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La pulsion freudienne, phénomène concept ou mythème ?Intervention à l’École Normale Supérieure

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EXORDE

ON SUGGÈRE QUIL SERAIT SANS DOUTE EPISTEMOLOGIQUEMENT PERTINENT DE POSTULER L’AUTONOMIE DES CHAMPS CONCEPTUELS QUI CIRCONSCRIVENT DES DISCIPLINES CONSIDEREES COMME AFFINES, EN PARTICULIER LA PHÉNOMÉNOLOGIE ET LA PSYCHANALYSE

  • A la lumière de ce que je viens d’entendre, je prends conscience que mon inter­ven­tion a un carac­tère para­doxal. Je suis le seul à remettre en cause la légi­ti­mi­té, au moins dans le champ de la psy­cha­na­lyse, de la pul­sion car c’est évi­de­ment un truisme de consta­ter que le terme de « pul­sion » émarge à plu­sieurs cor­pus théo­rique. En par­ti­cu­lier, et pour ce qui nous occupe aujourd’hui, à ceux de la phi­lo­so­phie et de la psy­cha­na­lyse. Reste à savoir si, d’un champ à l’autre, il peut gar­der la même accep­tion concep­tuelle. Si tant est que dans ces deux champs on ait bien à faire à un concept. Rudolf Ber­net pos­tule, lui, qu’il y aurait, si ce n’est conti­nui­té, du moins filia­tion entre une cer­taine phé­no­mé­no­lo­gie et la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne. On sait que dans cette méta­psy­cho­lo­gie, la pul­sion est un pivot incon­tour­nable. Sans elle, il serait dif­fi­cile de conce­voir le désir et le manque, le refou­le­ment et l’Inconscient. Elle en est le moteur.
    • En tout état de cause, dés l’exergue et la pre­mière phrase de l’introduction de son cha­pitre IV (Freud (et la fin) de la méta­phy­sique), il affirme cette proxi­mi­té. Pour ce qui est de l’exergue Rudolf Ber­net fait appel à une cita­tion de Lacan : « Car le Trieb ne peut se limi­ter à une notion psy­cho­lo­gique. C’est une notion onto­lo­gique abso­lu­ment fon­cière !».

Et dans la pre­mière phrase de ce cha­pitre, il la pré­sente comme un acquis indu­bi­table :

« Freud est, à n’en point dou­ter, un héri­tier de cette grande tra­di­tion d’une méta­phy­sique dyna­mique dont nous venons de suivre le déve­lop­pe­ment qua­si orga­nique à tra­vers ces grandes figures que repré­sente Aris­tote, Leib­niz et Scho­pen­hauer ».

Ce rap­pro­che­ment qui hisse cette notion freu­dienne à la hau­teur des éla­bo­ra­tions de ces trois phi­lo­sophes qui ont mar­qué la pen­sée occi­den­tale, peut paraitre non seule­ment pres­ti­gieux pour lui mais aus­si de garan­tir le bien fon­dé de ses propres éla­bo­ra­tions.

Il est à noter qu’Alain Badiou opère de la même manière (mais à pro­pos du concept de Sujet) à l’égard de Lacan. En effet, dans son livre « Lacan Anti­phi­lo­so­phie III », il l’inscrit dans la lignée des anti­phi­lo­sophes modernes (ter­mi­no­lo­gie reprise à Lacan lui-même) que sont Nietzsche et Witt­gen­stein. Anti phi­lo­sophes modernes qu’il oppose aux anti-phi­lo­sophes clas­siques que sont Pas­cal, Rous­seau et Kier­ke­gaard. Anti­phi­lo­sophes dont il fait remon­ter l’origine à Paul de Tarse, inven­teur d’une théo­lo­gie onto­lo­gique. Chi­mère qui syn­thé­tise la mytho­lo­gie reli­gieuse juive et la pen­sée ration­nelle grecque pour consti­tuer le chris­tia­nisme véri­table : la Vraie Reli­gion comme disait Lacan. J’y revien­drai dans l’Epilogue.

    • Freud et Lacan auraient-ils une sorte de des­tin com­mun d’avoir été d’abord, pour le pre­mier méde­cin phy­sio­lo­giste puis psy­cha­na­lyste enfin phi­lo­sophe et pour le second d’abord psy­chiatre puis psy­cha­na­lyste et enfin phi­lo­sophe. Freud phi­lo­sophe ne me parait pas sou­te­nable, pour des rai­sons que je vais ten­ter de faire appa­raitre suc­cinc­te­ment. Même après « Au delà du prin­cipe de plai­sir » et ses spé­cu­la­tions pes­si­mistes et assez banales sur la Vie et la Mort. Ni même d’ailleurs avec des textes comme « l’Avenir d’une illu­sion » et « Malaise dans la culture ». Ce n’est pas pour autant qu’on puisse faire une lec­ture phi­lo­so­phique de son œuvre. Je consi­dère que « lire c’est faire adve­nir l’insu autour duquel un texte s’élabore comme masque »[1]. Encore qu’il faille situer l’insu du coté du lec­teur. Insu donc de sa propre pen­sée. Et non pas du coté de l’insu de l’auteur de l’œuvre.

Pour Lacan l’hypothèse parait sou­te­nable pour cer­tains. Cette conver­sion à la phi­lo­so­phie du Sujet date­rait alors de 1962. La période logi­ciste dit-on. Au moment de la créa­tion de l’Ecole freu­dienne de Paris. A ce pro­pos et pour en ter­mi­ner avec cette digres­sion, je ne sui­vrai sans doute pas Rudolf Ber­net lorsqu’il attri­bue à Freud une ins­tance sub­jec­tive dans l’articulation de sa méta­psy­cho­lo­gie. Même après la trans­for­ma­tion de 1920, elle ne se consti­tue que d’une constel­la­tion moïque (Moi, Sur Moi, Idéal du Moi, Moi Idéal et Ça) dont le Sujet est absent. Le concept de Sujet est une inven­tion de Lacan dont je date les pré­misses en 1948. L’instance du Sujet, ou tout au moins le concept de sub­jec­ti­vi­té, appa­rait dans l’article inti­tu­lé « L’Agressivité en psy­cha­na­lyse » où il lui donne une défi­ni­tion qui la détache du Moi : « l’agressivité se mani­feste dans une expé­rience qui est sub­jec­tive par sa consti­tu­tion même » Où il convoque Augus­tin et son invi­dia et M Klein et ses mau­vais objets internes. Ce qui le dif­fé­ren­cie du Moi dont l’économie est « libi­di­nal ». Certes, avec cette sem­pi­ter­nelle injonc­tion d’un retour à Freud réduite au fait que tout est déjà dans Freud pour qui sait le lire, Lacan a contri­bué lui-même à per­pé­tuer la confu­sion entre Moi et Sujet. En par­ti­cu­lier avec la polé­mique qu’il a déclen­ché et entre­te­nue autour de l’aphorisme freu­dien dont la tra­duc­tion habi­tuelle est « Là où Ça était, le Moi doit adve­nir » qu’il trans­forme, au pré­texte que le Ich alle­mand n’est pas Moi mais Je, en « Là où le Ça était, Je dois adve­nir ». Cela n’a pas contri­bué à en cla­ri­fier l’opposition. Mais avec cette acro­ba­tie intel­lec­tuelle, il renie, en quelques sortes, la défi­ni­tion du Sujet, telle qu’elle appa­rait en creux, dans l’article pré­cé­dem­ment cité, comme fils de l’agressivité. Puisqu’aussi bien dans cette tra­duc­tion il fait appa­raitre le Sujet dans la conti­nui­té du Ça dont cha­cun sait qu’il est le « réser­voir des pul­sions ». C’est sans doute autour de cette oppo­si­tion que Rodolf Ber­net éla­bore, à la suite de Paul Ricœur, sa dia­lec­tique entre Soi/​Moi

