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La névrose obsessionnelle – Esquisse d’une clinique analytique structurale (30 mai et 20 juin 2015)

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La névrose obses­sion­nelle – Esquisse d’une cli­nique ana­ly­tique struc­tu­rale (30 mai et 20 juin 2015)

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

Sémi­naire de Marc Lebailly

30 mai et 20 juin 2015

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

REPRISE ET TRANSITION

  • Lors du der­nier sémi­naire j’en ai ter­mi­né avec les dif­fé­rents syn­dromes de la psy­cho­né­vrose dis­so­lu­tive. Comme vous vous en êtes sûre­ment aper­çus cette approche ne dis­qua­li­fie en rien les obser­va­tions cli­niques anté­rieures, qu’elles soient psy­chia­triques ou psy­cha­na­ly­tiques si on consi­dère que ces obser­va­tions se consti­tuent comme une mise en ordre « empi­rique », (pour ne pas dire une mise en ordre méta­psy­cho­lo­gique), des phé­no­mènes obser­vés. Elle se borne à pro­po­ser l’hypothèse que toutes les affec­tions psy­chiques ont pour ori­gine une per­tur­ba­tion dans la struc­tu­ra­tion topique de l’appareil psy­chique et d’en tirer les consé­quences étio­lo­giques. Per­tur­ba­tion dont l’étiologie est à situer dans l’échec, total ou par­tiel, du pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion. À par­tir de quoi il est pos­sible de pro­po­ser une autre taxi­no­mie de l’ensemble de ces mala­dies psy­chiques. Cette taxi­no­mie a l’ambition de ne pas être seule­ment des­crip­tive mais de s’inscrire dans un sys­tème de trans­for­ma­tion « dyna­mique ». Pas au sens de Ey dans sa concep­tion orga­no-dyna­mique, mais struc­tu­rale. C’est affir­mer qu’il y aurait une conti­nui­té sys­té­mique entre les dif­fé­rents syn­dromes qui consti­tuent chaque psy­cho­né­vrose. Cette struc­ture de trans­for­ma­tion se déploie à par­tir des ava­tars orga­ni­sa­tion­nels des ins­tances topiques qu’entraine la défaillance orga­ni­sa­tion­nelle dans le pro­cess de sub­jec­ti­vi­sa­tion. On sait, en effet, que quand un élé­ment d’un sys­tème varie, l’ensemble de la struc­ture de ce sys­tème se réagence glo­ba­le­ment. C’est-à-dire que si la fonc­tion (ou la consis­tance) d’une ins­tance topique varie, alors les aspects éco­no­miques et dyna­miques de l’appareil psy­chique se réagencent. Ces réagen­ce­ments déter­minent des phé­no­mènes psy­chiques spé­ci­fiques (les symp­tômes) qui s’articulent en syn­dromes. Ces syn­dromes sont alors repré­sen­ta­tifs de la dété­rio­ra­tion de la fonc­tion topique. C’est ce que j’ai ten­té de démon­trer dans mon approche de la psy­cho­né­vrose dis­so­lu­tive. Cette enti­té noso­gra­phique se carac­té­rise par dif­fé­rents états stables (si on peut dire) de la struc­tu­ra­tion topique dont attestent les syn­dromes hys­té­riques, para­phré­niques et schi­zo­phré­niques. Car ils se carac­té­risent bien par des régres­sions (ou des fixa­tions) topiques à des phases d’organisation anté­rieure de l’appareil psy­chique. Il y a dis­so­lu­tion pro­gres­sive des ins­tances moïques qui abou­tit en fin de pro­ces­sus de trans­for­ma­tion dis­so­lu­tive au dévoi­le­ment de la carence de la fonc­tion sub­jec­tive ori­gi­nelle. Cette carence appa­rait crû­ment dans la phase ter­mi­nale de la schi­zo­phré­nie. Cette manière de conce­voir l’approche noso­gra­phique des mala­dies psy­chiques est d’obédience struc­tu­rale.  

DISGRESSION

  • De fait l’essentiel de la pen­sée struc­tu­rale consiste à trou­ver et à arti­cu­ler des élé­ments inva­riants d’un ensemble de phé­no­mènes répu­tés hété­ro­gènes. Ces inva­riants s’organisent en struc­tures stables à par­tir des­quelles il est pos­sible de rendre compte de l’infinité des phé­no­mènes obser­vés dans un champ don­né. C’est ce que pro­pose Saus­sure, à la fin de sa vie, quand il déve­loppe une théo­rie lin­guis­tique géné­rale fon­dée sur la struc­ture élé­men­taire du signe com­po­sé d’un signi­fiant et d’un signi­fié. Signi­fiant, lui-même envi­sa­gé à par­tir d’une concep­tion oppo­si­tion­nelle de l’organisation des pho­nèmes. Tout sys­tème lin­guis­tique (toute langue) peut être pen­sé et ana­ly­sé à par­tir de ces prin­cipes fon­da­teurs. Il y a dans cette révo­lu­tion concep­tuelle un dépas­se­ment de la phi­lo­lo­gie com­pa­ra­tive dont Saus­sure était, par ailleurs, un des maîtres. Méta­pho­ri­que­ment, on peut pen­ser que les cli­niques psy­chia­triques et psy­cha­na­ly­tiques sont encore, dans leurs approches phé­no­mé­no­lo­giques, sem­blables à cette lin­guis­tique com­pa­ra­tive. Cette véri­table cou­pure épis­té­mo­lo­gique saus­su­rienne per­met de sor­tir de la pro­blé­ma­tique de la décou­verte d’une ori­gine des langues, pour une pro­blé­ma­tique de l’analyse du fonc­tion­ne­ment des langues. Méthode à par­tir de laquelle il est pos­sible d’aborder objec­ti­ve­ment l’analyse de la mul­ti­pli­ci­té des langues. Cette théo­rie donne, en effet, les clés de l’origine « sémio­tique » de l’effet séman­tique par l’agrégation des pho­nèmes dif­fé­ren­tiels. En d’autres termes, elle per­met d’expliquer l’origine de la « repré­sen­ta­tion de mots » comme disait, à peu près à la même époque, Freud. Cette approche sémio­ti­co-séman­tique qui vient en appui, per­met effec­ti­ve­ment d’étudier, à par­tir d’invariants, toutes les langues par­lées ou mortes.  

    1. C’est en adap­tant ces prin­cipes aux faits sociaux, consi­dé­rant après Mauss qu’il fal­lait envi­sa­ger tous ces phé­no­mènes sociaux comme glo­baux, c’est-à-dire sys­té­miques, que Lévi-Strauss a révo­lu­tion­né l’anthropologie. Consi­dé­rée comme un sys­tème de com­mu­ni­ca­tion, la Réa­li­té Sociale fonc­tionne alors comme un lan­gage dont on doit pou­voir décou­vrir les inva­riants « sémio­tiques » à par­tir des­quels se déploient les mul­tiples agen­ce­ments des phé­no­mènes cultu­rels. C’est ce à quoi il consacre son tra­vail pour ten­ter de trou­ver une théo­rie expli­ca­tive des rites hété­ro­gènes (et qua­si infi­nis) des manières matri­mo­niales et de l’agencement des mytho­lo­gies. Théo­rie expli­ca­tive à par­tir d’un modèle qui rend caduc les para­phrases des eth­no­logues et le recours tau­to­lo­gique aux pré­ten­dues super­sti­tions (super­sti­tion puisqu’on fait comme si on était dans une pen­sée au fond « infan­tile ») indi­gènes. Ce pré­sup­po­sé per­met d’aborder la pra­tique du mariage dans la pro­blé­ma­tique de la paren­té de manière objec­tive. C’est un élé­ment clé pour com­prendre les sys­tèmes d’alliance.  

      • Je disais que cette méthode d’analyse per­met de dépas­ser les para­phrases des eth­no­logues fon­dées sur l’enquête eth­no­gra­phique auprès d’informateurs indi­gènes qui racontent les jus­ti­fi­ca­tions (le sens) de phé­no­mènes (et de com­por­te­ments) aux­quels ils sont en fait sou­mis. Sou­mis sans en com­prendre les tenants. Sou­mis par « une croyance » dont ils ne connaissent pas la logique « arbi­traire » sous-jacente. Or les obser­va­tions débouchent sur des mul­ti­tudes de cas par­ti­cu­liers. Il y a autant de règles matri­mo­niales qu’il y a de com­mu­nau­tés humaines. Et dans chaque com­mu­nau­té humaine autant de variantes sin­gu­lières. De fait on trouve la même dérive dans les cli­niques psy­chia­triques, puisqu’aussi bien les psy­chiatres n’ont aucune théo­rie qui mobi­lise les phé­no­mènes « men­taux » autre que la réfé­rence aux dys­fonc­tion­ne­ments neu­ro­cé­ré­braux, qu’ils soient fonc­tion­nels (neu­ro­bio­lo­giques) ou orga­niques. On voit alors les psy­chiatres, quand ils ont la fibre cli­nique comme il en était de Ey, décrire de manière aus­si fine que pos­sible toutes les affec­tions qui leur sont don­nées à connaître, pour en dres­ser un tableau dif­fé­ren­tiel dans l’espoir, avoué ou non, de décou­vrir un nou­veau syn­drome pou­vant faire auto­ri­té. Si on vou­lait s’en convaincre, il n’est qu’à se repor­ter au trai­té tou­jours volu­mi­neux de ces grandes figures de la psy­chia­trie. Ey étant, sans doute, en France le der­nier de ces grands psy­chiatres clas­siques. Mais cette moti­va­tion issue de cette cli­nique des­crip­tive a aus­si une rai­son d’être autre que d’attacher son nom à un syn­drome. Elle per­met le diag­nos­tic dif­fé­ren­tiel qui oriente la pres­crip­tion. Il pro­cède au choix fin d’une (ou plu­sieurs) molé­cules selon le tableau cli­nique dres­sé. Il n’en est pas exac­te­ment de même de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique. On pour­rait dire que, empi­ri­que­ment, elle tente de se consti­tuer sur des inten­tions assez sem­blables à celles de la pen­sée struc­tu­rale. Il s’agit de réfé­rer des symp­tômes assez hété­ro­gènes à des « inva­riants » qui donnent la clé d’une struc­ture mor­bide. L’agencement de ces inva­riants, donne l’armature de la struc­ture mor­bide. C’est sans doute l’ambition inabou­tie de la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne. À ceci près que la struc­ture com­mune à tous les dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques est réfé­rée à une mytho­lo­gie exo­gène au fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Je veux dire à une mytho­lo­gie issue de notre culture indo-euro­péenne sous les espèces d’une variante « psy­cho­lo­gi­sée » de celui d’Œdipe comme débou­chant sur la ter­reur de la cas­tra­tion et l’agencement mor­bide d’une pré­ten­due pul­sion sexuelle. Pul­sion libi­di­nale inexis­tante qui, dans cette fic­tion, consti­tue un des mythèmes essen­tiels. Reste que la psy­cha­na­lyse, à par­tir d’une intui­tion (ou de la volon­té) « pré-struc­tu­rale » de Freud de consti­tuer un modèle méta­psy­cho­lo­gique, est per­ti­nente. Mais les élé­ments rete­nus pour le consti­tuer relève de l’imaginaire fic­tion­nel et non pas de faits psy­chiques avé­rés puisque les fon­da­men­taux sur les­quels elle s’appuie sont infon­dés. Il n’y a donc pas de véri­table modé­li­sa­tion. Ce n’est pas pour autant que la praxis qui en découle n’opère pas. C’est ce que j’ai appe­lé l’exercice d’un sha­ma­nisme moderne fon­dé sur une croyance par­ta­gée entre psy­cha­na­lyste et psy­cha­na­ly­sant. Cette croyance col­lec­tive tient lieu de légi­ti­mi­té. Par­tant, le psy­cha­na­lyste ne peut évi­ter d’être, qu’il le veuille ou non, en posi­tion de sup­po­sé savoir, maître d’un dis­cours qui serait du sem­blant. Une fic­tion disait déjà Octave Man­no­ni. 

