Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 26 Mai 2012 à Toulouse)

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Séminaire Alters du 26 Mai 2012 à Toulouse

REPRISE ET TRANSITION

Vous avez sans doute reçu la tentative de rédaction de mes trois derniers séminaires. C’est loin d‘être abouti. Besogneux, il faudra encore que j’y revienne si je veux que cela soit susceptible d‘être publié. Aujourd’hui je ne suis pas encore décidé. Il n’est pas sûr que ce que j’élabore mérite « poubellication » comme disait Lacan. Parfois j’ai l’impression que l’on aperçoit une trame qui permettrait une approche objective de la clinique débarrassée des mythologies parasites et rendant compte des très élégantes taxinomies nosographiques psychiatriques. Manière de dépasser le simple classement des souffrances psychiques (et des symptômes qui les expriment) pour en livrer l’étiologie. À ce jour, j’en suis resté à l’investigation des syndromes pédopsychiatriques repérés sous l’appellation « d’Autisme de Kanner » et de « Troubles envahissants du comportement ». Ultérieurement j’aborderai la conception structurale des entités nosographiques essentielles. Dans ces prémisses pédopsychiatriques, on constate que la conception onto-phylogénétique de la structuration de l’appareil psychique, qualifiée de linguistico-psychique, pourrait donner une explication objective de ces troubles. Mais à bien y regarder, il n’y a pas dans cette approche de véritable novation. Elle procède d’une simple radicalisation des prémisses et de leur agencement axiomatique. Ces prémisses sont issues, comme vous l’avez entendu, des sciences humaines connexes à la psychanalyse, qui la constituent comme champ d’articulation de celles-ci (psychiatrie, biologie, linguistique, anthropologie). De fait l’hypothèse centrale consiste à considérer que l’appareil psychique est le résultat d’un processus évolutif dont l’apparition est due nécessairement aux mutations génétiques (stochastiques) qui signent l’apparition du langage articulé. Dire cela ne dit pas grand-chose si l’on omet d’en tirer les conséquences essentielles : en particulier qu’il y a continuité avec tous les hominidés mais aussi avec toutes les autres espèces vivantes et qu’à ce titre, conformément aux principes qui structurent la théorie de l’évolution, les aptitudes adaptatives acquises au cours de l’évolution demeurent potentiellement acquises chez Homo sapiens. Seule la capacité instinctuelle d’effectuation de ces aptitudes aurait disparu au profit de l’émergence de l’appareil psychique. Quand je parle pompeusement d’axiomatique structurale, il s’agit aussi bien de la méthode oppositionnelle et éliminatoire qui procède aux choix des prémisses que de leur articulation : ne pas se laisser séduire, fasciner, par les effet de significations qui ressortissent de l’agencement des idées de tel ou tel auteur, fut-il prestigieux (Freud, Lacan, Darwin, Levi Strauss, etc.) ; ne pas se laisser leurrer par le prétendu « sens » que ces agencements de significations génèrent qui sollicitent en nous la tendance souvent inéluctable à la croyance ! Il faut donc, dans le choix des prémisses et leur définition, s’abstraire de toute tentation qui servirait une idéologie (ou une mythologie) inavouable ! La seule « croyance » que je revendique est que nous sommes des organismes vivants issus des lois de l’évolution. Mais il ne s’agit pas véritablement d’une « croyance » puisqu’elle sert de fondement aux élaborations. C’est un postulat. En tant que postulat, il s’agirait plutôt d’une « certitude » ; c’est-à-dire une conviction pseudo paronoïque si je puis dire ! Pseudo paranoïaque par qu’un postulat est une certitude « choisie » après un processus d’élimination « critique » dans un champ d’autres possibles. Cette certitude, dans la méthode scientifique (et particulièrement quand il s’agit de modélisation en science humaine) est réversible. Si le postulat se révèle erroné, on le change. Qui n’a pas ces principes à l’esprit ne peut entrer dans l’élaboration que je tente de déployer devant vous. Elle ne se rattache pas à une élaboration antérieure ou contemporaine. À ce titre on ne peut la comparer à aucune… quoique cette élaboration, d’une certaine manière, tienne compte de celles qui l’ont précédée. Esquisse d’une modélisation nouvelle a pour but de surmonter les apories des théories antérieures. Car il ne s’agit pas de faire du passé table rase au prétexte qu’il n’y aurait d’élaborations psychanalytiques que mythologiques (ce qui par ailleurs est exact) mais d’interroger ces mythologies pour connaître quelles énigmes réelles concernant la théorie de l’appareil psychique, elles recèlent. Je vous rappelle la définition que je donne de la lecture : « Lire, c’est faire advenir l’insu autour duquel un édifice théorique s’élabore comme masque ». On est loin de l’exégétique ou du talmudisme actuel et de la clinique mythologique attestée par les sempiternelles études de cas. Quand, dans mon livre, j’ai donné cette définition de la lecture : j’ai singulièrement manqué de courage. Cela arrive. J’aurais dû écrire : « Lire, c’est faire advenir l’insu autour duquel une mythologie s’élabore comme masque ». Cette position épistémologique est proche de celle de Klein en ce sens qu’il ne s’agit pas de sortir du corpus psychanalytique mais de le transformer. A contrario ce n’est pas une position lacanienne puisque l’hypothèse de Lacan est que l’œuvre de Freud est infalsifiable pour autant qu’on sache en tirer une lecture vraie qui en explicite tous les ressorts. Cette position, vous le savez, je la trouve mortifère pour la psychanalyse puisqu’elle la condamne durablement à être au mieux une mythologie que les augures interprètent, au pire un dogme intangible une fois qu’il a été fixé. Je continue de m’inscrire dans le cadre de la discipline que Freud a inventée : la révolution freudienne a véritablement existé ; mais je considère que ce n’est pas lui faire injure (ni même à Darwin quand je critique son affabulation sur la spécificité de la morale comme étant ce qui différencie l’homme des autres espèces) quand je pointe que de son propre aveu sa théorie est une véritable mythologie.
