La névrose obsessionnelle – Esquisse d’une clinique analytique structurale (30 mai et 20 juin 2015)

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La névrose obsessionnelle – Esquisse d’une clinique analytique structurale (30 mai et 20 juin 2015)

 

 

 

 

 

 

 

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

 

Séminaire de Marc Lebailly

30 mai et 20 juin 2015

 

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

 

REPRISE ET TRANSITION

  • Lors du dernier séminaire j’en ai terminé avec les différents syndromes de la psychonévrose dissolutive. Comme vous vous en êtes sûrement aperçus cette approche ne disqualifie en rien les observations cliniques antérieures, qu’elles soient psychiatriques ou psychanalytiques si on considère que ces observations se constituent comme une mise en ordre « empirique », (pour ne pas dire une mise en ordre métapsychologique), des phénomènes observés. Elle se borne à proposer l’hypothèse que toutes les affections psychiques ont pour origine une perturbation dans la structuration topique de l’appareil psychique et d’en tirer les conséquences étiologiques. Perturbation dont l’étiologie est à situer dans l’échec, total ou partiel, du processus de subjectivisation. À partir de quoi il est possible de proposer une autre taxinomie de l’ensemble de ces maladies  psychiques. Cette taxinomie a l’ambition de ne pas être seulement descriptive mais de s’inscrire dans un système de transformation « dynamique ». Pas au sens de Ey dans sa conception organo-dynamique, mais structurale. C’est affirmer qu’il y aurait une continuité systémique entre les différents syndromes qui constituent chaque psychonévrose. Cette structure de transformation se déploie à partir des avatars organisationnels des instances topiques qu’entraine la défaillance organisationnelle dans le process de subjectivisation. On sait, en effet, que quand un élément d’un système varie, l’ensemble de la structure de ce système se réagence globalement. C’est-à-dire que si la fonction (ou la consistance) d’une instance topique varie, alors les aspects économiques et dynamiques de l’appareil psychique se réagencent. Ces réagencements déterminent des phénomènes psychiques spécifiques  (les symptômes) qui s’articulent en syndromes. Ces syndromes sont alors représentatifs de la détérioration de la fonction topique. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans mon approche de la psychonévrose dissolutive. Cette entité nosographique se caractérise par différents états stables (si on peut dire) de la structuration topique dont attestent les syndromes hystériques, paraphréniques et schizophréniques. Car ils se caractérisent bien par des régressions (ou des fixations) topiques à des phases d’organisation antérieure de l’appareil psychique. Il y a dissolution progressive des instances moïques qui aboutit en fin de processus de transformation dissolutive au dévoilement de la carence de la fonction subjective originelle. Cette carence apparait crûment dans la phase terminale de la schizophrénie. Cette manière de concevoir l’approche nosographique des maladies psychiques est d’obédience structurale.  

 

DISGRESSION

 

  • De fait l’essentiel de la pensée structurale consiste à trouver et à articuler des éléments invariants d’un ensemble de phénomènes réputés hétérogènes. Ces invariants s’organisent en structures stables à partir desquelles il est possible de rendre compte de l’infinité des phénomènes observés dans un champ donné.  C’est ce que propose Saussure, à la fin de sa vie, quand il développe une théorie linguistique générale fondée sur la structure élémentaire du signe composé d’un signifiant et d’un signifié. Signifiant, lui-même envisagé à partir d’une conception oppositionnelle de l’organisation des phonèmes. Tout système linguistique (toute langue) peut être pensé et analysé à partir de ces principes fondateurs. Il y a dans cette révolution conceptuelle un dépassement de la philologie comparative dont Saussure était, par ailleurs, un des maîtres. Métaphoriquement, on peut penser que les cliniques psychiatriques et psychanalytiques sont encore, dans leurs approches phénoménologiques, semblables à cette linguistique comparative. Cette véritable coupure épistémologique saussurienne permet de sortir de la problématique de la découverte d’une origine des langues, pour une problématique de l’analyse du fonctionnement des langues. Méthode à partir de laquelle il est possible d’aborder objectivement l’analyse de la multiplicité des langues. Cette théorie donne, en effet, les clés de l’origine « sémiotique » de l’effet sémantique par l’agrégation des phonèmes différentiels. En d’autres termes, elle permet d’expliquer l’origine de la « représentation de mots » comme disait, à peu près à la même époque, Freud. Cette approche sémiotico-sémantique qui vient en appui, permet effectivement d’étudier, à partir d’invariants, toutes les langues parlées ou mortes.  

    1. C’est en adaptant ces principes aux faits sociaux, considérant après Mauss qu’il fallait envisager tous ces phénomènes sociaux comme globaux, c’est-à-dire systémiques, que Lévi-Strauss a révolutionné l’anthropologie. Considérée comme un système de communication, la Réalité Sociale fonctionne alors comme un langage dont on doit pouvoir découvrir les invariants « sémiotiques » à partir desquels se déploient les multiples agencements des phénomènes culturels. C’est ce à quoi il consacre son travail pour tenter de trouver une théorie explicative des rites hétérogènes (et quasi infinis) des manières matrimoniales et de l’agencement des mythologies. Théorie explicative à partir d’un modèle qui rend caduc les paraphrases des ethnologues et le recours tautologique aux prétendues superstitions (superstition puisqu’on fait comme si on était dans une pensée au fond « infantile ») indigènes. Ce présupposé permet d’aborder la pratique du mariage dans la problématique de la parenté de manière objective. C’est un élément clé pour comprendre les systèmes d’alliance.  

    2.  

      • Je disais que cette méthode d’analyse permet de dépasser les paraphrases des ethnologues fondées sur l’enquête ethnographique auprès d’informateurs indigènes qui racontent les justifications (le sens) de phénomènes (et de comportements) auxquels ils sont en fait soumis. Soumis sans en comprendre les tenants. Soumis par « une croyance » dont ils ne connaissent pas la logique « arbitraire » sous-jacente. Or les observations débouchent sur des multitudes de cas particuliers. Il y a autant de règles matrimoniales qu’il y a de communautés humaines. Et dans chaque communauté humaine autant de variantes singulières. De fait on trouve la même dérive dans les cliniques psychiatriques, puisqu’aussi bien les psychiatres n’ont aucune théorie qui mobilise les phénomènes « mentaux » autre que la référence aux dysfonctionnements neurocérébraux, qu’ils soient fonctionnels (neurobiologiques) ou organiques. On voit alors les psychiatres, quand ils ont la fibre clinique comme il en était de Ey, décrire de manière aussi fine que possible toutes les affections qui leur sont données à connaître, pour en dresser un tableau différentiel dans l’espoir, avoué ou non, de découvrir un nouveau syndrome pouvant faire autorité. Si on voulait s’en convaincre, il n’est qu’à se reporter au traité toujours volumineux de ces grandes figures de la psychiatrie. Ey étant, sans doute, en France  le dernier de ces grands psychiatres classiques. Mais cette motivation issue de cette clinique descriptive a aussi une raison d’être autre que d’attacher son nom à un syndrome. Elle permet le diagnostic différentiel qui oriente la prescription. Il procède au choix fin d’une (ou plusieurs) molécules selon le tableau clinique dressé. Il n’en est pas exactement de même de la clinique psychanalytique. On pourrait dire que, empiriquement, elle tente de se constituer sur des intentions assez semblables à celles de la pensée structurale. Il s’agit de référer des symptômes assez hétérogènes à des « invariants » qui donnent la clé d’une structure morbide. L’agencement de ces invariants, donne l’armature de la structure morbide. C’est sans doute l’ambition inaboutie de la métapsychologie freudienne. À ceci près que la structure commune à tous les dysfonctionnements psychiques est référée à une mythologie exogène au fonctionnement de l’appareil psychique. Je veux dire à une mythologie issue de notre culture indo-européenne sous les espèces d’une variante « psychologisée » de celui d’Œdipe comme débouchant sur la terreur de la castration et l’agencement morbide d’une prétendue pulsion sexuelle. Pulsion  libidinale inexistante qui, dans cette fiction, constitue un des mythèmes essentiels. Reste que la psychanalyse, à partir d’une intuition (ou de la volonté) « pré-structurale » de Freud de constituer un modèle métapsychologique, est pertinente. Mais les éléments retenus pour le constituer relève de l’imaginaire fictionnel et non pas de faits psychiques avérés puisque les fondamentaux sur lesquels elle s’appuie sont infondés. Il n’y a donc pas de véritable modélisation. Ce n’est pas pour autant que la praxis qui en découle n’opère pas. C’est ce que j’ai appelé l’exercice d’un shamanisme moderne fondé sur une croyance partagée entre  psychanalyste et psychanalysant. Cette croyance collective tient lieu de légitimité. Partant, le psychanalyste ne peut éviter d’être, qu’il le veuille ou non, en position de supposé savoir, maître d’un discours qui serait du semblant. Une fiction disait déjà Octave Mannoni. 

