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Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 26 Mai 2012 à Toulouse)

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Sémi­naire Alters du 26 Mai 2012 à Tou­louse

REPRISE ET TRANSITION

Vous avez sans doute reçu la ten­ta­tive de rédac­tion de mes trois der­niers sémi­naires. C’est loin d‘être abou­ti. Beso­gneux, il fau­dra encore que j’y revienne si je veux que cela soit sus­cep­tible d‘être publié. Aujourd’hui je ne suis pas encore déci­dé. Il n’est pas sûr que ce que j’élabore mérite « pou­bel­li­ca­tion » comme disait Lacan. Par­fois j’ai l’impression que l’on aper­çoit une trame qui per­met­trait une approche objec­tive de la cli­nique débar­ras­sée des mytho­lo­gies para­sites et ren­dant compte des très élé­gantes taxi­no­mies noso­gra­phiques psy­chia­triques. Manière de dépas­ser le simple clas­se­ment des souf­frances psy­chiques (et des symp­tômes qui les expriment) pour en livrer l’étiologie. À ce jour, j’en suis res­té à l’investigation des syn­dromes pédo­psy­chia­triques repé­rés sous l’appellation « d’Autisme de Kan­ner » et de « Troubles enva­his­sants du com­por­te­ment ». Ulté­rieu­re­ment j’aborderai la concep­tion struc­tu­rale des enti­tés noso­gra­phiques essen­tielles. Dans ces pré­misses pédo­psy­chia­triques, on constate que la concep­tion onto-phy­lo­gé­né­tique de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, qua­li­fiée de lin­guis­ti­co-psy­chique, pour­rait don­ner une expli­ca­tion objec­tive de ces troubles. Mais à bien y regar­der, il n’y a pas dans cette approche de véri­table nova­tion. Elle pro­cède d’une simple radi­ca­li­sa­tion des pré­misses et de leur agen­ce­ment axio­ma­tique. Ces pré­misses sont issues, comme vous l’avez enten­du, des sciences humaines connexes à la psy­cha­na­lyse, qui la consti­tuent comme champ d’articulation de celles-ci (psy­chia­trie, bio­lo­gie, lin­guis­tique, anthro­po­lo­gie). De fait l’hypothèse cen­trale consiste à consi­dé­rer que l’appareil psy­chique est le résul­tat d’un pro­ces­sus évo­lu­tif dont l’apparition est due néces­sai­re­ment aux muta­tions géné­tiques (sto­chas­tiques) qui signent l’apparition du lan­gage arti­cu­lé. Dire cela ne dit pas grand-chose si l’on omet d’en tirer les consé­quences essen­tielles : en par­ti­cu­lier qu’il y a conti­nui­té avec tous les homi­ni­dés mais aus­si avec toutes les autres espèces vivantes et qu’à ce titre, confor­mé­ment aux prin­cipes qui struc­turent la théo­rie de l’évolution, les apti­tudes adap­ta­tives acquises au cours de l’évolution demeurent poten­tiel­le­ment acquises chez Homo sapiens. Seule la capa­ci­té ins­tinc­tuelle d’effectuation de ces apti­tudes aurait dis­pa­ru au pro­fit de l’émergence de l’appareil psy­chique. Quand je parle pom­peu­se­ment d’axiomatique struc­tu­rale, il s’agit aus­si bien de la méthode oppo­si­tion­nelle et éli­mi­na­toire qui pro­cède aux choix des pré­misses que de leur arti­cu­la­tion : ne pas se lais­ser séduire, fas­ci­ner, par les effet de signi­fi­ca­tions qui res­sor­tissent de l’agencement des idées de tel ou tel auteur, fut-il pres­ti­gieux (Freud, Lacan, Dar­win, Levi Strauss, etc.) ; ne pas se lais­ser leur­rer par le pré­ten­du « sens » que ces agen­ce­ments de signi­fi­ca­tions génèrent qui sol­li­citent en nous la ten­dance sou­vent iné­luc­table à la croyance ! Il faut donc, dans le choix des pré­misses et leur défi­ni­tion, s’abstraire de toute ten­ta­tion qui ser­vi­rait une idéo­lo­gie (ou une mytho­lo­gie) inavouable ! La seule « croyance » que je reven­dique est que nous sommes des orga­nismes vivants issus des lois de l’évolution. Mais il ne s’agit pas véri­ta­ble­ment d’une « croyance » puisqu’elle sert de fon­de­ment aux éla­bo­ra­tions. C’est un pos­tu­lat. En tant que pos­tu­lat, il s’agirait plu­tôt d’une « cer­ti­tude » ; c’est-à-dire une convic­tion pseu­do paro­noïque si je puis dire ! Pseu­do para­noïaque par qu’un pos­tu­lat est une cer­ti­tude « choi­sie » après un pro­ces­sus d’élimination « cri­tique » dans un champ d’autres pos­sibles. Cette cer­ti­tude, dans la méthode scien­ti­fique (et par­ti­cu­liè­re­ment quand il s’agit de modé­li­sa­tion en science humaine) est réver­sible. Si le pos­tu­lat se révèle erro­né, on le change. Qui n’a pas ces prin­cipes à l’esprit ne peut entrer dans l’élaboration que je tente de déployer devant vous. Elle ne se rat­tache pas à une éla­bo­ra­tion anté­rieure ou contem­po­raine. À ce titre on ne peut la com­pa­rer à aucune… quoique cette éla­bo­ra­tion, d’une cer­taine manière, tienne compte de celles qui l’ont pré­cé­dée. Esquisse d’une modé­li­sa­tion nou­velle a pour but de sur­mon­ter les apo­ries des théo­ries anté­rieures. Car il ne s’agit pas de faire du pas­sé table rase au