Pourquoi revenir aujourd’hui sur les présupposés épistémologiques qui sont les miens ? Je disais tout à l’heure qu’il est impossible de suivre ce que je tente de dérouler devant vous si l’on n’a pas ces présupposés d’axiomatique structurale en tête. Il faut admettre que cette articulation, cette tentative d’articulation d’un modèle théorique, quoiqu’elle se fonde sur des prémisses extradées d’autres élaborations, acquiert, de facto, une autonomie radicale par rapport à ces autres élaborations. Cette élaboration nouvelle n’est ni contre ni pour telle ou telle prise de position de tel ou tel ; elle est différente et sa consistance tient seulement de la pertinence du choix au postulat et des prémisses que l’on met à son armature et la consistance de la solidité de son agencement structural. Je me suis aperçu de cette difficulté en échangeant avec certains qui font l’effort de m’écouter ou de me lire. Il y a toujours une tentation à référer ce que je dis à ce que d’autres semblent avoir proposé et de mettre certaines assertions en opposition. Cette manière de faire ne peut mener qu’à la confusion. Toute élaboration, d’un point de vue structurale, est incompatible avec toute autre dans la mesure où, lorsque que l’on change un élément d’un système, on change le système. Pour suivre et entendre ce que j’avance, il faut se focaliser sur la pertinence de la lecture (l’émergence d’un insu essentiel recelé dans une théorie « aporique » ou une mythologie) et sur la logique de l’agencement des concepts, tels qu’ils ont été définis, garant de la solidité de la construction du modèle théorique. À sortir de cette attitude, on manque l’essentiel.

Protocole de la cure et nature du transfert
En divergeant sur le protocole de la cure et son importance dans le nouage du transfert dans la cure psychanalytique, je donne l’impression de m’éloigner de mon projet. Pas vraiment en fait. Vous vous souvenez peut-être qu’incidemment au cours du séminaire précédent, j’avais indiqué que les troubles précoces et persistants du comportement étaient susceptibles d’une approche psychanalytique. J’avais énoncé que, dès l’époque des vocalisations, il y avait possibilité de cure psychanalytique. Ce qui n’est pas une novation depuis les travaux de Klein, Dolto, Mannoni et bien d’autres encore. C’est donc que dès cette phase de développement il y a possibilité de transfert. Pourtant classiquement, on considère que ce qui est en jeu dans le transfert qui vectorise une cure, ce sont les perturbations des relations d’objets et leur répétition. Et qui dit relations d’objets suppose qu’il y ait une instance moïque pour les mettre en œuvre. On considère que le transfert se noue dans la réédition dans la cure des relations d’objets mortifère.