      • De fait l’essentiel de la pen­sée struc­tu­rale en anthro­po­lo­gie consiste à pos­tu­ler qu’il existe des élé­ments inva­riants à par­tir des­quels se déve­loppent des phé­no­mènes sociaux super­struc­tu­rels sus­cep­tibles d’être obser­vés. Ces élé­ments inva­riants sont eux imper­cep­tibles. Voir « absents » comme l’écrivait Umber­to Ecco (« La Struc­ture absente ») pour cri­ti­quer les fon­de­ments de la méthode. Mais ils peuvent être pos­tu­lés, puis arti­cu­lés, à par­tir d’une ana­lyse des phé­no­mènes obser­vés. Cette ana­lyse tient sa méthode et sa per­ti­nence des prin­cipes édic­tés par Saus­sure dans son Cours de Lin­guis­tique Géné­rale. Il s’agit de réduire les phé­no­mènes obser­vés à un sys­tème d’opposition binaire sur le modèle de celui pro­po­sé pour la pho­no­lo­gie. Sys­tème d’oppositions binaires dénuées de signi­fi­ca­tions à par­tir duquel s’opère un codage des per­cep­tions sous les espèces séman­tiques propres à géné­rer de la signi­fi­ca­tion. De fait la méthode struc­tu­rale pour com­prendre le social se pré­sente de la manière sui­vante : 

PHÉNOMÈNES SOCIAUX

CONSCIENTS

=

CONCRETS

+

SINGULIERS

  • Orga­ni­sa­tions  

  • Croyances 

  • Pro­duc­tion  

  • Com­por­te­ments 

Niveaux Eth­no­gra­phiques

Vécus obser­vables

=

Obser­va­tion par­ti­ci­pa­tive

GÉNÉRAUX

CONSCIENTS

ORGANISÉS

Mono­gra­phie ren­dant compte de manière rai­son­née des faits obser­vés sin­gu­liers

Eth­no­lo­gique  niveau

Construit = Mono­gra­phie

CONCEPTS UNIVERSAUX PERMANENTS

=

INCONSCIENTS

Struc­tures sym­bo­liques abs­traites

+

Sys­té­miques

TRANSFORMABLES

(un élé­ment change, la struc­ture se trans­forme)

Niveau Anthro­po­lo­gique

Construit

=

Modèle théo­rique ren­dant compte de

« la Réa­li­té Sociale »

    1. Cette manière d’appréhender le fait social (réduit par Lévi-Strauss à l’échange des femmes, des biens, des ser­vices et de paroles) est homo­morphe à ce que Saus­sure pro­pose pour décrire les langues à par­tir de l’hypothèse du lan­gage.  

De fait, comme je l’ai préa­la­ble­ment indi­qué, cette méthode d’analyse et de modé­li­sa­tion concerne les deux seules ins­ti­tu­tions humaines : les langues et les cultures qui consti­tuent la Réa­li­té Sociale. Ce sont des ins­ti­tu­tions, au sens anthro­po­lo­gique, parce qu’elles sont éla­bo­rées col­lec­ti­ve­ment pour ensuite s’autonomiser et s’imposer comme règles d’énonciation pour la langue et inter­dits et obli­ga­tions pour la culture.

  • Bien évi­de­ment la Réa­li­té Psy­chique (Incons­cient, Pré­cons­cient /​Conscient) n’est pas une ins­ti­tu­tion. D’une cer­taine manière, si on se réfère au déve­lop­pe­ment que j’ai consa­cré à sa genèse onto phy­lo­gé­né­tique, l’appareil psy­chique, fils du lan­gage, per­met jus­te­ment le codage des élé­ments du monde dans une langue don­née. Il se struc­ture en effet à par­tir des dif­fé­rentes phases neu­ro­cé­ré­brales d’apparition de l’appareil à lan­gage. Ce que j’avance là c’est que l’appareil psy­chique, et son fonc­tion­ne­ment, sont struc­tu­raux par essence. A ce titre les phé­no­mènes psy­chiques sin­gu­liers se pré­sentent comme super­struc­tu­rels et sont régu­lés par les ins­tances topiques. Or comme nous l’avons vu la struc­tu­ra­tion des ins­tances topiques est le résul­tat d’une trans­for­ma­tion qui signe les dif­fé­rentes moda­li­tés de pré­sence au monde (« péremp­toire », « cer­ti­tude », « croyance », « diver­tis­se­ment »). Trans­for­ma­tion qui est conco­mi­tante au déve­lop­pe­ment de l’appareil à lan­gage. Dans cette hypo­thèse les mala­dies psy­chiques, qui sont le résul­tat de fixa­tions ou de régres­sions à des phases archaïques de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, s’inscrivent natu­rel­le­ment (ou sont sus­cep­tibles d’être appré­hen­dées) à par­tir d’un sys­tème de trans­for­ma­tion où l’état de l’effectuation du lan­gage devient pré­gnant. Le sys­tème lin­guis­tique sémio­ti­co-séman­tique s’avère être le registre éco­no­mique de cette méta­psy­cho­lo­gie struc­tu­rale. Il rem­place celui des pul­sions et de la libi­do.  

  • On peut donc uti­li­ser le modèle lévi-straus­sien qui per­met d’appréhender les phé­no­mènes en jeu dans la Réa­li­té Sociale pour appré­hen­der les phé­no­mènes patho­lo­giques de la Réa­li­té Psy­chique à par­tir d’une méta­psy­cho­lo­gie qui concep­tua­lise l’organisation et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique : 

PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES

OBSERVATION OBJECTIVANTE

DE

PHENOMENES SINGULIERS

Symp­tômes

  • Com­por­te­men­taux 

  • Dis­cur­sifs 

  • Cor­po­rels 

Cli­nique psy­cho­lo­gique

Repé­rage des phé­no­mènes patho­lo­giques

GÉNÉRAUX

ABSTRAITS

TAXINOMIE RAISONNEE per­met­tant le clas­se­ment des phé­no­mènes obser­vés

Noso­gra­phique

construit

UNIVERSAUX

PERMANENTS

Concepts fon­da­men­taux per­met­tant de modé­li­ser le déve­lop­pe­ment, la struc­ture et le fonc­tion­ne­ment de l’Appareil Psy­chique

Niveau METAPSYCHOLOGIQUE construit

  • Topique  

  • Eco­no­mique  

  • Dyna­mique  

    1. On com­prend bien que la noso­gra­phie « construite » est le résul­tat de la lec­ture du niveau d’observation cli­nique « psy­cho­lo­gique » du vécu de la per­sonne à par­tir du modèle méta­psy­cho­lo­gique construit « uni­ver­sel per­ma­nent ». La noso­gra­phie est le résul­tat d’une taxi­no­mie des phé­no­mènes psy­chiques symp­to­ma­tiques obser­vés, effec­tuée à par­tir de la défor­ma­tion de la struc­ture méta­psy­cho­lo­gique construite « idéale ». Dans cette concep­tion, l’étiologie des troubles psy­chiques est ren­voyée à une per­tur­ba­tion d’un élé­ment du troi­sième niveau « méta­psy­cho­lo­gique », réduit à son aspect topique. 

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

  • Cela étant rap­pe­lé, je vais abor­der le sys­tème de trans­for­ma­tion qui défi­nit le champ noso­gra­phique de la « psy­cho­né­vrose défen­sive ». Bien évi­de­ment les mêmes prin­cipes qui ont per­mis de décrire le fonc­tion­ne­ment de la « psy­cho­né­vrose dis­so­lu­tive » per­met­tront de décrire les trois syn­dromes qui consti­tuent la psy­cho­né­vrose défen­sive : névrose obses­sion­nelle, per­ver­sion et para­noïa. Mais ce sys­tème de trans­for­ma­tion a pour par­ti­cu­la­ri­té de se struc­tu­rer autour d’une fixa­tion ou d’une régres­sion, d’une per­sis­tance pour­rait-on dire, à l’instance topique du Moi Tota­li­taire (Moi Idéal). La trans­for­ma­tion consiste, dans cette occur­rence, à une réor­ga­ni­sa­tion des ins­tances topiques (Sujet, Moi, Sur­moi, à l’exclusion de l’Idéal du Moi) autour de ce point de fixa­tion de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. A cause de cette fixa­tion à cette ins­tance archaïque de Moi Tota­li­taire on aurait pu aus­si qua­li­fier cette « Psy­cho­né­vrose » de « Para­noïde ». De fait, ces agen­ce­ments par­ti­cu­liers éco­no­miques et dyna­miques à par­tir de cette ins­tance topique « tota­li­taire » ont pour fonc­tion de pal­lier, comme dans la psy­cho­né­vrose dis­so­lu­tive, la défaillance, ou la fra­gi­li­té de pré­sence au monde due à l’instance sub­jec­tive. En d’autres termes, l’étiologie ori­gi­nelle de cette psy­cho­né­vrose est la même dans les deux consti­tu­tions noso­gra­phiques. On pour­rait dire que cette Psy­cho­né­vrose Défen­sive (ou para­noïde) réus­sit là où la dis­so­lu­tive échoue plus ou moins dans le cas de l‘hystérie et de la para­phré­nie et tota­le­ment avec la phase finale de la schi­zo­phré­nie qui voit dis­pa­raître toute sub­jec­ti­vi­té. Elle réus­sit en cela, qu’elle assure, dans les trois syn­dromes, une pré­sence au monde (et une adap­ta­bi­li­té) viable, consti­tuée autour de la cer­ti­tude invi­diante. Elle per­met une pré­sence au monde certes pro­blé­ma­tique (tant d’un point de vue légal dans la per­ver­sion et la para­noïa que d’un point de vue psy­cho-moral dans l’obsession) mais assu­rée, mal­gré la carence ori­gi­naire de l’émergence sub­jec­tive. Au régime de la croyance ima­gi­naire, se sub­sti­tue celui de la cer­ti­tude moïque tota­li­taire sous l’égide de l’Invidia captatrice/​destructrice à des degrés et des niveaux divers.  

