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La schizophrénie (Troisième partie) — Esquisse d’une clinique analytique structurale (07 mars 2015)

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La schi­zo­phré­nie (Troi­sième par­tie) — Esquisse d’une cli­nique ana­ly­tique struc­tu­rale (07 mars 2015)

OUVERTURE

Avant d’aborder la cli­nique struc­tu­rale de la schi­zo­phré­nie je vais en ter­mi­ner avec l’examen cri­tique des théo­ries psy­cha­na­ly­tiques concer­nant l’étiologie de la schi­zo­phré­nie.

LA SCHIZOPHRENIE CHEZ M.KLEIN ET CHEZ WINICOTT

Chez ces auteurs, la schi­zo­phré­nie s’organiserait à par­tir d’une fixa­tion patho­lo­gique à la posi­tion schi­zo-para­noïde. Cette fixa­tion est attri­buée à une carence de la pré­sence de la mère auprès de l’enfant à cette période archaïque. Tout se pas­se­rait comme si la mère se com­por­tait, dans le meilleur des cas, comme ne répon­dant qu’aux besoins phy­sio­lo­giques vitaux de l’enfant. Sans rela­tion affec­tive de mater­nage. Dans le pire des cas elle serait aban­don­nique et lais­se­rait l’enfant en détresse totale. Détresse attri­buée à ce manque rela­tion­nel. Reste qu’on ne peut pas iden­ti­fier si pour eux, cette carence mater­nelle est réelle, ima­gi­naire ou sym­bo­lique. Il sem­ble­rait qu’il s’agisse bien d’une carence exis­ten­tielle. C’est-à-dire réelle. Cette étio­lo­gie de la schi­zo­phré­nie est notoi­re­ment dif­fé­rente de celle que Freud éla­bore comme résul­tant de l’impossibilité de réso­lu­tion du com­plexe d’Œdipe pour cause d’échec du refou­le­ment, due à l’inexistence de la cen­sure ( carence sur­moïque pour­rait-on dire).

Si on reprend le fil de la théo­rie klei­nienne on sait qu’essentiellement la posi­tion schi­zo-para­noïde a pour objec­tif de ten­ter de résoudre la dia­lec­tique du bon et du mau­vais objet. Cette dyna­mique se noue autour de la ten­ta­tive de lut­ter (illu­soi­re­ment) contre la perte du bon objet interne et de s’opposer à la pré­va­lence du mau­vais objet. Elle dif­fère de la posi­tion dépres­sive en cela que, dans cette der­nière posi­tion il s’agit de prendre acte « réel­le­ment » de cette perte de telle manière de pou­voir, ulté­rieu­re­ment, inves­tir de bons objets externes. On sait que cette dia­lec­tique du bon et du mau­vais objet, de l’avoir et de la perte, se joue autour de deux « objets » pri­mor­diaux : le sein et le pénis. Deux objets pri­mor­diaux qui, loin d’être uni­vo­que­ment de bons sont aus­si et conco­mi­tam­ment, de mau­vais objets. On sait aus­si que pour M.Klein la mère est por­teuse de ces deux attri­buts. Tout se passe alors comme si la carence mater­nelle affec­ti­vo-exis­ten­tielle per­tur­bait cette dyna­mique entre bon objet à inves­tir libi­di­na­le­ment, fac­teur de plai­sir, et mau­vais objets por­teur d’une agres­si­vi­té des­truc­trice. De fait pour les auteurs qui ont sui­vi M.Klein, en par­ti­cu­lier Wini­cott, ce dés­in­ves­tis­se­ment pré­ma­tu­ré de la mère vis-à-vis de son enfant infans ne per­met pas à celui-ci de pas­ser de la dia­lec­tique intra psy­chique du bon et du mau­vais objet à l’investissement de bons objets externes qui doivent se sub­sti­tuer aux bons objets internes. Cette impos­si­bi­li­té à créer et inves­tir des objets déter­mi­ne­rait le main­tient des fan­tasmes archaïques endo­gènes ter­ro­ri­sants ! C’est cette impos­si­bi­li­té d’investir libi­di­na­le­ment de bons objets externes qui fixe l’enfant dans la posi­tion schi­zo-para­noïde. Et par­tant, se per­pé­tue une dia­lec­tique des bons et mau­vais objets internes sur le mode « autis­tique ».

De fait, impli­ci­te­ment pour Wini­cott cette fixa­tion à la posi­tion schi­zo-para­noïde a pour cause l’impossibilité de mettre en place « l’objet tran­si­tion­nel » d’où pro­cède toute pos­si­bi­li­té d’investissement d’objets externes. C’est parce que l’objet tran­si­tion­nel ne peut pas se consti­tuer et être inves­ti par l’enfant que cette fixa­tion per­dure. Cet objet tran­si­tion­nel per­met le pas­sage de la fonc­tion « dia­lec­tique » schi­zo-para­noïde du bon et du mau­vais objet, à la rela­tion d’objet pro­pre­ment dite. Or, comme vous le savez, cet objet tran­si­tion­nel a des par­ti­cu­la­ri­tés sin­gu­lières. À la fois il ne fait ni par­tie du corps propre de l’enfant ni n’est consi­dé­ré par lui comme appar­te­nant à la réa­li­té exté­rieure. On pour­rait dire que cette double inexis­tence lui confère en quelque sorte le sta­tut d’être pure­ment ima­gi­naire. Pure illu­sion pour­rait-on dire qui anti­cipe la rela­tion d’objet à venir. D’une cer­taine manière, quoique fétiche, mais sur le mode « lich­ten­ber­guien » (« un cou­teau sans lame qui n’aurait pas de manche »), il anti­cipe et sert de matrice à la rela­tion d’objet à venir. On pour­rait dire aus­si qu’il pré­fi­gure l’objet petit a de Lacan. Reste donc que cette fixa­tion, obli­gée par la carence mater­nelle qui empêche l’émergence de l’objet tran­si­tion­nel, ne per­met pas à l’enfant de sor­tir de la fan­tas­ma­tique per­sé­cu­tive endo­gène à laquelle il est sou­mis dans le pre­mier mois de son exis­tence. C’est l’irruption de cette fan­tas­ma­tique per­sé­cu­tante sous forme de délire et d’hallucinations qui consti­tue­ra le bas­cu­le­ment de l’adulte dans la schi­zo­phré­nie. Cet adulte schi­zo­phrène est l’héritier de cet enfant caren­cé par l’absence mater­nelle.

Cette concep­tion induit que, dès l’époque archaïque de la posi­tion schi­zo-para­noïde, l’appareil psy­chique de l’enfant encore infans soit doté d’une ins­tance topique moïque et d’un Sur­moi cruel. Dans cette pers­pec­tive la schi­zo­phré­nie res­tau­re­rait d’une cer­taine manière ces ins­tances archaïques prises dans la dyna­mique fan­tas­ma­tique ter­ro­ri­sante cause du délire et des hal­lu­ci­na­tions. Bien sûr, ces concep­tions bien qu’elles aient, elles aus­si, la facul­té de pré­sen­ter, en pre­mière approxi­ma­tion, un fonc­tion­ne­ment vrai­sem­blable de cette mala­die, me paraissent pour­tant erro­nées. Que la fan­tas­ma­tique endo­gène ter­ro­ri­sante soit par­tie pre­nante dans cette affec­tion, sûre­ment. Mais il est tout à fait contes­table de pos­tu­ler un Moi et un Sur­moi archaïques en proie à une confron­ta­tion objec­tale du bon et du mau­vais objet inves­tis pour le pre­mier par la libi­do et pour le second par l’agressivité.