Car vous n’êtes pas sans savoir que pour Freud, le transfert a à voir avec le refoulement et la répétition : « il consiste en la réimpression des copies, des motions et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients à mesure des progrès de l’analyse ; ce qui est caractéristique de leurs espèces, c’est la substitution de la personne du médecin à une personne antérieurement connue ». Ces déplacements sur le médecin, comme le dit Freud, sont des équivalents souvenirs qui, eux, sont restés inconscients. Si on s’en tient à cette conception on peut dire que le transfert consiste dans une série « d’acting out » à l’intérieur de la cure même. « Acting out » qui ont pour fonction d’être des mécanismes de défense contre la remémoration. Ce sont des souvenirs qui restent « éprouvés » et, ce faisant, ne peuvent advenir comme énoncés « ressentis » s’articulant dans une construction mythologique dans l’analyse (nous verrons ultérieurement ce qu’il en est de la construction dans l’analyse). Pour Freud, le transfert est à la fois le moteur qui permet à la cure de progresser et l’empêchement majeur à sa progression. Mais cette conception du transfert et de la conduite de la cure rend improbable l’acte psychanalytique avec les enfants. Car les troubles précoces dont nous venons de parler apparaissent bien avant que se structurent l’instance moïque et la relation d’objet. Ce constat, présent chez Freud, interdit donc toute référence au transfert. On retrouve l’antique querelle qui a opposé Klein à Anna Freud (et indirectement Freud lui-même). Bien sûr on est enclin à donner raison à Klein quoique à l’évidence les arguments qui lui font conclure à la possibilité des transferts avec les jeunes enfants sont erronés. En effet elle considère que la structuration de l’appareil psychique, à partir d’un surmoi et d’un moi archaïque, est bien antérieure à ce que Freud soutenait. Et que partant il y aurait une relation d’objet quasi immédiate dans le rapport du nourrisson à sa mère. C’est ce qu’est censé conforter la théorie du bon et du mauvais objet. De fait on peut dire aujourd’hui que sa clinique empirique, que sa théorie du bon et du mauvais censée l’étayer, sont tout aussi mythologiques que celle de Freud. Il faut s’en tenir à l’hypothèse, émise par Klein elle-même, que les fantasmes débouchent sur des manifestations programmées qui n’ont plus leur raison d’être. qui n’ont plus leur raison d’être adaptative et qui, par voie de conséquence, déclenchent des manifestations auto terrorisantes.
Il est clair qu’à en rester à cette conception de la dynamique transférentielle de la cure, on est assuré de rester dans l’impasse. Confondre répétition et transfert oblige à bricoler, à partir de cette aporie, toutes sortes d’élaborations s’organisant autour d’autres pseudo concepts comme par exemple le contre transfert. Nous y reviendrons.
Il paraît donc légitime, là où nous en sommes de cette élaboration, puisqu’aussi bien il est admis que l’acte psychanalytique est possible avec les enfants, d’interroger la nature du transfert et de quoi il est constitué.
Mais bien évidemment ce n’est pas la seule raison qui me fait aujourd’hui aborder la question de la nature du transfert. De fait la vraie raison est ailleurs. Vous savez peut-être que lorsque je me suis décidé à écrire, j’avais l’intention (l’ambition ?) de produire une trilogie : le premier ouvrage devait permettre de dégager les principes théoriques nécessaires à fonder une nouvelle métapsychologie. À certains égards on peut considérer que c’est fait. Le deuxième ouvrage devait être consacré à la clinique qui découle de cette nouvelle métapsychologie. On peut considérer que ce séminaire constitue les prolégomènes de ce deuxième ouvrage. Il y a des chances que cela aboutisse. Encore qu’il faille ne jurer de rien ! Aujourd’hui, j’ai la conviction que je ne m’attellerai pas au troisième qui aurait dû traiter de la cure : une sorte « d’écrits techniques ». Ce renoncement anticipé ne va pas sans un certain regret. C’est pourquoi, malgré moi, je ne puis m’empêcher de diverger du plan que je m’étais fixé pour traiter de la clinique et pour énoncer ce qui me paraît essentiel dans la conduite de la cure… Comme si j’avais peur que cela soit perdu ! Quelle dérision.
Par ailleurs on peut toujours arguer qu’un séminaire n’est pas un cours ; un enseignement autrement dit. C’est un lieu d‘élaboration qui s’apparente par certains aspects au protocole de l’Académie Baroque. On y met à l’épreuve quelque chose de la consistance de ce qui s’y trame. Aussi le déroulé du séminaire ne s’accommode pas d’un projet normé et échappe parfois à l‘intention de celui qui le tient. En toute logique de discours, j’aurais dû aujourd’hui continuer le cours de mon exposé sur de nouvelles étapes de la structuration onto-phylogénétique de l’appareil psychique : celle générée par l’activation du module syntaxique vers 22/24 mois. Mais l’évocation que, malgré les impasses théoriques, Freud a bel et bien inventé une praxis inédite qui permet d’aborder et de liquider les souffrances psychiques inhérentes aux dysfonctionnements chroniques aigus de l’appareil psychique, m’a fait ressentir la nécessité de définir ce en quoi l’acte psychanalytique était spécifique. Cela m’a donc amené, comme obligé, à préciser le cadre et le moteur de la cure. En quoi les dispositions tant spatio-temporelles que dynamique pourraient se trouver en continuité avec le modèle que j’esquisse ? En particulier quel « lien » se tisse entre le psychanalyste et le psychanalysant. Autrement dit j’en suis venu à interroger les concepts de transfert et de contre transfert.