pré­texte qu’il n’y aurait d’élaborations psy­cha­na­ly­tiques que mytho­lo­giques (ce qui par ailleurs est exact) mais d’interroger ces mytho­lo­gies pour connaître quelles énigmes réelles concer­nant la théo­rie de l’appareil psy­chique, elles recèlent. Je vous rap­pelle la défi­ni­tion que je donne de la lec­ture : “Lire, c’est faire adve­nir l’insu autour duquel un édi­fice théo­rique s’élabore comme masque”. On est loin de l’exégétique ou du tal­mu­disme actuel et de la cli­nique mytho­lo­gique attes­tée par les sem­pi­ter­nelles études de cas. Quand, dans mon livre, j’ai don­né cette défi­ni­tion de la lec­ture : j’ai sin­gu­liè­re­ment man­qué de cou­rage. Cela arrive. J’aurais dû écrire : « Lire, c’est faire adve­nir l’insu autour duquel une mytho­lo­gie s’élabore comme masque ». Cette posi­tion épis­té­mo­lo­gique est proche de celle de Klein en ce sens qu’il ne s’agit pas de sor­tir du cor­pus psy­cha­na­ly­tique mais de le trans­for­mer. A contra­rio ce n’est pas une posi­tion laca­nienne puisque l’hypothèse de Lacan est que l’œuvre de Freud est infal­si­fiable pour autant qu’on sache en tirer une lec­ture vraie qui en expli­cite tous les res­sorts. Cette posi­tion, vous le savez, je la trouve mor­ti­fère pour la psy­cha­na­lyse puisqu’elle la condamne dura­ble­ment à être au mieux une mytho­lo­gie que les augures inter­prètent, au pire un dogme intan­gible une fois qu’il a été fixé. Je conti­nue de m’inscrire dans le cadre de la dis­ci­pline que Freud a inven­tée : la révo­lu­tion freu­dienne a véri­ta­ble­ment exis­té ; mais je consi­dère que ce n’est pas lui faire injure (ni même à Dar­win quand je cri­tique son affa­bu­la­tion sur la spé­ci­fi­ci­té de la morale comme étant ce qui dif­fé­ren­cie l’homme des autres espèces) quand je pointe que de son propre aveu sa théo­rie est une véri­table mytho­lo­gie.
Pour­quoi reve­nir aujourd’hui sur les pré­sup­po­sés épis­té­mo­lo­giques qui sont les miens ? Je disais tout à l’heure qu’il est impos­sible de suivre ce que je tente de dérou­ler devant vous si l’on n’a pas ces pré­sup­po­sés d’axiomatique struc­tu­rale en tête. Il faut admettre que cette arti­cu­la­tion, cette ten­ta­tive d’articulation d’un modèle théo­rique, quoiqu’elle se fonde sur des pré­misses extra­dées d’autres éla­bo­ra­tions, acquiert, de fac­to, une auto­no­mie radi­cale par rap­port à ces autres éla­bo­ra­tions. Cette éla­bo­ra­tion nou­velle n’est ni contre ni pour telle ou telle prise de posi­tion de tel ou tel ; elle est dif­fé­rente et sa consis­tance tient seule­ment de la per­ti­nence du choix au pos­tu­lat et des pré­misses que l’on met à son arma­ture et la consis­tance de la soli­di­té de son agen­ce­ment struc­tu­ral. Je me suis aper­çu de cette dif­fi­cul­té en échan­geant avec cer­tains qui font l’effort de m’écouter ou de me lire. Il y a tou­jours une ten­ta­tion à réfé­rer ce que je dis à ce que d’autres semblent avoir pro­po­sé et de mettre cer­taines asser­tions en oppo­si­tion. Cette manière de faire ne peut mener qu’à la confu­sion. Toute éla­bo­ra­tion, d’un point de vue struc­tu­rale, est incom­pa­tible avec toute autre dans la mesure où, lorsque que l’on change un élé­ment d’un sys­tème, on change le sys­tème. Pour suivre et entendre ce que j’avance, il faut se foca­li­ser sur la per­ti­nence de la lec­ture (l’émergence d’un insu essen­tiel rece­lé dans une théo­rie « apo­rique » ou une mytho­lo­gie) et sur la logique de l’agencement des concepts, tels qu’ils ont été défi­nis, garant de la soli­di­té de la construc­tion du modèle théo­rique. À sor­tir de cette atti­tude, on manque l’essentiel.

Pro­to­cole de la cure et nature du trans­fert
En diver­geant sur le pro­to­cole de la cure et son impor­tance dans le nouage du trans­fert dans la cure psy­cha­na­ly­tique, je donne l’impression de m’éloigner de mon pro­jet. Pas vrai­ment en fait. Vous vous sou­ve­nez peut-être qu’incidemment au cours du sémi­naire pré­cé­dent, j’avais indi­qué que les troubles pré­coces et per­sis­tants du com­por­te­ment étaient sus­cep­tibles d’une approche psy­cha­na­ly­tique. J’avais énon­cé que, dès l’époque des voca­li­sa­tions, il y avait pos­si­bi­li­té de cure psy­cha­na­ly­tique. Ce qui n’est pas une nova­tion depuis les tra­vaux de Klein, Dol­to, Man­no­ni et bien d’autres encore. C’est donc que dès cette phase de déve­lop­pe­ment il y a pos­si­bi­li­té de trans­fert. Pour­tant clas­si­que­ment, on consi­dère que ce qui est en jeu dans le trans­fert qui vec­to­rise une cure, ce sont les per­tur­ba­tions des rela­tions d’objets et leur répé­ti­tion. Et qui dit rela­tions d’objets sup­pose qu’il y ait une ins­tance moïque pour les mettre en œuvre. On consi­dère que le trans­fert se noue dans la réédi­tion dans la cure des rela­tions d’objets mor­ti­fère.