  • Pour reve­nir sur cette proxi­mi­té, voir cette affi­ni­té, entre phi­lo­so­phie et dis­ci­plines qui s’intéressent aux troubles de la conscience, il convient d’observer qu’elle ne date pas de l’invention de la psy­cha­na­lyse. En effet on pour­rait même dire que ceux qui s’intéressent aux troubles psy­chiques (ou men­taux) à leur cau­sa­li­té et à leurs effets, ne peuvent pas ne pas en appe­ler à cette proxi­mi­té. Comme si ces troubles avaient quelque chose à voir avec la nature onto­lo­gique de l’humaine condi­tion. A cet égard, il est notable que la créa­tion de la psy­chia­trie par Pinel inter­vient à la fin du XVIII siècle. En effet, c’est à par­tir de pré­misses phi­lo­so­phiques que cette dis­ci­pline médi­cale s’est consti­tuée. Héri­tière des lumières et de la révo­lu­tion d’où émerge le concept de liber­té indi­vi­duelle – le citoyen n’est plus assu­jet­ti au Roi – sous les espèces de libre arbitre. Or cette psy­chia­trie ori­gi­nelle sort des limbes obs­cu­ran­tistes de la théo­lo­gie de la pos­ses­sion et se struc­ture à par­tir du concept d’aliénation. Alié­na­tion pro­vo­quée exclu­si­ve­ment par des défaillances neu­ro­cé­ré­brales qui empêchent celui qui en est affec­té de jouir de ce libre arbitre uni­ver­sel. Pour s’en convaincre on peut en réfé­rer aux deux ouvrages prin­ceps que Pinel publie à cette époque : « Noso­gra­phie phi­lo­so­phique » et « Trai­té médi­cal phi­lo­so­phique de la manie ». C’est dire que quand on s’intéresse à « l’esprit humain », comme disait Levi Strauss, il est bien dif­fi­cile de se dépar­tir de cette attrac­tion pour cette dimen­sion phi­lo­so­phique onto­lo­gi­co méta­phy­sique. Est-ce là une faute ori­gi­nelle jamais dépas­sée dont nous serions nous autres psy­cha­na­lystes tou­jours vic­times ? En tout état de cause et dans l’état actuel de la psy­cha­na­lyse et de ses rema­nie­ments, elle s’avère une ten­ta­tion sans que véri­ta­ble­ment on puisse s’en déprendre. Pour ma part je consi­dère que cette déprise est non seule­ment sou­hai­table mais néces­saire. Quoique la psy­cha­na­lyse soit en grand dan­ger de dis­pa­raitre comme le jun­gisme ou l’adlérisme avant elle, ce n’est pas en s’étayant ou bien même en se conver­tis­sant à la phi­lo­so­phie phé­no­mé­nale qu’on évi­te­ra son nau­frage. Car que les psy­cha­na­lystes se l’avouent ou non, pour peu qu’ils nous arrivent de dou­ter, mettre Freud en com­pa­gnie d’Aristote, Leib­nitz et Scho­pen­hauer et Lacan dans la conti­nui­té de Pas­cal, Witt­gen­stein, Rous­seau, Kier­ke­gaard (excu­sez du peu), cela ne manque pas de confor­ter notre croyance en la véra­ci­té des théo­ries aux­quelles on voue une manière de culte exé­gé­tique. A l’évidence, je ne fais pas par­tie de ces « psy­cha­na­lystes authen­tiques » dont parle Ber­net, prompts à défendre une « cause » psy­cha­na­ly­tique. La psy­cha­na­lyse ne devrait pas être une « Cause ». Une cause sub­sume tou­jours une croyance pour laquelle on est prêt à mou­rir. Atti­tude par­ti­sane, voir sec­taire, peu pro­pice aux débats, si ce n’est scien­ti­fiques (encore que), du moins intel­lec­tuels.

  • Ce n’est pas pour autant que la démarche de Rudolf Ber­net, tout comme celle de Badiou et de quelques autres ne me paraisse, de leur point de vue, natu­relle voire légi­time. Reste que j’ai une révé­rence cer­taine pour la chose phi­lo­so­phique — j’ai très tôt, bien avant la classe de phi­lo­so­phie, fré­quen­té com­pul­si­ve­ment les textes phi­lo­so­phiques, pour des rai­sons inutiles à pré­ci­ser, dans le désordre et le désar­roi — sans y avoir com­pris grand-chose. De cette expé­rience, par ailleurs posi­tive, j’ai acquis la cer­ti­tude qu’on ne fait pas de la phi­lo­so­phie comme Mr Jour­dain fait de la prose (quoique cer­tain vou­draient nous le faire accroire). Et je reste convain­cu, au point d’y avoir renon­cé, que la phi­lo­so­phie est une dis­ci­pline aus­tère et com­plexe, qui demande un esprit par­ti­cu­lier dou­blé d’une véri­table méthode de pen­ser et d’une grande éru­di­tion. Toutes choses qui, sauf excep­tions, font cruel­le­ment défaut à la majo­ri­té des psy­cha­na­lystes. Et à moi par­ti­cu­liè­re­ment. Je laisse donc aux phi­lo­sophes « authen­tiques » le soin de la « dis­pu­ta­tion » sur le bien fon­dé, dans leur champ, des hypo­thèses de Rudolf Ber­net et sur les démons­tra­tions qu’il tente pour les étayer. Par ailleurs, je sous­cris tout à fait à la réfu­ta­tion que Rudolf Ber­net fait par avance aux objec­tions que les psy­cha­na­lystes pour­raient lui oppo­ser. En par­ti­cu­lier quand il s’inscrit en faux contre « le (…) reproche que l’on ne man­que­ra pas de me faire, c’est d’avoir tro­qué la dimen­sion authen­ti­que­ment psy­cha­na­ly­tique de la pen­sée freu­dienne contre une phi­lo­so­phie pseu­do psy­cha­na­ly­tique ou, pire encore, contre une méta­phy­sique psy­cho­lo­giste ». Ou encore « On ne man­que­ra pas de nous faire le reproche que nos pré­ten­dues évi­dences concer­nant l’héritage de Freud sont trom­peuses. A quoi nous répon­drons qu’interroger une cer­taine (et non pas toute) tra­di­tion méta­phy­sique dans la pers­pec­tive d’une théo­rie psy­cha­na­ly­tique aus­si mal assu­rée que celle de la pul­sion, n’a rien de dog­ma­tique…».