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DE H.EY ET COLLABORATEURS

  • Ce syn­drome a été décrit par Freud qui en a fixé les carac­té­ris­tiques noso­gra­phiques. Cette enti­té noso­gra­phique freu­dienne se trouve en oppo­si­tion avec la concep­tion de Janet. D’une manière géné­rale la névrose obses­sion­nelle consiste dans « l’obligation psy­chique de pen­ser de sen­tir et d’agir mal­gré soi ». En conflit total avec les aspi­ra­tions et la volon­té consciente de celui qui en est affec­té. Tout se passe comme si d’un point de vue phé­no­mé­no­lo­gique la per­sonne était enva­hie mal­gré elle par une « pen­sée magique » tota­li­taire et toute puis­sante qui l’oblige à sacri­fier à des infi­ni­tés de choses absurdes (dont elle a conscience) avant de réus­sir à affec­ter des actes utiles à son adap­ta­tion.  

    1. Pour Janet cette confor­ma­tion mor­bide, et la symp­to­ma­to­lo­gie qui en découle, est due fon­da­men­ta­le­ment à une « fai­blesse psy­cho­lo­gique » qui empêche l’obsédé d’accéder à un niveau d’organisation psy­chique suf­fi­sant pour affron­ter le réel. Janet consi­dère que ces inca­pa­ci­tés sont dues au fait que la matu­ra­tion psy­chique n’a pu atteindre « les niveaux supé­rieurs » qui per­mettent les actes volon­taires déli­bé­rés et les pen­sées effi­caces et adap­ta­tives. Il pos­tule une « fai­blesse de la ten­sion psy­cho­lo­gique ».  

    2. A contra­rio pour Freud ce n’est pas une fai­blesse de la ten­sion psy­cho­lo­gique (fra­gi­li­té du Désir pour­rait-on dire) qui affecte l’obsessionnel mais la pres­sion des pul­sions incons­cientes (celles du Ça) qui font irrup­tion dans la conscience de manière irré­pres­sible. Irré­pres­sible puisqu’aussi bien les méca­nismes mis en place pour les conte­nir échouent, tota­le­ment ou par­tiel­le­ment. Il y a échec à la fois de « l’humanisation » des pul­sions et de leur refou­le­ment.  

LA POSITION PSYCHIATRIQUE ORGANO-DYNAMIQUE

  • À par­tir de ces pré­sup­po­sés freu­diens, la cli­nique psy­chia­trique a déve­lop­pé une des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­gique de cette affec­tion. Pour Ey1 elle se carac­té­rise par trois carac­té­ris­tiques :  
      • « La pré­sence de phé­no­mènes obses­sion­nels (de la pro­pre­té, de l’infini, de la culpa­bi­li­té, de la véri­fi­ca­tion…) qui occupent exclu­si­ve­ment la pen­sée et la vie de celui qui en est affec­té.  

      • La mise en place de moyens de défense conscients contre ces obses­sions. Il ne s’agit pas de méca­nismes de défense tel que la psy­cha­na­lyse freu­dienne les défi­nit mais de stra­té­gies idéiques et com­por­te­men­tales que l’obsessionnel met en œuvre pour lut­ter contre ses obses­sions. Ces méca­nismes de défenses deviennent eux-mêmes obsé­dants. 

      • La mise en place de troubles intel­lec­tuels ou affec­tifs (doute, abou­lie, per­plexi­té, sen­ti­ment de déréa­li­té, d’étrangeté…) qui relèvent des « stig­mates psy­chas­thé­niques de Janet ».  

    1. Sur le plan symp­to­ma­tique H.Ey dif­fé­ren­cie quatre caté­go­ries de symp­tômes : 

      • « Les idées obsé­dantes 

      • Les impul­sions com­pul­sives 

      • Les rites conju­ra­toires 

      • Le fond psy­chas­thé­nique » 

    2. LES IDÉES OBSÉDANTES 

  • Pour lui il s’agit de pen­sées non dési­rées qui font irrup­tion dans le champ de la conscience. Ces intru­sions ont, bien enten­du, un carac­tère gênant, odieux même, et per­sis­tant. Elles sont recon­nues par la per­sonne qui les pro­duit. Elle tente de les répu­dier. Mais elles s’imposent et réitèrent de manière com­pul­sion­nelle sans qu’il soit pos­sible de les refré­ner. À la dif­fé­rence du délire, ils ne sont pas attri­bués à une ins­tance exté­rieure. Elle a conscience de sa propre res­pon­sa­bi­li­té dans le carac­tère for­cé de ses obses­sions. Elles sont vécues comme par­tie pre­nante d’un conflit inté­rieur. Conflit auquel ces auteurs consi­dèrent « qu’il répond à un désir de se mar­ty­ri­ser ». Ey écrit « il repousse ce qui l’attire mais s’abandonne à ce qu’il redoute ». Tel est le « jeu com­pul­sion­nel ». Nous ver­rons ulté­rieu­re­ment com­ment Freud stig­ma­tise cette ambigüi­té « oxy­mo­rale ». Ces intru­sions obsé­dantes peuvent se mani­fes­ter par : 

      • Des idées dont le conte­nu est double. Comme nous l’avons vu il peut s’agir de pen­sées odieuses agres­sives ou déva­lo­ri­santes pour autrui ou pour soi. Mais elles sont aus­si à conte­nu « réac­tion­nel » qui consiste à les contre­car­rer (inter­dic­tions, com­man­de­ments, scru­pules, croyances). De fait, comme Ey le fait remar­quer « elles peuvent avoir des variantes infi­nies. Elles se pré­sentent alors comme des manies incon­tour­nables : manie de la per­fec­tion, de la véri­fi­ca­tion, de la symé­trie, de l’interrogation, mais aus­si comme une obnu­bi­la­tion de l’au-delà et de la rigueur morale ». Freud disait que la reli­gion était « une névrose obses­sion­nelle col­lec­tive »… Ce qui est phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment éclai­rant mais épis­té­mo­lo­gi­que­ment faux. Un fait social, comme le sacré et la reli­gion qui l’entretiennent, relève de l’ordre sym­bo­lique cultu­rel et pas du fon­de­ment de l’appareil psy­chique indi­vi­duel. Il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de névrose sociale. Enfin ces idées obsé­dantes peuvent être réduites à des mots (magiques) ou des chiffres que l’obsédé se répète inté­rieu­re­ment tou­jours dans le même ordre et sans omis­sion ni erreur (arith­mo­ma­nie). Il peut s’agir aus­si d’images obs­cènes qui s’imposent à la conscience : « une dame pieuse et réser­vée voit les organes géni­taux des hommes à tra­vers leurs vête­ments, spé­cia­le­ment s’il s’agit de prêtre » 

    1. LES IMPULSIONS COMPULSIVES  

  • Il s’agit de la ten­ta­tion res­sen­tie comme irré­pres­sible de com­mettre des actes odieux ou délic­tueux. Ey consi­dère que cette ten­ta­tion de com­mettre ces actes consti­tue « une véri­table frin­gale ». Mais de la même manière que les pen­sées obsé­dantes odieuses ne sont que rare­ment pro­fé­rées les impul­sions com­pul­sives sont le plus sou­vent rete­nues. Rete­nues au prix d’un effort de volon­té consi­dé­rable qui, comme nous le savons, contri­bue à épui­ser celui qui en est la vic­time. Néan­moins le pas­sage à l’acte redou­té n’est jamais tota­le­ment exclu. De fait ces actes ont tou­jours une tona­li­té agres­sive (tor­ture, meurtre, per­sé­cu­tion). Pour ce qui me concerne je serais assez ten­té de pro­po­ser trois niveaux d’intensité à ces com­pul­sions : 

      • Des actes qui ont pour but de dépouiller l’autre de ce qu’il a. C’est une déri­va­tion de cette impul­sion que l’on retrouve dans la klep­to­ma­nie (pré­da­tion). 

      • Des pseu­dos actes qui ont pour but impli­cite d’agresser et/​ou de ter­ri­fier autrui. 

          • Soit sous forme de paroles inju­rieuses et déva­lo­ri­santes 

          • Soit sous forme d’actes de tor­tures, de cruau­té, d’humiliation, de déva­lo­ri­sa­tion 

      • Des actes pro­pre­ment meur­triers à l’encontre de l’autre haï ou de soi même (éli­mi­na­tion).  

    1. Quelle que soit l’impulsion com­pul­sive, selon la jolie for­mule de Ey « C’est parce qu’il ne doit pas le faire que l’obsédé se trouve dans l’obligation de l’accomplir ». Elle s’inscrit donc, selon cet auteur, dans un pro­ces­sus de « trans­gres­sion ». Reste que si le pas­sage à l’acte est majo­ri­tai­re­ment répri­mé, « l’impulsion com­pul­sion­nelle peut faire l’objet d’une sorte de réa­li­sa­tion sym­bo­lique : la main fait signe de cou­per la gorge, le bras se lève comme pour esquis­ser un coup, l’insulte est mar­mon­née ». On peut aus­si consi­dé­rer que les tics, les bégaie­ments les gestes sté­réo­ty­pés font par­tie de ces pseu­do pas­sages à l’acte.  

