na­lyses sont « didac­tiques » dans le sens où il faut que le psy­cha­na­ly­sant « connaissent » au moins tem­po­rai­re­ment, com­ment leur appa­reil psy­chique est struc­tu­ré et fonc­tionne à toutes les phases de la cure ; à défaut la gué­ri­son serait impos­sible. Mais cette connais­sance ponc­tuelle ne s’assimilera pas. Elle aus­si som­bre­ra dans l’oubli une fois l’effet acquis. La phase didac­tique du futur psy­cha­na­lyste est dédiée à cette « assi­mi­la­tion » de la théo­rie et de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique. Comme les psy­cha­na­lystes n’ont qu’une vague idée de ce qui per­met le pas­sage du divan au fau­teuil, il est d’usage de réser­ver cette phase d’assimilation aux pré­ten­dus contrô­leurs ! Alors qu’elle fait par­tie inté­grante de la cure de celui qui se dédie à psy­cha­na­ly­ser. La légi­ti­mi­té des contrô­leurs est donc fon­dée sur une carence théo­rique majeure. Carence théo­rique qui se masque en appe­lant au « désir du psy­cha­na­lyste ». Car si on défi­nit le « désir » comme moti­vé par un objet, fut-il petit « a », alors on ne peut com­prendre ce qui se joue dans le pas­sage du divan au fau­teuil. En effet, l’intentionnalité de psy­cha­na­ly­ser n’est pas objec­tale. Elle ne se résout pas à acqué­rir un savoir théo­rique et pra­tique, ce que sug­gère la pra­tique du contrôle, Mais à l’assimiler. Il s’agit d’assimiler une connais­sance pour l’actualiser. Les contrô­leurs, dans cette pers­pec­tive, sont des ensei­gnants et des cen­seurs. Ce que n’est pas le psy­cha­na­lyste.

DE LA SINGULARITÉ DYNAMIQUE DE L’APPAREIL PSYCHIQUE DU PSYCHANALYSTE

Il faut donc admettre qu’antérieurement à ce que l’on convient de nom­mer « auto auto­ri­sa­tion », dont se légi­time le psy­cha­na­lyste après Lacan, il y a un phé­no­mène psy­chique spé­ci­fique qui déter­mine et génère cette auto auto­ri­sa­tion. Un phé­no­mène qui se situe anté­rieu­re­ment à l’injonction qui sous-tend l’auto auto­ri­sa­tion à psy­cha­na­ly­ser. Auto auto­ri­sa­tion, d’abord auto cen­trée (la prise de conscience de l’intentionnalité « de psy­cha­na­ly­ser ») qui s’adressera, plus tard et à un moment don­né, au col­lec­tif. Néces­si­té pour que soit « léga­li­sée » dans la réa­li­té sociale la légi­ti­mi­té de cette auto-auto­ri­sa­tion. Manière de confir­mer que la cure psy­cha­na­ly­tique est une pra­tique sociale et non pas extra ter­ri­to­riale. Et que, de plus, le psy­cha­na­lyste a une fonc­tion essen­tielle dans la struc­tu­ra­tion et le fonc­tion­ne­ment du col­lec­tif. Mais dans un pre­mier temps cette auto-auto­ri­sa­tion s’adresse de soi à soi, en pré­sence du psy­cha­na­lyste, en fin de cure. Auto­ri­sa­tion qui s’actualise ensuite de manière pré­ma­tu­rée et qua­si clan­des­tine (hors recon­nais­sance sociale, mais sous l’égide du psy­cha­na­lyste), puis s’affirme dans le col­lec­tif. Cette affir­ma­tion dans le col­lec­tif signe le pas­sage véri­table du divan au fau­teuil… bien que pour autant cela ne scande pas for­cé­ment la toute fin de la cure. Il y a donc d’abord anti­ci­pa­tion parce que n’est pas adve­nu consciem­ment la fonc­tion que tient le psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif. Et que, par­tant, l’impétrant ne peut l’assumer en toute connais­sance de cause. Dans le meilleur des cas il y sacri­fie impli­ci­te­ment, à son corps défen­dant. Reste donc à déter­mi­ner, et à arti­cu­ler théo­ri­que­ment, quel phé­no­mène psy­chique génère d’abord cette injonc­tion à psy­cha­na­ly­ser, puis l’auto auto­ri­sa­tion qu’elle induit, enfin l’affirmation dans le col­lec­tif.

Jusqu’à pré­sent on fai­sait comme si à l’issue de ce voyage immo­bile, ins­crit dans la durée et non pas dans la chro­no­lo­gie du temps qui passe, le moment de conclure la cure consis­tait dans ce pas­sage irré­ver­sible et assu­mé du sur­vivre au vivre. Pas­sage qui per­met d’accéder moï­que­ment à son col­lec­tif d’appartenance et d’y ins­crire enfin ses envies sin­gu­lières. C’est dire qu’antécédemment à toute auto auto­ri­sa­tion à psy­cha­na­ly­ser, il y a auto­ri­sa­tion au Vivre en toute auto­no­mie psy­chique. C’est dire hors sou­mis­sion et idéa­li­sa­tion puisqu’aussi bien l’autonomie psy­chique est alors assu­rée par la confi­gu­ra­tion sub­jec­ti­vo-moïque et sa dyna­mique coopé­ra­tive par­ti­cu­lière. Aus­si, quand j’évoque cette indé­pen­dance vis-à-vis des impé­ra­tifs sociaux, il faut sim­ple­ment entendre qu’on s’y pré­sente sans recours ni aucune base arrière qu’un autre, ou qu’un méca­nisme psy­cho­lo­gique plus ou moins défen­sif ou patho­lo­gique, repré­sen­te­rait. Comme si appa­rais­sait à cet ins­tant un éprou­vé que l’on repère habi­tuel­le­ment sous la notion psy­cho­lo­gique de « confiance en soi ». Cette confiance en soi se mani­feste d’ailleurs dans la langue com­mune par le tru­che­ment de cette locu­tion, assez répan­due et com­mune, par laquelle on com­mence bon nombre de nos phrases quand il s’agit d’opposer ou de pro­po­ser un point de vue ou une convic­tion : « Moi, je… » Il ne fau­drait pas réduire cette expres­sion à la seule mani­fes­ta­tion égo­tique d’une infa­tua­tion. Elle peut l’être bien enten­du ! Mais pas essen­tiel­le­ment. On peut aus­si y per­ce­voir l’expression « pré­cons­ciente » au sens freu­dien du terme (je vous rap­pelle cette concep­tion du pré­cons­cient comme ce qui est déjà dans l’énoncé de la langue, mais n’est pas encore conscient) d’un éprou­vé de cette dua­li­té struc­tu­rale Sujet/​Moi. Et qu’il y aurait dans la dyna­mique de ces deux ins­tances une auto­ri­sa­tion qui per­met l’expression et l’actualisation d’une sin­gu­la­ri­té pos­sible dans le concert de nos sem­blables. Si on s’en tient à la for­mule telle qu’elle s’énonce, à sa for­ma­li­sa­tion dans la langue, on constate une inver­sion de pré­va­lence par rap­port à la dyna­mique méta­psy­cho­lo­gique atten­due. Tout se pas­se­rait comme, si on s’en tient à la lit­té­ra­li­té expres­sive de cette locu­tion, le Moi per­met­trait alors l’affirmation sub­jec­tive. Or, en théo­rie, le Moi ne peut s’affirmer dans le col­lec­tif, pour autant qu’il béné­fi­cie de l’infrastructure sub­jec­tive de l’éprouvé d’Ex-Sister. Bien sûr, on sait que le « Je », dans cette occur­rence, est sujet de l’énoncé et non pas Sujet de l’énonciation, c’est-à-dire de l’inconscient. Il per­met d’affirmer moï­que­ment la sin­gu­la­ri­té que l’on veut expri­mer. Ce qu’il faut donc entendre dans ce redou­ble­ment, qui appa­rait en pre­mière approxi­ma­tion comme une redon­dance moïque, c’est que cette énon­cia­tion affirme impli­ci­te­ment le péremp­toire sub­jec­tif. C’est-à-dire que ce qui est dit n’a pas d’autre recours que la per­ma­nence sub­jec­tive d’Ex-Sister. Elle atteste donc, sans en avoir conscience, que cette opi­nion ou cette pen­sée ne s’autorise que de l’Ex-Sistence sub­jec­tive. De fait cette démons­tra­tion n’est valable que si l’intentionnalité de l’expression de « sa pen­sée réflexive » ou de « son opi­nion » est, je dirais, intran­si­tive. C’est-à-dire qu’il n’y aurait nulle inten­tion de s’opposer, de convaincre, de sub­ju­guer ou de séduire. Elle s’affirme à soi-même. C’est la ver­tu de cette appa­rente tau­to­lo­gie. Pour le dire de manière méta­pho­rique, tout se pas­se­rait comme si, le Moi, était le ven­tri­loque de l’instance sub­jec­tive. « Je n’est pas un autre (Moi) », comme dit le poète, mais une autre ins­tance. « Je » sub­jec­tif, dans cette locu­tion, est pré­sent en absence. Et le carac­tère péremp­toire de cette locu­tion affir­ma­tive : « Moi, je pense ou je crois que … » tient de l’enkystement de cette pré­sence sub­jec­tive tou­jours pré­sente main­te­nant dans la langue. Elle fait appa­raitre, en la mas­quant, l’énonciation.

D’une cer­taine manière cette locu­tion n’est que la forme fami­lière, popu­laire, et guère dif­fé­rente du cogi­to car­té­sien qui tente de fon­der « l’être » à par­tir de la pen­sée réflexive ; c’est-à-dire moïque. Ce fon­de­ment déduc­tif s’énonce en latin sous les espèces de l’expression « cogi­to ergo sum », « je pense donc je suis ». Ce qui en pre­mière approxi­ma­tion pour­rait faire croire qu’il y a conver­gence entre ce que je sou­tiens et ce que Des­cartes croit fon­der. Cette conver­gence pour­rait décou­ler du fait de l’ambigüité de signi­fi­ca­tion que l’on peut attri­buer au « je pense ». Dans l’esprit de Des­cartes ce « je pense » ren­voie à ce qu’il en est de la pen­sée reflexi­vo moïque. Celle qui énonce clai­re­ment, c’est-à-dire ration­nel­le­ment, ce que « l’esprit » conçoit. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clai­re­ment, et les mots pour le dire viennent aisé­ment… » disait Boi­leau. Il ne s’agit pas du « Pen­ser sub­jec­tif » que je sup­pose au registre incons­cient. Donc, l’apparence de conver­gence est trom­peuse. Ce qui fon­de­rait « l’être de l’homme » ou tout au moins ce qui per­met­trait de sub­su­mer qu’il y a de l’être chez l’homme, c’est le fait que le Moi pense. C’est-à-dire sa capa­ci­té à réflé­chir ration­nel­le­ment. De fait il s’agit d’une double diver­gence par rap­port à ma posi­tion struc­tu­rale. D’abord parce que l’être, la pro­blé­ma­tique de l’être, n’est pas ins­crit à l’armature des pré­sup­po­sés de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale. Seule­ment celui de l’éprouvé pho­no­lo­gique d’Ex-sister. Ensuite parce que le fait de réflé­chir, de pen­ser réflexi­ve­ment n’est abso­lu­ment pas la preuve de l’Ex-sistence. Comme dans la locu­tion fami­lière, « moi, je pense… », il y a une inver­sion, où l’effet de la pen­sée réflexive n’est pos­sible que du fait qu’il y a préa­la­ble­ment de l’Ex-Sistence. Au mieux, on peut consi­dé­rer que cette for­mule a la même fonc­tion que celle, tri­viale, que tout un cha­cun emploi à l’envi quand il s’agit de s’affirmer moï­que­ment de manière péremp­toire. Cette fai­blesse pro­ba­toire a quand même la ver­tu de faire appa­raître en creux l’éprouvé d’Ex-sister néces­saire à l’affirmation dans le col­lec­tif. Des­cartes, com­men­tait un cher­cheur, igno­rait l’existence de deux ins­tances psy­chiques. Chez lui dieu se sub­sti­tue, néces­sai­re­ment à l’instance sub­jec­tive Ou pour le dire autre­ment, il ya un sujet de l’énonciation psy­chique (et non pas celle du lin­guiste) et un sujet (moïque) de l’énoncé lin­guis­tique. Pour lui, il y a confu­sion de ces deux types de sujets au pro­fit facial du sujet de l’énoncé.

DE LA DESTITUTION DU NARCISSISME PRIMAIRE

Si cette hypo­thèse a quelque per­ti­nence, en tout cas elle découle d’une véri­table arti­cu­la­tion théo­rique, cela per­met­trait d’apporter une autre for­mu­la­tion à la pro­blé­ma­tique du nar­cis­sisme pri­maire telle qu’elle appa­rait chez Freud en 1915. Bien enten­du, cette pro­blé­ma­tique est cen­trale. En tout cas elle tente de poser une véri­table concep­tion de ce qui fait la consis­tance du Moi. De quoi le Moi est-il le nom ? Freud émet l’hypothèse que pour s’affirmer psy­chi­que­ment, le Moi doit être inves­ti d’un quan­tum de libi­do ori­gi­nel­le­ment libre. Pas toute, mais une par­tie. Libre parce qu’à cette époque la libi­do, concept limite d’avec le bio­lo­gique, n’est pas encore l’apanage du Ça. Elle est d’essence neu­ro bio­lo­gique. Il fau­dra attendre 1920, et au-delà du prin­cipe de plai­sir et les textes sui­vants, pour que le Ça et la libi­do soient qua­si­ment iden­tiques. Le Ça, à un cer­tain moment de la mytho­lo­gie de Freud, appa­rait comme le réser­voir des pul­sions. Freud fait l’hypothèse que la libi­do (éner­gie qua­si bio­lo­gique) se fixe sur le Moi et lui donne une consis­tance grâce à la consis­tance que la pul­sion lui confère. Autant dire que le Moi est pour ain­si dire le pre­mier « objet » sur lequel la libi­do porte son inté­rêt ! Et, de ce fait, lui apporte une sorte de confiance ssu­fi­sante pour s’affirmer à l’extérieur, dans la réa­li­té sociale. Toutes les autres rela­tions d’objets seront construites sur ce modèle du Nar­cis­sisme pri­maire. Autant dire ori­gi­naire. Cette his­toire de Nar­cis­sisme pri­maire connote, chez Freud, quoiqu’on en veuille, une manière d’amour de soi qui serait garant d’une cer­taine assu­rance dans le col­lec­tif. On n’est pas loin de ce qu’élabore de son coté la reli­gion chré­tienne qui fait obli­ga­tion d’aimer son pro­chain (l’autre) comme soi-même. Il n’y aurait alors qu’une ques­tion de degré entre l’amour de soi infa­tué, et donc patho­lo­gique, et l’amour de soi adap­ta­tif. La confiance en soi, dit-on, qui per­met l’affirmation dans le col­lec­tif, mais aus­si de créer du lien avec du sem­blable. Et cet amour de soi quand il n’est pas patho­lo­gique per­met­trait d’exprimer ses pen­sées réflexives sans peur et sans agres­si­vi­té et d’agir en toute indé­pen­dance. C’est assez joli cette mytho­lo­gie. Mais cela ne dépasse pas la bana­li­té d’une psy­cho­lo­gie ordi­naire. Dans les termes qui sont les miens, cette éla­bo­ra­tion freu­dienne appa­rait comme une mécon­nais­sance, ou une déné­ga­tion, de l’instance sub­jec­tive néces­saire à la pré­sence au monde. Mais qu’il ignore cette fonc­tion sub­jec­tive dans la gué­ri­son nor­male n’est pas véri­ta­ble­ment dom­ma­geable. Pour­vu qu’elle appa­raisse, par exemple, dans la langue sous les espèces de ce Moi/​Je. Ce qui explique pour­quoi pour y renon­cer la majo­ri­té des psy­cha­na­ly­sants, même s’ils accèdent à la gué­ri­son, se dés­in­té­ressent tota­le­ment de ce qui s’est pas­sé dans leur cure, de leur psy­cha­na­lyste et de la psy­cha­na­lyse en géné­ral. Leur cure, quelle que soit sa durée, se pré­sente comme une paren­thèse, ou une péri­pé­tie, oubliable. Que leur ins­tance sub­jec­tive fasse « incons­ciem­ment » son office de vec­to­ri­sa­tion sto­chas­tique du pro­ces­sus moïque est le cadet de leurs pré­oc­cu­pa­tions. Et à bon droit. Même si cette ins­tance per­met, comme on vient de le voir, l’affirmation pseu­do péremp­toire (c’est le Sujet qui est péremp­toire) du Moi dans le col­lec­tif. Même si elle per­met d’actualiser les envies sans risque de répé­ti­tion patho­lo­gique parce qu’elle intro­duit, par son fonc­tion­ne­ment sto­chas­tique, non pas le doute fut il celui que Des­cartes pré­co­nise dans la recherche scien­ti­fique, mais l’innovation et la trans­for­ma­tion qui per­met d’en renou­ve­ler l’attrait. Cette dyna­mique sub­jec­ti­vo-moïque quoique effi­ciente est « natu­relle »,non réflexive, et à la fois auto­ma­tique et per­ma­nente. Pour la majo­ri­té de ceux qui gué­rissent, cet accès natu­rel au vivre est néces­saire et suf­fi­sant. 

« Mon Dieu, mon dieu, la vie est là

Simple et tran­quille.

Cette pai­sible rumeur-là

Vient de la ville. »[3]

Comme le poé­tise Paul Ver­laine. Bien sûr cette évo­ca­tion est une idéa­li­sa­tion. Dans la vraie vie, cela ne se passe pas comme ça, même pour ceux qui accèdent à la gué­ri­son. Enfin, disons que l’adaptation est plus simple et dénuée d’angoisse ou de souf­france. Mais ni les ennuis ni les désa­gré­ments ne dis­pa­raissent ! Ils demeurent et se pré­sentent alors comme de simples pro­blé­ma­tiques à résoudre et à sur­mon­ter dans l’ordre du diver­tis­se­ment adap­ta­tif.

DU DESTIN PSYCHIQUE ÉTRANGE DU PSYCHANALYSTE

Jusqu’à pré­sent rien ne dif­fé­ren­ciait, théo­ri­que­ment, la fin d’une psy­cha­na­lyse de ceux qui oublient tout de leur psy­cha­na­lyse et ceux qui s’autorisent à psy­cha­na­ly­ser. Las, tout porte à pen­ser que ce n’est pas cet oubli qui advient pour ceux qui vont se trou­ver dans l’obligation de psy­cha­na­ly­ser. Car la fin de psy­cha­na­lyse que je viens de décrire à la fois phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment et théo­ri­que­ment, n’est pas le seul modèle de sor­tie de cure. Disons qu’il s’agit d’une modé­li­sa­tion « pure et par­faite » d’une gué­ri­son natu­relle quand elle est ordi­naire ; c’est-à-dire : banale. C’est sans doute ce que tout un cha­cun qui entre en psy­cha­na­lyse ima­gine. Un tableau idyl­lique que l’on peut allé­go­ri­ser en citant du Bel­lay :

« Heu­reux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme ces­tuy-là qui conquit la toi­son,

Et puis est retour­né, plein d’usage et rai­son

Vivre entre ses parents le reste de son âge »[4]

À noter tout de même qu’à l’instar du voyage immo­bile psy­cha­na­ly­tique celui d’Ulysse, comme celui de Jason et des argo­nautes, n’a pas été de tout repos. Car, de fait, celui des psy­cha­na­ly­sants ne l’a guère été­non plus. Ce qui explique peut-être le sur­saut d’abord d’idéalisation puis de décep­tion qui prend ensuite cer­tains qui viennent d’en finir avec les péri­pé­ties innom­brables, ter­ri­fiantes, angois­santes ou dou­lou­reuses qui l’ont émaillé. On tente de les oublier à jamais et de magni­fier l’issue quand pointe la gué­ri­son. Cela fonc­tionne pour ceux qui béné­fi­cient d’une gué­ri­son ordi­naire. Encore qu’il ne soit pas tou­jours simple d’accéder à cette issue. C’est-à-dire au Vivre simple et tran­quille. Cer­tains psy­cha­na­ly­sants en retardent l’advenue. Pour tou­jours filer la méta­mor­phose de l’Odyssée, Godard dans le Mépris a une thèse qui cor­ro­bore cette dif­fi­cul­té d’en sor­tir. Il émet l’hypothèse que si Ulysse tarde à ren­trer en Ithaque, c’est parce qu’il ne sou­haite pas vrai­ment retrou­ver Péné­lope. Et j’ajouterais que s’il ne sou­haite pas retrou­ver son épouse c’est qu’il entre­tient, d’une cer­taine manière, la nos­tal­gie des fureurs de la guerre et de la sur­vie. Les péri­pé­ties dra­ma­tiques de son Odys­sée en attestent. Les affres de la sur­vie, et l’excitation qu’elles pro­diguent ont un attrait cer­tain comme on sait. Il est bien dif­fi­cile quand on y a gou­té de s’en pas­ser ! L’appareil neu­ro céré­bral a du mal à se pas­ser de cette exa­cer­ba­tion. Et l’équanimité semble si ennuyeuse !