J’interromps là la cita­tion jus­te­ment sur cette dubi­ta­tion concer­nant le bien fon­dé de la théo­rie de la pul­sion chez Freud. Outre que cette dubi­ta­tion ne lui parait pas rédhi­bi­toire pour opé­rer une lec­ture phi­lo­so­phique de cette théo­rie, il faut bien dire que je la par­tage. Comme un cer­tain nombre de psy­cha­na­lystes d’ailleurs, dés lors qu’ils s’intéressent à cette pré­ten­due théo­rie des pul­sions. En effet, la réa­li­té du phé­no­mène pul­sion­nel – c’est-à-dire l’impossibilité de l’observer – peut rendre scep­tique. On pour­rait dire que ces psy­cha­na­lystes ont la même atti­tude que Rudolf Ber­net. Le mon­tage du cir­cuit de la pul­sion, son arti­cu­la­tion et ses effets sur le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique leur paraissent suf­fi­sam­ment convain­cant pour pas­ser outre à leurs doutes. On pour­rait arguer avec mau­vaise fois que l’énergie, même en phy­sique, on en mesure que les effets. Lacan, ici même, s’y était essayé en son temps. Reste que Ce pré­ten­du phé­no­mène éner­gé­tique psy­chique béné­fi­cie d’un aveu­gle­ment épis­té­mo­lo­gique aus­si pudique que cou­pable. Mais vous me direz : pour­quoi être plus exi­geant que Freud lui-même ? Car Freud s’il a recon­si­dé­ré radi­ca­le­ment la théo­rie des pul­sions c’est bien qu’il avait lui-même un doute sur son bien fon­dé. Doute qui s’origine en 1914 et trouve son sur­mon­te­ment en 1932. Et pas vrai­ment comme on pense qu’il aurait dû conclure

  • L’enjeu est cru­cial. De fait, on ne com­prend rien aux dif­fé­rentes méta­psy­cho­lo­gies freu­diennes (et même aux autres, klei­niennes, laca­niennes entre autres) si on ne garde pas à l’esprit cet attri­but de la pul­sion d’être le concept limite qui arti­cule, pour Freud, le psy­chique et le bio­lo­gique. Ou autre­ment dit l’organisme, via l’appareil neu­ro céré­bral, et l’appareil psy­chique. C’est un pré­sup­po­sé scien­ti­fique (scien­tiste ?) auquel Freud tient et s’accroche. Sans cette conti­nui­té les dif­fé­rentes méta­psy­cho­lo­gies s’avèrent de pures spé­cu­la­tions idéiques sans fon­de­ment objec­tif. La psy­cha­na­lyse perd alors son sta­tut et sa spé­ci­fi­ci­té vis à vis de la phé­no­mé­no­lo­gie phi­lo­so­phique ou des taxi­no­mies dyna­miques psy­cho­lo­giques en par­ti­cu­lier beha­viou­ristes. Et par voie de consé­quence l’armature théo­rique de la cure psy­cha­na­ly­tique dis­pa­rait sans perdre pour autant de sa rela­tive effi­ca­ci­té. En effet, on sait depuis Lacan « qu’une pra­tique n’a pas besoin d’être avé­rée (théo­ri­que­ment) pour opé­rer ». Rela­tive effi­ca­ci­té, car jus­te­ment, à un cer­tain moment de sa car­rière Freud a été confron­té a des effets para­doxaux de la tech­nique qui pré­side à la conduite de la cure. Elle ne débouche pas sur les béné­fices atten­dus. Il faut dire que la méthode qui lui per­met de construire la théo­rie psy­cha­na­ly­tique a deux piliers : l’un peut être repé­ré comme un pro­ces­sus induc­tif et s’alimente de ce que Freud tire de sa pré­ten­due « auto-ana­lyse » (il n’y a pas d’auto ana­lyse même pour Freud, n’en déplaise à O Man­no­ni) ; l’autre est pré­ten­du expé­ri­men­tal, cli­nique dit-on, et est cen­sé se nour­rir des ensei­gne­ments des cures qu’il mène. Car une obser­va­tion qui se veut objec­tive doit s’effectuer à par­tir d’un cadre théo­rique qui en cir­cons­crit le champ. On ne peut consti­tuer ce cadre théo­rique à par­tir d’une obser­va­tion empi­rique qui, elle-même, est tou­jours sous ten­due par une théo­rie impli­cite ou insue. Donc une obser­va­tion « sau­vage » ne peut que ser­vir à révé­ler et à légi­ti­mer un cadre théo­rique jusqu’alors confus et intui­tif. En tout état de cause on ne trouve que ce qu’on cherche ! Même si on n’a pas conscience de savoir ce qu’on cherche. C’est, d’ailleurs, la limite du pro­ces­sus de théo­ri­sa­tion de Freud. En tout état de cause il semble que c’est à par­tir de la prise de conscience de l’inefficacité par­tielle de sa tech­nique dans la cure que Freud va être ame­né à trans­for­mer d’abord la théo­rie des pul­sions, puis la méta­psy­cho­lo­gie, pour être enfin acu­lé à admettre ce qu’il en est de leur véri­table nature. Abou­tis­se­ment inac­cep­table qu’il s’empresse de balayer.
    • Je vais ten­ter de résu­mer suc­cinc­te­ment les étapes par les­quelles Freud passe pour en arri­ver la. Pour ce faire je vais m’appuyer essen­tiel­le­ment sur trois textes : « Remé­mo­ra­tion, Répé­ti­tion, Per­la­bo­ra­tion » de 1914, « Au delà du prin­cipe de plai­sir » de 1920 et « Angoisse et Vie pul­sion­nelle » de 1932. Le pre­mier s’apparente à un ins­tant de voir : quelque chose ne va pas dans la cure. ; le second à un temps pour com­prendre théo­rique : com­ment méta psy­cho­lo­gi­que­ment y remé­dier ou du moins l’expliquer ; le troi­sième à un moment de conclure para­doxal, conclu­sion tout aus­si tôt démen­ti.