LES RITES OBSESSIONNELS

  • De fait, ils se pré­sentent comme des actes magiques (qui res­semblent effec­ti­ve­ment à des rituels reli­gieux) qui ont pour but deux objec­tifs com­plé­men­taires. Ils sont soit conju­ra­toires, soit de puri­fi­ca­tion : 

      • Les rites conju­ra­toires  

        1. Ils ont pour objets de détour­ner l’intrusion des pen­sées ou des actes obsé­dants. Ils « obsèdent » la conscience de telle sorte que cette intru­sion ne soit pas pos­sible. Ils se consti­tuent d’une « accu­mu­la­tion » de gestes en appa­rence inutiles et gro­tesques mais vitaux qui a pour ori­gine, géné­ra­le­ment oubliée, une impul­sion com­pul­sion­nelle ou une pen­sée obsé­dante qu’il faut à tout prix inter­dire. Cette « accu­mu­la­tion » s’organise comme un véri­table céré­mo­nial (une sorte de litur­gie) « où tous les actes s’ordonnent par rap­port à une bat­te­rie de tabous qui se pré­sente comme une suite d’obligations, d’interdits, de règle­ments sui­vis ». 

        2. Voi­là l’exemple cli­nique que donne H.Ey1 : « Quand je rentre dans ma chambre pour me cou­cher je com­mence à véri­fier les tableaux et images pieuses sur les murs, je les compte et les regarde plu­sieurs fois. Puis je dois dépo­ser ma montre sur la che­mi­née, l’argent sur la com­mode, les allu­mettes sur l’étagère. Pour la montre, il faut faire atten­tion que l’ardillon de la boucle du bra­ce­let ne soit pas diri­gé vers le cru­ci­fix ni vers la sta­tue de la vierge ! Pro­ba­ble­ment que tout ça pro­vient des vœux que j’ai fait autre­fois (si je ne fais pas telle chose de telle manière il arri­ve­ra mal­heur à ma mère). Mais ça s’est sta­bi­li­sé, c’est deve­nu une habi­tude. Je n’ai plus peur qu’en voyage, jusqu’à ce que j’aie trou­vé ce qui cor­res­pond à la che­mi­née, à la com­mode, à l’étagère ».  
      • Les rites de puri­fi­ca­tions expia­toires 

        1. Ils ont pour but de ten­ter d’obtenir l’auto-absolution de pen­sées ou d’actes com­pul­sifs agres­sifs qui, quoiqu’ils n’aient été ni pro­fé­rés ni com­mis, du fait même qu’ils aient été pen­sés ou évo­qués sont consi­dé­rés par l’obsédé comme ayant véri­ta­ble­ment été réa­li­sés et actés car pour l’obsessionnel, pen­ser c’est agir. Dans cette caté­go­rie on trouve aus­si bien les rites de lavages (qui ont à voir avec les inten­tions de « salir » et de se com­plaire dans l’ordure, soit adres­sées à l’autre soit comme désir propre). Les rites de puni­tion (auto fla­gel­la­tion, muti­la­tion volon­taire, sca­ri­fi­ca­tion…).  

  • De fait, en der­nière ana­lyse cet enva­his­se­ment de la vie de l’obsessionnel par ces com­pul­sions rituelles consti­tue un dépla­ce­ment et une occul­ta­tion des ten­dances agres­sives qui le sub­mergent. Il n’est plus enva­hit par des idées odieuses et par des inten­tions agres­sives vis-à-vis d’autrui, mais par ses rituels de conju­ra­tion et de puri­fi­ca­tion. Toute sa vie se ritua­lise même dans les par­ties qui ont échap­pé à ces rites obses­sion­nels. Ey écrit : « L’activité encore pos­sible est elle-même ritua­li­sée : le tra­vail, les dis­trac­tions deviennent des conduites rigides, de tyran­niques règle­ments aux­quels l’obsédé se sou­met avec une sorte de joie de n’être pas libre, d’être l’esclave de son impla­cable machi­ne­rie inté­rieure »2. 

Je ne dirais pas joie mais « jouis­sance », dans le droit fil de ce que Freud avait détec­té chez « L’homme aux rats » qui lui ser­vit de modèle pour affir­mer l’étiologie de la névrose obses­sion­nelle (en 1909) comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment.

LE FOND PSYCHASTHÉNIQUE

  • Comme nous l’avons vu qua­si­ment conco­mi­tam­ment avec l’invention de la névrose obses­sion­nelle par Freud, Pierre Janet met­tait l’accent sur ces symp­tômes. De fait comme Freud, Ey consi­dère la psy­chas­thé­nie comme un ensemble de symp­tômes consti­tuant cette enti­té noso­gra­phique. Pour lui, il faut entendre l’état psy­chas­thé­nique comme une baisse patho­lo­gique de la ten­sion psy­cho­lo­gique. Cette baisse psy­cho­lo­gique abou­tit à une « abou­lie » (dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la volon­té). Cette abou­lie pou­vant aller jusqu’à une totale inhi­bi­tion de l’activité tant phy­sique qu’intellectuelle. Howard Hughes qui finit sa vie gra­ba­taire, entou­rés de mor­mons à sa dévo­tion, en est un exemple frap­pant. Sur le plan de l’affectivité cela se tra­duit par des sen­ti­ments dépres­sifs « qui témoignent de la fai­blesse psy­chique de l’obsédé ». Il est assailli par des scru­pules, des doutes, du désar­roi ; des sen­ti­ments d’emprise, d’irréalité, d’étrangeté, d’impression de fatigue et de las­si­tude. Cet état psy­chas­thé­nique se tra­duit par l’absence de déci­sion, par l’incapacité d’éprouver des sen­ti­ments dif­fé­ren­ciés ; la rétro­gra­da­tion vers le pas­sé et la fuite dans l’imaginaire…ou même le sui­cide.  

ÉTIOLOGIE DE LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE SELON H.EY

  • Pour cette névrose obses­sion­nelle, Ey et ses col­la­bo­ra­teurs ne remettent abso­lu­ment pas en cause l’étiologie éla­bo­rée par Freud et après Freud (Abra­ham, Jones). On pour­rait s’en éton­ner. En effet on pour­rait s’attendre à ce qu’ils invoquent leurs pré­sup­po­sés orga­no-dyna­miques d’un dys­fonc­tion­ne­ment d’abord neu­ro­cé­ré­bral « dis­so­lu­tif » puis d’un méca­nisme posi­tif de recons­truc­tion d’une per­son­na­li­té névro­tique, à un stade archaïque du fonc­tion­ne­ment de la per­son­na­li­té. Il n’en est rien. Ils semblent admettre que la névrose obses­sion­nelle a une ori­gine stric­te­ment « fonc­tion­nelle » qui, pour reprendre leur ter­mi­no­lo­gie ne concerne que le « corps psy­chique ». Repre­nant la ter­mi­no­lo­gie freu­dienne, ils consi­dèrent que cette affec­tion a pour ori­gine la fixa­tion au stade libi­di­nal anal de l’organisation psy­chique. La névrose obses­sion­nelle consis­te­rait « en une orga­ni­sa­tion de la per­son­na­li­té déter­mi­née par cette fixa­tion ». Elle se struc­tu­re­rait comme un sys­tème d’interdiction contre le retour dans la vie d’adulte des pul­sions sadiques anales. A l’appui de cette convic­tion, ils pro­posent un tableau qui explique « de manière sim­pliste » disent-ils, l’apparente contra­dic­tion dans laquelle les pen­sées et les actes com­pul­sifs semblent se déve­lop­per (cf. Tableau). Ils consi­dèrent que cette per­son­na­li­té résulte de la non réso­lu­tion des conflits issus de l’éducation sphinc­té­rienne au moment de l’apprentissage de la pro­pre­té. « L’échec  de cette dis­ci­pline résulte », pour eux, « de la com­bi­nai­son de deux faits : l’excès d’attachement au plai­sir et la rébel­lion contre les consignes de pro­pre­té1 » 

traits directs

(ten­dance au plai­sir)

carac­tère sadique anal

For­ma­tion secon­daire

(lutte contre les ten­dances au plai­sir)

carac­tère obses­sion­nel

Fixa­tion exces­sive au

plai­sir excré­men­tiel

Traits de carac­tères de l’érotisme anal

traits de carac­tères contre l’érotisme anal

  • Dif­fi­cul­tés d’abandonner les objets 

  • obs­ti­na­tion, entê­te­ment col­lec­tion­nisme, 

  • angoisse de sépa­ra­tion 

  • Ten­dance aux cadeaux 

  • rési­gna­tion, 

  • sou­mis­sion  

  • pro­di­ga­li­té 

  • témé­ri­té 

Réac­tion exces­sive à

l’interdiction des

plai­sirs excré­men­tiels

Traits de carac­tère sadique-anal

Traits de carac­tères contre les ten­dances sadique-anales

  • sale­té, rejet 

  • injures sca­to­lo­giques 

  • cruau­té vis-à-vis des faibles 

  • Lutte contre l’autorité (iro­nie, sar­casme) 

  • Sur­pro­pre­té  

  • Poli­tesse  

  • obsé­quio­si­té  

  • bon­té  

  • sou­ci de jus­tice  

  • défense des faibles  

  • res­pect de l’autorité 

  • Si on en croit cette nomen­cla­ture, le res­sort de la dyna­mique obses­sion­nelle est à com­prendre dans la mise en œuvre des « méca­nismes de défense » dont le plus impor­tant serait la « for­ma­tion réac­tion­nelle » (mais aus­si l’isolation, le dépla­ce­ment, l’annulation…). For­ma­tion réac­tion­nelle qui échoue à réfré­ner les mani­fes­ta­tions régres­sives sadiques anales dues à leur fixa­tion infan­tile. Il y a coha­bi­ta­tion conflic­tuelle entre deux modes pul­sion­nels incom­pa­tibles (celui du pro­ces­sus secon­daire et de Prin­cipe de Réa­li­té sous l’égide du Moi et celui du pro­ces­sus pri­maire incons­cient et anar­chique sous l’égide du Ça) arti­cu­lés entre eux par la culpa­bi­li­té issue de la fonc­tion répres­sive du Sur­moi. L’obsédé ne peut s’empêcher d’être enva­hi par des idées et des actes déter­mi­nés par les pul­sions sadiques anales. Ces pen­sées et ces actes sont condam­nés et répri­més par le Sur­moi qui tente de mettre en œuvre sys­té­ma­ti­que­ment des pen­sées et des actes « subli­més » conformes aux aspi­ra­tions du Moi. Manière de rache­ter (ou de dénier) les « aspi­ra­tions incons­cientes sadiques anales ». On voit bien, sans que cela soit dit expli­ci­te­ment, que pour ces auteurs, dans cette névrose, il n’y a pas de refou­le­ment (ce qui n’est pas freu­dien comme nous le ver­rons). C’est ce qui, pour eux, fait la dif­fé­rence avec l’hystérie. L’autre dif­fé­rence étant que l’instance sup­plé­tive qui opère dans cette affec­tion est le Sur­moi et non pas l’Idéal du Moi.  

LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DE FREUD

  • On cite habi­tuel­le­ment « l’Homme aux rats » comme arché­type de la Névrose Obses­sion­nelle à par­tir duquel l’entité noso­gra­phique aurait été décrite. L’analyse de Ernst Lan­zer, puisque c’est le nom de cet obses­sion­nel, com­mence en 1907 et la rédac­tion du cas en 1909 (Remarques sur un cas de Névrose obses­sion­nelle). Encore que dés 1894 Freud se voit contraint de déga­ger et de théo­ri­ser cette névrose. « Il m’a fal­lu com­men­cer mon tra­vail par une inno­va­tion noso­gra­phique. A coté de l’hystérie j’ai trou­vé rai­son de pla­cer la Névrose Obses­sion­nelle (Zwans­ne­vrose qu’il tra­duit en fran­çais pas « névrose des obses­sions » ou « névrose d’obsessions ») comme une affec­tion auto­nome et indé­pen­dante bien que la plu­part des auteurs rangent les obses­sions par­mi les symp­tômes consti­tuant la dégé­né­res­cence men­tale ou la confondent avec la neu­ras­thé­nie. En effet, comme nous l’avons vu, Freud consi­dère, à l’inverse de Janet, que cette fai­blesse de la ten­sion psy­chique (la neu­ras­thé­nie), l’aboulie et la pro­cras­ti­na­tion qui s’en suivent, sont des consé­quences de ces obli­ga­tions obses­sion­nelles déli­rantes et contra­dic­toires. « l’Homme aux rats » est un cas qui va lui per­mettre de confir­mer sa concep­tion théo­rique, de la même manière que « Dora » lui avait don­né l’occasion de véri­fier l’étiologie « œdi­pienne » (sur le ver­sant atti­rance sexuelle pour la per­sonne tuté­laire du sexe oppo­sé). À tort, puisqu’il manque l’homosexualité de sa patiente. Dans ce cas il s’agit d’un jeune-homme qui, tout au long de sa vie a eu de légers troubles obses­sion­nels. Au moment où il consulte Freud, il est empê­ché de vivre par des pen­sées d’une rare vio­lence (à conte­nu sca­to­lo­gique) à l’égard des deux per­sonnes qu’il aime le plus : la dame de ses pen­sées et …son père. Bien que ce der­nier soit mort depuis des années.  

    1. Tout le monde a enten­du par­ler de cette ana­lyse. Elle fait par­tie de ces études de cas dont on n’en finit pas de pra­ti­quer l’exégèse. Pas­sage obli­gé, sans doute ini­tia­tique, pour tout psy­cha­na­lyste. Com­men­taire obli­gé puisque cer­tains pensent encore main­te­nant que le tra­vail freu­dien « n’aurait pas livré » tous ses pré­cieux secrets ! Her­mé­neu­tique qui confine à l’ésotérisme.  

    2. Il est juriste (encore en for­ma­tion uni­ver­si­taire), bien de sa per­sonne et intel­li­gent, culti­vé, très moral et reli­gieux, s’étant inté­res­sé à la psy­cha­na­lyse. En effet, il avait lu la « La psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne ». Il vient consul­ter Freud parce qu’il est en proie à des symp­tômes obses­sion­nels qui, quoiqu’existant depuis l’enfance, ont subi une recru­des­cence insup­por­table depuis la mort de son père. Ce qui est para­doxal puisque tout au long de sa cure, il fait comme si son père était tou­jours vivant. A tel point que ses com­pul­sions obs­cènes, homi­cides, sacri­lèges pro­voquent des inhi­bi­tions qui l’empêchent de vivre et lui font prendre la vie en hor­reur. 

    3. Cette recru­des­cence de ces symp­tômes semble avoir été déclen­chée par un inci­dent banal. Au cours d’une période mili­taire, il avait per­du ses lor­gnons. Il en avait fait venir de nou­veaux de Vienne par la poste et quand il avait été les cher­cher, il avait contrac­té une dette de 3.80 flo­rins auprès de la pos­tière. Dette qui avait été payée par le vague­mestre du régi­ment. Ce qui n’empêche pas la culpa­bi­li­té de per­du­rer. Il faut savoir que son père avait quit­té l’armée en lais­sant, lui aus­si, une dette impayée. Son capi­taine qu’il qua­li­fie de « cruel » lui enjoint de rem­bour­ser cette dette à cet offi­cier. Il faut dire que ce capi­taine était favo­rable aux châ­ti­ments cor­po­rels (comme son père). Sans doute ce qua­li­fi­ca­tif de « cruel » n’est pas sans rap­port avec une anec­dote que celui-ci avait racon­tée au cours d’une soi­rée. De fait il s’agissait d’un sup­plice orien­tal rap­por­té par O. Mir­beau dans son ouvrage « Le Jar­din des sup­plices » : on attache un homme nu sur un seau conte­nant des rats affa­més ; ceux-ci s’introduisent dans l’anus du sup­pli­cié pour lui man­ger les vis­cères. C’est à ce pro­pos que Freud note qu’en fai­sant ce récit les traits du jeune-homme révé­laient « l’horreur d’une jouis­sance (ou le plai­sir selon la tra­duc­tion de Lutz) par lui-même igno­rée (incon­nue) ». Tou­jours est-il qu’il crai­gnait que ce sup­plice fût infli­gé aux « deux êtres qu’il aimait le plus au monde », cités plus haut. Cette jouis­sance invo­lon­taire (insu) signe l’ambivalence struc­tu­relle de l’obsessionnel révé­lée par cet oxy­more « l’horreur d’une jouis­sance ». C’est-à-dire la coexis­tence de deux affects contra­dic­toires et anta­go­nistes.  

    4. Au cours des pre­mières séances, il raconte un sou­ve­nir infan­tile où il a subi une cor­rec­tion de son père après avoir été pris en fla­grant délit de quelque chose de mal (vrai­sem­bla­ble­ment la mas­tur­ba­tion). Il aurait à cette occa­sion fait une ter­rible colère, se rebel­lant contre son père. Père qui, sai­sit par cette vio­lence, aurait dit : « ce petit devien­dra soit un grand homme soit un cri­mi­nel ». C’est la preuve, pour Freud, que le père tant aimé était haï. « Incons­ciem­ment ». A par­tir de ces élé­ments (et d’autres encore), il consi­dère que la cause de cette névrose obses­sion­nelle est due à un désir de meurtre à l’égard du Père induit par une haine inex­pug­nable. Ce désir aurait été refou­lé. Les com­pul­sions sont des ten­ta­tives pour lut­ter contre le retour de cette motion refou­lée. Les impul­sions vio­lentes et sca­to­lo­giques seraient dues au retour du refou­lé. Si vous vou­lez en savoir plus sur ce cas je vous engage à lire (ou à relire) cette obser­va­tion dans « Cinq psy­cha­na­lyses ». 

  • Si on tente de déga­ger une vision struc­tu­rale de la concep­tion étio­lo­gique que Freud se fait de la névrose obses­sion­nelle, on peut consi­dé­rer d’un point de vue dyna­mique, que cette affec­tion se struc­ture à par­tir d’un refou­le­ment ori­gi­naire d’un désir de meurtre à l’égard du père. Ce refou­le­ment ori­gi­naire s’opère, sous l’égide du Sur­moi, parce que ce désir, au dire même de Freud, entre en conflit, avec des aspi­ra­tions tendres (homo­sexuelles) pour ce même père. Mais comme tout refou­le­ment, il y a un échec par­tiel et le désir de meurtre réap­pa­raît tra­ves­ti par d’autres méca­nismes de défense : dépla­ce­ment sur des repré­sen­ta­tions plus ou moins loin­taines, iso­la­tion, for­ma­tions réac­tion­nelles, annu­la­tion. Tout méca­nisme qui éloigne du désir ori­gi­nel de meurtre (l’intention s’avère chez l’obsessionnel « réelle »). Dans le même temps sur le ver­sant éco­no­mique (c’est-à-dire pul­sion­nel) il y a une régres­sion vers une fixa­tion archaïque sadique anale. Enfin d’un point de vue topique, il y aurait une ten­sion entre les aspi­ra­tions (régres­sées) du Moi et celles « morales » défen­dues par le Sur­moi (lui-même impré­gné de la fixa­tion sadique). On peut dire que « l’Homme aux rats » avait une triple per­son­na­li­té : une incons­ciente, une pré­cons­ciente et une consciente, entre les­quelles s’écartèle son Moi.  

      • Une per­son­na­li­té incons­ciente consti­tuée de ces dési­rs régres­sifs per­sis­tants refou­lés (envies sadiques anales). De fait, dans ce texte, Freud donne cette défi­ni­tion de l’Inconscient. : « l’Inconscient, dis-je, est l’infantile, c’est-à-dire qu’il est cette part de la per­sonne qui s’est sépa­rée dans l’enfance, qui n’a pas sui­vi le déve­lop­pe­ment de la per­sonne et de ce fait a été refou­lée. Les déri­vés de cet Incons­cient refou­lé sont les élé­ments qui ali­mentent ces pen­sées invo­lon­taires qui consti­tuent son mal »1. En d’autres termes, pour « l’Homme aux rats », la haine du père et la per­sis­tance de l’organisation infan­tile sadique-anale.  
      • Une per­son­na­li­té pré­cons­ciente dans les mani­fes­ta­tions qu’il oppose à ces envies inter­dites. En effet, contre ces mau­vais pen­chants « incons­cients », il éla­bore une pen­sée magique et un com­por­te­ment cari­ca­tu­ra­le­ment moral qui le conduisent à une vie ascé­tique pleine de contraintes, de rites, d’interdits : une mytho­lo­gie pseu­do-reli­gieuse.  

      • Enfin la troi­sième per­son­na­li­té est celle où il appa­raît comme bon, culti­vé, intel­li­gent, vivant. C’est cet aspect-là de sa per­son­na­li­té qui l’amène à consul­ter Freud.  

    1. LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE CHEZ LACAN  

  • De fait Lacan s’intéresse essen­tiel­le­ment à la névrose obses­sion­nelle pour deux rai­sons. L’une qu’on pour­rait consi­dé­rer comme per­met­tant d’élucider la généa­lo­gie du Grand Autre ; l’autre, assez sub­tile, lui per­met­tant de sub­sti­tuer l’économie de la pul­sion par celle du signi­fiant ou tout au moins d’articuler le pas­sage de l’une à l’autre.  

