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Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 27 Février 2011 à Toulouse)

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Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale (Sémi­naire Alters du 27 Février 2011 à Tou­louse)

REPRISE ET TRANSITION

Je sup­pose que vous avez à l’esprit ce sur quoi j’avais conclu ce pre­mier sémi­naire pas­sa­ble­ment ennuyeux. Rap­pe­ler, même en les orga­ni­sant de manière taxi­no­mique, des élé­ments connus de tous n’est guère enthou­sias­mant. Sur­tout si on en déduit en fin d’analyse que toutes ces approches pré­ten­dues théo­riques abou­tissent à entre­te­nir et à jus­ti­fier une pra­tique cli­nique que je carac­té­rise soit de syn­cré­tique, soit, d’un point de vue eth­no-anthro­po­lo­gique, de mytho­lo­gi­co-sha­ma­nique. Notez bien que ce constat ne consti­tue en rien un juge­ment néga­tif : j’ai le plus grand res­pect pour les pra­tiques sha­ma­niques véri­tables qui mobi­lisent une apti­tude par­ti­cu­lière à Sapiens Sapiens. Cette moda­li­té est sans doute spé­ci­fique à notre espèce, tout au moins dans sa réa­li­sa­tion concrète, d’efficacité sym­bo­lique. Pour mys­té­rieuse qu’elle soit, on ne peut que consta­ter objec­ti­ve­ment qu’elle opère, puisqu’aussi bien elle per­met d’activer, je dirai posi­ti­ve­ment, les méca­nismes d’auto-organisation et d’auto-guérison sans doute ins­crites dans notre pro­gramme géné­tique. De vous à moi, le déclen­che­ment de cette apti­tude, qui ne doit rien à la théo­rie de la cure ana­ly­tique, est sans doute une des rai­sons de la pré­ten­due effi­ca­ci­té de notre pra­tique. C’est pour cela que j’ai conclu, à notre der­nière ren­contre : tout marche (ou tout échoue) dans la mesure où, dans la cure, on mobi­lise, à l’insu, cette apti­tude chez le psy­cha­na­ly­sant. Mobi­li­sa­tion qui n’a rien à voir avec le pro­ces­sus psy­cha­na­ly­tique lui-même. Tout marche, si on sait acti­ver ce méca­nisme d’efficacité sym­bo­lique. Et je dois dire que le pro­to­cole de la cure est très pro­pice à déclen­cher son acti­va­tion. Pour le dire autre­ment, le pro­to­cole de la cure et la posi­tion du psy­cha­na­lyste (mais aus­si du psy­cho­thé­ra­peute quelle que soit son obé­dience, mais aus­si du méde­cin quelle que soit sa spé­cia­li­té, mais aus­si de n’importe quel gou­rou) consti­tue dans nos temps modernes et tech­ni­ciens une variante tout à fait accep­table des condi­tions de l’acte sha­ma­nique dans la socié­té tra­di­tion­nelle. Il suf­fit de ritua­li­ser une ren­contre et de se poser (ou d’être per­çu) comme un sup­po­sé savoir légi­time, c’est-à-dire recon­nu par le corps social comme pou­vant assu­mer cette posi­tion. Si on s’en tenait à ce constat, on don­ne­rait rai­son à Levis Strauss (et à ceux qui sans le savoir sacri­fient à ce pré­sup­po­sé), consi­dé­rant que Sapiens Sapiens est radi­ca­le­ment « ani­mal social » sans véri­table réa­li­té psy­chique, et doté d’un « esprit humain » qui, au fond, ne dif­fère en rien de ce que Chan­geux tente de repé­rer neu­ro­bio­lo­gi­que­ment comme « espace de tra­vail conscient ». C’est consi­dé­rer que l’animal social que nous sommes ne dif­fère en rien de nos cou­sins anthro­poïdes.

On voit bien ce qui motive cette posi­tion : il s’agit de ne pas tran­si­ger sur l’approche maté­ria­liste du fait humain, évi­ter les écueils du spi­ri­tua­lisme et les dérives phi­lo­so­phiques. Pour le dire de manière rac­cour­cie : être fidèle à Dar­win et à la théo­rie de l’évolution…. Impli­ci­te­ment et expli­ci­te­ment. Ne croyez sur­tout pas que ces consi­dé­ra­tions consti­tuent des digres­sions qui nous écartent de notre pro­pos : ten­ter d’élaborer à par­tir de pré­sup­po­sés solides une cli­nique psy­cha­na­ly­tique. Je dirai même qu’en évo­quant Dar­win et la théo­rie de l’évolution, nous sommes au cœur de cette inter­ro­ga­tion. Je le for­mu­le­rai sous forme de ques­tion : y-a-t-il une alter­na­tive à la concep­tion anthro­po­lo­gi­co-neu­ro­bio­lo­gique où les phé­no­mènes men­taux res­sor­ti­raient exclu­si­ve­ment d’un « esprit humain » réduit par la neu­ro­bio­lo­gie moderne à un « espace de tra­vail conscient » ? Alter­na­tive à cette posi­tion qui pour­rait être for­mu­lée sous forme d’interrogation : cet espace de tra­vail conscient, issu des méca­nismes de l’évolution, peut-il consti­tuer l’infrastructure bio­lo­gique d’une super­struc­ture orga­ni­sée comme un appa­reil psy­chique ? Et consé­quem­ment, dans l’hypothèse où la réponse serait posi­tive, c’est-à-dire que l’infrastructure bio­lo­gique issue de l’évolution déter­mi­ne­rait la néces­si­té d’un appa­reil psy­chique auto­nome, par quels méca­nismes et à par­tir de quelles apti­tudes géné­ti­que­ment acquises cet organe vir­tuel (appa­reil psy­chique) propre à Sapiens Sapiens a-t-il été mis en place ? En d’autres termes et pour reprendre à titre de méta­phore un concept cher à René Thom, quelle catas­trophe a per­mis d’opérer cette bifur­ca­tion qui nous dif­fé­ren­cie radi­ca­le­ment de nos congé­nères sans pour autant nous en cou­per ? Je vous pro­pose de lais­ser pour l’instant ces inson­dables inter­ro­ga­tions. Mais gar­dez à l’esprit qu’aussi éloi­gnées qu’elles semblent, ces inter­ro­ga­tions sont au cœur de ce pro­pos. D’ailleurs, si vous vous en avi­sez, elles sont impli­ci­te­ment pré­sentes dans l’approche que Ey et ses col­la­bo­ra­teurs font des dif­fé­rents cou­rants théo­riques qui tentent de rendre compte des mala­dies men­tales. Leur pré­oc­cu­pa­tion est bien de tes­ter la vali­di­té de quatre grands cou­rants doc­tri­naux au regard d’un pré­sup­po­sé maté­ria­liste intan­gible : les troubles de l’esprit sont des troubles « natu­rels » qui s’expliquent ration­nel­le­ment à par­tir d’une approche réso­lu­ment orga­nique. Pré­oc­cu­pa­tion, au demeu­rant, fort légi­time pour sor­tir de cette impasse mytho­lo­gique où Freud nous a volon­tai­re­ment conduit. Mytho­lo­gie qui est une variante dégui­sée du spi­ri­tua­lisme. Il faut réus­sir à éla­bo­rer une théo­rie de la cli­nique qui per­mette de tenir cette posi­tion maté­ria­liste ce qui, à ce jour, n’est pas acquis. Si cette entre­prise était cou­ron­née de suc­cès, alors il serait pos­sible, aus­si, d’expliquer le fonc­tion­ne­ment de l’efficacité sym­bo­lique.