 

      • De fait l’essentiel de la pensée structurale en anthropologie consiste à postuler qu’il existe des éléments invariants à partir desquels se développent des phénomènes sociaux superstructurels susceptibles d’être observés. Ces éléments invariants sont eux imperceptibles. Voir « absents » comme l’écrivait Umberto Ecco (« La Structure absente ») pour critiquer les fondements de la méthode. Mais ils peuvent être postulés, puis articulés, à partir d’une analyse des phénomènes observés. Cette analyse tient sa méthode et sa pertinence des principes édictés par Saussure dans son Cours de Linguistique Générale. Il s’agit de réduire les phénomènes observés à un système d’opposition binaire sur le modèle de celui proposé pour la phonologie. Système d’oppositions binaires dénuées de significations à partir duquel s’opère un codage des perceptions sous les espèces sémantiques propres à générer de la signification. De fait la méthode structurale  pour comprendre le social se présente de la manière suivante : 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHÉNOMÈNES SOCIAUX

                                                   

CONSCIENTS

=

CONCRETS

+

SINGULIERS

  • Organisations  

  • Croyances 

  • Production  

  • Comportements 

Niveaux Ethnographiques

Vécus observables

=

Observation participative

GÉNÉRAUX

CONSCIENTS

ORGANISÉS

Monographie rendant compte de manière raisonnée des  faits observés singuliers

Ethnologique  niveau

Construit = Monographie

CONCEPTS UNIVERSAUX PERMANENTS

=

INCONSCIENTS

Structures symboliques abstraites

+

Systémiques

TRANSFORMABLES

(un élément change, la structure se transforme)

Niveau Anthropologique

Construit

=

Modèle théorique rendant compte de

« la Réalité Sociale »

 

 

    1. Cette manière d’appréhender le fait social (réduit par Lévi-Strauss à l’échange des femmes, des biens, des services et de paroles) est homomorphe à ce que Saussure propose pour décrire les langues à partir de l’hypothèse du langage.  

De fait, comme je l’ai préalablement indiqué, cette méthode d’analyse et de modélisation concerne les deux seules institutions humaines : les langues et les cultures qui constituent la Réalité Sociale. Ce sont des institutions, au sens anthropologique, parce qu’elles sont élaborées collectivement pour ensuite s’autonomiser et s’imposer comme règles d’énonciation pour la langue et interdits et obligations pour la culture.

    1.  

  • Bien évidement la Réalité Psychique (Inconscient, Préconscient / Conscient) n’est pas une institution. D’une certaine manière, si on se réfère au développement que j’ai consacré à sa genèse onto phylogénétique, l’appareil psychique, fils du langage, permet justement le codage des éléments du monde dans une langue donnée. Il se structure en effet à partir des différentes phases neurocérébrales d’apparition de l’appareil à langage. Ce que j’avance là c’est que l’appareil psychique, et son fonctionnement, sont structuraux par essence. A ce titre les phénomènes psychiques singuliers se présentent comme superstructurels et sont régulés par les instances topiques. Or comme nous l’avons vu la structuration des instances topiques est le résultat d’une transformation qui signe les différentes modalités de présence au monde (« péremptoire », « certitude », « croyance », « divertissement »). Transformation qui est concomitante au développement de l’appareil à langage. Dans cette hypothèse les maladies psychiques, qui sont le résultat de fixations ou de régressions à des phases archaïques de la structuration de l’appareil psychique, s’inscrivent naturellement (ou sont susceptibles d’être appréhendées) à partir d’un système de transformation où l’état de l’effectuation du langage devient prégnant. Le système linguistique sémiotico-sémantique s’avère être le registre économique de cette métapsychologie structurale. Il remplace celui des pulsions et de la libido.  

    1.  

  • On peut donc utiliser le modèle lévi-straussien qui permet d’appréhender les phénomènes en jeu dans la Réalité Sociale pour appréhender les phénomènes pathologiques de la Réalité Psychique à partir d’une métapsychologie qui conceptualise l’organisation et le fonctionnement de l’appareil psychique : 

 

PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES

                                                   

 

OBSERVATION OBJECTIVANTE

DE

PHENOMENES SINGULIERS

Symptômes

 

  • Comportementaux 

  • Discursifs 

  • Corporels 

Clinique psychologique

Repérage des phénomènes pathologiques

 

GÉNÉRAUX

ABSTRAITS

TAXINOMIE RAISONNEE permettant le classement des phénomènes observés

Nosographique

construit

 

UNIVERSAUX

PERMANENTS

 

 

Concepts fondamentaux permettant de modéliser le développement, la structure et le fonctionnement de l’Appareil Psychique

Niveau METAPSYCHOLOGIQUE construit

  • Topique  

  • Economique  

  • Dynamique  

 

 

    1. On comprend bien que la nosographie « construite » est le résultat de la lecture du niveau d’observation clinique « psychologique » du vécu de la personne à partir du modèle métapsychologique construit « universel permanent ». La nosographie est le résultat d’une taxinomie des phénomènes psychiques symptomatiques observés, effectuée à partir de la déformation de la structure métapsychologique construite « idéale ». Dans cette conception, l’étiologie des troubles psychiques est renvoyée à une perturbation d’un élément du troisième niveau « métapsychologique », réduit à son aspect topique. 

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

 

  • Cela étant rappelé, je vais aborder le système de transformation qui définit le champ nosographique de la « psychonévrose défensive ». Bien évidement les mêmes principes qui ont permis de décrire le fonctionnement de la « psychonévrose dissolutive » permettront de décrire les trois syndromes qui constituent la psychonévrose défensive : névrose obsessionnelle, perversion et paranoïa. Mais ce système de transformation a pour particularité de se structurer autour d’une fixation ou d’une régression, d’une persistance pourrait-on dire, à l’instance topique du Moi Totalitaire (Moi Idéal). La transformation consiste, dans cette occurrence, à une réorganisation des instances topiques (Sujet, Moi, Surmoi, à l’exclusion de l’Idéal du Moi) autour de ce point de fixation de la structuration de l’appareil psychique. A cause de cette fixation à cette instance archaïque de Moi Totalitaire on aurait pu aussi qualifier cette  « Psychonévrose » de « Paranoïde ». De fait, ces agencements particuliers économiques et dynamiques à partir de cette instance topique « totalitaire » ont pour fonction de pallier, comme dans la psychonévrose dissolutive, la défaillance, ou la fragilité de présence au monde due à l’instance subjective. En d’autres termes, l’étiologie originelle de cette psychonévrose est la même dans les deux constitutions nosographiques. On pourrait dire que cette Psychonévrose Défensive (ou paranoïde) réussit là où la dissolutive échoue plus ou moins dans le cas de l‘hystérie et de la paraphrénie et totalement avec la phase finale de la schizophrénie qui voit disparaître toute subjectivité. Elle réussit en cela, qu’elle assure, dans les trois syndromes, une présence au monde (et une adaptabilité) viable,  constituée autour de la certitude invidiante. Elle permet une présence au monde certes problématique (tant d’un point de vue légal dans la perversion et la paranoïa que d’un point de vue psycho-moral dans l’obsession) mais assurée, malgré la carence originaire de l’émergence subjective. Au régime de la croyance imaginaire, se substitue celui de la certitude moïque totalitaire sous l’égide de l’Invidia captatrice/destructrice à des degrés et des niveaux divers.    