En tout état de cause ce n’est pas ce qui attend ceux qui auront l’obligation de psy­cha­na­ly­ser. Pour eux la gué­ri­son ne consis­te­ra pas sim­ple­ment à pas­ser de la Sur­vie au Vivre. C’est une pre­mière décon­ve­nue, comme si à ce moment de conclure, entre­voir cette éven­tua­li­té du Vivre s’avérait peu ou pas enviable. Non enviable au sens où jus­te­ment, quoique l’accès soit pos­sible, aucune envie « vitale », c’est-à-dire pré­gnante, n’advenait. Ce dés­in­té­rêt, qui n’était pas véri­ta­ble­ment anti­ci­pé, et sa prise de conscience, n’est pas simple à consi­dé­rer. Il en découle, au mieux, une cer­taine per­plexi­té. Au point que dans cette conjonc­ture il arrive à cer­tains de dou­ter de la réa­li­té de la gué­ri­son ou même de la pos­si­bi­li­té d’une gué­ri­son. Pour­tant, l’expérience montre, dans divers sec­teurs de leur vie, que la struc­tu­ra­tion sub­jec­ti­vo-moïque est adve­nue. En par­ti­cu­lier cela s’avère quand des cures sont entre­prises par la per­sonne qui s’autorise, en cati­mi­ni, psy­cha­na­lyste. Il y a dans les cures entre­prises une sorte d’intimité, qui n’est pas sans évo­quer ce que je nomme « affi­ni­té élec­tive » duelle entre le néo psy­cha­na­lyste et son psy­cha­na­ly­sant. À ceci près que dans cette conjonc­ture élec­tive celui-ci a assi­mi­lé le carac­tère asy­mé­trique de cette ren­contre. Il tient la posi­tion sub­jec­tive. Mais comme « intime ». Cela est l’indice que la struc­tu­ra­tion sub­jec­ti­vo moïque s’est opé­rée. Mais si cette struc­ture est en place, elle ne peut pas encore s’actualiser dans la réa­li­té sociale. L’auto auto­ri­sa­tion n’est pas géné­rale. Et s’il s’autorise à cet ins­tant à psy­cha­na­ly­ser c’est de manière anti­ci­pée et pré­ma­tu­rée. Pré­ma­tu­rée dans le sens où d’une part leur rap­port à la théo­rie et à la tech­nique psy­cha­na­ly­tique n’est pas tota­le­ment assi­mi­lé et d’autre part, et consé­quem­ment, ils ne peuvent encore affir­mer leur posi­tion dans le col­lec­tif. Ils s’y adonnent en contre­bande ou clan­des­ti­ne­ment. Avec l’assentiment de leur psy­cha­na­lyste. Mal­gré cela, il n’est pas rare que cer­tains de ces psy­cha­na­ly­sants, à cause de ce dés­in­té­rêt pour les envies objec­tales, à ce point de leur cure, éprouvent comme un vide d’envies psy­chiques incon­gru. Étrange même : Acter la psy­cha­na­lyse n’est pas com­blant ! Quelle décon­ve­nue !

D’autant que dans le même temps, on assiste par­fois à une recru­des­cence spec­ta­cu­laire des symp­tômes que l’on croyait défi­ni­ti­ve­ment liqui­dés. Com­ment Vivre quand les envies défaillent et que les symp­tômes anciens flambent ? Cette occur­rence fait alors croire que d’être pri­vée de cette gué­ri­son nor­male et banale est une condam­na­tion à être exclue défi­ni­ti­ve­ment du Vivre. Donc du col­lec­tif. Ce qui entraine une nou­velle forme d’inquiétude psy­chique. Cela peut déclen­cher une cer­taine révolte ou bien plu­tôt un res­sen­ti­ment voir du déses­poir. Cela arrive aus­si en fin de psy­cha­na­lyse chez cer­tains artistes. C’est une sorte de stu­peur qu’il ne faut pas confondre avec le retour de l’insatisfaction hys­té­rique. Pour­tant reste la convic­tion que la gué­ri­son est là para­doxa­le­ment, quoiqu’elle ne se pré­sente pas comme elle était atten­due. Si on vou­lait recou­rir à une ana­lo­gie méta­pho­ri­co mytho­lo­gique, on pour­rait dire qu’à cet ins­tant le psy­cha­na­ly­sant en passe de s’autoriser psy­cha­na­lyste est dans la posi­tion de Moïse, après la tra­ver­sée du désert et toutes les vicis­si­tudes subies, quand le peuple d’Israël entre en Canaan et que lui, par une injonc­tion divine, n’y a pas droit. C’est Josué qui mène­ra le peuple d’Israël à la conquête de Canaan et de ses richesses : la Terre pro­mise. Terre pro­mise idéa­li­sée du Vivre inter­dite au psy­cha­na­lyste !On pour­rait aus­si évo­quer que cette dif­fi­cul­té à s’autoriser psy­cha­na­lyste serait du même ordre que ce qui advient dans la der­nière phase de la cure qui abou­tit à une gué­ri­son nor­male ; juste avant que le psy­cha­na­ly­sant se trouve gué­ri. À savoir que la dyna­mique sub­jec­ti­vo Moïque s’est enclen­chée, mais que cette dyna­mique si elle opère dans le cadre de la cure, ne peut adve­nir dans la réa­li­té sociale. Ce qu’on repère sous forme de peur de Vivre, pour la dif­fé­ren­cier d’avec l’angoisse qui a pour fonc­tion de mas­quer la Détresse du Vivre.

Pour­tant cet éprou­vé incon­gru de vide n’est pas une répé­ti­tion du symp­tôme d’insatisfaction hys­té­rique. Car comme vous le savez le symp­tôme hys­té­rique d’insatisfaction exprime, au tra­vers de la pro­blé­ma­tique d’un manque d’objet com­blant, le manque d’éprouvé sub­jec­tif d’Ex-sistence. Il est la méta­phore de ce manque à Ex-sis­ter. Or ce qui se joue à ce moment n’est abso­lu­ment pas de ce registre quoique cela y res­semble phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment. De fait, ce qui se pré­sente à cet ins­tant c’est le posi­tif de la pro­blé­ma­tique de l’hystérie. Il n’y a plus la quête inter­mi­nable d’un objet com­blant tou­jours man­quant, mais le dés­in­té­rêt radi­cal ou par­tiel, pas­sa­ger ou défi­ni­tif, pour toutes « envies objec­tales ». Il y a des­ti­tu­tion tout à la fois de l’envie et de l’objet. Ce qui n’est pas rien, car ce dés­in­té­rêt semble consti­tuer si ce n’est un vide abys­sal du moins contri­bue à déso­rien­ter. Drôle de gué­ri­son me direz-vous. De fait il ne s’agit pas encore de gué­ri­son, mais des pré­misses de celles-ci. La struc­ture est en place, mais elle ne peut s’actualiser. Et elle ne s’actualisera pas comme dans la gué­ri­son nor­male.

Ce rema­nie­ment a un effet tout à fait spec­ta­cu­laire. Cer­tains, para­doxa­le­ment, dans cet ins­tant par­ti­cu­lier s’avouent même avec effroi n’avoir aucune atti­rance pour nos congé­nères qui devraient être leurs sem­blables. Ce n’est pas aus­si para­doxal que cela le laisse paraitre. Ce dont il s’agit là, c’est que, sans en avoir conscience ils expé­ri­mentent ce qu’il en est de la posi­tion sub­jec­tive dans la réa­li­té sociale. À savoir qu’au Sujet nul autre ni sem­blable. Une sorte de révé­la­tion tran­si­toire (ou pas) que la rela­tion objec­tale à l’autre n’est abso­lu­ment pas pri­mor­diale. Cette prise de conscience peut s’avérer vio­lente. Il ne s’agit ni d’égoïsme ni d’infatuation, mais l’expérience de ce que je viens de théo­ri­ser sur la fonc­tion sub­jec­tive comme ancrage et pivot de toute réa­li­té psy­chique pos­sible. En lieu et place de la fari­bole du nar­cis­sisme « ori­gi­naire » freu­dien. Pour le dire en terme psy­cho­lo­gique ordi­naire, il y a comme des­ti­tu­tion des repères habi­tuels des rela­tions entre les per­sonnes et en par­ti­cu­lier de ce qui est repé­ré comme affect « d’amour » de l’autre consi­dé­rer comme quin­tes­sence du lien humain. Vivre sans cette capa­ci­té d’aimance, dont nos socié­tés nous en rabattent les ouïes, semble indé­cent. C’est un « must » impé­ra­tif comme on dit main­te­nant. Comme si ce sen­ti­ment, et les consé­quences qu’il a étaient cen­tral pour don­ner « sens à la vie ». Il est bien dif­fi­cile d’admettre que cette idéa­li­sa­tion de l’amour qui, consé­quem­ment, jus­ti­fie et per­met l’actualisation d’envies sexuelles, est plus nocif au Vivre que son absence. Cela carac­té­rise la sur­vie. Pour­tant le petit poète nous met en garde : « Il n’y a pas d’amour heu­reux », mais il ajoute « C’est notre amour à tous deux »[5], ce qui indique que mal­gré tout on y tient. Un symp­tôme social, pour­rait-on dire, dont Freud (et même Lacan d’une manière ambigüe)ont contri­bué à faire per­du­rer le mythe. Ce dés­in­té­rêt pour l’amour du pro­chain, qui se pré­sente par­fois comme une impos­si­bi­li­té, est par­fois vécu comme une véri­table déshu­ma­ni­sa­tion. Ce qui est tout à fait à l’opposé de ce qui est en train de s’opérer. C’est l’affirmation para­doxale d’accès à l’humanité sub­jec­tive.

Ce que l’on peut dire, là où nous en sommes de cette éla­bo­ra­tion théo­rique du pas­sage du divan au fau­teuil, c’est que l’avènement de cette dua­li­té d’une ins­tance sub­jec­tive et d’une ins­tance moïque ne suf­fit pas à carac­té­ri­ser ce qu’il en est de la gué­ri­son spé­ci­fique qui oblige le psy­cha­na­lyste. Cette occur­rence estaus­si une néces­si­té pour qu’il y ait gué­ri­son banale. Quoiqu’on constate cli­ni­que­ment qu’elle dif­fère véri­ta­ble­ment. En toute logique la confi­gu­ra­tion struc­tu­rale topique est com­mune à ceux qui béné­fi­cient d’une gué­ri­son banale et aux psy­cha­na­lystes, aux artistes et aux mys­tiques. C’est donc au niveau de la dyna­mique de coopé­ra­tion des ins­tances qui vont s’instaurer entre elles que se joue la diver­gence entre la bana­li­té de la gué­ri­son et celle qui oblige à psy­cha­na­ly­ser. Ce que nous entre­voyons là c’est que cette dyna­mique n’est pas orien­tée de la même façon chez le psy­cha­na­lyste.

Nous l’avons vu pré­cé­dem­ment la dyna­mique coopé­ra­tive qui anime la dua­li­té de ces deux ins­tances quand advient la gué­ri­son nor­male ou banale s’opère, pour­rait-on dire, en faveur de la fonc­tion moïque exclu­si­ve­ment. Et des envies qui déclenchent leurs inves­tis­se­ments objec­taux. Dans cette pers­pec­tive, la fonc­tion sub­jec­tive est alors « atone ». Ou pour employer une ter­mi­no­lo­gie archéo freu­dienne « incons­ciente ». Ou bien plu­tôt « pré consciente » puisque d’une cer­taine manière elle est ins­crite dans la langue sous les espèces de l’énonciation. C’est, si on peut dire, un acquis de la classe ouvrière des psy­cha­na­ly­sants quand ils ont gué­ris bana­le­ment. Cette fonc­tion sub­jec­tive « atone » ou « pré­cons­ciente » a pour fonc­tion d’empêcher, sur le mode sto­chas­tique, la sclé­rose et la fixa­tion répé­ti­tive des envies objec­tales. Elle per­met leur trans­for­ma­tion per­ma­nente ; ce qui évite l’ennui ou per­met le pas­sage d’une envie à une autre, mu non pas comme chez l’hystérique par la décep­tion répé­ti­tive, mais par l’intérêt tou­jours renou­ve­lé. C’est pour­quoi il n’y a nul besoin qu’elle s’avère expli­cite pour s’affirmer dans le col­lec­tif. Dans cette pers­pec­tive, c’est la fonc­tion moïque « nar­cis­sique » qui s’affirme sous la forme tri­viale de la « confiance en soi ».

Reste que dire que dans cette confi­gu­ra­tion le Sujet est atone est assez inexact. Il est ato­ne­du­rant la vieille, mais il s’éveille dans le som­meil. Dans le temps du rêve sto­chas­tique, où à l’inverse de ce qui se passe dans la veille, il n’est pas seule­ment tou­jours pré­sent main­te­nant pas­si­ve­ment, mais s’active pour per­mettre les repro­gram­ma­tions psy­chiques et bio­lo­giques. C’est dire que le pré­ten­du repos soma­tique de la nuit est voué à l’activité sub­jec­tive, de même que la veille est vouée à l’activité moïque. Cette manière de voir devrait per­mettre de recon­si­dé­rer les troubles du som­meil à par­tir de ce modèle. On peut dire qu’aussi bien la dif­fi­cul­té de s’endormir que son impos­si­bi­li­té (angoisse de s’endormir), ain­si que les réveils noc­turnes rumi­na­toires ont à voir avec la carence sub­jec­tive. Le Moi, intem­pes­ti­ve­ment, s’empare de la nuit et du som­meil à contre temps.

DES ENVIES ET DE LA PASSION

L’hypothèse qui per­met de com­prendre cette diver­gence entre la gué­ri­son banale et celle du psy­cha­na­lyste est qu’il y aurait ren­ver­se­ment dans la pola­ri­té dyna­mique qui advient au moment de la gué­ri­son. Il y aurait inver­sion de cette dyna­mique. Ou encore que la phase ter­mi­nale aurait « le choix » entre deux dyna­miques de coopé­ra­tion sub­jec­ti­vo moïque pour adve­nir. Tout se pas­se­rait comme si la fonc­tion sub­jec­tive ne serait pas le sup­port, l’instance recours, pour que le moi puisse s’inscrire dans le col­lec­tif et satis­faire ses envies. C’est la fonc­tion moïque qui serait alors le sup­port du Sujet et lui per­met­trait une autre ins­crip­tion dans le col­lec­tif et devien­drait le moteur d’un autre diver­tis­se­ment. Il y aurait donc deux moda­li­tés de diver­tis­se­ment : l’un moïque objec­tal et l’autre sub­jec­tif anob­jec­tal. Le vec­teur du pre­mier serait les envies et le vec­teur du second la pas­sion. Pas­sion qui pour­rait prendre des formes dif­fé­rentes d’investissement : psy­cha­na­ly­tique, artis­tique, mys­tique. Pas­sion qui, en tout état de cause, pousse à l’Acte et non pas à l’investissement objec­tal. Ou pour le dire autre­ment, le diver­tis­se­ment pas­sion­nel est cen­tré sur la pro­duc­tion et l’actualisation de l’éprouvé d’Ex-Sistence. L’Ex-Sistence, unique objet de la pas­sion du psy­cha­na­lyste. C’est pour­quoi l’intérêt pour l’Ex-Sistence ne tombe pas dans l’oubli à la fin de la cure. Il per­siste et s’actualise dans la pas­sion à faire adve­nir chez un autre cet éprou­vé d’Ex-Sister dont on sait qu’il est man­quant. Pas­sion qui vec­to­rise la pré­sence sin­gu­lière du psy­cha­na­lyste dans le col­lec­tif. À savoir de repré­sen­ter et d’actualiser la néces­si­té de l’instance sub­jec­tive. Non pas seule­ment vis-à-vis de la réa­li­té psy­chique d’un autre (le psy­cha­na­ly­sant), mais aus­si dans le col­lec­tif. Col­lec­tif qui, para­doxa­le­ment, dans sa struc­tu­ra­tion sous les espèces de la culture exclut la sin­gu­la­ri­té sub­jec­tive. Le sup­port des moda­li­tés du vivre lui per­met d’attester, de manière per­ma­nente, la néces­si­té du sub­jec­tif dans le col­lec­tif si on veut garan­tir, mal­gré tout, une dimen­sion huma­niste par­ti­cu­lière. C‘est la fonc­tion déjà attes­tée et tenue par l’artiste ou le mys­tique depuis la nuit des temps. Ce qu’il est essen­tiel de com­prendre, c’est que cette dyna­mique par­ti­cu­lière inver­sée, le psy­cha­na­ly­sant doit, à la fin de sa cure alors qu’il est en passe de s’autoriser psy­cha­na­lyste, obli­ga­toi­re­ment en prendre acte. C’est cela qui est pro­blé­ma­tique. C’est la res­pon­sa­bi­li­té du psy­cha­na­lyste didac­ti­cien de per­mettre que cette prise de conscience s’opère. Ce qui néces­site d’abord un ins­tant de voir véri­table de ce qui se joue dans l’inversion de cette dyna­mique sub­jec­ti­vo topique, puis un temps pour com­prendre qui per­met d’en assi­mi­ler les consé­quences d’une part dans la conduite des cures dont il pren­dra la res­pon­sa­bi­li­té, d’autre part et ensuite dans la réa­li­té sociale. C’est-à-dire dans sa manière de Vivre au quo­ti­dien. Ce temps pour com­prendre, comme dans tout temps pour com­prendre, s’actualise d’abord par la décons­truc­tion des idées reçues qui pour­raient s’opposer à la prise de conscience de ce phé­no­mène d’inversion dyna­mique. Et donc d’en empê­cher la prise de conscience. Absence de prise de conscience qui inter­dit la théo­ri­sa­tion de ce qui déter­mine ce phé­no­mène sin­gu­lier. Théo­ri­sa­tion dont le moment de conclure per­met­tra l’assimilation et le pas­sage du divan au fau­teuil.

