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La schizophrénie (Deuxième partie) — Esquisse d’une clinique analytique structurale (20 décembre 2014)

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La schi­zo­phré­nie (Deuxième par­tie) — Esquisse d’une cli­nique ana­ly­tique struc­tu­rale (20 décembre 2014)

REPRISE

Nous allons reprendre le fas­ti­dieux expo­sé aca­dé­mique de cette enti­té noso­gra­phique impor­tante qu’est la schi­zo­phré­nie. Nous ter­mi­ne­rons d’abord le ver­sant psy­chia­trique selon Ey et ses col­la­bo­ra­teurs, nous abor­de­rons ensuite ce que Freud en pense, pour pour­suivre avec les apports de Méla­nie Klein et d’autres ana­lystes anglo-saxons, pour ter­mi­ner par ceux de Jacques Lacan et de Félix Guat­ta­ri. Enfin, j’exposerai ma propre concep­tion struc­tu­ra­liste de la schi­zo­phré­nie. Même s’il est par­fois pesant de reprendre ce que nos pré­dé­ces­seurs ont envi­sa­gé, repar­tir des points de butée que sont les apo­ries aux­quelles ils ont abou­ti est une étape essen­tielle pour bien com­prendre ce que pour­rait être l’étiologie de la schi­zo­phré­nie.

Nous en étions donc aux grandes carac­té­ris­tiques de la période d’état de la schi­zo­phré­nie tel qu’Ey et coll. l’entendaient. Celle-ci est consti­tuée selon eux de deux phases, deux syn­dromes : un syn­drome “néga­tif” de dis­so­cia­tion, un syn­drome “posi­tif” de délire autis­tique. Je vous ai décrit le syn­drome néga­tif, reste le second : le délire que nous allons reprendre.

Le délire para­noïde

Dans la concep­tion orga­no dyna­mique d’Ey et de ses col­la­bo­ra­teurs, le délire ne consti­tue pas un méca­nisme défi­ci­taire comme ceux dont je vous ai rap­pe­lé les carac­té­ris­tiques. Se réfé­rant à Bleu­ler, ces der­niers consi­dèrent qu’il consti­tue les moda­li­tés d’altération de la conscience et donc de la per­son­na­li­té dont la cause est un dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral (ce qui est sans doute une erreur). Ils consi­dèrent que “l’existence schi­zo­phré­nique (enten­dez son mode de pré­sence au monde si on se réfère à mes propres pré­sup­po­sés, ce qui est sujet à cau­tion) est essen­tiel­le­ment celle d’une exis­tence déli­rante où se mêlent inex­tri­ca­ble­ment toutes les varié­tés, tous les phé­no­mènes du délire, dans tous les sens du mot”. Et de pré­ci­ser que cette pré­sence au monde déli­rante “com­porte des expé­riences déli­rantes pri­maires” (comme dans les bouf­fées déli­rantes et psy­choses déli­rantes aiguës) mais sur­tout “une éla­bo­ra­tion autis­tique secon­daire du délire…” qui “consti­tue un monde autis­tique”. Ils notent que cette concep­tion de la schi­zo­phré­nie orga­ni­sée autis­ti­que­ment autour d’un noyau déli­rant n’est pas clas­sique et n’est “pas par­ta­gée par beau­coup d’auteurs” 1. Pour des rai­sons que je déve­lop­pe­rai ulté­rieu­re­ment, il se trouve que je par­tage, au moins par­tiel­le­ment, cette prise de posi­tion. Par­tiel­le­ment parce que la défi­ni­tion de l’autisme don­née par ses auteurs est dia­mé­tra­le­ment oppo­sée à la mienne. Quand ils pensent “retrait autis­tique”, ils pensent au “retrait sur soi” or je consi­dère que l’autisme schi­zo­phré­nique n’est pas un retrait sur soi. En effet pour qu’il y ait retrait sur soi il fau­drait qu’il y ait une ins­tance topique qui le vec­to­rise. Or dans la schi­zo­phré­nie, comme vous le ver­rez, je consi­dère qu’il n’y a plus d’instance topique. Il n’y a plus de Moi, plus de Sur­moi, plus de Sujet… plus rien qui per­mette de vec­to­ri­ser une inten­tion­na­li­té, donc pas de retrait pos­sible.