Mais bien évi­dem­ment vous aurez com­pris que, pour moi, l’efficacité sym­bo­lique qui se déploie dans un rituel où offi­cie un sup­po­sé savoir, ne par­ti­cipe en rien à l’acte psy­cha­na­ly­tique. Ou, devrait-on dire, ne devrait par­ti­ci­per en rien avec l’acte psy­cha­na­ly­tique. On le dit et le répète à l’envi : le psy­cha­na­lyste n’incarne pas le sup­po­sé savoir (sans doute à titre de déné­ga­tion !). Je pense, en effet, que l’acte psy­cha­na­ly­tique qui s’opère par décons­truc­tion des mytho­lo­gies patho­gènes est, d’une manière cer­taine, anti­no­mique avec la pra­tique de l’efficacité sym­bo­lique. Il faut s’y résoudre, la psy­cha­na­lyse doit renon­cer à l’efficacité sym­bo­lique. Car l’efficacité sym­bo­lique consiste dans la réha­bi­li­ta­tion de la puis­sance des croyances acti­vées par les mytho­lo­gies qui font consis­ter la réa­li­té sociale d’un col­lec­tif par­ti­cu­lier, dont un sujet qui, pour une rai­son ou pour une autre, s’en trouve dépos­sé­dé. Cette exclu­sion s’avère ima­gi­naire si cette dépos­ses­sion est réfé­rée à la réa­li­té psy­chique. Elle est sym­bo­lique quand elle se joue dans la réa­li­té sociale puisqu’elle concerne l’ordre cultu­rel. Cette exclu­sion déclenche des symp­tômes qui affectent la per­son­na­li­té de celui qui la subit. L’art du sha­man consiste à décou­vrir (diag­nos­ti­quer pour­rait-on dire) les failles, les man­que­ments, les trans­gres­sions à l’ordre mytho­lo­gique qui ont des­ti­tué le patient de sa place dans la réa­li­té sociale, de telle sorte d’effectuer les rituels néces­saires à une réini­tia­tion sym­bo­lique. Réini­tia­tion qui le remet­tra dans le cadre mytho­lo­gique néces­saire à sa réin­té­gra­tion dans l’ordre social dont il a été exclu. Il faut bien dire que cette pra­tique n’est pas sans rap­pe­ler celle que nombre de psy­cha­na­lystes ou de psy­cho­thé­ra­peutes d’obédience freu­do-laca­nienne quand ils s’ingénient, au pré­texte d’interprétations, à faire entendre les méfaits de la trans­gres­sion de l’interdit de l’inceste et de toutes autres fari­boles ayant trait au mythe d’Œdipe, à celui de la horde, aux com­plexes fra­ter­nels. Méfaits aux­quels on oppose la menace de la cas­tra­tion. Et pas seule­ment dans les cures avec les enfants !!!! Reste que ça fonc­tionne pour le patient (pas pour l’analysant !) et for­ti­fie le pra­ti­cien dans la légi­ti­mi­té et le bien fon­dé de sa théo­rie et de sa pra­tique. Et là encore, on peut objec­ter « qu’une pra­tique n’a pas besoin d’être avé­rée pour opé­rer ». Mais Lacan des­ti­nait cette for­mule, non pas aux psy­cha­na­lystes mais aux autres pra­tiques psy­cho­thé­ra­piques. Pour ce qui me concerne, je consi­dère qu’elle s’applique aus­si à la psy­cha­na­lyse d’aujourd’hui. Mais pour y reve­nir, comme le grom­me­lait Marc Thi­berge à la fin de mon inter­ven­tion, peut-on en res­ter à ce constat qu’en matière cli­nique et thé­ra­pique des mala­dies psy­chiques, « tout fonc­tionne » ?
Aus­si faut-il éta­blir cette praxis et la cli­nique qu’elle sup­pose, à par­tir de fon­de­ments solides et objec­tifs, car bien que s’opposant au sha­ma­nisme, cette pra­tique psy­cha­na­ly­tique décons­truc­tive, même si elle donne des résul­tats, n’est pas à ce jour étayée sur une théo­rie de l’appareil psy­chique consti­tuée en véri­table modèle. Elle ne s’étaie sur aucune méta­psy­cho­lo­gie satis­fai­sante. L’esquisse que j’en ai don­née au final de « Et si la psy­cha­na­lyse était, à nou­veau, une mytho­lo­gie » et les quelques pré­sup­po­sés qui per­mettent d’entrevoir ce qu’elle pour­rait être, ne sont pas suf­fi­sam­ment com­plets.
Bien sûr, l’approche d’Ey et de ses col­la­bo­ra­teurs paraît, en pre­mière approxi­ma­tion, cla­ri­fier le débat et expli­ci­ter les rai­sons de cette confu­sion cli­nique dans laquelle nous nous débat­tons. Cette taxi­no­mie struc­tu­rale en quatre grands pôles semble per­mettre de s’y retrou­ver quant aux dif­fé­rentes étio­lo­gies qui débouchent sur des dys­fonc­tion­ne­ments de la conscience, de la per­son­na­li­té et de l’adaptation au monde. Mais il n’est pas cer­tain que cette taxi­no­mie se révèle à l’analyse aus­si per­ti­nente qu’elle en a l’air. On pour­rait dire qu’elle est plus des­crip­tive qu’explicative ou inter­pré­ta­tive. Cette pré­sen­ta­tion paraît struc­tu­rale puisqu’elle se construit sur une série d’oppositions : étio­lo­gie orga­nique ver­sus étio­lo­gie sociale ver­sus étio­lo­gie « psy­chique ». Mais l’organisation des variables qu’elle pro­pose n’est pas pour autant convain­cante. Dans cette orga­ni­sa­tion de variables, on ne dif­fé­ren­cie pas ce que l’on pour­rait consi­dé­rer comme étio­lo­gie pri­maire (neu­ro­bio­lo­gique) et étio­lo­gie secon­daire (autre), eu égard à ce pos­tu­lat orga­ni­ciste. La « nature » des étio­lo­gies « autres » risque à tout moment de dévoyer la cli­nique de l’origine bio­lo­gique de tous les troubles men­taux. Il y a pour­tant lurette que ce fait est admis défi­ni­ti­ve­ment. Il l’était même par Freud dès l’origine de la psy­cha­na­lyse. Le recours à la néces­si­té d’un concept limite entre le bio­lo­gique et le psy­chique l’atteste. Sans concept limite d’avec le bio­lo­gique, aucune théo­rie psy­cha­na­ly­tique ne peut être consi­dé­rée comme valide. J’y revien­drai ulté­rieu­re­ment car c’est un point cen­tral si l’on veut bâtir un modèle méta­psy­cho­lo­gique fiable. Aujourd’hui, ce concept limite manque cruel­le­ment pour arti­cu­ler une méta­psy­cho­lo­gie, fon­de­ment de la cli­nique. Pour sim­pli­fier, l’étiologie pri­maire est tou­jours neu­ro­bio­lo­gique. Les causes déclen­cheuses posent un pro­blème d’articulation et font énigmes.
Car, la dif­fé­rence entre ces quatre doc­trines concerne plus la nature des agents qui font dys­fonc­tion­ner l’organisation de l’organe neu­ro céré­bral. Dans cette pers­pec­tive, on peut regrou­per à bon doit et les tenants d’une posi­tion clas­sique « orga­no-méca­niste » et les tenants d’une posi­tion « orga­no-dyna­miste », puisque ces deux doc­trines consi­dèrent que l’étiologie de tous les troubles et mala­dies men­tales ont pour ori­gine une atteinte orga­nique repé­rable et soi­gnable : aber­ra­tions du déve­lop­pe­ment, intoxi­ca­tion, troubles méta­bo­liques en par­ti­cu­lier hor­mo­naux, infec­tions, dégé­né­res­cence du sys­tème ner­veux cen­tral. La diver­gence de ces deux cou­rants est seconde. Les pre­miers ont un concept rigou­reu­se­ment médi­cal des troubles et mala­dies men­tales. Ils excluent toutes consi­dé­ra­tions « psy­cho­lo­giques » ou « psy­cho­so­ciales ». Les dys­fonc­tion­ne­ments de l’organe céré­bral ne peuvent être déter­mi­nés par des dys­fonc­tion­ne­ments du sens et des sys­tèmes de signi­fi­ca­tion qui le font consis­ter. Pour eux, les troubles men­taux n’ont pas de sens. Les symp­tômes et les phé­no­mènes psy­cho­lo­giques qu’ils génèrent per­mettent de déter­mi­ner les causes orga­niques pre­mières. Pour eux, Sapiens Sapiens, qui a un organe neu­ro­nal com­plexe consti­tué de mil­liards de connexions neu­ro­nales, suf­fit à expli­quer qu’il pense, est conscient et en capa­ci­té de déve­lop­per ses stra­té­gies adap­ta­tives. Comme je le disais pré­cé­dem­ment, Il n’y a pas de rup­ture avec le reste du vivant mais seule­ment évo­lu­tion « linéaire » (sous-jacente). La ques­tion de l’émergence de la conscience de la conscience n’a pas à être posée. La ques­tion de l’existence d’un appa­reil psy­chique et de son fonc­tion­ne­ment méta­psy­cho­lo­gique n’a donc pas à être posée non plus. En d’autres termes, l’évolution nous a dotés d’un organe neu­ro­cé­ré­bral com­plexe d’où émergent des capa­ci­tés par­ti­cu­lières d’adaptation et de maî­trise de l’environnement. Ce que contestent les tenants de l’organicisme est qu’il y ait eu pour Sapiens Sapiens « une catas­trophe » dans notre évo­lu­tion qui aurait entraî­né une bifur­ca­tion radi­cale d’avec nos proches cou­sins. Entre le fonc­tion­ne­ment des grands anthro­poïdes et le fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral de notre espèce, il y aurait une dif­fé­rence de degré, mais non pas de « nature ». La dif­fé­rence entre inten­tion­na­li­té consciente mani­fes­tée par les grands anthro­poïdes, et la conscience de la conscience qui serait l’apanage exclu­sif de Sapiens Sapiens, n’est pas per­ti­nente. L’hypothèse d’un appa­reil psy­chique est alors inutile. De fait, si on en reste à l’intentionnalité consciente, on ne peut nier qu’elle soit une apti­tude réelle et obser­vable chez les grands anthro­poïdes. En effet, quand on observe une troupe de chim­pan­zés mâles par­tant à la chasse (ou pour une expé­di­tion puni­tive contre une autre bande), on ne peut nier ni l’organisation col­lec­tive, ni la conscience de ce qu’ils vont entre­prendre. La troupe se met en marche sui­vant un ordre qui semble éta­bli. Les tac­tiques d’attaque, qu’il s’agisse de proies ou d’autres chim­pan­zés consi­dé­rés comme des intrus qu’il faut chas­ser, sont remar­quables (sur­prise, encer­cle­ment, etc.). De la même manière, quand on voit des chim­pan­zés sélec­tion­ner des plantes et des fruits à des fins médi­ci­nales, il est clair qu’il ne s’agit pas de conduites pro­gram­mées, mais de « savoir » acquis et trans­mis qui asso­cient des symp­tômes et des remèdes. L’intentionnalité consciente n’est donc pas ce qui dif­fé­ren­cie les cata­rhi­niens de Sapiens Sapiens. D’autant que cette inten­tion­na­li­té n’est pas l’apanage des homi­ni­dés. Elle se trouve tout aus­si bien chez d’autres mam­mi­fères que chez cer­taines espèces d’oiseaux. En par­ti­cu­lier chez les cor­vi­dés et chez les per­ro­quets. Je me sou­viens d’un geai, à la cam­pagne, qui mani­fes­tait une réelle fami­lia­ri­té inté­res­sée à l’heure du déjeu­ner, s’il n’y avait autour de la table que des femmes. Ce même geai s’enfuyait dès qu’il voyait se pro­fi­ler un homme, et ne reve­nait plus si cette pré­sence mas­cu­line per­du­rait. Il « savait » que la fré­quen­ta­tion des femmes ne com­por­tait aucun risque et était source de nour­ri­ture (ces oiseaux sont omni­vores), alors que la pré­sence des hommes, assi­mi­lés tous à des chas­seurs de nui­sibles, consti­tuait un dan­ger poten­tiel. Reste à savoir si la conscience de la conscience de cette inten­tion­na­li­té consti­tue une véri­table dif­fé­ren­cia­tion. Tout cela pour dire que des apti­tudes que nous croyons réser­vées à la nature humaine (pour ne pas dire à l’être humain) sont pré­sents dans une mul­ti­tude d’autres espèces. Posi­tion anthro­po­cen­trique qui découle d’une dérive méta­phy­sique où, dans nos civi­li­sa­tions en tous cas, l’homme est le centre du monde et consti­tue la fin der­nière de l’évolution. Cet anthro­po­cen­trisme se révèle dans des expres­sions somme toute naïves, quand on s’exclame au sujet de tel ou tel com­por­te­ment, chez tel ou tel ani­mal « qu’il réagit comme nous ». Voir quand on s’émeut de trou­ver dans le regard d’un grand singe quelque chose d’humain ! Dar­win nous enseigne l’inverse. A savoir que toute apti­tude acquise et sélec­tion­née per­siste au cours de l’évolution d’une même espèce. A bien des égards, c’est nous qui sommes « comme ». Même si on main­tient l’hypothèse d’une bifur­ca­tion qui fait appa­raître une apti­tude nou­velle déter­mi­née par un fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral radi­ca­le­ment spé­ci­fique. Il faut rendre grâce à l’éthologie de nous avoir confron­té à notre « anthro­po­cen­trisme nar­cis­sique ».