Si on vou­lait sché­ma­ti­que­ment carac­té­ri­ser les deux types de gué­ri­son, l’une nor­male l’autre qui se solde par le pas­sage du divan au fau­teuil, on pour­rait dire que dans la gué­ri­son nor­male l’intentionnalité sub­jec­tive est mas­quée, non pré­gnante, quoiqu’avérée, et per­met à l’intentionnalité moïque d’enclencher les pro­ces­sus d’investissements objec­taux qui sont le propre de ce type de diver­tis­se­ment ; alors que, dans la gué­ri­son qui affecte le psy­cha­na­lyste, l’intentionnalité moïque en tant qu’elle per­met l’entrée dans le col­lec­tif est débar­ras­sée, tota­le­ment ou pour par­tie, des néces­si­tés des inves­tis­se­ments objec­taux. Elle, l’intentionnalité moïque, per­met d’intégrer le col­lec­tif et sert de sup­port à l’intentionnalité sub­jec­tive qui anime une pas­sion sans objet qui consiste à actua­li­ser, dans la cure comme dans le col­lec­tif, la pré­gnance néces­saire de la fonc­tion sub­jec­tive. Manière de pré­sence au monde que le psy­cha­na­lyste a, donc, en com­mun avec l’artiste ou le mys­tique. Et pour le dire de manière sché­ma­tique, on peut affir­mer que la struc­tu­ra­tion et la dyna­mique par­ti­cu­lière qui affecte l’appareil psy­chique du psy­cha­na­lyste est sem­blable à celle de l’artiste, quelque soit sa dis­ci­pline, mais sans art ni talent ou à celle du mys­tique, mais sans foi ni croyances. D’ailleurs il n’est pas rare de voir appa­raitre à cer­tains moments de la cure de cer­taines des vel­léi­tés artis­tiques ou reli­gieuses. Mais ces vel­léi­tés tiennent de l’éphémère et de l’inconsistance. Elles se tarissent aus­si vite qu’elles appa­raissent. Tout sim­ple­ment parce que « ce n’est pas ça ». Mais « ce n’est pas ça » ne connote en aucune manière l’insatisfaction qui tient lieu de jouis­sance à l’hystérie. Il s’agit de l’inverse puisque ce qui fait que ces vel­léi­tés artis­tiques ou reli­gieuses se délitent c’est que, jus­te­ment, elles ne per­mettent pas la jouis­sance sub­jec­tive spé­ci­fique à laquelle, à ce moment de la cure, on com­mence à aspi­rer. Et, ce « n’est pas ça » enté­rine que les vel­léi­tés artis­tiques ne ren­contrent aucune pré­dis­po­si­tion talen­tueuse et que l’aspiration ima­gi­naire à la reli­gio­si­té ne s’étaie sur aucune foi. Il ne s’agit donc pas d’une ten­ta­tive ultime de trou­ver « un objet » qui don­ne­rait « sens » pour pal­lier une absence sub­jec­tive et un manque à Ex-sis­ter. On assiste là à une tentative,certes infruc­tueuse, pour ins­crire l’inversion de la pola­ri­té sub­jec­ti­vo-moïque dans une moda­li­té de fonc­tion­ne­ment psy­chique où l’Ex-sister prime le Vivre, sans le recours à aucun arté­fact ou arti­fice que le talent ou de la foi génèrent. Ce qui ne va pas de soi et s’éprouve, comme je l’ai déjà évo­qué, comme un scan­dale et s’accompagne d’une recru­des­cence paroxys­tique (pas tou­jours, mais par­fois) de symp­tômes.

DE L’ÉNIGME DE LA RECRUDESCENCE SYMPTOMATIQUE EN FIN DE CURE

De fait, cette recru­des­cence paroxys­tique des symp­tômes s’avère ana­chro­nique au sens pre­mier du terme. Cepen­dant, se conten­ter de mettre le terme « ana­chro­nique » sur ce phé­no­mène de recru­des­cence paroxys­tique symp­to­ma­tique n’est pas suf­fi­sant. Cela consiste seule­ment à remar­quer que dans cette phase ter­mi­nale où la restruc­tu­ra­tion est adve­nue, elle n’a plus de rai­son d’être. Il convient donc de pré­ci­ser pour­quoi, mal­gré tout, elle per­dure. Il faut se sou­ve­nir que les com­por­te­ments symp­to­ma­tiques relèvent d’un double pro­ces­sus mémo­riel et ont pour objec­tif de rendre pérenne une pré­sence au monde sur le mode de « sur­vie ». C’est, à ce titre, des méca­nismes de défense adap­ta­tifs. Dans le temps de l’organisation névro­tique, ces pro­ces­sus sont le bras armé per­met­tant l’effectuation de la mytho­lo­gie défen­sive qui est l’autre pro­ces­sus. Tout se passe comme si le fait de la décons­truc­tion des mytho­lo­gies qui per­met à l’auto-organisation de pro­cé­der à la restruc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique anti­cipe la dis­pa­ri­tion des réac­tions com­por­te­men­tales symp­to­ma­tiques parce que ces der­nières ne res­sortent pas des mêmes méca­nismes mémo­riels neu­ro céré­braux. La dis­pa­ri­tion des mytho­lo­gies patho­gènes relève de la mémoire décla­ra­tive épi­so­di­co-séman­tique ; les symp­tômes pro­pre­ment dits de la mémoire non décla­ra­tive pro­cé­du­rale. Ces symp­tômes s’avèrent alors auto­no­mi­sés par rap­port aux mytho­lo­gies qui ont été à l’origine de leur mise en place. La réap­pa­ri­tion symp­to­ma­tique s’explique jus­te­ment par cette décon­nexion. Il n’y a plus liai­son « syn­chro­nique » entre ces deux phé­no­mènes puisque les mytho­lo­gies se sont dis­soutes. La réac­tion symp­to­ma­tique est alors un ves­tige aber­rant. On peut faire l’hypothèse de ce qui la déclenche « auto­ma­ti­que­ment » peut être un élé­ment iso­lé d’une situa­tion qui aupa­ra­vant néces­si­tait cette réac­tion pour sur­vivre. Mais le déclen­che­ment peut aus­si avoir lieu hors toute situa­tion aupa­ra­vant moti­vée psy­chi­que­ment. Cet élé­ment déclen­cheur peut être repé­ré dans un autre contexte que celui d’une situa­tion psy­chique cri­tique. C’est d’ailleurs le plus sou­vent le cas. Il y a ana­chro­nisme symp­to­ma­tique puisque ces mani­fes­ta­tions resur­gissent mal­gré les dis­pa­ri­tions des mytho­lo­gies. C’est dire que du point de vue de la cure psy­cha­na­ly­tique il n’y a « rien à com­prendre ». En d’autres termes, ce phé­no­mène n’a ni signi­fi­ca­tion ni « sens » qu’il fau­drait « ana­ly­ser », ou « inter­pré­ter » pour décons­truire. Seule­ment prendre acte et faire savoir que cette recru­des­cence symp­to­ma­tique inter­pe­lante est une per­sis­tance délé­tère d’un pro­ces­sus mémo­riel de condi­tion­ne­ment pro­cé­du­ral qui n’a pas été dépro­gram­mé. L’abstinence n’est plus de mise. Il faut oppo­ser une indif­fé­rence, un dés­in­té­rêt, qui per­met le décon­di­tion­ne­ment. C’est là que les com­por­te­men­ta­listes n’ont pas tout à fait tort, eux qui s’ingénient à « dépro­gram­mer les symp­tômes » névro­tiques. Mais ils ignorent le déter­mi­nisme mémo­riel « épi­so­di­co-séman­tique ». Alors que les psy­cha­na­lystes ignorent (et nient), quant à eux, la dimen­sion non décla­ra­tive « pro­cé­du­rale » de la réac­tion symp­to­ma­tique. A contra­rio les com­por­te­men­ta­listes ignorent la dimen­sion « psy­chique » mytho­lo­gique !

DU DESTIN DU VIVRE ET DES ENVIES CHEZ LE PSYCHANALYSTE

Je disais que pré­cé­dem­ment que je consi­dère que l’art ou le mys­ti­cisme ne res­sor­tissent pas d’un quel­conque inves­tis­se­ment objec­tal. Ils ne relèvent pas d’une « envie ». Pour ce qui concerne l’art, l’artefact pro­duit est une manière de signi­fier la pri­mau­té du sub­jec­tif enkys­té dans un pseu­do objet. Le talent ou le génie sert à cela. La foi, elle, ne s’embarrasse pas de pro­duire un simu­lacre d’objet, elle exprime direc­te­ment cette pri­mau­té, mais doit faire appel, d’une manière ou d’une autre, à la trans­cen­dance méta­phy­sique pour « Pen­ser » cette convic­tion impro­bable. Mais ce qui est cer­tain c’est que ces trois posi­tions d’être au monde (le psy­cha­na­lyste, l’artiste, le mys­tique) res­sortent toutes du diver­tis­se­ment anob­jec­tal radi­cal. D’un diver­tis­se­ment non pas objec­tal, mais pas­sion­nel d’où toute envie est exclue. C’est la gué­ri­son qui échoit natu­rel­le­ment (mal­heu­reu­se­ment !) au psy­cha­na­lyste. Si on vou­lait pous­ser cette logique struc­tu­rale à son extrême on pour­rait même dire que, chez lui, il ne peut y avoir à pro­pre­ment par­ler, de diver­tis­se­ments objec­taux. De fac­to, on peut consi­dé­rer que ceux-ci sont trans­for­més en simples « dis­trac­tions » qui per­mettent de par­ti­ci­per aux acti­vi­tés ordi­naires du Vivre et de s’intégrer à son col­lec­tif d’appartenance. C’est une manière d’affirmer que le seul diver­tis­se­ment authen­tique du psy­cha­na­lyste est de psy­cha­na­ly­ser et de pen­ser l’Acte psy­cha­na­ly­tique. C’est en cela qu’il se rap­proche du mys­tique. C’est-à-dire de recon­duire pour un autre, en déshé­rence sub­jec­tive, et qui lui adresse cette déshé­rence, l’Acte psy­cha­na­ly­tique qui lui per­met­tra à son tour l’accès à cette sub­jec­ti­vi­sa­tion. C’est pour­quoi je ter­mi­nais mon der­nier livre par cette phrase en forme d’injonction énig­ma­tique, et qui vaut pour tout psy­cha­na­lyste, en affir­mant que cette confi­gu­ra­tion dyna­mique sub­jec­ti­vo /​moïque inver­sée ne laisse d’autres issues que « de se remettre à la tâche et mettre en œuvre ce qui a été pen­sé. Entre autres de psy­cha­na­ly­ser encore et tou­jours ». C’est cette sin­gu­la­ri­té topi­co dyna­mique qui lui per­met de répondre à la détresse du vivre de ceux qui s’adressent à lui. Avec une réelle pos­si­bi­li­té que se repro­duise pour ceux-ci ce qu’il en a été pour lui. À savoir l’émergence sub­jec­tive, dont l’absence ou la défaillance, cause cette détresse du vivre. La cure, tel qu’elle est agen­cée, consiste d’abord pour le psy­cha­na­lyste à se faire le témoin et le réci­pien­daire de cette carence ou de cette défaillance sub­jec­tive (c’est en cela qu’on peut par­ler de ren­contre), puis d’être l’agent de sa réémer­gence. On peut même le dire de manière un tan­ti­net gran­di­lo­quente et situer cet Acte comme per­met­tant, dans la cure, le pas­sage de l’hominidé « ani­ma­li­ter », pour reprendre le concept de Nietzsche que Hei­deg­ger éla­bore dans « Qu’appelle-t-on Pen­ser ? », à la spé­ci­fi­ci­té d’humain. Spé­ci­fi­ci­té qui tient essen­tiel­le­ment à l’émergence du registre sub­jec­tif incons­cient d’où s’origine la struc­tu­ra­tion auto orga­ni­sée de l’appareil psy­chique. Et pour que ce pas­sage se pro­duise quand il y a fixa­tion patho­lo­gique telle que je l’ai défi­ni, il faut qu’il y ait du psy­cha­na­lyste en posi­tion radi­ca­le­ment sub­jec­tive. C’est une condi­tion néces­saire. Mais il faut admettre que quoique toute per­sonne qui s’adresse en psy­cha­na­lyse soit sus­cep­tible de gué­rir, cette gué­ri­son est sujette tout de même aux aléas épi­gé­né­tiques de l’auto-organisation psy­chique. Même dans la cure la mieux menée. Bien sûr cette for­mu­la­tion est de prin­cipe et tient aus­si bien de la cohé­rence théo­rique que de la pru­dence tech­nique. Aus­si, il faut pour en cir­cons­crire le risque, que cette pas­sion se réfère à une théo­rie véri­ta­ble­ment éta­blie et pro­cède d’une tech­nique avé­rée dans la conduite de la cure. Je vous rap­pelle la sen­tence popu­laire : « sans tech­nique le don (enten­dez la pas­sion) n’est rien qu’une sale manie [6]». Une impos­ture, de sur­croit inef­fi­cace.

Si on suit la logique de ce qui pré­cède, la capa­ci­té dure­ment acquise du Vivre, à cause de l’inversion dyna­mique, devient contin­gente et non plus une fina­li­té téléo­no­mique exclu­sive. Comme nous l’avons vu pré­cé­dem­ment, cette capa­ci­té du Vivre per­met limi­nai­re­ment à ceux qui sont affec­tés par cette inver­sion dyna­mique, de s’inscrire sin­gu­liè­re­ment dans le col­lec­tif sans véri­ta­ble­ment que cette ins­crip­tion, quoique néces­saire, soit vitale ; on pour­rait dire qu’ils ne sont pas inté­res­sés. Pas « vital », mais néces­saire tout de même. La menace de la désap­par­te­nance, de l’angoisse et de la mort est comme éli­mi­née. Et l’appartenance, dans ces condi­tions, se pré­sente comme autant de figures com­por­te­men­tales et rela­tion­nelles obli­gées. Figures obli­gées qui garan­tissent une bonne inté­gra­tion sociale pour peu qu’on y sacri­fie déli­bé­ré­ment sans y croire. Sachant que les inter­dits et obli­ga­tions qui les sous-tendent ne sont que des éma­na­tions de mytho­lo­gies dont les struc­tures, quoiqu’elles soient adap­ta­tives, c’est-à-dire cohé­sives, n’en res­tent pas moins arbi­traires. Ou pour le dire autre­ment, elles n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion ni onto­lo­gique ni méta­phy­sique. À les prendre pour ce qu’elles sont c’est-à-dire de consti­tuer les bases des civi­li­tés ordi­naires néces­saires à « l’échange », la « convi­via­li­té » et même le « par­tage » ; on s’y conforme sans en être dupe. Sans alié­na­tion. Manière élé­gante d’acter, tout en le tra­ves­tis­sant, le lien social fait d’indifférence enga­gée sous les ori­peaux d’une pseu­do rela­tion au sem­blable. Car il ne faut pas se leur­rer le lien social comme mode d’appartenance au col­lec­tif, dont on ne peut se déprendre dans cette confi­gu­ra­tion psy­chique, décentre iné­luc­ta­ble­ment ce qu’il est conve­nu d’appeler « rela­tions inter­per­son­nelles ». Rela­tions inter­per­son­nelles qui se spé­ci­fient d’ordinaire du fait que l’autre est l’objet de sen­ti­ments, d’attentes, ou d’affects, alors que le lien social est, par défi­ni­tion, anob­jec­tal. C’est pour cela qu’il m’arrive d’affirmer que la pré­sence dans la réa­li­té sociale du psy­cha­na­lyste, quelles que soient les per­sonnes les cir­cons­tances et les lieux, est sem­blable à celle qui convient pour conduire une cure. On ne peut y échap­per. Bien sûr cette posi­tion sub­jec­tive d’indifférence enga­gée telle qu’elle s’actualise dans la cure dans sa radi­ca­li­té néces­saire, ne peut être recon­duite à l’identique dans la réa­li­té sociale. Elle doit être amé­na­gée et, d’une cer­taine manière, adou­cie de telle sorte qu’elle ne pro­voque pas chez l’autre un éprou­vé d’exclusion, de rejet ou de mépris. C’est sur le ver­sant « enga­gé » qu’elle se joue dans le col­lec­tif de telle sorte que la radi­ca­li­té sub­jec­tive n’occasionne aucun désa­gré­ment. Sinon, qu’on le veuille ou pas, on se trou­ve­rait iné­luc­ta­ble­ment, et à tout moment, en posi­tion de psy­cha­na­lyse sau­vage. Ce qui serait tout à fait inap­pro­prié comme on dit main­te­nant.