 

     LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DE H.EY ET COLLABORATEURS

 

  •  Ce syndrome a été décrit par Freud qui en a fixé les caractéristiques nosographiques. Cette entité nosographique freudienne se trouve  en opposition avec la conception de Janet. D’une manière générale la névrose obsessionnelle  consiste dans « l’obligation psychique de penser de sentir et d’agir malgré soi ». En conflit total avec les aspirations et la volonté consciente de celui qui en est affecté. Tout se passe comme si d’un point de vue phénoménologique la personne était envahie malgré elle par une « pensée magique » totalitaire et toute puissante qui l’oblige à sacrifier à des infinités de choses absurdes (dont elle a conscience) avant de réussir à affecter des actes utiles à son adaptation.  

    1. Pour Janet cette conformation morbide, et la symptomatologie qui en découle, est due fondamentalement à une « faiblesse psychologique » qui empêche l’obsédé d’accéder à un niveau d’organisation psychique suffisant pour affronter le réel. Janet considère que ces incapacités sont dues au fait que la maturation psychique n’a pu atteindre « les niveaux supérieurs » qui permettent les actes volontaires délibérés et les pensées efficaces et adaptatives. Il postule une « faiblesse de la tension psychologique ».  

    2. A contrario pour Freud ce n’est pas une faiblesse de la tension psychologique (fragilité du Désir pourrait-on dire) qui affecte l’obsessionnel mais la pression des pulsions inconscientes (celles du Ça) qui font irruption dans la conscience de manière irrépressible. Irrépressible puisqu’aussi bien les mécanismes mis en place pour les contenir échouent, totalement ou partiellement. Il y a échec à la fois de « l’humanisation » des pulsions et de leur refoulement.  

 

 

LA POSITION PSYCHIATRIQUE ORGANO-DYNAMIQUE

 

  • À partir de ces présupposés freudiens, la clinique psychiatrique a développé une description phénoménologique de cette affection. Pour Ey1 elle se caractérise par trois caractéristiques :  
    1.  

      • « La présence de phénomènes obsessionnels (de la propreté, de l’infini, de la culpabilité, de la vérification…) qui occupent exclusivement la pensée et la vie de celui qui en est affecté.  

 

      • La mise en place de moyens de défense conscients contre ces obsessions. Il ne s’agit pas de mécanismes de défense tel que la psychanalyse freudienne les définit mais de stratégies idéiques et comportementales que l’obsessionnel met en œuvre pour lutter contre ses obsessions. Ces mécanismes de défenses deviennent eux-mêmes obsédants. 

 

      • La mise en place de troubles intellectuels ou affectifs (doute, aboulie, perplexité, sentiment de déréalité, d’étrangeté…) qui relèvent des « stigmates psychasthéniques  de Janet ».   

        1.  

    1. Sur le plan symptomatique H.Ey différencie quatre catégories de symptômes : 

      • « Les idées obsédantes 

      • Les impulsions compulsives 

      • Les rites conjuratoires 

      • Le fond psychasthénique » 

    2.  

    3. LES IDÉES OBSÉDANTES 

    4.  

  • Pour lui il s’agit de pensées non désirées qui font irruption dans le champ de la conscience. Ces intrusions ont, bien entendu, un caractère gênant, odieux même, et persistant. Elles sont reconnues par la personne qui les produit. Elle tente de les répudier. Mais elles s’imposent et réitèrent de manière compulsionnelle sans qu’il soit possible de les refréner. À la différence du délire, ils ne sont pas attribués à une instance extérieure. Elle a conscience de sa propre responsabilité dans le caractère forcé de ses obsessions. Elles sont vécues comme partie prenante d’un conflit intérieur. Conflit auquel ces auteurs  considèrent « qu’il répond à un désir de se martyriser ». Ey écrit « il repousse ce qui l’attire mais s’abandonne à ce qu’il redoute ». Tel est le « jeu compulsionnel ». Nous verrons ultérieurement comment Freud stigmatise cette ambigüité « oxymorale ». Ces intrusions obsédantes peuvent se manifester par : 

    1.  

      • Des idées dont le contenu est double. Comme nous l’avons vu il peut s’agir de pensées odieuses agressives ou dévalorisantes pour autrui ou pour soi. Mais elles sont aussi à contenu « réactionnel » qui consiste à les contrecarrer (interdictions, commandements, scrupules, croyances).  De fait, comme Ey le fait remarquer  « elles peuvent avoir des variantes infinies. Elles se présentent alors comme des manies incontournables : manie de la perfection, de la vérification, de la symétrie, de l’interrogation, mais aussi comme une obnubilation de l’au-delà et de la rigueur morale ». Freud disait que la religion était « une névrose obsessionnelle collective »… Ce qui est phénoménologiquement éclairant mais épistémologiquement faux. Un fait social, comme le sacré et la religion qui l’entretiennent, relève de l’ordre symbolique culturel et pas du fondement de l’appareil psychique individuel. Il n’y a pas à proprement parler de névrose sociale. Enfin ces idées obsédantes peuvent être réduites à des mots (magiques) ou des chiffres que l’obsédé se répète intérieurement toujours dans le même ordre et sans omission ni erreur (arithmomanie). Il peut s’agir aussi d’images obscènes qui s’imposent à la conscience : « une dame pieuse et réservée voit les organes génitaux des hommes à travers leurs vêtements, spécialement s’il s’agit de prêtre » 

 

 

    1. LES IMPULSIONS COMPULSIVES  

    2.  

  • Il s’agit de la tentation ressentie comme irrépressible de commettre des actes odieux ou délictueux. Ey considère que cette tentation de commettre ces actes constitue « une véritable fringale ». Mais de la même manière que les pensées obsédantes odieuses ne sont que rarement proférées les impulsions compulsives sont le plus souvent retenues. Retenues au prix d’un effort de volonté considérable qui, comme nous le savons, contribue à épuiser celui qui en est la victime. Néanmoins le passage à l’acte redouté n’est jamais totalement exclu. De fait ces actes ont toujours une tonalité agressive (torture, meurtre, persécution). Pour ce qui me concerne je serais assez tenté de proposer trois niveaux d’intensité à ces  compulsions : 

 

      • Des actes qui ont pour but de dépouiller l’autre de ce qu’il a. C’est une dérivation de cette impulsion que l’on retrouve dans la kleptomanie (prédation). 

    1.  

      • Des pseudos actes qui ont pour but implicite d’agresser et/ou de terrifier autrui. 

          • Soit sous forme de paroles injurieuses et dévalorisantes 

          • Soit sous forme d’actes de tortures, de cruauté, d’humiliation, de dévalorisation 

        1.  

      • Des actes proprement meurtriers à l’encontre de l’autre haï ou de soi même (élimination).  

    2.  

    3. Quelle que soit l’impulsion compulsive, selon la jolie formule de Ey « C’est parce qu’il ne doit pas le faire que l’obsédé se trouve dans l’obligation de l’accomplir ». Elle s’inscrit donc, selon cet auteur, dans un processus de « transgression ». Reste que si le passage à l’acte est majoritairement réprimé, « l’impulsion compulsionnelle peut faire l’objet d’une sorte de réalisation symbolique : la main fait signe de couper la gorge, le bras se lève comme pour esquisser un coup, l’insulte est marmonnée ». On peut aussi considérer que les tics, les bégaiements les gestes stéréotypés font partie de ces pseudo passages à l’acte.  

 

 

 

LES RITES OBSESSIONNELS

 

  • De fait, ils se présentent comme des actes magiques (qui ressemblent effectivement à des rituels religieux) qui ont pour but deux objectifs complémentaires. Ils sont soit conjuratoires, soit de purification : 

 

      • Les rites conjuratoires  

        1. Ils ont pour objets de détourner l’intrusion des pensées ou des actes obsédants. Ils « obsèdent » la conscience de telle sorte que cette intrusion ne soit pas possible. Ils se constituent d’une « accumulation » de gestes en apparence inutiles et grotesques mais vitaux qui a pour origine, généralement oubliée, une impulsion compulsionnelle ou une pensée obsédante qu’il faut à tout prix interdire. Cette « accumulation » s’organise comme un véritable cérémonial (une sorte de liturgie) « où tous les actes s’ordonnent par rapport à une batterie de tabous qui se présente comme une suite d’obligations, d’interdits, de règlements suivis ». 

