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Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 18 Janvier 2013 à Toulouse)

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Esquisse d’une cli­nique psy­cha­na­ly­tique struc­tu­rale (Sémi­naire Alters du 18 Jan­vier 2013 à Tou­louse)

REPRISE ET TRANSITION

Dans le der­nier sémi­naire, j’ai fait un retour cri­tique sur les éla­bo­ra­tions de M. Klein concer­nant la phase schi­zo-para­noïde et la notion d’envie telle qu’elle tente d’en décrire le fonc­tion­ne­ment sans en don­ner une véri­table défi­ni­tion. En fait, son pré­sup­po­sé impli­cite est qu’il y a un déter­mi­nisme inné dans le mode de fonc­tion­ne­ment psy­chique archaïque dont il n’est nul besoin de jus­ti­fier la genèse des méca­nismes qui pro­cèdent à son émer­gence. Il en est de même pour la mise en place des ins­tances néces­saires à ce fonc­tion­ne­ment (moi/​surmoi). L’identification, la nomi­na­tion et la des­crip­tion du méca­nisme et de son fonc­tion­ne­ment suf­fisent. Si vous avez bien sui­vi ce que je tente d’élaborer, je sépare la posi­tion schi­zoïde de la posi­tion para­noïde. Je consi­dère que la posi­tion schi­zoïde inter­vient entre 2 et 12 mois au moment où, conco­mi­tam­ment à l’exercice de voca­li­sa­tion, émerge le Sujet comme dési­rant. Avant cette phase il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de phé­no­mènes psy­chiques.

La posi­tion para­noïde (entre 12 – 24 mois) coïn­cide pour moi avec l’accès à l’aptitude à sym­bo­li­ser par la nomi­na­tion sous l’égide de l’invidia, non pas seule­ment réser­vée à la situa­tion par­ti­cu­lière de l’aîné qui aspire à faire dis­pa­raître son puî­né, mais géné­ra­li­sée à toutes les inter­ac­tions que l’appareil psy­chique pro­duit, en trai­tant les don­nées per­cep­tives, parce qu’elle s’intrique au lan­gage. Elle est le moteur de l’effectuation des effets de lan­gage et au pre­mier chef de la sym­bo­li­sa­tion. Le lan­gage ne peut s’effectuer comme matière sonore sémio­ti­co-séman­tique que pour autant que cette capa­ci­té à l’élimination et à la cap­ta­tion, issue de l’aptitude à l’agressivité, lui serve de sup­port. Hors invi­dia pas de lan­gage. La sym­bo­li­sa­tion est donc la résul­tante de deux apti­tudes innées : celle de trai­ter des infor­ma­tions per­çues et celle agres­sive d’élimination et de cap­ta­tion. C’est en cela que l’on peut qua­li­fier la sym­bo­li­sa­tion de meurtre de la chose. L’invidia est donc la résul­tante de l’initiation de l’aptitude à trai­ter des don­nées per­cep­tives et celle d’éliminer et de cap­ter. C’est sans doute cette apti­tude binaire de l’agressivité qui est à l’origine du fonc­tion­ne­ment para­dig­ma­tique qui régit le lan­gage.

Il faut donc entendre que cette motion invi­diante est une apti­tude innée issue de la ren­contre com­plé­men­taire de deux apti­tudes qui par ailleurs n’avaient pas voca­tion à s’intriquer chez d’autres espèces vivantes. Ce n’est pas une motion « psy­chique » telle qu’on la trouve dans l’œuvre de Klein, puis chez Freud ou Lacan. Sym­bo­li­ser, donc, c’est faire dis­pa­raître la chose de la réa­li­té per­çue pour la faire réap­pa­raître dans l’espace sémio­tique créé par l’émergence de pré­si­gni­fiants sym­bo­liques (semio­tèmes pour­rait-on dire) qui consti­tuent le réel lan­ga­gier sur lequel la réa­li­té psy­chique va se struc­tu­rer. Si je parle de pré­si­gni­fiants sym­boles, et non pas encore de signi­fiants, c’est qu’à ce stade, dans le fonc­tion­ne­ment psy­chique archaïque, il n’y a pas encore de signi­fiés qui attes­te­raient d’un signi­fiant. Il y a bien de la matière sonore mise en forme qui fait sym­bole mais pas à pro­pre­ment par­ler de « repré­sen­tant » psy­chique de cette repré­sen­ta­tion. En toute rigueur, un sym­bole est un pré-signi­fiant. On doit en conclure qu’à cette étape il n’y a pas de rela­tion d’objet mais des inter­ac­tions binaires sur le mode cap­ta­tion /​éli­mi­na­tion. Ce registre sym­bo­lique invi­diant opère sur le mode de la cer­ti­tude (repé­rée dans la vul­gate psy­cho-ana­ly­tique comme « toute puis­sance infan­tile »).

Ces pré­sup­po­sés per­mettent d’expliquer l’intention de Lacan quand il trans­forme et ren­verse l’ordre des élé­ments du signe saus­su­rien. Ce qui est pre­mier dans l’appareil psy­chique, ce n’est pas le pro­cess séman­tique de la signi­fi­ca­tion qu’autorise le signe. C’est le carac­tère radi­ca­le­ment sémio­tique du trai­te­ment des don­nées à par­tir de l’exercice d’opposition pho­né­ma­tique des voca­lises d’où émerge le sujet ; à par­tir de laquelle s’instaure les pré-signi­fiants sym­boles où s’esquisse le Moi (Moi archaïque tota­li­taire ou Moi idéal freu­dien) ; puis s’institue le Moi ima­gi­naire avec l’apparition du signe conco­mi­tante à l’activation du module syn­taxique. Ins­ti­tu­tion moïque qui par­achève la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Dans cette pers­pec­tive, et du point de vue de la réa­li­té psy­chique, l’élément signi­fié du signe, dont l’agencement gram­ma­ti­cal à d’autres signes per­met l’engrènement des signi­fi­ca­tions, appa­raît alors comme le sup­port des signi­fiants qui sup­pose le Sujet (comme incons­cient). L’agencement des signi­fiés consti­tue un dis­cours qui masque la fonc­tion conca­té­nante du registre des signi­fiants où se pro­duit le Sujet et le déter­mine d’être incons­cient. Au fond l’apparition des signi­fiés et du module syn­taxique consti­tue le refou­le­ment ori­gi­naire d’où le Sujet s’exile. Vous savez que Lacan, lui, parle de l’«ex-sistence » du Sujet : cet exil fait consis­ter cette « ex-sis­tence ».