Ce qui ne veut pas dire que cette manière de par­ti­ci­per à la réa­li­té sociale soit fac­tice ou arti­fi­cielle. Elle ne relève pas non plus de l’hypocrisie. Bien au contraire. C’est une manière authen­tique de par­ti­ci­per à la vie fami­liale ou à celle des proches consi­dé­rés comme membres d’une famille élar­gie. Mais aus­si, cela devrait per­mettre de consti­tuer un col­lec­tif sin­gu­lier entre col­lègues. Col­lègues pour qui il arrive qu’on éprouve, par­fois inten­sé­ment, cette si par­ti­cu­lière affec­tion an objec­tal qui s’est sub­sti­tué aux affres sem­pi­ter­nelles des sen­ti­ments répu­tés d’amitié ou d’amour pro­pices à fomen­ter de la dépen­dance. La même affec­tion qu’on a, expli­ci­te­ment, mais sans com­plai­sance com­plice, pour nos psy­cha­na­ly­sants de manière com­plé­men­taire à cette posi­tion d’indifférence enga­gée. Mais elle est alors tran­si­toire et cir­cons­crite à la durée de la cure et s’efface dès qu’elle se ter­mine. Reste que cette posi­tion psy­chique sin­gu­lière vis-à-vis des pro­ta­go­nistes du col­lec­tif dans lequel on évo­lue n’exclut ni les émo­tions ni les atta­che­ments. Toutes choses qui émargent au registre de la sen­si­bi­li­té. Il arrive même que cela entraine l’activation d’authentique effet de ten­dresse. Ten­dresse qui n’est pas seule­ment réser­vée par les adultes aux bébés et aux enfants ! Ten­dresse dont on a héri­té la capa­ci­té phy­lo­gé­né­ti­que­ment et que l’on constate non seule­ment chez nos cou­sins les grands anthro­poïdes, mais chez tous les mam­mi­fères et chez cer­taines espèces d’oiseaux. Ten­dresse qui attirent les corps et per­met éven­tuel­le­ment le conjoin­te­ment sexuel sans pour autant sacri­fier à l’emprise et la cap­ta­tion de la rela­tion d’objet. Cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’est la ten­dresse quand elle emprunte la voie du conjoin­te­ment sexuel, et celle des com­por­te­ments qui l’entourent (pré­li­mi­naires dit-on quand on est sexo­logue), per­mets d’éviter, c’est-à-dire faire l’économie, d’avoir à le jus­ti­fier par le recours expli­ca­tif au « sen­ti­ment amou­reux » tou­jours com­plice. Faire l’amour dit-on encore ! Cette idéa­li­sa­tion roma­nesque du sen­ti­ment amou­reux édul­core et occulte ce qui, de fait, est mis en jeu dans ces com­por­te­ments par­ti­cu­liers de rela­tions d’objet. À savoir que cha­cun des pro­ta­go­nistes prend place, et consent, dans cette inter­ac­tion à l’autre, d’être un objet à pos­sé­der et à sou­mettre, réci­pro­que­ment dans le meilleur des cas, au pré­texte d’un plai­sir sexuel pré­ten­du­ment par­ta­gé. Croyance qui ouvre la boite de pan­dore de la dépen­dance et de la sou­mis­sion alié­nante. La psy­cha­na­lyse freu­dienne parce qu’elle met la libi­do, et la rela­tion d’objet, à l’origine et au centre du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique enté­rine « scien­ti­fi­que­ment » cette concep­tion du conjoin­te­ment sexuel « amou­reux » au nom du prin­cipe de plai­sir. Tout ça parce que l’instinct pro­créa­tif aurait été chez l’homme déna­tu­ré quoique la capa­ci­té d’excitation sexuelle et d’orgasmes per­siste sans véri­table uti­li­té. En ce qui concerne l’orgasme, en tout cas fémi­nin, ce constat de déna­tu­ra­tion peut trou­ver une expli­ca­tion phy­sio­lo­gique quant à la fonc­tion per­due du cli­to­ris dans la repro­duc­tion. En effet, en ce qui concerne l’orgasme cer­tains cher­cheurs lui trouvent une expli­ca­tion phy­lo­gé­né­tique. Ils font l’hypothèse qu’il s’agirait chez la femme d’une sur­vi­vance archaïque datant de 65 mil­lions d’années jus­te­ment avant que l’ovulation soit deve­nue cyclique. À cette époque cette réac­tion neu­ro céré­brale orgas­mique libère des hor­mones qui déclenchent l’ovulation. On retrouve encore main­te­nant cette par­ti­cu­la­ri­té chez cer­tains mam­mi­fères (le chat, le lapin, le cha­meau par exemple). Mais plus chez les homi­ni­dés. L’ovulation cyclique, d’un point de vue bio­lo­gique, rend le réflexe orgas­mique inutile. Il serait donc un ves­tige de l’évolution à qui il fau­drait don­ner « un sens » nou­veau. For­cé­ment idéa­li­sé. Encore qu’il semble que ce méca­nisme joue tou­jours dans cer­taines situa­tions de conjoin­te­ment sexuel à des moments d’émotion intense. Il déclen­che­rait des gros­sesses hors cycle. Et même contre­car­re­rait les méthodes contra­cep­tives modernes. Chez l’homme il déclenche tou­jours l’émission sper­ma­tique. Il aurait donc encore une fonc­tion pro­créa­tive. Mais, au fond, cette trans­for­ma­tion n’a rien de véri­ta­ble­ment trau­ma­tique et n’est guère énig­ma­tique. Il n’y a pas de quoi la féti­chi­ser par idéa­li­sa­tion, en faire le fon­de­ment du prin­cipe de plai­sir et la géné­ra­li­ser au fonc­tion­ne­ment éner­gé­tique de l’appareil psy­chique. Pour­tant Freud la pose à l’origine de sa mytho­lo­gie sexuelle au pré­texte que nous, Homo Sapiens, ne serions pas reve­nus de cette évo­lu­tion de la perte de l’œstrus et de l’inutilité consé­cu­tive de l’orgasme. Cette aber­ra­tion théo­rique est main­te­nue comme indé­pas­sable par les archéo freu­diens. Sans doute pas chez les psy­cha­na­lystes ortho­doxes de l’École de la Cause mil­le­riens. Intel­lec­tua­li­sa­tion phi­lo­so­phique de la cause du Sujet par le tru­che­ment du signi­fiant et de l’inconscient struc­tu­ré comme un lan­gage oblige ! Mais elle per­dure chez les psy­cha­na­lystes archéo-freu­do-laca­niens qui sont eux adeptes de cette chi­mère que Lacan a bri­co­lée, au sens Lévi-straus­sien de la pen­sée sau­vage, en ten­tant de faire aller ensemble la carpe libi­di­nale et le lapin du signi­fiant. En tout état de cause, la psy­cha­na­lyse n’est pas pour rien dans la dérive qu’a pris la dimen­sion sexuelle dans la socié­té contem­po­raine. Non pas qu’elle l’ait ini­tiée, mais elle a contri­bué à la vali­der en lui don­nant une assise mytho­lo­gique pseu­do scien­ti­fique et en étayant, de sur­croit, le culte de l’individualisme sous les espèces « trans­gres­sives » de la libé­ra­tion sexuelle…Et favo­ri­sant, de ce fait, la mar­chan­di­sa­tion de son exer­cice par sa reprise de diverses manières dans l’économie capi­ta­lis­tique de l’offre et de la demande ! D’ailleurs les socié­tés de chas­seur-cueilleur ne semblent pas attes­ter de ce trau­ma­tisme et de cette nos­tal­gie de l’œstrus per­du. Le plai­sir d’organe ne leur fait pas pro­blème. Il semble que leur pré­oc­cu­pa­tion se limite, quand il s’agit de pro­créa­tion, à sor­tir de la tyran­nie de la lignée bio­lo­gique pour ins­ti­tuer l’alliance sous les formes de règles élé­men­taires de la paren­té qui per­met de struc­tu­rer le col­lec­tif et l’appartenance. Ce qui est tout à fait autre chose et est essen­tiel. Le plai­sir « d’organe sexuel » comme résul­tant des méca­nismes neu­ro céré­braux de la récom­pense, y est mis à sa juste place. Mais, me direz-vous, ce sont des sau­vages. Il est vrai que fon­der la rela­tion sexuelle sur l’actualisation par­ti­cu­lière de la ten­dresse (sur le mode Bono­bo, mais dans la sphère duelle intime) ne parait guère foli­chon. C’est sans doute assez désuet. C’est rame­ner l’excitation sexuelle à ce qu’elle est en la dési­déa­li­sant : un ins­tinct déna­tu­ré avec lequel il faut faire avec en le trans­for­mant en envie. Mais il me semble que du point de vue de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale cela a une cer­taine per­ti­nence. Cela range cette « envie » à sa jute place dans le concert des autres envies. Place, sans doute, assez secon­daire dans la vec­to­ri­sa­tion du Vivre. Mais une place du côté de l’intime exclu­si­ve­ment. Cela per­met de décons­truire ce qu’il en serait de la pré­ten­due fata­li­té et tyran­nie du « plai­sir d’organe » en ces­sant d’en appe­ler au recours de l’improbable « subli­ma­tion » de « l’amour obla­tif » et l’idéalisation de l’orgasme pour les rendre accep­tables ou de don­ner, à contra­rio, une unique jus­ti­fi­ca­tion « pro­créa­tive » comme le fait le catho­li­cisme.

Ce que j’énonce là ne concerne que la pro­blé­ma­tique de l’attirance et de l’excitation dans le conjoin­te­ment sexuel ordi­naire. Mais cela ne dit rien de ce qu’il pour­rait en être d’un « Acte sexuel ». Acte sexuel qui ne s’articulerait pas comme une envie dans la quête d’un plai­sir moïque. Il met­trait en jeu l’instance sub­jec­tive et la jouis­sance dans une ren­contre qui ne serait pas de l’ordre d’une rela­tion objec­tale. Ce petit déve­lop­pe­ment est un pro­lé­go­mène à un déve­lop­pe­ment ulté­rieur.

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly


[1]Le Singe Nu Des­mond Mor­ris

[2] L’Ontophylogénèse J‑J Kupiec ; éd. Quæ

[3] Paul Ver­laine, Le ciel est, par-des­sus

[4] Joa­chim Du Bel­lay, Les Regrets

[5]Il n’y a pas d’amour heu­reux, Louis Ara­gon

[6]Georges Bras­sens Le Mau­vais Sujet Repen­ti

Bien sûr, là où nous en sommes, je suis per­sua­dé que vous avez déjà une petite idée de ce qui anime quelqu’un qui, au sor­tir de sa psy­cha­na­lyse, s’engage à psy­cha­na­ly­ser. « S’autorise » comme on dit. Qu’est ce qui fait donc qu’on s’annonce, dans la réa­li­té sociale, comme psy­cha­na­lyste ? Car psy­cha­na­ly­ser est, comme je m’en suis expli­qué, une pra­tique sociale. Et c’est une illu­sion que de croire que cet Acte est extra ter­ri­to­rial. Je dirais même que c’est une pra­tique cultu­relle. Une pra­tique cultu­relle non empi­rique mais scien­ti­fique qui s’étaie à la fois sur une théo­rie de la réa­li­té psy­chique, que Freud avait pres­sen­tie en lui don­nant pour champ l’appareil psy­chique et sa méta­psy­cho­lo­gie topique-éner­gé­tique-dyna­mique, et sur la théo­rie de la réa­li­té sociale que Jakob­son, Lévi-Strauss et Chom­sky ont ori­gi­née de l’aptitude neu­ro céré­brale au lan­gage. Comme il m’arrive de le dire cette inter­ro­ga­tion tou­jours recon­duite de cette pré­ten­due énigme du désir du psy­cha­na­lyste et, conco­mi­tam­ment, du mys­tère de la trans­mis­sion, relève du secret de poli­chi­nelle. Secret de poli­chi­nelle entre­te­nu par des géné­ra­tions de psy­cha­na­lystes. Sans doute peut-on dire qu’il ne peut en être autre­ment au pré­texte qu’on ne pose­rait pas cette pro­blé­ma­tique de la bonne manière. C’est sans doute exact. Mais si on ne pose pas cette pro­blé­ma­tique de la bonne manière c’est parce qu’on n’a pas à dis­po­si­tion le bon cadre théo­rique qui per­met de la poser. Donc d’y appor­ter une réponse consis­tante. Ce qui n’empêche qu’indéniablement il y a des psy­cha­na­lystes. Et qui plus est, recon­nus par la com­mu­nau­té psy­cha­na­ly­tique. C’est d’ailleurs une des fina­li­tés des asso­cia­tions de psy­cha­na­lystes. Il y a donc des psy­cha­na­lystes qui depuis Lacan « s’autorisent d’eux mêmes » et des com­mu­nau­tés psy­cha­na­ly­tiques qui en attestent. Pour ce qu’il en est de « s’autoriser » c’est sur­ement une manière indi­recte de recon­naitre empi­ri­que­ment que pour ceux qui s’y auto­risent il y a quelque chose, disons, d’impératif. Mais cela en reste là. Il n’y a pas d’articulation théo­rique qui per­met­trait d’auto vali­der, ou d’être repé­ré par un tiers, cette manière d’impératif. Quant à la recon­nais­sance par une asso­cia­tion de psy­cha­na­lystes fai­sant com­mu­nau­té, puisqu’il n’y a aucun repère théo­rique, il s’agit bel et bien d’une coop­ta­tion sociale. Du genre « tu est des nôtres ».On se contente par­fois d’interroger le psy­cha­na­lyste répu­té « didac­ti­cien » ou, s’il y en a, les « contrô­leurs ». C’est un moindre mal. J’ai rap­pe­lé pré­cé­dem­ment que cette ques­tion du « désir du psy­cha­na­lyste » ne se posait pas pour Freud. Pour des rai­sons bonnes ou mau­vaises. Quand je dis « bonnes » il faut entendre qu’elles semblent ration­nelles et logiques. En effet comme Freud avait la convic­tion d’avoir ini­tié et pro­duit une véri­table théo­rie scien­ti­fique ana­ly­tique de l’appareil psy­chique, il suf­fi­sait donc, comme dans toute pra­tique issue d’une science, d’en connaitre les tenants et les abou­tis­sants et en appli­quer les consé­quences dans la tech­nique de la cure. Bien sûr, cette convic­tion s’effondre si la psy­cha­na­lyse n’est pas une science. C’est le même rai­son­ne­ment qui per­met de consi­dé­rer que l’exercice de la méde­cine relève de la science. Ce n’est pas une science pro­pre­ment dite, elle s’appuie sur des sciences mais c’est une tech­nique. Si on connait la théo­rie psy­cha­na­ly­tique et la tech­nique de la cure, alors on est psy­cha­na­lyste. C’est sur ces prin­cipes erro­nés que les archéo freu­diens « enseignent » encore la psy­cha­na­lyse. J’ai aus­si évo­qué de mau­vaises rai­sons. Je m’en suis déjà expli­qué en évo­quant l’hubris pro­sé­lyte de Freud. Il vou­lait abso­lu­ment que la psy­cha­na­lyse conquière le monde pour sa plus grande gloire. Il n’a pas trop mal réus­si.
Lacan avait per­çu qu’on ne pou­vait se résoudre à cela. D’où la pro­mo­tion de ces pseu­do concepts de « désir du psy­cha­na­lyste » et de « trans­mis­sion » dont ni lui ni per­sonne n’est capable de dire de quoi ils se consti­tuent. Mais il faut recon­naitre que cela a la ver­tu d’identifier que n’est pas psy­cha­na­lyste qui veut. Qu’il y a chez celui qui s’autorise à psy­cha­na­ly­ser une sin­gu­la­ri­té oxy­mo­ra­le­ment géné­rique chez tous les psy­cha­na­lystes. C’est de cette sin­gu­la­ri­té, disons par anti­ci­pa­tion psy­chique, que s’autorise l’autorisation. C’est tout à fait impor­tant de l’énoncer comme cela, que l’autorisation est une consé­quence d’une sin­gu­la­ri­té psy­chique. C’est tout à fait impor­tant parce que cela per­met d’affirmer que cette auto­ri­sa­tion ne dépend pas d’un tiers ni même d’une « trans­mis­sion » éso­té­rique qui ferait effet de conta­mi­na­tion. Cela per­met de remettre à sa juste place ce qu’il en est de la « trans­mis­sion comme intran­si­tive ». Du coté d’un pur acte d’énonciation. La trans­mis­sion ne fait pas le psy­cha­na­lyste mais elle lui est néces­saire. Poser comme cela on peut sans doute avan­cer quelque chose d’objectif sur ce pas­sage du divan au fau­teuil. Ce pas­sage du divan au fau­teuil s’opère alors « natu­rel­le­ment » si on consi­dère qu’à ce moment conclu­sif il y a pos­si­bi­li­té de tenir, à cause de cette sin­gu­la­ri­té, la posi­tion sub­jec­tive huma­ni­sante néces­saire et suf­fi­sante pour que le pro­to­cole de la cure opère, à terme chez un autre, le relan­ce­ment d’une autre struc­tu­ra­tion psy­chique. Pro­to­cole de la cure dont pré­cé­dem­ment j’ai ten­té de don­ner une arti­cu­la­tion et un fon­de­ment théo­rique autre que les jus­ti­fi­ca­tions habi­tuel­le­ment invo­quées. Manière de théo­ri­ser autre­ment ce pro­to­cole essen­tiel pour la conduite de la cure struc­tu­rale consti­tué de ces deux dis­po­si­tifs : le pre­mier étant ce qu’il est conve­nu d’appeler, après Freud, la règle fon­da­men­tale, le second étant le dis­po­si­tif spa­tial divan/​fauteuil. Il s’agit de dépas­ser les injonc­tions empi­riques freu­diennes jus­ti­fiées par des rai­sons plus ou moins folk­lo­riques et de pro­po­ser une argu­men­ta­tion objec­tive qui explique en quoi ce pro­to­cole est néces­saire et opé­ra­toire.
Je vous rap­pelle pour mémoire, comme je l’ai expo­sé dans le der­nier sémi­naire, com­ment dans la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale on consi­dère théo­ri­que­ment d’une part l’injonction empi­rique freu­dienne de la règle fon­da­men­tale qui consiste à anti­ci­per le fonc­tion­ne­ment sto­chas­tique du registre sub­jec­tif incons­cient en pré­co­ni­sant de « dire ce qui vient sans contraintes réflexives ni cen­sure » et l’apport dans la séance des évè­ne­ments incon­grus que sont les lap­sus, les actes man­qués et sur­tout les rêves. L’hypothèse est que cette injonc­tion relève de l’artifice qui repro­duit et simule le fonc­tion­ne­ment dévo­lu au registre incons­cient d’être l’amorçage de l’auto orga­ni­sa­tion psy­chique. Etant enten­du que, dans les névroses et la per­ver­sion, cet amor­çage est ou empê­ché ou détour­né de son inten­tion­na­li­té per­tur­ba­trice et, de ce fait, bloque et inter­dit le pro­ces­sus d’auto orga­ni­sa­tion psy­chique dont on sup­pose qu’il doit s’exercer de manière conti­nue pour assu­rer l’adaptation.
Par ailleurs je me suis atta­ché à don­ner une assise théo­rique au deuxième dis­po­si­tif qui donne un cadre à la cure. Don­ner une déter­mi­na­tion logique et ration­nelle à la dis­po­si­tion spa­tiale divan/​fauteuil qui sert de cadre à la conti­nui­té de la cure. Je me suis atta­ché à lui don­ner comme fon­de­ment, et comme ori­gine, une apti­tude uni­ver­selle et phy­lo­gé­né­ti­que­ment pro­gram­mée à l’affinité élec­tive qui « natu­rel­le­ment » s’avère néces­saire à la mise en place, dans la phase ter­mi­nale de la struc­tu­ra­tion ordi­naire de l’appareil psy­chique et de la dyna­mique Sujet/​Moi, dés lors que se sont éva­cuées les ins­tances sub­sti­tu­tives que j’ai appe­lé la constel­la­tion moïque : Moi Idéal – Idéal du Moi – Sur­moi. Pour ce faire j’ai fait réfé­rence d’abord à Mon­taigne, et à sa posi­tion vis-à-vis de la Boé­tie, puis sur­tout à Goethe et à Max Weber qui pro­meuvent ce concept d’affinité élec­tive. Si j’ai évo­qué Max Weber, c’est parce que sa concep­tion des affi­ni­tés élec­tives (entre l’Esprit du capi­ta­lisme et L’Ethique du pro­tes­tan­tisme) en donne une variante non seule­ment désexua­li­sée mais hors, aus­si, de toute sen­ti­men­ta­li­té. Ce qui est, du point de vue de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, essen­tiel. En effet l’hypothèse que je pro­pose est que le dis­po­si­tif spa­tial divan/​fauteuil méta­pho­rise, ou actua­lise spa­tia­le­ment, les condi­tions de la dyna­mique Sujet/​Moi qui se met en place et qui se joue dans ce que Goethe repère comme rela­tion incon­tour­nable et natu­relle quand il s’agit d’attirance amou­reuse. J’ai pro­po­sé que dans les affi­ni­tés élec­tives de la vie de tous les jours qui ne sont pas amou­reuses, chaque pro­ta­go­niste joue, pour l’autre, l’une ou l’autre de ces deux ins­tances et réci­pro­que­ment. Il y a dans cette rela­tion par­ti­cu­lière réver­si­bi­li­té des posi­tions tenues. Cha­cun repré­sente pour l’autre aléa­toi­re­ment et réver­si­ble­ment l’un ou l’autre de ses deux pôles à par­tir des­quels se consti­tue la dyna­mique sub­jec­ti­vo-moïque. Il y a symé­trie. C’est à par­tir de cette apti­tude phy­lo­gé­né­ti­que­ment acquise que Freud pro­pose, à son insu, ce dis­po­si­tif spa­tial pour struc­tu­rer la cure. Je soup­çonne même que Freud ait eu l’intuition confuse d’en modi­fier la dyna­mique sans jamais y par­ve­nir. Cette intui­tion n’a sans doute pas échap­pé à Lacan qui a ten­té lui aus­si, et tout aus­si empi­ri­que­ment, d’en actua­li­ser quelque chose de plus radi­cal. Mais leurs pré­sup­po­sés ne leur per­met­taient pas d’aboutir. Pour le redire vite, Freud sup­po­sait à tort que la rela­tion psy­cha­na­ly­tique dans la cure était le fait de deux Moi (puisqu’aussi bien le concept de Sujet ne fai­sait pas par­tie de l’armature de son éla­bo­ra­tion) et que par ailleurs le psy­cha­na­ly­sant n’y est pas moï­que­ment mais met en scène la conflic­tua­li­té de sa constel­la­tion pré­moïque (Moi Idéal – Idéal du Moi – Sur­moi); Lacan consi­dé­rait, lui, que la rela­tion entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant dans la cure était inter­sub­jec­tive. Pour­tant leur intui­tion était sans doute qu’il fal­lait agen­cer une asy­mé­trie entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. Mais étant don­né leurs pré­sup­po­sés théo­riques, il était bien dif­fi­cile de réa­li­ser cette asy­mé­trie dans l’espace de la cure puisqu’ils pos­tu­laient que cela se pas­sait ou entre deux « Moi » ou entre deux « Sujets ». Aus­si, agen­cer une asy­mé­trie entre deux Moi ou deux Sujets est une gageure. L’une et l’autre dis­po­si­tion entraine iné­luc­ta­ble­ment l’installation du psy­cha­na­lyste en « Sujet sup­po­sé savoir » dont il est impos­sible de se déprendre. Et ce qui a pour consé­quence une entrave à la conduite de la cure et, donc, à sa menée à bonne fin.
Si on admet que le pro­ces­sus d’affinités élec­tives a pour fonc­tion d’instaurer ter­mi­na­le­ment la dyna­mique Sujet/​Moi et qu’il se struc­ture dans une asy­mé­trie réver­sible, la trans­for­ma­tion qu’il faut arti­fi­ciel­le­ment intro­duire à ce der­nier consiste d’une part à le débar­ras­ser de sa réver­si­bi­li­té et d’autre part à consi­dé­rer que dans ce col­loque par­ti­cu­lier qu’est la cure psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale le psy­cha­na­lyste incarne la posi­tion sub­jec­tive et le psy­cha­na­ly­sant met en scène la conflic­tua­li­té répé­ti­tive de la dia­lec­tique de ses ins­tances sub­sti­tu­tives pré-moïques qui lui tiennent lieu à la fois de pro­thèse sub­jec­tive et moïque puisqu’aussi bien aucune de ces ins­tances n’est véri­ta­ble­ment adve­nue. Le dis­po­si­tif divan/​fauteuil actua­lise cette a‑symétrie topique irré­ver­sible tout au long de la cure. En tout cas il la sym­bo­lise spa­tia­le­ment.
Reste qu’une fois théo­ri­sés de cette manière ces deux dis­po­si­tifs qui consti­tuent le pro­to­cole de la cure, l’énigme, ou la pré­ten­due énigme du pré­ten­du « désir du psy­cha­na­lyste » se déplace et peut se for­mu­ler d’une manière dif­fé­rente. La ques­tion qui se pose alors n’est plus celle de « l’envie » ou du « désir » (ce qui revient au même), mais quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique per­met de tenir cette place sub­jec­tive irré­ver­sible tout au long de la cure struc­tu­rale et qui per­met de la mener à bonne fin. Even­tuel­le­ment, mais pas tou­jours. Et de tenir cette posi­tion « natu­rel­le­ment ». Car bien évi­dem­ment tenir cette posi­tion ne se décide pas volon­tai­re­ment (moï­que­ment) et ne dépend abso­lu­ment pas seule­ment de l’observance et de la mise en pra­tique d’une théo­rie et d’une tech­nique. Conduire une cure n’est pas de l’ordre d’un savoir faire arti­fi­ciel. Pas plus qu’il ne résulte d’un appren­tis­sage ou même d’une trans­mis­sion. Une trans­mis­sion (énon­cia­tive) n’opère que pour autant qu’il y ait déjà sin­gu­la­ri­té. De quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique le psy­cha­na­lyste, et quelques autres, est il consti­tué ? Voi­là la ques­tion qui n’est pas une énigme mais pousse à en don­ner une réponse théo­rique. C’est-à-dire méta­psy­cho­lo­gique. Et, bien évi­de­ment, posée ain­si, il est plus aisé d’y répondre.
Reste que là où j’en suis dans l’articulation de la réponse à don­ner à cette ques­tion qui per­met­trait de don­ner un conte­nu autre que flou et phé­no­mé­no­lo­gique à cette réfé­rence à un pré­ten­du « désir du psy­cha­na­lyste », il fau­drait tout de même réca­pi­tu­ler toutes les mau­vaises rai­sons aux­quelles on fait appel pour lui confé­rer un sem­blant de conte­nu. Etant enten­du que même le mathème du « dis­cours du psy­cha­na­lyste » s’il parait appor­ter un éclai­rage — ou à tout le moins per­mettre d’en déduire ce qu’il en est de la posi­tion psy­chique du psy­cha­na­lyste — ne me parait pas per­ti­nent. D’ailleurs, si on se réfère aux der­nières inter­ven­tions de Lacan, il est évident que cela ne lui parais­sait pas à lui-même répondre à ce qu’il en est de ce sem­pi­ter­nel désir. La seule chose qui soit claire est que cette inten­tion de psy­cha­na­ly­ser advient en toute fin de la cure. C’est à ce moment conclu­sif que cette « idée folle » s’actualise véri­ta­ble­ment. C’est un indice cru­cial car toutes les vel­léi­tés qui étaient agi­tées avant ce moment de conclure ne peuvent pas être rete­nues comme étant sous ten­dues par une inten­tion­na­li­té réelle. Il y a là une véri­table prise de conscience qui, pour cer­tains, peut-être dou­lou­reuse et occa­sion­ner une recru­des­cence symp­to­ma­tique tout à fait spec­ta­cu­laire.