        2. Voilà l’exemple clinique que donne H.Ey1 : « Quand je rentre dans ma chambre pour me coucher je commence à vérifier les tableaux et images pieuses sur les murs, je les compte et les regarde plusieurs fois. Puis je dois déposer ma montre sur la cheminée, l’argent sur la commode, les allumettes sur l’étagère. Pour la montre, il faut faire attention que l’ardillon de la boucle du bracelet ne soit pas dirigé vers le crucifix ni vers la statue de la vierge ! Probablement que tout ça provient des vœux que j’ai fait autrefois (si je ne fais pas telle chose de telle manière il arrivera malheur à ma mère). Mais ça s’est stabilisé, c’est devenu une habitude. Je n’ai plus peur qu’en voyage, jusqu’à ce que j’aie trouvé ce qui correspond à la cheminée, à la commode, à l’étagère ».  
    1.  

      • Les rites de purifications expiatoires 

        1. Ils ont pour but de tenter d’obtenir l’auto-absolution de pensées ou d’actes compulsifs agressifs qui, quoiqu’ils n’aient été ni proférés ni commis, du fait même qu’ils aient été pensés ou évoqués sont considérés par l’obsédé comme ayant véritablement été réalisés et actés car pour l’obsessionnel, penser c’est agir. Dans cette catégorie on trouve aussi bien les rites de lavages (qui ont à voir avec les intentions de « salir » et de se complaire dans l’ordure, soit adressées à l’autre soit comme désir propre). Les rites de punition (auto flagellation, mutilation volontaire, scarification…).  

        2.  

  • De fait, en dernière analyse cet envahissement de la vie de l’obsessionnel par ces compulsions rituelles constitue un déplacement et une occultation des tendances agressives qui le submergent. Il n’est plus envahit par des idées odieuses et par des intentions agressives vis-à-vis d’autrui, mais par ses rituels de conjuration et de purification. Toute sa vie se ritualise même dans les parties qui ont échappé à ces rites obsessionnels. Ey écrit : « L’activité encore possible est elle-même ritualisée : le travail, les distractions deviennent des conduites rigides, de tyranniques règlements auxquels l’obsédé se soumet avec une sorte de joie de n’être pas libre, d’être l’esclave de son implacable machinerie intérieure »2. 

Je ne dirais pas joie mais « jouissance », dans le droit fil de ce que Freud avait détecté chez « L’homme aux rats » qui lui servit de modèle pour affirmer l’étiologie de la névrose obsessionnelle (en 1909) comme nous le verrons ultérieurement.

 

LE FOND PSYCHASTHÉNIQUE

 

  • Comme nous l’avons vu quasiment concomitamment avec l’invention de la névrose obsessionnelle par Freud, Pierre Janet mettait l’accent sur ces symptômes. De fait comme Freud, Ey considère la psychasthénie comme un ensemble de symptômes constituant cette entité nosographique. Pour lui, il faut entendre l’état psychasthénique comme une baisse pathologique de la tension psychologique. Cette baisse psychologique aboutit à une « aboulie » (disparition progressive de la volonté). Cette aboulie pouvant aller jusqu’à une totale inhibition de l’activité tant physique qu’intellectuelle. Howard Hughes qui finit sa vie grabataire, entourés de mormons à sa dévotion,  en est un exemple frappant. Sur le plan de l’affectivité cela se traduit par des sentiments dépressifs « qui témoignent de la faiblesse psychique de l’obsédé ». Il est assailli par des scrupules, des doutes, du désarroi ; des sentiments d’emprise, d’irréalité, d’étrangeté, d’impression de fatigue et de lassitude. Cet état psychasthénique se traduit par l’absence de décision, par l’incapacité d’éprouver des sentiments différenciés; la rétrogradation vers le passé et la fuite dans l’imaginaire…ou même le suicide.  

 

ÉTIOLOGIE DE LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE SELON H.EY

 

  • Pour cette névrose obsessionnelle, Ey et ses collaborateurs ne remettent absolument pas en cause l’étiologie élaborée par Freud et après Freud (Abraham, Jones). On pourrait s’en étonner. En effet on pourrait s’attendre à ce qu’ils invoquent leurs présupposés organo-dynamiques d’un dysfonctionnement d’abord neurocérébral « dissolutif » puis d’un mécanisme positif de reconstruction d’une personnalité névrotique, à un stade archaïque du fonctionnement de la personnalité. Il n’en est rien. Ils semblent admettre que la névrose obsessionnelle a une origine strictement « fonctionnelle » qui, pour reprendre leur terminologie ne concerne que le « corps psychique ». Reprenant la terminologie freudienne, ils considèrent que cette affection a pour origine la fixation au stade libidinal anal de l’organisation psychique. La névrose obsessionnelle consisterait « en une organisation de la personnalité déterminée par cette fixation ». Elle se structurerait comme un système d’interdiction contre le retour dans la vie d’adulte des pulsions sadiques anales. A l’appui de cette conviction, ils proposent un tableau qui explique « de manière simpliste » disent-ils, l’apparente contradiction dans laquelle les pensées et les actes compulsifs semblent se développer (cf. Tableau). Ils considèrent que cette personnalité résulte de la non résolution des conflits issus de l’éducation sphinctérienne au moment de l’apprentissage de la propreté. « L’échec  de cette discipline résulte », pour eux, « de la combinaison de deux faits : l’excès d’attachement au plaisir et la rébellion contre les consignes de propreté1 » 

 

 

traits directs

(tendance au plaisir)

caractère sadique anal

Formation secondaire

(lutte contre les tendances au plaisir)

caractère obsessionnel

 

Fixation excessive au

 

plaisir excrémentiel

Traits de caractères de l’érotisme anal

traits de caractères contre l’érotisme anal

  • Difficultés d’abandonner les objets 

  • obstination, entêtement collectionnisme, 

  • angoisse de séparation 

  • Tendance aux cadeaux 

  • résignation, 

  • soumission  

  • prodigalité 

  • témérité 

 

Réaction excessive à

l’interdiction des

plaisirs excrémentiels

Traits de caractère sadique-anal

Traits de caractères contre les tendances sadique-anales

  • saleté, rejet 

  • injures scatologiques 

  • cruauté vis-à-vis des faibles 

  • Lutte contre l’autorité (ironie, sarcasme) 

  • Surpropreté  

  • Politesse  

  • obséquiosité  

  • bonté  

  • souci de justice  

  • défense des faibles  

  • respect de l’autorité 

 

 

  • Si on en croit cette nomenclature, le ressort de la dynamique obsessionnelle est à comprendre dans la mise en œuvre des « mécanismes de défense » dont le plus important serait la « formation réactionnelle » (mais aussi l’isolation, le déplacement, l’annulation…). Formation réactionnelle qui échoue à réfréner les manifestations régressives sadiques anales dues à leur fixation infantile. Il y a cohabitation conflictuelle entre deux modes pulsionnels incompatibles (celui du processus secondaire et de Principe de Réalité sous l’égide du Moi et celui du processus primaire inconscient et anarchique sous l’égide du Ça) articulés entre eux par la culpabilité issue de la fonction répressive du Surmoi. L’obsédé ne peut s’empêcher d’être envahi par des idées et des actes déterminés par les pulsions sadiques anales. Ces pensées et ces actes sont condamnés et réprimés par le Surmoi qui tente de mettre en œuvre systématiquement des pensées et des actes « sublimés » conformes aux aspirations du Moi. Manière de racheter (ou de dénier) les « aspirations inconscientes sadiques anales ». On voit bien, sans que cela soit dit explicitement, que pour ces auteurs, dans cette névrose, il n’y a pas de refoulement (ce qui n’est pas freudien comme nous le verrons). C’est ce qui, pour eux, fait la différence avec l’hystérie. L’autre différence étant que l’instance supplétive qui opère dans cette affection est le Surmoi et non pas l’Idéal du Moi.  