Car vous n’êtes pas sans savoir que pour Freud, le trans­fert a à voir avec le refou­le­ment et la répé­ti­tion : « il consiste en la réim­pres­sion des copies, des motions et des fan­tasmes qui doivent être éveillés et ren­dus conscients à mesure des pro­grès de l’analyse ; ce qui est carac­té­ris­tique de leurs espèces, c’est la sub­sti­tu­tion de la per­sonne du méde­cin à une per­sonne anté­rieu­re­ment connue ». Ces dépla­ce­ments sur le méde­cin, comme le dit Freud, sont des équi­va­lents sou­ve­nirs qui, eux, sont res­tés incons­cients. Si on s’en tient à cette concep­tion on peut dire que le trans­fert consiste dans une série « d’acting out » à l’intérieur de la cure même. « Acting out » qui ont pour fonc­tion d’être des méca­nismes de défense contre la remé­mo­ra­tion. Ce sont des sou­ve­nirs qui res­tent “éprou­vés” et, ce fai­sant, ne peuvent adve­nir comme énon­cés « res­sen­tis » s’articulant dans une construc­tion mytho­lo­gique dans l’analyse (nous ver­rons ulté­rieu­re­ment ce qu’il en est de la construc­tion dans l’analyse). Pour Freud, le trans­fert est à la fois le moteur qui per­met à la cure de pro­gres­ser et l’empêchement majeur à sa pro­gres­sion. Mais cette concep­tion du trans­fert et de la conduite de la cure rend impro­bable l’acte psy­cha­na­ly­tique avec les enfants. Car les troubles pré­coces dont nous venons de par­ler appa­raissent bien avant que se struc­turent l’instance moïque et la rela­tion d’objet. Ce constat, pré­sent chez Freud, inter­dit donc toute réfé­rence au trans­fert. On retrouve l’antique que­relle qui a oppo­sé Klein à Anna Freud (et indi­rec­te­ment Freud lui-même). Bien sûr on est enclin à don­ner rai­son à Klein quoique à l’évidence les argu­ments qui lui font conclure à la pos­si­bi­li­té des trans­ferts avec les jeunes enfants sont erro­nés. En effet elle consi­dère que la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique, à par­tir d’un sur­moi et d’un moi archaïque, est bien anté­rieure à ce que Freud sou­te­nait. Et que par­tant il y aurait une rela­tion d’objet qua­si immé­diate dans le rap­port du nour­ris­son à sa mère. C’est ce qu’est cen­sé confor­ter la théo­rie du bon et du mau­vais objet. De fait on peut dire aujourd’hui que sa cli­nique empi­rique, que sa théo­rie du bon et du mau­vais cen­sée l’étayer, sont tout aus­si mytho­lo­giques que celle de Freud. Il faut s’en tenir à l’hypothèse, émise par Klein elle-même, que les fan­tasmes débouchent sur des mani­fes­ta­tions pro­gram­mées qui n’ont plus leur rai­son d’être. qui n’ont plus leur rai­son d’être adap­ta­tive et qui, par voie de consé­quence, déclenchent des mani­fes­ta­tions auto ter­ro­ri­santes.
Il est clair qu’à en res­ter à cette concep­tion de la dyna­mique trans­fé­ren­tielle de la cure, on est assu­ré de res­ter dans l’impasse. Confondre répé­ti­tion et trans­fert oblige à bri­co­ler, à par­tir de cette apo­rie, toutes sortes d’élaborations s’organisant autour d’autres pseu­do concepts comme par exemple le contre trans­fert. Nous y revien­drons.
Il paraît donc légi­time, là où nous en sommes de cette éla­bo­ra­tion, puisqu’aussi bien il est admis que l’acte psy­cha­na­ly­tique est pos­sible avec les enfants, d’interroger la nature du trans­fert et de quoi il est consti­tué.
Mais bien évi­dem­ment ce n’est pas la seule rai­son qui me fait aujourd’hui abor­der la ques­tion de la nature du trans­fert. De fait la vraie rai­son est ailleurs. Vous savez peut-être que lorsque je me suis déci­dé à écrire, j’avais l’intention (l’ambition ?) de pro­duire une tri­lo­gie : le pre­mier ouvrage devait per­mettre de déga­ger les prin­cipes théo­riques néces­saires à fon­der une nou­velle méta­psy­cho­lo­gie. À cer­tains égards on peut consi­dé­rer que c’est fait. Le deuxième ouvrage devait être consa­cré à la cli­nique qui découle de cette nou­velle méta­psy­cho­lo­gie. On peut consi­dé­rer que ce sémi­naire consti­tue les pro­lé­go­mènes de ce deuxième ouvrage. Il y a des chances que cela abou­tisse. Encore qu’il faille ne jurer de rien ! Aujourd’hui, j’ai la convic­tion que je ne m’attellerai pas au troi­sième qui aurait dû trai­ter de la cure : une sorte « d’écrits tech­niques ». Ce renon­ce­ment anti­ci­pé ne va pas sans un cer­tain regret. C’est pour­quoi, mal­gré moi, je ne puis m’empêcher de diver­ger du plan que je m’étais fixé pour trai­ter de la cli­nique et pour énon­cer ce qui me paraît essen­tiel dans la conduite de la cure… Comme si j’avais peur que cela soit per­du ! Quelle déri­sion.
Par ailleurs on peut tou­jours arguer qu’un sémi­naire n’est pas un cours ; un ensei­gne­ment autre­ment dit. C’est un lieu d‘élaboration qui s’apparente par cer­tains aspects au pro­to­cole de l’Académie Baroque. On y met à l’épreuve quelque chose de la consis­tance de ce qui s’y trame. Aus­si le dérou­lé du sémi­naire ne s’accommode pas d’un pro­jet nor­mé et échappe par­fois à l‘intention de celui qui le tient. En toute logique de dis­cours, j’aurais dû aujourd’hui conti­nuer le cours de mon expo­sé sur de nou­velles étapes de la struc­tu­ra­tion onto-phy­lo­gé­né­tique de l’appareil psy­chique : celle géné­rée par l’activation du module syn­taxique vers 22/​24 mois. Mais l’évocation que, mal­gré les impasses théo­riques, Freud a bel et bien inven­té une praxis inédite qui per­met d’aborder et de liqui­der les souf­frances psy­chiques inhé­rentes aux dys­fonc­tion­ne­ments chro­niques aigus de l’appareil psy­chique, m’a fait res­sen­tir la néces­si­té de défi­nir ce en quoi l’acte psy­cha­na­ly­tique était spé­ci­fique. Cela m’a donc ame­né, comme obli­gé, à pré­ci­ser le cadre et le moteur de la cure. En quoi les dis­po­si­tions tant spa­tio-tem­po­relles que dyna­mique pour­raient se trou­ver en conti­nui­té avec le modèle que j’esquisse ? En par­ti­cu­lier quel « lien » se tisse entre le psy­cha­na­lyste et le psy­cha­na­ly­sant. Autre­ment dit j’en suis venu à inter­ro­ger les concepts de trans­fert et de contre trans­fert.