Mais, incon­grue. Comme s’il fal­lait à tout prix, évi­ter cette issue, disons, obli­gée. En tous cas évi­ter à tout prix les consé­quences que cela entraine dans la vie hors le fait de psy­cha­na­ly­ser. A dire vrai, comme je l’ai déjà évo­qué, il n’est pas rare que cette recru­des­cence symp­to­ma­tique affecte aus­si la fin des psy­cha­na­lyses que je répute « ordi­naires ». Celle qui donne accès au Vivre et aux diver­tis­se­ments axés sur les envies. Mais dans cette pers­pec­tive cela s’explique plus par une dif­fi­cul­té de s’annoncer moï­que­ment dans le col­lec­tif et par voie de consé­quence de renon­cer au confort amer de la sur­vie. Il faut admettre qu’il est nor­mal que l’accès au Vivre dans le col­lec­tif pro­voque de la peur. On en est témoin dans le pas­sage de l’adolescence à la posi­tion d’adulte. Dans nos socié­tés déve­lop­pées, on ignore cette réa­li­té des épreuves et des souf­frances, qui émaillent la struc­tu­ra­tion psy­chique. On fait comme si cela était un pro­grès enviable et mer­veilleux et on réduit ces pas­sages suc­ces­sifs à des his­toires d’acquisition de connais­sances et de per­for­mances intel­lec­tuelles qui, si elles sont attes­tées, tiennent lieu de droit d’initiation suf­fi­sant. Or il s’agit d’abord d’un phé­no­mène de struc­tu­ra­tion et de fina­li­sa­tion de l’appareil psy­chique. Si celles-ci échouent alors l’accès aux savoirs et aux per­for­mances intel­lec­tuelles sont empê­chées ou inter­dites. Ce que les crises d’angoisse et attaques de panique qui prennent à ce moment cru­cial les enfants et les grands ado­les­cents et les jeunes adultes, dénoncent. Il ne s’agit ni d’acquisition de savoir, ni de per­for­mances intel­lec­tuelles. Ce sont des symp­tômes d’échec des struc­tu­ra­tions suc­ces­sives et ter­mi­nales de l’appareil psy­chique. Les socié­tés de chasseurs/​cueilleurs en prennent acte en scan­dant tous les pas­sages de rituels ini­tia­tiques de manière « sym­bo­lique » et non pas tech­nique. Ça peut aider et reten­tir sur la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Ce que nos socié­tés déve­lop­pées dénient, voir ridi­cu­lisent. L’initiation c’est une pra­tique de sau­vages ou de bar­bares ! On y pal­lie en fai­sant appel au « psy » de ser­vice, ou au méde­cin, à l’orthophoniste ou à l’ergothérapeute qui font alors office, sou­vent à leur insu, de pas­seur « sym­bo­lique » (dans le meilleur des cas) à l’instar des ini­tiés dans les socié­tés de chas­seurs cueilleurs.
Pour en reve­nir à cette réac­tion paroxys­tique qui sub­merge cer­tains de ceux qui se découvrent des­ti­nés à la psy­cha­na­lyse, il faut remar­quer que cela peut se pas­ser autre­ment. Il y en a d’autres pour les­quels ce pas­sage s’opère natu­rel­le­ment, c’est-à-dire sans réac­tions para­doxales. Ils s’autorisent, alors sans bien per­ce­voir par quoi cette auto­ri­sa­tion est déter­mi­née. Par­fois ils en ont une sorte d’intuition confuse et infor­mu­lable. On peut pen­ser que si cela avait été for­mu­lable le dis­po­si­tif de la passe eut fonc­tion­né ! Ce qui n’est pas le cas. Et pour cause : il ne s’agit pas d’une auto auto­ri­sa­tion pro­pre­ment dite du « désir d’être psy­cha­na­lyste ». Comme je l’ai déjà avan­cé cette for­mule est un constat : il y en a qui s’autorisent à psy­cha­na­ly­ser. Mais rien n’est dit sur ce qui motive, pré­cède et jus­ti­fie ce constat d’autorisation. Vous avez sans doute noté que j’avance qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une auto auto­ri­sa­tion. C’est là que les « quelques autres » aux­quels Lacan fai­saient le pen­dant de son « le psy­cha­na­lyste s’autorise de lui-même » prend toute son impor­tance. Je dirais, moi, d’un autre en par­ti­cu­lier : le psy­cha­na­lyste de celui qui s’autorise. Non pas qu’il lui donne ou légi­time cette auto­ri­sa­tion. Mais bien qu’il per­mette à celui qui est en passe de s’autoriser de prendre connais­sance du pour­quoi il en vient à s’autoriser ou à cause de quoi il y est déter­mi­né. C’est-à-dire de quelle sin­gu­la­ri­té psy­chique elle est issue. Comme vous pou­vez le consta­ter, cette affir­ma­tion est l’inverse de ce que Lacan atten­dait de la passe. L’espoir de Lacan était que le psy­cha­na­ly­sant, qui était en passe de s’autoriser, pou­vait en don­ner la théo­rie. En quelque sorte, il était mis à la ques­tion d’avouer ce qui jus­ti­fiait qu’il s’autorise à des psy­cha­na­lystes cen­sés n’en rien savoir ! Ce qui est tout de même insen­sé.
Quoique je ne sois pas un uni­ver­si­taire qui, avant d’y aller de ses petites bavas­se­ries per­son­nelles, tente de prendre en compte toutes les autres bavas­se­ries que d’autres ont pro­fé­rées avant lui, il me parait tout à fait impor­tant, et par­tant tout à fait utile, de reve­nir de manière sys­té­ma­tique sur la pré­sen­ta­tion, et la réfu­ta­tion, de tout ce qui a été éla­bo­ré plus ou moins théo­ri­que­ment sur cette ques­tion de l’auto auto­ri­sa­tion et du psy­cha­na­lyste. Il ne s’agit donc pas d’érudition, mais plu­tôt d’une néces­si­té épis­té­mo­lo­gique. Et pas seule­ment d’épistémologie cri­tique. Pas seule­ment cri­tique parce que la décons­truc­tion de ces éla­bo­ra­tions, qu’elles soient fran­che­ment mytho­lo­giques ou d’apparence psy­cho­lo­gique ou pseu­do scien­ti­fiques, n’a pas pour seul but d’en démon­trer l’inanité mais de faire appa­raitre la part de réa­li­té qu’elles recèlent en l’occultant. Manière de dévoi­ler ce qu’elles masquent et qui, néan­moins, dit quelque chose sur ce phé­no­mène d’auto auto­ri­sa­tion. Car avec la for­mu­la­tion de « désir du psy­cha­na­lyste » sur laquelle je ne suis guère en phase, il m’arrive d’y sacri­fier puisque c’est la for­mule habi­tuel­le­ment rete­nue pour évo­quer ce phé­no­mène. Je dirais, moi, la forme et dyna­mique que vec­to­rise cette inten­tion­na­li­té psy­chique, dont pro­cède cette auto­ri­sa­tion. En effet, je ne sais pas bien en quoi le « désir », si on n’exclut pas la pul­sion et la libi­do, se spé­ci­fie par rap­port à l’envie sauf à en faire une envie anob­jec­tale. Ce qui est contra­dic­toire dans les termes si on tient le désir, avec Lacan, du coté de l’intentionnalité sub­jec­tive. L’envie, si vous l’avez oubliée en che­min, dans les termes qui sont les miens, découle du concept klei­nien qui prend sa dyna­mique dans l’agressivité et dont l’Invidia est le pro­to­type. L’envie ima­gi­naire est alors la trans­for­ma­tion de la moda­li­té de l’Invidia où la dimen­sion éli­mi­na­tive est, si ce n’est éra­di­quée, du moins dif­fé­rée au pro­fit de celle appro­pria­tive. C’est donc une inten­tion­na­li­té moïque qui néces­site un objet pour s’activer et dans le même temps le crée par la ver­tu de la langue dans laquelle cette agres­si­vi­té est prise. Elle isole, grâce à la langue, les contours du dit objet, elle lui attri­bue une sin­gu­la­ri­té enviable sans idéa­li­sa­tion. C’est dire que les rela­tions d’objets ne néces­sitent plus l’intervention de l’Idéal du Moi. Puisqu’aussi bien quand il s’agit d’activer le diver­tis­se­ment, ce à quoi la rela­tion d’objet sert, cette ins­tance s’est dis­soute. La rela­tion d’objet qui per­met le diver­tis­se­ment est donc pure­ment moïque et ima­gi­naire. Bien évi­dem­ment ce dont je parle là c’est une rela­tion d’objet « pure et par­faite ». Théo­rique donc et sans doute jamais obser­vable. Ce petit rap­pel per­met de reve­nir sur le slo­gan laca­nien qui intime que l’on ne devrait pas « céder sur son désir » quel qu’il soit et a for­tio­ri quand il s’agit de psy­cha­na­ly­ser. Mais cette for­mu­la­tion, même si elle semble mar­quée au coin du bon sens, est peu convain­cante. Si on la prend au pied de la lettre cela laisse entendre que ce désir de psy­cha­na­ly­ser relè­ve­rait, qu’on le veuille ou non, d’une inten­tion­na­li­té d’une volon­té ou d’une déci­sion conscientes. Ce qui impli­que­rait qu’on ne fasse plus la dif­fé­rence entre « envie » et « désir ». D’ailleurs pour la plu­part des psy­cha­na­lystes le « désir » parce qu’il est sexuel, se mani­feste comme une « envie ». La seule chose qui serait alors éta­blie serait qu’il n’est pas déter­mi­né par « l’Idéal du Moi » ou le « Sur­moi ». Ce qui est déjà ça d’acquis, puisqu’on fait l’hypothèse que ces ins­tances se seraient effa­cées au pro­fit de la seule ins­tance moïque. On se trouve alors obli­gé de sup­po­ser que cette envie moïque s’actualise sous l’impulsion issue du Sujet de l’inconscient. Ce qui peut être sou­te­nable. Ou tout au moins cette hypo­thèse ne fait que repous­ser la ques­tion d’une « inten­tion­na­li­té consciente » à une « inten­tion­na­li­té incons­ciente ». La ques­tion devient alors de savoir de quoi est consti­tuée cette inten­tion­na­li­té incons­ciente. Et nous voi­la encore dans l’impasse. Ce qu’on peut consi­dé­rer c’est qu’il peut y avoir une envie légi­time de connaitre ce qu’il en est de la théo­rie et de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique par tout un cha­cun mais cela n’explique pas pour­quoi cer­tains sont contraints à psy­cha­na­ly­ser et d’autres pas. On peut, certes, évo­quer l’ambition d’un sta­tut social. Mais ce n’est pas convain­cant puisqu’aujourd’hui cela ne confère plus aucun pres­tige social. Bien au contraire : la psy­cha­na­lyse est de plus en plus décriée. Reste qu’il y a encore des tas de gens, mais pour com­bien de temps, qui pour des rai­sons variées, s’intéressent à ce que l’on consi­dère tou­jours comme une théo­rie psy­cha­na­ly­tique. Dont ceux qui se disent psy­cha­na­lystes.
Si on veut sor­tir de ces dis­cus­sions byzan­tines, il faut poser l’hypothèse qu’il y a bien une inten­tion­na­li­té dont pro­cède l’autorisation de psy­cha­na­ly­ser et que cette inten­tion­na­li­té n’est pas moïque mais relève du registre sub­jec­tif quoiqu’il faille qu’elle soit recon­nue « consciem­ment », c’est-à-dire moï­que­ment, pour s’effectuer dans la réa­li­té sociale. Cette for­mu­la­tion revient à consta­ter qu’il y a bien une déter­mi­na­tion psy­chique dont l’origine est incon­nue qui, néan­moins, pour s’actualiser, doit être recon­nue et prise en charge volon­tai­re­ment comme une vul­gaire « envie ». Comme n’importe quelle autre « envie ». On peut donc avan­cer que ce qui se joue en fin de psy­cha­na­lyse, quand elle débouche sur ce que l’on convient de repé­rer comme une auto-auto­ri­sa­tion à psy­cha­na­ly­ser, consiste sim­ple­ment à non seule­ment prendre conscience des déter­mi­nants de cette aspi­ra­tion mais aus­si à s’engager à l’acter dans la réa­li­té sociale. La for­mule « le psy­cha­na­lyste s’autorise… » prend alors la forme d’un simple constat qui n’explique rien et « ne pas céder sur son désir » s’il est sug­ges­tif est une injonc­tion inutile puisqu’on ver­rait mal com­ment le Moi pour­rait inter­dire la réa­li­sa­tion de cette inten­tion­na­li­té sub­jec­tive péremp­toire. C’est au mieux une manière de réas­su­rance du genre « puisque ces mys­tères nous dépassent fei­gnons d’en être l’organisateur » (Jean Coc­teau). Reste que cette prise de conscience qui entraine une effec­tua­tion de l’Acte de psy­cha­na­ly­ser, contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, n’est pas aus­si facile que cela à assu­mer pour celui à qui elle advient. Il m’est arri­vé d’entendre que cette posi­tion sin­gu­lière qui s’impose en fin de psy­cha­na­lyse à cer­tains n’est pas simple à enté­ri­ner. Comme si assu­mer de l’Acter dans la cure et sur­tout de s’affirmer psy­cha­na­lyste dans la réa­li­té sociale tenait d’une sorte de condam­na­tion. Ce qui suf­fi­rait à mon­trer qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une « envie » moïque puisque le Moi se rebiffe ! Tout se pas­se­rait comme si, dans le même temps, on s’avisait que les joies du Vivre nous étaient, du même coup, deve­nues inac­ces­sibles. Ce n’est pas comme cela qu’on s’imagine, en géné­ral, la gué­ri­son. Evi­dem­ment si dans cette phase ter­mi­nale on pou­vait dévoi­ler de quelle nature cette déter­mi­na­tion à psy­cha­na­ly­ser est consti­tuée, cela pour­rait avoir un effet. Et c’est pos­sible. En tout état de cause cette tâche revient au psy­cha­na­lyste. La moindre des choses est que le psy­cha­na­lyste fasse adve­nir dans la cure la cause méta­psy­cho­lo­gique de cette déter­mi­na­tion. Et com­ment se fomente cette inten­tion­na­li­té.
J’ai bien conscience que tout cela se pré­sente main­te­nant de manière lim­pide. Et que je semble me répé­ter. Mais c’est pour mon­trer que cette clar­té n’est qu’apparente. C’est une obs­cure clar­té parce qu’elle ne dit rien sur la nature (la cause de cette déter­mi­na­tion) de cette contrainte psy­chique à psy­cha­na­ly­ser. Contrainte psy­chique que phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment on attri­bue à un pro­ces­sus endo­gène. J’en avais appe­lé au deus ex machi­na de l’auto orga­ni­sa­tion. Ce n’est pas faux, mais tout à fait insuf­fi­sant. Cela nous fait une belle jambe de s’en remettre au mys­tère de l’auto orga­ni­sa­tion. Ce n’est pas plus expli­ca­tif que d’évoquer la ver­tu dor­mi­tive de l’opium pour expli­quer pour­quoi l’opium fait dor­mir … c’est une tau­to­lo­gie cir­cu­laire. Cela ne dit abso­lu­ment pas à par­tir de quelle confi­gu­ra­tion du fonc­tion­ne­ment psy­chique sin­gu­lier cette auto orga­ni­sa­tion s’avère. Cela per­met seule­ment d’écarter tous les lieux com­muns et les affa­bu­la­tions qui entourent cette pers­pec­tive de sin­gu­la­ri­té. D’en finir défi­ni­ti­ve­ment avec les expli­ca­tions rai­son­nantes qu’on sert en géné­ral pour la jus­ti­fier. Vous avez sans doute une petite idée concer­nant la solu­tion de cette pré­ten­due pro­blé­ma­tique. Comme je l’ai déjà annon­cé, cela tient du secret de poli­chi­nelle… Mais il convient de l’étayer c’est pour­quoi, il me semble qu’il faut avoir une approche épis­té­mo­lo­gique de diverses ver­sions et thèses qui obs­cur­cissent sa com­pré­hen­sion. Quoique cela puisse vous paraitre fas­ti­dieux, voire inutile, on doit réca­pi­tu­ler sys­té­ma­ti­que­ment ce qui a déjà été évo­qué. On va pro­cé­der pseu­do chro­no­lo­gi­que­ment.
DU DÉSIR DU PSYCHANALYSTE COMME PRÉTENDUMENT MOTIVÉ PAR LA MISE EN ŒUVRE D’UN SAVOIR OU D’UNE SCIENCE PSYCHANALYTIQUE
Du temps de Freud, des pion­niers si on peut dire, se décla­rer psy­cha­na­lyste cela était assez simple. D’autant que Freud était dans une Hubris pro­sé­lyte. Il lui fal­lait des adeptes. Il suf­fi­sait, sché­ma­ti­que­ment, d’être inté­res­sé par la nou­velle doc­trine au point de s’en impré­gner et de sou­hai­ter s’en ser­vir pour soi­gner les souf­frances psy­chiques des contem­po­rains. Il était sans doute néces­saire, dans un pre­mier temps, de se faire connaitre par Freud et d’obtenir son adou­be­ment. Il y avait coop­ta­tion pour appar­te­nir à ce que Freud appe­lait lui-même la horde sau­vage. A cette époque il n’y avait aucune obli­ga­tion de for­ma­tion par­ti­cu­lière. On pou­vait être pas­teur, méde­cin, psy­chiatre, phi­lo­sophe ou lit­té­raire, peu impor­tait pour­vu que l’on se décla­rât adepte du maître. Cette hété­ro­gé­néi­té de for­ma­tion ini­tiale, Freud en théo­rise, tar­di­ve­ment, la rai­son dans son article de 1926 « La Ques­tion de l’analyse pro­fane » (Laiea­na­lyse) que l’on tra­duit aus­si par « Psy­cha­na­lyse laïque ». En tout état de cause de la même manière qu’il dis­so­ciait la psy­cha­na­lyse de la phi­lo­so­phie, il défen­dait l’idée que la psy­cha­na­lyse ne doit pas être affi­liée à la méde­cine. Ce n’est pas une pra­tique médi­cale au sens clas­sique du terme. Ce ne sera pas la posi­tion ulté­rieu­re­ment de toutes les asso­cia­tions de psy­cha­na­lystes. En par­ti­cu­lier en France. Reste tout de même que Freud accueillait plus favo­ra­ble­ment les méde­cins, sur­tout quand ils n’étaient pas juifs, parce que cela don­nait une cré­di­bi­li­té scien­ti­fique à ses asser­tions « révo­lu­tion­naires ».
Dans les termes qui sont les miens, pour être psy­cha­na­lystes il fal­lait en décla­rer « l’envie » et mettre cette envie à l’épreuve d’une pos­sible coop­ta­tion d’abord par Freud, puis ensuite par les asso­cia­tions paten­tées de psy­cha­na­lystes. Coop­ta­tion qui dépen­dait moins d’un savoir exhaus­tif acquis que d’une volon­té consciente d’exercer la psy­cha­na­lyse. Puisqu’on était dans une phase pion­nière, on consi­dé­rait que l’on par­ti­ci­pait, avec le Maître, à l’édification de son cor­pus. Freud sem­blait sous­crire à cette convic­tion. A ceci près que les idées pro­po­sées par d’autres, si Freud les jugeaient bonnes, il les inté­grait à son œuvre comme si elles étaient à lui. « Ce qui est de moi est à moi, ce qui est de toi est dis­cu­table et si l’idée qui est de toi est valable alors, elle est à moi ». De fait, il n’y a, à cette époque, qu’un psy­cha­na­lyste : Freud. Les autres ne sont que des épi­gones. Un man­da­rin et des élèves pro­sé­lytes. On retrou­ve­ra cette orga­ni­sa­tion avec Lacan quoiqu’elle soit déniée. Elle est d’ailleurs le décalque de celle de la méde­cine, telle qu’elle est main­te­nue encore aujourd’hui avec le ser­ment d’Hippocrate. Il y a donc dépen­dance au Maître des épi­gones et des élèves. En d’autres termes, on est auto­ri­sé à réflé­chir sur le pen­ser du maître mais pas à la pen­sée du pen­ser pour son propre compte. Ce qui est fâcheux pour un psy­cha­na­lyste. Tout cela pour en venir à la conclu­sion que dans cette pers­pec­tive des pre­miers temps de la psy­cha­na­lyse, la conduite de la cure s’apparente seule­ment à un diver­tis­se­ment moïque. C’est-à-dire ima­gi­naire. On retrouve l’irruption de cette « envie » dans bon nombre de cures psy­cha­na­ly­tiques … C’est alors de l’ordre de « si qu’on disait que je serais psy­cha­na­lyste », à la manière dont les enfants s’imaginent être pom­pier ou hôtesse de l’air, ou star de la chan­son­nette. Mais quand on dit « envie ima­gi­naire » (ce qui est un pléo­nasme) ce n’est pas pour­tant cer­tain qu’il s’agisse tou­jours d’une sorte de rêve incon­sis­tant dont le moteur serait l’idéalisation. Une envie, toute ima­gi­naire qu’elle soit, peut être aus­si une manière tout à fait réa­liste d’inscrire une pra­tique thé­ra­peu­tique dans la réa­li­té sociale. Quand, bien sûr, elle est fomen­tée à par­tir d’une réa­li­té psy­chique où la dyna­mique Sujet/​Moi est adve­nue, elle s’avère émi­nem­ment adap­ta­tive, donc légi­time. Les psy­cha­na­lystes archéo freu­dien dirait qu’elle a pas­sé l’épreuve du Prin­cipe de réa­li­té. Ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais est méta­pho­ri­que­ment par­lant. En géné­ral cette envie de psy­cha­na­ly­ser, d’être psy­cha­na­lyste s’accompagne d’un réel inté­rêt pour la théo­rie psy­cha­na­ly­tique, qu’elle soit freu­dienne, laca­nienne ou struc­tu­rale. On a même, par­fois, une connais­sance appro­fon­die qui la légi­time. On explique cette envie par une aspi­ra­tion si ce n’est huma­ni­taire, au moins frap­pée au coin d’un huma­nisme clas­sique. De bonnes rai­sons ou mêmes de bonnes inten­tions qu’on ratio­na­lise autour de la néces­si­té qu’il y aurait de sou­la­ger ses contem­po­rains des souf­frances psy­chiques dont ils sont affec­tés. Voire débar­ras­ser la socié­té, par une action de pré­ven­tion pro­phy­lac­tique géné­ra­li­sée auprès des enfants, et des parents, des dérè­gle­ments psy­chiques quand ils sont patho­lo­giques. Il y aurait là un enga­ge­ment huma­ni­taire et social. On serait alors dans la croyance que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique serait incon­tour­nable pour arri­ver à cette fin. La psy­cha­na­lyse quoiqu’on en veuille s’apparente alors à une cause qu’on se doit de défendre envers et contre tous si cela s’avère néces­saire. Et pour le plus grand bien de l’humanité souf­frante. On aurait été mor­du par le pro­sé­ly­tisme de Freud. Et, donc, fidèle au Maître. Ce qui est essen­tiel puisqu’aussi bien dans cette occur­rence la légi­ti­mi­té du psy­cha­na­lyste se mesure à l’aune de cette fidé­li­té. Comme elle se mesure, quand on est chré­tien, à l’aune de la fidé­li­té à Jésus ou, quand on est musul­man, à l’aune de la fidé­li­té à Maho­met. Je crois en Freud, puis en Lacan, dont je connais aveu­glé­ment la théo­rie, donc je suis psy­cha­na­lyste parce que mon envie est légi­ti­mée par cette allé­geance. Pour le dire, en réfé­rence à l’aphorisme de Lacan, on ne s’autorise pas de soi même mais de cette allé­geance. On s’inscrit de fac­to dans une pro­fes­sion (de foi !) comme n’importe quelle autre pro­fes­sion de san­té (fut-elle scien­ti­fique). Ce qui était sans doute l’intention de Freud puisqu’il croyait avoir inven­té une véri­table science psy­cho­lo­gique nou­velle. La théo­rie psy­cha­na­ly­tique, si elle est une science, suf­fit à vali­der la pra­tique de qui­conque s’y adonne pour autant qu’il en ait une connais­sance néces­saire et suf­fi­sante et qu’il ait foi en elle. C’est au fond un pré­ju­gé médi­cal.