 

 

 

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DE FREUD

 

  • On cite habituellement « l’Homme aux rats » comme archétype de la Névrose Obsessionnelle à partir duquel l’entité nosographique aurait été décrite. L’analyse de Ernst Lanzer, puisque c’est le nom de cet obsessionnel, commence en 1907 et la rédaction du cas en 1909 (Remarques sur un cas de Névrose obsessionnelle). Encore que  dés 1894 Freud se voit contraint de dégager et de théoriser cette névrose. « Il m’a fallu commencer mon travail par une innovation nosographique. A coté de l’hystérie j’ai trouvé raison de placer la Névrose Obsessionnelle (Zwansnevrose qu’il traduit en français pas « névrose des obsessions » ou « névrose d’obsessions ») comme une affection autonome et indépendante bien que la plupart des auteurs rangent les obsessions parmi les symptômes constituant la dégénérescence mentale ou la confondent avec la neurasthénie. En effet, comme nous l’avons vu, Freud considère, à l’inverse de Janet, que cette faiblesse de la tension psychique (la neurasthénie), l’aboulie et la procrastination qui s’en suivent, sont des conséquences de ces obligations obsessionnelles délirantes et contradictoires. « l’Homme aux rats » est un cas qui va lui permettre de confirmer sa conception théorique, de la même manière que « Dora » lui avait donné l’occasion de vérifier l’étiologie « œdipienne » (sur le versant attirance sexuelle pour la personne tutélaire du sexe opposé). À tort, puisqu’il manque l’homosexualité de sa patiente. Dans ce cas il s’agit d’un jeune-homme qui, tout au long de sa vie a eu de légers troubles obsessionnels. Au moment où il consulte Freud, il est empêché de vivre par des pensées d’une rare violence (à contenu scatologique) à l’égard des deux personnes qu’il aime le plus : la dame de ses pensées et …son père. Bien que ce dernier soit mort depuis des années.  

    1. Tout le monde a entendu parler de cette analyse. Elle fait partie de ces études de cas dont on n’en finit pas de pratiquer l’exégèse. Passage obligé, sans doute initiatique, pour tout psychanalyste. Commentaire obligé puisque certains pensent encore maintenant que le travail freudien « n’aurait pas livré » tous ses précieux secrets ! Herméneutique qui confine à l’ésotérisme.  

    2. Il est juriste (encore en formation universitaire), bien de sa personne et intelligent, cultivé, très moral et religieux, s’étant intéressé à la psychanalyse. En effet, il avait lu la « La psychopathologie de la vie quotidienne ». Il vient consulter Freud parce qu’il est en proie à des symptômes obsessionnels qui, quoiqu’existant depuis l’enfance, ont subi une recrudescence insupportable depuis la mort de son père. Ce qui est paradoxal puisque tout au long de sa cure, il fait comme si son père était toujours vivant. A tel point que ses compulsions obscènes, homicides, sacrilèges provoquent des inhibitions qui l’empêchent de vivre et lui font prendre la vie en horreur. 

    3. Cette recrudescence de ces symptômes semble avoir été déclenchée par un incident banal. Au cours d’une période militaire, il avait perdu ses lorgnons. Il en avait fait venir de nouveaux de Vienne par la poste et quand il avait été les chercher, il avait contracté une dette de 3.80 florins auprès de la postière. Dette qui avait été payée par le vaguemestre du régiment. Ce qui n’empêche pas la culpabilité de perdurer. Il faut savoir que son père avait quitté l’armée en laissant, lui aussi, une dette impayée. Son capitaine qu’il qualifie de « cruel » lui enjoint de rembourser cette dette à cet officier. Il faut dire que ce capitaine était favorable aux châtiments corporels (comme son père). Sans doute ce qualificatif de « cruel » n’est pas sans rapport avec une anecdote que celui-ci avait racontée au cours d’une soirée. De fait il s’agissait d’un supplice oriental rapporté par O. Mirbeau dans son ouvrage « Le Jardin des supplices » : on attache un homme nu sur un seau contenant des rats affamés ; ceux-ci s’introduisent dans l’anus du supplicié pour lui manger les viscères. C’est à ce propos que Freud note qu’en faisant ce récit les traits du jeune-homme révélaient « l’horreur d’une jouissance (ou le plaisir selon la traduction de Lutz) par lui-même ignorée (inconnue) ». Toujours est-il qu’il craignait que ce supplice fût infligé aux « deux êtres qu’il aimait le plus au monde », cités plus haut. Cette jouissance involontaire (insu) signe l’ambivalence structurelle de l’obsessionnel révélée par cet oxymore « l’horreur d’une jouissance ». C’est-à-dire la coexistence de deux affects contradictoires et antagonistes.  

    4. Au cours des premières séances, il raconte un souvenir infantile où il a subi une correction de son père après avoir été pris en flagrant délit de quelque chose de mal (vraisemblablement la masturbation). Il aurait à cette occasion fait une terrible colère, se rebellant contre son père. Père qui, saisit par cette violence, aurait dit: « ce petit deviendra soit un grand homme soit un criminel ». C’est la preuve, pour Freud, que le père tant aimé était haï. «Inconsciemment ». A partir de ces éléments (et d’autres encore), il considère que la cause de cette névrose obsessionnelle est due à un désir de meurtre à l’égard du Père induit par une  haine inexpugnable. Ce désir aurait été refoulé. Les compulsions sont des tentatives pour lutter contre le retour de cette motion refoulée. Les impulsions violentes et scatologiques seraient dues au retour du refoulé. Si vous voulez en savoir plus sur ce cas je vous engage à lire (ou à  relire) cette observation dans « Cinq psychanalyses ». 

    5.  

  • Si on tente de dégager une vision structurale de la conception étiologique que Freud se fait de la névrose obsessionnelle, on peut considérer d’un point de vue dynamique, que cette affection se structure à partir d’un refoulement originaire d’un désir de meurtre à l’égard du père. Ce refoulement originaire s’opère, sous l’égide du Surmoi, parce que ce désir, au dire même de Freud, entre en conflit,  avec des aspirations tendres (homosexuelles) pour ce même père. Mais comme tout refoulement, il y a un échec partiel et le désir de meurtre réapparaît travesti par d’autres mécanismes de défense : déplacement sur des représentations plus ou moins lointaines, isolation, formations réactionnelles, annulation. Tout mécanisme qui éloigne  du désir originel de meurtre (l’intention s’avère chez l’obsessionnel « réelle »). Dans le même temps sur le versant économique (c’est-à-dire pulsionnel) il y a une régression vers une fixation  archaïque sadique anale. Enfin d’un point de vue topique, il y aurait une tension entre les aspirations (régressées) du Moi et celles « morales » défendues par le Surmoi (lui-même imprégné de la fixation sadique). On peut dire que « l’Homme aux rats » avait une triple personnalité : une inconsciente, une préconsciente et une consciente, entre lesquelles s’écartèle son Moi.  

 

      • Une personnalité inconsciente constituée de ces désirs régressifs persistants refoulés (envies sadiques anales). De fait, dans ce texte, Freud donne cette définition de l’Inconscient. : «l’Inconscient, dis-je, est l’infantile, c’est-à-dire qu’il est cette part de la personne qui s’est séparée dans l’enfance, qui n’a pas suivi le développement de la personne et de ce fait a été refoulée. Les dérivés de cet Inconscient refoulé sont les éléments qui alimentent ces pensées involontaires qui constituent son mal »1. En d’autres termes, pour « l’Homme aux rats », la haine du père et la persistance de l’organisation infantile sadique-anale.  
    1.  

      • Une personnalité préconsciente dans les manifestations qu’il oppose à ces envies interdites. En effet, contre ces mauvais penchants « inconscients », il élabore une pensée magique et un comportement caricaturalement moral qui le conduisent à une vie ascétique pleine de contraintes, de rites, d’interdits : une mythologie pseudo-religieuse.  

        1.  

      • Enfin la troisième personnalité est celle où il apparaît comme bon, cultivé, intelligent, vivant. C’est cet aspect-là de sa personnalité qui l’amène à consulter Freud.      

 

    1. LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE CHEZ LACAN  

    2.  

  • De fait Lacan s’intéresse essentiellement à la névrose obsessionnelle pour deux raisons. L’une qu’on pourrait considérer comme permettant d’élucider la généalogie du Grand Autre ; l’autre, assez subtile, lui permettant de substituer l’économie de la pulsion par celle du signifiant ou tout au moins d’articuler le passage de l’une à l’autre.  