Reste, bien sûr, que le délire est cen­tral dans la schi­zo­phré­nie. C’est bien une orga­ni­sa­tion exis­ten­tielle (une pré­sence au monde) à part entière pour moi comme pour eux. Mais pas dans les mêmes termes.
Ce délire, dans un pre­mier temps, sans pou­voir dire qu’il est conscient, on peut dire qu’il est éprou­vé par le schi­zo­phrène. Il entraîne alors une désor­ga­ni­sa­tion exis­ten­tielle, un bas­cu­le­ment dans “la pré­sence” du monde et au monde. Le pro­ces­sus défi­ci­taire débouche sur un bou­le­ver­se­ment psy­chique radi­cal. En tout état de cause il y a dans la consti­tu­tion de cette psy­chose un moment où se cris­tal­lise “un chan­ge­ment pro­fond de l’expérience exis­ten­tielle”. Bou­le­ver­se­ment de l’organisation psy­chique qui s’opère sous l’égide d’un “sen­ti­ment d’étrangeté”. Sen­ti­ment d’étrangeté qui annonce soit une expé­rience exal­tante résul­tant de l’avènement d’un don magique et d’une capa­ci­té nou­velle de clair­voyance et de puis­sance, soit l’imminence d’une catas­trophe pla­né­taire. Cette étran­ge­té au monde et du monde génère une angoisse pro­fonde et s’avère “chao­tique”. Com­po­sée d’illusions per­cep­tives, d’interprétations (“on me reproche”) d’intuitions (“je suis devi­né”, “on me vole ma pen­sée”) d’hallucinations (“j’entends des voix qui répètent mes pen­sées”, “on m’insulte”) le monde inté­rieur et exté­rieur est per­tur­bé au point d’être tota­le­ment mécon­nais­sable, “inef­fable” pour­rait-on dire. Cette épreuve est d’autant plus infor­mu­lable que “le Sujet est pris dans ce bou­le­ver­se­ment sans pou­voir en dire quoi que ce soit, sauf quelque chose de déli­rant, bien qu’il ait le plus sou­vent une conscience par­tielle de ce qu’il éprouve”. Sans doute n’en rien dire est aus­si une manière de conju­rer l’angoisse qui l’étreint. De ce bou­le­ver­se­ment psy­chique et de l’étrangeté qu’il sus­cite, le schi­zo­phrène en est réduit à des pré­cau­tion­neuses allu­sions …qui appa­raissent bien étranges à ceux aux­quelles elles sont des­ti­nées. Elles prennent la forme de néo­lo­gismes, de for­mu­la­tions bizarres (“les murs parlent”, “voi­là l’heure bénie”) ou se lisent en néga­tif par les bar­rages dans le dis­cours (ils se taisent alors comme figés, à l’arrêt) indi­quant “l’affleurement du délire”.
Ce sen­ti­ment d’étrangeté, sou­vent ter­ri­fiant, est éprou­vé tant cor­po­rel­le­ment que psy­chi­que­ment comme une déper­son­na­li­sa­tion. Déper­son­na­li­sa­tion que l’on retrouve aus­si dans l’hystérie. Mais dans la schi­zo­phré­nie cette déper­son­na­li­sa­tion s’avère réelle (et non pas seule­ment ima­gi­naire) comme si un pro­ces­sus de méta­mor­phose et de trans­for­ma­tion, aus­si bien du corps que psy­chique, s’enclenchait (la méta­mor­phose de Kaf­ka en quelque sorte). Dans ce cas on trouve dans le délire un vécu et une expres­sion psy­chique de l’expérience de mor­cel­le­ment, des fan­tasmes du mor­cel­le­ment, telle que Méla­nie Klein les décrit dans la posi­tion schi­zoïde tra­ver­sée par le nour­ris­son au cours des pre­miers mois de la vie (entre 2 et 12 mois). Ce mor­cel­le­ment archaïque donne des thèmes hété­ro­gènes repris dans le délire avec des tona­li­tés fan­tas­tiques (un peu comme dans la para­phré­nie et c’est pour cela que les cli­ni­ciens hésitent sou­vent entre ces deux diag­nos­tics).