C’est pour­quoi la rela­tion d’objet appa­raît durant la phase ulté­rieure, entre 24 et 36 mois, au moment où le module syn­taxique neu­ro­cé­ré­bral s’active et rend pos­sible la per­for­ma­tion de dis­cours. L’activation de cette capa­ci­té syn­taxique conco­mi­tante à l’accroissement expo­nen­tiel du thé­sau­rus lexi­cal, per­met à l’appareil psy­chique de struc­tu­rer un registre de l’imaginaire dont le mode de rap­port au monde est fon­dé sur l’aspiration à la croyance. J’avais rap­pro­ché ce mode de rap­port au monde (de trai­te­ment des don­nées per­cep­tives séman­ti­sées) à celui du para­phrène. J’en avais déduit que les posi­tions que Klein sup­po­saient, pour décrire le rap­port au monde des enfants dans la phase archaïque, étaient sans doute à recon­si­dé­rer. Il n’y aurait pas deux posi­tions – d’abord schi­zo-para­noïde puis dépres­sive – mais trois. Etant noté par ailleurs que la pré­ten­due posi­tion dépres­sive n’en est pas une mais consti­tue une réac­tion incon­tour­nable au pas­sage d’une phase à l’autre de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. J’avais posé qu’il y a une décom­pen­sa­tion dépres­sive qui signe chaque « pro­grès » dans la struc­tu­ra­tion de cet appa­reil. C’est-à-dire après chaque chan­ge­ment de posi­tion. Décom­pen­sa­tion dépres­sive néces­saire pour que le Sujet intègre le renon­ce­ment au mode de rap­port au monde anté­rieur et intègre les moda­li­tés de celui qui advient. La décom­pen­sa­tion dépres­sive est donc une moda­li­té incon­tour­nable de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. C’est ce qui rend l’approche cli­nique de cette symp­to­ma­to­lo­gie si déli­cate.
Par anti­ci­pa­tion sur ce qui sui­vra, j’avais mis en doute l’étiologie de la psy­chose mélan­co­lique que M. Klein (et d’autres, comme Abra­ham par exemple) attri­bue à une régres­sion à cette pré­ten­due posi­tion archaïque dépres­sive. Je vous avais indi­qué que pour qu’il y ait psy­chose, il faut qu’il y ait délire, et pour qu’il y ait délire, il faut que le Sujet ait accès au module syn­taxique qui per­met l’imaginaire para­phré­nique sous le mode de la croyance fabu­la­toire. J’avais pro­po­sé de consi­dé­rer la mélan­co­lie dans une toute autre pers­pec­tive. En effet, ce qui est cen­tral dans ce délire mélan­co­lique, c’est la régres­sion au registre sym­bo­lique invi­diant et la moda­li­té de rap­port au monde de la cer­ti­tude. Le délire mélan­co­lique se struc­ture autour de la cer­ti­tude que le Sujet doit dis­pa­raitre pour cause d’insupportable de la per­sis­tance de la détresse du vivre. Le Sujet dési­rant étant indes­truc­tible, il ne reste au mélan­co­lique qu’à se don­ner la mort sur le ver­sant orga­nique ; seul moyen d’éliminer ce Sujet dési­rant cause de per­sé­vé­ra­tion de la détresse du vivre dans son obs­ti­na­tion à sou­te­nir psy­chi­que­ment le bio­lo­gique comme vivant. Les psy­chiatres parlent alors, à rai­son, d’autolyse. A rai­son parce que l’autolyse d’un mélan­co­lique n’est pas un sui­cide dans lequel on trouve tou­jours une dimen­sion d’appel à l’autre. Ce qui n’est abso­lu­ment pas le cas pour le mélan­co­lique, enfer­mé dans son achar­ne­ment à détruire le Sujet dési­rant. C’est pour­quoi je vous avais pro­po­sé de consi­dé­rer la mélan­co­lie comme une variante de la para­noïa. En effet, le délire mélan­co­lique est sys­té­ma­ti­sé comme dans la para­noïa et il a pour objec­tif l’élimination d’un intrus. Ici l’intrus est le Sujet de l’inconscient cause de la détresse de vivre. Je vous avais indi­qué que ce même délire se déploie chez cer­tains ano­rexiques psy­cho­tiques ; il appa­raît alors comme une variante de la mélan­co­lie. Dans la même pers­pec­tive on pour­rait ajou­ter à cette enti­té noso­gra­phique para­noïque, la variante de l’érotomanie. Chose déjà pro­po­sée dans la psy­chia­trie clas­sique. A ceci près que l’érotomanie pour­rait être une ten­ta­tive défen­sive contre la mélan­co­lie en cela que, par pro­jec­tion, le délire inter­pré­ta­tif pas­sion­nel pour « l’Objet » abou­tit dans le troi­sième temps de cette psy­chose à sa dis­pa­ri­tion (son éli­mi­na­tion en lieu et place du Sujet lui-même). Délire inter­pré­ta­tif où en der­nière ana­lyse « l’Objet » de la pas­sion du « Sujet » doit dis­pa­raître en lieu et place du Sujet lui-même.
Pour reve­nir aux dif­fé­rentes posi­tions que l’appareil psy­chique atteste au cours de sa struc­tu­ra­tion, je vous en avais pro­po­sées trois pour abou­tir à celle ter­mi­nale du « diver­tis­se­ment ».

  • D’abord la posi­tion schi­zoïde où le Sujet dési­rant émerge et entre en dia­lec­tique avec les fan­tas­ma­tiques ter­ro­ri­santes innées : cli­vage entre ce qui est impo­sé par ces schèmes ter­ro­ri­sants et la per­sis­tance de la pré­sence sub­jec­tive au monde mue par le désir d’être orga­ni­que­ment tou­jours pré­sent main­te­nant.
  • Ensuite la posi­tion para­noïde pré­moïque sous l’égide de la cer­ti­tude régie par l’invidia et fille de la nomi­na­tion sym­bo­lique.
  • Enfin la posi­tion para­phré­nique moïque dès lors que s’active le module syn­taxique qui pro­duit l’imaginaire sup­port de la croyance et signe l’entrée dans une aper­cep­tion du monde exclu­si­ve­ment mytho­lo­gique.