Je disais tout à l’heure qu’il n’y avait aucune raison de sortir du cadre de la nouvelle discipline que Freud a inaugurée parce que la cure assure une praxis totalement inédite du traitement des souffrances psychiques. On hésite toujours entre deux terminologies quand on parle de la cure : dispositif ou protocole. Évidemment, employer l’un ou l’autre de ces dénominations n’est pas indifférent. Cela n’a pas exactement les mêmes connotations.

  • Dispositif : étymologiquement, c’est ce qui « prépare » à quelque chose puis, par extension, renvoie à la manière dont on organise les pièces ou les organes d’un appareil ; puis enfin l’ensemble des moyens mis en œuvre en vue d’une action.
  • Protocole : a lui une étymologie juridique. Cela renvoie à la minute d’un acte. Le collationnement d’une délibération par exemple ; puis par extension, il dénomme un acte ou un document sur lequel les partis s’engagent (ce qui n’est pas – indifférent à l’espèce). Enfin, du juridique, ce sens passe au scientifique où un protocole décrit les conditions « scientifiques » de la conduite d’une expérience. Ce qui n’est pas neutre non plus.

Le dispositif est donc uniquement fonctionnel. Il décrit comment quelque chose doit se dérouler sans préciser l’esprit et la manière dont les évènements vont se nouer et se dérouler. Au fond, un dispositif est un cadre neutre qui permet à une action de se produire dans des conditions acceptables. On retrouve là la raison d’être que Freud alléguait pour justifier le choix du fauteuil/divan : il affirmait ne pas pouvoir supporter le regard de ses patients à longueur de séances.
À l’opposé, il me semble que le terme protocole ouvre une autre dimension. Il connote l’engagement pris par le psychanalysant à faire sienne la « règle d’or » édictée par Freud : énoncer tout ce qui survient psychiquement dans l’instant de la séance (pratique qui peut déboucher, à de rares moments de conclure, sur une véritable énonciation). Complémentairement, le psychanalyste prend l’engagement de l’écoute. Écoute réputée flottante qui dépasse largement le simple flottement de l’attention pour déboucher parfois sur une position de butée aux monstrations d’agencement de significations mystifiantes. Sorte de fin de non-recevoir en répons. Le protocole connote donc le caractère opératif de cet agencement divan/fauteuil. Il ritualise ce qui se joue dans le cadre de la cure : les enjeux psychiques liés aux modalités du dysfonctionnement du langage articulé. D’emblée. Ce protocole n’est pas anodin mais tout à fait topique. Et cela subvertit la rationalisation freudienne de se protéger du regard de l’autre. Il ne s’agit plus d’une pratique défensive mais d’une nécessité technique pour mettre en mouvement les phénomènes psychiques, liés au langage, permettant l‘émergence « contrôlée » de leur répétition obligée. Au fond, sans le dire comme cela, d’un point de vue théorique Freud invente, à son insu, la mise en scène de ce que je pointe de « lien social (subjectif) débarrassé de tout effet de relation moïque ». Ça n’a l’air de rien ce que j’avance, mais vous verrez ultérieurement que cela à des conséquences insoupçonnées sur, justement, la nature du transfert.
J’avançais tout à l’heure que la conception, « relation d’objets moïques » pourrait-on dire, comme fondement et définition du  transfert », ne manque pas de déboucher sur des impasses techniques parfois insurmontables dans la conduite des cures. La situation d’impasses successives (« d’acting out » circonscrits dans le cadre de la cure psychanalytique comme je me suis amusé à vous le dire) que ces répétitions font naître, met le psychanalyste en porte-à-faux dans la conduite de la cure. Freud – et d’autres aussi – évoque même qu’à certains moments le psychanalyste perd ce qu’il est convenu d’appeler sa neutralité ; dans le cas, dit-il, où « une répétition aurait touché une problématique émotionnelle chez le psychanalyste ». C’est à cette occasion qu’il constate « qu’aucun psychanalyste ne va plus loin (dans la conduite de ses cures) que ses propres complexes ou résistances ». Ces réactions émotionnelles émanant des « complexes ou résistances » du psychanalyste, Freud les nomme contre transfert. Et comme chacun sait aussi bien pour Freud que pour Lacan, une analyse n’étant jamais terminée, il est normal qu’il reste toujours des parts d’ombres inanalysées chez les psychanalystes ! Les manifestations de contre transfert sont, dans ces perspectives, inéluctables. De là s’est constituée une sorte de bréviaire pour traiter à la fois du transfert et du contre transfert.