Conco­mi­tam­ment à cette déper­son­na­li­sa­tion radi­cale le délire semble être vec­to­ri­sé par une déter­mi­na­tion exté­rieure qui s’actualise sous forme de cer­ti­tude d’influence. Le schi­zo­phrène se vit comme la vic­time d’effractions, de com­mu­ni­ca­tions injonc­tives, de télé­gui­dages qui lui sont impo­sés comme de l’extérieur. Si on n’y prend pas garde cette approche phé­no­mé­no­lo­gique peut induire le cli­ni­cien dans l’erreur sur l’étiologie de la schi­zo­phré­nie. Elle peut l’inciter à enté­ri­ner qu’il existe bien, dans l’aperception de celui qui en est affec­té, la per­sis­tance d’un dehors et d’un dedans. Il fait appel alors pour inter­pré­ter ce délire d’influence aux méca­nismes de pro­jec­tions (comme dans la para­noïa) ce qui paraît erro­né. En effet, si on consi­dère que dans la schi­zo­phré­nie ce qui est en jeu c’est une dé-sub­jec­ti­vi­sa­tion, une dis­pa­ri­tion du Sujet de l’Inconscient, il n’y a alors plus de dehors et de dedans. Il est donc erro­né de dire que ces effets d’effractions, de com­mu­ni­ca­tions impé­ra­tives, de télé­gui­dages sont le résul­tat d’un retour pro­jec­tif. En tout état de cause pour le schi­zo­phrène ces cer­ti­tudes d’influences sont confir­mées par des expé­riences hal­lu­ci­na­toires acous­ti­co-ver­bales, sen­si­tives et psy­cho­mo­trices. Il est per­sua­dé qu’on l’épie, qu’on devine, qu’on lui impose sa pen­sée ou au contraire qu’on la lui vole au moyen de fluides, d’ondes, de radars. Tout moyen qui contri­bue à cap­ter ou à contraindre sa pen­sée. On retrouve là le pro­ces­sus déli­rant que Clé­ram­bault qua­li­fie “d’automatisme men­tal”. Mais aux dires d’Ey cet auto­ma­tisme men­tal prend une confi­gu­ra­tion expres­sive par­ti­cu­lière dans la schi­zo­phré­nie. Ce pro­ces­sus se consti­tue au tra­vers de pro­ces­sus rhé­to­riques et s’exprime à l’aide d’abstraction et de méta­phores étranges : “mon âme est une feuille, je me sens res­pi­rer dans l’au-delà”, de néo­lo­gismes etc. … Donc pour Ey et ses col­la­bo­ra­teurs, la concep­tion étio­lo­gique du délire schi­zo­phré­nique a une carac­té­ris­tique dans son agen­ce­ment et dans sa fina­li­té (pour­rait-on dire) que l’on ne retrouve pas dans les autres syn­dromes de délire chro­nique. En fait, pour ce qui me concerne, tout se passe comme si pour le schi­zo­phrène le der­nier ancrage au monde était dans la pseu­do-séman­ti­sa­tion des fan­tasmes archaïques dans la langue. Tout ce qui lui reste serait cette apti­tude lan­ga­gière à la rhé­to­rique, une séman­ti­sa­tion réi­fiante qui confine au réel. En cela je rejoin­drais Hen­ri Ey qui consi­dère ce délire comme, en quelque sorte, pathog­no­mo­nique de la schi­zo­phré­nie. Pour lui et ses col­la­bo­ra­teurs ce délire “orga­nise un monde autis­tique. Il n’est pas sys­té­ma­ti­sé comme dans la para­noïa (délire d’interprétation); il ne se consti­tue pas comme une mytho­lo­gie fan­tas­ma­tique qui se super­pose à la réa­li­té comme dans la para­phré­nie” 2. Pour eux ce délire débouche sur la consti­tu­tion “d’un monde fer­mé à toute com­mu­ni­ca­tion, un monde inté­rieur her­mé­ti­que­ment clos et laby­rin­thique. De telle sorte que ce monde déli­rant… repré­sente le noyau même de l’existence schi­zo­phré­nique” 3. En pre­mière approxi­ma­tion on pour­rait dire que je sui­vrais cette conclu­sion de consti­tu­tion d’un monde autis­tique si nous avions la même concep­tion du terme autis­tique. Pour lui il signi­fie éty­mo­lo­gi­que­ment cou­pé du monde. Cou­pure du monde qui entraine un retrait. Or ni sur la cou­pure, ni sur le retrait je ne suis d’accord … En fait, pour moi, au contraire, ce délire débouche sur une dis­pa­ri­tion de la dis­tinc­tion du dehors et du dedans. Donc l’organisation autis­tique se consti­tue de l’abolition d’un dehors et d’un dedans. Ce n’est donc pas un sys­tème her­mé­ti­que­ment clos mais au contraire tota­le­ment ouvert. Les cli­ni­ciens ont l’impression que ce monde est clos et fer­mé parce qu’ils n’arrivent pas à conce­voir le délire comme une par­ti­ci­pa­tion au monde sans fron­tière. Mais ce qu’ils n’entendent pas… c’est qu’eux-mêmes, au moment où ils entrent en contact avec un schi­zo­phrène, s’actualisent comme un élé­ment du délire ! Ils sont dans le délire. Pour­tant dans la cata­to­nie ils recon­naissent que le schi­zo­phrène n’ose faire un geste, de peur que le monde s’écroule. Ils admettent donc bien qu’il n’y a plus alors pour le schi­zo­phrène de dehors et de dedans. Le schi­zo­phrène n’est pas un démiurge occu­pant une posi­tion magique. Son délire atteste d’une ouver­ture totale et sa per­cep­tion de l’environnement n’implique aucune exté­rio­ri­té.

Si nous sui­vons Ey, ce délire autis­tique, noyau même de l’existence schi­zo­phré­nique, a quatre carac­té­ris­tiques :

  • Il s’exprime dans un lan­gage abs­trait et sym­bo­lique : ce n’est déjà pas mal de le dire comme sym­bo­lique, d’autres, comme Lacan, l’ont consi­dé­ré comme ima­gi­naire.
  • Il est impos­sible de le péné­trer et de le com­prendre : comme je viens de l’évoquer le cli­ni­cien est d’emblée inclus dedans. Impos­sible de le com­prendre sûre­ment puisqu’aussi bien il n’y a rien à com­prendre : ce n’est pas une mytho­lo­gie dégra­dée, a for­tio­ri pas un dis­cours.
  • Il uti­lise des modes de pen­sées magiques : sans doute si on entend par là qu’il se déploie sur le mode de la cer­ti­tude.
  • Il est consti­tué de croyances her­mé­tiques qui semblent consti­tuer une appré­hen­sion éso­té­rique du monde : ce qui est impor­tant la dedans c’est “semblent”, parce que je ne suis pas sûr du tout qu’il y ait pour le schi­zo­phrène une concep­tion éso­té­rique du monde. De fait, il se situe comme un élé­ment du monde.

Il conclut, pre­nant en compte que son évo­lu­tion se fait dans le sens d’un appau­vris­se­ment pro­gres­sif des for­mu­la­tions pour finir en expres­sions sté­réo­ty­pées, abs­traites, her­mé­tiques et tout à fait incom­pré­hen­sibles (désa­gré­ga­tions psy­chiques et intel­lec­tuelles radi­cales) que ce délire consti­tue la “per­son­na­li­té du schi­zo­phrène comme autis­tique”. Cette per­son­na­li­té autis­tique a deux carac­té­ris­tiques :

  • D’une part la régres­sion “néga­tive” qui a abou­ti à la perte d’unité et de cohé­rence de la conscience. La dis­so­cia­tion déclenche un “désac­cord total d’avec les autres, la perte de contact avec le réel et ses coor­don­nées socio tem­po­relles”. La perte de contact avec les autres : dans la schi­zo­phré­nie la maî­trise de la langue ne débouche plus sur de l’imaginaire. Quand il n’y a plus d’imaginaire il n’y a plus d’autre, il n’y a plus d’objet. Donc quand on dit que le schi­zo­phrène est en “total désac­cord avec les autres ” c’est une contre-véri­té. Il ne peut-y-avoir désac­cord puisqu’il n’y a pas d’autres. Les autres sont les élé­ments du délire. Il y a perte de la conti­nui­té psy­chique et dis­lo­ca­tion de l’éprouvé d’unité. Tant d’un point de vue psy­chique que cor­po­rel, le schi­zo­phrène s’avère mor­ce­lé.
  • D’un point de vue “posi­tif”, cet auteur consi­dère que cette dis­lo­ca­tion débouche sur la libé­ra­tion et la restruc­tu­ra­tion des sys­tèmes pul­sion­nels pri­mi­tifs. “la libé­ra­tion de ces sys­tèmes pul­sion­nels pri­mi­tifs (“ins­tinc­ti­vo-affec­tifs”) consti­tue l’infrastructure qui sous-tend les sen­ti­ments et les impul­sions qui consti­tuent les expé­riences et les conduites qui peuplent le Monde du schi­zo­phrène”.

