Intentionnalité – Agressivité – Violence (19 septembre 2013)

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INTENTIONNALITE – AGRESSIVITE – VIOLENCE : Intervention ASE- journée d’étude sur la violence, le 19 septembre 2013

Quand on parle de violence – ou même d’agressivité – il est bien difficile d’aborder cette question avec un minimum de neutralité. D’abord parce que la violence déclenche chez tout un chacun de la peur voir de la terreur. Et pourtant, quand on se reprend, on constate que cette terreur débouche sur une condamnation morale : la violence, dans notre civilisation, c’est le mal absolu. Cette réaction morale ne manque pas d’imprégner les tentatives d’explications et de compréhension que l’on tente de donner de ce phénomène. Il y a donc dans les approches qui se veulent rationnelles, un déterminisme culturel qui biaise l’objectivité : la violence (et même l’agressivité) n’est pas normale chez les humains. Contre l’évidence.
Il faut dire que la psychanalyse freudienne n’a pas aidé à contrecarrer cette composante judéo chrétienne de notre culture où l’idéal social confère à l’amour et la paix! En effet Freud fonde sa théorie de l’appareil psychique sur l’hypothèse d’une pulsion libidinale sexuelle (au service de la vie) qui pousse aux désirs dont la satisfaction débouche sur le plaisir. Cette croyance, il l’a maintenue jusqu’en 1933. Avant cette date l’agressivité (et la violence) résultait d’une frustration à la satisfaction des désirs libidinaux. Elle était réactionnelle et non constituante de l’organisation et du fonctionnement psychique. L’agressivité se présentait comme une réaction inadaptée (psychologiquement et socialement) à l’épreuve de frustration des désirs. Dans le cadre de son modèle explicatif, sa métapsychologie, c’est assez cohérent… si le postulat de libido comme pulsion sexuelle (généralisé à tout objet) est valide. Ce n’est qu’à cette date, c’est à dire très tardivement (Freud meurt en 1939) qu’il admet qu’il a non seulement sous-estimé l’agressivité mais que, de plus, la libido, comme facteur énergétique de l’appareil psychique, n’existe pas. Il va même jusqu’à avouer que les pulsions sont des “mythes merveilleux”. Mais il est trop tard pour refonder sa théorie bien que depuis la deuxième moitié des années 1920 Mélanie Klein, qui s’intéresse aux troubles psychiques précoces chez l’enfant, a développé une hypothèse sur la prévalence de l’agressivité dans la vie psychique du nourrisson et des enfants « infans ». Elle postule en effet que cette agressivité endogène (c’est à dire génétiquement programmée) constitue les premières manifestations psychiques de l’enfant. Elle fait l’hypothèse que ses manifestations d’agressivité ont pour causes des fantasmes “inconscients” persécutants : morcellement du corps – démembrement – dévoration – déchiquètement etc. Fantasmes persécutants auxquels l’enfant oppose des mécanismes de défense archaïques : projection – introjection – incorporation. Mécanismes de défense qui aboutissent à la transformation de cette agressivité endogène persécutante en ambivalence psychique. Après que cette transformation se soit opérée les objets psychiquement perçus sont à la fois estimables et satisfaisants mais aussi persécutants. Un objet est à la fois « bon » et « mauvais ». Cette ambivalence, Klein la constate d’abord dans la relation que le bébé a avec le sein (ou le biberon) qui est à la fois source de satisfaction (le lait nourricier comble le besoin et la faim) et de persécution (il n’est jamais assez comblant). Elle en déduit que cette relation à cet objet primordial servira de modèle à tout autre relation d’objet. Pour elle, l’amour et la haine sont les deux faces d’un même traitement objectal. Cette ambivalence, elle la repère non plus sous le terme de désir mais d’Envie – (cf. « Envie et gratitude »). Il faut dire que ces hypothèses chamboulent notoirement les présupposés freudiens !