LA SCHIZOPHRENIE CHEZ LACAN

De fait, Lacan, s’il s’est effec­ti­ve­ment inté­res­sé à la psy­chose dès sa thèse de méde­cine consa­crée à un cas de para­noïa, ne semble pas avoir éla­bo­ré quoi que ce soit de véri­ta­ble­ment spé­ci­fique sur les dif­fé­rentes formes de schi­zo­phré­nies (cf. son sémi­naire « les psy­choses »). On peut même consi­dé­rer, à l’instar de la posi­tion freu­dienne, que, pour lui, les dif­fé­rentes enti­tés noso­gra­phiques de type psy­chose ont la même étio­lo­gie et les mêmes pro­ces­sus de for­ma­tion. Cette étio­lo­gie com­mune se joue­rait du côté de l’impossibilité de mise en place de la tri­an­gu­la­tion œdi­pienne. Impos­si­bi­li­té qui débou­che­rait sur l’interdit d’accès à l’ordre sym­bo­lique. D’une cer­taine manière on retrouve là, tra­ves­tie, la posi­tion freu­dienne. Mais la for­mu­la­tion sera dif­fé­rente et les concepts uti­li­sés tra­ves­tis. Si on vou­lait syn­thé­ti­ser à l’excès on pour­rait dire que pour Lacan les psy­choses ont pour ori­gine un défaut, ou bien plu­tôt une inca­pa­ci­té, pour un Sujet (mais y-a-t-il une inten­tion théo­rique à ce moment à évo­quer le Sujet et non le Moi?) de fomen­ter ce qu’il convient d’appeler « une méta­phore pater­nelle ». Impos­si­bi­li­té qui, dans la mytho­lo­gie laca­nienne, est attri­buée à la for­clu­sion du « Nom du Père ». Cette impos­si­bi­li­té est à l’œuvre tant dans la schi­zo­phré­nie que dans la para­noïa. Pour les laca­niens cette figure rhé­to­rique, la méta­phore, consiste à consti­tuer une repré­sen­ta­tion psy­chique qui se sub­sti­tue à la « pré­sence » du père réel (ima­gi­né impuis­sant ou tout puis­sant) tel que per­çu par l’enfant. Cette sub­sti­tu­tion, en tant que l’effet de méta­phore le détache de sa repré­sen­ta­tion, met le père en absence. Cette sub­sti­tu­tion sym­bo­lique, cette alchi­mie, a pour effet que cette repré­sen­ta­tion du père, méto­ny­mi­que­ment, se réduit à sa fonc­tion cas­tra­trice. Elle se signi­fie sous l’espèce de la butée du « Nom du Père ». Tout se passe comme si pour Lacan (ou en tous cas pour ses épi­gones), par on ne sait quelle ver­tu, la fonc­tion sym­bo­lique s’origine de cette pre­mière méta­phore sym­bo­li­sante. Le « Nom du Père » en tant qu’il est réduit à sa fonc­tion inter­dic­trice conçue comme reprise dans la réa­li­té psy­chique de l’effacement du rôle du père réel (celui de la réa­li­té de l’existence), intro­duit le Sujet à l’ordre sym­bo­lique des signi­fiants. Si cette opé­ra­tion échoue alors le Sujet ou plu­tôt le dis­cours du Sujet s’élabore en délire. Cet échec de l’opération de mise ne place de la méta­phore pater­nelle a pour consé­quence une impos­si­bi­li­té de repré­sen­ter (enten­dez de sym­bo­li­ser) les choses (les objets). En d’autres termes de rendre impos­sible la rela­tion d’objet. Dans cette pers­pec­tive les mots cen­sés sym­bo­li­ser les objets devien­draient des objets psy­chiques à part entières. Ils seraient « réels ». Ce qui fait dire à Lacan « ce qui est for­clos du sym­bo­lique réap­pa­rait dans le réel ». Ou encore « chez le schi­zo­phrène tout le sym­bo­lique est réel » (1954 réponse à Jean Hyp­po­lite). Bien sûr, ces affir­ma­tions sont erro­nées. Cela tient en par­tie du fait que Lacan croit à la tri­lo­gie d’un fonc­tion­ne­ment psy­chique : Réel, Sym­bo­lique, Ima­gi­naire. Or, à mon sens, dans l’appareil psy­chique il n’y a que deux modes de fonc­tion­ne­ment : Sym­bo­lique et Ima­gi­naire. Ce qui revient à dire et à admettre que le Réel de la réa­li­té psy­chique c’est effec­ti­ve­ment le Sym­bo­lique ! Ou encore que le Sym­bo­lique est le Réel de la réa­li­té psy­chique.

De fait, ce qui est « for­clos » (si on s’en tient à ce terme) dans le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique aus­si bien chez le schi­zo­phrène que chez le para­noïaque (et aus­si pour par­tie chez le per­vers) ce n’est pas le Sym­bo­lique, c’est l’Imaginaire. Ils sont tous trois inter­dits de rhé­to­rique. Tout se passe comme si l’accès au module syn­taxo-séman­tique ne déclen­chait pas simul­ta­né­ment la mise en place de la fonc­tion per­met­tant la mise en jeu des effets rhé­to­riques ima­gi­naires. Ils sont contraints à n’opérer séman­ti­que­ment que dans le registre sym­bo­lique. C’est-à-dire dans le registre du réel de la réa­li­té psy­chique. À l’état brut. Mais ce qui est véri­ta­ble­ment for­clos (ou pour le dire autre­ment “impos­sible”) dans leur pré­sence au monde c’est l’accès à l’ordre sym­bo­lique de la Réa­li­té Sociale. L’ordre du monde est sub­mer­gé par le fonc­tion­ne­ment réel de la réa­li­té psy­chique : une sorte d’engendrements syn­taxiques de signi­fiés ren­dus tota­li­taires qui s’imposent à eux, aux autres et au monde. Engen­dre­ments syn­taxiques de signi­fiés tota­li­taires dépour­vus d’effets de signi­fi­ca­tions. Point d’autre scène (ima­gi­naire) pos­sible. La signi­fi­ca­tion s’avère réelle et contri­bue à consti­tuer le délire autis­tique impé­né­trable du schi­zo­phrène.

LA SCHIZOPHRENIE CHEZ GUATTARI ET DELEUZE

Quoiqu’il ne s’agisse pas à pro­pre­ment par­ler d’auteurs majeurs de la psy­cha­na­lyse, il n’est pas inin­té­res­sant de s’arrêter sur ce qu’ils pro­posent. Pas inin­té­res­sant dans la mesure où ils sont les pre­miers dans la mou­vance laca­nienne, à une époque où cela pou­vait être consi­dé­ré comme une héré­sie grave, à contes­ter tout à fait expli­ci­te­ment quelques-uns des mythèmes fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse en s’appuyant, jus­te­ment, sur l’approche cli­nique des schi­zo­phrènes. En effet dans les années 1970, ils s’inscrivent vio­lem­ment en faux contre la théo­rie fami­lia­liste qui sévit tou­jours dans la concep­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique et dans les approches thé­ra­peu­tiques qui en découlent. A cet effet, ils font paraitre en 1972 un ouvrage, sorte d’ovni insi­tuable, à la fois psy­cha­na­ly­tique, phi­lo­so­phique et poli­tique, sous le titre ico­no­claste de « Anti-Œdipe ». Ils y déve­loppent des thèses sur le fonc­tion­ne­ment « ordi­naire » de l’appareil psy­chique en pre­nant comme modèle le mode déli­rant des schi­zo­phrènes dans leur période d’état. Schi­zo­phrènes dont Guat­ta­ri avait à connaître puisqu’il par­ti­ci­pait au tra­vail avec les psy­cho­tiques au sein de la cli­nique de La Borde diri­gé par J. Oury.

Ces thèses sont pour le moins incon­ve­nantes. Ils les fondent sur une inter­pré­ta­tion sin­gu­lière de la schi­zo­phré­nie et de son fonc­tion­ne­ment déli­rant. Ils consi­dèrent en effet que le mode dési­rant nor­mal de l’appareil psy­chique a pour modèle le par­ti­cu­la­risme du délire chez le schi­zo­phrène. Ils inter­prètent ce par­ti­cu­la­risme comme résul­tant d’un pro­ces­sus incons­cient qu’ils nomment « machines dési­rantes ». Cette inter­pré­ta­tion, pour fausse qu’elle s’avère, est argu­men­tée du fait que dans le délire du schi­zo­phrène il n’y a nulle limite. Le désir c’est ce qui vec­to­rise les demandes sans aucune limi­ta­tion. Il se carac­té­rise d’être à la fois sans limite et inté­grant tous les aspects de l’existence sans contrainte. Pour eux, comme pour les psy­chiatres, le délire du schi­zo­phrène actua­lise bien l’Inconscient comme pro­ces­sus dési­rant. Cet Incons­cient n’est pas le théâtre de nos fan­tasmes œdi­piens mais une usine à pro­duire du désir. Ils affirment : « l’inconscient ne délire pas sur papa et maman », qu’il faut entendre comme une réfu­ta­tion radi­cale de l’Œdipe (et de la cas­tra­tion). Ce qui entraine un démen­ti caté­go­rique qu’il puisse y avoir, en fin de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique et toute cas­tra­tion « sym­bo­lique » adve­nue, une pul­sion libi­di­nale obla­tive sen­sée per­mettre une rela­tion objec­tale fon­dée sur « le manque ». « …au contraire, l’Inconscient molé­cu­laire ignore la cas­tra­tion parce que les objets par­tiels ne manquent de rien… ». Le désir, mor­ce­lé comme dans la schi­zo­phré­nie, n’est mû que par des objets par­tiels.