TEMPS I « REMÉMORATION, RÉPÉTITION, PERLABORATION »

IL EST QUESTION DE LA CONTRAINTE DE RÉPÉTITION ET DE L’ÉCHEC PARTIEL DE L’INTERPRÉTATION COMME PANACÉE THÉRAPEUTIQUE

  • On peut consi­dé­rer que « Remé­mo­ra­tion, répé­ti­tion, per­la­bo­ra­tion » 1914 est essen­tiel­le­ment un écrit tech­nique. Pour l’énoncer de manière sim­pliste — la pra­tique de l’exégèse et du tal­mu­disme n’est pas mon fort – Freud à cette époque est confron­té à un phé­no­mène par­ti­cu­lier et récurent qui s’oppose à l’avancée de la cure et qui en déter­mine par­fois l’arrêt. Ce phé­no­mène c’est la répé­ti­tion. Elle s’installe avec ce qu’il appelle la névrose de trans­fert. Ce phé­no­mène de répé­ti­tion, Freud le repère comme une résis­tance. Conco­mi­tam­ment force est pour lui de consta­ter que l’interprétation n’a pas toutes les ver­tus qu’il lui attri­buait. Il constate même que la levée des refou­le­ments qu’elle opère ne débouche pas sur la liqui­da­tion des symp­tômes mais, dans bon nombre d’occurrences, sur leur ancrage et leur ampli­fi­ca­tion. On a don­né à ce phé­no­mène le nom de « réac­tion thé­ra­peu­tique néga­tive ». D’ailleurs on sait aujourd’hui que cer­taines psy­cha­na­lyses rela­tées dans « Cinq Psy­cha­na­lyses » se sont sol­dées par des échecs par­tiels ou totaux (par­tiel : Dora ; total : L’homme aux loups par exemple).

L’illusion — qui consiste à consi­dé­rer l’interprétation, sub­sti­tuée à la sug­ges­tion, était un pro­grès tech­nique et, par­tant, spé­ci­fiait la cure psy­cha­na­ly­tique par rap­port à toutes les autres psy­cho­thé­ra­pies – trou­vait sa limite dans la cure même. Encore que, dans ce texte, Freud ne met en cause ni sa per­ti­nence ni même son effi­ca­ci­té. Il fait l’hypothèse, qui la pro­tège, que la remé­mo­ra­tion totale, qui abou­ti­rait à la gué­ri­son grâce à la levée du refou­le­ment, est impos­sible. Par­tant jusqu’alors, la remé­mo­ra­tion est l’alpha et l’oméga de l’efficacité de la cure. Elle est l’agent de la gué­ri­son.

  • Aus­si va t’il pro­po­ser, en com­plé­ment de l’interprétation, un autre mode d’intervention thé­ra­peu­tique pour venir à bout du refou­le­ment rétif à toute inter­pré­ta­tion. Il s’agira alors pour le psy­cha­na­lyste et le « patient » d’opérer une « construc­tion » de ce qui ne peut être remé­mo­ré. De fait ce tra­vail est pos­sible tout sim­ple­ment parce que le psy­cha­na­lyste, grâce au maté­riel psy­chique pro­duit anté­rieu­re­ment, sait ce qui reste inex­pli­ca­ble­ment refou­lé. Inex­pli­ca­ble­ment pas tout à fait parce que Freud consi­dère que cette résis­tance à la levée du refou­le­ment est pro­duite par le Moi. Tout se passe comme si le Moi pro­té­geait ce reli­quat pul­sion­nel refou­lé. C’est une consi­dé­ra­tion qui reste de l’ordre de l’observation cli­nique. Au mieux, donc, l’explication qu’il donne à cette résis­tance concerne uni­que­ment un aspect topique (l’agent qui s’oppose à la remé­mo­ra­tion est le Moi). Rien de l’aspect éco­no­mique n’est évo­qué : Freud se limite à remar­quer que le Moi résiste et que les répé­ti­tions se per­pé­tuent.

Le patient est donc appe­lé à pas­ser outre ses résis­tances de telle sorte d’accéder à ce qui est tou­jours refou­lé, à par­tir de ce que le psy­cha­na­lyste pro­pose comme conte­nu de ce refou­lé. Le tra­vail du patient consiste, quand je dis « pas­ser outre »,

à lit­té­ra­le­ment « per­la­bo­rer ». Il faut entendre pas­ser cette per­la­bo­ra­tion comme une injonc­tion à pas­ser « au tra­vers » des résis­tances par un effort ration­nel de com­pré­hen­sion. C’est une injonc­tion qui somme « le patient » à en « prendre conscience ». En effet si les résis­tances sont mises en place par le Moi, alors il est légi­time de les ana­ly­ser « consciem­ment ». Ana­ly­ser les résis­tances c’est per­mettre aux patients de les « per­la­bo­rer ». C’est en cela que consiste, pour Freud, la construc­tion dans la cure. Il per­sé­vère dans un article de 1937 « La Construc­tion en ana­lyse ». On pour­rait pen­ser, à bon droit, que cette tech­nique d’analyse des résis­tances et le recours à l’efficacité de la construc­tion font régres­ser la tech­nique psy­cha­na­ly­tique du coté de la sug­ges­tion voire de la psy­cho péda­go­gie. Retour donc à la sug­ges­tion dans le cadre de ce qu’on nomme par­fois la dure bataille du trans­fert pour dépas­ser « les réac­tions thé­ra­peu­tiques néga­tives »

TEMPS II « AU DELA DU PRINCIPE DE PLAISIR »

IL EST QUESTION DE L’AGRESSIVITÉ DESTRUCTRICE ET DE SA MANIFESTATION SOUS LES ESPÈCES DE LA PULSION DE MORT ET DE L’ULTIME TRANSFORMATION DE LA DUALITÉ DES PULSIONS