DE L’ORGANISATION TOPIQUE DE LA POSITION PARAPHRENIQUE

Je m’étais arrê­té après vous avoir décrit et ana­ly­sé com­ment fonc­tionne de manière confa­bu­la­toire l’entrée dans cette moda­li­té ima­gi­naire de pro­duc­tion séman­tique de trai­te­ment des don­nées per­çues. Étant rap­pe­lé que l’aspect éco­no­mique de l’appareil psy­chique, (qui n’est pas un régu­la­teur de pul­sions), se résout aux moda­li­tés de trai­te­ment des don­nées per­cep­tives déter­mi­nées par la quête et l’agressivité. Mode confa­bu­la­toire qui carac­té­rise la psy­chose para­phré­nique. En se réfé­rant à la cli­nique de cette psy­chose, j’en étais arri­vé à conclure que l’aptitude syn­taxique, qui débouche chez Sapiens sapiens (les paléo-lin­guistes semblent consi­dé­rer que cette apti­tude est exclu­si­ve­ment pré­sente chez cette sous espèce d’hominidé) sur la pro­duc­tion de « dis­cours » grâce à la capa­ci­té lan­ga­gière à la récur­si­vi­té, et à la tem­po­ra­li­té per­met­tant une dis­tan­cia­tion. Mais je vous avais mon­tré que cette dis­tan­cia­tion ne suf­fit pas à expli­quer l’émergence de la fonc­tion moïque. Je vous avais cité les conclu­sions de Lacan concer­nant la para­phré­nie : il la situait par rap­port aux autres psy­choses comme une affec­tion du registre ima­gi­naire dont « la par­ti­cu­la­ri­té trou­blante (était) que l’instance moïque semble être absente ». Pour­tant, je vous avais annon­cé au début de ce même sémi­naire que l’activation des capa­ci­tés de récur­si­vi­té, de tem­po­ra­li­té et de dis­tan­cia­tion défi­nis­sait les carac­té­ris­tiques de ce que les psy­cha­na­lystes nomment, d’un point de vue topique, la fonc­tion moïque. Il faut donc en conclure que cet accès endo­gène à l’aptitude syn­taxi­co-séman­tique chez l’enfant à par­tir de 24 mois n’est pas suf­fi­sant pour ins­crire une ins­tance moïque dans l’appareil psy­chique.
Il est clair que la ques­tion de la consti­tu­tion du Moi est une pro­blé­ma­tique qui a tra­ver­sé l’histoire de la psy­cha­na­lyse depuis Freud jusqu’à Lacan (j’en ai lar­ge­ment débat­tu dans mon livre pour cri­ti­quer les éla­bo­ra­tions de ces auteurs). Quoique le Moi soit un concept, il n’en reste pas moins que ce concept est cen­sé repré­sen­ter une ins­tance iden­ti­fiante dans le fonc­tion­ne­ment méta­psy­cho­lo­gique de l’appareil psy­chique. Il consti­tue l’équivalent d’un “organe psy­chique” qui est néces­saire pour expli­quer l’apparition de la conscience de la conscience chez Sapiens sapiens. Sans Moi, pas d’instance psy­chique qui assure de la conscience de la conscience, au-delà de l’intentionnalité consciente anté­cé­dente. Dans la deuxième orga­ni­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique que Freud pro­pose à par­tir de 1920 (« Au-delà du prin­cipe du plai­sir »), le Moi est cen­tral dans cette nou­velle topique à côté des ins­tances du Ça dont il est, semble-t-il issu, et du Sur­moi, aux­quels il convient d’adjoindre l’instance secon­daire de l’Idéal du Moi (variante oppo­si­tion­nelle du Sur­moi). Ce n’est pas pour autant qu’il renonce à la pre­mière topique et à la tri­lo­gie consti­tuée par l’Inconscient, le Conscient et le Pré­cons­cient (mais avec cette deuxième topique, l’aspect cen­tral du concept d’inconscient décline). Ces ins­tances, qui pour Freud ne manquent pas d’entrer en conflit dans l’arbitrage des enjeux éco­no­miques libi­di­naux, per­mettent d’articuler la dyna­mique du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique. Ce qui importe, avec l’avènement de cette deuxième orga­ni­sa­tion méta­psy­cho­lo­gique, c’est que les conflits psy­chiques se déplacent de conflits inter­re­la­tion­nels à des conflits intra-psy­chiques. Et la cli­nique psy­cha­na­ly­tique peut donc être consi­dé­rée comme devant inves­ti­guer cette dyna­mique d’arbitrage des conflits entre les dif­fé­rentes ins­tances topiques, les registres et les moda­li­tés éco­no­miques du fonc­tion­ne­ment de l’appareil psy­chique, de sorte de pou­voir repé­rer les syn­dromes qui, eux, per­mettent d’établir un diag­nos­tic, soit de troubles aigus, soit de troubles chro­niques.
La dif­fi­cul­té à laquelle Freud s’est heur­té pour trou­ver la genèse (la généa­lo­gie pour­rait-on dire) de cette ins­tance moïque a été de s’interroger sur ce qui déter­mine sa genèse. Car contrai­re­ment à Klein qui pose l’instance moïque et sur­moïque comme qua­si­ment innées, Freud lui consi­dère que le Moi (et chaque ins­tance qui lui sont appa­riées) se pré­sen­ti­fie à un cer­tain moment de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique à par­tir de paroles enten­dues. Aus­si, l’hypothèse épi­gé­né­tique de l’apparition d’une fonc­tion moïque consciente n’est donc pas exclue des pré­oc­cu­pa­tions théo­riques de Freud. Dans l’exposition de la deuxième topique, il évoque l’origine du Moi comme étant une « vési­cule vivante issue de l’évolution de l’espèce humaine qui ferait appa­raître à par­tir de l’indifférencié pul­sion­nel du dif­fé­ren­cié ». De fait, Freud consi­dère que le Moi émerge du Ça. Cha­cun a le sou­ve­nir de cette for­mule mille fois com­men­tée « Là où le Ça était le Moi doit adve­nir ». Le deus ex machi­na que Freud invoque serait que des muta­tions géné­tiques neu­ro­cé­ré­brales feraient que de l’indifférencié des pul­sions du Ça (qui seraient dans cette hypo­thèse géné­ti­que­ment pro­gram­mées) quelque chose per­met­trait à cette ins­tance d’émerger dans le but de modé­rer, à des fins d’adaptation sociale, les ardeurs du pro­ces­sus pri­maire incons­cient qui régit le Ça sous l’égide du prin­cipe de plai­sir. Le Moi, dans le registre pré­cons­cient /​conscient aurait pour fonc­tion de mettre en place un pro­ces­sus secon­daire de satis­fac­tion conforme aux attentes du prin­cipe de réa­li­té grâce à des méca­nismes comme le refou­le­ment, la subli­ma­tion, etc. (cf. « Pul­sion et des­tin des pul­sions »). Je vous cite à titre anec­do­tique ce qu’écrit Freud dans « Au-delà du prin­cipe de plai­sir » :
« Le Moi est une calotte acous­tique qui a pour fonc­tion de consti­tuer un thé­sau­rus des restes mné­siques de mots enten­dus ».
Ces des­crip­tions ne sont pas moins méta­pho­riques et mytho­lo­giques que celles que M. Klein uti­lise. Elles ne donnent en aucun cas les clés de la genèse objec­ti­vable de l’émergence du Moi. Tout se passe comme si la néces­si­té (incons­ciente ?) d’arbitrage obli­geait à l’émergence du Moi. Là encore, cette éla­bo­ra­tion mytho­lo­gique cerne sans doute une énigme qui ne peut adve­nir pour cause de pré­misses fausses (l’hypothèse des pul­sions et le prin­cipe de satis­fac­tion libi­di­nal). Mais si on s’en tient à la der­nière cita­tion, on voit que Freud, de manière bien frustre, lie tout de même l’instance moïque avec la langue par­lée. Il y a là le début d’une intui­tion.
Pour moi, bien sûr, l’instance moïque véri­table qui advient à cette phase de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique ne sur­git pas ex nihi­lo. Elle résulte de la trans­for­ma­tion que subit le Moi para­noïde archaïque (Moi Idéal freu­dien) quand l’appareil à lan­gage déjà esquis­sé voit se mettre en place les connexions neu­ro­cé­ré­brales néces­saires à l’effectuation de la capa­ci­té syn­taxique conco­mi­tante à l’apparition du signe (signifiant/​signifié) qui se sub­sti­tue aux pré-signi­fiants sym­boles anté­cé­dents. Cette double acqui­si­tion de la capa­ci­té syn­taxique et de l‘émergence du signe fait entrer l’enfant dans l’univers pro­pre­ment séman­tique source de l’imaginaire. Le pas­sage donc d’une phase où l’appréhension de la réa­li­té se fait sur le mode sémio­tique sym­bo­lique à une autre où l’appréhension se fait sur le mode séman­tique ima­gi­naire, déclenche véri­ta­ble­ment un chan­ge­ment de para­digme psy­chique (catas­tro­phique). On passe donc d’un pré-appa­reil psy­chique qui traite les don­nées per­cep­tives neu­ro­cé­ré­brales sous un mode binaire invi­diant (la chose per­çue est soit éli­mi­née soit cap­tée ; cette chose n’est pas repré­sen­tée dans l’appareil psy­chique mais le pré-signi­fiant sym­bole s’y sub­sti­tue réel­le­ment ; le sym­bole psy­chique est non seule­ment plus réel que la « chose » elle-même mais de plus il la fait dis­pa­raître) à un appa­reil psy­chique où la capa­ci­té d’appréhension per­cep­tive des conte­nus de la réa­li­té sont trans­co­dés en signes (consis­tant en une repré­sen­ta­tion, le signi­fiant, et un repré­sen­tant de cette repré­sen­ta­tion, le signi­fié) dont les agen­ce­ments séman­tiques trans­forment la quête de la chose en envie de signe qui condi­tionnent la rela­tion d’objet. Cette rela­tion d’objet s’inaugure donc d’une appé­tence psy­chique pour les signes aux­quels le Moi attri­bue une « valeur » grâce aux phé­no­mènes de croyance que l’imaginaire, fils du décen­tre­ment, per­met. Manière de décrire « l’autre scène » dont Freud par­lait. Le Moi, dans cette pers­pec­tive, se pré­sente être le point de conver­gence de ces rema­nie­ments onto­phy­lo­gé­né­tiques. Point de conver­gence « vir­tuel » des rema­nie­ments des capa­ci­tés lan­ga­gières et cor­ré­la­ti­ve­ment psy­chiques. Mais affir­mer cela ne donne pas la clé de l’émergence et de la consis­tance du Moi.
En effet, cette capa­ci­té séman­tique nou­velle, issue de l’aptitude syn­taxique neu­ro­cé­ré­brale, donne à l’enfant la pos­si­bi­li­té géné­ra­tive de construire un récit mytho­lo­gique ima­gi­naire. Mais cette capa­ci­té ne garan­tit en rien l’extériorité active néces­saire pour déter­mi­ner une nou­velle rela­tion aux objets du monde. L’enfant, à ce stade de son déve­lop­pe­ment d’un point de vue psy­chique, s’il peut opé­rer l’énoncé d’une mytho­lo­gie – la plus cohé­rente soit-elle – en reste à un trai­te­ment “autis­tique” des don­nées qu’il traite. La capa­ci­té lexi­cale et gram­ma­ti­cale ne suf­fit pas à se confor­mer au prin­cipe de réa­li­té cher à Freud. Si on repre­nait les concepts freu­diens, on pour­rait dire qu’elle est sous le joug du pro­ces­sus pri­maire : un pur jeu com­bi­na­toire et jubi­la­toire d’éléments lexi­caux et syn­taxiques de sa langue par­lée mais où il fomente des signi­fi­ca­tions dénuées de toute per­for­mance opé­ra­toire. D’une cer­taine manière, à ce stade, ce jeu syn­taxique est dans sa gra­tui­té assez sem­blable à celui que tout enfant infans pro­duit en voca­li­sant. J’avais, il y a fort long­temps, écrit un article (pour un congrès que nous avions orga­ni­sé au Caire) sur cette phase pre­mière d’entrée dans la langue par­lée à pro­pos d’une bribe de l’étude que Freud consacre au cas du petit Hans. Comme je vous l’ai dit au der­nier sémi­naire, on voit com­ment, à par­tir d’une ques­tion ano­dine sur la dif­fé­rence des sexes et la réponse en appa­rence objec­tive de sa mère, Hans éla­bore un début de mytho­lo­gie par res­sem­blance et conti­guï­té autour du fait pipi (cf. « J’ai seule­ment pen­sé…» in « Si la psy­cha­na­lyse était à nou­veau une mytho­lo­gie » Marc Lebailly – Ed L’Harmattan). Ce début de mytho­lo­gie avait pour Hans l’objectif d’esquisser une « rela­tion d’objet » fon­dée sur la croyance qui per­met­tait de faire entrer en cor­res­pon­dance réa­li­té psy­chique para­phré­nique et réa­li­té concrète du monde envi­ron­nant. En l’occurrence, il s’agissait pour Hans de fon­der sa croyance en la non dif­fé­rence des sexes à par­tir de l’affirmation mater­nelle que homme et femme ont « un fait pipi » : Hans à la vue du pis d’une vache s’exclame : « Tu vois la vache a aus­si un fait pipi », affir­ma­tion phé­no­mé­no­lo­gique qui dénie la réa­li­té de la dif­fé­rence des genres et enté­rine le mythe d’un pénis uni­ver­sel chez les humains. On voit bien que pour qu’une véri­table rela­tion d’objet puisse avoir une chance de se mettre à fonc­tion­ner, il faut qu’auparavant l’enfant s’imprègne (les psy­cha­na­lystes parlent d’identification aux deux sens du terme de recon­naître et de faire sien) de l’ordre sym­bo­lique cultu­rel (dans l’exemple supra : la dif­fé­rence des genres), faute de quoi les mytho­lo­gies ima­gi­naires auto­pro­duites échouent à prendre effet sur les choses et à déter­mi­ner la place véri­table que la culture leur assigne.