Mais les épigones encore maintenant continuent à croire en l’existence des pulsions et de la libido. Allant jusqu’à soutenir ce paradoxe que cette mythologie constitue l’origine de toute métapsychologie possible. Pourtant dans “Les Nouvelles Conférences d’Introduction à la Psychanalyse”, Freud écrit “la doctrine pulsionnelle est pour ainsi dire notre mythologie”. Ce qui n’empêche qu’un savant freudien comme Paul Laurent Assoun s’interroge gravement sur la question de savoir “comment une science (la psychanalyse) peut-elle s’étayer sur une mythologie sans se récuser ? » (”La métapsychologie” Paul Laurent Assoun – éditions quadrige PUF). Question à laquelle il répond doctement, en épistémologue averti, “cela ne signifie pas que la pulsion est une croyance fantaisiste – mais qu’elle est ce qui nomme, conventionnellement, l’origine”. Faribole auquel il ajoute en citant Freud qui écrit à Einstein “mais toutes sciences de la nature ne part elle pas d’une telle sorte de mythologie ? En va-t-il autrement en physique ?”. Einstein déclarait, en effet, qu’à l’origine de chaque édifice théorique qui soutenait une découverte “il y avait une croyance”. Mais dans les sciences de la nature, une croyance s’exprime par une série d’hypothèses que l’on peut vérifier expérimentalement : si la vérification expérimentale échoue, les hypothèses sont abandonnées pour faire place à d’autres. Bien évidemment on n’a jamais trouvé trace d’une énergie psychique spécifique et quantifiable dans le fonctionnement de l’appareil neurocérébral qui pourrait évoquer, de près ou de loin, la libido. C’est une métaphore qui rend assez bien compte trivialement des envies sexuelles. Et rien de plus. C’est d’ailleurs dans cette acception qu’elle s’emploie dans les conversations courantes. Parler de libido équivaut à parler des envies sexuelles. Mais elle aurait dû être abandonnée comme concept fondamental de la psychanalyse.
L’agressivité est sans doute une meilleure piste pour modéliser le fonctionnement de l’appareil psychique. Fondamentalement, on s’aperçoit que phénoménologiquement elle, et ses différents avatars, est très présente dans l’expérience humaine. Et qu’elle n’est pas le résultat d’une frustration, mais originaire. Comme si elle était inscrite dans la nature de l’homme. La violence, fille de l’agressivité, surgît dans toute situation extrême, non maitrisable. C’est un truisme dont l’évidence ne cesse d’être occultée. On le sait mais, depuis la nuit des temps, on fait comme si cela n’était pas ou ne devrait pas être. Elle fait l’objet d’une dénégation perpétuelle! Certains auteurs (penseurs ou philosophes), sans doute plus lucides et objectifs que la majorité, ont conscience que paradoxalement, cette violence destructive, meurtrière, n’est pas à référer à la nature animale de l’homme. Ils constatent comme Baltasar Gracian (1601-1657) dans un conte philosophique que “Homo Homini lupus” (L’homme est un loup pour l’homme). Dans ce conte Baltasar Gracian fait dire au tuteur de l’homme qui a été élevé par les animaux : “Tu as été heureux de n’avoir jamais eu pour compagnie que des bêtes sauvages et moi malheureux de n’avoir eu que celle des hommes, chaque homme est un loup pour ses semblables, si toutefois il n’est pas pire d’être un homme. Les hommes sont plus féroces que les fauves, et, bien souvent, ils apprirent aux tigres à devenir plus cruels qu’ils ne l’étaient par leur nature”. Freud, à la fin de sa vie, dans “Malaise dans la civilisation” prend acte de cette particularité humaine “L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression au dépend de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser, de le tuer”. Et Lacan dans un article de 1933 (« L’agressivité en Psychanalyse » – Ecrits Le Seuil), écrit “la férocité de l’homme à l’endroit de son semblable, dépasse tout ce que peuvent les animaux et qu’à la menace qu’elle jette sur la nature entière, les carnassiers eux-mêmes reculent horrifiés !”.
De fait, au-delà de ces commentaires « horrifiés », ce qu’il faut entendre c’est qu’effectivement il y a chez l’homme une carence génétique vis à vis de la répression et du contrôle de l’agressivité vis à vis de ses congénères. Il y a déjà fort longtemps, Konrad Lorenz, éthologue, faisait remarquer que chez l’ensemble des animaux il y avait un mécanisme génétiquement transmis qui inhibait les pulsions meurtrières que ce soit dans les combats pour la défense du territoire ou pour l’appropriation des femelles (« Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons » Flammarion 1968 ; « L’agression, une histoire naturelle du mal » Flammarion 1955). Les affrontements, essentiellement entre mâles, s’arrêtent au moment où l’un des protagonistes reconnait la supériorité de l’autre. A ce moment il fuit. Ces affrontements sont souvent d’une violence extrême et peuvent entraîner des blessures qui s’avèrent mortelles. Mais l’intention n’est pas, au premier, chef meurtrière, il ne s’agit pas de tuer l’autre (ce qui irait contre les lois de l’évolution des espèces). Nous avons perdu cette capacité d’inhibition génétiquement transmise à refréner la violence.