Cette concep­tion de la réor­ga­ni­sa­tion de la per­son­na­li­té du schi­zo­phrène émarge aux théo­ries étio­lo­giques psy­cha­na­ly­tiques. À ceci près que ces auteurs situent cette réor­ga­ni­sa­tion non pas comme une étio­lo­gie (fixa­tion à un stade archaïque du déve­lop­pe­ment de l’appareil psy­chique) mais comme une consé­quence du pro­ces­sus de dis­so­cia­tion impli­ci­te­ment consi­dé­ré comme ayant pour ori­gine un pro­ces­sus de dété­rio­ra­tion du fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral dont les causes déclen­chantes ou pre­mières peuvent être mul­tiples : famille patho­gène, “fac­teur géné­tique”, pré­dis­po­si­tion bio­ty­po­lo­gique, pré­dis­po­si­tion carac­té­rielle ( comme s’il y avait un psy­cho­type céré­bral), fac­teur neu­ro­bio­lo­gique etc…. Il n’y aurait donc pas une étio­lo­gie dis­cer­nable et objec­ti­vable, mais la conver­gence de fac­teurs mul­tiples qu’un évè­ne­ment (ou pas) trau­ma­tique externe cris­tal­lise de telle sorte d’enclencher le méca­nisme de dis­so­cia­tion qui abou­tit à une réor­ga­ni­sa­tion pul­sion­nelle archaïque.
De fait on pour­rait pen­ser que ce qui amène à la consti­tu­tion de cette per­son­na­li­té autis­tique est le résul­tat de l’organisation topique. Si on reprend les termes freu­diens qui semblent être à l’origine de leur concep­tion étio­lo­gique, on pour­rait dire que dans un pre­mier temps, par défaillance du Sur­moi, il y aurait prise de pou­voir du Ҫa sur le Moi. Puis sub­sti­tu­tion du Moi par le Ҫa, enfin dis­pa­ri­tion du Moi au pro­fit exclu­sif du Ҫa. Trans­for­ma­tion topique qui abou­tit au défer­le­ment des pul­sions par­tielles sous l’égide du pro­ces­sus pri­maire. Il n’en est rien, pour ces auteurs la régres­sion est pul­sion­nelle. Pour eux, le Moi demeure intact et il troque son éco­no­mie du pro­ces­sus secon­daire, pour celle du pro­ces­sus pri­maire. Il y a dis­pa­ri­tion du pro­ces­sus secon­daire (ce pro­ces­sus est le résul­tat de la non prise en compte du Prin­cipe de Réa­li­té). Ce qui a été sub­mer­gé, c’est la cen­sure sur­moïque. C’est en cela qu’ils s’autorisent à dire que dans la schi­zo­phré­nie l’Inconscient est à l’œuvre. Incons­cient qui s’impose par les pro­duc­tions déli­rantes déter­mi­nées pour par­tie, par les hal­lu­ci­na­tions audi­tives, visuelles et kines­thé­siques. En d’autres termes chez le schi­zo­phrène l’Inconscient rem­place le Préconscient/​Conscient. Préconscient/​Conscient qui, sous l’égide du Prin­cipe de Réa­li­té, parce qu’il est le lieu de ce pro­ces­sus secon­daire qui se carac­té­rise par sa capa­ci­té à lier des affec­tions à des repré­sen­ta­tions et contrôle le flux et l’écoulement de la libi­do, est la véri­table ins­tance de la pen­sée ration­nelle et de l’action contrô­lée. On pour­rait dire que la per­son­na­li­té autis­tique que ces auteurs pro­meuvent se pré­sente comme le résul­tat syn­cré­tique du recours aux concepts de “fan­tasmes archaïques” klei­niens et du “pro­ces­sus pri­maire” freu­dien.

LES FORMES TERMINALES DE LA SCHIZOPHRÉNIE

La troi­sième phase de l’évolution schi­zo­phré­nique abou­tit pour ces auteurs à trois orga­ni­sa­tions types qu’ils inti­tulent “défi­cits schi­zo­phré­niques ter­mi­naux”. Ces défi­cits ter­mi­naux sont les résul­tats des pro­ces­sus de dis­so­cia­tion. Ils appa­raissent domi­nés par un des symp­tômes majeurs de cette affec­tion. Il y aurait donc une orga­ni­sa­tion défi­ci­taire :

  • Autour d’un syn­drome cata­to­nique domi­né par l’inertie et la régres­sion à une pré­sence au monde qua­si végé­ta­tive. Dans cette forme les com­por­te­ments sont sté­réo­ty­pés et auto­ma­tiques. Ces auteurs ajoutent qu’il y a un risque létal dans la mesure où le schi­zo­phrène peut dans ces cas-là arrê­ter de man­ger et de res­pi­rer.
  • Autour de l’incohérence idéo-ver­bale on observe alors une langue inco­hé­rente sans inten­tion com­mu­ni­cante : “autis­tique” aux dires de ces auteurs qui qua­li­fient cette forme ter­mi­nale de “schi­zo­pha­sie”.
  • Autour du délire para­noïde (décrit supra) qui déclenche des com­por­te­ments bizarres. Dans sa forme la plus dégra­dée les hal­lu­ci­na­tions sont rem­pla­cées (ou donnent lieu) à des fabu­la­tions inco­hé­rentes et sté­réo­ty­piques.