Déjà prendre le délire autis­tique mor­ce­lé du schi­zo­phrène comme le fonc­tion­ne­ment réfé­ren­tiel de l’appareil psy­chique avait de quoi inter­lo­quer. Il faut dire que l’on sor­tait du grand car­na­val de mai 1968 qui, quoiqu’on en veuille, avait pour moteur impli­cite l’assomption de l’individualisme le plus débri­dé sous les espèces de la jouis­sance sans contrainte. Faire adve­nir socia­le­ment l’autorisation à la jouis­sance illi­mi­tée (que les lois ou les règles auraient bri­dée!). Assez roman­ti­que­ment ils consi­dèrent que dans son dys­fonc­tion­ne­ment autis­tique le schi­zo­phrène met en œuvre ce pro­jet de toute jouis­sance. Cette toute jouis­sance est pro­duite par ce qu’ils ont conve­nu d’appeler « machines dési­rantes ». Pour eux le délire du schi­zo­phrène se déploie comme l’assouvissement des dési­rs incons­cients. Et ce machi­nisme dési­rant se branche sur les flux (socio-éco­no­mi­co-affec­tifs…) de telle sorte d’y inves­tir de la libi­do. Les pul­sions s’actualisent dans le para­si­tage des flux qui tra­versent la socié­té. Cette concep­tion fait voler en éclat à la fois la mytho­lo­gie fami­lia­liste œdi­pienne mais aus­si la concep­tion du désir comme s’originant du manque. Aux fon­de­ments de cette éla­bo­ra­tion, il y a donc une double objec­tion aux thèses psy­cha­na­ly­tiques. La pre­mière concer­nant la mytho­lo­gie du Père ; la seconde des­ti­tuant le manque comme cause du désir. En effet, ils consi­dé­raient que le désir, comme un pro­ces­sus aveugle (et sans fina­li­té), aurait la facul­té de se « bran­cher » sur tous les flux qui tra­versent la socié­té capi­ta­liste. Machines dési­rantes qui per­mettent de trai­ter de manière uni­ver­selle toutes les sol­li­ci­ta­tions qui tra­versent la per­sonne dans son envi­ron­ne­ment fami­lial, social, éco­no­mique, poli­tique. Ce qu’il est impor­tant de noter dans cette éla­bo­ra­tion assez décon­cer­tante, c’est que pour ces auteurs le fonc­tion­ne­ment de ces machines dési­rantes ignorent le cli­vage entre dehors et dedans. C’est dire qu’ils ont bien per­çu, dans le délire du schi­zo­phrène qui leur sert de modèle, l’inexistence d’un dehors et d’un dedans. J’y revien­drai. Le délire autis­tique du schi­zo­phrène se déploie dans l’abolition de ce cli­vage. Ce qui va aus­si à l’encontre des idées reçues sur la concep­tion du syn­drome autis­tique.

C’est au fond une concep­tion liber­taire du mode de fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Elle se situe aux confins de l’économie, du socio­lo­gique, du psy­cho­lo­gique mais sur­tout du poli­tique. Il y a là, quoiqu’on en veuille, une paren­té cer­taine avec Reich et les anti­psy­chiatres. Les machines dési­rantes du schi­zo­phrène, telles qu’utopiquement ils les pensent, sont des machines de guerre contre toutes les oppres­sions. En par­ti­cu­lier celles qui émanent du sys­tème social et de l’économie capi­ta­liste. En quelque sorte le schi­zo­phrène est pro­mu en héros dont les machines dési­rantes échappent à toute alié­na­tion!! Ce qui est une vue para­doxale et tota­le­ment idéa­li­sée (et fausse) du délire schi­zo­phré­nique et de son absence d’être au monde. Reste que ces auteurs ont bien conscience que le schi­zo­phrène réel, s’il est ins­crit dans la toute jouis­sance, reste en souf­france patho­lo­gique grave.
Bien sûr, cette concep­tion n’a plus rien de psy­cha­na­ly­tique. De fait l’ambition de Guat­ta­ri, à cette époque, est de pro­po­ser un mode de trai­te­ment alter­na­tif aux affec­tions psy­chiques. Moda­li­té de trai­te­ment des dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques qu’il inti­tule « schi­zo-ana­lyse ». Il pro­pose le pro­jet d’une praxis dont l’élaboration se ferait de manière col­lec­tive. Car comme les anti­psy­chiatres, il consi­dère que les causes des troubles psy­chiques sont à cher­cher dans les inter­dits, les blo­cages et l’asservissement que notre socié­té tech­nique capi­ta­liste (qui fait de l’homme une machine à pro­duire de la plus-value) nous impose. Il défi­nit cette nou­velle approche thé­ra­peu­tique comme « l’analyse de l’incidence des agen­ce­ments d’énonciation sur les pro­duc­tions sémio­tiques et sub­jec­tives dans le contexte d’une pro­blé­ma­tique don­née ». Avec un pré­sup­po­sé d’auto-organisation cou­plé sur le pro­cès d’énonciation : « Ce qui compte ici c’est l’idée d’un agen­ce­ment d’énonciation et d’une cir­cons­crip­tion exis­ten­tielle qui implique un pro­ces­sus d’auto-organisation ». Et le recours au pro­cès d’énonciation n’est pas for­tuit. Il s’agit en effet de l’assomption d’une rup­ture avec les mytho­lo­gies psy­cha­na­ly­tiques. « Si je parle d’agencement d’énonciation c’est pour évi­ter de s’embourber dans le concept d’Inconscient, pour ne pas réduire les faits de la sub­jec­ti­vi­té à des pul­sions, des affects, des ins­tances intra sub­jec­tives et des rela­tions inter sub­jec­tives ». Effec­ti­ve­ment, l’approche objec­tive du délire schi­zo­phré­nique (qu’ils géné­ra­lisent) fait appa­raitre « … qu’il existe des agen­ce­ments d’énonciation ne com­por­tant pas de com­po­santes sémio­lo­giques signi­fi­ca­tion­nelles ; des agen­ce­ments qui n’ont pas de com­po­santes sub­jec­tive ; d’autres qui n’ont pas de com­po­santes conscien­tielles ».

Quoique je ne sous­crive pas exac­te­ment à toutes ces affir­ma­tions, force est de consta­ter que, d’une cer­taine manière, à tra­vers l’habitus schi­zo­phré­nique, elles approchent tan­gen­tiel­le­ment à une concep­tion de l’appareil psy­chique tri­bu­taire de ce que j’appelle l’appareil à lan­gage. En par­ti­cu­lier concer­nant le sta­tut du Sujet et de la sub­jec­ti­vi­té. Ne sou­tiennent-ils pas que « l’agencement d’énonciation sera ame­né à « excé­der » la pro­blé­ma­tique du Sujet indi­vi­dué (c’est-à-dire du Moi), de la monade pen­sante consciem­ment déli­mi­tée (c’est-à-dire réflexive), des facul­tés de l’âme dans leur accep­tion clas­sique (c’est à dires métaphysique)“1. Et encore, “il s’agit de dépas­ser ce que l’on entend d’ordinaire par sub­jec­ti­vi­té qui ne sup­porte plus à je ne sais quel sub­tile et inef­fable essence d’un Sujet en quête d’une ver­ti­gi­neuse et impos­sible adé­qua­tion avec lui-même et avec Dieu pour seul témoin »…