Je disais que l’intention n’est pas meurtrière dans les affrontements d’animaux d’une même espèce. C’est dire que l’agressivité est au service de quelque chose qui a à voir avec la perduration de l’espèce et de chaque individu. Elle est le vecteur d’une intentionnalité qui permet d’orienter les aptitudes les plus profitables à l’adaptation. Il s’agit d’une propension à perdurer. De fait cette intentionnalité n’est pas seulement présente chez les animaux supérieurs mais dans tout organisme vivant depuis la paramécie (et même les virus qui ne sont pas considérés d’un point de vue biologique comme des organismes vivants), jusqu’aux espèces les plus complexes. Cette intentionnalité à perdurer et à trouver les scénarios et les mécanismes qui permettent à tout moment l’adaptation, a pour vecteur l’agressivité. Intentionnalité vitale et agressivité ont donc partie liée. Et, chez l’homme, cette intentionnalité biologique a perdu une régulation essentielle qui interdit à l’agressivité de dégénérer en violence meurtrière. Dans cette perspective l’agressivité ne semble plus s’inscrire dans les lois universelles de l’évolution des espèces. Pourtant force est de constater que cette carence n’a pas nui, jusqu’à présent, à la prolifération et à la perduration de notre espèce. Il faut dire qu’elle est d’émergence récente (200 000 ans) et que rien ne dit qu’elle durera aussi longtemps que les dinosaures. Reste tout de même que malgré cette perte (ou à cause de?) nous sommes devenus l’espèce la plus invasive. Cette énigme trouve un début de réponse si on fait l’hypothèse que cette intentionnalité agressive a trouvé un autre mécanisme de régulation (moins automatique et sans doute moins efficace que celui qui prévaut génétiquement chez les animaux) qui a pour lui l’avantage de la réussite: l’homme n’est pas toujours un loup pour l’homme parce qu’il bénéficie d’un appareil psychique qui reprend à son compte l’aptitude à l’intentionnalité agressive universelle chez les organismes vivants. L’appareil psychique n’est pas le régulateur des conflits dus au désir sexuel comme le pensait Freud, mais un régulateur et un transformateur de l’agressivité comme le pensait M. Klein et après elle Lacan.

VOCALISES ET EMERGENCE DU SUJET
Lacan dans son article “L’agressivité en psychanalyse” en vient même à faire l’hypothèse que le “Sujet de l’Inconscient” se constitue de l’agressivité endogène (Freud à un certain moment de son élaboration pesait qu’elle était réactionnelle à la frustration). Elle est le pivot à partir duquel l’appareil psychique va se constituer. Le sujet en tant que présence au monde serait, dans cette hypothèse, le fils de cette intentionnalité vitale. Cette présence au monde primordiale, serait assurée par cette agressivité « subjective ». On peut se demander comment cette instance psychique subjective, émerge du fonctionnement organique neurocérébral. De fait il émerge entre 2 et 12 mois quand l’enfant se met à babiller et à vocaliser. C’est par ses vocalises et ses babillages qu’il a un premier « éprouvé » de sa présence au monde comme individuée. Vocalisations et babillages créent pour l’enfant infans, plongé précédemment dans la confusion, un dehors et un dedans, conforté par l’expérience de la perception de son image corporelle dans le miroir (le stade du Miroir, découvert par Henri Wallon et repris par Lacan). Or vocaliser c’est attester d’une intentionnalité parce que l’agressivité innée se lie à l’expression vocale de phonèmes. On admire toujours le chant des oiseaux et on croit que la musique adoucit les mœurs (ce qui n’est pas faux mais pas comme on croit). Les oiseaux chantent pour déterminer leur territoire c’est à dire pour éliminer la concurrence, et la musique adoucit les mœurs parce qu’elle consiste dans un processus de sublimation, collective et individuelle, de l’agressivité orale. Elle est la suite, et permet de moduler, les cris de rage de l’enfant en proie aux terreurs fantasmatiques terrorisantes. Le sujet est donc le résultat du processus qui voit l’agressivité prise dans l’espace de la voix. Cette rencontre le fait exister comme désirant : c’est à dire mû par une intentionnalité psychique à exister. De la même manière que les vocalises émises le font exister au monde, dans l’espace du corps qui est le sien, cette instance subjective lui permet aussi de se défendre contre les agressions endogènes terrorisantes et persécutrices. Cette phase correspond à la position schizoïde décrite par M. Klein