    1. Cette his­toire de haine du père et du désir d’élimination (du meurtre) conco­mi­tant, Lacan en a tiré l’origine de la figure du Grand Autre. Il pré­tend que Freud anti­cipe sur ce que lui-même a appor­té concer­nant la fonc­tion du Grand Autre dans la névrose obses­sion­nelle. A savoir que « dans la névrose obses­sion­nelle « la figure du grand Autre » s’accommode d’être tenue par un mort et qu’en ce cas elle ne sau­rait mieux l’être que par le père, pour autant que, mort en effet, il a rejoint la posi­tion que Freud a recon­nu pour être celle du père abso­lu »2 Un autre élé­ment à par­tir duquel Lacan va, là encore sacri­fier à son « tra­vers » (irré­pres­sible) de tran­si­ti­visme concep­tuel, c’est ce qui concerne le pas­sage de la pul­sion au signi­fiant. Ce tran­si­ti­visme entre la pul­sion sexuelle et le signi­fiant, en d’autres termes com­ment on passe des envies sexuelles au signi­fiant, est arti­cu­lé chez « L’Homme au rats » à par­tir jus­te­ment de ce pho­nème « rats ». En effet un pro­blème qu’Ernst Lan­zer a quand il consulte Freud concerne la dif­fi­cul­té de se déci­der à se marier. Mariage se dit Heirat en alle­mand. Le dilemme consiste à se marier avec la « dames de ses pen­sées » pauvre et pas très jolie ou avec une jeune femme riche et jolie que lui des­tine sa mère (ce qu’avait fait son père qui avait épou­sé sa mère riche et ain­si délais­sé une jeune fille de modeste nais­sance et pauvre). De fait ce pho­nème « rat » semble acqué­rir le sta­tut de signi­fiant (au sens laca­nien de déter­mi­nant) dés l’enfance où il s’adonne à des jeux sexuels avec une nour­rice consen­tante : attou­che­ment, voyeu­risme de son sexe. Sans que cette der­nière y trouve à redire. Il se fait que cette nour­rice se maria à un homme qui avait le sta­tut « d’Hofrat » (titre d’un cer­tain pres­tige en Autriche). Dès cet ins­tant il dut appe­ler cette dame « Frau Hofrat » :  
    2. Pour Lacan, l’hypothèse est que le signi­fiant « rat » se sub­sti­tue à la pul­sion sexuelle et sco­pique et tombe sous le coup de l’interdit sur­moïque (dans la logique de l’obsédé, le père doit mou­rir pour qu’il puisse avoir accès, à nou­veau, à la jouis­sance sexuelle). Il y a dépla­ce­ment du sexuel vers le signi­fiant. Ce qui fait que tous les mots qui contiennent ce signi­fiant deviennent pro­blé­ma­tiques et déclenchent des for­ma­tions symp­to­ma­tiques : Spielratte = la dette, Raten = l’argent, (en par­ti­cu­lier des séances), Heirat = le mariage, mais aus­si Ratz = les enfants dans le dia­lecte autrichien…etc. A par­tir de quoi il consi­dère que la mala­die est cau­sée par un secret (sexuel !) rece­lé pour un signi­fiant incons­cient. Un signi­fiant qui fait retour dans ce « mi-dit » du symp­tôme. Mi-dit qui relève alors du pré­cons­cient. Cette alchi­mie et cette pro­li­fé­ra­tion des troubles sous l’emprise du signi­fiant fait dire à Lacan : « Quand il (Freud) dénonce une ten­dance, ce qu’il appelle « Trieb », tout autre chose qu’un ins­tinct, la fraî­cheur de la décou­verte nous masque ce que le Trieb implique en soi d’un avè­ne­ment du signi­fiant ». Comme si le signi­fiant « Rat » absor­bait et se sub­sti­tuait à la pul­sion. Manière de faire aller ensemble la théo­rie du signi­fiant et la mytho­lo­gie des pul­sions. De plus ce tran­si­ti­visme concep­tuel a l’avantage d’abonder dans le sens de ce que Freud avance quant à la nature du dis­cours de l’obsédé. En pre­mière approxi­ma­tion, ce der­nier pense que ce dis­cours est dif­fé­rent de celui de l’hystérique et plus dif­fi­cile à sai­sir. Mais il conclut (à tort pour ce qui me concerne), qu’il n’en est rien. « Les moyens dont se sert la névrose obses­sion­nelle pour expri­mer ses pen­sées les plus secrètes, le lan­gage de cette névrose, n’est en quelque sorte qu’un dia­lecte du lan­gage hys­té­rique, mais c’est un dia­lecte que nous devrions péné­trer plus aisé­ment, étant don­né qu’il est plus appa­ren­té à l’expression de notre pen­sée consciente que ne l’est celui de l’hystérique ».  

    3. Il fait allu­sion dans cette cita­tion au fait qu’il semble que tout ce qui peut appa­raître comme une cause ou une expli­ca­tion des symp­tômes est don­né lit­té­ra­le­ment dans son dis­cours. Il y a un savoir que l’obsessionnel ne semble pas entendre. Freud remarque à ce pro­pos : « il faut admettre que les obsé­dés pos­sèdent deux sortes de savoir et de connais­sance, et on est éga­le­ment en droit de se dire que l’obsédé « connaît » (je dirais « sait ») ses trau­ma­tismes et de pré­tendre qu’il ne les connaît pas. Il les connaît (sait) en ce sens qu’il ne les a pas oubliés, mais il ne les connaît pas, ne se ren­dant pas compte de leur « valeur ». En d’autres termes, il les mécon­naît ou les dénie. Ce que « L’Homme aux rats » confirme : « je dis mes pen­sées sans m’entendre ».  

    4. Cette mécon­nais­sance ne manque pas de ren­voyer à l’article d’O. Man­no­ni où il ana­lyse une locu­tion assez sem­blable que lui adresse un de ses psy­cha­na­ly­sants à pro­pos d’une bévue : O. Man­no­ni croyant avoir à faire au télé­phone à un de ses amis le convie à prendre le café, alors qu’il s’agit d’un de ses psy­cha­na­ly­sants. Se ren­dant compte de son erreur il détrompe son patient. Arri­vé à l’heure dite, celui-ci lui fit cette réflexion : « Je savais bien (que vous ne pou­viez pas m’inviter) …mais quand même ». Dans ce « mais quand même » on lit la déné­ga­tion. Dans le cas de l’obsessionnel, mécon­nais­sance de ce qu’il dit a valeur de déné­ga­tion radi­cale, dénuée de toute dubi­ta­tion. Elle vaut affir­ma­tion. Ce que manque à com­prendre Freud et ses com­men­ta­teurs. Nous ver­rons que c’est du côté de la fixa­tion topique (et du rap­port au monde) et du cli­vage qu’il faut entendre ce curieux phé­no­mène. Ce qui n’a rien d’anodin. A ce titre le « dis­cours » de l’obsessionnel n’est pas une variante, un dia­lecte du « lan­gage » de l’hystérique. Il est radi­ca­le­ment dif­fé­rent. Tout se passe comme s’il y avait chez l’obsessionnel deux moda­li­tés d’expression où l’une ne relève pas de l’imaginaire et de la croyance mais de la cer­ti­tude abso­lue de la phase para­noïde. C’est cette moda­li­té par­ti­cu­lière de double régime qui fait que « l’Homme aux rats » ne peut pas entendre ce qu’il dit.  

    5. Pour ce qui concerne « l’Homme aux rats » Lacan va même jusqu’à sug­gé­rer que la mort de ce der­nier, au front, d’une infec­tion géné­ra­li­sée (et non pas de bles­sure de guerre) est une consé­quence de l’échec de cette psy­cha­na­lyse (comme un sui­cide man­qué). Ce déter­mi­nisme me paraît contes­table. Il y aurait là la croyance en la toute puis­sance de l’Inconscient tout à fait dis­cu­table. Manière d’attribuer à cette mort une cau­sa­li­té qui confine à un des­tin trans­cen­dant. Reste que cette dif­fi­cul­té à conduire à bonne fin une psy­cha­na­lyse d’obsessionnel est réelle. 