Reste tout de même qu’il est indé­niable que j’ai trou­vé dans cette éla­bo­ra­tion (elle-même schi­zoï­do-syn­cré­tique : elle s’agence rhé­to­ri­que­ment comme un délire para­noïde sys­té­ma­ti­sé !) quelques fer­ments qui ont sans doute orien­tés mon frayage. En par­ti­cu­lier dans leur concep­tion du « désir machi­nique »… qui, au fond, est une méta­phore de ce que je nomme « inten­tion­na­li­té psy­chique » en tant qu’elle est absente de toute fina­li­té et de tout sens. Et puis aus­si de cette intui­tion du « bran­che­ment » du fonc­tion­ne­ment psy­chique du schi­zo­phrène sur les infor­ma­tions du monde qui atteste impli­ci­te­ment de l’abolition d’un dehors et d’un dedans. Enfin cette étayage qu’ils tentent entre réa­li­té psy­chique et appa­reil (machine à) à lan­gage. Et aus­si le prin­cipe d’auto orga­ni­sa­tion du fonc­tion­ne­ment psy­chique que l’on ne rend plus tri­bu­taire de l’interaction avec les adultes tuté­laires sous les espèces mytho­lo­giques de l’Œdipe. Je ne suis pas com­plè­te­ment per­sua­dé qu’ils réus­sissent à des­ti­tuer tota­le­ment le concept de pul­sion, bien qu’ils paraissent lui sub­sti­tuer celui de « flux d’informations ». Encore que cela soit ambi­gu et à la lec­ture on a par­fois l’impression que les flux d’informations dans les­quels les machines dési­rantes se branchent per­mettent l’investissement libi­di­nal et l’exercice de cette toute jouis­sance révo­lu­tion­naire. Mais l’opération de décons­truc­tion des prin­cipes de la psy­cha­na­lyse n’en reste pas moins salu­taire quoiqu’elle n’ait eu, à cette époque, aucun effet de trans­mis­sion pour per­sonne. Les psy­cha­na­lystes ont conti­nué inexo­ra­ble­ment à mytho­lo­gi­ser en rond. La schi­zo-ana­lyse n’a pas eu de des­tin et s’est éteinte avec son pro­mo­teur. Elle n’a pas non plus débou­ché sur la révo­lu­tion et les len­de­mains qui chantent ! Evi­de­ment cette idée folle de pen­ser le fonc­tion­ne­ment psy­chique à par­tir de la modé­li­sa­tion de la période d’état de la schi­zo­phré­nie était vouée à l’échec. D’autant que pos­tu­ler qu’il y ait de l’énonciation chez le schi­zo­phrène, et que de sur­croit cette énon­cia­tion « asé­man­tique » (c’est un oxy­more !) per­met­tait l’exercice d’une sub­jec­ti­vi­té pleine me parait tota­le­ment erro­né. D’une part le Sujet n’est pas le résul­tat d’une énon­cia­tion (quoiqu’au moment ter­mi­nal de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique la fonc­tion sub­jec­tive reprend à son compte dans le pro­cès d’énonciation la moda­li­té péremp­toire des voca­li­sa­tions) et la période d’état de la schi­zo­phré­nie se carac­té­rise jus­te­ment par la dis­so­lu­tion de la fonc­tion sub­jec­tive et par la dé-séman­ti­sa­tion du dis­cours qui se réduit à une pro­fé­ra­tion sémio­tique pseu­do-signi­fi­ca­tive dénuée de sens. Pro­fé­ra­tion dont tout effet sub­jec­tif est absent.

DIGRESSION
NOSOGRAPHIE DES AFFECTIONS DISSOLUTIVES : MALADIES OU SYNDROMES ?

A l’occasion de la dis­cus­sion sur l’étiologie de cette psy­chose, on a vu que son éta­blis­se­ment était dif­fi­cile à situer étant don­né l’étendue de sa pré­sen­ta­tion symp­to­ma­tique. En effet le tableau cli­nique est pro­téi­forme, bien qu’Ey et col­la­bo­ra­teurs aient ten­té de le cla­ri­fier en ins­ti­tuant une clas­si­fi­ca­tion évo­lu­tive en trois phases. Cela auto­rise une cer­taine mise en ordre qui per­met de consti­tuer des ensembles symp­to­ma­tiques cohé­rents (schi­zo­phré­nie inci­piens, période d’état, phase ter­mi­nale pseu­do dégé­né­ra­tive). Ce qu’il est impor­tant de noter dans le tra­vail clas­si­fi­ca­toire de ces auteurs, c’est la des­crip­tion qu’ils font de la schi­zo­phré­nie inci­piens : ils évoquent une entrée dans cette mala­die par des troubles du carac­tère déjà pré­sents ou par l’évolution « psy­cho­tique » d’une névrose (en par­ti­cu­lier hys­té­rique). Déjà à pro­pos de l’hystérie, on se heurte à la même dif­fi­cul­té d’établir un tableau cli­nique réfé­ren­tiel. Devant cette dif­fi­cul­té, j’ai pro­po­sé une clas­si­fi­ca­tion non pas dia­chro­nique (pro­gres­sive) comme celle qu’Ey pro­pose pour la schi­zo­phré­nie, mais syn­chro­nique, en quatre « syn­dromes ». Syn­chro­niques, ces syn­dromes se déploient comme des variantes d’une même étio­lo­gie méta­psy­cho­lo­gique : Hys­té­rie d’angoisse, de conver­sion, pho­bique et para­noïde.

Enfin, der­nier élé­ment à prendre en compte dans cette inter­ro­ga­tion, c’est la réfu­ta­tion que le délire (et les hal­lu­ci­na­tions) seraient un signe pathog­no­mo­nique de la psy­chose. Dans un sémi­naire pré­cé­dent j’ai ten­té de mon­trer que la dif­fé­ren­cia­tion entre névrose et psy­chose éta­blie (par les psy­chiatres) d’une part comme se fon­dant sur l’opposition entre dys­fonc­tion­ne­ment fonc­tion­nel psy­chique (pour les névroses) et dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral (lésion­nel ou méta­bo­lique) entrai­nant une régres­sion de l’organisation psy­chique (dans les psy­choses) et d’autre part entre subor­di­na­tion et alié­na­tion hal­lu­ci­no-déli­rantes (pour les psy­choses) et pro­ces­sus mor­bides de répé­ti­tions issus de l’échec du refou­lé (dans les névroses) ne tenait pas. Ne tenait pas, parce qu’attribuer l’exclusivité du délire (et des hal­lu­ci­na­tions) aux psy­choses était erro­né. En fait si on prend comme cri­tère déter­mi­nant le fait que le délire (et les hal­lu­ci­na­tions) abou­tit à une subor­di­na­tion et une alié­na­tion, il faut aus­si admettre que le pro­ces­sus de répé­ti­tion, quelle que soit la manière mytho­lo­gique dont il est agen­cé, abou­tit exac­te­ment aux mêmes résul­tats d’aliénation et de subor­di­na­tion. Il faut donc en conclure que le psy­cho­tique et le névro­sé, cha­cun à sa manière, délirent.

Si on est objec­tif, force est de consta­ter que pour éta­blir une taxi­no­mie noso­gra­phique « robuste » il faut tenir compte de ces constats. Il faut donc prendre acte que le clas­se­ment noso­gra­phique d’une mala­die psy­chique n’est pas à pro­pre­ment par­ler une enti­té « rigi­di­fiée » et « per­ma­nente ». Une enti­té noso­gra­phique pré­sente au sens strict comme un « modèle », sorte d’archétype, qui carac­té­rise une struc­ture méta­psy­cho­lo­gique par­ti­cu­lière de dys­fonc­tion­ne­ment à par­tir duquel toutes les variantes sont pos­sibles. Sus­cep­tibles elles-mêmes de trans­for­ma­tions, au gré des aléas de l’existence. Modèle donc qui, dans mon approche, prend consis­tance de se struc­tu­rer à par­tir des ava­tars que peuvent subir les ins­tances topiques de l’appareil psy­chique. On a vu anté­rieu­re­ment que dans l’hystérie la fac­ti­ci­té moïque, son incon­sis­tance, pou­vait entrai­ner la struc­tu­ra­tion spé­ci­fique des quatre syn­dromes hys­té­riques. Nous avons vu aus­si que l’organisation symp­to­ma­tique de cha­cun de ces syn­drome était labile et sus­cep­tible eux-mêmes de trans­for­ma­tion au gré des inter­ac­tions envi­ron­ne­men­tales, à la fois « hori­zon­tale » (il peut appa­raitre par exemple des « conver­sions » et des « soma­ti­sa­tions » dans un tableau d’hystérie d’angoisse) et aus­si « ver­ti­cale » (un syn­drome hys­té­rique peut évo­luer vers une régres­sion schi­zo­phré­nique).

Tous ces constats militent pour recon­si­dé­rer la taxi­no­mie psy­chia­trique des mala­dies psy­chiques. D’ailleurs, à plu­sieurs reprises, j’ai évo­qué la pos­si­bi­li­té que les psy­cho­né­vroses dis­so­lu­tives puissent se pré­sen­ter comme une struc­ture de trans­for­ma­tion dont l’enjeu, en der­nière ana­lyse, serait le des­tin éva­nes­cent des ins­tances topiques de l’appareil psy­chique. Les dif­fé­rentes mala­dies que la psy­chia­trie repère seraient alors à réfé­rer aux ava­tars de cette éva­nes­cence des ins­tances topiques. L’hystérie se pré­sente alors comme un méca­nisme de défense, fon­dé sur la fonc­tion d’idéalisation, pour ten­ter de sau­ver un Moi défaillant ; la para­phré­nie une ten­ta­tive de sub­sti­tuer un délire méga­lo­ma­niaque à la dis­pa­ri­tion du Moi ; la schi­zo­phré­nie une ultime vel­léi­té, après la dis­pa­ri­tion de toutes les ins­tances moïques, y com­pris du Moi Idéal, de sau­ver l’instance sub­jec­tive ori­gi­naire par la pro­duc­tion d’un délire autis­tique asé­man­tique. Dans cette pers­pec­tive, il y aurait, à pro­pre­ment par­ler, une struc­ture de trans­for­ma­tion qui assure la conti­nui­té entre la névrose hys­té­rique et la psy­chose schi­zo­phré­nique où se joue­rait le des­tin funeste de l’impossibilité de mettre en dia­lec­tique la fonc­tion moïque et la fonc­tion sub­jec­tive. Des­tin funeste dont l’issue serait la phase ter­mi­nale de la schi­zo­phré­nie.