Je disais tout à l’heure qu’il n’y avait aucune rai­son de sor­tir du cadre de la nou­velle dis­ci­pline que Freud a inau­gu­rée parce que la cure assure une praxis tota­le­ment inédite du trai­te­ment des souf­frances psy­chiques. On hésite tou­jours entre deux ter­mi­no­lo­gies quand on parle de la cure : dis­po­si­tif ou pro­to­cole. Évi­dem­ment, employer l’un ou l’autre de ces déno­mi­na­tions n’est pas indif­fé­rent. Cela n’a pas exac­te­ment les mêmes conno­ta­tions.

  • Dis­po­si­tif : éty­mo­lo­gi­que­ment, c’est ce qui “pré­pare” à quelque chose puis, par exten­sion, ren­voie à la manière dont on orga­nise les pièces ou les organes d’un appa­reil ; puis enfin l’ensemble des moyens mis en œuvre en vue d’une action.
  • Pro­to­cole : a lui une éty­mo­lo­gie juri­dique. Cela ren­voie à la minute d’un acte. Le col­la­tion­ne­ment d’une déli­bé­ra­tion par exemple ; puis par exten­sion, il dénomme un acte ou un docu­ment sur lequel les par­tis s’engagent (ce qui n’est pas — indif­fé­rent à l’espèce). Enfin, du juri­dique, ce sens passe au scien­ti­fique où un pro­to­cole décrit les condi­tions “scien­ti­fiques” de la conduite d’une expé­rience. Ce qui n’est pas neutre non plus.

Le dis­po­si­tif est donc uni­que­ment fonc­tion­nel. Il décrit com­ment quelque chose doit se dérou­ler sans pré­ci­ser l’esprit et la manière dont les évè­ne­ments vont se nouer et se dérou­ler. Au fond, un dis­po­si­tif est un cadre neutre qui per­met à une action de se pro­duire dans des condi­tions accep­tables. On retrouve là la rai­son d’être que Freud allé­guait pour jus­ti­fier le choix du fauteuil/​divan : il affir­mait ne pas pou­voir sup­por­ter le regard de ses patients à lon­gueur de séances.
À l’opposé, il me semble que le terme pro­to­cole ouvre une autre dimen­sion. Il connote l’engagement pris par le psy­cha­na­ly­sant à faire sienne la « règle d’or » édic­tée par Freud : énon­cer tout ce qui sur­vient psy­chi­que­ment dans l’instant de la séance (pra­tique qui peut débou­cher, à de rares moments de conclure, sur une véri­table énon­cia­tion). Com­plé­men­tai­re­ment, le psy­cha­na­lyste prend l’engagement de l’écoute. Écoute répu­tée flot­tante qui dépasse lar­ge­ment le simple flot­te­ment de l’attention pour débou­cher par­fois sur une posi­tion de butée aux mons­tra­tions d’agencement de signi­fi­ca­tions mys­ti­fiantes. Sorte de fin de non-rece­voir en répons. Le pro­to­cole connote donc le carac­tère opé­ra­tif de cet agen­ce­ment divan/​fauteuil. Il ritua­lise ce qui se joue dans le cadre de la cure : les enjeux psy­chiques liés aux moda­li­tés du dys­fonc­tion­ne­ment du lan­gage arti­cu­lé. D’emblée. Ce pro­to­cole n’est pas ano­din mais tout à fait topique. Et cela sub­ver­tit la ratio­na­li­sa­tion freu­dienne de se pro­té­ger du regard de l’autre. Il ne s’agit plus d’une pra­tique défen­sive mais d’une néces­si­té tech­nique pour mettre en mou­ve­ment les phé­no­mènes psy­chiques, liés au lan­gage, per­met­tant l‘émergence « contrô­lée » de leur répé­ti­tion obli­gée. Au fond, sans le dire comme cela, d’un point de vue théo­rique Freud invente, à son insu, la mise en scène de ce que je pointe de « lien social (sub­jec­tif) débar­ras­sé de tout effet de rela­tion moïque ». Ça n’a l’air de rien ce que j’avance, mais vous ver­rez ulté­rieu­re­ment que cela à des consé­quences insoup­çon­nées sur, jus­te­ment, la nature du trans­fert.
J’avançais tout à l’heure que la concep­tion, « rela­tion d’objets moïques » pour­rait-on dire, comme fon­de­ment et défi­ni­tion du trans­fert », ne manque pas de débou­cher sur des impasses tech­niques par­fois insur­mon­tables dans la conduite des cures. La situa­tion d’impasses suc­ces­sives (« d’acting out » cir­cons­crits dans le cadre de la cure psy­cha­na­ly­tique comme je me suis amu­sé à vous le dire) que ces répé­ti­tions font naître, met le psy­cha­na­lyste en porte-à-faux dans la conduite de la cure. Freud — et d’autres aus­si — évoque même qu’à cer­tains moments le psy­cha­na­lyste perd ce qu’il est conve­nu d’appeler sa neu­tra­li­té ; dans le cas, dit-il, où “une répé­ti­tion aurait tou­ché une pro­blé­ma­tique émo­tion­nelle chez le psy­cha­na­lyste”. C’est à cette occa­sion qu’il constate « qu’aucun psy­cha­na­lyste ne va plus loin (dans la conduite de ses cures) que ses propres com­plexes ou résis­tances”. Ces réac­tions émo­tion­nelles éma­nant des “com­plexes ou résis­tances” du psy­cha­na­lyste, Freud les nomme contre trans­fert. Et comme cha­cun sait aus­si bien pour Freud que pour Lacan, une ana­lyse n’étant jamais ter­mi­née, il est nor­mal qu’il reste tou­jours des parts d’ombres inana­ly­sées chez les psy­cha­na­lystes ! Les mani­fes­ta­tions de contre trans­fert sont, dans ces pers­pec­tives, iné­luc­tables. De là s’est consti­tuée une sorte de bré­viaire pour trai­ter à la fois du trans­fert et du contre trans­fert.