Si on vou­lait éclai­rer ce qui pousse l’enfant dans cette quête, on pour­rait dire qu’elle est moti­vée par la déna­tu­ra­tion de la capa­ci­té d’effectuation de l’instinct gré­gaire. Car bien que cet ins­tinct ait dis­pa­ru au gré de l’évolution des homi­ni­dés, il n’en reste pas moins que la néces­si­té d’une capa­ci­té d’effectuation de l’appartenance au col­lec­tif social demeure un besoin vital pour Sapiens sapiens. Tout se passe comme si cette exi­gence de gré­ga­ri­té de notre sous-espèce homi­ni­dée s’était trans­for­mée au cours de l’évolution : fon­dée anté­rieu­re­ment sur sti­mu­li sen­so­riels (audi­tifs, olfac­tifs, visuels, tac­tiles), ceux-ci sont deve­nus inopé­rants et rem­pla­cés par un sys­tème d’ordres sym­bo­liques orga­ni­sés comme un dis­cours sémio­ti­co-séman­tique (mythes, rites, signes) qui ins­ti­tu­tion­na­lise les us et cou­tumes et assure la cohé­sion et la péren­ni­té d’un col­lec­tif spé­ci­fique. On pour­rait donc dire que l’envie pre­mière et vitale, dans cette phase de la struc­tu­ra­tion psy­chique de l’enfant, est bien de (s’)identifier les condi­tions sym­bo­liques vitales de son appar­te­nance à la réa­li­té sociale de la culture géné­rique et spé­ci­fique de son col­lec­tif immé­diat. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’exerce pas ses talents de mytho­logue dans l’appréhension d’autres pro­blé­ma­tiques – en par­ti­cu­lier sexuelles comme le pen­sait Freud et tous ceux qui l’ont sui­vi. Mais cette aspi­ra­tion pour d’autres pro­blé­ma­tiques est secon­daire et ne prend effet que si cette quête ori­gi­naire s’active, même si elle n’aboutit pas à l’adéquation par­faite entre la struc­ture sym­bo­lique géné­rique et les éla­bo­ra­tions mytho­lo­giques moïques.

Mais de la même manière que les voca­li­sa­tions et les babillages du nour­ris­son pré­ci­pitent la fonc­tion sub­jec­tive dès lors qu’il ren­contre son image cor­po­relle dans le miroir, il est néces­saire que cette apti­tude confa­bu­lante ren­contre une butée pour que cette ins­tance moïque s’avère et per­mette à l’enfant d’ébaucher son iden­ti­té sociale. Car le pur mode ima­gi­naire para­phré­nique de trai­te­ment des don­nées échoue à consti­tuer ce que les psy­cha­na­lystes repèrent sous les espèces de la rela­tion d’objet. Pour qu’il y ait rela­tion d’objet, il faut un mode de trai­te­ment des don­nées syn­taxi­co-séman­tiques géné­ra­trices de croyances, mais aus­si une ins­tance psy­chique sus­cep­tible de prendre en charge cette capa­ci­té à croire qui per­met la rela­tion d’objet. En d’autres termes, de la même manière que le Sujet est pro­duit par la conca­té­na­tion voca­li­sée de pré-signi­fiants sym­boles confron­tés à l’expérience d’aperception du corps propre du nour­ris­son dans le miroir, le Moi est pro­duit par la confron­ta­tion du résul­tat de la capa­ci­té neu­ro­cé­ré­brale à géné­rer des phrases et des dis­cours dans une langue par­lée, dite mater­nelle, avec l’ordre sym­bo­lique de son groupe d’appartenance. Tout se passe comme si, pour que le Moi advienne et s’avère opé­ra­toire d’être l’instance de la conscience de la conscience, il faut que les pro­duc­tions para­phré­niques “mytho­lo­giques” d’aperception de l’environnement cultu­rel, trouvent leur confir­ma­tion ou leur démen­ti dans l’épreuve de confron­ta­tion d’avec les énon­cés sym­bo­liques mytho­lo­giques de sa culture d’appartenance.