Cette concep­tion de la vali­di­té et de la légi­ti­mi­té n’est plus tenable quoiqu’elle soit tou­jours opé­rante dans les com­mu­nau­tés de psy­cha­na­lystes freu­diens. On sait, intel­lec­tuel­le­ment, qu’à sup­po­ser que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique freu­dienne soit scien­ti­fique, en connaitre véri­ta­ble­ment les tenants et les abou­tis­sants est sans doute une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante. Mais à sup­po­ser qu’elle le soit, l’objection res­te­rait intacte. Donc même si la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale s’avérerait véri­ta­ble­ment être une science humaine, sa connais­sance « pure et par­faite » ne suf­fi­rait pas à faire de qui­conque un psy­cha­na­lyste en proie à l’Acte psy­cha­na­ly­tique. C’est pour­tant sur cette illu­sion que s’est consti­tuée la doc­trine de la « for­ma­tion des psy­cha­na­lystes » au sein des asso­cia­tions paten­tées de psy­cha­na­lystes freu­diens. Il y avait des ins­ti­tuts cen­sés apprendre la psy­cha­na­lyse des Maîtres aux élèves psy­cha­na­lystes. Cela me fait tou­jours sou­rire que même à Espace on parle encore « d’élève psy­cha­na­lyste ». C’est d’un « ana­chro­nisme désuet ! Alors qu’Espace s’est consti­tué, après les Man­no­ni, sur l’idéologie de l’éclectisme. Eclec­tisme qui est cen­sé s’inscrire en faux contre tout dogme. Cet éclec­tisme est tou­jours reven­di­qué par les héri­tiers choi­sis par Maud Man­no­ni pour faire per­du­rer son asso­cia­tion et si j’en crois les confi­dences, qu’en son temps, Claude Bou­kob­za (qui en était) m’a faites. Il faut bien dire qu’à cer­tains égards le droit à l’invention à Espace a un petit relent ubuesque : on peut y aller de ses petites inven­tions dans l’ordre et la dis­ci­pline freu­do laca­nienne. Mais pas plus (cf. Ubu Roi d’Alfred Jar­ry). Trans­gres­ser dans le cadre des éla­bo­ra­tions freu­do laca­niennes c’est-à-dire dans l’ordre dog­ma­tique et la dis­ci­pline débouche iné­luc­ta­ble­ment sur le culte de la petite dif­fé­rence que Freud dénon­çait. Toutes des variantes des dis­cours des Maîtres, Freud et Lacan, pour­vu qu’on exé­gé­tise, peuvent trou­ver asile en son sein. For­cé­ment cela débouche sur une Babel syn­cré­tique. Pas même une effer­ves­cence intel­lec­tuelle. Mais je serais bien ingrat de m’insurger puisque je béné­fi­cie du pri­vi­lège de pou­voir ins­crire mon sémi­naire, pas tout à fait clan­des­ti­ne­ment, en ces lieux.
Pour y reve­nir, les asso­cia­tions freu­diennes de psy­cha­na­lystes ont pro­to­co­li­sé cette manière d’enseigner, et d’autoriser, la psy­cha­na­lyse. Elles ont pour voca­tion sa repro­duc­tion dont elles s’acquittent en pro­di­gant un ensei­gne­ment de la théo­rie et de la pra­tique, en leur sein ou à l’université. Ensei­gne­ment qui se pré­sente comme une ortho­doxie. Elles ont sur­tout ins­ti­tué la psy­cha­na­lyse didac­tique, qui n’existait pas véri­ta­ble­ment du temps de Freud et les contrôles infli­gés aux impé­trants psy­cha­na­lystes. Ce n’est qu’après ce par­cours ini­tia­tique que le psy­cha­na­lyste reçoit l’autorisation pleine et entière de psy­cha­na­ly­ser. A leur manière les asso­cia­tions freu­diennes s’instituent en « Ordre ». De plus, dans cer­taines asso­cia­tions, il per­siste encore une cer­taine hié­rar­chie entre les psy­cha­na­lystes méde­cins ou psy­chiatres et ceux qui viennent d’autres dis­ci­plines. De la psy­cho­lo­gie entre autres. A l’intérieur de ces com­mu­nau­tés, tout se pas­se­rait comme dans la vie monas­tique, il y a les nobles moines et les frères convers. Ce qui d’une manière cer­taine consti­tue une déné­ga­tion de ce que Freud sou­te­nait quant à la nature de la psy­cha­na­lyse de n’être ni une pra­tique médi­cale, ni une phi­lo­so­phie, mais une psy­cho­lo­gie scien­ti­fique. Je ne suis pas cer­tain que nous ayons dépas­sé cette tra­di­tion médi­cale. Si oui, ce serait au pro­fit de lui trou­ver une autre tra­di­tion, c’est à dire phi­lo­so­phique, avec Lacan. Ce qui consiste à tom­ber de Cha­rybde en Scyl­la. En tout état de cause, dans cette pers­pec­tive, il n’est abso­lu­ment pas ques­tion d’un quel­conque désir ni d’une auto auto­ri­sa­tion. Etre psy­cha­na­lyste consiste à acqué­rir une com­pé­tence théo­rique et tech­nique dûment cer­ti­fiée et contrô­lée. Qui est capable intel­lec­tuel­le­ment d’acquérir ces com­pé­tences peut être recon­nu psy­cha­na­lyste par le didac­ti­cien et le contrô­leur (en géné­ral deux)! Pour le dire abrup­te­ment, celui qui en a « envie » et qui prend les moyens de se for­mer intel­lec­tuel­le­ment à la théo­rie et à la pra­tique peut l’être. Mais il n’est pas exclu que cet appren­tis­sage, qui confine d’une cer­taine manière à l’initiation, puisse débou­cher sur une véri­table posi­tion de psy­cha­na­lyste. Rien n’est impos­sible, mais il y a toutes les chances que cette manière d’envisager la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes pro­duise des psy­cho­thé­ra­peutes d’obédience psy­cha­na­ly­tique. Ce qui n’est pas si mal. C’est très utile les psy­cho­thé­ra­peutes pour sou­la­ger les souf­frances psy­chiques de ceux qui n’ont aucune envie de gué­rir et qui tiennent, légi­ti­me­ment, à leur sur­vie. Car si on va plus loin, et si on admet que la psy­cha­na­lyse freu­dienne n’est pas une science, alors on peut consi­dé­rer que les asso­cia­tions archéo freu­diennes sont les exé­cu­teurs tes­ta­men­taires de l’œuvre de Freud dont la mis­sion est de sélec­tion­ner et for­mer ceux qui sont dignes de rece­voir, de pra­ti­quer et de pro­mou­voir l’héritage freu­dien. Les asso­cia­tions sont les gar­diens du temple de la foi freu­dienne. Elles sont garantes du dogme qu’il faut pré­ser­ver des héré­sies et des scis­sions. Mais se trou­ver en posi­tion d’héritier est très dom­ma­geable et assez contra­dic­toire avec la posi­tion du psy­cha­na­lyste. En effet, si on accepte l’héritage, on se trouve de fac­to en posi­tion d’idéalisation. D’abord de ceux dont on hérite, Freud ou et/​ou Lacan, mais aus­si de ceux qui vous ont fait héri­ter : le didac­ti­cien et les contrô­leurs. C’est pour cela qu’il faut être très vigi­lant, même aujourd’hui, quand on se trouve dans la fonc­tion de « didac­ti­cien ». Car il n’y a rien de pire que de se croire des­ti­na­taire d’un héri­tage infran­gible qu’on a le devoir, à son tour, de pré­ser­ver et de faire per­du­rer. Cette idéa­li­sa­tion, il est bien dif­fi­cile de s’en déprendre si on croit qu’avec l’héritage on s’engage dans une mis­sion sacrée. Car cette manière de conce­voir la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes est sous ten­due par une obli­ga­tion ou un pré­sup­po­sé non dit. A savoir que le pos­tu­lant psy­cha­na­lyste a l’obligation de s’identifier à leurs Maitres. Il repro­duit la manière et le savoir de ceux-ci. C’est dire que cette for­ma­tion s’appuie essen­tiel­le­ment sur la facul­té d’idéalisation du pos­tu­lant. En fait à la fois de la facul­té d’idéalisation et d’auto cen­sure. C’est-à-dire en termes méta­psy­cho­lo­giques freu­diens sur l’Idéal du Moi et le Sur­moi. C’est une fabrique de bons élèves ou au mieux d’épigones qui répondent à l’injonction « tu seras psy­cha­na­lyste mon fils ou ma fille », comme chez Molière dans le Bour­geois Gen­til­homme. On devient mama­mou­chi. On est pour le moins dans la filia­tion. L’aliénation dans la filia­tion. Cela peut s’actualiser sous forme de dithy­rambe de la théo­rie ou du psy­cha­na­lyste didac­ti­cien. Reste que la filia­tion quoi qu’on en pense, cela pro­voque la sclé­rose théo­rique voire l’appauvrissement régres­sif. Et pas seule­ment chez les psy­cha­na­lystes. Voire ce que Fran­çoise Héri­tier (ça ne s’invente pas) a fait de l’anthropologie struc­tu­rale que lui aurait léguée Lévi-Strauss. Une sorte de socio­lo­gie essen­tiel­le­ment mise au ser­vice d’une cause fémi­niste mili­tante. De l’ethnologie struc­tu­rale on a seule­ment conser­vé la méthode eth­no­gra­phique de recueil des « faits sociaux » au moyen d’une obser­va­tion dite « par­ti­ci­pante ». Ce qui n’est guère glo­rieux. Le pro­fes­seur Hei­deg­ger semble avoir fait mieux avec Han­na Arendt dont l’œuvre n’est abso­lu­ment pas celle d’une élève. Il faut dire qu’ils ont vécu une véri­table pas­sion (sub­jec­tive) quoique incon­grue : lui nazi, elle juive. Ce qui change tout. Sim­ple­ment on pour­rait remar­quer que, si on vou­lait se lais­ser aller à une inter­pré­ta­tion digne du café du com­merce, toute l’œuvre poli­tique de celle-ci est cen­trée sur le tota­li­ta­risme et la culture. Reste qu’elle a une « pen­sée du Pen­ser » créa­tive tout à fait remar­quable et qui ne doit rien à per­sonne. Non expli­ci­te­ment du coté du Sujet (qui serait une pro­blé­ma­tique phi­lo­so­phique dont elle s’est tou­jours démar­quée : elle ne fait pas de phi­lo­so­phie poli­tique) mais de l’humain. Le Sujet humain aux prises avec les aléas du col­lec­tif et de l’aliénation dont le tota­li­ta­risme est l’exaltation. On pour­rait dire contre les dérives de Hei­deg­ger.
Dans un autre champ, celui de la musique, j’ai fait l’expérience modeste, d’être choi­si (sans doute par­mi d’autres) pour être comme qui dirait l’héritier d’un maître, un petit maître. C’est une cala­mi­té d’être « élève pré­fé­ré ». Dés l’enfance je pra­ti­quais le vio­lon­celle. Faire de la musique dans une famille petite bour­geoise de cette époque fai­sait par­tie de la bonne édu­ca­tion. A vrai dire, ce n’était pas pour me déplaire. Très jeune j’ai été fas­ci­né par la musique qu’on dit savante ou clas­sique. Par la musique réelle, pas la musi­quette ou la chan­son­nette. Cette fas­ci­na­tion, cette pas­sion, m’est tom­bée des­sus très pré­co­ce­ment. J’avais sans doute quatre ans ou même un peu moins. J’ai le sou­ve­nir qu’un soir je suis entré dans le salon fami­lial qui était peu éclai­ré pour cause de couvre feu. Mon frère ainé écou­tait sur le gra­mo­phone la neu­vième sym­pho­nie de Bee­tho­ven. Au moment du chœur final. Ce qu’on appelle main­te­nant L’Hymne à la joie. Il a mis un doigt sur sa bouche pour m’intimer le silence. Ce n’était nul­le­ment néces­saire. Je suis res­té figé sur le pas de la porte, sai­si. Bien plu­tôt que cela, je dirais aujourd’hui que ce chœur a déclen­ché un éprou­vé psy­chique fon­da­men­tal. En tout cas quelque chose qui a fait effet et ne m’a jamais plus quit­té.
J’avais pour pro­fes­seur Paul Tor­te­lier et pour répé­ti­trice son épouse, Maud. Paul Tor­te­lier était un des dis­ciples pré­fé­rés de Pablo Casals. Au moment où je devais entrer au col­lège, Tor­te­lier s’était mis en tête qu’il était évident que je devais me consa­crer au vio­lon­celle. Faire car­rière comme ins­tru­men­tiste. Cela impli­quait que j’arrête, ou tout au moins que j’aménage, mes études secon­daires. Ne croyez pas que je me sois trou­vé flat­té. Bien au contraire. En effet j’avais déjà la convic­tion intime de n’avoir aucun talent d’interprète. Au point que quand il m’arrivait de jouer j’éprouvais une véri­table souf­france tant l’écart entre ce que je pro­dui­sais et ce que ma sen­si­bi­li­té me dic­tait était incom­men­su­rable. En fait insup­por­table. Quelque temps aupa­ra­vant j’en avais fait la cruelle expé­rience. Avec un orchestre ama­teur assez médiocre, on devait exé­cu­ter une par­tie du mag­ni­fi­cat de Bach. En par­ti­cu­lier le « Quia fecit mihi magna » où le vio­lon­celle accom­pagne la Basse. Cet accom­pa­gne­ment (ou ce dia­logue) est d’apparence assez simple. Répé­ti­tif même. Une sorte de ritour­nelle. Mais il n’y a jamais rien de simple chez Bach. Et cette ritour­nelle s’avère assez sophis­ti­quée où s’insère des variantes sub­tiles. C’est cela qui fait sens dans la musique : l’imprévisible. Je les per­ce­vais mais j’étais inca­pable de les inter­pré­ter. La honte à moi-même infli­gée. Seule ma sœur, qui elle était pia­niste et musi­cienne (pleine de conte­nance), savait mon manque de talent. Fort heu­reu­se­ment, et à mon grand sou­la­ge­ment, on a mis un véto à ce des­tin funeste. Et quand je parle de sou­la­ge­ment, ce n’est pas un effet de rhé­to­rique. Qu’on en juge : à l’époque j’avais l’oreille abso­lue et lisais trois clés. De plus j’avais une connais­sance rela­ti­ve­ment appro­fon­die du sol­fège. Dans la nuit qui a sui­vi cette déci­sion j’ai tout oublié. Et cet oubli s’est avé­ré irré­ver­sible. Manière de dire que l’héritage n’est pas iné­luc­table. On peut s’y sous­traire radi­ca­le­ment et sans effort. Non pas en s’opposant moï­que­ment mais natu­rel­le­ment. Ce qui implique une confi­gu­ra­tion psy­chique par­ti­cu­lière qui inter­dit le confor­misme, fils de la sou­mis­sion. C’est-à-dire qu’il n’est pas don­né à tout le monde de pou­voir s’y sous­traire. Manière de dire aus­si que deve­nir musi­cien, com­po­si­teur ou inter­prète n’est pas une affaire d’envie. Comme deve­nir psy­cha­na­lyste. Il faut à tout le moins en avoir les moyens non seule­ment tech­nique mais avant tout psy­chique. Cette souf­france ne s’est pas pour autant apai­sée. Elle s’est dépla­cée de l’interprétation per­son­nelle à celle que pro­duisent les musi­ciens. L’incapacité de la plu­part à inter­pré­ter l’œuvre, leur incom­pré­hen­sion de ce qu’elle actua­lise fon­da­men­ta­le­ment et essen­tiel­le­ment (dans son sens qua­si phi­lo­so­phique) déclenche tou­jours un rap­pel de cette souf­france. Comme s’il y avait là un atten­tat à la fonc­tion sub­jec­tive d’Ex-sistence. C’est pour­quoi depuis long­temps j’écoute de la musique enre­gis­trée. On peut choi­sir les inter­prètes. Mais là encore, il y a des imper­fec­tions tech­niques qui par­ti­cipent à la déna­tu­ra­tion de l’œuvre D’abord parce que l’enregistrement et la res­ti­tu­tion numé­rique d’aujourd’hui éli­mine les har­mo­niques de la voix et des ins­tru­ments. Il est vrai qu’aujourd’hui les ingé­nieurs du son tentent de pal­lier cette carence. Avec plus ou moins de bon­heur. De fait l’ingénieur du son n’est plus seule­ment un tech­ni­cien mais un inter­prète qui inter­prète l’interprétation de l’œuvre par les ins­tru­men­tistes. Ensuite parce que la grande majo­ri­té des appa­reils de res­ti­tu­tion sont d’une médio­cri­té insigne. Ce constat m’a fait faire l’acquisition d’une socié­té (YBA) qui fabri­quait des amplis et des pré­am­pli de très haut de gammes de telle sorte de pou­voir béné­fi­cier d’une res­ti­tu­tion numé­rique à peu près audible. Ces ins­tru­ments étaient des­ti­nés à une caté­go­rie par­ti­cu­lière de clients qui étaient des pas­sion­nés du son, de la res­ti­tu­tion du son. Pas for­cé­ment ce que l’on a cou­tume d’appeler des mélo­manes. Je les qua­li­fie­rais « d’audiopathes ». Mais le numé­rique n’aura jamais la qua­li­té de l’enregistrement et de la res­ti­tu­tion ana­lo­gique. L’essentiel, même dans l’enregistrement et la res­ti­tu­tion numé­rique est que soit pré­ser­vée l’évocation de la pré­sence Ex-sis­ten­tielle que l’œuvre actua­lise et que les inter­prètes font entendre (quand ils le sont, inter­prète).
Il faut dire que je n’étais pas plus tolé­rant avec Tor­te­lier que je l’étais avec moi même. Mal­gré mon jeune âge, je sor­tais de l’enfance, je le consi­dé­rais comme un piètre inter­prète. Ce qui semble avoir échap­pé à Casals. Juste capable de faire, avec une grande vir­tuo­si­té tech­nique, du « son ». Certes du beau son mais sans véri­table expres­sion musi­cale. Je dirais aujourd’hui d’expression « sub­jec­tive ». Comme s’il était, tel Nar­cisse, amou­reux de la beau­té du son qu’il pro­dui­sait. Mais vide. Déses­pé­ré­ment vide. D’ailleurs ce qui reste de lui, aujourd’hui, c’est l’invention d’une pique qui amé­liore très sen­si­ble­ment la sono­ri­té du vio­lon­celle. Comme quoi les « Maîtres » se trompent aus­si sur le talent véri­table de ceux qu’ils consi­dèrent comme leurs élèves pré­fé­rés : Casals s’est trom­pé sur le talent de Tor­te­lier, Tor­te­lier sur le mien. Ce n’est pas pour autant que l’art de Casals n’a pas eu effet de trans­mis­sion sur les géné­ra­tions sui­vantes de vio­lon­cel­listes : Mstis­law Ros­tro­po­vitch, Yo Yo Ma par exemple, s’avèrent de for­mi­dables inter­prètes et s’inscrivent dans cette lignée créa­tive. On peut évi­de­ment se racon­ter qu’il y aurait une filia­tion indi­recte entre Ros­tro­po­vitch et Casals au pré­texte que son père, vio­lon­cel­liste lui-même, avait un pro­fes­seur qui avait été élève de Casals. Mais cette réfé­rence « généa­lo­gique », cette filia­tion indi­recte tient de la mytho­lo­gie : celles des grands ancêtres. De fait ce qui les anime l’un à l’autre c’est un cer­tain Esprit de l’art du vio­lon­celle. Un effet de trans­mis­sion donc. Et non pas d’héritage. De fait, Yo Yo Ma en atteste par­fois quand, en bis, il joue une ber­ceuse que Casals avait com­po­sée à par­tir de celle qu’on lui chan­tait quand il était enfant. Recon­nais­sance donc. Reste que tous deux uti­lisent la pique Tor­te­lier, comme une grande majo­ri­té de vio­lon­cel­listes aujourd’hui.
Mal­gré cette amné­sie, la pas­sion pour la musique ne m’a jamais quit­tée. A l’époque il m’arrivait d’aller au fes­ti­val de Prades pour écou­ter Casals. Au der­nier auquel j’ai assis­té, Casals se pré­sen­tait comme un vieillard impo­tent. Il ne pou­vait plus se mou­voir seul. C’était sans doute peu d’années avant sa mort. Je l’ai vu des­cendre la route qui menait à la cha­pelle où devait avoir lieu le concert. Il était sou­te­nu d’un coté par Tor­te­lier et de l’autre par Rudolf Ser­kin. Et puis on l’a ins­tal­lé sur sa chaise. Il a sai­si son vio­lon­celle. Il a com­men­cé à jouer. Ce devait être une sonate pour pia­no et vio­lon­celle de Bee­tho­ven (peut-être la troi­sième). Alors, il a fait entendre la voix humaine. Ne croyez pas que je fasse dans un lyrisme de paco­tille. Le vieillard, mal­gré les années et la décré­pi­tude phy­sique a trans­mis l’écho d’une pré­sence (Ex-Sis­ten­tielle) qui était au-delà de l’émotion esthé­tique dont les mélo­manes s’entichent. C’est aujourd’hui que je le dis comme cela. A l’époque seul l’éprouvé était per­çu et acces­sible. Mais cela m’a aus­si mar­qué. Comme le choc éprou­vé dans la petite enfance à l’écoute de l’hymne à la joie.
Ne croyez pas que je m’égare dans des sou­ve­nirs plus ou moins nos­tal­giques. La nos­tal­gie ne fait pas par­tie de mon fonc­tion­ne­ment psy­chique. J’ai seule­ment la convic­tion que la musique ne devrait pas être indif­fé­rente aux psy­cha­na­lystes. Elle a à voir avec la fonc­tion sub­jec­tive, bien plus que la lit­té­ra­ture ou même la poé­sie. La musique et la poé­sie sont des arts « sémio­tiques » (comme la sculp­ture ou la pein­ture) dont les pro­blé­ma­tiques du sens et de la signi­fi­ca­tion sont tota­le­ment ou par­tiel­le­ment exclues. Ni la musique ni la poé­sie ne pro­cèdent d’aucune fas­ci­na­tion pour la signi­fi­ca­tion. Elles opèrent à par­tir de l’organisation du son. Quelque chose qui atteste de l’humanité de l’homme hors sens. Cer­tains qui sont au plus près de cette dimen­sion, et qui la pen­saient cha­cun dans leur champ, y sont sen­sibles. Lévi-Strauss, avant d’être anthro­po­logue, vou­lait être com­po­si­teur ; Nietzche pen­sait que « la vie sans musique est tout sim­ple­ment une erreur, une fatigue, un exil ». Et cette néces­si­té n’est pas sans rap­port avec sa décla­ra­tion que dieu est mort (il fal­lait bien y trou­ver un rem­pla­çant qui ne soit pas l’être). D’autres phi­lo­sophes aus­si comme Clé­ment Ros­set. Pour anti­ci­per avec des déve­lop­pe­ments ulté­rieurs, la musique et la poé­sie attestent de la fonc­tion sub­jec­tive dans le col­lec­tif bien plus radi­ca­le­ment que les autres arts. J’y revien­drai plus théo­ri­que­ment dans les pro­chains sémi­naires.
Toutes ces digres­sions et rémi­nis­cences pseu­do auto­bio­gra­phiques ont pour objec­tif d’en défi­nir défi­ni­ti­ve­ment avec ces relents para­sites des mytho­lo­gies freu­diennes et archéo freu­diennes concer­nant à la fois la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes (puisque c’est la for­mule consa­crée) et la recon­nais­sance de son sta­tut d’abord par une com­mu­nau­té repré­sen­ta­tive de psy­cha­na­lystes, puis la puis­sance publique. La recon­nais­sance par la puis­sance publique per­met sa léga­li­sa­tion sociale pour­rait on dire. Léga­li­sa­tion sociale qui lui confère le « droit » d’exercer. Car ne sont socia­le­ment psy­cha­na­lystes que ceux qui ont été adou­bé par une asso­cia­tion recon­nue par la dite puis­sance publique. Ces concep­tions vont à l’encontre de ce qu’il en est de l’Esprit de la psy­cha­na­lyse et par­tant, et sur­tout, de la concep­tion théo­rique de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Elles en sont la déné­ga­tion. Si on vou­lait radi­ca­li­ser on pour­rait dire :