  • Ne pas interpréter le transfert mais interpréter dans le transfert (mais qu’en est-il alors de la légitime interprétation de ce qui a fait réagir et déstabiliser le psychanalyste ?). Ce qui évite de polluer l’interprétation de ces réactions « émotionnelles ».
  • Tenter de réduire (c’est-à-dire de réprimer) les manifestations de contre transfert. Ce qui relève du vœu pieux. En effet, si le contre transfert est de même nature que le transfert alors le contre transfert est aussi « inconscient » et débouche sur des conduites défensives. S’il est « inconscient », il est bien difficile de le réduire, à moins que l’analysant soit mis par le psychanalyste, à cette occasion, en position d’analyste ! Ce qui implique que l’analyste est destitué de sa position. On peut aussi évidemment invoquer dans cette occurrence l’autoanalyse. Mais ce n’est guère convaincant. Reste le recours au contrôle ou à la supervision… at vitam aeternam ( !) puisqu’il n’y a pas de psychanalyse terminée, fut-elle réputée didactique.
  • Tenter de l’utiliser en le contrôlant. Ce qui implique que d’une manière ou d’une autre, le psychanalyste est sur la voie de la conscientisation de sa problématique révélée par les désirs du psychanalysant.
  • Conscientisation qui lui permettrait de rependre sa neutralité et la conduite de la cure. Le recours à l’autoanalyse reste sujet à caution.
  • Se guider sur ses propres réactions, à condition qu’elles soient « conscientisées » pour la conduite des interprétations. Cela revient à proposer à l’analysant de s’identifier aux réactions de conscientisation en œuvre chez le psychanalyste.

Toutes ces recommandations sont énoncées avec le plus grand sérieux. Mais l’esprit de sérieux ne les rend pas pour autant plus valides. Cet esprit de sérieux atteste simplement qu’il y a une véritable problématique, théorique et pratique, non résolue. Cela pose la question de savoir quel est le désir et la position du psychanalyste, si même une psychanalyse didactique est condamnée à être inachevée. Car, tout de même, qu’un psychanalyste, en position de psychanalyste, dans le cadre de la cure puisse ressentir des émotions parasites contre transférentielles au point de mettre en échec la cure du psychanalysant est proprement surréaliste ! Et n’allez pas me dire qu’un psychanalyste est un humain comme les autres avec ses fragilités et ses faiblesses ! Certes, c’est un humain comme un autre dans l’existence (encore que cela n’est pas si sûr). Mais pas dans le cadre de la cure psychanalytique.
Depuis Lacan, la question du transfert et sa définition ont été remaniées. Dans le dictionnaire de la psychanalyse rédigé sous la responsabilité de Roland Chemana et Bernard Vandesmersch chez Larousse, Jacqueline Légault a donné une définition très synthétique : « Lien s’instaurant de façon automatique et actuelle du patient à l’analyste, réactualisant les signifiants qui ont supporté ses demandes d’amour dans l’enfance, et témoignant de ce que l’organisation subjective du sujet est commandée par un objet appelé par Lacan objet a ».
Dans cette version du transfert, si le déplacement est conservé, les variantes multiples des répétitions sont réduites à une seule : la demande d’amour. Demande d’amour qui, dans cette définition, est renvoyée à la structure du désir comme mise en jeu du sujet par rapport à l’objet petit « a ». C’est-à-dire au manque. C’est dire que dans la conception lacanienne, en filigrane de cette définition, le transfert se noue à partir des rets de la fonction désirante. On adresse alors à l’analyste les demandes d’amour censées occulter l’accès au désir. Ce qui, au reste, est tout à fait freudien.
Partant, vous savez que dans l’élaboration lacanienne, le désir ne ressort ni du besoin réel ni de la demande imaginaire comme c’est le cas chez Freud ou chez Klein. Il se déploie à partir du manque symbolique. Manque à partir duquel il va reformuler une nouvelle articulation de la pulsion : la pulsion, c’est l’excitation que génère le manque. Dans cette perspective, la pulsion se déploie et cerne le manque. Dans un de ses écrits, Lacan la compare à une lamelle qui ferait le tour de l’objet et qui se révèle insaisissable parce que manquant. Cet objet manquant, ce reste, ce vide (il me souvient d’un séminaire dans les années 60, rue d’Ulm, où Lacan, avec l’emphase qui était la sienne, déclamait que « le pot de moutarde est toujours vide ») autour duquel la pulsion s’enroule, vous le savez, c’est l’objet petit « a ». Ce qui permet de formuler que l’objet petit « a » est cause du désir. Cause du désir que Lacan écrit sous la forme d’un pseudo algorithme ($ ◊ a). Manque que l’amour, dans la névrose, est censé clôturer ou combler. Au fond, l’entrée dans le transfert, quelle que soit la souffrance, opère à partir de cette carence dans l’appareil psychique (ou l’impossibilité) de la mise en place de ce pseudo algorithme, et explique tous les avatars de la frustration, de l’angoisse, de la dépression, de la déréliction, de l’agressivité, de l’insatisfaction.