Les tenants de la posi­tion orga­no-dyna­miste affirment eux aus­si haut et fort leur convic­tion d’une étio­lo­gie orga­nique des troubles et mala­dies men­tales. Mais for­te­ment influen­cés par l’invention freu­dienne, sans être tota­le­ment convain­cus par les théo­ries qui en ont décou­lé, ils consi­dèrent expli­ci­te­ment que l’évolution a doté notre sys­tème ner­veux cen­tral de « fonc­tions d’intégration supé­rieures » consti­tués en « corps psy­chique » qui génèrent des phé­no­mènes et des inter­ac­tions psy­chiques. Ces auteurs conçoivent le fonc­tion­ne­ment de ce corps psy­chique à par­tir de trois para­digmes (sujet ver­sus objet, moi ver­sus autrui, conscience ver­sus incons­cience) et une série de fonc­tions (conscience ver­sus incons­cience, sym­bo­liques ver­sus pen­sées abs­traites, réel ver­sus ima­gi­naire, volon­té ver­sus auto­ma­tisme, désir ver­sus créa­tion). Ces para­digmes et ces apti­tudes déter­minent une « per­son­na­li­té » sin­gu­lière. Il faut donc conclure que cette per­son­na­li­té, qui per­met l’adaptation au monde, est le résul­tat d’une matu­ra­tion de connec­tions par­ti­cu­lières des dif­fé­rentes loca­li­sa­tions neu­ro­cé­ré­brales. Dans cette pers­pec­tive, les troubles men­taux aigus ou chro­niques résultent d’une dété­rio­ra­tion de ses fonc­tions supé­rieures et d’une réor­ga­ni­sa­tion à un niveau infé­rieur du déve­lop­pe­ment neu­ro­cé­ré­bral. C’est-à-dire que l’hypothèse cen­trale sous-jacente est que tous les troubles men­taux aigus ou mala­dies men­tales chro­niques ont pour étio­lo­gie un défaut ou une dété­rio­ra­tion (légère quand il s’agit de mala­dies aiguës – pro­fonde quand il s’agit de mala­dies chro­niques) de la matu­ra­tion et de la struc­tu­ra­tion de ses fonc­tions supé­rieures. La seule dif­fé­rence qui existe entre les orga­no-méca­nistes et les orga­no-dyna­mistes est que la dété­rio­ra­tion des fonc­tions d’intégration supé­rieure, « le corps psy­chique », donne lieu à une régres­sion à un niveau infé­rieur qui se solde par une réor­ga­ni­sa­tion à un niveau infé­rieur. Tout se passe comme si ce corps psy­chique, cor­ré­la­ti­ve­ment à la matu­ra­tion de l’appareil neu­ro­cé­ré­bral pas­sait par la mise en place suc­ces­sive d’organisations qui débou­che­raient sur des modes d’être au monde spé­ci­fique. C’est-à-dire, à un mode de rela­tions aux autres régres­sif. C’est donc bien, en der­nière ana­lyse, le « sens de l’existence » et sa rai­son d’être psy­cho­lo­gique que génère ce corps psy­chique. La régres­sion de son orga­ni­sa­tion (aigüe ou chro­nique) consti­tue pour le sujet un chan­ge­ment tem­po­raire ou per­ma­nent d’être au monde et une modi­fi­ca­tion des sys­tèmes de signi­fi­ca­tion vec­to­ri­sés par un sens. On voit bien que ces psy­chiatres tentent de réin­tro­duire, d’une manière ou d’une autre, la « dimen­sion du sens » et des « sys­tèmes de signi­fi­ca­tions » qui condi­tionnent la pré­sence au monde de chaque sujet. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils échouent, quoique leur inten­tion huma­niste soit hau­te­ment louable. Ils tombent dans le même spi­ri­tua­lisme qu’ils cri­tiquent chez les psy­chiatres adeptes de l’inconscient patho­gène ! Cette manière de conce­voir la mala­die men­tale a pour seul objec­tif de res­ter, autant que faire ce peut, dans l’orthodoxie médi­cale. Nous avons vu, dans le sémi­naire pré­cé­dent, que cette ten­ta­tive (de théo­ri­sa­tion de ce que pour­rait être le « corps psy­chique ») est un échec puisque, quoique qua­li­fiée de fonc­tion d’intégration supé­rieure, la défi­ni­tion de sa struc­tu­ra­tion et de son fonc­tion­ne­ment com­porte les mêmes fai­blesses théo­riques que celles impu­tées par ces mêmes auteurs aux théo­ries issues de la psy­cha­na­lyse.