  • Ne pas inter­pré­ter le trans­fert mais inter­pré­ter dans le trans­fert (mais qu’en est-il alors de la légi­time inter­pré­ta­tion de ce qui a fait réagir et désta­bi­li­ser le psy­cha­na­lyste ?). Ce qui évite de pol­luer l’interprétation de ces réac­tions “émo­tion­nelles”.
  • Ten­ter de réduire (c’est-à-dire de répri­mer) les mani­fes­ta­tions de contre trans­fert. Ce qui relève du vœu pieux. En effet, si le contre trans­fert est de même nature que le trans­fert alors le contre trans­fert est aus­si “incons­cient” et débouche sur des conduites défen­sives. S’il est « incons­cient », il est bien dif­fi­cile de le réduire, à moins que l’analysant soit mis par le psy­cha­na­lyste, à cette occa­sion, en posi­tion d’analyste ! Ce qui implique que l’analyste est des­ti­tué de sa posi­tion. On peut aus­si évi­dem­ment invo­quer dans cette occur­rence l’autoanalyse. Mais ce n’est guère convain­cant. Reste le recours au contrôle ou à la super­vi­sion… at vitam aeter­nam ( !) puisqu’il n’y a pas de psy­cha­na­lyse ter­mi­née, fut-elle répu­tée didac­tique.
  • Ten­ter de l’utiliser en le contrô­lant. Ce qui implique que d’une manière ou d’une autre, le psy­cha­na­lyste est sur la voie de la conscien­ti­sa­tion de sa pro­blé­ma­tique révé­lée par les dési­rs du psy­cha­na­ly­sant.
  • Conscien­ti­sa­tion qui lui per­met­trait de rependre sa neu­tra­li­té et la conduite de la cure. Le recours à l’autoanalyse reste sujet à cau­tion.
  • Se gui­der sur ses propres réac­tions, à condi­tion qu’elles soient « conscien­ti­sées » pour la conduite des inter­pré­ta­tions. Cela revient à pro­po­ser à l’analysant de s’identifier aux réac­tions de conscien­ti­sa­tion en œuvre chez le psy­cha­na­lyste.

Toutes ces recom­man­da­tions sont énon­cées avec le plus grand sérieux. Mais l’esprit de sérieux ne les rend pas pour autant plus valides. Cet esprit de sérieux atteste sim­ple­ment qu’il y a une véri­table pro­blé­ma­tique, théo­rique et pra­tique, non réso­lue. Cela pose la ques­tion de savoir quel est le désir et la posi­tion du psy­cha­na­lyste, si même une psy­cha­na­lyse didac­tique est condam­née à être inache­vée. Car, tout de même, qu’un psy­cha­na­lyste, en posi­tion de psy­cha­na­lyste, dans le cadre de la cure puisse res­sen­tir des émo­tions para­sites contre trans­fé­ren­tielles au point de mettre en échec la cure du psy­cha­na­ly­sant est pro­pre­ment sur­réa­liste ! Et n’allez pas me dire qu’un psy­cha­na­lyste est un humain comme les autres avec ses fra­gi­li­tés et ses fai­blesses ! Certes, c’est un humain comme un autre dans l’existence (encore que cela n’est pas si sûr). Mais pas dans le cadre de la cure psy­cha­na­ly­tique.
Depuis Lacan, la ques­tion du trans­fert et sa défi­ni­tion ont été rema­niées. Dans le dic­tion­naire de la psy­cha­na­lyse rédi­gé sous la res­pon­sa­bi­li­té de Roland Che­ma­na et Ber­nard Van­des­mersch chez Larousse, Jac­que­line Légault a don­né une défi­ni­tion très syn­thé­tique : “Lien s’instaurant de façon auto­ma­tique et actuelle du patient à l’analyste, réac­tua­li­sant les signi­fiants qui ont sup­por­té ses demandes d’amour dans l’enfance, et témoi­gnant de ce que l’organisation sub­jec­tive du sujet est com­man­dée par un objet appe­lé par Lacan objet a”.
Dans cette ver­sion du trans­fert, si le dépla­ce­ment est conser­vé, les variantes mul­tiples des répé­ti­tions sont réduites à une seule : la demande d’amour. Demande d’amour qui, dans cette défi­ni­tion, est ren­voyée à la struc­ture du désir comme mise en jeu du sujet par rap­port à l’objet petit “a”. C’est-à-dire au manque. C’est dire que dans la concep­tion laca­nienne, en fili­grane de cette défi­ni­tion, le trans­fert se noue à par­tir des rets de la fonc­tion dési­rante. On adresse alors à l’analyste les demandes d’amour cen­sées occul­ter l’accès au désir. Ce qui, au reste, est tout à fait freu­dien.
Par­tant, vous savez que dans l’élaboration laca­nienne, le désir ne res­sort ni du besoin réel ni de la demande ima­gi­naire comme c’est le cas chez Freud ou chez Klein. Il se déploie à par­tir du manque sym­bo­lique. Manque à par­tir duquel il va refor­mu­ler une nou­velle arti­cu­la­tion de la pul­sion : la pul­sion, c’est l’excitation que génère le manque. Dans cette pers­pec­tive, la pul­sion se déploie et cerne le manque. Dans un de ses écrits, Lacan la com­pare à une lamelle qui ferait le tour de l’objet et qui se révèle insai­sis­sable parce que man­quant. Cet objet man­quant, ce reste, ce vide (il me sou­vient d’un sémi­naire dans les années 60, rue d’Ulm, où Lacan, avec l’emphase qui était la sienne, décla­mait que « le pot de mou­tarde est tou­jours vide ») autour duquel la pul­sion s’enroule, vous le savez, c’est l’objet petit “a”. Ce qui per­met de for­mu­ler que l’objet petit “a” est cause du désir. Cause du désir que Lacan écrit sous la forme d’un pseu­do algo­rithme ($ ◊ a). Manque que l’amour, dans la névrose, est cen­sé clô­tu­rer ou com­bler. Au fond, l’entrée dans le trans­fert, quelle que soit la souf­france, opère à par­tir de cette carence dans l’appareil psy­chique (ou l’impossibilité) de la mise en place de ce pseu­do algo­rithme, et explique tous les ava­tars de la frus­tra­tion, de l’angoisse, de la dépres­sion, de la déré­lic­tion, de l’agressivité, de l’insatisfaction.