  • On ne devient pas psy­cha­na­lyste par déci­sion moïque qu’on ferait vali­der par des pro­to­coles d’enseignement et des rites de pas­sage bri­co­lés et ratio­na­li­sés par une com­mu­nau­té de psy­cha­na­lystes déten­teurs de l’héritage de Freud et donc gar­diens de la vraie foi.
  • En effet, les dits pro­to­coles font injonc­tions contra­dic­toires au pos­tu­lant puisqu’aussi bien ils lui intiment d’idéaliser (de sacra­li­ser) et de se sou­mettre (obéir) au cor­pus infran­gible d’élaborations mytho­lo­giques que nous auraient légué l’Ancêtre Fon­da­teur et ses dis­ciples. Cette manière de pro­cé­der sol­li­cite donc l’Idéal du Moi et le Sur­moi du néo­phyte ou les réac­tive. Ce qui n’est pas tenable au regard de ce qui devrait en être de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique du futur psy­cha­na­lyste en fin de psy­cha­na­lyse.

Toutes ces mani­gances sont cen­sées intro­ni­ser l’impétrant dans le cercle res­treint des élus. Le décla­rer dis­ciple parce qu’il est digne d’être « héri­tier » à son tour, ce qui implique l’obligation d’être à la fois pra­ti­quant et pro­sé­lyte. Etre digne de l’héritage intel­lec­tuel néces­site de s’identifier à la cause par le tru­che­ment de celle échue à ses « Maitres » (psy­cha­na­lystes contrô­leurs). De fait quand on évoque l’Héritage de La lignée, on se place de fac­to dans la pers­pec­tive sociale (ou eth­no­lo­gique) des struc­tures de paren­tés qui se pré­sentent tou­jours comme des sys­tèmes d’obligations et d’interdits qui sont autant d’injonctions à la sou­mis­sion puisqu’ils opèrent à par­tir de la sacra­li­té néces­saire à la cohé­sion du col­lec­tif. On sait, par expé­rience de psy­cha­na­lyste, com­bien cette néces­si­té anthro­po­lo­gique peut-être rava­geante (ou au mieux sclé­ro­sante) quand elle se sub­sti­tue et rem­place la capa­ci­té adap­ta­tive subjectivo/​moïque de l’appareil psy­chique. On parle alors d’aliénation.
En effet, d’un point de vue eth­no­gra­phique, ce pro­ces­sus et leurs abou­tis­se­ments, sont iden­tiques à ceux qui pré­valent dans un clan ou dans une secte. Ils visent l’appartenance autour de croyances par­ta­gées et la pré­ser­va­tion du clan et de la secte dans le temps. En effet, l’appartenance découle tou­jours d’un pro­ces­sus, volon­taire ou non, d’aliénation. La Boé­tie par­lait, lui, de ser­vi­tude volon­taire qui n’est pas en soi patho­lo­gique mais tient de la néces­si­té gré­gaire. Reste qu’il n’est pas cer­tain que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique soit réduite à cette fonc­tion mytho­lo­gique (sur­tout si elle s’avère scien­ti­fique) qui assure la consis­tance d’une com­mu­nau­té de psy­cha­na­lystes et leur per­mette, en vase clos, de sur­vivre dans le col­lec­tif, c’est-à-dire dans la socié­té. La théo­rie psy­cha­na­ly­tique n’est pas seule­ment un moyen pour assu­rer à cer­tains une sur­vie confor­table au détri­ment de la fonc­tion véri­table, qui n’est pas sha­ma­nique, du psy­cha­na­lyste (et de la psy­cha­na­lyse) dans le col­lec­tif. Encore que cette affir­ma­tion ne soit pas tout à fait exacte car même si cette ana­lyse eth­no­gra­phique sché­ma­tique est exacte et per­ti­nente (et elle l’est) ce n’est pas pour autant que ces mani­gances rituelles empêchent qu’il y ait au sein de ces com­mu­nau­tés d’authentiques psy­cha­na­lystes. Sur­tout si on prend au sérieux l’hypothèse que quelque chose d’une confi­gu­ra­tion psy­chique sin­gu­lière pousse cer­tains à « s’autoriser » psy­cha­na­lyste authen­ti­que­ment eux-mêmes, en dépit des mas­ca­rades qu’on leur inflige. C’est conve­nir que dans cette occur­rence les mytho­lo­gies et les rites n’auraient aucun effet d’obligation et que l’on peut tout à fait échap­per aux méfaits de l’héritage, de la sacra­li­sa­tion, de l’identification. Ce que je sug­gé­rais avec cette his­toire d’échapper aux « bonnes inten­tions » d’un Maître qui, comme cha­cun sait, sont un enfer. Mais, pour en ter­mi­ner avec cette conclu­sion, il faut pré­ci­ser qu’il n’est sans doute pas besoin de se ser­vir (et de trans­for­mer) la théo­rie psy­cha­na­ly­tique en mytho­lo­gie, et en fabrique de « sem­blable », pour faire col­lec­tif dans la « réa­li­té sociale ». Et le fait que la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale soit une science sociale ne nous garan­tit en rien contre cette ten­ta­tion. Une science quelle qu’elle soit, quand elle s’externalise hors son champ de recherche et d’application, se trans­forme tou­jours et mal­gré qu’on en veuille, en mytho­lo­gie. C’est-à-dire en sup­port de croyances. C’est iné­luc­table. C’est pour cela qu’il faut pen­ser autre­ment la psy­cha­na­lyse en exten­sion. Faire en sorte que quand on s’engage dans le col­lec­tif comme psy­cha­na­lyste, c’est-à-dire sub­jec­ti­ve­ment, on ne favo­rise pas la reprise mytho­lo­gique. Cela tient tout aus­si que dans la cure de l’Acte.
DE LA PSYCHANALYSE COMME INTERMINABLE, COMME CAUSE DU DESIR DU PSYCHANALYSTE
Bien sûr, cette manière tra­di­tion­nelle de consi­dé­rer la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes que je viens de décrire, Lacan en avait, il y a long­temps déjà, pris acte comme d’un four­voie­ment. C’est d’ailleurs cette his­toire de for­ma­tion des psy­cha­na­lystes, qui a pro­vo­qué la scis­sion du mou­ve­ment psy­cha­na­ly­tique fran­çais et déter­mi­né la créa­tion en 1964 de l’Ecole Freu­dienne de Paris. Mais le nom lui-même de cette nou­velle asso­cia­tion de psy­cha­na­lystes ne laisse rien pré­sa­ger de bon quant à la théo­rie qui per­met­tait de rendre compte de ce qui consti­tue quelqu’un comme psy­cha­na­lyste. Une « Ecole » est habi­tuel­le­ment un lieu où on dis­pense un ensei­gne­ment de façon col­lec­tive. On pour­rait pen­ser que cela consti­tue une déné­ga­tion de ce à quoi Lacan s’opposait. C’est-à-dire à l‘enseignement de la psy­cha­na­lyse telle que la SFP (Socié­té fran­çaise de Psy­cha­na­lyse) l’envisageait. Car, à bien des égards, son sémi­naire, à par­tir duquel l’Ecole Freu­dienne s’articulait, pou­vait être consi­dé­ré comme un ensei­gne­ment. Pour tem­pé­rer cette pre­mière impres­sion on peut recou­rir à l’étymologie du signi­fiant « Ecole » : c’est un lieu de loi­sirs pour les phi­lo­sophes, un lieu où on ne tra­vaille pas. Bien sûr, on pour­rait pour sau­ver cette appel­la­tion, rap­pro­cher ce « lieu de loi­sirs » avec la fonc­tion de « diver­tis­se­ment » telle que je la défi­nis. De fait jusque dans la deuxième moi­tié des années 1970 il y avait une véri­table effer­ves­cence intel­lec­tuelle et col­lec­tive autour du « Pen­ser » la psy­cha­na­lyse et autour de « l’enseignement » de Lacan dans son sémi­naire. Qu’il ne consi­dère pas seule­ment du coté de la trans­mis­sion. Parce qu’il y croyait dur comme fer, et tra­di­tion­nel­le­ment, que les autres étaient ses élèves à qui il dis­til­lait un savoir. Cela a pris, cette effer­ves­cence au deuxième congrès de Rome en 1974 où Lacan fait un dis­cours tout à fait incom­pré­hen­sible (en tous cas pour moi), à part quelque chose autour du lan­gage et de la langue. Et plus pré­ci­sé­ment autour du signi­fié et du signi­fiant. Dis­cours qui res­semble à un chant du cygne (pour employer cette expres­sion écu­lée). Reste qu’il y dit quelque chose qui s’apparente à ce que je viens d’énoncer et qui pré­fi­gure la dis­so­lu­tion :
« C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas de véri­table socié­té fon­dée sur le dis­cours psy­cha­na­ly­tique. Il y a une école qui jus­te­ment ne se défi­nit pas d’être une socié­té. Elle se défi­nit de ce que j’enseigne quelque chose. Si rigo­lo que cela puisse paraitre quand on parle de l’Ecole freu­dienne, c’est quelque chose dans le genre de ce qui a fait les Stoï­ciens par exemple. Et même les stoï­ciens avaient comme un pres­sen­ti­ment du laca­nisme. Ce sont eux qui ont inven­té la dis­tinc­tion du signans et du signa­tum . Par contre, je leur dois, moi, mon res­pect pour le sui­cide – non pas pour les sui­cides fon­dés sur un badi­nage, mais pour cette forme de sui­cide qui est, en somme, l’acte à pro­pre­ment par­ler. Il ne faut pas le rater, bien sûr, sinon ce n’est pas un acte »
Lacan par­lait d’un ensei­gne­ment qui ne ferait pas « socié­té » mais école, sur le mode phi­lo­so­phique. Mais il y avait tout de même des « élèves »… et ces der­niers auraient dû s’y bala­der comme les stoï­ciens au Por­tique. Lacan était per­sua­dé que l’enseignement de type uni­ver­si­taire ne conve­nait pas à ce qu’il en est de la for­ma­tion des psy­cha­na­lystes. Donc il per­ce­vait une spé­ci­fi­ci­té véri­table, mais sans pou­voir théo­ri­ser et arti­cu­ler ce qui spé­ci­fie la nature de ceux qui se des­tinent à l’acte psy­cha­na­ly­tique. C’est lui qui pro­pose de sub­sti­tuer à la réfé­rence de la for­ma­tion celle de « trans­mis­sion » dont on ne sau­ra jamais de quoi elle est consti­tuée. Ce dont il est convain­cu, et qui a été à l’Ecole freu­dienne, c’est que le deve­nir psy­cha­na­lyste ne rele­vait pas d’une simple acqui­si­tion d’un savoir, sanc­tion­né par un tiers. Il y a essen­tiel­le­ment quelque chose d’autre qui spé­ci­fie le psy­cha­na­lyste. Quelque chose qui res­te­ra, pour Lacan, jusqu’à la fin mys­té­rieuse comme l’indique ses der­nières inter­ven­tions sur la trans­mis­sion. Comme je l’ai dit, la cala­mi­teuse inven­tion de la passe est si ce n’est une preuve au moins un indice de son incom­pré­hen­sion de ce qui consti­tue le pas­sage du divan au fau­teuil. Mais réso­lu­ment, à par­tir de ce quelque chose, il en a pris acte pour ban­nir de son école les rites et obli­ga­tions que la SFP, et d’autres asso­cia­tions, avaient ins­ti­tué pour recon­naitre et auto­ri­ser ce pas­sage du divan au fau­teuil. Il a, par ailleurs, abo­li l’ostracisme, latent ou décla­ré, concer­nant l’origine dis­ci­pli­naire de ceux qui se déclarent psy­cha­na­lyste. Avec son « l’analyste s’autorise de lui-même et de quelques autres », il renoue avec la laï­ci­té que Freud pro­fes­sait. La psy­cha­na­lyse n’est ni médi­cale ni phi­lo­so­phique. D’ailleurs dans le texte que je viens de citer, il s’insurge contre le fait qu’on puisse consi­dé­rer ses œuvres comme éma­nant d’un phi­lo­sophe. Mais pour moi cette contes­ta­tion est une déné­ga­tion. La future École de la cause est le nou­veau lycée stoï­cien.
Comme je viens de le dire, réfu­ter la for­ma­tion au pro­fit de la trans­mis­sion ne fait que dépla­cer la pro­blé­ma­tique sans véri­ta­ble­ment sor­tir de l’impasse car c’est per­sé­vé­rer dans la cer­ti­tude qu’il faut que, pour qu’il y ait psy­cha­na­lyste, il y ait une inter­ven­tion exo­gène à l’appareil psy­chique. Inter­ven­tion essen­tiel­le­ment qui demande donc un tiers qui trans­met. Il y a quelque chose dans la cure qui pas­se­rait entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant, ce qui est faux. Cette croyance per­sis­tante a sans doute à voir avec le fait de conce­voir la spé­ci­fi­ci­té de la cure psy­cha­na­ly­tique qu’au tra­vers du trans­fert. Ce qui brouille tout. Y com­pris et sur­tout cette ques­tion du deve­nir psy­cha­na­lyste. Si on se convainc qu’il ne se passe rien entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant, c’est-à-dire s’il n’y a ni échange ni rela­tion moïque durant la cure comme j’ai ten­té de le théo­ri­ser dans le der­nier sémi­naire, alors on peut avoir l’espoir d’y com­prendre quelque chose de ce pas­sage. Et du même coup à la trans­mis­sion. Et cela radi­ca­lise tota­le­ment la for­mule laca­nienne : d’être psy­cha­na­lyste il n’y a que d’auto-autorisation qui, elle-même, n’est pos­sible que si on pos­tule l’auto-organisation de l’appareil psy­chique. C’est un pre­mier pas, mais essen­tiel. Et Lacan, et les laca­niens, étaient tout de même dans cette voie. Mais cette voie pour qu’elle abou­tisse il eut fal­lu poser que, quoiqu’elle inter­vienne de sur­croit, la gué­ri­son est pos­sible. Ce que Lacan, et les laca­niens, après Freud ne peuvent conce­voir. Et décla­rer la cure psy­cha­na­ly­tique infi­nie empêche toute théo­ri­sa­tion du deve­nir psy­cha­na­lyste. C’est même une contra­dic­tion dans les termes. Car le deve­nir psy­cha­na­lyste est pour les laca­niens le résul­tat d’une cure, par défi­ni­tion, inter­mi­nable. On est alors dans l’obligation de ten­ter d’articuler ce qu’on appelle tou­jours le désir du psy­cha­na­lyste avec cette convic­tion. Il est vrai que dans l’une de ses der­nières inter­ven­tions Lacan prend acte « qu’il y en a qui gué­rissent ». Ce qui contre­dit cette convic­tion freu­do laca­nienne de l’existence d’une pré­ten­due pul­sion de mort. Si on ne peut théo­ri­ser le deve­nir psy­cha­na­lyste c’est parce que l’on croit tou­jours à la pul­sion et en par­ti­cu­lier, à la pul­sion de Mort. Une apo­rie ne peut qu’en entrai­ner d’autres. Si on en croit l’éloge du sui­cide évo­quée dans la cita­tion que je viens de rap­pe­ler, il y croyait dur comme fer, Lacan, à cette convic­tion hei­deg­gé­rienne où le sens de l’être se lit dans cette iné­luc­table course « vers la mort ». Celle-ci étant le der­nier ava­tar des étants. Mais cette convic­tion inter­dit toute théo­ri­sa­tion per­ti­nente des condi­tions néces­saires et suf­fi­santes qui per­mettent d’advenir psy­cha­na­lyste. Aus­si admettre que cer­tains gué­rissent et, donc qu’il y a un état psy­chique véri­table de gué­ri­son, c’est admettre que l’état psy­cho­né­vro­tique n’est pas le des­tin iné­luc­table d’Homo sapiens. Il y aurait une confor­ma­tion psy­chique débar­ras­sée de tout symp­tôme patho­lo­gique. Impli­ci­te­ment cela s’oppose à cette convic­tion qui fonde l’existentialisme phi­lo­so­phique. Freud lui avait l’intuition que la gué­ri­son avait à voir avec la fin des tour­ments qui génèrent ce mor­tel et fatal des­tin quand il affir­mait qu’être gué­ri c’était ne plus avoir peur de la mort. Encore que cela ne soit pas cer­tain car cette atti­tude impa­vide devant la mort peut être concep­tua­li­sée comme l’accès à une posi­tion stoï­cienne ordi­naire (non phi­lo­so­phique). Sans vou­loir être trop lourd, on peut sim­ple­ment rap­pe­ler que cette convic­tion que la psy­cha­na­lyse est inter­mi­nable et peut au mieux se bor­ner à déclen­cher une atti­tude stoï­cienne, est logique chez Freud et Lacan puisqu’aussi bien ni l’un ni l’autre n’ont béné­fi­cié d’une psy­cha­na­lyse et donc n’ont jamais fait l’expérience de ce qu’il en serait de la gué­ri­son quand on l’a mené à bonne fin. Ils n’en n’ont pas l’expérience. Pour l’un il n’y a pas eu cure psy­cha­na­ly­tique. Pour l’autre elle a été inter­rom­pue. On ne peut accé­der et pen­ser que ce qui a été éprou­vé puis res­sen­ti dans la cure. D’où ce mon­tage para logique, plus ou moins ration­nel, éla­bo­ré par les laca­niens qui débouche sur la conclu­sion que la seule issue res­pec­table pour sor­tir de sa propre cure c’est de prendre conscience de cet iné­luc­table et de dési­rer mener l’expérience de cette prise de conscience stoï­cienne pour un autre lui-même en souf­france psy­chique. Le désir du psy­cha­na­lyste serait alors de faire accé­der, à défaut de « gué­rir », leur psy­cha­na­ly­sant à cette prise de conscience et de mettre fin au conflit psy­chique qu’il y aurait entre Eros et Tha­na­tos. Et de sup­por­ter l’idée de l’issue fatale et iné­luc­table de ce conflit, faire avec les effets délé­tères de la pul­sion de mort. Il s’agit, alors, d’accéder à une sorte de stoï­cisme natu­rel qui per­met de conti­nuer à vivre sans trop d’angoisse. On pour­rait même dire accé­der à une posi­tion stoï­co-hédo­niste puisqu’aussi bien cette prise de conscience, qui vaut dédra­ma­ti­sa­tion, opère un cli­vage du fonc­tion­ne­ment psy­chique où la cer­ti­tude de la mort accep­tée (l’être pour la mort Hei­deg­gé­rien) sert de sub­stra­tum et d’incitation aux envies du vivre. Mais quand bien même cette concep­tion naïve (pseu­do phi­lo­so­phique) avait un sem­blant de per­ti­nence (ce qu’elle n’a pas), cela n’expliquerait pas pour autant pour­quoi il y aurait des psy­cha­na­ly­sants qui choi­si­raient de deve­nir psy­cha­na­lyste, même si on évoque le désir de faire adve­nir chez un autre au stoï­cisme ordi­naire. Ou au contraire, pour­quoi tous ceux qui entre­prennent une psy­cha­na­lyse ne devien­draient-ils pas tous psy­cha­na­lystes ? Evi­dem­ment on peut arguer du fait que la grande majo­ri­té se contente prag­ma­ti­que­ment et pro­saï­que­ment du com­pro­mis posi­tif entre « la pul­sion de vie » et celle de « mort », auquel ils ont accé­dé durant leur cure. Mais cet argu­ment est un simple constat qui ne dit rien du pour­quoi cer­tains (la majo­ri­té) se contentent d’accéder aux envies et d’autres (une infime mino­ri­té) non. La ques­tion énig­ma­tique du deve­nir psy­cha­na­lyste reste donc entière et irré­so­lue.
Il fau­drait conclure que chez les futurs psy­cha­na­lystes ce com­pro­mis dû à ce cli­vage, où l’être pour la mort n’est plus empê­che­ment à sur­vivre har­mo­nieu­se­ment, ne s’actualiserait pas réel­le­ment. Ou bien que la prise de conscience qu’ils en ont et for­ce­rait alors ceux qui se déclarent psy­cha­na­lyste pour se déprendre de leur propre cure sans l’interrompre, à prendre pour posi­tion un autre de pas­seur vers ce stoï­cisme ordi­naire. Manière d’attester l’interminable de la cure et ce fai­sant, de la réver­si­bi­li­té de la posi­tion de psy­cha­na­ly­sant avec celle de psy­cha­na­lyste. Ce qui n’est au fond qu’une iden­ti­fi­ca­tion aux fon­da­teurs de la psy­cha­na­lyse. Car sans qu’on ose l’affirmer expli­ci­te­ment il y a de pré­cé­dents pres­ti­gieux qui marquent le bien fon­dé de cette réver­si­bi­li­té : Freud et Lacan. Tous deux, comme la plu­part des psy­cha­na­lystes actuels, occupent la double place du psy­cha­na­ly­sant, en pour­sui­vant indé­fi­ni­ment leurs éla­bo­ra­tions pré­ten­du­ment pour trans­mettre et de psy­cha­na­lyste pour un autre. Ce qui garan­tit la per­du­ra­tion de la psy­cha­na­lyse ou de ce qui en tient lieu. Ten­ta­tive de gué­rir chez l’autre ce qu’on ne peut atteindre soi et de l’amener à ce point d’acceptation de l’inacceptable. Si tel était le cas, il n’y aurait pas de psy­cha­na­lyse dans le sens de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale mais psy­cho­thé­ra­pie pré psy­cha­na­ly­tique. Psy­cho­thé­ra­pie qui amène celui qui en fait l’expérience là où son psy­cha­na­lyste en est, au moment où il en est de son propre bri­co­lage d’un mode de sur­vie confor­table qu’il pro­pose comme modèle iden­ti­fi­ca­toire…
Reste tout de même que la posi­tion de Lacan et des laca­niens consti­tue une réelle avan­cée puisqu’elle intègre d’une cer­taine manière deux autres convic­tions de Lacan :