Les tenants d’une expli­ca­tion socio­lo­gique, psy­cho­so­cio­lo­gique ou anthro­po­lo­gique des mala­dies men­tales sou­tiennent une posi­tion que l’on peut qua­li­fier de néo-beha­vio­riste. Tout se passe comme si la ques­tion de savoir com­ment l’organe neu­ro­cé­ré­bral se déve­loppe, se struc­ture pour abou­tir à ce fonc­tion­ne­ment conscient adap­ta­tif, apa­nage exclu­sif de Sapiens Sapiens, ne les concer­nait pas. Ils constatent empi­ri­que­ment que cer­tains évè­ne­ments de la vie sociale pro­duisent chez cer­tains sujets des désor­ga­ni­sa­tions patho­lo­giques de cette capa­ci­té consciente à s’adapter aux situa­tions exis­ten­tielles qu’ils ont à affron­ter. Leur intel­li­gence et leur affec­ti­vi­té se bloquent et ils déve­loppent des com­por­te­ments aber­rants qui nuisent à leur inté­gra­tion sociale, fami­liale, pro­fes­sion­nelle. Au fond, ils consi­dèrent comme une boîte noire cet « esprit humain » dont ils n’ont pas à savoir. En consé­quence, ils font l’hypothèse que tout un cha­cun peut accé­der aux apti­tudes intel­lec­tuelles, émo­tion­nelles et affec­tives, qui condi­tionne l’adaptation aux autres et au milieu social, pour peu que la matu­ra­tion et la struc­tu­ra­tion de ces capa­ci­tés propres à Sapiens Sapiens ne soit pas per­tur­bée par des évè­ne­ments externes venant de l’environnement social dans lequel chaque indi­vi­du s’inscrit. Et ils font l’hypothèse que ce sont les inter­ac­tions sociales, psy­cho­so­ciales et psy­cho­lo­giques qui peuvent avoir une action patho­gène et faire dys­fonc­tion­ner cet « esprit humain », cher à Levi Strauss. Cer­tains auteurs évoquent comme res­sort du méca­nisme patho­gène le stress phy­sio­lo­gique. Pour eux, les évè­ne­ments trau­ma­tiques, dans les­quels se débattent cer­taines per­sonnes, déclenchent une réac­tion de stress phy­sio­lo­gique, via le centre des émo­tions, qui per­turbe tem­po­rai­re­ment ou dura­ble­ment la capa­ci­té adap­ta­tive de ces sujets. En effet, le stress phy­sio­lo­gique se déclenche quand un dés­équi­libre est per­çu entre ce qui est exi­gé de la per­sonne et les res­sources dont elle dis­pose pour pou­voir y faire face. Dans cette occur­rence, sché­ma­ti­que­ment, une réac­tion neu­ro­cé­ré­brale abou­tit à la pro­duc­tion de cor­ti­sol dans les glandes sur­ré­nales. Cette pro­duc­tion active le cor­tex qui réagit en pro­dui­sant des méca­nismes de défenses pri­maires (colère – fuite – attaque – sidé­ra­tion). Elle active simul­ta­né­ment l’hippocampe qui a pour fonc­tion de tem­pé­rer et de modu­ler les réac­tions du cor­tex. Quand l’hippocampe est satu­ré par le cor­ti­sol, elle ne peut plus rem­plir sa fonc­tion de modé­ra­teur. Appa­raissent alors des mani­fes­ta­tions aber­rantes consi­dé­rées comme patho­lo­giques, qui ne per­mettent plus de répondre de manière adap­tée aux situa­tions sociales ou psy­cho­so­ciales que la per­sonne subit. Si la situa­tion patho­gène per­dure, alors les com­por­te­ments patho­lo­giques se fixent et deviennent per­ma­nents. Il y a chro­ni­ci­sa­tion (ex : les névroses de guerre). De fait, dans cette théo­rie, les trau­ma­tismes sociaux ou psy­cho­so­ciaux sont de natures dif­fé­rentes selon chaque variante doc­tri­nale et à l’intérieur de chaque doc­trine selon chaque auteur. Ces trau­ma­tismes sont réels quand les causes des dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques résultent de la répres­sion sociale (ex : la répres­sion sexuelle de la socié­té bour­geoise pour Reich – ou l’exploitation du pro­lé­ta­riat pour Marx). Ils sont ima­gi­naires quand ils découlent d’une dyna­mique de groupe (Bion – More­no – Levin – Anzieu – etc.) ou d’un trouble de la com­mu­ni­ca­tion de groupe (école de Palo Alto – Bate­son – etc.). Ils sont sym­bo­liques dans une concep­tion eth­no­lo­gique struc­tu­rale puisqu’ils résultent d’une trans­gres­sion de l’ordre sym­bo­lique cultu­rel qui struc­ture la cohé­sion sociale d’un col­lec­tif. Mais en tout état de cause, la ques­tion de l’appareil psy­chique, ni même des mala­dies men­tales comme telles, ne se pose pas. Les troubles men­taux résultent des pres­sions insup­por­tables que le milieu social glo­bal ou res­treint impose aux per­sonnes qui les subissent. Tout se pas­se­rait comme si l’évolution avait fait de Sapiens Sapiens un « pur ani­mal social » dont la fonc­tion qua­si bio­lo­gique est de s’inscrire et de par­ti­ci­per à la sur­vie et au déve­lop­pe­ment de son groupe d’appartenance (res­treint ou élar­gi). On retrouve là les posi­tions théo­riques d’un Levi Strauss ou d’un Marx… mais aus­si celles des socié­tés asia­tiques où l’individu ne compte pas autre­ment que par sa dévo­tion au groupe. Ce déter­mi­nisme social se lit même par­fois dans la langue : en coréen, par exemple, le « je » n’existe pas.
La « gué­ri­son » passe donc, soit par le réta­blis­se­ment de l’organisation sociale (glo­bale ou res­treinte), soit par la révo­lu­tion (Reich, les anti­psy­chiatres), soit par le réta­blis­se­ment de cha­cun à sa bonne place dans le cir­cuit de com­mu­ni­ca­tion ou dans un groupe fer­mé ou dans un pro­cess de com­mu­ni­ca­tion inter­in­di­vi­duel (les psy­chiatres « psy­cho­so­cia­li­sants »), soit par la réin­té­gra­tion dans l’ordre sym­bo­lique de la per­sonne qui s’en est exclue (eth­no­psy­chia­trie). Au fond, cli­ni­que­ment, on peut pen­ser que les troubles men­taux qui sont déclen­chés par ces phé­no­mènes sociaux sont bien réels. Et bien réelle l’apparence de mala­dies men­tales qu’ils entrainent chez le sujet qui a à les affron­ter. Mais on devrait consi­dé­rer ces tableaux cli­niques comme de pseu­do-mala­dies men­tales ou comme des troubles aigus de la conscience pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie d’Ey. S’il y a régres­sion à un état de fonc­tion­ne­ment et réor­ga­ni­sa­tion à un niveau infé­rieur, elles sont tran­si­toires. J’avais été frap­pé, au début de ma car­rière, par le cas de deux jeunes filles magh­ré­bines qui avaient été hos­pi­ta­li­sées et diag­nos­ti­quées schi­zo­phrènes. Quoique cli­ni­cien novice à l’époque, je ne pou­vais m’empêcher de trou­ver que ces deux jeunes filles n’avaient pas le contact très par­ti­cu­lier qu’ont les schi­zo­phrènes. Certes, elles déli­raient (un délire para­noïde), mais quelque chose me fai­sait pen­ser que tous ces symp­tômes n’étaient que réac­tion­nels. D’une cer­taine manière, ils ne fai­saient pas « vrais ». Et, par ailleurs, il n’y avait aucune dété­rio­ra­tion intel­lec­tuelle. De fait, après toute une série d’entretiens, il est appa­ru, pour l’une comme pour l’autre (qui ne se connais­saient pas), que leur délire avait pour ori­gine un conflit cultu­rel cru­cial (on pour­rait dire vital au plein sens du terme puisque cela enga­geait leur vie ou leur mort, du moins le croyaient-elles). Il s’agissait tout sim­ple­ment d’une impos­si­bi­li­té à faire aller ensemble deux concep­tions de la fémi­ni­té et de la sexua­li­té : celles, libé­rées, de nos pays (impie) et celles, telles que les règles de l’islam ordon­naient. Le délire, dans les deux cas, s’est arrê­té net quand cette pro­blé­ma­tique d’intégration, dans deux ordres sym­bo­liques incon­ci­liables, s’est cla­ri­fiée… Il a été pos­sible pour ces deux jeunes filles d’accéder à une variante accep­table de l’aide d’une mytho­lo­gie sin­gu­lière qu’elles ont éla­bo­rée, d’un ordre sym­bo­lique qui conci­liait au moins mal les exi­gences de l’un et de l’autre ordre sym­bo­lique à l’origine anta­go­nistes. Cela ne rele­vait ni de la psy­chia­trie, ni de la psy­cha­na­lyse, ni même de la psy­cho­thé­ra­pie (encore que !) mais du sha­ma­nisme : réin­té­grer ces per­sonnes dans un ordre sym­bo­lique com­pa­tible avec le milieu dans lequel elles s’inscrivaient. Pour cela, il fal­lait que l’élaboration mytho­lo­gique, qui pro­cé­dait à la réso­lu­tion des oppo­si­tions entre les deux ordres sym­bo­liques incom­pa­tibles, soit vali­dée et légi­ti­mée par un sup­po­sé savoir !
Reste les doc­trines réper­to­riées sous l’appellation de « théo­ries psy­cho­dy­na­miques de l’inconscient patho­gène ». Il est clair que les adeptes de cette posi­tion sont les psy­chiatres qui se sont plus ou moins conver­tis à la théo­rie psy­cha­na­ly­tique. Mais ils n’en retiennent que ce qui peut être agré­gé à leur modèle orga­ni­ciste. Il s’agit moins d’une véri­table doc­trine que d’un syn­cré­tisme oppor­tu­niste. Je le répète : réduire la révo­lu­tion freu­dienne à la seule pro­mo­tion d’un incons­cient, et de son rôle patho­gène dans l’apparition des mala­dies men­tales, confine à l’incompréhension de la nature même de cette révo­lu­tion. Mal­gré tout, cette théo­rie sim­pliste et réduc­tion­niste qui attri­bue à l’inconscient le rôle patho­gène de géné­rer les pro­ces­sus de répé­ti­tions mor­bides, ne doit pas être mépri­sée et balayée sans réflexion. C’est sans doute une manière de prendre en compte que les troubles men­taux res­sor­tissent d’une déter­mi­na­tion qui échappe non seule­ment à la volon­té consciente mais aus­si à la conscience des répé­ti­tions que cette déter­mi­na­tion génère. Pro­ces­sus qui se dif­fé­ren­cie de l’automatisme men­tal tel que Clé­ram­bault en fait la des­crip­tion. Quoique, pour ce qui me concerne, l’inconscient n’est nul­le­ment cause de cette déter­mi­na­tion. Ceux qui ont eu le cou­rage de par­cou­rir mon tra­vail savent que, dans une méta­psy­cho­lo­gie de l’appareil psy­chique qui serait rema­niée, ces pro­ces­sus mor­bides qui s’imposent sous forme de symp­tômes et de syn­dromes, sont de l’ordre du pré­cons­cient. Ils sont les élé­ments émer­gés d’une mytho­lo­gie ima­gi­naire (névrose) ou sym­bo­lique (psy­chose) dis­si­dente qui se dis­so­cie de l’ordre sym­bo­lique cultu­rel. Le refou­le­ment, si refou­le­ment il y a (je par­le­rais plu­tôt de coexis­tence de deux dis­cours d’appartenances, c’est-à-dire de concep­tion du monde, anta­go­nistes et paral­lèles), serait entre conscient et pré­cons­cient. Mais les tenants de cette doc­trine (quand ils ne sont pas psy­cha­na­lystes à part entière), s’ils prennent en compte l’inconscient « patho­gène » et le refou­le­ment, et une par­tie de la méta­psy­cho­lo­gie qu’elle soit freu­dienne ou laca­nienne, ne sont pas pour autant convain­cus de la réa­li­té d’un appa­reil psy­chique.