    1. Cette histoire de haine du père et du désir d’élimination (du meurtre) concomitant, Lacan en a tiré l’origine de la figure du Grand Autre. Il prétend que Freud anticipe sur ce que lui-même a apporté concernant la fonction du Grand Autre dans la névrose obsessionnelle. A savoir que « dans la névrose obsessionnelle « la figure du grand Autre » s’accommode d’être tenue par un mort et qu’en ce cas elle ne saurait mieux l’être que par le père, pour autant que, mort en effet, il a rejoint la position que Freud a reconnu pour être celle du père absolu »2 Un autre élément à partir duquel Lacan va, là encore sacrifier à son « travers » (irrépressible) de transitivisme conceptuel, c’est ce qui concerne le passage de la pulsion au signifiant. Ce transitivisme entre la pulsion sexuelle et le signifiant, en d’autres termes comment on passe des envies sexuelles au signifiant, est articulé chez « L’Homme au rats » à partir justement de ce phonème « rats ». En effet un problème qu’Ernst Lanzer a quand il consulte Freud concerne la difficulté de se décider à se marier. Mariage se dit Heirat en allemand. Le dilemme consiste à se marier avec la « dames de ses pensées » pauvre et pas très jolie ou avec une jeune femme riche et jolie que lui destine sa mère (ce qu’avait fait son père qui avait épousé sa mère riche et ainsi délaissé une jeune fille de modeste naissance et pauvre). De fait ce phonème « rat » semble acquérir le statut de signifiant (au sens lacanien de déterminant) dés l’enfance où il s’adonne à des jeux sexuels avec une nourrice consentante : attouchement, voyeurisme de son sexe. Sans que cette dernière y trouve à redire. Il se fait que cette nourrice se maria à un homme qui avait le statut « d’Hofrat » (titre d’un certain prestige en Autriche). Dès cet instant il dut appeler cette dame « Frau Hofrat » :  
    2. Pour Lacan, l’hypothèse est que le signifiant « rat » se substitue à la pulsion sexuelle et scopique et tombe sous le coup de l’interdit surmoïque (dans la logique de l’obsédé, le père doit mourir pour qu’il puisse avoir accès, à nouveau, à la jouissance sexuelle). Il y a déplacement du sexuel vers le signifiant. Ce qui fait que tous les mots qui contiennent ce signifiant deviennent problématiques et déclenchent des formations symptomatiques : Spielratte = la dette, Raten = l’argent, (en particulier des séances), Heirat = le mariage, mais aussi Ratz = les enfants dans le dialecte autrichien…etc. A partir de quoi il considère que la maladie est causée par un secret (sexuel !) recelé pour un signifiant inconscient. Un signifiant qui fait retour dans ce «  mi-dit » du symptôme. Mi-dit qui relève alors du préconscient. Cette alchimie et cette prolifération des troubles sous l’emprise du signifiant fait dire à Lacan : « Quand il (Freud) dénonce une tendance, ce qu’il appelle « Trieb », tout autre chose qu’un instinct, la fraîcheur de la découverte nous masque ce que le Trieb implique en soi d’un avènement du signifiant ». Comme si le signifiant « Rat » absorbait et se substituait à la pulsion. Manière de faire aller ensemble la théorie du signifiant et la mythologie des pulsions. De plus ce transitivisme conceptuel a l’avantage d’abonder dans le sens de ce que Freud avance quant à la nature du discours de l’obsédé. En première approximation, ce dernier pense que ce discours est différent de celui de l’hystérique et plus difficile à saisir. Mais il conclut (à tort pour ce qui me concerne), qu’il n’en est rien. « Les moyens dont se sert la névrose obsessionnelle pour exprimer ses pensées les plus secrètes, le langage de cette névrose, n’est en quelque sorte qu’un dialecte du langage hystérique, mais c’est un dialecte que nous devrions pénétrer plus aisément, étant donné qu’il est plus apparenté à l’expression de notre pensée consciente que ne l’est celui de l’hystérique ».  

    3. Il fait allusion dans cette citation au fait qu’il semble que tout ce qui peut apparaître comme une cause ou une explication des symptômes est donné littéralement dans son discours. Il y a un savoir que l’obsessionnel ne semble pas entendre. Freud remarque à ce propos : « il faut admettre que les obsédés possèdent deux sortes de savoir et de connaissance, et on est également en droit de se dire que l’obsédé « connaît » (je dirais « sait ») ses traumatismes et de prétendre qu’il ne les connaît pas. Il les connaît (sait) en ce sens qu’il ne les a pas oubliés, mais il ne les connaît pas, ne se rendant pas compte de leur « valeur ». En d’autres termes, il les méconnaît ou les dénie. Ce que « L’Homme aux rats » confirme : «  je dis mes pensées sans m’entendre ».  

    4. Cette méconnaissance ne manque pas de renvoyer à l’article d’O. Mannoni où il analyse une locution assez semblable que lui adresse un de ses psychanalysants à propos d’une bévue : O. Mannoni croyant avoir à faire au téléphone à un de ses amis le convie à prendre le café, alors qu’il s’agit d’un de ses psychanalysants. Se rendant compte de son erreur il détrompe son patient. Arrivé à l’heure dite, celui-ci lui fit cette réflexion : « Je savais bien (que vous ne pouviez pas m’inviter) …mais quand même ». Dans ce « mais quand même » on lit la dénégation. Dans le cas de l’obsessionnel, méconnaissance de ce qu’il dit a valeur de dénégation radicale, dénuée de toute dubitation. Elle vaut affirmation. Ce que manque à comprendre Freud et ses commentateurs. Nous verrons que c’est du côté de la fixation topique (et du rapport au monde) et du clivage qu’il faut entendre ce curieux phénomène. Ce qui n’a rien d’anodin. A ce titre le « discours »  de l’obsessionnel n’est pas une variante, un dialecte du « langage » de l’hystérique. Il est radicalement différent. Tout se passe comme s’il y avait chez l’obsessionnel deux modalités d’expression où l’une ne relève pas de l’imaginaire et de la croyance mais de la certitude absolue de la phase paranoïde. C’est cette modalité particulière de double régime qui fait que « l’Homme aux rats » ne peut pas entendre ce qu’il dit.  

    5. Pour ce qui concerne « l’Homme aux rats » Lacan va même jusqu’à suggérer que la mort de ce dernier, au front, d’une infection généralisée (et non pas de blessure de guerre) est une conséquence de l’échec de cette psychanalyse (comme un suicide manqué). Ce déterminisme me paraît contestable. Il y aurait là la croyance en la toute puissance de l’Inconscient tout à fait discutable. Manière d’attribuer à cette mort une causalité qui confine à un destin transcendant. Reste que cette difficulté à conduire à bonne fin une psychanalyse d’obsessionnel est réelle. 

    6. LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DANS LA CLINIQUE STRUCTURALE 

 