Vous savez que l’hypothèse que j’ai émise pour pro­po­ser cette orga­ni­sa­tion noso­gra­phique est que l’ensemble des mala­dies psy­chiques ont pour ori­gine, c’est-à-dire pour étio­lo­gie, une carence du pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion. Echec par­tiel (ou total) de ce pro­ces­sus. C’est à par­tir de cette hypo­thèse que je m’étais per­mis de mettre en doute la per­ti­nence de la dif­fé­ren­cia­tion de ces trois “mala­dies” (enti­tés noso­gra­phiques) : hys­té­rie, para­phré­nie, schi­zo­phré­nie. Dans le cours de ce sémi­naire j’avais néan­moins main­te­nu cette taxi­no­mie à des fins de com­pré­hen­sion. Mais dans la pers­pec­tive qui est la mienne, et en toute rigueur, il fau­drait consi­dé­rer que la véri­table enti­té noso­gra­phique est la Psy­cho­né­vrose Dis­so­lu­tive (et non pas « les Psy­cho­né­vroses Dis­so­lu­tives »). Si on s’en tient à cette pro­po­si­tion, l’hystérie, la para­phré­nie et la schi­zo­phré­nie ne sont que des syn­dromes par­ti­cu­liers de cette “Psy­cho­né­vrose Dis­so­lu­tive”. Ce n’est pas pour autant qu’il faille remi­ser aux cata­logues des acces­soires ces trois dif­fé­rentes struc­tu­ra­tions topiques de cette Psy­cho­né­vrose Dis­so­lu­tive. Elles res­tent néces­saires tant dans l’approche cli­nique que dans l’acte psy­cha­na­ly­tique lui-même. Ces struc­tu­ra­tions, ces syn­dromes sont essen­tiels ne fusse que pour recon­naitre la nature sin­gu­lière de la souf­france psy­chique qui assaille ceux qui en sont les vic­times.

Ulté­rieu­re­ment, je mon­tre­rai com­ment ce défaut de sub­jec­ti­vi­sa­tion est aus­si au cœur de l’étiologie de la Psy­cho­né­vrose Défen­sive. Psy­cho­né­vrose Défen­sive dont le défaut et la défaillance sub­jec­tive au cours de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique a des consé­quences dif­fé­rentes sur les fonc­tions topiques de celles de la Psy­cho­né­vrose Dis­so­lu­tive.

Cette taxi­no­mie en deux psy­cho­né­vroses est sans doute plus conforme à l’Esprit de la psy­cha­na­lyse. En effet dans l’Esprit cela per­met d’établir un diag­nos­tic sans pour autant « cho­si­fier » une « per­sonne » dans une case noso­gra­phique. On peut en effet craindre que l’énoncé d’un diag­nos­tic puisse s’entendre comme une condam­na­tion à une « anor­ma­li­té » qui, qu’elle soit répu­tée réver­sible (et en d’autres termes curable), n’en reste pas moins une sanc­tion d’exclusion du col­lec­tif social. Dans la pers­pec­tive qui est la mienne d’une struc­ture de trans­for­ma­tion dont l’origine est un vacille­ment de la fonc­tion sub­jec­tive, ce risque de condam­na­tion s’avère élu­dé. A ce sujet, dans un ultime cha­pitre, je revien­drai sur cet Esprit de la Psy­cha­na­ly­tique qui jus­te­ment a à voir avec ce défaut de sub­jec­ti­vi­sa­tion. Et avec le désir du psy­cha­na­lyste. Désir du psy­cha­na­lyste où s’avère, dans l’acte, la pas­sion de per­mettre l’expérience d’une réémer­gence de la posi­tion sub­jec­tive dési­rante par la ver­tu de la dis­so­lu­tion des ava­tars mytho­lo­giques patho­lo­giques dont tout psy­cha­na­ly­sant est la proie

DE LA SCHIZOPHRENIE DANS LA CLINIQUE STRUCTURALE

Si on vou­lait, d’une part, radi­ca­li­ser de manière cari­ca­tu­rale les réfu­ta­tions qui ont émaillé ce tra­vail de pré­sen­ta­tion des approches de l’étiologie de la schi­zo­phré­nie, tant psy­chia­triques que des dif­fé­rentes variantes psy­cha­na­ly­tiques, on pour­rait poser qu’elle ne peut pas être réfé­rée :

  • à la mytho­lo­gie freu­dienne de la non réso­lu­tion de l’Œdipe et à l’échec de la cas­tra­tion.
  • à l’échec de la réso­lu­tion de la pro­blé­ma­tique du bon et du mau­vais objet interne de la posi­tion schi­zo-para­noïde et de l’impossibilité de la mise en place de l’objet tran­si­tion­nel déduits de la mytho­lo­gie klei­no-wini­cot­tienne.
  • à la for­clu­sion du Nom du Père, inven­tée par Lacan, qui bar­re­rait l’accès à un pré­ten­du ordre sym­bo­lique psy­chique. Apo­rie aug­men­tée par la ten­ta­tive de rendre opé­ra­toire l’explication de l’étiologie schi­zo­phré­nique par le nouage bor­ro­méen du Réel, du Sym­bo­lique et de l’Imaginaire. Réfé­rence qui oblige à sou­te­nir d’abord que « ce qui est for­clos du sym­bo­lique réap­pa­rait dans le réel » puis au constat que « chez le schi­zo­phrène tout le sym­bo­lique est réel ». Manière de déni du fait que dans l’appareil psy­chique le sym­bo­lique est le réel en tant que sym­bo­li­ser c’est annu­ler la réa­li­té de l’expérience per­cep­tive des objets pour lui sub­sti­tuer la réa­li­té « lan­ga­gière » du signe sym­bo­li­co-ima­gi­naire. Déni qui débouche sur l’occultation d’une évi­dence cli­nique que le schi­zo­phrène est pri­vé de l’Imaginaire et en proie au Réel Sym­bo­lique.
  • à la pré­ten­due sub­jec­ti­vi­té pro­duite par “des machines dési­rantes syn­cré­tiques”, maî­tresses de la toute jouis­sance tel que Deleuze et Guat­ta­ri en éla­bore un pseu­do modèle.

D’autre part, on doit consi­dé­rer que les hypo­thèses étio­lo­giques, issues de la vul­gate des mytho­lo­gies psy­cha­na­ly­tiques, telles que pré­sen­tées par Ey et col­la­bo­ra­teurs sont erro­nées :

Il est contes­table que l’on puisse tenir comme étio­lo­gique une défaillance pri­maire neu­ro­cé­ré­brale déclen­chant une réor­ga­ni­sa­tion du “corps psy­chique” qui abou­ti­rait à une régres­sion et à une sta­bi­li­sa­tion à une moda­li­té d’organisation psy­chique archaïque. Réor­ga­ni­sa­tion réduite à “l’envahissement ” du pro­ces­sus pri­maire (incons­cient) freu­do-klei­nien qui sub­merge et se sub­sti­tue dans le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique au pro­ces­sus secon­daire. Le fonc­tion­ne­ment de l’inconscient rem­place celui du conscient. Cette réor­ga­ni­sa­tion à un stade archaïque consti­tue alors la nou­velle per­son­na­li­té (autis­tique) du schi­zo­phrène. De fait cette éla­bo­ra­tion (syn­cré­tique) se pré­sente comme une variante de celle tenue en son temps par Bleu­ler. A ceci près que ce der­nier se réfé­rait à la mytho­lo­gie jun­gienne et non pas celle de Freud.