Mais dans le même temps où le psy­cha­na­ly­sant adresse sa demande d’amour incoer­cible (et par­fois sous des formes qui frisent l’érotomanie), il assigne au psy­cha­na­lyste la posi­tion de grand Autre (sup­po­sé savoir). On peut noter que chez Lacan il n’y a pas de posi­tion symé­trique dans le trans­fert (et dans le contre trans­fert) entre le psy­cha­na­lyste et la psy­cha­na­ly­sant. On pour­rait dire que c’est déjà un pro­grès. Et la répé­ti­tion se joue alors dans la dyna­mique de « frus­tra­tion » (cen­sée déclen­cher la régres­sion) qu’engendre la non réponse du psy­cha­na­lyste. Dans la mesure où cet appa­reillage per­met effec­ti­ve­ment de se déga­ger de l’interprétation de la répé­ti­tion dans le trans­fert pour cause de non réponse (à la demande d’amour), la ques­tion du contre trans­fert est, par éli­mi­na­tion, incon­sis­tante. La série des répé­ti­tions régres­sives une fois par­cou­rue, le trans­fert se liqui­de­ra de lui-même par la prise de conscience que le psy­cha­na­lyste n’a aucun signi­fiant (mer­veilleux) en mesure de com­bler le manque exhi­bé par le psy­cha­na­ly­sant. Tout natu­rel­le­ment le psy­cha­na­lyste déchoit de sa posi­tion de grand Autre sup­po­sé savoir et se retrouve en posi­tion de petite autre (objet « a », un déchet pour­rait-on dire). Ce qui, méca­ni­que­ment, entraîne l’arrêt de la demande d’amour ! Dans cette concep­tion, le moteur du trans­fert c’est l’amour adres­sé à un sup­po­sé savoir. Le désir de l’Autre, pour­rait-on dire, mobi­lise le trans­fert dans cet insup­por­table d’un désir qui n’aurait pour objet que le manque sym­bo­li­sé par l’objet petit a. De fait il parait logique que si l’analyse per­met à l’analysant l’assomption du sujet incons­cient comme n’ayant d’autre cause que le désir d’objet man­quant, il y a toutes les chances que la demande cesse. Reste que cette défi­ni­tion du désir (incons­cient) n’est peut-être pas com­pa­tible avec celle que Lacan donne à la fon­da­tion du sujet dans la dis­con­ti­nui­té de la chaîne des signi­fiants : « un signi­fiant c’est ce qui repré­sente le sujet pour un autre signi­fiant ». Si l’on consi­dère que la fonc­tion du sujet c’est d’être intrin­sè­que­ment dési­rant (sans cause), par néces­si­té orga­nique et non pas essence, on voit mal pour­quoi il lui fau­drait ce « deus ex machi­na » de l’objet petit « a » pour qu’il s’effectue. De fait, si on y regarde de plus près, il n’y a guère de dif­fé­rence, dans cette concep­tion laca­nienne, entre la dia­lec­tique du moi et des envies et la dia­lec­tique du sujet et du désir.
La dia­lec­tique du moi et des envies se struc­ture autour d’objets sur les­quels le moi inves­tit ; la dia­lec­tique du sujet et du désir se struc­ture de manière homo­morphe à celle du moi et des envies, mais l’objet sur lequel le sujet inves­tit est un objet man­quant. Dans le cadre de la cure ce qui signi­fie fin de l’analyse est que l’objet man­quant, qui active le désir, appa­raisse et soit assu­mé comme tel. Si l’on suit ce rai­son­ne­ment, on ne peut que conclure que le trans­fert se noue aus­si, pour Lacan, à par­tir d’une rela­tion d’objet. Il n’y a donc pas de véri­table nova­tion par rap­port à la posi­tion freu­dienne. Mais cette éla­bo­ra­tion per­met d’éluder la dif­fi­cul­té des acting out répé­tés dans la cure… ce qui est déjà un pro­grès « tech­nique » dans la conduite des cures. Mais cela ne per­met pas de légi­ti­mer objec­ti­ve­ment la vali­di­té d’une cure avec les enfants de moins de deux ans. Elle ne per­met pas non plus de dis­cri­mi­ner ce qu’il en est du trans­fert et de la répé­ti­tion.
Or tout porte à pen­ser que répé­ti­tion et trans­fert ne sont pas deux phé­no­mènes com­plé­men­taires ou même cor­ré­lés. Vous y croyez-vous, sin­cè­re­ment, que la théo­rie infi­nie des dépla­ce­ments régres­sifs suf­fit à jus­ti­fier et vec­to­ri­ser une cure de telle sorte qu’elle per­dure, comme en temps sus­pen­du, de si nom­breuses années ? Il faut bien que quelque chose d’autre que la condam­na­tion à la répé­ti­tion per­mette que, du point de vue de l’inconscient (et non pas du pré­cons­cient), un nouage atteste du trans­fert. Et l’alibi d’une incar­na­tion par le psy­cha­na­lyste du grand Autre sup­po­sé savoir ne tient pas. Il n’y a rien de plus faci­le­ment des­ti­tuable qu’un pré­ten­du grand Autre. Deman­dez à l’hystérie !