  • Il est clair pour tous les praticiens, psychiatres ou psychanalystes, que la névrose obsessionnelle est une affection difficile à guérir. L’aveu de Freud quelques années après la fin de la cure de « L’Homme au rats », où il admet qu’il n’était pas guéri, l’atteste. Et la psychanalyse interminable de « L’Homme aux loups », passant de psychanalyste en psychanalyste aux frais de la Société de Psychanalyse, n’était que le premier échec reconnu. Difficulté qui n’a fait que se confirmer au cours du temps. Au point où certains s’interrogent sur le bien fondé du recours à la psychanalyse pour cette affection. On considère alors que le « caractère » (ou la personnalité) obsessionnel est une bonne indication de cure psychanalytique tandis que l’on est plus circonspect dans le cas  d’une véritable névrose obsessionnelle. Ce qui semble paradoxal puisqu’aussi bien les motifs et l’origine de sa structuration semblent être facilement accessibles. Comme si « l’Inconscient » se dévoilait à livre ouvert et que la remémoration des éléments infantiles était inutile puisque les souvenirs ne subissaient aucune entrave. Cette particularité de persistance des souvenirs est, prétendument, une garantie de succès. Ce que Freud apporte en démenti à l’origine de cette affection c’est qu’il y aurait le refoulement d’un désir de meurtre à l’égard du père et la fixation d’une haine inextinguible (à l’instar des sentiments haineux que Freud aurait eu à l’égard de son père). Causalité symétrique inverse avec l’hystérie où l’étiologie est l’amour incestueux à l’égard du parent du sexe opposé. En particulier de la fille à l’égard de son père. Il y a une sorte de consensus pour la communauté des psychanalystes. Au point que poussant la logique à l’extrême, certains vont jusqu’à affirmer que la névrose obsessionnelle serait l’apanage quasi exclusif de la gente masculine, alors que la névrose hystérique serait dévolue aux femmes ! Or, il faut tout de même se souvenir que le désir de meurtre « universel » à l’égard du père provient de l’autoanalyse de Freud. Qu’on le sache, Freud n’était pas obsessionnel. Il aurait pu s’en aviser pour valider (ou invalider) son hypothèse sur cette étiologie de la névrose obsessionnelle. Pourtant il maintient que cette haine mortifère est la clé de la compréhension de cette névrose. Mais ce qui est singulier dans cette névrose  c’est, non pas à proprement parler cette  agressivité (sadique-anale), mais bien qu’elle soit déclarée par celui qui l’éprouve. Ce qui est tout à fait interpellant c’est que ce savoir n’a aucun effet curatif. Et que l’interprétation dévoilant l’origine de cette agressivité mortifère non plus. Elle est pour le moins préconsciente. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’un « mi-dire ». Elle est obvie. Mais ce savoir n’a aucun effet curatif. C’est dire que le dévoilement et l’énoncé d’un secret qui fait symptôme sont inefficaces. On pourrait penser que l’herméneutique qui est sensée dévoiler la motion refoulée du meurtre du père pourrait faire sens et entraîner une restructuration. Il n’en est rien. L’interprétation s’avère, elle aussi, totalement inefficace. S’il en était besoin on pourrait dire  que l’obsessionnel accrédite véritablement que « savoir n’a jamais guéri personne ». Il est inopérant de dévoiler une signification cachée ou de se la dire. Ce qui devrait ébranler, d’une certaine manière, les convictions thérapeutiques des psychanalystes. Si on poussait le raisonnement à son terme, on pourrait même affirmer que ce savoir a pour objectif de constituer un « ésotérisme ». Esotérisme au sens où il s’agirait d’une construction significationnelle dont la finalité est de maintenir un statu quo dans la présence au monde de celui qui l’énonce. Un savoir ésotérique est une élaboration qui s’organise en méconnaissance. Paradoxalement : rendre secret ce qui est avéré. C’est bien la persistance de cette méconnaissance, persistance infrangible (déni dirait certains), qui est la caractéristique de cette névrose. C’est l’impossibilité de lever cette méconnaissance dans la cure qui met le psychanalyste en échec. Cette impossibilité signe chez l’obsessionnel d’une toute puissance insue.  

    1.  

  • Il est donc légitime de considérer que l’étiologie « économique » et dynamique proposée par Freud (et aussi par Lacan à une variation près) est erronée. Outre l’hypothèse économico-dynamique du refoulement de la haine (sadique-anale) et du désir de meurtre à l’égard du père, sa théorie pêche aussi dans son aspect topique. Il considère en effet que les instances en jeu dans ce syndrome sont le Moi et le Surmoi. Il suppose que le Moi est clivé et que, d’une part  il prend en compte le Principe de Réalité et que d’autre part il se charge transgressivement des désirs asociaux du Ça. Dans cette perspective le Moi serait dans l’incapacité de socialiser ses pulsions. Et même en serait submergé. Submergé au point que le Surmoi, quoique se présentant comme une instance répressive cruelle, peine à en empêcher le surgissement et à les réprimer. Aussi, tout se passerait comme s’il infligeait au Moi « intempérant », et incapable de maîtriser ses pulsions, une culpabilité consciente et des punitions cruelles (les compulsions). Contre les impulsions régressives sadiques anales, il met en place des mécanismes de défenses inefficaces (formations réactionnelles, isolation, déplacement…etc.)  

    1.  

  • Dans le cadre de ce que je propose, il faut situer la régression, non pas du côté économico-dynamique, mais topique. Comme dans l’hystérie, le Moi s’avère inconsistant. Il n’est pas clivé. C’est pourquoi à partir de l’événement déclenchant cette inconsistance entraîne une régression vers une fixation, inscrite dans l’appareil psychique, au Moi totalitaire (Moi Idéal freudien). La problématique n’est donc pas duelle (Moi/Surmoi) mais ternaire : Moi imaginaire inconsistant/ Moi idéal Totalitaire/Surmoi.  

    1. De fait, tout se passe comme si le Moi Totalitaire, resté silencieux jusqu’au moment de l’événement déclenchant l’activait à nouveau et imposait au Moi son mode économique « symbolique » de présence au monde : élimination (métaphoriquement « meurtre ») / captation. Cette régression topique réactive donc  le mode « symbolique » de traitement de ce qui est perçu. S’en suit alors désémantisation partielle de la fonction de la langue. La langue parlée continue à se présenter grammaticalement construite mais il y a, pour la partie régie par le Moi Totalitaire, perte des effets de signifiance imaginaire qui permettait la relation d’objet. En quelque sorte il y a « désimagination » des vocables produits et régression à la modalité symbolique de traitement des données. Régression économique qui restaure le mode binaire de relation aux « choses », (sous la forme de : élimination/captation), tel qu’il apparaît à la phase paranoïde. C’est en cela que la relation d’objet est partiellement abolie au profit du rétablissement d’un rapport aux « choses ». Cette double régression, topique et économique, explique que les intentions meurtrières ou dévalorisantes que profère l’obsessionnel s’imposent à la conscience Moïque comme expériences « réelles ». L’élimination meurtrière a été accomplie ; l’humiliation et les intentions sadiques à l’égard d’autrui se sont véritablement produites.  

 

  • De fait il y a cohabitation de deux systèmes d’actualisation de la présence au monde : l’une fondée sur l’instance moïque de la relation d’objet imaginaire, l’autre sur l’instance totalitaire paranoïde dans son rapport symbolique à la chose réifiée. Comme nous l’avons vu précédemment, ce rapport à la chose réifiée s’avère déshumanisant. L’autre n’est plus un « semblable », fut-il le père par ailleurs aimé,  et à ce titre  il peut être traité de la pire manière par l’agressivité invidiante qui est le régime économique de cette phase de développement au service du Moi Totalitaire où l‘appareil psychique de l‘obsessionnel s’est partiellement fixée. Fixation réactivée par un événement existentiel qui s’avère anodin. Nous l’avons vu dans le cas de « L’Homme aux rats », cette histoire de dette augmentée par l’intervention sauvage du capitaine cruel qui lui enjoint de s’en acquitter. Ce qui est caractéristique de la névrose obsessionnelle par rapport aux deux autres syndromes de la psychonévrose défensive, c’est qu’il n’y a pas véritable clivage entre ces deux modes de présence au monde. J’indiquais tout à l’heure qu’il y a cohabitation. Mais cette cohabitation est dynamique et conflictuelle. La conscience moïque est submergée par les motions destructives, persécutantes et humiliantes produites par le système topico-économique paranoïde sous l’égide du Moi Totalitaire. D’autant que ces motions s’adressent en priorité à des personnes estimées et aimées. Dans le cas de « L’Homme aux rats », elles s’adressent à son père « qui est son meilleur ami… » (quoique mort depuis des années) et à « la dame de ses pensées ». C’est pourquoi on parle d’ambivalence. Dans les termes qui sont les miens ces personnes sont-elles mêmes « clivées » : à la fois des semblables aimés et des « choses réifiées » auxquels on peut faire subir les pires outrages. En termes archéofreudiens, ils s’inscrivent à la fois dans le régime du Plaisir mais aussi, et de manière scandaleuse pour celui qui l’éprouve, dans le circuit tensionnel de la Jouissance. Freud l’avait perçu qui avait noté « l’horreur d’une jouissance à lui-même ignorée » quand ce dernier évoquait le supplice des rats s’introduisant dans l’anus du condamné. Mais il ne faut pas limiter cette « jouissance » à ce seul fait. La jouissance s’avère généralisée à l’ensemble des phénomènes psychiques produit par la fixation à la phase d’organisation paranoïde. Tout se passe comme si le mode de jouissance qui se présente comme permettant d’assumer le manque du Sujet (Inconscient) et la prise en charge de l’intentionnalité dans le registre  psychique devenait le moteur économique de présence au monde qu’instaure le Moi Totalitaire. L’une des clés de compréhension de ce syndrome est que l’obsessionnel émarge à deux modes de présence au monde dont celui de la jouissance est prévalent. Prévalent et indiscutable (il ne faut pas oublier que la jouissance est ce qui constitue le désir subjectif comme indestructible). Il ne faut donc pas se laisser aveugler par la misère et la culpabilité que ces personnes exhibent. Elles ne sont que la conséquence de l’impossibilité du système moïque d’abolir cette addiction à la jouissance prise dans l’Invidia. Même avec l’assistance de cette instance supplétive qu’est le Surmoi. Dans cette affection, le Surmoi tente de faire son office et de permettre la transformation de l’instance moïque totalitaire en instance moïque imaginaire. Mais son action endogène de passeur échoue. S’instaure alors une lutte à mort entre ces deux instances topiques malgré le recours à la médiation surmoïque. Dans le pire des cas cela mène effectivement à la dégénérescence et à la mort. Et pas seulement par suicide mais surtout par exacerbation de l’aboulie. C’est dans cette lutte à mort que vont se mettre en place des tentatives de résistances contre les motions invidiantes. Mécanismes de défenses qui s’avèrent dérisoires et pathétiques. On peut rappeler les principaux : 