  • Ce qui est dans ce texte de 1914 un pro­blème de tech­nique thé­ra­peu­tique devient pour Freud en 1920, avec « Au delà du prin­cipe de plai­sir, une cru­ciale dif­fi­cul­té théo­rique qui remet en cause l’édifice méta­psy­cho­lo­gique. Le prin­cipe éco­no­mique de l’abaissement des ten­sions au niveau le plus bas va être inter­ro­gé. Freud se pose, à cette époque, la ques­tion de savoir pour­quoi le Moi défend le déplai­sir : car ce qui appa­rait avec la répé­ti­tion, c’est que le Moi main­tient l’appareil psy­chique contre vents et marées (enten­dez contre les efforts thé­ra­peu­tiques du psy­cha­na­lyste) dans une ten­sion insup­por­table. De fait la répé­ti­tion empêche l’abréaction et conco­mi­tam­ment la réso­lu­tion du refou­le­ment. Il en déduit que du coté de la pul­sion sexuelle, ou bien plu­tôt du coté du concept de pul­sion, il y a quelque chose qui, d’un point de vue théo­rique ne fonc­tionne pas. Il aurait pu, à ce moment cru­cial, s’interroger sur la per­ti­nence même de ce concept. Mais plu­tôt que de remettre en cause radi­ca­le­ment cette énig­ma­tique éner­gie quan­ti­ta­tive qu’on pour­rait mesu­rer, (ce qui n’a jamais été fait et ne le sera jamais), il va opter pour le nième rema­nie­ment de la struc­ture duelle du sys­tème pul­sion­nel. En d’autres termes trans­for­mer la dua­li­té des pul­sions pour sau­ver la pul­sion. Car cette dua­li­té est la pierre angu­laire de sa méta­psy­cho­lo­gie sur le ver­sant dyna­mique. On sait qu’au cours des dif­fé­rentes étapes de son éla­bo­ra­tion cette dua­li­té posée comme pos­tu­lat (au point que tous ceux qui n’y adhère pas, Adler et Jung en par­ti­cu­lier, sont exclus du cou­rant psy­cha­na­ly­tique), a connu divers agen­ce­ments. Essen­tiel­le­ment deux : d’abord pul­sion sexuelle ver­sus pul­sion d’autoconservation ; puis pul­sion sexuelle ver­sus pul­sion du Moi. La rai­son de cette fidé­li­té à cette dua­li­té est que pour qu’il y ait une dyna­mique sous l’égide du prin­cipe de plai­sir, il est néces­saire que le sys­tème pul­sion­nel soit dia­lec­ti­que­ment dual. Sans doute sur le modèle du deuxième prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique.

  • A ce moment de son éla­bo­ra­tion, Freud ne fran­chi­ra pas le rubi­cond d’abandonner le concept de pul­sion. Pour le sau­ver il va rema­nier, une ultime fois, la nature et la dyna­mique de leur dua­li­té. Et cette trans­for­ma­tion, (j’utilise ce terme à des­sein), va être de deux ordres.
    • L’une concerne la nature des pul­sions à l’œuvre dans cette nou­velle dua­li­té : c’est un rema­nie­ment éco­no­mique.
    • L’autre concerne le prin­cipe de plai­sir ou bien plu­tôt la nature du prin­cipe qui dia­lec­tise ce nou­veau sys­tème pul­sion­nel : c’est un rema­nie­ment dyna­mique

Dans ce texte, à la dia­lec­tique entre pul­sion sexuelle ver­sus pul­sion du Moi, va se trans­for­mer en « pul­sion sexuelle ver­sus pul­sion d’agressivité ». Jusqu’alors l’agressivité se pré­sen­tait comme un sous pro­duit de la pul­sion sexuelle. Elle était, disait-il, une condi­tion néces­saire à la mise en œuvre de la pul­sion sexuelle (en par­ti­cu­lier dans le coït sous les espèces de l’emprise). Là, elle va appa­raitre dans toute sa cru­di­té des­truc­trice. Il fera même mine de s’étonner « de ne pas en avoir plus tôt mesu­ré l’importance », quoique a pos­té­rio­ri cette pul­sion d’agressivité des­truc­trice s’impose à lui d’évidence. L’incidence de cette pul­sion d’agressivité avait anté­rieu­re­ment été évo­quée sous les espèces de maso­chisme. Maso­chisme pri­maire qui a pu être consi­dé­ré comme une expli­ca­tion de la réac­tion thé­ra­peu­tique néga­tive.

  • Mais cette trans­for­ma­tion éco­no­mique va néces­si­ter une trans­for­ma­tion dyna­mique. On sait que quand on change un élé­ment d’un sys­tème, on change aus­si la struc­ture de ce sys­tème. Freud pro­pose d’élargir la fina­li­té dyna­mique de l’appareil psy­chique : le prin­cipe de plai­sir s’inscrit alors dans un des­sein plus géné­rique. La fina­li­té de cet appa­reil psy­chique éner­gé­tique n’est plus l’abaissement des ten­sions au niveau le plus bas, mais le retour à un état anté­rieur que l’on pour­rait qua­li­fié de pri­mor­dial. Il pose que le retour « incon­tes­table » à l’état anté­rieur de tout orga­nisme vivant est le retour à l’inanimé. C’est-à-dire à la mort. Donc la pul­sion des­truc­trice a pour fina­li­té la mort. Autre manière d’envisager la défi­ni­tion du prin­cipe de plai­sir comme abais­se­ment des ten­sions au niveau le plus bas : c’est le retour à l’inanimé. Le prin­cipe de plai­sir est alors au ser­vice de la pul­sion de mort. Cette asser­tion, qui peut paraître para­doxale, ne l’est pas puisqu’aussi bien Freud a fait l’hypothèse que l’agressivité « mor­ti­fère » est anté­rieure à l’apparition de la pul­sion sexuelle. La pul­sion sexuelle qui fait liai­son, est en quelque sorte un arté­fact qui a pour fina­li­té l’empêchement du retour à l’inanimé. Retar­der le retour à l’inanimé. Sans espoir. S’opposer donc à la radi­ca­li­té du prin­cipe de plai­sir nou­veau genre. On a donc l’opposition nou­velle entre pul­sion Sexuelle et pul­sion de Mort, res­pec­ti­ve­ment sous l’égide de la liai­son et de la déliai­son. Qui va abou­tir ensuite à la dua­li­té : Pul­sion de Vie (« Eros ») ver­sus Pul­sion de Mort (« Tha­na­tos »).

  • C’est à ce moment de la démons­tra­tion que Freud est contraint de reve­nir au bio­lo­gique : Il lui faut assu­rer, et légi­ti­mer, cette nou­velle concep­tion de la dua­li­té des pul­sions. Et, comme je vous l’ai rap­pe­lé au début, pour que le concept de pul­sion soit valide (à ses yeux : ce n’est pas néces­saire pour le phé­no­mé­no­logue)), il faut qu’il soit limite d’avec le bio­lo­gique. Sans cela la psy­cha­na­lyse n’est pas scien­ti­fique et res­sort de l’aimable spé­cu­la­tion… C’est pour­quoi il va consa­crer, un long déve­lop­pe­ment cen­sé prou­ver que l’on trouve une concor­dance entre le des­tin bio­lo­gique des cel­lules et sa nou­velle théo­rie de pul­sion. Il est clair que Freud déve­loppe son argu­men­ta­tion à par­tir de la bio­lo­gie de son temps. Ce qui rela­ti­vise déjà son argu­men­ta­tion puisqu’aussi bien la bio­lo­gie cel­lu­laire a consi­dé­ra­ble­ment pro­gres­sé. Je m’en tien­drai pour ma part à une sim­pli­fi­ca­tion (sans doute outra­geuse) de là où Freud veut nous mener pour arri­ver à cette fin. A savoir que du point de vue bio­lo­gique les cel­lules ont un double des­tin :
    • Les cel­lules soma­tiques sont vouées à la mort par déliai­son
    • Les cel­lules sémi­nales sont por­teuses de vie (ou d’immortalités !) par pro­pen­sion à la liai­son.