Force est de consta­ter que ce pré­sup­po­sé orga­no dyna­mique abou­ti à un non-sens en cela que ces auteurs sou­tiennent que la régres­sion psy­chique en quelque sorte « sauve » la per­son­na­li­té du schi­zo­phrène. De fait, il n’en est rien. Le pro­ces­sus dis­so­lu­tif et la régres­sion abou­tissent à l’inverse. La perte de la fonc­tion ima­gi­naire et la dis­pa­ri­tion du Moi entraine de fac­to la dis­pa­ri­tion de la per­son­na­li­té qui se défi­nit comme figure sociale du Moi (le masque grec) inter­fa­cial entre l’appareil psy­chique et le col­lec­tif. Par­ler de « per­son­na­li­té autis­tique » est un non-sens. C’est une sorte d’anthropocentrisme qui confère à la naï­ve­té. En face d’un schi­zo­phrène, on n’a pas à faire à une « per­sonne » ni, pire, à un « Sujet ». On a au mieux à faire à un Sujet dis­pa­rais­sant qui lutte en vain pour sau­ver ce qu’il est pos­sible des ins­tances topiques de son appa­reil psy­chique décom­po­sé.
De plus la per­sis­tance de ce pré­sup­po­sé orga­no-dyna­mique d’une ori­gine neu­ro­cé­ré­brale de la schi­zo­phré­nie est bat­tue en brèche par le constat de la réver­si­bi­li­té des symp­tômes propres à cette affec­tion mais sur­tout de la dété­rio­ra­tion des facul­tés intel­lec­tuelles cog­ni­tives. Cette réver­si­bi­li­té méri­te­rait de recon­si­dé­rer cette hypo­thèse. Pour­tant ils n’envisagent à aucun moment que la schi­zo­phré­nie (et les autres psy­choses) puissent avoir pour seule cause ce qu’on pour­rait appe­ler une “dété­rio­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique” de l’appareil psy­chique sus­cep­tible de déclen­cher un dys­fonc­tion­ne­ment du méta­bo­lisme neu­ro­bio­lo­gique. En d’autres termes que le dys­fonc­tion­ne­ment du méta­bo­lisme neu­ro­bio­lo­gique ne serait que la tra­duc­tion de la dété­rio­ra­tion du méta­bo­lisme de l’appareil psy­chique.

Bien que je réfute cette approche étio­lo­gique de la schi­zo­phré­nie, la posi­tion de Ey quant à cette psy­chose. La carac­té­ris­tique cli­nique prin­ci­pale consiste à la consi­dé­rer comme essen­tiel­le­ment évo­lu­tive, (ou bien plu­tôt « invo­lu­tive », dans le sens repris au voca­bu­laire médi­cal qui indique que cette évo­lu­tion régres­sive est de nature spon­ta­née), m’apparait tout à fait per­ti­nente d’un point de vue struc­tu­ral. En effet, ces trois formes iden­ti­fiables du pro­ces­sus dis­so­cia­tif que sont la phase « inci­piens », puis la période d’état, enfin la phase ter­mi­nale, me paraissent cor­res­pondre à trois états de la dété­rio­ra­tion topique qui scandent la déstruc­tu­ra­tion du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Elles cor­res­pondent à la dis­pa­ri­tion des ins­tances topiques suc­ces­sives. L’hypothèse est donc que l’involution régres­sive, qui génère le phé­no­mène de dis­so­cia­tion propre à ce fonc­tion­ne­ment dis­so­lu­tif, retrace la décons­truc­tion de l’organisation topique, pivot de l’appareil psy­chique.

DE LA CONFIGURATION METAPSYCHOLOGIQUE DU SOUS SYNDROMEINCIPIENSDE LA SCHIZOPHRENIE

Il n’est pas indif­fé­rent de noter que l’entrée dans ce pro­ces­sus d’évolution schi­zo­phré­nique se situe, dans la majo­ri­té des cas, au sor­tir de l’adolescence. Moment qui, dans nos socié­tés, ritua­lise l’accès à l’indépendance (si ce n’est à l’autonomie). Obli­ga­tion annon­cée ou vécue d’entrer véri­ta­ble­ment dans cet ordre sym­bo­lique cultu­rel qui signe l’appartenance. C’est en effet à cette période ini­tia­tique cru­ciale que peut se révé­ler la fra­gi­li­té de l’organisation topique. Je dis bien “révé­ler” et non ni “cau­ser”, ni “pro­vo­quer”. À ce moment l’appareil psy­chique aurait dû atteindre la phase ter­mi­nale de sa struc­tu­ra­tion lui per­met­tant d’accéder, d’un point de vue du trai­te­ment des don­nées néces­saires à l’adaptation sociale, à la moda­li­té du diver­tis­se­ment. Dans cette occur­rence, il n’en n’est rien. Les symp­tômes ini­tiaux de sous syn­dromes le démontrent. Ce qui carac­té­rise le tableau cli­nique inau­gu­ral dans sa forme insi­dieuse quoique pro­téi­forme puisqu’il peut se pré­sen­ter comme de simples troubles de carac­tère (ou pour employer la ter­mi­no­lo­gie de Ey de la per­son­na­li­té) ou comme la radi­ca­li­sa­tion de troubles hys­té­roïdes anté­cé­dents, c’est que tous les symp­tômes semblent conver­ger vers une dif­fi­cul­té incon­grue et angois­sante à s’arrimer à la réa­li­té exis­ten­tielle. Comme si pour le jeune schi­zo­phrène la réa­li­té se déro­bait à son appré­hen­sion. Tous les symp­tômes ont à voir avec cette perte de réa­li­té. Ils peuvent être réper­to­riés en deux caté­go­ries. Soit ils attestent de cette espèce de dés­in­ves­tis­se­ment de la réa­li­té exis­ten­tielle, soit ils carac­té­risent des ten­ta­tives de défense pour empê­cher la perte de cet arri­mage à la réa­li­té. Cette double symp­to­ma­to­lo­gie peut faire pen­ser à un cli­vage du Moi. On ver­ra qu’il n’en est rien.

D’une part le dés­in­ves­tis­se­ment de la réa­li­té exis­ten­tielle se pré­sente d’un point de vue phé­no­mé­no­lo­gique par un retrait vis-à-vis des choses et des per­sonnes ; d’un ren­fer­me­ment sur soi, d’une baisse d’activité en par­ti­cu­lier sco­laire ou uni­ver­si­taire (on voit de bons élèves ne plus pou­voir tra­vailler ou réus­sir) d’une ten­dance à l’inhibition, d’une rigi­di­té carac­té­rielle qui se tra­duit par un néga­ti­visme ; d’un chan­ge­ment d’humeur sur un ver­sant maus­sade et sombre.

À l’inverse, sur le ver­sant que l’on pour­rait qua­li­fier de réac­tion­nel, on trouve un ensemble de symp­tômes qui s’oppose terme à terme à ceux qui semblent attes­ter de l’involution dis­so­lu­tive. En par­ti­cu­lier peuvent, chez la même per­sonne, se mani­fes­ter une humeur exu­bé­rante déca­lée (sans cause), un inté­rêt subit et qua­si exclu­sif pour une acti­vi­té (qui n’est pas sans rap­pe­ler ce qu’on trouve dans le syn­drome d’Asperger) ou une cause exis­tante ou inven­tée (qui n’est pas sans rap­pe­ler celles aux­quelles les hys­té­riques peuvent s’adonner), une ten­dance à l’impulsivité, des débor­de­ments sui­vis d’actes incon­grus, une agres­si­vi­té immo­ti­vée à l’égard des membres de la famille (père, mère, frère, sœur)… Ce qui est frap­pant c’est que l’on peut trou­ver ces deux types de symp­to­ma­to­lo­gie intri­qués de manière simul­ta­née. Il n’y a pas, à pro­pre­ment par­ler un véri­table cli­vage « oppo­si­tion­nel ».

Mais si le tableau cli­nique est inter­pel­lant, ce qui frappe sur­tout c’est l’habitus que ces per­sonnes dégagent. Cette manière par­ti­cu­lière d’être pré­sent au monde sans y être vrai­ment. De cette pré­sence au monde émane une sorte d’expression d’une tra­gique inté­rio­ri­té. Comme adres­sée à eux-mêmes. Et cette expé­rience semble due à un éprou­vé d’une trans­for­ma­tion psy­chique incom­pré­hen­sible, immaî­tri­sable, iné­luc­table. Immi­nence d’un effon­dre­ment (topique) annon­cé. C’est sans doute cet habi­tus, plus que le tableau cli­nique pro­pre­ment dit qui décide du diag­nos­tic de schi­zo­phré­nie. Et qui lève par­tiel­le­ment l’énigme de l’étiologie de cette affec­tion.