De fait, cet incons­cient, comme je l’ai évo­qué tout à l’heure, peut se réfé­rer à une apti­tude par­ti­cu­lière à effec­tuer des opé­ra­tions de « mas­quage » et de déri­va­tion propre au sys­tème ner­veux de Sapiens Sapiens, sans qu’il soit besoin de le réfé­rer à un appa­reil psy­chique pro­pre­ment dit. Elles agi­raient alors comme une mise en place de « pro­gramme » anta­go­niste du fonc­tion­ne­ment adap­ta­tif conscient. Pro­gramme dont la consti­tu­tion ren­voie, bien enten­du, aux ava­nies de l’histoire infan­tile du sujet mani­fes­tant des troubles psy­cho­lo­giques ou une mala­die men­tale. Là encore, on aurait tort de se gaus­ser, car d’un point de vue symp­to­ma­tique, cette concep­tion « pro­gram­ma­tique » des phé­no­mènes patho­gènes n’est pas à reje­ter défi­ni­ti­ve­ment. De fait, tout se passe comme s’il y avait véri­ta­ble­ment un « enco­dage » qui dis­tor­tionne et s’oppose aux conduites adap­ta­tives du sujet qui en est affec­té.

DISPUTATION CRITIQUE

On voit sans doute où je veux en venir. Il ne faut pas consi­dé­rer ces quatre doc­trines psy­chia­triques comme quatre pôles consti­tués en struc­tures d’oppositions. En fait, il s’agit d’une pseu­do-approche struc­tu­rale. Pour cla­ri­fier le débat, il faut jus­te­ment ces­ser de faire comme si ces quatre pôles, soi disant en oppo­si­tion struc­tu­rale, s’instituaient dans un champ homo­gène. D’abord, il faut prendre en compte qu’il n’existe pas quatre pôles qui déli­mitent les causes de l’apparition des troubles et des mala­dies men­tales. Comme j’ai ten­té de le démon­trer, il n’y a pas de dif­fé­rence struc­tu­rale réelle entre les doc­trines orga­nistes et les doc­trines orga­no-dyna­mistes. La deuxième n’est qu’une variante de la pre­mière. Toutes deux sont réso­lu­ment « médi­cales ». Il reste donc en pré­sence trois doc­trines psy­chia­triques d’explication de l’origine des troubles et des mala­dies men­tales :
Orga­ni­ciste
Sociale
« Incons­ciente »
Il fau­drait, par ailleurs, ces­ser de les consi­dé­rer comme oppo­sées et exclu­sives les unes des autres. Elles ne sont pas non plus com­plé­men­taires. Elles ne sont pas sus­cep­tibles d’une syn­thèse, comme l’avait très bien com­pris Ey et ses col­la­bo­ra­teurs. Donc pas oppo­sables entre elles, ni syn­thé­ti­sables. Il faut les pos­tu­ler auto­nomes, les unes par rap­port aux autres et réfé­rables cha­cune à un champ qui lui est propre.
Mais, si ces trois doc­trines ne sont pas oppo­sables, il faut tout de même prendre en compte que ces doc­trines, orga­ni­cistes, sociales et de « l’Inconscient », réfutent l’existence chez Sapiens Sapiens d’un appa­reil psy­chique. Cette hypo­thèse est consi­dé­rée comme nulle et non ave­nue. Si, mal­gré tout, on per­siste à consi­dé­rer cette hypo­thèse comme valide, c’est-à-dire que la psy­cha­na­lyse n’est pas une mytho­lo­gie spi­ri­tua­liste (ani­miste, pour­rait-on-dire, où les « esprits » ne sont pas exté­rieurs à la per­sonne, mais inhé­rents à l’appareil psy­chique sous les espèces des « dési­rs incons­cients » immaî­tri­sables), alors on débouche tout de même sur une oppo­si­tion entre ces trois doc­trines et une qua­trième qui pos­tu­le­rait à l’existence d’un appa­reil psy­chique. Ce déni ou cette déné­ga­tion est argu­men­té comme à bon droit, à par­tir du pos­tu­lat que l’hypothèse d’un appa­reil psy­chique n’est valide, pour autant qu’il existe un lien de conti­nui­té entre l’organe neu­ro­cé­ré­bral et cet appa­reil. Si cette conti­nui­té fonc­tion­nelle n’est pas éta­blie, alors l’hypothèse d’un appa­reil psy­chique n’est pas fon­dée et la mytho­lo­gie est « obli­gée » pour rendre compte des phé­no­mènes « men­taux » (et non psy­chiques). L’émergence chez Sapiens Sapiens d’un appa­reil psy­chique n’est pas sou­te­nable. Freud en était conscient quand il pos­tu­lait la néces­si­té abso­lue, pour que cette hypo­thèse puisse avoir une consis­tance objec­tive, d’un « concept limite » entre le psy­chique et le bio­lo­gique. Manière de réfu­ter par anti­ci­pa­tion la cri­tique dont nos auteurs font état pour dis­qua­li­fier les théo­ries psy­cha­na­ly­tiques (à bon droit aujourd’hui), arguant que ces der­nières fai­saient retour aux étio­lo­gies sur­na­tu­relles d’antan comme cause des mala­dies men­tales. Mal­heu­reu­se­ment, son pos­tu­lat d’une pul­sion sexuelle (la libi­do) qui aurait été ce concept limite d’avec le bio­lo­gique était erro­né. Aujourd’hui, nous sommes tou­jours orphe­lins de ce concept limite. Et nous nous débat­tons (ou nous nous glo­ri­fions selon le degré de clair­voyance que l’on a) dans des trans­for­ma­tions sophis­ti­quées de mytho­lo­gies toutes plus fas­ci­nantes les unes que les autres. Il faut s’en convaincre, sans concept limite, pas de modé­li­sa­tion pos­sible qui nous sor­ti­rait de notre bour­bier mytho­lo­gi­co-sha­ma­nique.
A par­tir de ces trois constats :
Les quatre pôles doc­tri­naux pro­po­sés par Ey et ses col­la­bo­ra­teurs sont hété­ro­gènes et ne par­ti­cipent pas du même champ.
Ces quatre pôles ne sont pas quatre, mais trois puisque aus­si bien « orga­ni­cistes » et « orga­no-dyna­mistes » ont les mêmes pré­sup­po­sés médi­caux.
Ces doc­trines ne sont pas oppo­sables entre elles.
Il faut donc les consi­dé­rer comme trois champs auto­nomes ayant cha­cun sa logique patho­gé­nique propre. Si on admet cette clas­si­fi­ca­tion et les pré­sup­po­sés qui la fondent, on s’aperçoit que l’organe neu­ro­cé­ré­bral est sen­sible et vul­né­rable à plu­sieurs types d’agents patho­gènes, aux­quels il réagit avec un sys­tème de « signes cli­niques » limi­té par sa struc­ture même quel que soit l’agent patho­gène. En d’autres termes, quel que soit le champ d’où pro­vient l’interaction patho­gène, l’organe neu­ro­cé­ré­bral n’a à sa dis­po­si­tion qu’un nombre limi­té de symp­tômes ou d’agencements de symp­tômes (syn­drome) pour réagir à ces inter­ac­tions. Signes qui sont déclen­chés par des modi­fi­ca­tions du sys­tème chi­mique neu­ro­bio­lo­gique (neu­ro­trans­met­teurs, hor­mones). C’est cette limi­ta­tion de réac­tions neu­ro­bio­lo­giques qui est source de confu­sion. Pour com­prendre les phé­no­mènes humains men­taux, il faut donc se réfé­rer à trois champs, inter­con­nec­tés, mais struc­tu­rel­le­ment dis­tincts, qui ont cha­cun des inter­ac­tions spé­ci­fiques patho­gènes dans leur champ propre. Cette triade peut s’énoncer de manière sim­pliste.
L’homme est un orga­nisme vivant. Il est contraint par sa consti­tu­tion et son fonc­tion­ne­ment orga­niques. En par­ti­cu­lier, il nous contraint à durer. Ce qui n’est pas un mince pro­blème car, quoiqu’en pensent les archéo-freu­diens et les archéo-laca­niens, ce n’est pas le désir qui fait vivre, c’est l’organisme qui nous oblige à durer ! Le para­doxe est que, secon­dai­re­ment, quand l’organisme fait défaut, la carence de cette obli­ga­tion aveugle à durer nous manque et nous ter­ro­rise ! Ce sys­tème bio­phy­sio­lo­gique consti­tue la réa­li­té orga­nique.