Ces tableaux cli­niques ter­mi­naux, catas­tro­phiques, qua­li­fiés autre­fois (et encore aujourd’hui) de défi­ci­taires (enten­dez par ce terme une dété­rio­ra­tion intel­lec­tuelle irré­ver­sible comme dans les démences orga­niques) ne sont pour­tant pas consi­dé­rés pour autant par ces auteurs comme étant vrai­ment irré­ver­sibles. Ils évoquent, à l’appui de la réver­si­bi­li­té, leurs sta­tis­tiques grâce aux­quelles ils sont en mesure d’affirmer que les états graves (et per­sis­tants) ne concernent que 15% des patients diag­nos­ti­qués schi­zo­phrènes. Selon eux, 38% des patients vivent avec une forme atté­nuée où per­siste tout de même un délire hal­lu­ci­na­toire autis­tique ; 17% souf­fri­raient de formes plus sévères. Ce qui laisse entendre que 30% des schi­zo­phrènes gué­rissent.
Bien sûr, cette réver­si­bi­li­té des états pré­ten­dus défi­ci­taires ne manque pas de les ques­tion­ner. Ils adhèrent donc à la remise en ques­tion par Man­fred Bleu­ler (1972) de cette notion d’état ter­mi­nal “défi­ci­taire” (c’est à dire dégé­né­ra­tif). De fait, il est clair que cette remise en ques­tion du carac­tère défi­ci­taire de la schi­zo­phré­nie est un démen­ti direct de l’hypothèse orga­no-dyna­mique. Il n’y a pas dans la schi­zo­phré­nie (comme dans les autres psy­choses) une atteinte neu­ro­cé­ré­brale défi­ni­tive qui déclen­che­rait la pré­ten­due régres­sion à un état d’organisation archaïque. Cela irait dans le sens de l’hypothèse que je sou­tiens qui consiste à pos­tu­ler que c’est le dys­fonc­tion­ne­ment de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique (dans son aspect topique) qui déclenche une modi­fi­ca­tion patho­lo­gique du fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral. D’un point de vue étio­lo­gique ce serait donc bien la struc­ture psy­chique qui impac­te­rait le fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral. Et si un dys­fonc­tion­ne­ment bio­lo­gique est mis en évi­dence celui-ci ne serait ni pre­mier ni défi­ni­tif.
Cette dubi­ta­tion les amène à s’interroger sur d’éventuelles causes iatro­gènes de l’évolution de cette mala­die. Ils en viennent à pen­ser que “cette évo­lu­tion catas­tro­phique de cette mala­die (les formes ter­mi­nales que je viens d’évoquer) ne serait pas due à la vie asi­laire ou à une insuf­fi­sance de secours thé­ra­peu­tique”. C’est pour­quoi ils en reviennent à ce qu’ils avaient indi­qué au début du cha­pitre qu’ils consacrent à cette affec­tion : la dif­fi­cul­té de défi­nir ce qu’il en est de la struc­ture de la schizophrénie…pour conclure que cette psy­chose se carac­té­rise par “son fâcheux poten­tiel évo­lu­tif, par sa ten­dance à la rup­ture de plus en plus accu­sée de la per­sonne du schi­zo­phrène avec la réa­li­té” 4. Et d’ajouter que la schi­zo­phré­nie “n’a pas tou­jours une évo­lu­tion fatale et irré­ver­sible”.
Cette hypo­thèse a le mérite d’expliquer la mul­ti­pli­ci­té des agen­ce­ments symp­to­ma­tiques qui carac­té­risent cette psy­chose. Elle éclaire aus­si d’un jour nou­veau l’évolution de cette mala­die chro­nique que ces auteurs décrivent en trois temps :

  • Schi­zo­phré­nie inci­piens
  • Période d’état
  • Phase ter­mi­nale

qui consti­tuent des moments arché­ty­paux, repé­rables de déstruc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique et de sa topique.