LES MOTS SYMBOLES ET LA NAISSANCE DU MOI
Cette phase de vocalises se termine vers 12 mois pour laisser la place à une autre compétence innée : la capacité à former des mots. Entre 12 et 24 mois cette capacité est restreinte. L’enfant ne produit qu’un vocabulaire très pauvre (quelques mots ou pseudo mots) et il ne les articule pas à l’aide d’une grammaire. Ce sont des mots symboles qu’il utilise sans production de phrase. Dans cette phase “ symbolique”, le mode de présence au monde de l’enfant se modifie de manière remarquable : de passive et défensive l’agressivité devient “invidiante” : elle est dirigée contre quelque chose d’extérieure. L’invidia, c’est la réaction que les enfants ont, par exemple, à la naissance d’un puiné : l’intrus doit être éliminé. Il doit disparaître. Or il s’avère que symboliser cela consiste à faire disparaitre un objet en tant qu’objet de la réalité et de le faire réapparaitre dans la réalité psychique sous forme de mots. Mots qui deviennent plus réels que le réel et constituent la réalité psychique. Tout le monde a entendu parler de l’observation de Freud concernant son petit fils qui jouait à faire disparaitre une bobine sous un lit et à la faire réapparaitre en ponctuant son action de deux mots – Fort/Da (Parti/là). Il s’agissait de supporter l’absence de sa mère en symbolisant son départ mais aussi son retour. Dans cette phase de structuration de l’appareil psychique l’agressivité se transforme en maitrise où l’enfant, de manière toute puissante et magique, a la certitude qu’il détient le pouvoir de s’accaparer ce qu’il veut et de faire disparaitre ce qui ne lui convient pas (sans contestation possible) sous l’égide d’une esquisse de Moi. Un Moi archaïque, totalitaire (que Freud nomme dans la deuxième topique Moi Idéal). Ce Moi archaïque – maitre de la toute-puissance – est donc le fils de l’invidia (qui vectorise cette intention binaire: élimination/prédation). Il est issu de cette capacité linguistique de symbolisation. Cette période dure et se prolonge jusqu’au moment où la maturation neurocérébrale débouche sur une nouvelle compétence linguistique. Dans la métapsychologie kleinienne, cette phase de symbolisation invidiante correspond à la position paranoïde.

L’AVENEMENT DE LA COMPETENCE SYNTAXIQUE, L’APPARITION DE LA CONSTELLATION MOÏQUE (MOI-SURMOI-IDEAL DU MOI) ET LA REPRISE DE L’AGRESSIVITE DANS L’IMAGINAIRE.
A ces phases archaïques où l’agressivité est d’abord mise à la disposition de la défense du Sujet pour lui assurer une présence au monde individuée, puis au service d’un Moi totalitaire, en proie à une invidia d’élimination et de prédation, succède une phase de pacification qui permet la prise en compte de la Réalité Sociale environnante. L’agressivité “invidiante” se transforme parce qu’à cette phase de maturation neurocérébrale (qui débute vers 24 mois) apparait une aptitude linguistique nouvelle sous les espèces d’une capacité innée à produire des formes syntaxiques qui permettent à l’enfant d’intégrer la grammaire propre à sa langue. L’agressivité se transforme grâce à cette aptitude linguistique nouvelle, pour produire un registre nouveau de présence au monde sous les espèces de l’Imaginaire et sous l’égide du Moi. Ce Moi aura pour fonction de concilier les intentionnalités imaginaires, que l’enfant produit, avec les exigences du monde dans lequel il doit s’intégrer. Le Moi arbitre donc entre cette autre scène imaginaire qui exprime les envies de l’enfant et le Principe de Réalité qui cadre les conditions dans lesquelles il peut les satisfaire. Cet arbitrage du Moi se fait à cette époque avec deux instances topiques supplétives : le Surmoi et l’Idéal du Moi. Instances supplétives qui sont appelées à disparaitre si la structuration de l’appareil psychique arrive à son terme. On peut considérer que c’est à cette époque qu’apparait une véritable relation d’objet entre l’enfant et le monde. Pas avant.