Mais dans le même temps où le psychanalysant adresse sa demande d’amour incoercible (et parfois sous des formes qui frisent l’érotomanie), il assigne au psychanalyste la position de grand Autre (supposé savoir). On peut noter que chez Lacan il n’y a pas de position symétrique dans le transfert (et dans le contre transfert) entre le psychanalyste et la psychanalysant. On pourrait dire que c’est déjà un progrès. Et la répétition se joue alors dans la dynamique de « frustration » (censée déclencher la régression) qu’engendre la non réponse du psychanalyste. Dans la mesure où cet appareillage permet effectivement de se dégager de l’interprétation de la répétition dans le transfert pour cause de non réponse (à la demande d’amour), la question du contre transfert est, par élimination, inconsistante. La série des répétitions régressives une fois parcourue, le transfert se liquidera de lui-même par la prise de conscience que le psychanalyste n’a aucun signifiant (merveilleux) en mesure de combler le manque exhibé par le psychanalysant. Tout naturellement le psychanalyste déchoit de sa position de grand Autre supposé savoir et se retrouve en position de petite autre (objet « a », un déchet pourrait-on dire). Ce qui, mécaniquement, entraîne l’arrêt de la demande d’amour ! Dans cette conception, le moteur du transfert c’est l’amour adressé à un supposé savoir. Le désir de l’Autre, pourrait-on dire, mobilise le transfert dans cet insupportable d’un désir qui n’aurait pour objet que le manque symbolisé par l’objet petit a. De fait il parait logique que si l’analyse permet à l’analysant l’assomption du sujet inconscient comme n’ayant d’autre cause que le désir d’objet manquant, il y a toutes les chances que la demande cesse. Reste que cette définition du désir (inconscient) n’est peut-être pas compatible avec celle que Lacan donne à la fondation du sujet dans la discontinuité de la chaîne des signifiants : « un signifiant c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ». Si l’on considère que la fonction du sujet c’est d’être intrinsèquement désirant (sans cause), par nécessité organique et non pas essence, on voit mal pourquoi il lui faudrait ce « deus ex machina » de l’objet petit « a » pour qu’il s’effectue. De fait, si on y regarde de plus près, il n’y a guère de différence, dans cette conception lacanienne, entre la dialectique du moi et des envies et la dialectique du sujet et du désir.
La dialectique du moi et des envies se structure autour d’objets sur lesquels le moi investit ; la dialectique du sujet et du désir se structure de manière homomorphe à celle du moi et des envies, mais l’objet sur lequel le sujet investit est un objet manquant. Dans le cadre de la cure ce qui signifie fin de l’analyse est que l’objet manquant, qui active le désir, apparaisse et soit assumé comme tel. Si l’on suit ce raisonnement, on ne peut que conclure que le transfert se noue aussi, pour Lacan, à partir d’une relation d’objet. Il n’y a donc pas de véritable novation par rapport à la position freudienne. Mais cette élaboration permet d’éluder la difficulté des acting out répétés dans la cure… ce qui est déjà un progrès « technique » dans la conduite des cures. Mais cela ne permet pas de légitimer objectivement la validité d’une cure avec les enfants de moins de deux ans. Elle ne permet pas non plus de discriminer ce qu’il en est du transfert et de la répétition.
Or tout porte à penser que répétition et transfert ne sont pas deux phénomènes complémentaires ou même corrélés. Vous y croyez-vous, sincèrement, que la théorie infinie des déplacements régressifs suffit à justifier et vectoriser une cure de telle sorte qu’elle perdure, comme en temps suspendu, de si nombreuses années ? Il faut bien que quelque chose d’autre que la condamnation à la répétition permette que, du point de vue de l’inconscient (et non pas du préconscient), un nouage atteste du transfert. Et l’alibi d’une incarnation par le psychanalyste du grand Autre supposé savoir ne tient pas. Il n’y a rien de plus facilement destituable qu’un prétendu grand Autre. Demandez à l’hystérie !