Bien sûr, on pour­rait légi­ti­me­ment se deman­der par quel miracle l’enfant est, à cet âge, en capa­ci­té de déco­der l’ordre sym­bo­lique arbi­traire de son groupe d’appartenance. La réponse est assez simple : si l’enfant, à cette époque, est capable d’élaborer un sys­tème mytho­lo­gique per­son­nel (sous l’égide de la pen­sée sau­vage syn­taxique), il est tout aus­si en capa­ci­té de per­ce­voir et de déco­der (à son insu) les inter­dits et les obli­ga­tions conte­nues dans les mytho­lo­gies cultu­relles de son groupe d’appartenance trans­mis par les adultes tuté­laires. Lévi-Strauss le confirme dans le final de « L’homme nu » quand il constate qu’il n’y a pas de dif­fé­rence entre la pro­duc­tion de mytho­lo­gies indi­vi­duelles et la pro­duc­tion de mytho­lo­gies col­lec­tives qui attestent de la struc­tu­ra­tion sym­bo­lique d’une culture don­née. Toutes deux obéissent aux mêmes règles et aux mêmes moda­li­tés de construc­tion, à ceci près que les mythes indi­vi­duels se fomentent sans contrainte externe (c’est à ce titre que l’on peut qua­li­fier cette pro­duc­tion de para­phré­nique) alors que les mythes cultu­rels s’élaborent col­lec­ti­ve­ment à par­tir de la mise en com­mun des mythes indi­vi­duels pour débou­cher sur une ver­sion inté­grable col­lec­ti­ve­ment qui résout arbi­trai­re­ment une énigme concer­nant essen­tiel­le­ment la nature des rela­tions entre les indi­vi­dus d’un même col­lec­tif (de genre, hié­rar­chique, des ori­gines, de pro­duc­tion, d’alliances, etc…) et l’ordre du monde dans lequel ce col­lec­tif se déploie, se déve­loppe et s’affirme en oppo­si­tion à d’autres col­lec­tifs régis eux aus­si par des mytho­lo­gies débou­chant sur des sys­tèmes d’interdits et d’obligations éga­le­ment arbi­traires mais homo­gènes et consis­tants. En tout état de cause, ces deux sys­tèmes mytho­lo­giques, l’individuel et le col­lec­tif, s’élaborent sui­vant les mêmes règles de construc­tion para­dig­ma­tique en uti­li­sant essen­tiel­le­ment la conti­guï­té et la res­sem­blance (on ver­ra ulté­rieu­re­ment que d’autres tropes ou figures rhé­to­riques contri­buent à l’élaboration mytho­lo­gique). Cet assen­ti­ment à un sys­tème mytho­lo­gique arbi­traire engendre plus qu’une croyance col­lec­tive, puisqu’il le trans­forme en vec­teur d’un ordre sym­bo­lique intan­gible. C’est cet assen­ti­ment col­lec­tif qui trans­forme une éla­bo­ra­tion ima­gi­naire à laquelle on croit en un sys­tème sym­bo­lique de cer­ti­tudes asser­vis­santes qui assure, de ce fait, la cohé­sion sociale et la consis­tance du col­lec­tif. Ce qu’il est donc impor­tant de noter, c’est que cette croyance col­lec­tive en une mytho­lo­gie col­lec­ti­ve­ment éla­bo­rée, du fait qu’elle devient col­lec­tive, se trans­forme en cer­ti­tude inex­pug­nable à laquelle cha­cun doit sous­crire s’il ne veut pas se voir exclu du groupe et mou­rir. Ce qui n’est pas le cas de la loi juri­dique ; dans le droit écrit, une loi peut rem­pla­cer une loi ; la loi n’est pas irré­ver­sible. L’ordre sym­bo­lique, oui : il se trans­forme à l’identique et assigne tou­jours au même ordre sym­bo­lique. Il est lui aus­si plus réel que le réel.

C’est sans doute d’être confron­té à cette cer­ti­tude (de la sym­bo­lique cultu­relle qui exclut toute autre mytho­lo­gie) que se trame l’émergence du Moi véri­table sus­cep­tible de conscience de la conscience et, à terme, d’une pen­sée pro­duc­tive. Cette épreuve de confron­ta­tion serait le res­sort épi­gé­né­tique de la for­ma­tion du Moi. C’est dans cette épreuve que peut s’opérer la trans­for­ma­tion du pré Moi tota­li­taire (Moi Idéal freu­dien) en Moi ima­gi­naire. Cette confron­ta­tion entre le Moi archaïque tota­li­taire et l’ordre sym­bo­lique arbi­traire asser­vis­sant sous la pres­sion de l’aptitude à la gré­ga­ri­té oblige à cette trans­for­ma­tion. Si le Pré-Moi n’opère pas sa trans­for­ma­tion en Moi ima­gi­naire, il peut être dis­sout (on doit appar­te­nir à son col­lec­tif d’origine sous peine d’être rien) parce qu’il contraint le Moi archaïque à l’abandon de sa pré­ten­tion à la toute-puis­sance. L’alternative est simple : la toute-puis­sance ou l’appartenance. C’est dans cette épreuve de trans­for­ma­tion que la moda­li­té para­phré­nique de trai­te­ment des don­nées trouve sa butée, se trans­forme et se vec­to­rise par l’accès au sens.
Dans cette phase le code des pré-signi­fiants /​sym­boles se trans­forme en langue par­lée qui orga­nise des signes et per­met la mise en œuvre de la pen­sée sau­vage néces­saire pour per­cer les arcanes des mythes col­lec­tifs por­teurs de l’ordre sym­bo­lique. Mais elle ne devient pro­duc­tive, c’est-à-dire capable d’une appré­hen­sion objec­tive des évé­ne­ments du monde autres que ceux dont pro­cède les rela­tions sociales vec­to­ri­sées par le lien social, que pour autant que le pré Moi tota­li­taire dis­pa­raît, d’abord par­tiel­le­ment, puis tota­le­ment au pro­fit du Moi para­phré­nique propre à croire. Ce renon­ce­ment au mode de la cer­ti­tude para­noïde au pro­fit du mode de la croyance ima­gi­naire per­met­tra au Moi de consti­tuer une nou­velle uni­fi­ca­tion psy­chique ima­gi­naire qui coha­bi­te­ra et entre­ra en dia­lec­tique avec celle sub­jec­tive « réelle » acquise anté­cé­dem­ment dans la phase de voca­li­sa­tion et confor­tée para­dig­ma­ti­que­ment grâce à cette dyna­mique dia­lec­tique. Alors la dis­tan­cia­tion qu’autorise le module syn­taxique opé­re­ra au point que cette ins­tance moïque s’avèrera à elle-même comme une autre (Moi est un autre pour para­phra­ser le poète). La conscience de la conscience l’exige. De fait, le conscient, tel que les psy­cha­na­lystes l’établissent, se résout à cette capa­ci­té nou­velle de l’appareil psy­chique de coder séman­ti­que­ment ce qui est vécu, sous les espèces du « res­sen­ti », grâce à un dis­cours mytho­lo­gique, lequel implique qu’il y ait une ins­tance consis­tante d’elle-même, le Moi, pour le res­sen­tir comme si c’était la pro­duc­tion séman­tique d’un autre. Ce dédou­ble­ment est le res­sort incon­di­tion­nel de la croyance. On ne peut croire qu’au dis­cours de l’autre.
Cette confron­ta­tion entre la pro­duc­tion mytho­lo­gique moïque et l’ordre sym­bo­lique cultu­rel peut être conflic­tuelle si cer­tains phé­no­mènes endo­gènes, lors du pas­sage du mode de la cer­ti­tude sym­bo­lique à celui de l’imaginaire de la croyance, empêchent la quête d’appartenance de s’instaurer nor­ma­le­ment. Dans cette pers­pec­tive, la trans­for­ma­tion du Moi archaïque tota­li­taire en Moi maître de la croyance et appé­tant à en savoir des condi­tions de son inté­gra­tion cultu­relle, est pro­blé­ma­tique et néces­site une struc­tu­ra­tion topique endo­gène tran­si­toire qui per­met ce pas­sage d’un mode de pré­sence au monde à un autre. De fait, phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment, c’est-à-dire d’un point de vue cli­nique, on a l’impression que le conflit est d’ordre dyna­mique : la confron­ta­tion de deux mytho­lo­gies incom­pa­tibles. Or, si on s’en tenait à ce constat, on pren­drait une fois encore des consé­quences pour des causes. Ce n’est pas un conflit sur le sens et les signi­fi­ca­tions de l’ordre du monde fomen­té par des mytho­lo­gies incom­pa­tibles (par exemple : inter­dit de l’inceste – ver­sus la pra­tique réelle ou ima­gi­naire de l’inceste) mais un conflit qui actua­lise la non trans­for­ma­tion topique de l’instance pré­moïque archaïque (Moi Idéal) en Moi ima­gi­naire et, consé­quem­ment, la per­sé­vé­ra­tion de la moda­li­té de la cer­ti­tude qui sub­ver­tit le mode ima­gi­naire géné­ra­tif de la croyance. Il s’agit donc d’une fixa­tion topi­co-éco­no­mique plus que dyna­mique. Aus­si pour que puisse s’opérer cette trans­for­ma­tion éco­no­mique (les conflits d’économies des sys­tèmes de signi­fi­ca­tions), il faut que la trans­for­ma­tion topique se réa­lise. On constate alors que cette réa­li­sa­tion du pas­sage du Moi archaïque au Moi ima­gi­naire passe par l’activation d’une fonc­tion cen­si­trice qui vient en quelque sorte « ren­for­cer » l’esquisse du Moi ima­gi­naire que l’avènement du module syn­taxique a enclen­ché. Para­doxa­le­ment, cette fonc­tion cen­si­trice semble issue elle aus­si du cli­vage du Moi archaïque. Cet autre cli­vage pro­duit ce qui appa­raît comme deux ins­tances cen­si­trices qui héritent elles aus­si d’une par­tie de l’invidia du Moi archaïque tota­li­taire.