CONCLUSION
Ce très rapide est très schématique rappel de l’onto-phylogénèse de l’appareil psychique avait pour objectif de montrer à quel point l’agressivité est centrale dans la structuration de l’appareil psychique. Elle en est le moteur principal comme le pensait Klein et Lacan (à une certaine période de son élaboration théorique). L’appareil psychique n’est donc pas un régulateur d’une énergie psychique libidinale. Il traite les informations nécessaires qui permettent à l’intentionnalité à perdurer de fonctionner. Mais alors que dans l’ensemble du vivant cette intentionnalité est d’abord biologique puis organique, puis instinctuelle et enfin consciente chez les grands mammifères (en particulier chez les grands anthropoïdes) mais aussi chez certains oiseaux (corvidés ou perroquets), elle devient, cette intentionnalité, chez l’homme, consciente d’elle-même. D’autre part il s’agissait de montrer que l’appareil psychique ne se constituait pas essentiellement à partir des interactions avec le milieu (en particulier avec les personnes tutélaires, parents, éducateurs, membres de la fratrie) mais de manière endogène et auto-organisée (épigénétiquement) corrélativement à la mise en place du langage articulé (génétiquement programmé). Langage qui s’intrique à l’agressivité pour vectoriser une intentionnalité de présence au monde consciente d’elle-même.

DE LA VIOLENCE
A partir de ces quelques repères métapsychologiques, il est possible de reconsidérer les phénomènes de violences autrement qu’en les expliquant comme étant le résultat d’une dynamique relationnelle psychologique ou de la pression psychosociale dans lesquelles un enfant, un pré adolescent, un adolescent et un post adolescent (jusqu’à 18-20 ans) se débattent. Il faut faire l’hypothèse que les interactions psychologiques ou psychosociales sont des causes déclenchantes qui révèlent un défaut dans la structuration de l’appareil psychique qui empêche la gestion aboutie de l’agressivité. De fait il faut considérer qu’à chaque stade du développement de l’appareil psychique correspond une modalité spécifique de l’agressivité qui peut déboucher sur des manifestations de violence. On pourrait considérer qu’il y a une manifestation de violence (ou risque de) quand l’agressivité n’a pas subi l’ensemble des transformations qualitatives au cours de la structuration de l’appareil psychique. En d’autres termes, l’agressivité est restée fixée à des modalités archaïques d’effectuation comportementales. Soit cette fixation est partielle soit elle peut être totale.

Dans le cadre de cette journée il n’est pas pertinent de développer plus avant l’aspect théorique de cette métapsychologie mais pour éclairer ce que je viens de dire on peut donner quelques exemples de fixation de l’agressivité qui expliquent la nature (l’étiologie) de certains types de comportements violents.
Les manifestations de violences les plus archaïques qui nous sont données à observer sont celles des enfants considérés comme autistes. Je parle ici des autistes décrit par Kanner. Ceux chez qui on constate les troubles avant deux ans. De fait quasiment à la naissance. Ils sont fort rares. Pour ces enfants l’agressivité endogène n’est pas médiatisée ni vectorisée par un effet de langage. En effet tout se passerait comme si l’aptitude neurocérébrale à sélectionner les phonèmes de la langue maternelle ne s’était pas manifesté ni in utéro (à partir du cinquième mois de grossesse) ni après la naissance (jusqu’à deux mois). Cette agressivité est donc de la violence fantasmatique à l’état brut. Elle s’exprime, (à proprement parler ils sont incapables de vocaliser: ils crient), par des accès de rage qui correspondent sans doute à des réactions aux persécutions que les fantasmes terrorisants de morcellement et de démembrement (qu’on retrouve dans la schizophrénie au stade terminal de son évolution), que ces enfants subissent sans pouvoir s’en déprendre. Ces fantasmes terrorisants, qui déterminent la violence, peuvent se réactiver à tout moment (sans cause externe observable) d’autant qu’à ce stade de développement, il n’y a pas pour eux un dehors et un dedans du corps. Il y a donc confusion entre stimulations psychiques endogènes et perceptions exogènes. Toute stimulation peut être perçue comme le déclencheur de la violence fantasmatique. Dans la tradition kleinienne on considère que ces manifestations de violence constituent une tentative de défense consistant dans la projection de l’agressivité vers l’extérieur. Ce qui n’est pas, à proprement parler, pertinent : pour qu’il y ait mécanisme de projection il faut un dehors et un dedans. Or cette distinction entre un dehors et un dedans ne se met en place qu’au stade de la vocalisation. Dans cette occurrence, les personnes accompagnantes, ne sont pas d’un grand secours pour apaiser cette violence.
Un autre mode de violence, qualitativement différent, peut renvoyer à une fixation à la phase « vocalique paranoïde » celle dont procède l’émergence du « Sujet psychique » et permet la constitution d’un dedans et un dehors (du corps). On la constate chez les enfants atteints de Troubles Envahissants du Développement (TED), que je caractériserais de « profonds ». En effet il semblerait que le développement de la structuration de leur appareil psychique se soit arrêté à la phase « schizoidique vocalisante » qui voit apparaître les premiers phonèmes. Ils sont donc strictement hors langue parlée mais pas hors langage. Dans cette occurrence, la violence se manifeste quand les vocalisations et le babillage sont impuissants :