Cette démons­tra­tion étant faite, il consi­dère qu’il y a effec­ti­ve­ment concor­dance entre la dyna­mique bio­lo­gique cel­lu­laire et la pul­sion psy­chique. Et que, en d’autres termes, les deux pul­sions nou­velles sont bien des concepts limites d’avec le bio­lo­gique. En quelque sorte le pro­lon­ge­ment psy­chique du des­tin des cel­lules. Le sort des pul­sions semble, encore une fois, sauf.

  • Encore que ce ne soit pas si sûr. Car d’un point de vue limi­nai­re­ment épis­té­mo­lo­gique on peut s’interroger sur la per­ti­nence qu’il y a à fon­der la struc­tu­ra­tion et le fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique (enten­dez : la méta­psy­cho­lo­gie) sur le recours à des faits attes­tés par la bio­lo­gie. En quoi ce recours peut rendre consis­tant et robuste une éla­bo­ra­tion par ailleurs émi­nem­ment spé­cu­la­tive et qui n’en n’a jamais fini de se trans­for­mer ? Ne serait ce pas pro­cé­der par rai­son­ne­ment ana­lo­gique en lieu et place d’une méthode de construc­tion d’un modèle théo­rique ? Ce qui s’avère juste et véri­fiable dans un champ scien­ti­fique don­né (la bio­lo­gie, la phy­sique…) ne peut ser­vir de cau­tion à une spé­cu­la­tion dans un autre champ. Dans cette manière de faire on retrouve là l’illusion freu­dienne, (ou son ambi­tion ?), d’inscrire la psy­cha­na­lyse au rang des « Sciences de la Nature ». Ce qu’elle n’est pas et ne sera jamais. Mais pou­vait-il faire autre­ment à son époque où la modé­li­sa­tion des sciences humaines, aus­si bien l’anthropologie (Dur­kheim, Mauss) que la lin­guis­tique (Saus­sure), en était à leur bal­bu­tie­ment. D’où la ten­ta­tive d’en appe­ler à un modèle hybride ther­mo­dy­na­mi­co bio­lo­gique (obso­lète) pour construire sa repré­sen­ta­tion de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Après avoir aban­don­né l’espoir, avec l’Esquisse, de la fon­der ana­lo­gi­que­ment sur un décalque du fonc­tion­ne­ment exci­ta­toire neu­ro céré­bral… Mais cette der­nière ten­ta­tive ne fait que débou­cher sur la pro­duc­tion d’une chi­mère dont la per­ti­nence n’est en rien avé­rée.

Temps IIIANGOISSE ET VIE PULSIONNELLE

IL EST QUESTION DE L’IRRUPTION INATTENDUE DE LA VÉRITABLE NATURE MYTHOLOGIQUE DE LA PULSION ET AFFIRMATION DE L’IMPOSSIBILITÉ D’Y RENONCER

  • Je fai­sais allu­sion pré­cé­dem­ment au fait que les éla­bo­ra­tions freu­diennes se pré­sen­taient comme un sys­tème de trans­for­ma­tion. Ceux par­mi vous qui ont de l’oreille savent qu’il n’y a de trans­for­ma­tion que de struc­ture mytho­lo­gique. En 1932 dans cette « Nou­velle confé­rence » (Angoisse et vie pul­sion­nelle), Freud semble s’y résoudre. De fait étant don­né, par ailleurs, son hon­nê­te­té intel­lec­tuelle on aurait pu pen­ser qu’il aurait pu y remé­dier et s’émanciper de ce mode d’élaboration. Car on sait que dans sa cor­res­pon­dance avec Ein­stein la ques­tion de la dif­fé­ren­tia­tion entre science et mytho­lo­gie avait été posée. Ein­stein l’aurait ras­su­ré en lui répon­dant en sub­stance que dés qu’on parle des résul­tats d’une science, on mytho­lo­gise. Ce n’est pas faux : quand on raconte le big bang, indé­pen­dam­ment des équa­tions phy­si­co-mathé­ma­tiques qui l’étaie, effec­ti­ve­ment on mytho­lo­gise. On trame une ver­sion moderne du mythe de la Génèse. Il n’en reste pas moins que la théo­rie phy­si­co-mathé­ma­tique s’avère tou­jours scien­ti­fique. Mais une mytho­lo­gie non étayée scien­ti­fi­que­ment reste une variante d’un mythe quoiqu’on en veuille. En tout état de cause, dans ce texte appa­rait une sorte de moment de conclure (ou d’aveu ?), assez inat­ten­du : il déclare tout de go que les pul­sions sont des mythes. Comme si affleu­rait à cet ins­tant que ce sur quoi il fonde la méta­psy­cho­lo­gie ne res­sor­tis­sait abso­lu­ment pas d’une démarche concep­tuelle scien­ti­fique. Je vous cite le pas­sage : « La doc­trine des pul­sions est pour ain­si dire notre mytho­lo­gie. Les pul­sions sont des mythes, gran­dioses dans leur déter­mi­na­tion ». Il ajoute tout aus­si­tôt « Nous ne pou­vons, dans notre tra­vail, faire abs­trac­tion d’elles un seul ins­tant et cepen­dant nous ne sommes jamais sûrs de les voir dis­tinc­te­ment ». Autre­ment dit, elles nous sont indis­pen­sables bien qu’inobservables et impro­bables. Ou encore, « bien que les pul­sions n’aient aucune réa­li­té phé­no­mé­nales, conti­nuons à faire comme si elles étaient réelles ». Et pour cause : si la pul­sion n’existe pas la méta­psy­cho­lo­gie s’effondre et la psy­cha­na­lyse dis­pa­rait ou n’est plus qu’une psy­cho­lo­gie comme une autre.