Ey, assez sub­ti­le­ment, par­lait de « fis­su­ra­tion du Moi ». Ce qui est per­ti­nent si on entend par fis­su­ra­tion comme pre­mier signe de désa­gré­ga­tion des fonc­tions moïques. Car à pro­pre­ment par­ler il ne s’agit pas, comme dans l’hystérie, d’une incon­sis­tance moïque. Ni d’un éva­nouis­se­ment du Moi com­pen­sé par un délire méga­lo­ma­niaque comme dans la para­phré­nie. D’une cer­taine manière dans ces deux affec­tions, l’éprouvé d’une pré­sence au monde (et le monde comme exté­rieur) n’est pas mena­cé. Et pour­tant dans la schi­zo­phré­nie les symp­tômes qui semblent com­muns avec ceux d’autres syn­dromes n’ont pas la même fonc­tion. Quoique cer­tains soient phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment res­sem­blants à ceux que l’on trouve dans l’hystérie, ils ne sont pas pro­duits par l’appareil psy­chique, par les mêmes méca­nismes. Par exemple l’intérêt exclu­sif pour une cause chez le schi­zo­phrène n’est pas dû à l’activation de l’idéal du Moi qui tente de sur­seoir à la fai­blesse du Moi par une croyance arti­fi­ciel­le­ment entre­te­nue pour une cause idéa­li­sée. Chez le jeune schi­zo­phrène, nulle croyance pos­sible dans un inté­rêt pour une cause qui l’arrimerait encore à l’existence. Ce pseu­do inté­rêt tient plus de la com­pul­sion qu’on retrouve aus­si dans le syn­drome d’Asperger. Il relève de l’automatisme. Il n’y a nulle par­ti­ci­pa­tion, nul inves­tis­se­ment. Il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­ler d’un méca­nisme de défense du Moi.

De fait, si on vou­lait trou­ver à tout prix des symp­tômes qui puissent être qua­li­fiés de défense du Moi, il fau­drait sans doute évo­quer ceux qui se pré­sentent de manière néga­tive comme des signes d’involution : le retrait du monde, l’attitude sombre et maus­sade, le ren­fer­me­ment sur soi, l’inhibition, la rigi­di­té, le néga­ti­visme. Para­doxa­le­ment ces symp­tômes attestent encore d’une pré­sence au monde « moïque », une ten­ta­tive de pré­sence au monde, par rétrac­tion, mal­gré la fis­su­ra­tion du Moi. Der­nière manière de s’opposer à la désa­gré­ga­tion des fonc­tions moïques et de per­mettre au monde de tou­jours exis­ter. Ce qu’il faut donc entendre dans cette symp­to­ma­to­lo­gie de la schi­zo­phré­nie inci­piens, c’est que, pour les per­sonnes qui en sont affec­tées, le Moi se pré­sente comme une pro­thèse, un organe arti­fi­ciel pour­rait-on dire, qui, s’il dis­pa­raît, débouche sur un chaos psy­chique inté­gral. C’est dire que dans la schi­zo­phré­nie, contrai­re­ment à ce qui est sou­te­nu par les psy­chiatres et les psy­cha­na­lystes, la consti­tu­tion de l’appareil psy­chique, ou bien plu­tôt son absence de struc­tu­ra­tion, ne rend pas pos­sible une régres­sion à un stade archaïque d’organisation psy­chique. Et, bien évi­dem­ment, il est tout à fait aber­rant de dire que chez lui, l’Inconscient se sub­sti­tue au Conscient. Comme si aucune ins­tance psy­chique, à l’exception de ce Moi arti­fi­ciel, ne s’était consti­tuée au cours de cette (pseu­do) struc­tu­ra­tion. Ou encore que ce qui s’était mis en place comme ins­tances psy­chiques (Moi Idéal, Sur­moi, Idéal du moi) à un cer­tain moment de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique avaient tout aus­si­tôt dis­pa­ru.

Ce qui est remar­quable c’est que, pour autant, d’un point de vue éco­no­mique pour­rait-on dire, l’appareil syn­taxo-séman­tique est adve­nu et a per­mis tran­si­toi­re­ment à la fonc­tion ima­gi­naire de se mettre en place. Quand je dis tran­si­toi­re­ment, je veux dire qu’au moment de l’entrée dans la phase inci­piens, il com­mence à être « dé-séman­ti­sé ». Je fais allu­sion là aux bizar­re­ries séman­tiques qui émergent et qui émaillent les pro­pos tenus par ceux qui la subissent. Ces bizar­re­ries consistent à uti­li­ser de manière inap­pro­priée les capa­ci­tés rhé­to­riques de la langue. Non pas dans le but d’émettre des effets qui pro­duisent des évo­ca­tions de signi­fi­ca­tion sin­gu­lière, mais au contraire dénuée de toute signi­fi­ca­tion vec­to­ri­sée par une inten­tion­na­li­té. Ces bizar­re­ries de la langue par­lée ne consti­tuent pas une énon­cia­tion sub­jec­tive et cesse même en fin de pro­ces­sus de se consti­tuer comme énon­cé (moïque). Elles ont pour unique fonc­tion de ten­ter par leur pro­li­fé­ra­tion éso­té­rique de se sub­sti­tuer la défaillance de l’intentionnalité exis­ten­tielle (l’ésotérisme ne consiste pas à un pro­cès qui masque un secret, un sens caché mais à mas­quer une absence de sens). Dans ce sous syn­drome, on assiste à la dis­pa­ri­tion de la capa­ci­té ima­gi­naire de la croyance sans qu’il y ait régres­sion à la capa­ci­té sym­bo­lique de la cer­ti­tude. Comme si le psy­chisme du schi­zo­phrène, dans cette phase, évo­luait vers un fonc­tion­ne­ment que l’on pour­rait qua­li­fier de « hors-sol »… Manière d’entrée dans l’habitus pro­pre­ment autis­tique de la phase d’état. C’est pour­quoi l’autisme contrai­re­ment à ce qu’affirme Freud, ne peut se conce­voir comme nar­cis­sique. L’autisme, chez le schi­zo­phrène pro­cède, a contra­rio, de la dis­pa­ri­tion du Moi. Dans la phase inci­piens, le pro­ces­sus autis­tique n’est pas enclen­ché. Il n’est pas abou­ti. Il n’apparaîtra, pro­pre­ment dit, qu’au moment de la mise en place de la période d’état avec le délire.

LA PÉRIODE D’ÉTAT

On a vu anté­rieu­re­ment que l’entrée dans cette période d’état pou­vait adve­nir “insi­dieu­se­ment” par désa­gré­ga­tion de la vie psy­chique (dit syn­drome de dis­so­cia­tion) enta­mée par la phase inci­piens que je viens de résu­mer, ou bru­ta­le­ment avec l’irruption du délire. On a vu que le pro­ces­sus de dis­so­cia­tion consiste d’un point de vue topique, dans la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive d’une pseu­do ins­tance moïque. Quand je parle de pseu­do-ins­tances moïques, je veux dire qu’elles auraient l’apparence d’instances consti­tuées mais qu’en réa­li­té elles n’auraient aucune consis­tance réelle. Cette dis­so­cia­tion se déve­loppe comme nous venons de le voir, en deux pro­ces­sus anta­go­nistes : l’un est pro­pre­ment dis­so­lu­tif et se carac­té­rise par l’évanescence pro­gres­sive de l’illusion moïque, l’autre consiste dans une ten­ta­tive déses­pé­rée de main­te­nir l’illusion d’un fonc­tion­ne­ment moïque et d’un ima­gi­naire “her­mé­tique” (en par­ti­cu­lier avec la manière par­ti­cu­lière d’utiliser la capa­ci­té rhé­to­rique de l’appareil à lan­gage). Pré­ser­va­tion de l’illusion moïque qui fait croire à une pré­sence au monde tou­jours pos­sible quoique per­tur­bée.

Cette illu­sion se déchire tota­le­ment avec l’irruption du délire. Ce délire, si on s’appuie sur la cli­nique psy­chia­trique d’Ey, s’installe en deux temps. D’abord une expé­rience déli­rante pri­mor­diale (qui ne semble dif­fé­rer en rien de celle des psy­choses déli­rantes chro­niques) puis une éla­bo­ra­tion qui débouche sur un délire autis­tique carac­té­ris­tique de cette psy­chose.

On peut consi­dé­rer que l’irruption du délire signe l’effondrement du pseu­do sys­tème moïque ima­gi­naire et que s’opère alors une régres­sion directe non pas à la phase para­noïde qui est régie par un Moi Idéal tota­li­taire maître de l’élimination et de la cap­ta­tion, mais à la phase anté­rieure, schi­zoïde qui signe l’émergence du Sujet Incons­cient. C’est donc à tort qu’Ey et Col. parlent de délire para­noïde via cette pre­mière expé­rience déli­rante.