  • ou à lutter efficacement contre les perceptions de fantasmes endogènes toujours présents dans l’appareil psychique.
  • ou parce que l’intégrité de l’unification du corps sous l’égide de la subjectivité semble menacée par des interactions externes vécues comme invasives.

En tout état de cause, dans les deux cas, ce qui est menacé c’est l’individuation et l’intégrité de la présence subjective au monde. Tout se passe comme si l’enfant avait la terreur de perdre la fragile sensation psychique de sa subjectivité unifiée  et de sombrer à nouveau dans les affres de la confusion en proie aux fantasmes terrorisants de morcellement du corps. Comme si ce déferlement d’images invasives était toujours une menace parce qu’il n’y aurait pas eu de possibilité de lier totalement cette agressivité aux phonèmes de la langue. Elles restent des « éprouvés » terrorisants sans possibilité de les « ressentir ».
Les cris et les crises de rage sont très semblables à celle que l’on observe chez l’autiste de Kanner. Mais ici, la référence au mécanisme de projection est pertinent puisque l’enfant ayant un corps qui lui est propre projette son agressivité sur un autre.

Une autre modalité de violence peut apparaître chez l’enfant dont la structuration de l’appareil psychique est restée fixée à la position « paranoïde invidiante ». Ils ont dépassé le stade schizoïde d’acquisition vocalique antécédent et atteint la phase d’organisation psychique « Symbolique ». En d’autres termes la capacité à former des mots symboles leur est acquise. Cette capacité à former des mots/symboles qui remplacent les choses (ou les personnes) leur confère un sentiment de maitrise et de toute puissance qui s’actualise dans une pré-relation archaïque d’objet. Cette pseudo relation d’objet s’avère binaire et s’effectue sur le mode de captation ou d’élimination. La mobilisation de l’agressivité se manifeste sous la forme d’une violence « contrôlée » au service d’un Moi totalitaire (Freud dans la deuxième topique parlait de Moi Idéal). Mais par ailleurs ces enfants se présentent comme extrêmement dépendant de leur mère et incapable de lier des relations avec les enfants de leur âge. Incapable de socialisation véritable. Les accès de violences sont de deux types.
Destructifs, en vue d’élimination des objets ou des personnes qui s’interposent dans le couplage symbiotique qu’ils nouent avec leur mère.
Violence de prédation « féroce » quand il s’agit de s’approprier une personne ou une chose dont l’enfant a envie.
Cette dernière organisation psychique, et la violence qu’elle génère, constitue une autre variante clinique des TED (variante moins archaïque). Elle se caractérise par une agressivité « naturelle » sans culpabilité, puisque son effectuation n’est tempérée par aucune instance psychique censitrice. Il n’y a pas à ce stade de structuration d’Instance Surmoïque. Tout est donc permis. Et rien ne peut entraver ce fonctionnement compulsionnel. Il est à noter que ce type de fonctionnement se retrouve dans la perversion. En particulier ce qu’on repère sous l’appellation Pervers Narcissique. Il y a alors, régression, partielle (avec clivage), à cette position invidiante paranoïde. La même violence « ordinaire » amorale est déployée exclusivement, à ce stade d’organisation psychique archaïque, envers la personne qui en pâtit.