C’est devant ce constat qu’il faut entendre l’intuition freu­dienne. : il affir­mait qu’au-delà de la rela­tion d’objet et la répé­ti­tion de ses ava­tars, ce qui noue le trans­fert entre le psy­cha­na­ly­sant et le psy­cha­na­lyste serait une « rela­tion d’inconscient à incons­cient ». Lacan, à une cer­taine période, avait refor­mu­lé cette asser­tion en évo­quant une pos­sible rela­tion « d’inter sub­jec­ti­vi­té vraie ». Si on s’en tient au pos­tu­lat d’un sujet comme incons­cient, c’est bien une refor­mu­la­tion de l’affirmation freu­dienne. Il faut donc admettre que ces deux for­mu­la­tions contre­disent et dis­qua­li­fient la thèse d’un trans­fert en tant que déter­mi­né par les méta­mor­phoses mor­ti­fères de la rela­tion d’objet moïque. Bien évi­dem­ment il n’y a pas de rela­tion, ni a for­tio­ri, de dia­logue des incons­cients ! Reste qu’à ce moment inau­gu­ral qui signe l’entrée en psy­cha­na­lyse, tout se passe comme s’il y avait, dans l’éphémère d’une ren­contre impro­bable, mise en pré­sence de deux sub­jec­ti­vi­tés répu­tées incons­cientes. Ren­contre qui signi­fie la recon­nais­sance réci­proque de l’exigence du vivre obli­gée par la nature de tout orga­nisme vivant. Cette ren­contre que je qua­li­fie para­doxa­le­ment de lien social parce qu’un « lien » habi­tuel­le­ment sup­pose qu’il s’ensuive une rela­tion et des inves­tis­se­ments réci­proques. Or dans le lien social, qui struc­ture la posi­tion du psy­cha­na­lyste, il n’y a aucun échange, aucun inves­tis­se­ment, aucune attente. C’est un oxy­mo­ron. Le psy­cha­na­lyste se dérobe comme objet pour le psy­cha­na­ly­sant ; le psy­cha­na­lyste n’est pas un objet pour le psy­cha­na­ly­sant. Cette ren­contre est, par effet de struc­ture, asy­mé­trique puisque ce dont atteste le psy­cha­na­ly­sant à tra­vers les symp­tômes exhi­bés et les moda­li­tés de leur expres­sion, c’est cette détresse de vivre dont jamais il n’est reve­nu depuis le temps immé­mo­rial où il l’éprouva, dans l’apparente jubi­la­tion des éprou­vés voca­liques tou­jours pré­ma­tu­rée. Les symp­tômes, et les souf­frances qu’ils lui infligent, ne sont que les tru­che­ments qui se sub­sti­tuent à l’énonciation indi­cible de cette détresse. Détresse de vivre à laquelle le psy­cha­na­lyste oppose l’imperturbable de son désir intran­si­tif d’être une pré­sence tou­jours pré­sente main­te­nant en un conti­nuo osti­na­to infran­gible. Manière d’indifférence enga­gée. Tenir cette posi­tion dési­rante du côté du psy­cha­na­lyste pré­fi­gure qu’il y a un au-delà de la détresse du vivre que la déna­tu­ra­tion nous impose dans l’éprouvé psy­chique du bio­lo­gique comme vivant. Détresse qui trouve sa réso­lu­tion par l’accès à cette fonc­tion dési­rante intran­si­tive où le sujet s’exile au-delà des envies fomen­tées par le moi. Et lui oppose une fin de non-rece­voir.
C’est dire que je ne pense pas que le trans­fert se noue dans un mal­en­ten­du comme le laisse sup­po­ser la posi­tion laca­nienne. Que super struc­tu­rel­le­ment le psy­cha­na­lyste soit inves­ti ima­gi­nai­re­ment d’être un sup­po­sé savoir n’est guère déter­mi­nant. C’est une croyance sans doute incon­tour­nable pour tout psy­cha­na­ly­sant ; que cette croyance déter­mine et orga­nise la dyna­mique de la cure, c’est tout à fait exclu. Des sup­po­sés savoirs en posi­tion de grand Autre incar­nant je ne sais quels phal­lus aux­quels on sou­met des plaintes dou­lou­reuse et de qui on attend je ne sais quel sou­la­ge­ment, il y en a des kyrielles ! Vous me direz que ces pra­ti­ciens ne savent pas qu’ils le sont alors que le psy­cha­na­lyste lui est sup­po­sé savoir qu’il ne l’est pas (il est cen­sé ne pas y croire). Cela ne change rien : cette croyance déclenche effec­ti­ve­ment des répé­ti­tions mor­bides par dépla­ce­ment. Elle ne noue pas la trame du trans­fert. Le trans­fert — la dyna­mique du trans­fert – consiste dans la cer­ti­tude du psy­cha­na­ly­sant de s’adresser comme sujet en souf­france à une autre sujet comme dési­rant. Cette cer­ti­tude demeure intan­gible durant toute la cure. Une croyance, elle, peut tou­jours être des­ti­tuée par une autre croyance. Une croyance chasse l’autre. C’est d’ailleurs cette dyna­mique de des­ti­tu­tion de la conca­té­na­tion des croyances qui est à l’œuvre dans la cure. Une cer­ti­tude est inex­pug­nable et per­met la sus­pen­sion du temps chro­no­lo­gique : sans cette cer­ti­tude pas de psy­cha­na­lyse. Seule­ment des psy­cho­thé­ra­pies affu­blées illé­gi­ti­me­ment du nom de psy­cha­na­lyse. C’est donc cette concep­tion du trans­fert qui per­met d’affirmer que l’acte psy­cha­na­ly­tique peut être tenu dès lors que la fonc­tion sub­jec­tive s’active chez l’enfant.