  • L’une est néga­tive, répres­sive et sa fonc­tion consiste à contrer les vel­léi­tés de per­sis­tance de la toute-puis­sance du Moi archaïque.
  • L’autre est posi­tive et « nor­ma­li­sante » et pro­meut une moda­li­té idéa­li­sée de pré­sence au monde.

On voit que l’instance cen­si­trice répres­sive (méca­nisme d’autocensure), qui réprime les effets de la per­sis­tance de la toute-puis­sance pré­moïque, s’apparente au Sur­moi tel que Freud en donne, en par­ti­cu­lier dans les « Nou­velles confé­rences » en 1933, la des­crip­tion. Il y a tout lieu de pen­ser que ces fonc­tions cen­si­trices, en par­ti­cu­lier celles qui s’apparentent au Sur­moi, sont les ava­tars des capa­ci­tés innées (ins­tinc­tuelles) chez d’autres espèces à l’inhibition des com­por­te­ments qui mettent en péril non seule­ment l’individu mais aus­si, à tra­vers l’individu, l’espèce.

Dans cette concep­tion freu­dienne du Sur­moi, cette ins­tance psy­chique appa­raît comme ce que les phi­lo­sophes appellent « conscience morale ». C’est donc un concept qui est déri­vé de la phi­lo­so­phie morale. Et le péché tel que la reli­gion en parle n’est pas loin. Ce que je vous expose là n’a pas grand-chose à voir avec la trans­gres­sion des règles morales en vue d’accéder, par exemple, à un plai­sir sexuel inter­dit. La ques­tion du plai­sir est tota­le­ment absente de la concep­tion de cette ins­tance “sur­moïque” telle que je vous l’expose. Il ne s’agit abso­lu­ment pas d’ordre moral mais de condi­tions d’intégration de l’enfant dans l’ordre sym­bo­lique arbi­traire qui struc­ture son col­lec­tif d’appartenance. En d’autres termes, ce qui est en jeu, à tra­vers la ques­tion du Sur­moi, c’est l’accès à l’ordre struc­tu­ral qui affecte à l’enfant sa condi­tion de per­sonne sociale. En effet, cette phase de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique concerne l’acceptation par l’enfant de son des­tin social et pas seule­ment sa place dans la lignée et dans l’alliance, comme le pensent psy­cha­na­lystes et anthro­po­logues, mais avant tout dans sa struc­ture sociale d’appartenance. En res­ter dans la pro­blé­ma­tique de sa place dans la lignée et dans l’alliance équi­vaut pour l’enfant à s’exclure de la struc­ture sociale. Les phases pré­cé­dentes assurent l’émergence et le ren­for­ce­ment d’une ins­tance sub­jec­tive psy­chique ; cette der­nière intro­nise l’enfant à sa place de per­sonne sociale (et déter­mine sa per­son­na­li­té au sens grec du terme) et signe défi­ni­ti­ve­ment l’assomption de sa déna­tu­ra­tion (et l’achèvement de la struc­tu­ra­tion des méca­nismes de consti­tu­tion d’un appa­reil psy­chique sub­sti­tu­tif à l’adaptation ins­tinc­tuelle). L’assomption de la déna­tu­ra­tion per­met l’entrée dans la culture. Phase à nulle autre plus cru­ciale dont la réus­site infère du des­tin et de l’adaptation futurs de l’enfant.

Conco­mi­tam­ment à cette struc­tu­ra­tion tran­si­toire qui pré­side à la mise en place de cette pseu­do ins­tance sur­moïque, le Moi esquis­sé pro­duit une autre pseu­do ins­tance, qui s’apparente à « l’Idéal du Moi » freu­dien. Celle-ci pré­fi­gure, en ampli­fiant les exi­gences de l’ordre sym­bo­lique cultu­rel et en idéa­li­sant sa fina­li­té, les aspi­ra­tions qui devraient acti­ver le Moi et ses croyances. Il s’avère fonc­tion­ner comme un modèle de ce à quoi le Moi conscient aspire en matière d’intégration sociale et auquel le Moi archaïque rési­duel s’oppose.

Ces deux ins­tances sont des moyens pour sur­mon­ter la dif­fi­cul­té du pas­sage à la fonc­tion ima­gi­naire. Pas­sage qui met défi­ni­ti­ve­ment l’enfant sur « une autre scène » et signe, avec l’assomption de la déna­tu­ra­tion, l’obligation à l’autonomie radi­cale. Le névro­sé, lui, parle de cette exi­gence en termes de soli­tude … Ces pseu­do ins­tances tran­si­toires, si elles ne se délitent pas avant la fin de cette phase de struc­tu­ra­tion (vers 3 ans – 5 ans) peuvent être consi­dé­rées comme la per­sé­vé­ra­tion d’archaïsmes fonc­tion­nels et ser­vir d’infrastructures topiques autour des­quels les troubles psy­chiques chro­niques vont s’organiser. En effet, à la fin de cette phase de struc­tu­ra­tion psy­chique, l’organisation topique de l’appareil psy­chique devrait consis­ter à par­tir de l’unique dia­lec­tique du sujet comme incons­cient en proie à la ten­sion de jouis­sance dési­rante d’une pré­sence « indes­truc­tible » au monde et du Moi maître des envies ima­gi­naires et créa­teur des mytho­lo­gies dont l’aptitude à croire (à savoir — pas encore à connaître) assure de sa capa­ci­té adap­ta­tive.
DE L’ASPECT DYNAMIQUE A L’APPAREIL PSYCHIQUE DANS LA POSITION PARAPHRENIQUE