 

      • Isolation  

        1. « qui consiste à isoler une pensée ou un comportement de telle sorte que leurs connexions avec d’autres pensées ou avec le reste de l’existence du Sujet se trouve rompues ». Il semble que dans la névrose obsessionnelle l’isolation se substitue au refoulement. De fait il n’y a pas de véritable refoulement dans cette affection. Dans les termes qui sont les miens il n’y a pas de mythologies transgressives qui se transforment pour se constituer « préconscientes ». Les motions invidiantes sont directement accessibles. Elles ne subissent aucun traitement rhétorique qui les rend méconnaissables. Freud ne dit pas autre chose dans « Les psychonévroses de défense » : « La défense se produit par séparation de la représentation insupportable et de son affect ; la représentation, même affaiblie et isolée reste dans la conscience ». 

        2.  

      • Déplacement 

        1. Ce mécanisme de défense fait que l’accent, l’intensité d’une représentation est susceptible de se détacher d’elle pour passer à d’autres représentations originellement peu intenses, reliées à la première par une chaîne associative. 

        2.  

      • Dénégation 

 Elle « consiste  à énoncer des désirs, des pensées, des sentiments tout en ne les reconnaissant pas ».  L’homme aux rats  dit aimer son père et ne vouloir sa mort en aucun cas (lieu du refoulement).

 

      • Formation réactionnelle 

        1. Ce mécanisme de défense consiste à développer une attitude diamétralement opposée et de même intensité que celle inacceptable qui s’impose à la conscience : « bonté », « propreté », « moralisme », « religiosité ». Toute attitude qui s’oppose terme à terme à méchanceté, saleté, amoralisme et incroyance.  

        2.  

  • Tous ces mécanismes de défense sont déployés sous l’égide de la constellation moïque « Moi / Surmoi ». Ils peuvent êtres, eux aussi, apparentés à des rhétoriques, comme nous l’avons vu. On peut donc considérer que le déplacement peut renvoyer à un trope métaphoro-métonymique. La formation réactionnelle à un oxymore. La dénégation à une négation… 

    1. Bien sûr, là où l’action du Surmoi est la plus visible c’est dans la régression des motions invidiantes. Il préside à la mise en place des rituels soit propitiatoires, soit punitifs. Mais cette répression est impuissante, elle aussi, à contrecarrer les motions invidiantes invasives. 

On pourrait dire que l’obsessionnel échoue là où le pervers réussit. Il échoue à faire cohabiter ces deux systèmes de présence au monde qui sont : l’organisation moïque totalitaire  invidiante et l’organisation moïque imaginaire. Il manque chez l’obsessionnel la mise en place d’un véritable clivage. Alors que chez le pervers, parce que son appareil psychique est débarrassé du Surmoi, ces deux modes de présence au monde sont hermétiquement clivés. Je l’ai noté dans un autre chapitre : le pervers fonctionne « harmonieusement » grâce au clivage. Il est alternativement, soit sur le mode invidiant « chosifiant », soit sur le mode de la relation objectale imaginaire sous le régime du divertissement. Au fond, on pourrait dire que l’obsessionnel est un pervers qui ne s’assume pas, un pervers honteux et coupable, si cet oxymore est acceptable. Il échoue aussi là où le paranoïaque réussit radicalement. Puisque l’appareil psychique de ce dernier est restructuré autour du pivot que constitue ici le Moi Totalitaire qui se substitue alors  tout aussi bien à la fonction subjective qu’à la fonction moïque.

 

  • Cette articulation permet de comprendre pourquoi il est bien difficile de guérir un obsessionnel. De la même manière qu’il est bien difficile de mener à bonne fin une cure avec les enfants présentant des troubles envahissant du développement qui s’organisent comme une pseudo paranoïa. Cet éclairage qui consiste à considérer que la névrose obsessionnelle a pour étiologie la régression topique à la fixation psychique au Moi Totalitaire (Moi Idéal), permet de différencier de manière radicale ce qu’il en est de la méconnaissance dans le syndrome hystérique de celle qui affecte l’obsessionnel. De fait il ne s’agit pas de la méconnaissance d’un savoir par ailleurs intellectuellement et consciemment élaboré. Un savoir imaginaire, comme ignoré. Ce savoir « désémantisé » comme décrit antérieurement, s’est mué en « certitude » inexpugnable. Il n’est plus dans le registre de la croyance. Il ne s’élabore pas comme un discours mythologique organisé comme un ésotérisme masquant. C’est ce caractère de certitude  qui permet de repérer ce savoir comme délire « symbolique » réel. On pourrait dire qu’il s’agit d’une certitude péremptoire en cela que cette présence au monde de l’obsessionnel cumule à la fois le mode de la phase de subjectivisation et celui de la phase paranoïde. On pourrait dire que l’organisation topique de cette phase paranoïde est devenue prévalente et le savoir ne se constitue pas comme une méconnaissance ni comme un dire mais comme une « connaissance » incontestable.  Cette connaissance qui émarge au registre de la certitude semble totalement inexpugnable dans sa toute-puissance invidiante.  

 

  • De fait, il n’y a rien là d’impossible, ni dans le cas des troubles envahissant du développement pseudo paranoïdes, ni dans le cas d’un obsessionnel. Car il faut garder à l’esprit qu’aussi bien dans la névrose obsessionnelle que dans les troubles du développement pseudo paranoïdes la cause n’est pas cette fixation en apparence inexpugnable. Si cette fixation topique au Moi Totalitaire se cristallise c’est bien parce qu’antérieurement une faille dans le process de subjectivisation s’est opérée. Et la défense, que la névrose obsessionnelle oppose à la défaillance subjective – qui s’avère incapable de soutenir une intentionnalité psychique désirante- consiste à suppléer cette carence par un mode de présence au monde invidiant sous l’égide d’un Moi totalitaire persistant. Ce Moi Totalitaire persistant entre en conflit avec le Moi Imaginaire. Il n’y a donc pas clivage du moi comme en fait l’hypothèse Freud. Il y a en quelque sorte tentative de colonisation de l’imaginaire sémantique par l’invidiant sémiotique que le Surmoi ne parvient pas à endiguer. Cohabitent alors conflictuellement la certitude paranoïde et la croyance imaginaire. Toutes deux sur le mode conscient. Paradoxalement cette fixation paranoïde, dans le temps de la structuration psychique, permet au module syntaxique de se mettre en place et au moi imaginaire d’émerger. Ce n’est que dans un deuxième temps que le mode invidiant et la jouissance qui l’anime, contamine le mode imaginaire qui autorise la relation d’objet et la mise en place du principe de plaisir. Reste que la conduite de la cure, aussi bien avec les enfants qui souffrent de troubles envahissant du développement pseudo paranoïdes qu’avec les obsessionnels, permet d’accéder à cette faille subjective (permettre la réémergence de la Détresse du Vivre qui y est associée). Réémergence qui permettra de réinitialiser le processus de structuration endogène (auto-organisation) de l’appareil psychique. Car on peut considérer que l’angoisse qui affecte l’obsessionnel est de l’ordre du déplacement (assez semblable à celui que l’on retrouve dans l’hystérie) où à la Détresse du Vivre se substitue l’angoisse. 

 

 

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly    

1 Manuel de psychiatrie 6ième édition page 350

1 Manuel de psychiatrie 6ème  édition page 352

2 Manuel de psychiatrie 6ème  édition page 353

1 Manuel de psychiatrie 6ème  édition page 356

1 L’homme aux rats, Payot, 2010 p57

2 Ecrits pages 597

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