Vous vous sou­ve­nez peut-être que je situe l’apparition de cette apti­tude à la cer­ti­tude au moment où se met en place la capa­ci­té lan­ga­gière pré syn­taxique et qu’elle signe l’avènement de la fonc­tion sym­bo­lique. La seule cer­ti­tude qui arrime le psy­cha­na­ly­sant à la psy­cha­na­lyse, c’est que cette pré­sence au monde intran­si­tive peut adve­nir hors souf­france psy­chique. Et qu’il est pos­sible de sub­ver­tir la détresse du vivre à laquelle l’organisme nous contraint. Cela les enfants, dès la phase voca­lique, le per­çoivent inten­sé­ment. Dès lors que cette pré­sence au monde sub­jec­tive, péremp­toire, s’impose à eux. Comme je l’ai rap­pe­lé anté­rieu­re­ment, cette urgence est telle qu’elle per­met au psy­cha­na­ly­sant de s’inscrire comme natu­rel­le­ment dans l’atemporalité de l’acte psy­cha­na­ly­tique. L’intuition laca­nienne concer­nant le sujet de l’inconscient comme pro­duit par la chaîne voca­lique (un signi­fiant repré­sen­tant le sujet pour un autre signi­fiant) est essen­tielle. Main­te­nir que le désir incons­cient est la moda­li­té d’animation de la chaîne des signi­fiants est d’une cohé­rence par­faite. Ce qui dys­fonc­tionne dans cette éla­bo­ra­tion, c’est de ten­ter de conci­lier cette nova­tion théo­rique avec la théo­rie du désir telle que Freud l’avait pro­po­sée du temps où il croyait tou­jours à la réa­li­té de la pul­sion sexuelle psy­chique : le désir à la recherche éper­due d’une satis­fac­tion objec­tale. Par­tant “l’algorithme”, le pseu­do algo­rithme laca­nien $ ◊ a, est lui aus­si dis­qua­li­fié : la cause du désir incons­cient qui ins­ti­tue le sujet n’est pas l’objet “a” sauf à consi­dé­rer qu’un signi­fiant quel qu’il soit (qui repré­sente le sujet pour un autre signi­fiant), pour­rait être le repré­sen­tant de l’objet petit “a”. Ce qui est tout à fait impro­bable. Il faut donc là aus­si consi­dé­rer l’objet petit “a” comme un mythème qui vient dis­qua­li­fier une théo­rie du sujet et du désir qui aurait pu se démar­quer radi­ca­le­ment du fonc­tion­ne­ment objec­tal de l’instance moïque. Cette éla­bo­ra­tion main­tient la confu­sion entre jouis­sance sub­jec­tive et plai­sir moïque.
Le modèle de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique que je pro­pose, per­met de pal­lier cette errance théo­rique si on s’avise de consi­dé­rer que ce qui noue le trans­fert est tout uni­ment aux anti­podes d’une rela­tion d’objet. Comme je vous l’ai indi­qué pré­cé­dem­ment, ce qui noue le trans­fert c’est à pro­pre­ment par­ler une “déliai­son” ori­gi­nelle, en ce sens qu’entre le psy­cha­na­ly­sant (quel que soit son âge) et le psy­cha­na­lyste, il s’inaugure d’une absence de rela­tion. A son corps défen­dant, pour­rait-on dire, dans les entre­tiens pré­li­mi­naires, le psy­cha­na­lyste se pré­sente dans une posi­tion radi­ca­le­ment sub­jec­tive, c’est-à-dire dans l’intransitivité assu­mée qui assure au futur psy­cha­na­ly­sant qu’il n’est pas consi­dé­ré comme une per­sonne sociale ni comme un objet de soin mais comme un sujet res­té en souf­france dans le pro­cès de déna­tu­ra­tion lan­ga­gier. Cette posi­tion, dans le cas d’analyse avec des adultes, se trou­ve­ra confir­mée par le pro­to­cole de la cure.
À pos­tu­ler que la fonc­tion sub­jec­tive est anté­cé­dente à l’apparition du signi­fiant, puisqu’elle émerge de la voca­li­sa­tion pho­né­ma­tique comme pre­nant acte de l’organisation bio­lo­gique, on peut alors situer la jouis­sance comme résul­tat de cette ten­sion “intran­si­tive /​an objec­tal” qui atteste du vivre indi­vi­dué. Le désir incons­cient est cette ten­sion intran­si­tive qui sus­cite et prend en charge la détresse du vivre comme éprou­vée. Scan­da­leu­se­ment. Il faut donc, dans cette pers­pec­tive, consi­dé­rer que la fonc­tion moïque est indé­pen­dante de la fonc­tion sub­jec­tive. Le moi n’est mu par aucun désir mais par des envies qui struc­turent la rela­tion objec­tale au monde et aux autres. Envies issues de la trans­for­ma­tion de l’agressivité des­truc­tive, par le déclen­che­ment de l’aptitude à sym­bo­li­ser, en agres­si­vi­té cap­ta­trice. L’individia est mère de toutes les envies. Trans­for­ma­tion qui signe à jamais le carac­tère incon­tour­nable d’ambivalence des envies. Envies ver­sus désir dis-je : les unes maître et tyran de la satis­fac­tion (ou de l’insatisfaction) sous l’égide d’une agres­si­vi­té des­truc­tive /​cap­ta­trice indis­so­lu­ble­ment intri­quée (essence de l’amour dit-on), l’autres tri­bu­taire d’une ten­sion psy­chique, en conti­nuo osti­na­to, attes­tant d’une pré­sence au monde irré­pres­sible sans cause ni rai­son : à vide pour­rait-on dire. La pas­sion en est la mani­fes­ta­tion cru­ciale qui met hors scène l’incongruité du conjoin­te­ment sexuel pour le faire adve­nir comme acte où deux sujets se ren­contrent dans la cer­ti­tude que ni l’un ni l’autre n’est un sem­blable pour l’autre ; c’est-à-dire où aucun des pro­ta­go­nistes n’apparaît comme objet pour l’autre. Expé­rience char­nelle extrême de lien social, hors ambi­va­lence ni risque d’insatisfaction ; hors his­toire aus­si ! Car tout aus­si bien, alors, cet acte ne s’inscrit pas dans le dis­po­si­tif moïque du plai­sir et de l’ambivalence, mais dans celui uni­voque et aride de la jouis­sance sub­jec­tive. Il faut bien dire que ce n’est guère cou­rant, sur­tout à notre époque consom­ma­toire régie par le seul prin­cipe de plai­sir ! Cli­vage donc essen­tiel à la com­pré­hen­sion de la struc­tu­ra­tion et du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique : ins­tance sub­jec­tive ver­sus ins­tances moïques ; désir ver­sus envies ; jouis­sance ver­sus plai­sir.

Mer­ci de votre atten­tion.

Marc Lebailly