Pour en terminer avec ces exemples « caricaturaux » de qualité de violence liée à des arrêts ou des fixations à des stades d’organisation psychique archaïques, on pourrait évoquer la violence liée aux phénomènes de bandes. La violence qui se déchaîne entre deux bandes d’adolescents ou contre la force publique. Elle est particulière puisque si on se situe d’un point de vue ethno anthropologique, cette violence est non seulement naturelle (au sens où elle est rationnellement explicable et ne ressort pas d’un comportement aberrant) et d’une certaine manière « légitime ». Pour comprendre ce que je veux dire, il faut avoir à l’esprit ce que je vous ai évoqué tout à l’heure. Dans notre espèce la violence meurtrière vis à vis de nos congénères n’a pas été totalement inhibée à travers la transformation psychique de l’agressivité. Il y a des situations où cette envie de meurtre s’actualise irrépressiblement. Dans ce cas l’inhibition psychique (et morale) disparaît. L’ethno anthropologie donne une explication rationnelle à cette levée de l’inhibition à la pulsion meurtrière. Car cette levée de l’inhibition psychique à la violence et au meurtre a une explication. L’anthropologie a permis de découvrir que tous nos congénères peuvent perdre, dans certaines circonstances, la qualité de « semblables ». Or chacun sait que l’on ne peut aimer que son semblable. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » dit l’Evangile. Et si tous nos congénères ne sont pas tous nos semblables ce n’est pas tant qu’ils se différencient par la couleur de leur peau ou leur morphologie physique mais bien parce qu’ils ne participent pas au même système de structuration symbolique, pas à la même culture, que la nôtre. On constate cela quand certaines ethnies se définissent comme  » les Etres Humains ». Ce qui veut dire que les autres, leur voisins, ne le sont pas! Donc pour qu’un congénère soit un semblable, c’est à dire un être humain à part entière, il faut qu’il appartienne à la même culture et soit assujetti au même ordre symbolique que ceux qui participent du même collectif. Qui ne partage pas au même Ordre Symbolique, qui n’est pas assujetti aux même systèmes d’interdits et d’obligations, qui ne sacrifie pas aux mêmes rites, qui ne croit pas aux mêmes mythes, ne peut être reconnu comme un « semblable » .Il ne peut être « identifié » puisqu’il ne s’identifie pas au même corpus symbolique. Ce n’est donc pas un homme. A ce titre il est « symboliquement » légitime qu’il puisse subir, comme un objet haït, les pires avanies et même le meurtre. Dans cette occurrence le fonctionnement psychique de l’agressivité régresse tout naturellement à la période paranoïde. Période à laquelle elle s’exprime soit par l’élimination soit par la captation: On « tue » ou on « asservit » en esclavage. On voit que les mécanismes entre bandes ou d’une bande contre les forces de l’ordre ne sont pas vraiment différents de ceux sur lesquels on joue pour déclarer une guerre et la réaliser. Il s’agit de faire croire au corps social national que l’autre, les autres – ceux que l’on va tuer ou asservir – parce qu’ils ne participent pas au même déterminant symbolique prétendu universel que le nôtre, ont perdu la qualité d’être humain et à ce titre sont susceptibles d’être détruits et annihilés. Ils peuvent disparaître de la face du monde. C’est ce qu’on appelle les guerres justes!

Pour instaurer la paix universelle il faudrait que l’ensemble des peuples et nations du monde soit régis par les mêmes fondamentaux symboliques. Ce qui paraît tout à fait utopique. Et même si cela se révélait possible, cette carence à l’inhibition des pulsions meurtrières qui est spécifique au destin humain, se trouverait toujours présente et susceptible de se mettre à l’œuvre pour d’autres causes. Il serait toujours possible de trouver de bonnes raisons pour qu’une personne, un groupe, ou une collectivité élargie soient destitués de leur qualité d’humain et deviennent alors la proie de la vindicte de ceux qui les ont destitués de leur humanité. Il suffit en fait d’une « petite différence ». L’épaisseur d’un voile par exemple. Epaisseur d’un voile qui est la synecdote de l’horreur culturelle dont l’autre est porteur. Partie émergée de l’iceberg donc.

Merci de votre attention,
Marc Lebailly

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