Aus­si pour tenir cette posi­tion contra­dic­toire et déjà déné­ga­tive il va, dans le déve­lop­pe­ment qui suit cet aveu, ten­ter d’argumenter cette déné­ga­tion. On ne peut pas par­ler de déni puisqu’il est conscient de ce qu’il écrit. Tout uni­ment il va pro­je­ter : ce n’est pas moi qui ne suis pas scien­ti­fique, ce sont les autres. En effet il déclare que le carac­tère mytho­lo­gique de la pul­sion ne concerne que la manière dont le com­mun des mor­tels l’utilise. Pas sa concep­tion. N’écrit-il pas à pro­pos de cette pen­sée popu­laire : « On pos­tule des pul­sions aus­si nom­breuses et aus­si diverses qu’on en a besoin, une pul­sion de valo­ri­sa­tion, une pul­sion d’intention, de jeu, de socia­bi­li­té, et beau­coup d’autres encore. Pour ain­si dire on les accré­dite, on laisse faire à cha­cune son tra­vail par­ti­cu­lier et ensuite on les congé­die ». Mais il déclare que sa concep­tion dans le cadre de la psy­cha­na­lyse est tout autre, et de ce fait légi­time, parce qu’il la fonde sur une réa­li­té bio­lo­gique. Non pas en fai­sant direc­te­ment appel aux des­tins des cel­lules comme dans « Au-delà du prin­cipe de plai­sir » mais aux grands prin­cipes natu­ra­listes qui régissent les espèces comme orga­nismes vivants. C’est pour­quoi il va déro­ger à ses prin­cipes. Et pas­ser outre le fait que le rai­son­ne­ment ana­lo­gique n’est pas per­ti­nent pour assu­rer une modé­li­sa­tion théo­rique :

« Aus­si jalou­se­ment que nous défen­dions d’habitude l’indépendance de la psy­cho­lo­gie par rap­port à toute autre science, on se trouve dans l’ombre de ce fait bio­lo­gique inébran­lable : l’individu vivant est au ser­vice de deux visées, l’auto conser­va­tion et la conser­va­tion de l’espèce ; visées qui semblent indé­pen­dantes l’une de l’autre qui n’ont pas encore trou­vé de déri­va­tion com­mune dont les inté­rêts sont sou­vent anta­go­nistes dans la vie ani­male ». Il fait allu­sion là à un dépla­ce­ment de l’antagonisme entre pul­sion de Mort et pul­sion de Vie psy­chique. Chaque indi­vi­du est iné­luc­ta­ble­ment en proie à la pul­sion de Mort, mais la pul­sion sexuelle, dont il est por­teur, per­met à l’espèce de per­du­rer. Freud convient tout de même que cette for­mu­la­tion res­sort d’une « impro­bable psy­cho­lo­gie bio­lo­gique ».Impro­bable – psy­cho­lo­gie — bio­lo­gique, certes, mais qui débouche aus­si sur une bien banale phi­lo­so­phie. Qua­si­ment à la même époque Hei­deg­ger – avec Etre et Temps – en pro­pose, avec son concept « d’être vers la mort », une autre­ment plus éla­bo­rée.

PERORAISON : L’ON PROPOSE UNE AUTRE POSITION DE

LA PSYCHANALYSE AU SEIN D’UN AUTRE CORPUS DE

CONNAISSANCE

  • A l’issue de cet expo­sé, sché­ma­tique et sim­pliste dans sa radi­ca­li­té, on voit sans doute où je veux en venir. Si on prend acte que la pul­sion,( ou bien plu­tôt les pul­sions), telle que Freud la conçoit n’est ni un phé­no­mène ni un concept, c’est dans le champ psy­cha­na­ly­tique de la réa­li­té psy­chique, une apo­rie. Peut-on pour autant la consi­dé­rer, comme une éma­na­tion « incons­ciente » d’une pen­sée phé­no­mé­no­lo­gique telle que R. Ber­net en a la convic­tion ? Si la réponse est oui, alors les psy­cha­na­lystes sont véri­ta­ble­ment de petits phé­no­mé­no­logues pra­ti­ciens qui s’ignorent. Il n’est pas invrai­sem­blable de le pen­ser. Petits phé­no­mé­no­logues pra­ti­quant de sur­croit une her­mé­neu­tique de paco­tille fon­dée sur les grandes mytho­lo­gies de notre civi­li­sa­tion indo euro­péenne (le mythe du Père, de la Horde, de la Riva­li­té Fra­ter­nelle, de l’Inceste, de la Cas­tra­tion). De ce point de vue, il faut rendre à Sartre cette jus­tice, lui qui en fait la dénon­cia­tion radi­cale, en par­ti­cu­lier avec l’Idiot de la famille, en dis­qua­li­fiant le concept d’inconscient. L’approche phé­no­mé­no­lo­gique suf­fit à expli­quer le des­tin de l’enfant Flau­bert. Il faut dire qu’un psy­cha­na­lyste freu­do laca­nien ne ferait guère mieux. Mais la sol­li­ci­tude d’autres phé­no­mé­no­logues à l’égard de la psy­cha­na­lyse n’est pas moins rava­geante. Si j’avais le goût de taqui­ner, ce qu’à dieu ne plaise je n’ai pas, et en para­phra­sant le grand Condé je dirais « Mon dieu pré­ser­vez-moi de mes amis phi­lo­sophes » (en vrac Bins­wan­ger, Ricœur, Déri­da, Badiou, Ber­net, Althus­ser et tous les autres) mes enne­mis je m’en charge ». En effet, cette sol­li­ci­tude peut-être per­ni­cieuse en ce sens qu’elle pour­rait ren­for­cer l’addiction à la croyance des psy­cha­na­lystes. J’ai évo­qué dans l’exorde Paul de Tarse comme fon­da­teur de la vraie reli­gion quand il opère la syn­thèse entre la pen­sée phi­lo­so­phique grecque et la pen­sée mytho­lo­gique sémi­tiques des ori­gines. On pour­rait craindre que la reprise phé­no­mé­no­lo­gique des pré­sup­po­sés mytho­lo­giques freu­diens (la pul­sion) ne débouche sur les mêmes effets (pour les psy­cha­na­lystes) : sacra­li­ser la psy­cha­na­lyse. Ce qui est déjà leur ten­dance natu­relle.