L’homme est un ani­mal social. Quand je radi­ca­lise, j’ajoute qu’il est le seul ani­mal social, puisque aus­si bien sa socia­li­té dépend d’un ordre sym­bo­lique cultu­rel et non pas d’une pro­gram­ma­tion géné­tique. Cette par­ti­cu­la­ri­té, unique dans le monde du vivant, fait qu’il est contraint par cet ordre sym­bo­lique qui consti­tue la réa­li­té sociale.
L’évolution a doté l’homme d’un appa­reil psy­chique. Il est contraint par cet appa­reil psy­chique. En par­ti­cu­lier par la com­plexi­té de sa mise en place, de sa consti­tu­tion et de son fonc­tion­ne­ment.

Aujourd’hui, on est tout à fait capable d’identifier les déter­mi­nants des deux pre­mières réa­li­tés de manière objec­tive (si ce n’est scien­ti­fi­que­ment), l’une se réfé­rant à la bio­phy­sio­lo­gie, l’autre à l’anthropologie struc­tu­rale qui théo­rise le fonc­tion­ne­ment de cette réa­li­té sociale à par­tir d’une infra culture sym­bo­lique et d’une super­struc­ture ima­gi­naires toutes deux régies par la pen­sée sau­vage. Mais on est bien en peine de pou­voir affir­mer com­ment se consti­tuent et fonc­tionnent l’appareil psy­chique et la réa­li­té psy­chique. Il existe bien un cer­tain nombre de méta­psy­cho­lo­gies cen­sées rendre compte des fonc­tion­ne­ments (et des dys­fonc­tion­ne­ments) : freu­dienne, klei­nienne, laca­nienne pour l’essentiel. Mais, ces méta­psy­cho­lo­gies ne sont pas véri­ta­ble­ment avé­rées. Elles per­mettent tout de même de repé­rer et d’expliquer (mytho­lo­gi­que­ment) la genèse et le déploie­ment des syn­dromes et des symp­tômes dont un sujet peut être affec­té. Mais ces approches sont, pour­rait-on dire, méta­pho­ri­co-mytho­lo­giques.
Aus­si, si on consi­dère que ces trois champs sont consis­tants (même si le der­nier n’a été que par­tiel­le­ment modé­li­sé), alors le diag­nos­tic, et aus­si les pres­crip­tions et le trai­te­ment, peuvent être cla­ri­fiés. Dans cette pers­pec­tive, il y aurait trois types de troubles dif­fé­ren­ciés (trois types de mala­dies pour­rait-on dire) qui peuvent avoir une expres­sion symp­to­ma­tique qua­si iden­tique. Comme je l’ai rap­pe­lé tout à l’heure, l’organe neu­ro­cé­ré­bral et sa bio­chi­mie, aus­si sub­tile soit-elle, n’a à sa dis­po­si­tion qu’un nombre fini de phé­no­mènes pour expri­mer les dys­fonc­tion­ne­ments issus d’étiologie dif­fé­rentes. Dans cette pers­pec­tive, ces mani­fes­ta­tions ne devraient pas être nom­mées par le terme géné­rique de « mala­dies men­tales » ou « troubles men­taux » (sinon on y sacri­fie­rait ou on enté­ri­ne­rait, d’une cer­taine façon, la confu­sion des champs cli­niques), mais par une appel­la­tion spé­ci­fique à chaque champ. Appel­la­tion spé­ci­fique déter­mi­née par ces trois types d’agents, déclen­cheurs des mani­fes­ta­tions de troubles de la conscience ou de troubles de la per­son­na­li­té, pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de H. Ey. Si on veut com­prendre cli­ni­que­ment ce qui nous est don­né à voir et à entendre, et, bien sûr, orien­ter sa praxis. Cela donne tem­po­rai­re­ment trois pos­tu­lats étio­lo­giques :

  • Les dys­fonc­tion­ne­ments orga­niques quels qu’ils soient, peuvent déclen­cher des mani­fes­ta­tions de trouble de la conscience et de la per­son­na­li­té (aiguës ou chro­niques). Ce ne sont pas des mala­dies psy­chiques, mais des mala­dies neu­ro­cé­ré­brales ou autre­ment dit « mala­dies men­tales ».
  • Les dys­fonc­tion­ne­ments de la réa­li­té sociale peuvent eux aus­si déclen­cher des troubles de la conscience et de la per­son­na­li­té. En ce qui concerne les troubles de la per­son­na­li­té qui se struc­ture de manière chro­nique, il n’est pas sûr que ce pos­tu­lat soit valable. Nous y revien­drons ulté­rieu­re­ment. Cette affir­ma­tion ne tient que si on consi­dère que ces dys­fonc­tion­ne­ments affectent direc­te­ment l’organe neu­ro­cé­ré­bral. Il s’agit de « troubles et de mala­dies psy­cho­so­ciales ». Elles affectent la per­sonne, au sens que les grecs don­naient au mot per­sonne, c’est-à-dire la posi­tion (le rôle) réel, ima­gi­naire et sym­bo­lique de chaque indi­vi­du dans son groupe d’appartenance.

Les dys­fonc­tion­ne­ments de l’appareil psy­chique entraînent des troubles de la conscience et de la per­son­na­li­té dont les mani­fes­ta­tions sont neu­ro­bio­lo­giques. Les dys­fonc­tion­ne­ments de l’appareil psy­chique agissent sur l’organe neu­ro­cé­ré­bral comme autant d’agents patho­gènes. Ce sont des « troubles et des mala­dies psy­chiques ». Et il fau­drait réser­ver à ces troubles la nomen­cla­ture : névrose, psy­chose, per­ver­sion. Pour gar­der la ter­mi­no­lo­gie en usage chez les psy­cha­na­lystes, elle affecte le sujet. Bien sûr, la dif­fi­cul­té est d’admettre que ces dys­fonc­tion­ne­ments d’un appa­reil psy­chique vir­tuel (sur lequel il est impos­sible d’expérimenter) puissent déclen­cher des troubles neu­ro­cé­ré­braux orga­niques appré­hen­dables comme tel. Com­ment un fonc­tion­ne­ment d’un appa­reil psy­chique qui se pré­sente comme une fonc­tion neu­ro­cé­ré­brale super struc­tu­relle peut en retour et par effet de feed back déclen­cher des troubles orga­niques réels de l’appareil neu­ro­cé­ré­bral ? La seule com­pa­rai­son que l’on puisse faire valoir pour étayer ce fonc­tion­ne­ment serait les mala­dies repé­rées comme auto-immunes. Le sys­tème immu­ni­taire dys­fonc­tionne et déclenche une série de mala­dies orga­niques. Reste que, pour éclai­rante qu’elle puisse être, cette com­pa­rai­son n’est pas vrai­ment convain­cante en l’absence d’une arti­cu­la­tion attes­tée entre cet appa­reil psy­chique vir­tuel et l’organe neu­ro­cé­ré­bral qui lui sert de sub­stra­tum.
D’autant que pour un psy­chiatre, cette dif­fé­ren­cia­tion théo­rique n’a pas vrai­ment de rai­son d’être, ni d’intérêt. Car quelle que soit l’étiologie, ces dif­fé­rentes mala­dies sociales ou psy­chiques sont trai­tées de la même manière et avec les mêmes remèdes psy­cho­tropes (à l’exception des mala­dies men­tales d’origine orga­nique pure : infec­tion – intoxi­ca­tion – troubles endo­cri­niens – dégé­né­res­cence – etc.). En effet, puisque les symp­tômes sont iden­tiques quels que soit la cause (angoisse, pho­bie, délire, etc.), le psy­chiatre pres­cri­ra peu ou prou le même médi­ca­ment psy­cho­trope qui aura la même effi­ca­ci­té. Cette dif­fé­ren­cia­tion et cette connais­sance des causes déclen­chantes ne consti­tuent pas un élé­ment per­ti­nent dans sa pres­crip­tion. C’est tout sim­ple­ment dire que ces molé­cules sont effi­caces (ou non) au niveau de la neu­ro­chi­mie céré­brale quelle que soit l’étiologie du trouble. Elles réta­blissent autant que faire se peut, le fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral (homéo­sta­sie orga­nique) que ces agents patho­gènes dif­fé­ren­ciés ont per­tur­bé. Sans doute sont-ils d’une effi­ca­ci­té plus avé­rée dans les troubles aigus de la conscience que dans les mala­dies de la per­son­na­li­té. Puisque aus­si bien, ces troubles aigus (sans « dis­so­lu­tion ») sont, par défi­ni­tion, réver­sibles. Elles par­ti­cipent effi­ca­ce­ment au retour à l’état ante.