C’est devant ce constat qu’il faut entendre l’intuition freudienne. : il affirmait qu’au-delà de la relation d’objet et la répétition de ses avatars, ce qui noue le transfert entre le psychanalysant et le psychanalyste serait une « relation d’inconscient à inconscient ». Lacan, à une certaine période, avait reformulé cette assertion en évoquant une possible relation « d’inter subjectivité vraie ». Si on s’en tient au postulat d’un sujet comme inconscient, c’est bien une reformulation de l’affirmation freudienne. Il faut donc admettre que ces deux formulations contredisent et disqualifient la thèse d’un transfert en tant que déterminé par les métamorphoses mortifères de la relation d’objet moïque. Bien évidemment il n’y a pas de relation, ni a fortiori, de dialogue des inconscients ! Reste qu’à ce moment inaugural qui signe l’entrée en psychanalyse, tout se passe comme s’il y avait, dans l’éphémère d’une rencontre improbable, mise en présence de deux subjectivités réputées inconscientes. Rencontre qui signifie la reconnaissance réciproque de l’exigence du vivre obligée par la nature de tout organisme vivant. Cette rencontre que je qualifie paradoxalement de lien social parce qu’un « lien » habituellement suppose qu’il s’ensuive une relation et des investissements réciproques. Or dans le lien social, qui structure la position du psychanalyste, il n’y a aucun échange, aucun investissement, aucune attente. C’est un oxymoron. Le psychanalyste se dérobe comme objet pour le psychanalysant ; le psychanalyste n’est pas un objet pour le psychanalysant. Cette rencontre est, par effet de structure, asymétrique puisque ce dont atteste le psychanalysant à travers les symptômes exhibés et les modalités de leur expression, c’est cette détresse de vivre dont jamais il n’est revenu depuis le temps immémorial où il l’éprouva, dans l’apparente jubilation des éprouvés vocaliques toujours prématurée. Les symptômes, et les souffrances qu’ils lui infligent, ne sont que les truchements qui se substituent à l’énonciation indicible de cette détresse. Détresse de vivre à laquelle le psychanalyste oppose l’imperturbable de son désir intransitif d’être une présence toujours présente maintenant en un continuo ostinato infrangible. Manière d’indifférence engagée. Tenir cette position désirante du côté du psychanalyste préfigure qu’il y a un au-delà de la détresse du vivre que la dénaturation nous impose dans l’éprouvé psychique du biologique comme vivant. Détresse qui trouve sa résolution par l’accès à cette fonction désirante intransitive où le sujet s’exile au-delà des envies fomentées par le moi. Et lui oppose une fin de non-recevoir.
C’est dire que je ne pense pas que le transfert se noue dans un malentendu comme le laisse supposer la position lacanienne. Que super structurellement le psychanalyste soit investi imaginairement d’être un supposé savoir n’est guère déterminant. C’est une croyance sans doute incontournable pour tout psychanalysant ; que cette croyance détermine et organise la dynamique de la cure, c’est tout à fait exclu. Des supposés savoirs en position de grand Autre incarnant je ne sais quels phallus auxquels on soumet des plaintes douloureuse et de qui on attend je ne sais quel soulagement, il y en a des kyrielles ! Vous me direz que ces praticiens ne savent pas qu’ils le sont alors que le psychanalyste lui est supposé savoir qu’il ne l’est pas (il est censé ne pas y croire). Cela ne change rien  : cette croyance déclenche effectivement des répétitions morbides par déplacement. Elle ne noue pas la trame du transfert. Le transfert – la dynamique du transfert – consiste dans la certitude du psychanalysant de s’adresser comme sujet en souffrance à une autre sujet comme désirant. Cette certitude demeure intangible durant toute la cure. Une croyance, elle, peut toujours être destituée par une autre croyance. Une croyance chasse l’autre. C’est d’ailleurs cette dynamique de destitution de la concaténation des croyances qui est à l’œuvre dans la cure. Une certitude est inexpugnable et permet la suspension du temps chronologique : sans cette certitude pas de psychanalyse. Seulement des psychothérapies affublées illégitimement du nom de psychanalyse. C’est donc cette conception du transfert qui permet d’affirmer que l’acte psychanalytique peut être tenu dès lors que la fonction subjective s’active chez l’enfant.