FREUD

Il ne s’est guère inté­res­sé à la schi­zo­phré­nie. D’ailleurs quand E. Bleu­ler pro­pose de nom­mer cette nou­velle enti­té noso­gra­phique, Freud consi­dère que ce terme est mal choi­si. Ety­mo­lo­gi­que­ment “schi­zo” ren­voie à l’action de “fendre” et “phré­nie” ren­voie à la notion de “dia­phragme “et par exten­sion méta­phy­sique à l’âme et à la pen­sée. Le schi­zo­phrène est celui qui à l’âme et/​ou la pen­sée mor­ce­lées. Freud lui aurait pré­fé­ré le terme de para­phré­nie : le schi­zo­phrène serait celui qui a une pen­sée à côté (de la réa­li­té). Ce qui n’est pas faux non plus. Mais la supé­rio­ri­té, la per­ti­nence de la déno­mi­na­tion de Bleu­ler par rap­port à celle pro­po­sée par Freud c’est que Bleu­ler pointe ce qui fait que cette pen­sée, et le sujet qui la pense, est une pseu­do pen­sée : elle est mor­ce­lée et mor­ce­lante. De fait, elle n’est plus tout à fait une pen­sée puisqu’aussi bien elle n’obéit plus aux règles de consti­tu­tion de la langue par­lée (ni lexi­ca­le­ment, ni syn­taxi­que­ment). Elle se carac­té­rise par une désor­ga­ni­sa­tion de la langue véhi­cu­laire (com­mu­ni­cante) au point où cette der­nière devienne une langue “auto-ver­na­cu­laire”. A l’usage seul de celui qui l’émet. Autis­tique donc. Dans la para­phré­nie véri­table la langue n’est pas dété­rio­rée, ni dans son aspect lexi­cal, ni dans son aspect syn­taxique. Elle tourne à vide (elle pro­fère des signi­fi­ca­tions incon­sé­quentes) sans fonc­tion com­mu­ni­cante non plus, mais pré­ser­vée dans sa consis­tance. Freud semble man­quer cette dis­tinc­tion noso­gra­phique essen­tielle. Cette confu­sion entre la para­phré­nie et la schi­zo­phré­nie a tout de même un fond de réa­li­té du point de vue cli­nique : elles font toutes deux par­tie d’un même ensemble noso­gra­phique. Mais ne pas les dis­tin­guer atteste que Freud manque la spé­ci­fi­ci­té du dys­fonc­tion­ne­ment méta­psy­cho­lo­gique de cha­cune. Sans doute, comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment, parce qu’il consi­dère que schi­zo­phré­nie et para­phré­nie sont toutes deux des struc­tures nar­cis­siques. Ce qui est tout à fait contes­table.

D’ailleurs la seule éla­bo­ra­tion notable que Freud consacre à la schi­zo­phré­nie se trouve dans le texte qu’il consacre à l’ouvrage du cas du Pré­sident Schre­ber. C’est-à-dire dans un texte qui tente l’élucidation des méca­nismes qui pré­valent dans la para­noïa. De fait, il consi­dère que les méca­nismes de for­ma­tion de ces deux enti­tés noso­gra­phiques sont iden­tiques (d’une cer­taine manière Lacan aura la même posi­tion et le même che­mi­ne­ment : par­tant de l’étude de la para­noïa, sa réflexion théo­rique débou­che­ra sur l’étude des méca­nismes de for­ma­tion et de fonc­tion­ne­ment non pas de la schi­zo­phré­nie mais des psy­choses indif­fé­ren­ciées comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment). Pour Freud, ces deux psy­choses ont pour ori­gine un méca­nisme de refou­le­ment par­ti­cu­lier. Ce refou­le­ment spé­ci­fique débouche sur un déta­che­ment de la libi­do du monde et sur la régres­sion de celle-ci sur le Moi. Ces psy­choses sont donc répu­tées “nar­cis­siques”. Nar­cis­sique au sens que ce terme a chez Freud avant 1914. En effet quoiqu’avant cette date (Pour Intro­duire le Nar­cis­sisme) le concept est assez flou. Ce qu’on peut en dire c’est qu’il res­sort comme une per­ver­sion. En effet la per­sonne qui souffre de nar­cis­sisme est appe­lée à “s’aimer soi-même de manière exclu­sive au lieu d’aimer les autres”. Après 1914 de néga­tif, il pren­dra une conno­ta­tion posi­tive. C’est un méca­nisme néces­saire à la vie sub­jec­tive : il est néces­saire que le Moi soit par­tiel­le­ment inves­ti par la libi­do de telle sorte qu’il puisse s’affirmer. C’est une condi­tion d’existence. Lacan, quelque part, donne une expli­ca­tion exé­gé­tique de ce méca­nisme à par­tir du com­man­de­ment de la loi chris­tique : “tu aime­ras ton pro­chain comme toi-même. Lacan fait remar­quer que la condi­tion pour qu’il y ait pos­si­bi­li­té d’aimer autrui est de s’aimer d’abord “soi-même”. Cet inves­tis­se­ment nar­cis­sique secon­daire est donc une néces­si­té de la vie sub­jec­tive. Reste au moment où Freud traîte de la para­noïa et de la schi­zo­phré­nie, il n’en est pas à cette concep­tion du nar­cis­sisme. C’est une per­ver­sion en cela que la libi­do n’investit plus aucun objet (sexuel­le­ment dési­rable) mais le Moi : le Moi est comme féti­chi­sé. Si on essaie de recons­ti­tuer le méca­nisme qui pro­cède à cette régres­sion nar­cis­sique on en vient à consta­ter que pour Freud, le psy­cho­tique (para­noïaque ou schi­zo­phrène) n’a pas réso­lu le com­plexe d’Œdipe et donc n’a pas dépas­sé l’épreuve de la cas­tra­tion sym­bo­lique. Par­tant de cette convic­tion, il fait l’hypothèse que le Sujet tente d’investir libi­di­na­le­ment un objet sexuel inter­dit (pour le paranoïaque,un homme, le père ; pour le schi­zo­phrène le parent du sexe oppo­sé). Cet inves­tis­se­ment est voué à l’échec (pré­ten­du­ment sous l’effet de l’intervention d’un tiers inter­dic­teur : le père) et débouche sur une frus­tra­tion consé­cu­tive à l’obligation de déta­cher cette libi­do de cet objet inter­dit. Consé­cu­ti­ve­ment il y a refou­le­ment de la repré­sen­ta­tion sur laquelle est fon­dé cet inves­tis­se­ment inter­dit ou plu­tôt ten­ta­tive de refou­le­ment raté dans le cas de la schi­zo­phré­nie. De fait, ce qui dif­fé­ren­cie ce méca­nisme de consti­tu­tion de la psy­chose de celui de la névrose, c’est que dans la psy­chose la libi­do libé­rée ne va pas s’investir sur un autre objet externe mais elle va se déta­cher du monde exté­rieur et régres­ser par un mou­ve­ment cen­tri­pète sur le Moi. Cette concep­tion du méca­nisme de for­ma­tion de la psy­chose est com­mune à la para­noïa comme à la schi­zo­phré­nie. Selon Freud la dif­fé­rence entre ces deux enti­tés résulte du fait que dans la schi­zo­phré­nie le refou­le­ment échoue alors que dans la para­noïa il réus­sit (l’investissement homo­sexuel sur le père est bel et bien refou­lé). Il pos­tule, pour expli­quer l’échec du refou­le­ment dans la schi­zo­phré­nie, l’existence d’une “fixa­tion pré­dis­po­sante”. Cette fixa­tion pré­dis­po­sante résulte d’un échec par­tiel de la trans­for­ma­tion de la libi­do au cours de son évo­lu­tion. De fait, dans la schi­zo­phré­nie, pour par­tie l’évolution de la libi­do n’a pas eu lieu. Elle serait res­tée fixée à un stade archaïque oral. Aus­si à l’occasion de l’échec du refou­le­ment et du déta­che­ment de la libi­do de l’objet inter­dit, cette der­nière, libé­rée, régresse au stade oral où une par­tie est res­tée fixée. Cette fixa­tion libi­di­nale archaïque ser­vi­rait d’attracteur qui entraîne la tota­li­té de la libi­do libé­rée. Il en déduit : ” La régres­sion ne se contente pas d’atteindre le stade du nar­cis­sisme (qui se mani­feste par le délire des gran­deurs); elle va jusqu’à l’abandon com­plet de l’amour objec­tal et au retour à l’autocratisme infan­tile”. Auto­cra­tisme qu’il lie à la fixa­tion à l’organisation orale. Mais Freud a tout de même l’intuition que la “fixa­tion pré­dis­po­sante” ne concerne pas seule­ment le stade oral. La pré­dis­po­si­tion serait anté­rieure “La fixa­tion pré­dis­po­sante doit par suite, se trou­ver plus loin en arrière que dans la para­noïa, être située quelque part au début de l’évolution pri­mi­tive qui va de l’autoérotisme à l’amour objec­tal”. Pour erro­née que je consi­dère cette pseu­do expli­ca­tion de la genèse de la schi­zo­phré­nie, il n’en reste pas moins que Freud de manière inci­dente, en vient à consi­dé­rer que cette psy­chose se struc­ture non pas uni­que­ment sur un surin­ves­tis­se­ment du Moi (ce qui est enten­dable d’une cer­taine manière pour la para­noïa encore qu’il fau­drait être plus pré­cis) mais au-delà de l’émergence du Moi. Mal­gré une trans­for­ma­tion théo­rique notable entre 1915 et 1920 de sa concep­tion du nar­cis­sisme conco­mi­tam­ment à la pro­po­si­tion d’une nou­velle topique, sa posi­tion sur l’étiologie de la schi­zo­phré­nie ne subi­ra que peu d’évolution.