Pour cla­ri­fiant que puisse paraître ce recours à trois champs à réa­li­tés dis­tinctes quand il s’agit de rendre l’approche cli­nique plus simple, il reste tout de même une dif­fi­cul­té concer­nant les effets patho­gènes issus des dys­fonc­tion­ne­ments de la réa­li­té sociale. En effet, si on tient pour sou­te­nable le pos­tu­lat d’une réa­li­té psy­chique auto­nome, alors on peut se deman­der si l’effet patho­gène des dys­fonc­tion­ne­ments psy­cho sociaux, a pour point d’application direc­te­ment l’organe neu­ro­cé­ré­bral (ils feraient dys­fonc­tion­ner direc­te­ment la neu­ro­chi­mie céré­brale) ou indi­rec­te­ment l’appareil psy­chique : celui-ci, per­tur­bé, agi­rait sur l’organe neu­ro­cé­ré­bral. En fait, nous avons vu que les tenants d’une socio­ge­nèse des troubles de la conscience et de la per­son­na­li­té, quelles que soient leur obé­dience (socio­lo­gique – anthro­po­lo­gique – psy­cho­so­ciale – psy­cho­lo­gique) font l’hypothèse que les dys­fonc­tion­ne­ments sociaux et psy­cho­so­ciaux affectent direc­te­ment le fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral. On pour­rait dire que le concept limite qui leur per­met d’affirmer cette posi­tion, consiste à en appe­ler au stress phy­sio­lo­gique comme agent per­tur­ba­teur des centres des émo­tions. Cette posi­tion rejoint celle d’un bon nombre de neu­ro­bio­lo­gistes, qu’il s’agisse de Chan­geux (L’homme neu­ro­nal – L’homme de veri­té – Matière à pen­ser), de Dama­sio (L’erreur de Des­cartes – Spi­no­za avait rai­son), Zari­fian (Le jar­din de la folie), Ede­man et Tonon (Com­ment la matière devient conscience),… et d’autres encore. Tout ceci pour­rait paraître par­fai­te­ment ration­nel, cohé­rent et opé­ra­toire. Il y a une per­tur­ba­tion pre­nant ori­gine dans un dys­fonc­tion­ne­ment social ; on règle la cause du dys­fonc­tion­ne­ment social ; le trouble neu­ro­bio­lo­gique dis­pa­rait. Mais, dans cer­tains cas, quoiqu’on fasse dis­pa­raitre le dys­fonc­tion­ne­ment social, le trouble de la conscience per­siste. Et contre toute attente, il se chro­ni­cise. Si on reprend la ter­mi­no­lo­gie d’Ey, on assiste à une dis­so­lu­tion de la per­son­na­li­té. On se sou­vient de la per­plexi­té de Freud devant ce qu’il a appe­lé les névroses trau­ma­tiques pour ten­ter de rendre compte des troubles pro­fonds engen­drés par les hor­reurs de la guerre de 1914 – 18. Per­plexi­té cau­sée par le fait que depuis long­temps, à cette époque, il avait renon­cé à l’étiologie trau­ma­tique comme ori­gine des névroses et des psy­choses. Evi­dem­ment, on peut dire qu’une per­tur­ba­tion sociale déclenche une régres­sion et une réor­ga­ni­sa­tion de la per­son­na­li­té à un état infé­rieur des fonc­tions adap­ta­tives supé­rieures. Or, l’effet trau­ma­tique de la ter­reur, engen­drée par les situa­tions inhu­maines dans les­quels les sol­dats de la Grande Guerre étaient sou­mis, ne ces­sait pas avec la dis­pa­ri­tion des causes de cette ter­reur. Les ter­reurs per­sis­taient répé­ti­ti­ve­ment. La conclu­sion à laquelle il était arri­vé, à la fin des années 1890, était qu’un évé­ne­ment exté­rieur s’avérait trau­ma­tique, pour autant qu’il téles­co­pait dans l’appareil psy­chique un fan­tasme « patho­gène » refou­lé. Freud consi­dé­rait en effet qu’une inter­ac­tion psy­cho­lo­gique ou sociale pou­vait déclen­cher effec­ti­ve­ment une névrose ou une psy­chose quand cette per­tur­ba­tion réelle ren­con­trait et dévoi­lait de manière sau­vage un fan­tasme incons­cient ou refou­lé. C’est le dévoi­le­ment qui consti­tue le trau­ma­tisme, pas le phé­no­mène social en lui-même. Cette hypo­thèse est d’une cer­taine manière cor­ro­bo­rée par le fait qu’il est avé­ré que Sapiens Sapiens est l’espèce la plus adap­table qui soit par­mi les espèces vivantes, et, à ce titre, elle est capable de sup­por­ter les souf­frances phy­siques et morales les plus épou­van­tables.
Si on consi­dère cette ano­ma­lie que consti­tue la chro­ni­ci­sa­tion des dys­fonc­tion­ne­ments psy­cho­so­ciaux, mal­gré la dis­pa­ri­tion des causes réelles exté­rieure et l’altération durable de la per­son­na­li­té on peut alors conclure que la posi­tion « néo-béha­vio­risme » tenue par les tenants de la psy­cho-socio­ge­nèse des troubles psy­cho­so­ciaux contient une incon­sé­quence : a prio­ri, un trouble psy­cho­so­cial ne devrait pas pou­voir se chro­ni­ci­ser si on détecte et si on éli­mine le fac­teur déclen­chant. De fait, le fait de par­ler de troubles de la per­son­na­li­té (ou de la per­sonne) consti­tue un abus de lan­gage. En effet, pour qu’il y ait per­son­na­li­té, on ne peut s’en tenir à l’hypothèse d’un simple esprit humain consti­tué de fonc­tions neu­ro­cé­ré­brales supé­rieures. L’apparition de la « per­son­na­li­té » va bien au-delà de l’aptitude à l’intentionalité consciente. La per­son­na­li­té se consti­tue sur la conscience de la conscience. Le recours au concept de per­son­na­li­té induit l’hypothèse d’une bifur­ca­tion. Sans cette bifur­ca­tion « génique », alors pas de per­sonne ni de per­son­na­li­té sociale.
Si cette déduc­tion s’avérait juste, il fau­drait alors inver­ser l’ordre des effets et des causes. Les dys­fonc­tion­ne­ments psy­cho­so­ciaux, qui affectent une per­sonne et se mani­festent par des troubles de l’adaptation à la réa­li­té sociale, ont pour ori­gine des « trau­ma­tismes » psy­chiques déclen­chés par ces dys­fonc­tion­ne­ments sociaux dont l’appareil psy­chique a à subir. L’appareil psy­chique n’est pas en mesure de trai­ter ses inter­ac­tions trau­ma­tiques, soit tem­po­raires s’il s’agit de troubles aigus, soit de manière per­sis­tante s’il s’agit de troubles chro­niques. Quand il s’agit de troubles chro­niques de la per­son­na­li­té, l’hypothèse est que les inter­ac­tions patho­gènes sociales ont téles­co­pé des fan­tasmes incons­cients tels que Freud en a pro­po­sé le pro­ces­sus. Dans cette occur­rence, l’appareil psy­chique génère, par le biais des centres des émo­tions, un véri­table stress phy­sio­lo­gique qui, en retour, per­turbe la rela­tion au monde de la per­sonne qui en est affec­tée. Pour le dire autre­ment : si les phé­no­mènes patho­gènes psy­cho-sociaux déclenchent des troubles psy­chiques qui se chro­ni­cisent, c’est parce qu’ils ont été les déclen­cheurs (les révé­la­teurs) d’un dys­fonc­tion­ne­ment psy­chique anté­cé­dent. Dys­fonc­tion­ne­ment psy­chique qui avait fait l’objet de méca­nismes de défense per­met­tant à la per­sonne une adap­ta­tion sociale pré­caire. Méca­nismes de défense mis en place pour mas­quer ou tem­pé­rer les dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques struc­tu­rels anté­cé­dents.
Si cette exa­men cri­tique est valide, on en déduit que la qua­druple oppo­si­tion de doc­trines (oppo­sées et exclu­sives l’une de l’autre) pro­po­sées par Ey et ses col­la­bo­ra­teurs, peut être réduite à deux doc­trines qui dif­fé­ren­cient deux étio­lo­gies des troubles et dys­fonc­tion­ne­ments impu­tables à l’organe neu­ro­cé­ré­bral. Elles ne sont ni exclu­sives, ni oppo­sables l’une vis-à-vis de l’autre. L’une concerne les troubles orga­niques ; elle traite donc des mala­dies men­tales d’origines fonc­tion­nelles et lésion­nelles de l’organe neu­ro­cé­ré­bral. En agis­sant sans doute à tra­vers le centre des émo­tions, ces troubles fonc­tion­nels sont eux aus­si rede­vables d’une approche et d’un trai­te­ment médi­cal : psy­chia­trique quand il s’agit d’un dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro­cé­ré­bral, médi­cal quand les dys­fonc­tion­ne­ments psy­chiques déclenchent des troubles méta­bo­liques autres (immu­ni­taires, hor­mo­naux, etc.). Mais, j’y insiste, pour que cette « réduc­tion » à cette oppo­si­tion simple soit sou­te­nable, il faut obli­ga­toi­re­ment que l’hypothèse d’un appa­reil psy­chique, ayant un fonc­tion­ne­ment « méta­psy­cho­lo­gique », soit vali­dé par un concept limite qui assure la conti­nui­té d’avec l’organe neu­ro­cé­ré­bral. Cette arti­cu­la­tion doit être réelle et objec­ti­vable, et non pas ima­gi­naire. C’est-à-dire mytho­lo­gique. Or, aujourd’hui, ce concept, comme je l’indiquais pré­cé­dem­ment, nous fait cruel­le­ment défaut, puisque aus­si bien celui qui ser­vait de pierre d’achoppement à l’édifice freu­dien s’est avé­ré erro­né. Les pul­sions étant des êtres chi­mé­riques (« mythes mer­veilleux », disait Freud), c’est toute la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne qui s’effondre avec le dévoi­le­ment de cette illu­sion. Illu­sion qui, comme cha­cun sait, a eu un bel ave­nir puisqu’elle conti­nue de ser­vir de vadé­mé­cum à la com­mu­nau­té des psy­cha­na­lystes et que, sous les espèces de la libi­do, elle a enva­hit le dis­cours social. Il n’est pas un jour sans que vous n’entendiez par­ler dans les rela­tions sociales ordi­naires des ava­tars et des tri­bu­la­tions de la libi­do de tel ou tel ! Comme si la sexua­li­té deve­nait une pra­tique sociale essen­tielle au bon­heur et à l’épanouissement de l’humanité. Par le biais de ce mythe libi­di­nal, la sexua­li­té devient une figure sociale impo­sée parce que Freud avait induit le prin­cipe de plai­sir (sexuel) comme injonc­tion caté­go­rique !