    6. LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE DANS LA CLINIQUE STRUCTURALE 

  • Il est clair pour tous les pra­ti­ciens, psy­chiatres ou psy­cha­na­lystes, que la névrose obses­sion­nelle est une affec­tion dif­fi­cile à gué­rir. L’aveu de Freud quelques années après la fin de la cure de « L’Homme au rats », où il admet qu’il n’était pas gué­ri, l’atteste. Et la psy­cha­na­lyse inter­mi­nable de « L’Homme aux loups », pas­sant de psy­cha­na­lyste en psy­cha­na­lyste aux frais de la Socié­té de Psy­cha­na­lyse, n’était que le pre­mier échec recon­nu. Dif­fi­cul­té qui n’a fait que se confir­mer au cours du temps. Au point où cer­tains s’interrogent sur le bien fon­dé du recours à la psy­cha­na­lyse pour cette affec­tion. On consi­dère alors que le « carac­tère » (ou la per­son­na­li­té) obses­sion­nel est une bonne indi­ca­tion de cure psy­cha­na­ly­tique tan­dis que l’on est plus cir­cons­pect dans le cas d’une véri­table névrose obses­sion­nelle. Ce qui semble para­doxal puisqu’aussi bien les motifs et l’origine de sa struc­tu­ra­tion semblent être faci­le­ment acces­sibles. Comme si « l’Inconscient » se dévoi­lait à livre ouvert et que la remé­mo­ra­tion des élé­ments infan­tiles était inutile puisque les sou­ve­nirs ne subis­saient aucune entrave. Cette par­ti­cu­la­ri­té de per­sis­tance des sou­ve­nirs est, pré­ten­du­ment, une garan­tie de suc­cès. Ce que Freud apporte en démen­ti à l’origine de cette affec­tion c’est qu’il y aurait le refou­le­ment d’un désir de meurtre à l’égard du père et la fixa­tion d’une haine inex­tin­guible (à l’instar des sen­ti­ments hai­neux que Freud aurait eu à l’égard de son père). Cau­sa­li­té symé­trique inverse avec l’hystérie où l’étiologie est l’amour inces­tueux à l’égard du parent du sexe oppo­sé. En par­ti­cu­lier de la fille à l’égard de son père. Il y a une sorte de consen­sus pour la com­mu­nau­té des psy­cha­na­lystes. Au point que pous­sant la logique à l’extrême, cer­tains vont jusqu’à affir­mer que la névrose obses­sion­nelle serait l’apanage qua­si exclu­sif de la gente mas­cu­line, alors que la névrose hys­té­rique serait dévo­lue aux femmes ! Or, il faut tout de même se sou­ve­nir que le désir de meurtre « uni­ver­sel » à l’égard du père pro­vient de l’autoanalyse de Freud. Qu’on le sache, Freud n’était pas obses­sion­nel. Il aurait pu s’en avi­ser pour vali­der (ou inva­li­der) son hypo­thèse sur cette étio­lo­gie de la névrose obses­sion­nelle. Pour­tant il main­tient que cette haine mor­ti­fère est la clé de la com­pré­hen­sion de cette névrose. Mais ce qui est sin­gu­lier dans cette névrose c’est, non pas à pro­pre­ment par­ler cette agres­si­vi­té (sadique-anale), mais bien qu’elle soit décla­rée par celui qui l’éprouve. Ce qui est tout à fait inter­pel­lant c’est que ce savoir n’a aucun effet cura­tif. Et que l’interprétation dévoi­lant l’origine de cette agres­si­vi­té mor­ti­fère non plus. Elle est pour le moins pré­cons­ciente. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’un « mi-dire ». Elle est obvie. Mais ce savoir n’a aucun effet cura­tif. C’est dire que le dévoi­le­ment et l’énoncé d’un secret qui fait symp­tôme sont inef­fi­caces. On pour­rait pen­ser que l’herméneutique qui est sen­sée dévoi­ler la motion refou­lée du meurtre du père pour­rait faire sens et entraî­ner une restruc­tu­ra­tion. Il n’en est rien. L’interprétation s’avère, elle aus­si, tota­le­ment inef­fi­cace. S’il en était besoin on pour­rait dire que l’obsessionnel accré­dite véri­ta­ble­ment que « savoir n’a jamais gué­ri per­sonne ». Il est inopé­rant de dévoi­ler une signi­fi­ca­tion cachée ou de se la dire. Ce qui devrait ébran­ler, d’une cer­taine manière, les convic­tions thé­ra­peu­tiques des psy­cha­na­lystes. Si on pous­sait le rai­son­ne­ment à son terme, on pour­rait même affir­mer que ce savoir a pour objec­tif de consti­tuer un « éso­té­risme ». Eso­té­risme au sens où il s’agirait d’une construc­tion signi­fi­ca­tion­nelle dont la fina­li­té est de main­te­nir un sta­tu quo dans la pré­sence au monde de celui qui l’énonce. Un savoir éso­té­rique est une éla­bo­ra­tion qui s’organise en mécon­nais­sance. Para­doxa­le­ment : rendre secret ce qui est avé­ré. C’est bien la per­sis­tance de cette mécon­nais­sance, per­sis­tance infran­gible (déni dirait cer­tains), qui est la carac­té­ris­tique de cette névrose. C’est l’impossibilité de lever cette mécon­nais­sance dans la cure qui met le psy­cha­na­lyste en échec. Cette impos­si­bi­li­té signe chez l’obsessionnel d’une toute puis­sance insue.  

  • Il est donc légi­time de consi­dé­rer que l’étiologie « éco­no­mique » et dyna­mique pro­po­sée par Freud (et aus­si par Lacan à une varia­tion près) est erro­née. Outre l’hypothèse éco­no­mi­co-dyna­mique du refou­le­ment de la haine (sadique-anale) et du désir de meurtre à l’égard du père, sa théo­rie pêche aus­si dans son aspect topique. Il consi­dère en effet que les ins­tances en jeu dans ce syn­drome sont le Moi et le Sur­moi. Il sup­pose que le Moi est cli­vé et que, d’une part il prend en compte le Prin­cipe de Réa­li­té et que d’autre part il se charge trans­gres­si­ve­ment des dési­rs aso­ciaux du Ça. Dans cette pers­pec­tive le Moi serait dans l’incapacité de socia­li­ser ses pul­sions. Et même en serait sub­mer­gé. Sub­mer­gé au point que le Sur­moi, quoique se pré­sen­tant comme une ins­tance répres­sive cruelle, peine à en empê­cher le sur­gis­se­ment et à les répri­mer. Aus­si, tout se pas­se­rait comme s’il infli­geait au Moi « intem­pé­rant », et inca­pable de maî­tri­ser ses pul­sions, une culpa­bi­li­té consciente et des puni­tions cruelles (les com­pul­sions). Contre les impul­sions régres­sives sadiques anales, il met en place des méca­nismes de défenses inef­fi­caces (for­ma­tions réac­tion­nelles, iso­la­tion, déplacement…etc.)  

  • Dans le cadre de ce que je pro­pose, il faut situer la régres­sion, non pas du côté éco­no­mi­co-dyna­mique, mais topique. Comme dans l’hystérie, le Moi s’avère incon­sis­tant. Il n’est pas cli­vé. C’est pour­quoi à par­tir de l’événement déclen­chant cette incon­sis­tance entraîne une régres­sion vers une fixa­tion, ins­crite dans l’appareil psy­chique, au Moi tota­li­taire (Moi Idéal freu­dien). La pro­blé­ma­tique n’est donc pas duelle (Moi/​Surmoi) mais ter­naire : Moi ima­gi­naire inconsistant/​Moi idéal Totalitaire/​Surmoi.  

    1. De fait, tout se passe comme si le Moi Tota­li­taire, res­té silen­cieux jusqu’au moment de l’événement déclen­chant l’activait à nou­veau et impo­sait au Moi son mode éco­no­mique « sym­bo­lique » de pré­sence au monde : éli­mi­na­tion (méta­pho­ri­que­ment « meurtre ») /​cap­ta­tion. Cette régres­sion topique réac­tive donc le mode « sym­bo­lique » de trai­te­ment de ce qui est per­çu. S’en suit alors dés­éman­ti­sa­tion par­tielle de la fonc­tion de la langue. La langue par­lée conti­nue à se pré­sen­ter gram­ma­ti­ca­le­ment construite mais il y a, pour la par­tie régie par le Moi Tota­li­taire, perte des effets de signi­fiance ima­gi­naire qui per­met­tait la rela­tion d’objet. En quelque sorte il y a « dés­ima­gi­na­tion » des vocables pro­duits et régres­sion à la moda­li­té sym­bo­lique de trai­te­ment des don­nées. Régres­sion éco­no­mique qui res­taure le mode binaire de rela­tion aux « choses », (sous la forme de : élimination/​captation), tel qu’il appa­raît à la phase para­noïde. C’est en cela que la rela­tion d’objet est par­tiel­le­ment abo­lie au pro­fit du réta­blis­se­ment d’un rap­port aux « choses ». Cette double régres­sion, topique et éco­no­mique, explique que les inten­tions meur­trières ou déva­lo­ri­santes que pro­fère l’obsessionnel s’imposent à la conscience Moïque comme expé­riences « réelles ». L’élimination meur­trière a été accom­plie ; l’humiliation et les inten­tions sadiques à l’égard d’autrui se sont véri­ta­ble­ment pro­duites.  

  • De fait il y a coha­bi­ta­tion de deux sys­tèmes d’actualisation de la pré­sence au monde : l’une fon­dée sur l’instance moïque de la rela­tion d’objet ima­gi­naire, l’autre sur l’instance tota­li­taire para­noïde dans son rap­port sym­bo­lique à la chose réi­fiée. Comme nous l’avons vu pré­cé­dem­ment, ce rap­port à la chose réi­fiée s’avère déshu­ma­ni­sant. L’autre n’est plus un « sem­blable », fut-il le père par ailleurs aimé, et à ce titre il peut être trai­té de la pire manière par l’agressivité invi­diante qui est le régime éco­no­mique de cette phase de déve­lop­pe­ment au ser­vice du Moi Tota­li­taire où l‘appareil psy­chique de l‘obsessionnel s’est par­tiel­le­ment fixée. Fixa­tion réac­ti­vée par un évé­ne­ment exis­ten­tiel qui s’avère ano­din. Nous l’avons vu dans le cas de « L’Homme aux rats », cette his­toire de dette aug­men­tée par l’intervention sau­vage du capi­taine cruel qui lui enjoint de s’en acquit­ter. Ce qui est carac­té­ris­tique de la névrose obses­sion­nelle par rap­port aux deux autres syn­dromes de la psy­cho­né­vrose défen­sive, c’est qu’il n’y a pas véri­table cli­vage entre ces deux modes de pré­sence au monde. J’indiquais tout à l’heure qu’il y a coha­bi­ta­tion. Mais cette coha­bi­ta­tion est dyna­mique et conflic­tuelle. La conscience moïque est sub­mer­gée par les motions des­truc­tives, per­sé­cu­tantes et humi­liantes pro­duites par le sys­tème topi­co-éco­no­mique para­noïde sous l’égide du Moi Tota­li­taire. D’autant que ces motions s’adressent en prio­ri­té à des per­sonnes esti­mées et aimées. Dans le cas de « L’Homme aux rats », elles s’adressent à son père « qui est son meilleur ami… » (quoique mort depuis des années) et à « la dame de ses pen­sées ». C’est pour­quoi on parle d’ambivalence. Dans les termes qui sont les miens ces per­sonnes sont-elles mêmes « cli­vées » : à la fois des sem­blables aimés et des « choses réi­fiées » aux­quels on peut faire subir les pires outrages. En termes archéo­freu­diens, ils s’inscrivent à la fois dans le régime du Plai­sir mais aus­si, et de manière scan­da­leuse pour celui qui l’éprouve, dans le cir­cuit ten­sion­nel de la Jouis­sance. Freud l’avait per­çu qui avait noté « l’horreur d’une jouis­sance à lui-même igno­rée » quand ce der­nier évo­quait le sup­plice des rats s’introduisant dans l’anus du condam­né. Mais il ne faut pas limi­ter cette « jouis­sance » à ce seul fait. La jouis­sance s’avère géné­ra­li­sée à l’ensemble des phé­no­mènes psy­chiques pro­duit par la fixa­tion à la phase d’organisation para­noïde. Tout se passe comme si le mode de jouis­sance qui se pré­sente comme per­met­tant d’assumer le manque du Sujet (Incons­cient) et la prise en charge de l’intentionnalité dans le registre psy­chique deve­nait le moteur éco­no­mique de pré­sence au monde qu’instaure le Moi Tota­li­taire. L’une des clés de com­pré­hen­sion de ce syn­drome est que l’obsessionnel émarge à deux modes de pré­sence au monde dont celui de la jouis­sance est pré­valent. Pré­valent et indis­cu­table (il ne faut pas oublier que la jouis­sance est ce qui consti­tue le désir sub­jec­tif comme indes­truc­tible). Il ne faut donc pas se lais­ser aveu­gler par la misère et la culpa­bi­li­té que ces per­sonnes exhibent. Elles ne sont que la consé­quence de l’impossibilité du sys­tème moïque d’abolir cette addic­tion à la jouis­sance prise dans l’Invidia. Même avec l’assistance de cette ins­tance sup­plé­tive qu’est le Sur­moi. Dans cette affec­tion, le Sur­moi tente de faire son office et de per­mettre la trans­for­ma­tion de l’instance moïque tota­li­taire en ins­tance moïque ima­gi­naire. Mais son action endo­gène de pas­seur échoue. S’instaure alors une lutte à mort entre ces deux ins­tances topiques mal­gré le recours à la média­tion sur­moïque. Dans le pire des cas cela mène effec­ti­ve­ment à la dégé­né­res­cence et à la mort. Et pas seule­ment par sui­cide mais sur­tout par exa­cer­ba­tion de l’aboulie. C’est dans cette lutte à mort que vont se mettre en place des ten­ta­tives de résis­tances contre les motions invi­diantes. Méca­nismes de défenses qui s’avèrent déri­soires et pathé­tiques. On peut rap­pe­ler les prin­ci­paux : 