Freud note une autre dif­fé­rence entre la para­noïa et la schi­zo­phré­nie. Chez le para­noïaque il y a retour du refou­lé sous la forme de méca­nismes de pro­jec­tions. Ce qui a été refou­lé (la fixa­tion homo­sexuelle à l’égard du père) fait retour sous forme pro­jec­tive. Cha­cun connaît ou a enten­du par­ler de l’enchaînement qui abou­tit au retour pro­jec­tif du refou­lé selon Freud : “Moi un homme j’aime un homme” qui est la motion refou­lée. Une fois refou­lé ce désir fait retour dans le conscient sous forme d’un retour­ne­ment néga­tif : “je ne l’aime pas, je le hais”. Puis ce retour­ne­ment subit un second retour­ne­ment pro­jec­tif : “il me hait”. Ce méca­nisme équi­vaut, pour Freud, à une ten­ta­tive de défense et de gué­ri­son. Dans la schi­zo­phré­nie ce qui fait office de retour du refou­lé c’est l’hallucination. De fait s’il n’y a pas véri­ta­ble­ment refou­le­ment c’est que les méca­nismes de cen­sure n’opèrent pas. L’abolition de ces méca­nismes de cen­sure empêche le refou­le­ment. C’est dire que cette abo­li­tion de la cen­sure n’est pas seule­ment foca­li­sée sur l’objet sexuel inter­dit (le père, la mère…) mais s’étend à tous les dési­rs pul­sion­nels. En quelque sorte, l’hallucination, dans cette pers­pec­tive freu­dienne, expri­me­rait comme de l’extérieur les pul­sions non répri­mées qui enva­hissent la conscience du schi­zo­phrène. C’est ce retour hal­lu­ci­na­toire comme de l’extérieur qui signe à la fois à l’échec du refou­le­ment et tient lieu de retour du refou­lé (refou­lé qui n’a pas eu lieu). L’hallucination est, en quelque sorte, une rétro­pro­jec­tion des pul­sions sur la per­sonne propre. Les pul­sions sont pro­je­tées inchan­gées à l’extérieur et font retour sous forme d’hallucinations.