  • Bien sûr on peut faire une autre hypo­thèse quand au des­tin de la psy­cha­na­lyse si on prend en compte que la pul­sion est un mythème. Il y aurait incom­pa­ti­bi­li­té entre la phi­lo­so­phie phé­no­mé­nale et la psy­cha­na­lyse. Cela abou­ti­rait à la conclu­sion que la filia­tion entre la phé­no­mé­no­lo­gie et la psy­cha­na­lyse est impos­sible. En effet, on sait qu’une des carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales de la phi­lo­so­phie est de sor­tir la concep­tion de la réa­li­té exis­ten­tielle humaine de la pen­sée mytho­lo­gique. Pen­sée mytho­lo­gique qui culmi­ne­rait avec Homère. On consi­dère géné­ra­le­ment que cette révo­lu­tion est appa­rue en Grèce avec les pré­so­cra­tiques. Essen­tiel­le­ment Héra­clite et Par­mé­nide. Il y a émer­gence d’une concep­tion du des­tin de la nature humaine de n’être plus sou­mis à la volon­té et aux caprices des dieux. Ce qui consti­tue un pro­lé­go­mènes à une onto­lo­gie véri­table.
    • Alors, conco­mi­tam­ment, la psy­cha­na­lyse régresse au rang d’un sha­ma­nisme moderne. Witt­gen­stein, en son temps, l’affirmait déjà quand il énon­çait « la psy­cha­na­lyse est une mytho­lo­gie d’un grand pou­voir ». Ce qui scelle son ave­nir. Mais ce des­tin si funeste n’est pour­tant pas iné­luc­table. Que Freud ce soit éga­ré en éli­sant la pul­sion comme concept limite d’avec le bio­lo­gique n’est en rien rédhi­bi­toire. De fait, à mon sens, s’il opère une véri­table cou­pure épis­té­mo­lo­gique avec la psy­cho­lo­gie de son temps ce n’est pas grâce à la pro­mo­tion de l’Inconscient, du Désir ou de la Pul­sion. C’est d’avoir affir­mé (inven­té) le concept d’appareil psy­chique la méta­psy­cho­lo­gie) non réduc­tible au neu­ro céré­bral. Aux phé­no­mènes neu­ro céré­braux. Il y a des phé­no­mènes psy­chiques indé­pen­dants qui orga­nisent leur mise en œuvre neu­ro bio­lo­gique. Ce que la plu­part des psy­chiatres (et des méde­cins en géné­ral) refusent d’entériner et de recon­naitre.

  • Reste que pour ma part je consi­dère comme abso­lu­ment néces­saire de fon­der la struc­tu­ra­tion et le fon­de­ment de cet appa­reil psy­chique à par­tir d’un phé­no­mène (et le concept qui le repère) qui fasse conti­nui­té entre le bio­lo­gique et les phé­no­mènes psy­chiques. Il faut éra­di­quer le spi­ri­tua­lisme. Or ce chai­non qui assure la conti­nui­té est déjà, et depuis long­temps, adve­nu à la psy­cha­na­lyse. De fait, s’il faut le dater : depuis 1953 quand Lacan rédige « Fonc­tion et champ du lan­gage et de la parole ». Car c’est bien le lan­gage qui assure de cette conti­nui­té entre le neu­ro céré­bral et l’appareil psy­chique. L’aptitude au lan­gage est neu­ro céré­brale. C’est cette apti­tude au lan­gage par­lé qui assure de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique[2]. D’une cer­taine manière Witt­gen­stein l’induisait, phi­lo­so­phi­que­ment, du côté de la croyance dans le Trac­tus phi­lo­so­phi­cus » et du côté de la cer­ti­tude, jus­te­ment, dans « De la cer­ti­tude », qui sont deux moda­li­tés de pré­sence au monde pro­duit par l’appareil psy­chique. J’y ajoute moi le « diver­tis­se­ment », repris à Pas­cal, qui est un « Au delà de la croyance et de la cer­ti­tude ». Car il me semble qu’il faut dépas­ser la pro­po­si­tion laca­nienne et non pas réduire cette inter­face lan­ga­gière à la seule struc­tu­ra­tion de l’Inconscient par la conca­té­na­tion des signi­fiants. C’est ce qu’il sug­gé­rait avec son apho­risme « l’Inconscient est struc­tu­ré comme un lan­gage ». D’autant que cette expres­sion indui­sait avec l’emploi du « comme » qu’il s’agissait ou d’une ana­lo­gie ou d’une méta­phore. Il est loin d’affirmer que le déter­mi­nant de l’émergence et de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique est le lan­gage. En effet, le pos­tu­lat que je retiens, pour la modé­li­sa­tion de l’appareil psy­chique, est que l’appareil psy­chique est cau­sé et consti­tué par le lan­gage. Ou encore que l’appareil psy­chique est cau­sé par et pour le lan­gage. Pour le lan­gage a entendre comme néces­saire à rendre opé­ra­toire sous les espèces des langues et de la parole. Parole sin­gu­lière qui atteste de l’Ex-sistence. Sans appa­reil psy­chique, qui en traite les effets, le lan­gage est une apti­tude inutile. On voit que, dans cette pers­pec­tive, on renonce radi­ca­le­ment à ce que cet appa­reil psy­chique freu­dien soit une manière de régu­la­teur d’énergie pré­ten­due psy­chique. Il s’apparente à un sys­tème d’informations qui traite exclu­si­ve­ment des éprou­vés (les per­cep­tions dit-on aus­si) aus­si bien endo­gènes qu’exogènes. Pour ce qui me concerne, je laisse bien volon­tiers la pul­sion freu­dienne, si tant est qu’elle leur soit utile, aux phé­no­mé­no­logues.

  • Par­tant, on peut faire l’hypothèse que la psy­cha­na­lyse n’émarge ni à la phi­lo­so­phie (Freud l’affirmait déjà) ni à la méde­cine (Freud l’affirmait aus­si) ni à on ne sait qu’elle phy­sio­lo­gie éner­gé­tique mais à une véri­table anthro­po­lo­gie struc­tu­rale géné­rale[3] dont les trois piliers seraient :
    • La lin­guis­tique avec Saus­sure, Jacob­son, Ben­ve­niste, Chom­sky et quelques autres dont des paléo lin­guistes
    • L’ethnologie avec Mauss (inven­teur du sym­bo­lique) Lévi-Strauss, Dumé­zil, Balan­dier, Gode­lier, tous les paléoeth­no­logues (Picq, Cop­pens) et quelques autres.
    • La psy­cha­na­lyse avec Freud, Abra­ham, Ferenc­zi, Klein, Lacan et quelques autres.

Sous l’égide, évi­de­ment, de la révo­lu­tion dar­wi­nienne. Non pas uni­que­ment celle de « L’Origine des Espèces », mais bien plu­tôt, et sur­tout, celle per­pé­trée avec « La filia­tion de l’homme et la sélec­tion par le sexe ». Dans cette pers­pec­tive, la psy­cha­na­lyse s’inscrit dans l’ensemble des sciences humaines dites conjec­tu­rales et non plus dans celui des sciences de la nature comme Freud en a eu l’ambition erro­née. Vous l’avez com­pris ma posi­tion, bien qu’elle soit vive­ment com­bat­tue par les phi­lo­sophes, est déci­dé­ment struc­tu­rale.

Je vous remer­cie de votre atten­tion,

Marc Lebailly

.

[1] Et si la psy­cha­na­lyse était à nou­veau une mytho­lo­gie Marc Lebailly p 24 éd L’Harmattan

[2] « Esquisse d’une Cli­nique Psy­cha­na­ly­tique Struc­tu­rale » Marc Lebailly Ed L’Harmattan

[3] idem