      • Iso­la­tion  

        1. « qui consiste à iso­ler une pen­sée ou un com­por­te­ment de telle sorte que leurs connexions avec d’autres pen­sées ou avec le reste de l’existence du Sujet se trouve rom­pues ». Il semble que dans la névrose obses­sion­nelle l’isolation se sub­sti­tue au refou­le­ment. De fait il n’y a pas de véri­table refou­le­ment dans cette affec­tion. Dans les termes qui sont les miens il n’y a pas de mytho­lo­gies trans­gres­sives qui se trans­forment pour se consti­tuer « pré­cons­cientes ». Les motions invi­diantes sont direc­te­ment acces­sibles. Elles ne subissent aucun trai­te­ment rhé­to­rique qui les rend mécon­nais­sables. Freud ne dit pas autre chose dans « Les psy­cho­né­vroses de défense » : « La défense se pro­duit par sépa­ra­tion de la repré­sen­ta­tion insup­por­table et de son affect ; la repré­sen­ta­tion, même affai­blie et iso­lée reste dans la conscience ». 

      • Dépla­ce­ment 

        1. Ce méca­nisme de défense fait que l’accent, l’intensité d’une repré­sen­ta­tion est sus­cep­tible de se déta­cher d’elle pour pas­ser à d’autres repré­sen­ta­tions ori­gi­nel­le­ment peu intenses, reliées à la pre­mière par une chaîne asso­cia­tive. 

      • Déné­ga­tion 

Elle « consiste à énon­cer des dési­rs, des pen­sées, des sen­ti­ments tout en ne les recon­nais­sant pas ». L’homme aux rats dit aimer son père et ne vou­loir sa mort en aucun cas (lieu du refou­le­ment).

      • For­ma­tion réac­tion­nelle 

        1. Ce méca­nisme de défense consiste à déve­lop­per une atti­tude dia­mé­tra­le­ment oppo­sée et de même inten­si­té que celle inac­cep­table qui s’impose à la conscience : « bon­té », « pro­pre­té », « mora­lisme », « reli­gio­si­té ». Toute atti­tude qui s’oppose terme à terme à méchan­ce­té, sale­té, amo­ra­lisme et incroyance.  

  • Tous ces méca­nismes de défense sont déployés sous l’égide de la constel­la­tion moïque « Moi /​Sur­moi ». Ils peuvent êtres, eux aus­si, appa­ren­tés à des rhé­to­riques, comme nous l’avons vu. On peut donc consi­dé­rer que le dépla­ce­ment peut ren­voyer à un trope méta­pho­ro-méto­ny­mique. La for­ma­tion réac­tion­nelle à un oxy­more. La déné­ga­tion à une néga­tion… 

    1. Bien sûr, là où l’action du Sur­moi est la plus visible c’est dans la régres­sion des motions invi­diantes. Il pré­side à la mise en place des rituels soit pro­pi­tia­toires, soit puni­tifs. Mais cette répres­sion est impuis­sante, elle aus­si, à contre­car­rer les motions invi­diantes inva­sives. 

On pour­rait dire que l’obsessionnel échoue là où le per­vers réus­sit. Il échoue à faire coha­bi­ter ces deux sys­tèmes de pré­sence au monde qui sont : l’organisation moïque tota­li­taire invi­diante et l’organisation moïque ima­gi­naire. Il manque chez l’obsessionnel la mise en place d’un véri­table cli­vage. Alors que chez le per­vers, parce que son appa­reil psy­chique est débar­ras­sé du Sur­moi, ces deux modes de pré­sence au monde sont her­mé­ti­que­ment cli­vés. Je l’ai noté dans un autre cha­pitre : le per­vers fonc­tionne « har­mo­nieu­se­ment » grâce au cli­vage. Il est alter­na­ti­ve­ment, soit sur le mode invi­diant « cho­si­fiant », soit sur le mode de la rela­tion objec­tale ima­gi­naire sous le régime du diver­tis­se­ment. Au fond, on pour­rait dire que l’obsessionnel est un per­vers qui ne s’assume pas, un per­vers hon­teux et cou­pable, si cet oxy­more est accep­table. Il échoue aus­si là où le para­noïaque réus­sit radi­ca­le­ment. Puisque l’appareil psy­chique de ce der­nier est restruc­tu­ré autour du pivot que consti­tue ici le Moi Tota­li­taire qui se sub­sti­tue alors tout aus­si bien à la fonc­tion sub­jec­tive qu’à la fonc­tion moïque.

  • Cette arti­cu­la­tion per­met de com­prendre pour­quoi il est bien dif­fi­cile de gué­rir un obses­sion­nel. De la même manière qu’il est bien dif­fi­cile de mener à bonne fin une cure avec les enfants pré­sen­tant des troubles enva­his­sant du déve­lop­pe­ment qui s’organisent comme une pseu­do para­noïa. Cet éclai­rage qui consiste à consi­dé­rer que la névrose obses­sion­nelle a pour étio­lo­gie la régres­sion topique à la fixa­tion psy­chique au Moi Tota­li­taire (Moi Idéal), per­met de dif­fé­ren­cier de manière radi­cale ce qu’il en est de la mécon­nais­sance dans le syn­drome hys­té­rique de celle qui affecte l’obsessionnel. De fait il ne s’agit pas de la mécon­nais­sance d’un savoir par ailleurs intel­lec­tuel­le­ment et consciem­ment éla­bo­ré. Un savoir ima­gi­naire, comme igno­ré. Ce savoir « dés­éman­ti­sé » comme décrit anté­rieu­re­ment, s’est mué en « cer­ti­tude » inex­pug­nable. Il n’est plus dans le registre de la croyance. Il ne s’élabore pas comme un dis­cours mytho­lo­gique orga­ni­sé comme un éso­té­risme mas­quant. C’est ce carac­tère de cer­ti­tude qui per­met de repé­rer ce savoir comme délire « sym­bo­lique » réel. On pour­rait dire qu’il s’agit d’une cer­ti­tude péremp­toire en cela que cette pré­sence au monde de l’obsessionnel cumule à la fois le mode de la phase de sub­jec­ti­vi­sa­tion et celui de la phase para­noïde. On pour­rait dire que l’organisation topique de cette phase para­noïde est deve­nue pré­va­lente et le savoir ne se consti­tue pas comme une mécon­nais­sance ni comme un dire mais comme une « connais­sance » incon­tes­table. Cette connais­sance qui émarge au registre de la cer­ti­tude semble tota­le­ment inex­pug­nable dans sa toute-puis­sance invi­diante.  

  • De fait, il n’y a rien là d’impossible, ni dans le cas des troubles enva­his­sant du déve­lop­pe­ment pseu­do para­noïdes, ni dans le cas d’un obses­sion­nel. Car il faut gar­der à l’esprit qu’aussi bien dans la névrose obses­sion­nelle que dans les troubles du déve­lop­pe­ment pseu­do para­noïdes la cause n’est pas cette fixa­tion en appa­rence inex­pug­nable. Si cette fixa­tion topique au Moi Tota­li­taire se cris­tal­lise c’est bien parce qu’antérieurement une faille dans le pro­cess de sub­jec­ti­vi­sa­tion s’est opé­rée. Et la défense, que la névrose obses­sion­nelle oppose à la défaillance sub­jec­tive — qui s’avère inca­pable de sou­te­nir une inten­tion­na­li­té psy­chique dési­rante- consiste à sup­pléer cette carence par un mode de pré­sence au monde invi­diant sous l’égide d’un Moi tota­li­taire per­sis­tant. Ce Moi Tota­li­taire per­sis­tant entre en conflit avec le Moi Ima­gi­naire. Il n’y a donc pas cli­vage du moi comme en fait l’hypothèse Freud. Il y a en quelque sorte ten­ta­tive de colo­ni­sa­tion de l’imaginaire séman­tique par l’invidiant sémio­tique que le Sur­moi ne par­vient pas à endi­guer. Coha­bitent alors conflic­tuel­le­ment la cer­ti­tude para­noïde et la croyance ima­gi­naire. Toutes deux sur le mode conscient. Para­doxa­le­ment cette fixa­tion para­noïde, dans le temps de la struc­tu­ra­tion psy­chique, per­met au module syn­taxique de se mettre en place et au moi ima­gi­naire d’émerger. Ce n’est que dans un deuxième temps que le mode invi­diant et la jouis­sance qui l’anime, conta­mine le mode ima­gi­naire qui auto­rise la rela­tion d’objet et la mise en place du prin­cipe de plai­sir. Reste que la conduite de la cure, aus­si bien avec les enfants qui souffrent de troubles enva­his­sant du déve­lop­pe­ment pseu­do para­noïdes qu’avec les obses­sion­nels, per­met d’accéder à cette faille sub­jec­tive (per­mettre la réémer­gence de la Détresse du Vivre qui y est asso­ciée). Réémer­gence qui per­met­tra de réini­tia­li­ser le pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion endo­gène (auto-orga­ni­sa­tion) de l’appareil psy­chique. Car on peut consi­dé­rer que l’angoisse qui affecte l’obsessionnel est de l’ordre du dépla­ce­ment (assez sem­blable à celui que l’on retrouve dans l’hystérie) où à la Détresse du Vivre se sub­sti­tue l’angoisse. 

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly 

1 Manuel de psy­chia­trie 6ième édi­tion page 350

1 Manuel de psy­chia­trie 6ème édi­tion page 352

2 Manuel de psy­chia­trie 6ème édi­tion page 353

1 Manuel de psy­chia­trie 6ème édi­tion page 356

1 L’homme aux rats, Payot, 2010 p57

2 Ecrits pages 597