  • Deve­nir psy­cha­na­lyste ne dépend pas d’un tiers
  • Deve­nir psy­cha­na­lyste n’est pas déter­mi­né par l’acquisition d’un thé­sau­rus de connais­sances. En d’autre terme on n’apprend pas pour deve­nir et se décla­rer psy­cha­na­lyste. Le désir de savoir ne fait pas le psy­cha­na­lyste.

Auquel il faut ajou­ter un constat tout à fait impor­tant :

Le deve­nir psy­cha­na­lyste se joue autour de la ques­tion de la fin de la cure psy­cha­na­ly­tique
Para­doxa­le­ment chez les laca­niens, sur la convic­tion que la cure n’a pas de fin. Alors que dans la théo­rie de la psy­cha­na­lyse struc­tu­rale, la cure a une fin qui cor­res­pond à une struc­tu­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique par­ti­cu­lière de l’appareil psy­chique.
En effet même si on consi­dère théo­ri­que­ment qu’une cure a une fin, on se trouve devant la même énigme de pour­quoi cer­tains qui ont ter­mi­né leur psy­cha­na­lyse s’empressent de tout oublier alors que d’autres (en mino­ri­té) se trouvent contraints à l’impératif de psy­cha­na­ly­ser. En appe­ler à la seule gué­ri­son n’est donc pas per­ti­nent pour élu­ci­der cette ques­tion. On pour­rait même dire que conduire à bonne fin une cure psy­cha­na­ly­tique rend qua­si impro­bable, si ce n’est impos­sible, qu’il y ait désir ou inten­tion de psy­cha­na­ly­ser. Nous en sommes donc tou­jours au même point. Il faut s’en convaincre, ce n’est pas le recours à l’auto orga­ni­sa­tion ou à la gué­ri­son qui nous per­met de dire ce qui déter­mine cette inten­tion spé­ci­fique de psy­cha­na­ly­ser. L’auto orga­ni­sa­tion qui abou­tit à la gué­ri­son est néces­saire pour qu’il y ai véri­ta­ble­ment du psy­cha­na­lyste pos­sible. J’ai bien conscience que, pour vous, tout cela se pré­sence de manière lim­pide. Et que je radote. Mais ce rado­tage a pour objec­tif de mon­trer que cette clar­té n’est qu’apparente. Cette obs­cure clar­té ne dit rien sur la nature de cette contrainte psy­chique qui déter­mine quelqu’un à psy­cha­na­ly­ser. En appe­ler au « deux ex machi­na » de la gué­ri­son et de l’auto orga­ni­sa­tion n’est pas faux mais tout à fin insuf­fi­sant théo­ri­que­ment. Ce n’est pas plus expli­ca­tif que d’évoquer la ver­tu dor­mi­tive de l’opium pour expli­quer pour­quoi l’opium fait dor­mir. Cela nous fait une belle jambe ce constat en forme de tau­to­lo­gie cir­cu­laire. Pour­tant cela peut être aus­si une base théo­rique solide puisqu’aussi bien on sait, sur le plan topique, qu’il ne peut y avoir de psy­cha­na­lyste que de gué­ri et que toute gué­ri­son s’avère si advient une struc­ture psy­chique consti­tuée d’un Sujet et d’un Moi qui entrent en dyna­mique. C’est cela le point qui per­met de reprendre cette pro­blé­ma­tique de pas­sage du divan au fau­teuil là où Lacan nous a lais­sé dans le flou et la confu­sion. Ce n’est pas très sor­cier d’en arti­cu­ler quelque chose de consis­tant et de per­ti­nent. Mais on hésite tou­jours à dis­si­per le mys­tère et le rem­pla­cer par une tri­via­li­té théo­rique.

Mer­ci de votre atten­tion,
Marc Lebailly