D’un point de vue topique, c’est dire que le Moi Idéal est chez le schi­zo­phrène ou éva­nes­cent ou inexis­tant. C’est donc l’effondrement de l’ensemble du sys­tème moïque ima­gi­naire et sym­bo­lique que le délire révèle. On a vu que cet effon­dre­ment des ins­tances topiques s’accompagne d’éprouvés d’étrangeté et de déper­son­na­li­sa­tion. Eprou­vés qui découlent d’illusions per­cep­tives, d’interprétations, d’intuitions, d’hallucinations audi­tives et visuelles mais aus­si d’expériences d’influence qui consistent en la convic­tion que sa pen­sée est télé­gui­dée, qu’on la devine, qu’on la lui impose (d’origine hal­lu­ci­na­toire). Clai­ram­bault a dénom­mé ce tableau cli­nique « auto­ma­tisme men­tal ». Ce qui est remar­quable dans ce délire inau­gu­ral c’est qu’il n’y a pas vrai­ment de thèmes de per­sé­cu­tion. C’est l’influence qui, après les épi­sodes d’étrangeté et de déper­son­na­li­sa­tion, est carac­té­ris­tique de ce délire. On a là une pre­mière indi­ca­tion de ce qui se joue dans cette période d’état d’un point de vue topique. Après l’effondrement de l’ensemble des ins­tances consti­tuant le sys­tème topique ima­gi­naire et sym­bo­lique, ce qui est en plus, c’est la désa­gré­ga­tion sub­jec­tive. Désa­gré­ga­tion sub­jec­tive qui s’annonce parce qu’originellement l’instance Sujet ne s’est pas consti­tuée elle non plus de manière consis­tante. Ce que l’état déli­rant pri­mor­dial atteste : la pré­sence au monde de manière péremp­toire défaille, parce que nul Sujet ne peut prendre en charge l’intentionnalité psy­chique. Ce qui est donc en cause dans cette expé­rience déli­rante c’est la consti­tu­tion d’un dehors et d’un dedans. Ce dont fait l’expérience le schi­zo­phrène, au tra­vers de ce délire, c’est en quelque sorte l’abolition de la fron­tière entre le dedans et le dehors. Il y a régres­sion topique à ce moment catas­tro­phique où, au tra­vers des voca­li­sa­tions et du babillage, va s’enclencher le pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion. Pour le dire pré­ci­sé­ment, régres­sion à l’échec du pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion. Echec qui entraîne le raté de l’émergence sub­jec­tive. C’est cette régres­sion à cette phase dédiée d’entrée dans la sub­jec­ti­vi­sa­tion qui va entraî­ner l’élaboration du délire autis­tique propre à la schi­zo­phré­nie. Cette éla­bo­ra­tion se pré­sente comme une ultime ten­ta­tive de pré­ser­ver une pré­sence au monde hors toute ins­tance topique consti­tuée. Ce qu’il atteste c’est de la dis­pa­ri­tion (ou de l’impuissance) de l’Instance sub­jec­tive. Pré­sence au monde dès lors, sans limite, sans loca­li­sa­tion des expé­riences sen­so­rielles. Comme si le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique était réduit à son aspect éco­no­mique, machi­nique, comme en avait eu l’intuition Guat­ta­ri. Régres­sion et réac­ti­va­tion des fan­tas­ma­tiques archaïques ter­ro­ri­santes aux­quels viennent s’intriquer les expé­riences sen­si­tives et pseu­do cog­ni­tives qui s’imposent comme venant de nulle part (auto­ma­tisme men­tal). Ce qui frappe en effet dans ce délire, c’est, non seule­ment son aspect chao­tique, mais sa déter­ri­to­ria­li­sa­tion psy­chique. Il n’y a plus un centre, sub­jec­tif, qui déter­mine d’où s’originent (d’où viennent) les infor­ma­tions. Le délire autis­tique ne déli­mite donc pas un monde fer­mé sur lui-même qui n’autorise aucune com­mu­ni­ca­tion mais il est l’aboutissement de l’annulation des limites. L’annulation des limites trans­forme l’appareil psy­chique décons­truit en sys­tème tota­le­ment ouvert où il n’y a plus d’intériorité ni d’extériorité. Il consti­tue une sorte d’entité sémio­ti­co-ver­bale qui a pour fonc­tion de se sub­sti­tuer à la dis­pa­ri­tion de l’Instance sub­jec­tive. Quand je parle d’entité sémio­ti­co-ver­bale, je veux dire que la langue pro­fé­rée n’a plus les capa­ci­tés séman­tiques qui per­mettent à la capa­ci­té rhé­to­rique de pro­duire un ima­gi­naire. D’une cer­taine manière les mots ont per­du leurs élé­ments signi­fiés. Ce ne sont plus des signes. Ils ne sont plus que des pseu­dos signi­fiants pho­né­ma­tiques au sens de « matière sonore mise en forme ». Mais ces pro­fé­ra­tions n’ont pas la facul­té de réini­tier une fonc­tion sub­jec­tive défaillante ni de vec­to­ri­ser une inten­tion psy­chique péremp­toire qui relaie­rait l’intentionnalité bio­lo­gique. A tort Ey écrit « un monde fer­mé à toute com­mu­ni­ca­tion, un monde inté­rieur her­mé­ti­que­ment clos et “laby­rin­thique” ». Ce n’est pas que le schi­zo­phrène est « fer­mé à toute com­mu­ni­ca­tion », c’est que d’un point de vue éco­no­mique, l’aptitude syn­taxi­co-séman­tique lan­ga­gière s’est déli­tée parce qu’elle n’a plus d’instance topique pour la prendre en charge et l’inscrire dans le pro­cès de signi­fi­ca­tion, cause de l’imaginaire. Le schi­zo­phrène est en proie à cette invo­lu­tion mor­ti­fère qui pro­cède à la dis­pa­ri­tion de toutes les ins­tances topiques psy­chiques. En revanche, la pseu­do pré­sence au monde du schi­zo­phrène est bien « laby­rin­thique » dans la mesure où elle est la proie de mul­tiples sol­li­ci­ta­tions infor­ma­tion­nelles qui l’assaillent et qui ne peuvent plus être trai­tées et hié­rar­chi­sées. S’en suivent des confi­gu­ra­tions pseu­do séman­tiques déli­rantes qui font fonc­tion de pseu­do sens pour celui qui les pro­duit. Fonc­tion de pseu­do « Sens » dans la mesure où ces confi­gu­ra­tions déli­rantes tentent de rem­pla­cer la fonc­tion sub­jec­tive incons­ciente dans son des­tin d’assumer l’intentionnalité psy­chique. Le délire se pré­sente en lieu et place d’une inten­tion­na­li­té psy­chique dis­pa­rue. Il atteste de la dis­pa­ri­tion du Sujet incons­cient. C’est en ce sens que l’on peut, à la rigueur, dire qu’il est une mani­fes­ta­tion de l’Inconscient, puisqu’aussi bien il se sub­sti­tue au Sujet Incons­cient absent. Où on retrouve l’intuition de Guat­ta­ri des « machines dési­rantes » comme ani­mées sub­jec­ti­ve­ment mais sans ins­tance sub­jec­tive incons­ciente et fonc­tion­nant dans une Détresse du Vivre per­ma­nente, source d’angoisses ter­ro­ri­santes irré­pres­sibles.

LA PHASE TERMINALE

Si rien ne vient entra­ver l’involution, au-delà de la dis­so­lu­tion totale du sys­tème topique, on assiste à la désa­gré­ga­tion totale du sys­tème éco­no­mique syn­taxo-séman­tique qui débouche, selon Ey sur trois aspects ter­mi­naux :

  • ” l’inertie et la régres­sion qua­si-totale de la vie végé­ta­tive accom­pa­gnée de com­por­te­ments auto­ma­tiques de type cata­to­nique ”
  • ce qu’il appelle la schi­zo­phré­nie carac­té­ri­sée par l’incohérence idéo-ver­bale totale.
  • déli­rant où l’activité hal­lu­ci­na­toire est rem­pla­cée par le soli­loque asé­man­tique.

Ce constat ne néces­site pas de déve­lop­pe­ment méta­psy­cho­lo­gique. On constate qu’il n’y a plus à pro­pre­ment par­ler de pré­sence au monde psy­chique. Si on par­lait en termes de régres­sion on pour­rait dire que cet état ter­mi­nal se situe entre l’autisme de Kan­ner (d’où l’instance sub­jec­tive est absente) et le plus archaïque des troubles enva­his­sant du déve­lop­pe­ment chez l’enfant. Il n’y a plus aucune inten­tion­na­li­té psy­chique (le Désir a dis­pa­ru). Dans cer­tains cas l’intentionnalité bio­lo­gique s’est éteinte, il y a risque létal. Double apha­ni­sis qui augure d’une dis­pa­ri­tion de toute huma­ni­té.

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly

1 Les schi­zoa­na­lyses éd. Chi­mères page 3