Bien évi­dem­ment, dès le vivant de Freud, d’autres concepts limites ont émer­gé. En par­ti­cu­lier à tra­vers le rema­nie­ment que Méla­nie Klein applique à la théo­rie freu­dienne. Elle place au cœur de sa théo­ri­sa­tion non pas la libi­do, mais l’agressivité. Au grand dam de Freud qui résis­te­ra jusqu’au début des années trente, date à laquelle il fera amende hono­rable en avouant « qu’il avait négli­gé la pul­sion d’agressivité » ! Elle consi­dère que l’appareil psy­chique n’est pas une machine éner­gé­tique libi­di­nale, mais un sys­tème de trai­te­ment et de trans­for­ma­tion de l’agressivité. Trai­te­ment et trans­for­ma­tion de l’agressivité ori­gi­nelle des­truc­tive en envie « ambi­va­lente » de cap­ta­tion des objets. Envie conno­tant assez bien l’ambivalence psy­chique qui asso­cie des­truc­ti­vi­té et pré­da­tion. Cette réfé­rence à l’agressivité semble nous sor­tir de la mytho­lo­gie freu­dienne, dans la mesure où l’agressivité est une apti­tude géné­ti­que­ment déter­mi­née pro­duite par l’appareil neu­ro­cé­ré­bral et qu’elle est avé­rée par­tout dans le règne ani­mal. On pour­rait pen­ser que l’on tient là un véri­table concept limite entre le bio­lo­gique et le psy­chique. Mais pour ce qui me concerne, la réfé­rence à cette apti­tude innée n’est pas non plus convain­cante. Des apti­tudes innées, chez Sapiens Sapiens, il y en a beau­coup d’autres. Pour­quoi choi­sir celle-là ? Adler fait une hypo­thèse très proche avec « sa volon­té de puis­sance ». On me répon­dra que ce choix est déter­mi­né par l’observation et l’expérience cli­nique ! Ou encore que l’observation cli­nique prouve que l’envie est au cœur du fonc­tion­ne­ment psy­chique de Sapiens Sapiens… Mais nous savons bien que l’observation n’est pos­sible que parce qu’il existe un cadre qui en per­met l’exercice : on observe et on trouve ce que le cadre per­met de per­ce­voir. L’observation cli­nique est contrainte par les pré­misses qui orga­nisent le cadre théo­rique à par­tir duquel on observe. Ce cadre est soit expli­cite, comme dans l’expérimentation scien­ti­fique, soit impli­cite et oriente à l’insu les obser­va­tions. On peut donc consi­dé­rer que Méla­nie Klein émet comme pos­tu­lat que l’appareil psy­chique traite l’agressivité. Il est nor­mal que les obser­va­tions qui en découlent repèrent le fonc­tion­ne­ment de cette agres­si­vi­té. Mon objec­tion consiste à décla­rer hau­te­ment impro­bable qu’une apti­tude par­ta­gée par beau­coup d’autres espèces serait à l’origine d’une « catas­trophe » de déna­tu­ra­tion chez Sapiens Sapiens. Pour­quoi cette catas­trophe échoit à Sapiens Sapiens et pas dans une autre espèce ? Pour anti­ci­per, on peut dire que dans cette quête d’un concept limite, Lacan, en 1953, a bien « failli » réus­sir à l’inventer en met­tant en cor­ré­la­tion l’appareil à lan­gage et l’appareil psy­chique. Mais, de fait, il a plus « failli » que réus­si, puisque aus­si bien il s’est éga­ré dans une éla­bo­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique pseu­do-algé­brique puis pseu­do-topo­lo­gique. Mer­veilleuses et savantes mytho­lo­gies, s’il en fut !
Vous me direz que toutes ces réflexions peuvent nous ame­ner à se poser la ques­tion de savoir si l’hypothèse de l’appareil psy­chique ne serait pas, elle aus­si, déci­dé­ment chi­mé­rique. Etant don­né la dif­fi­cul­té à décou­vrir un concept limite qui vali­de­rait l’existence opé­ra­toire d’un appa­reil psy­chique spé­ci­fique à Sapiens Sapiens, on pour­rait se deman­der si cette hypo­thèse ne serait pas sim­ple­ment un ava­tar (le der­nier ava­tar), la der­nière ver­sion du mythe judéo-chré­tien des ori­gines de l’homme : affir­mer une spé­ci­fi­ci­té humaine propre à Sapiens Sapiens par une variante laïque. Car on sait que dans le mythe de la Genèse, l’homme se pré­sente comme fils de Dieu et maître de la nature. Son des­tin est de régner sur les choses et l’ensemble des êtres vivants. La ver­sion psy­cha­na­ly­tique serait alors que Sapiens Sapiens serait doté d’un appa­reil psy­chique, géné­ra­teur du « désir incons­cient » (si on s’en tient à la ver­sion laca­nienne), qui le dif­fé­ren­cie radi­ca­le­ment des autres ani­maux de la Créa­tion. Il n’y aurait pas inven­tion d’une méta­psy­cho­lo­gie psy­chique, mais une ver­sion scien­tiste de la spé­ci­fi­ci­té méta­phy­sique que les reli­gions du livre affectent à l’homme. Fort heu­reu­se­ment, cette spé­ci­fi­ci­té de l’espèce Sapiens Sapiens est aus­si une pré­oc­cu­pa­tion « scien­ti­fique » chez Dar­win. Vous savez sans doute que Dar­win constate que la règle de l’évolution qui consiste dans l’élimination des plus faibles ne semble pas s’appliquer à Sapiens Sapiens, alors qu’elle s’applique à toutes les espèces connexes. Son sou­ci est de trou­ver com­ment, jus­te­ment, l’évolution de l’homme, mal­gré l’apparence d’une déro­ga­tion aux règles de la sélec­tion natu­relle, s’inscrit autre­ment dans le cadre de cette théo­rie de l’évolution et n’y déroge pas. L’hypothèse de Dar­win est qu’il y a ren­ver­se­ment : tout se pas­se­rait comme si, chez Sapiens Sapiens, la loi d’élimination des plus faibles se ren­ver­sait en son oppo­sé qui consis­te­rait en la pro­tec­tion des plus faibles. Il consa­cre­ra, après le déjà monu­men­tal ouvrage sur « l’Origine des espèces par la sélec­tion natu­relle », un ouvrage non moins consi­dé­rable à prou­ver son hypo­thèse : « la Filia­tion de l’homme et la sélec­tion sexuelle ». Sa thèse, que nous étu­die­rons plus avant ulté­rieu­re­ment, consiste à attri­buer cette inver­sion des lois de la sélec­tion natu­relle au fait d’une ampli­fi­ca­tion des apti­tudes sociales. Ampli­fi­ca­tion qui déclenche ce retour­ne­ment dès lors de l’évolution (une « réver­sion » comme le nomme Patrick Tort). Dar­win fait l’hypothèse d’une apti­tude innée (géné­ti­que­ment pro­gram­mée) : c’est l’accroissement de l’empathie qui a été le moteur du déve­lop­pe­ment des apti­tudes sociales. Il déduit que cette nou­velle exi­gence de pro­tec­tion des plus faibles donne à Sapiens Sapiens un avan­tage concur­ren­tiel sur les autres espèces dans la mesure où elle néces­site des stra­té­gies et des savoirs bien supé­rieurs à l’obligation basique d’éliminer les plus faibles. Cette exi­gence de pro­tec­tion des plus faibles entraine donc selon Dar­win un déve­lop­pe­ment de l’intelligence de Sapiens Sapiens… qui rétro­ac­ti­ve­ment lui per­met de com­plexi­fier à la fois les rela­tions sociales et la coopé­ra­tion. Com­plexi­fi­ca­tion de l’organisation sociale en culture qui « déna­ture » l’homme par rap­port à son envi­ron­ne­ment. L’homme s’exclut de la néces­si­té de toute niche étho­lo­gique et devient l’animal social le plus adap­table et le plus inva­sif (il n’a pas de pré­da­teur) par­mi les espèces… En der­nière anlyse, cette obli­ga­tion de pro­tec­tion des plus faibles don­ne­rait un avan­tage concur­ren­tiel défi­ni­tif sur toutes les autres espèces
Il n’est pas inutile de prendre connais­sance de cette thèse plus en détail. C’est ce que nous ferons le sémi­naire pro­chain.

Marc Lebailly