Enfin et com­plé­men­tai­re­ment, Freud note une autre carac­té­ris­tique qui dif­fé­ren­cie la schi­zo­phré­nie de la para­noïa. C’est le rap­port du sujet au lan­gage. Bien sûr il y a déjà le fait que le délire du para­noïaque est sys­té­ma­ti­sé et qu’il se déve­loppe sous l’égide d’une logique impa­rable. Ce qui est absent du délire schi­zo­phré­nique. Mais ce que note Freud c’est une uti­li­sa­tion tout à fait par­ti­cu­lière de la langue. Ce qu’il appelle de manière sans doute inap­pro­priée “surin­ves­tis­se­ment des repré­sen­ta­tions de mots” (curieuse expres­sion il faut bien le dire). Ce surin­ves­tis­se­ment de repré­sen­ta­tions de mots (veut-il par­ler de féti­chi­sa­tion?) se pré­sente de manière symp­to­ma­tique sous les espèces d’expressions ver­bales manié­rées, de néo­lo­gismes, de bizar­re­ries. Symp­tômes déjà repé­rés par les psy­chiatres de son époque mais auquel il donne un éclai­rage par­ti­cu­lier. Il part d’une remarque cli­nique appor­tée par Tausk. Une de ses patientes se plai­gnait “que ses yeux ne sont pas comme il faut, ils sont tour­nés de tra­vers”. Elle explique à Tausk que ce détour­ne­ment d’yeux est consé­cu­tif à un juge­ment qu’elle porte sur son bien aimé. “C’est un hypo­crite” qu’elle qua­li­fie de “tour­neur d’yeux”. Freud conclut que dans la schi­zo­phré­nie les mots n’ont plus de pos­si­bi­li­tés méta­pho­riques (c’est moi qui le dit comme cela, pas Freud). En effet, dans le cas rap­por­té par Tausk, la méta­phore employée par cette patiente pour qua­li­fier l’hypocrisie de son amant (hypocrite=tourneur d’yeux) ne fonc­tionne plus comme méta­phore mais comme une réa­li­té. Elle a eu les yeux tour­nés par les mani­gances hypo­crites de son amant. En d’autre terme, les mots sont les choses ou les faits. Ils ne les repré­sentent plus, ils s’y sub­sti­tuent. Ils sont. C’est pour­quoi Freud consi­dère que la cli­nique de la schi­zo­phré­nie per­met “d’approcher de plus près l’énigmatique incons­cient et le rend pour ain­si dire sai­sis­sable”. Pour le dire autre­ment, pour lui, le schi­zo­phrène expose à livre ouvert le fonc­tion­ne­ment de l’Inconscient. Si on extra­pole on peut dire que ce qui est affleu­ré là c’est que l’Inconscient est en quelque sorte lan­ga­gier. À cette époque l’Inconscient n’est pas encore réduit au pro­ces­sus pri­maire comme il s’avèrera dans la deuxième topique. C’est cette hypo­thèse freu­dienne de la libé­ra­tion du pro­ces­sus pri­maire qu’ont rete­nu Ey et ses col­la­bo­ra­teurs pour décrire la symp­to­ma­to­lo­gie déli­rante du schi­zo­phrène.
Ce que Freud remarque, et qu’il attri­bue (à tort) au fonc­tion­ne­ment spé­ci­fique de l’Inconscient tel que le révèle le schi­zo­phrène, c’est la pré­do­mi­nance, “la sur­dé­ter­mi­na­tion de la rela­tion de mot”. Sur­dé­ter­mi­na­tion qu’il rap­proche du méca­nisme de for­ma­tion de l’hystérie. Il en conclut que “ce qui confère à la for­ma­tion de sub­sti­tut et au symp­tôme dans la schi­zo­phré­nie son carac­tère sur­pre­nant, c’est la pré­do­mi­nance de la rela­tion de mot sur la rela­tion de chose”. Dans les termes qui sont les siens on pour­rait dire que la libi­do s’investit sur les mots comme s’ils étaient des choses et cor­ré­la­ti­ve­ment se détache des objets (des choses) qui ne sont plus rien. Ou encore l’autisme, ce monde autis­tique propre aux schi­zo­phrènes, découle de cet inves­tis­se­ment géné­ra­li­sé sur les mots. Bien sûr cette concep­tion n’est pas celle de Freud. Si on fait abs­trac­tion de la réfé­rence à l’investissement libi­di­nal sur les mots, on peut tout de même noter que Freud touche un fait psy­chique impor­tant pour ce qui concerne les rap­ports que le schi­zo­phrène entre­tient avec la langue par­lée. Mais c’est bien la seule chose à rete­nir de cette pseu­do éla­bo­ra­tion freu­dienne. D’ailleurs Lacan, comme nous le ver­rons plus tard, ne man­que­ra pas de repar­tir de cette intui­tion.
D’ailleurs pour Freud là n’est pas l’essentiel. Il manque, comme les psy­chiatres après lui, le carac­tère sémio­ti­co-séman­tique. Il en reste à sa concep­tion “nar­cis­sique” de l’autisme qui lui per­met de faire le départ entre la psy­chose et la névrose. Il en vien­dra à dis­tin­guer le champ de la psy­chose comme résul­tant d’un conflit entre le Moi et le monde exté­rieur, de celui de la névrose comme étant un conflit entre le Moi et le Ҫa. La réac­tion autis­tique du schi­zo­phrène serait une ten­ta­tive de s’abstraire tota­le­ment du monde exté­rieur. Lequel ne manque pas de lui faire retour de manière hal­lu­ci­na­toire.

Mer­ci de votre atten­tion,
Marc Lebailly

1 Ibi­dem Pages 522 — 523
2 Ibi­dem page 524
3 Ibi­dem page 524
4 Ibi­dem page 527