Vous vous souvenez peut-être que je situe l’apparition de cette aptitude à la certitude au moment où se met en place la capacité langagière pré syntaxique et qu’elle signe l’avènement de la fonction symbolique. La seule certitude qui arrime le psychanalysant à la psychanalyse, c’est que cette présence au monde intransitive peut advenir hors souffrance psychique. Et qu’il est possible de subvertir la détresse du vivre à laquelle l’organisme nous contraint. Cela les enfants, dès la phase vocalique, le perçoivent intensément. Dès lors que cette présence au monde subjective, péremptoire, s’impose à eux. Comme je l’ai rappelé antérieurement, cette urgence est telle qu’elle permet au psychanalysant de s’inscrire comme naturellement dans l’atemporalité de l’acte psychanalytique. L’intuition lacanienne concernant le sujet de l’inconscient comme produit par la chaîne vocalique (un signifiant représentant le sujet pour un autre signifiant) est essentielle. Maintenir que le désir inconscient est la modalité d’animation de la chaîne des signifiants est d’une cohérence parfaite. Ce qui dysfonctionne dans cette élaboration, c’est de tenter de concilier cette novation théorique avec la théorie du désir telle que Freud l’avait proposée du temps où il croyait toujours à la réalité de la pulsion sexuelle psychique : le désir à la recherche éperdue d’une satisfaction objectale. Partant « l’algorithme », le pseudo algorithme lacanien $ ◊ a, est lui aussi disqualifié : la cause du désir inconscient qui institue le sujet n’est pas l’objet « a » sauf à considérer qu’un signifiant quel qu’il soit (qui représente le sujet pour un autre signifiant), pourrait être le représentant de l’objet petit « a ». Ce qui est tout à fait improbable. Il faut donc là aussi considérer l’objet petit « a » comme un mythème qui vient disqualifier une théorie du sujet et du désir qui aurait pu se démarquer radicalement du fonctionnement objectal de l’instance moïque. Cette élaboration maintient la confusion entre jouissance subjective et plaisir moïque.
Le modèle de structuration de l’appareil psychique que je propose, permet de pallier cette errance théorique si on s’avise de considérer que ce qui noue le transfert est tout uniment aux antipodes d’une relation d’objet. Comme je vous l’ai indiqué précédemment, ce qui noue le transfert c’est à proprement parler une « déliaison » originelle, en ce sens qu’entre le psychanalysant (quel que soit son âge) et le psychanalyste, il s’inaugure d’une absence de relation. A son corps défendant, pourrait-on dire, dans les entretiens préliminaires, le psychanalyste se présente dans une position radicalement subjective, c’est-à-dire dans l’intransitivité assumée qui assure au futur psychanalysant qu’il n’est pas considéré comme une personne sociale ni comme un objet de soin mais comme un sujet resté en souffrance dans le procès de dénaturation langagier. Cette position, dans le cas d’analyse avec des adultes, se trouvera confirmée par le protocole de la cure.
À postuler que la fonction subjective est antécédente à l’apparition du signifiant, puisqu’elle émerge de la vocalisation phonématique comme prenant acte de l’organisation biologique, on peut alors situer la jouissance comme résultat de cette tension « intransitive / an objectal » qui atteste du vivre individué. Le désir inconscient est cette tension intransitive qui suscite et prend en charge la détresse du vivre comme éprouvée. Scandaleusement. Il faut donc, dans cette perspective, considérer que la fonction moïque est indépendante de la fonction subjective. Le moi n’est mu par aucun désir mais par des envies qui structurent la relation objectale au monde et aux autres. Envies issues de la transformation de l’agressivité destructive, par le déclenchement de l’aptitude à symboliser, en agressivité captatrice. L’individia est mère de toutes les envies. Transformation qui signe à jamais le caractère incontournable d’ambivalence des envies. Envies versus désir dis-je : les unes maître et tyran de la satisfaction (ou de l’insatisfaction) sous l’égide d’une agressivité destructive / captatrice indissolublement intriquée (essence de l’amour dit-on), l’autres tributaire d’une tension psychique, en continuo ostinato, attestant d’une présence au monde irrépressible sans cause ni raison : à vide pourrait-on dire. La passion en est la manifestation cruciale qui met hors scène l’incongruité du conjointement sexuel pour le faire advenir comme acte où deux sujets se rencontrent dans la certitude que ni l’un ni l’autre n’est un semblable pour l’autre ; c’est-à-dire où aucun des protagonistes n’apparaît comme objet pour l’autre. Expérience charnelle extrême de lien social, hors ambivalence ni risque d’insatisfaction ; hors histoire aussi ! Car tout aussi bien, alors, cet acte ne s’inscrit pas dans le dispositif moïque du plaisir et de l’ambivalence, mais dans celui univoque et aride de la jouissance subjective. Il faut bien dire que ce n’est guère courant, surtout à notre époque consommatoire régie par le seul principe de plaisir ! Clivage donc essentiel à la compréhension de la structuration et du fonctionnement de l’appareil psychique : instance subjective versus instances moïques ; désir versus envies ; jouissance versus plaisir.

Merci de votre attention.

Marc Lebailly

Publié dans Séminaires, Textes Psychanalyse