Dans la logique de la ten­ta­tive d’élaboration d’une nou­velle méta­psy­cho­lo­gie post freu­dienne, la ques­tion de la dyna­mique de l’appareil psy­chique mérite d’être rema­niée. Peu ou prou et quelle que soit la topique que l’on consi­dère (pre­mière ou seconde), le prin­cipe de cette dyna­mique freu­dienne est fon­dé sur la pierre angu­laire du refou­le­ment : des motions dési­rantes inter­dites sont ban­nies du conscient par la cen­sure moïque et se retrouvent sto­ckées dans l’inconscient dont elles font iné­luc­ta­ble­ment retour sous la forme de symp­tômes. Symp­tômes qui se pré­sentent alors comme un com­pro­mis entre satis­fac­tion du désir refou­lé et puni­tion de cette satis­fac­tion sous peine de souf­france. Ce refou­le­ment consiste donc à éli­mi­ner une motion dési­rante inter­dite dans l’inconscient. Il faut dire que dans la deuxième topique où le « Ça », réser­voir des pul­sions, est régi par le pro­ces­sus pri­maire, le refou­le­ment prend une nou­velle direc­tion. Il s’agit pour la cen­sure d’interdire à des motions dési­rantes sexuelles moti­vées par le pro­ces­sus pri­maire d’accéder à la conscience régie par le Moi. Mais le prin­cipe est le même : des motions dési­rantes inter­dites et inin­té­grables par le Moi doivent dis­pa­raître. Dans la logique méta­psy­cho­lo­gique que je vous pro­pose, la ques­tion de la dyna­mique de l’appareil psy­chique mérite d’être trans­for­mée par rap­port aux concep­tions freu­diennes. En effet, cette dyna­mique de l’appareil psy­chique telle qu’il la conce­vait, était essen­tiel­le­ment fon­dée sur la dia­lec­tique du refou­le­ment entre le conscient et l’inconscient : aucun élé­ment du registre incons­cient ne doit adve­nir à la conscience.

Or, si on défi­nit l’inconscient sym­bo­lique comme un sys­tème sémio­tique fer­mé qui émet des signi­fiants orphe­lins (sans retour et sans signi­fiés) où se pro­duit le sujet et le conscient « ima­gi­naire » séman­tique comme un sys­tème ouvert où le Moi pro­duit des dis­cours mytho­lo­gi­sants en vue d’appréhender les phé­no­mènes du monde, la pierre angu­laire de la dyna­mique psy­chique qu’est le refou­le­ment est exclue : nul repré­sen­tant d’une repré­sen­ta­tion (ou signi­fiant !) pro­duit par le conscient ne peut donc être refou­lé dans le registre incons­cient. La dyna­mique qui relie le conscient et l’inconscient se struc­ture autour de la butée que le Sujet dési­rant oppose à tout séman­tème qui par­ti­cipe aux savoirs mytho­lo­giques conscients ou à la connais­sance objec­tive. Il empêche la croyance de fixer un savoir ou une connais­sance en dogme ; il délite donc tout effet de cer­ti­tude ou de véri­té. Si on vou­lait carac­té­ri­ser cari­ca­tu­ra­le­ment, on pour­rait dire que l’énigme de la fonc­tion du Sujet psy­chique, qui prend en charge la détresse du vivre que l’organisme nous impose, est d’obliger le Moi à mytho­lo­gi­ser ou connaître encore et tou­jours. Mais quelle que soit la mytho­lo­gie éla­bo­rée et pro­fé­rée, « ce ne sera jamais ça !». Car nul sens jamais ne jus­ti­fie­ra la détresse du vivre. Ce démen­ti pousse donc à la trans­for­ma­tion inces­sante des sys­tèmes de signi­fi­ca­tions conscientes. Quand on idéa­lise, on appelle ça la créa­ti­vi­té. Dépla­cé, en effet, ce méca­nisme s’applique non plus à la ques­tion onto­lo­gique de la pré­sence au monde mais pous­sé par l’aptitude à la gré­ga­ri­té com­plexe sous l’égide du sym­bo­lique, à la décou­verte des lois de fonc­tion­ne­ment, d’abord de la consis­tance cultu­relle géné­rique, ensuite à celle de son col­lec­tif d’appartenance. Ce méca­nisme d’élaboration para­phré­nique ne se foca­lise pas non plus sur je ne sais quel savoir concer­nant le plai­sir sexuel et la jouis­sance. C’est d’abord pour l’enfant une quête, sous l’emprise de l’aptitude innée à la gré­ga­ri­té, d’un savoir sur l’ordre sym­bo­lique qui régit son col­lec­tif d’appartenance. C’est une phase de recherche « eth­no­lo­gique » ; cette recherche se dépla­ce­ra ulté­rieu­re­ment en envie de connaître le monde et les choses : quand s’installe la période de latence (entre 3 et 5 ans) où s’initie le pro­cess de la pen­sée pro­duc­tive objec­ti­vante qui ouvre au diver­tis­se­ment.

C’est pour­quoi à cette objec­tion topique on doit en ajou­ter une autre beau­coup plus rédhi­bi­toire. Tout le sys­tème freu­dien — mais aus­si tous les autres et les trans­for­ma­tions que celui-ci a subies après Freud y com­pris ceux pro­po­sés par Lacan — est fon­dé sur l’hypothèse fausse de pul­sions sexuelles psy­chiques et du concept flou de libi­do. Concept flou auquel on peut ten­ter de don­ner un conte­nu plus ou moins consis­tant, si on repart de l’affirmation freu­dienne que la pul­sion est le concept limite d’avec le bio­lo­gique. On peut alors faire l’hypothèse que ces pul­sions sexuelles psy­chiques sont le pen­dant des « ins­tincts sexuels » orga­niques : les pul­sions sexuelles sont limites d’avec les ins­tincts (ou les besoins) sexuels bio­lo­giques. La libi­do devrait alors être consi­dé­rée comme la ren­contre entre ces deux faces de la sexua­li­té humaine. Elle serait le résul­tat de la ren­contre des pul­sions psy­chiques et des besoins sexuels orga­niques. En tout état de cause la pro­blé­ma­tique de l’inconscient, du conscient et du pré­cons­cient, mais aus­si des autres ins­tances (Moi-idéal – Moi – Sur­moi – Idéal du moi) s’inscrivent dans une pers­pec­tive où l’appareil psy­chique avait pour objec­tif de régu­ler et de résoudre les conflits inhé­rents à la déna­tu­ra­tion des besoins et fonc­tions sexuelles bio­lo­giques en désir psy­chique sexuel. Cette déna­tu­ra­tion entraîne des conflits dus à la sur­ve­nue incon­trô­lable des pul­sions sexuelles régies par le pro­ces­sus pri­maire que le Ça recèle et les exi­gences cultu­relles et morales de la socié­té. Vous avez sans doute remar­qué que durant ce sémi­naire, dans l’élaboration topique que je pro­pose, il n’a jamais été ques­tion du Ça comme ins­tance psy­chique valide. En effet, si les pul­sions psy­chiques sexuelles n’existent pas, le concept de pul­sion et de libi­do est dis­qua­li­fié, dans le même temps que le Ça, qui se défi­nit comme le réser­voir des pul­sions, doit dis­pa­raître. Consé­quem­ment, le refou­le­ment cen­tri­pète, comme dans la pre­mière topique, ou cen­tri­fuge, comme dans la deuxième topique, n’a plus de rai­son d’être puisque son objet est inexis­tant. Mais l’inconscient ne doit pas dis­pa­raître pour autant de l’armature de la théo­rie psy­cha­na­ly­tique et de sa méta­psy­cho­lo­gie.

Dans cette pers­pec­tive où on admet que l’inconscient comme ins­tance psy­chique fon­da­men­tale est un sys­tème fer­mé qui fonc­tionne et se struc­ture autour de l’économie du signi­fiant qui pro­duit le Sujet comme ins­tance d’une pré­sence psy­chique « tou­jours pré­sente main­te­nant », le refou­le­ment, s’il a tou­jours une fonc­tion majeure dans la dyna­mique de l’appareil psy­chique, en tout cas à cette phase cru­ciale de la struc­tu­ra­tion psy­chique, ne s’opère pas entre le conscient et l’inconscient. Ce refou­le­ment s’opère entre le conscient et le pré­cons­cient. Au fond, cette asser­tion est on ne peut plus freu­dienne ; en effet, ce qui est refou­lé, même dans la théo­rie freu­dienne, ce sont des « repré­sen­tants de repré­sen­ta­tions » (les signi­fiés). Or ces repré­sen­tants sont de l’ordre de la parole émise dans une langue don­née. Et Freud affirme que tout repré­sen­tant, comme effet de langue, s’il est occul­té, est de l’ordre du pré­cons­cient. Dans l’élaboration méta­psy­cho­lo­gique que je pro­pose, les motions qui vont être à ce stade refou­lées sont des élé­ments de mytho­lo­gies para­phré­niques anta­go­nistes à celles qui légi­ti­ment et fondent le sys­tème de croyances néces­saire aux fonc­tion­ne­ments cultu­rels de l’enfant dans son groupe d’appartenance, et qui ne peuvent être accep­tées par son Moi. Parce qu’elles sont incom­pa­tibles avec celles qui légi­ti­me­ment fondent le sys­tème de croyances néces­saires à l’organisation de la cohé­sion sociale de son groupe d’appartenance, elles ne peuvent être accep­tées par le Moi. Elles doivent dis­pa­raître.

Dans ce retour aux ins­tances de la deuxième topique, je vous ai fait remar­quer que dans l’organisation topique que je pro­pose, manière de retour à Freud puisque je reprends les ins­tances de la deuxième topique, il y a une ins­tance qui fait défaut : le Ça. Cette exclu­sion radi­cale est une obli­ga­tion logique : si l’appareil psy­chique n’est pas le régu­la­teur d’une éner­gie psy­chique sexuelle fan­tôme, si les pul­sions sont des mythes mer­veilleux, alors le Ça n’a plus aucune rai­son d’être. A moins de consi­dé­rer le ça comme un réser­voir de mythèmes inter­dits. Ce qui peut être refou­lé, ce sont des mytho­lo­gies déli­rantes qui sont frap­pées d’oubli dans le conscient mais demeurent actives dans le pré­cons­cient. Des mytho­lo­gies déli­rantes qui obligent à des croyances hété­ro­doxes, donc inter­dites, qui sub­sument néan­moins des acti­va­tions idéïques et com­por­te­men­tales dont l’effectuation devrait être empê­chée. En effet, l’enfant doit obtem­pé­rer à l’aptitude à la gré­ga­ri­té, néces­si­té vitale pour la per­du­ra­tion non seule­ment d’un indi­vi­du don­né, mais de l’espèce. Si ces mytho­lo­gies per­sé­vèrent, elles se fixent pour consti­tuer le pré­cons­cient, et se figent dans une ver­sion tra­ves­tie, non sus­cep­tible de trans­for­ma­tion. La croyance qu’elles recèlent demeure impé­ra­tive et déter­mine le pro­ces­sus de répé­ti­tion à l’œuvre dans la névrose. Dans cette pers­pec­tive, le pré­cons­cient est le résul­tat de ce pro­ces­sus de tra­ves­tis­se­ment qui masque une mytho­lo­gie déli­rante au point de la rendre, au sens propre, mécon­nais­sable. A ce titre le refou­le­ment n’est pas un méca­nisme, c’est le résul­tat de ce tra­ves­tis­se­ment. On pour­rait consi­dé­rer que l’ensemble des méca­nismes de défense réper­to­riés par Freud, en par­ti­cu­lier dans « Pul­sions et des­tin des pul­sions », (mais aus­si celles repé­rées par Anna Freud), sont à l’œuvre dans cette opé­ra­tion de tra­ves­tis­se­ment. S’il est exact que ce tra­ves­tis­se­ment résulte de méca­nismes de défense, il est erro­né de pen­ser qu’ils se pré­sentent comme Freud et Anna Freud (et d’autres aus­si) les décrivent.

En tout état de cause, la dyna­mique des ins­tances psy­chiques ci-des­sus décrites suc­cinc­te­ment et phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment concerne uni­que­ment un (dys)fonctionnement tem­po­raire de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. A la fin de cette struc­tu­ra­tion, cette dyna­mique se trans­forme pour per­mettre la mise en œuvre de celle, asy­mé­trique, entre le registre fer­mé de l’inconscient (qui émet des signi­fiants per­tur­ba­teurs propres à ébran­ler les dis­cours mytho­lo­gi­sants) et le sys­tème ouvert conscient. Une fois ins­ti­tuée, cette dyna­mique asy­mé­trique per­met de mettre en ten­sion per­ma­nente la capa­ci­té du sys­tème conscient à rema­nier d’abord les mytho­lo­gies ima­gi­naires « eth­no­lo­giques », de telle sorte d’en éta­blir la com­pa­ti­bi­li­té avec celles de la culture d’appartenance de l’enfant. Il peut alors accé­der à ce que j’ai conve­nu d’appeler le diver­tis­se­ment. Je me pro­pose de reve­nir sur ces hypo­thèses affir­ma­tives dans notre pro­chain sémi­naire de telle sorte d’en étayer la légi­ti­mi­té. Affir­mer n’a jamais été une preuve de vali­di­té !
Mais on peut déjà entre­voir pour­quoi cette phase cru­ciale de struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique est, dans la com­plexi­té de sa mise en place et dans son orga­ni­sa­tion à la fois topique, éco­no­mique et dyna­mique, le moment où s’établit l’ensemble des for­ma­tions psy­chiques patho­lo­giques, névroses, per­ver­sion, psy­choses. Soit que la matu­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique, topique, dyna­mique ou éco­no­mique, n’arrive pas à son terme, soit que l’échec de l’épreuve que consti­tue cet accès à l’effectuation du module syn­taxique et la mise en place de la fonc­tion séman­tique ima­gi­naire entraîne alors une régres­sion totale ou par­tielle aux phases d’organisation psy­chiques anté­cé­dentes. Quand il s’agit des enti­tés noso­gra­phiques, névrose, per­ver­sion, psy­chose, il s’agit d’une com­bi­na­toire entre des états de matu­ra­tion atteints dans l’une des trois dimen­sions de la méta­psy­cho­lo­gie et des états régres­sifs dans cer­tains de ses aspects. Pour ce qui concerne la névrose, on peut dire que d’un point de vue topique, il y aurait imma­tu­ri­té puisque aus­si bien la per­sis­tance des trois ins­tances conscientes moïques – Moi – Sur­moi – idéal du Moi – est avé­rée. Sur le plan éco­no­mique (trai­te­ment des don­nées), la pro­duc­tion d’un savoir déviant empêche à la connais­sance para­phré­nique d’intégrer l’ordre cultu­rel et s’organise comme un véri­table délire. Il faut s’en convaincre, le névro­sé délire. Non pas à la manière du psy­cho­tique dont la mytho­lo­gie se déploie sur le mode de la cer­ti­tude inex­pug­nable mais sous les espèces d’une mytho­lo­gie para­site fau­teuse d’une croyance impé­ra­tive. Elle s’oppose à l’ordre sym­bo­lique cultu­rel qu’elle dénie et fonc­tionne comme une pseu­do cer­ti­tude qui oblige à des com­por­te­ments répé­ti­tifs causes de souf­france. Croyance est mère de répé­ti­tion. Cette réa­li­té psy­chique pré­cons­ciente déter­mine la pré­sence au monde du névro­sé et s’oppose à toute inté­gra­tion du moi à la culture sym­bo­lique de son groupe d’appartenance.

Mer­ci de votre atten­tion.
Marc Lebailly