Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 18 Janvier 2013 à Toulouse)

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Esquisse d’une clinique psychanalytique structurale (Séminaire Alters du 18 Janvier 2013 à Toulouse)

REPRISE ET TRANSITION

Dans le dernier séminaire, j’ai fait un retour critique sur les élaborations de M. Klein concernant la phase schizo-paranoïde et la notion d’envie telle qu’elle tente d’en décrire le fonctionnement sans en donner une véritable définition. En fait, son présupposé implicite est qu’il y a un déterminisme inné dans le mode de fonctionnement psychique archaïque dont il n’est nul besoin de justifier la genèse des mécanismes qui procèdent à son émergence. Il en est de même pour la mise en place des instances nécessaires à ce fonctionnement (moi/surmoi). L’identification, la nomination et la description du mécanisme et de son fonctionnement suffisent. Si vous avez bien suivi ce que je tente d’élaborer, je sépare la position schizoïde de la position paranoïde. Je considère que la position schizoïde intervient entre 2 et 12 mois au moment où, concomitamment à l’exercice de vocalisation, émerge le Sujet comme désirant. Avant cette phase il n’y a pas à proprement parler de phénomènes psychiques.

La position paranoïde (entre 12-24 mois) coïncide pour moi avec l’accès à l’aptitude à symboliser par la nomination sous l’égide de l’invidia, non pas seulement réservée à la situation particulière de l’aîné qui aspire à faire disparaître son puîné, mais généralisée à toutes les interactions que l’appareil psychique produit, en traitant les données perceptives, parce qu’elle s’intrique au langage. Elle est le moteur de l’effectuation des effets de langage et au premier chef de la symbolisation. Le langage ne peut s’effectuer comme matière sonore sémiotico-sémantique que pour autant que cette capacité à l’élimination et à la captation, issue de l’aptitude à l’agressivité, lui serve de support. Hors invidia pas de langage. La symbolisation est donc la résultante de deux aptitudes innées : celle de traiter des informations perçues et celle agressive d’élimination et de captation. C’est en cela que l’on peut qualifier la symbolisation de meurtre de la chose. L’invidia est donc la résultante de l’initiation de l’aptitude à traiter des données perceptives et celle d’éliminer et de capter. C’est sans doute cette aptitude binaire de l’agressivité qui est à l’origine du fonctionnement paradigmatique qui régit le langage.

Il faut donc entendre que cette motion invidiante est une aptitude innée issue de la rencontre complémentaire de deux aptitudes qui par ailleurs n’avaient pas vocation à s’intriquer chez d’autres espèces vivantes. Ce n’est pas une motion «psychique» telle qu’on la trouve dans l’œuvre de Klein, puis chez Freud ou Lacan. Symboliser, donc, c’est faire disparaître la chose de la réalité perçue pour la faire réapparaître dans l’espace sémiotique créé par l’émergence de présignifiants symboliques (semiotèmes pourrait-on dire) qui constituent le réel langagier sur lequel la réalité psychique va se structurer. Si je parle de présignifiants symboles, et non pas encore de signifiants, c’est qu’à ce stade, dans le fonctionnement psychique archaïque, il n’y a pas encore de signifiés qui attesteraient d’un signifiant. Il y a bien de la matière sonore mise en forme qui fait symbole mais pas à proprement parler de «représentant» psychique de cette représentation. En toute rigueur, un symbole est un pré-signifiant. On doit en conclure qu’à cette étape il n’y a pas de relation d’objet mais des interactions binaires sur le mode captation / élimination. Ce registre symbolique invidiant opère sur le mode de la certitude (repérée dans la vulgate psycho-analytique comme «toute puissance infantile»).

Ces présupposés permettent d’expliquer l’intention de Lacan quand il transforme et renverse l’ordre des éléments du signe saussurien. Ce qui est premier dans l’appareil psychique, ce n’est pas le process sémantique de la signification qu’autorise le signe. C’est le caractère radicalement sémiotique du traitement des données à partir de l’exercice d’opposition phonématique des vocalises d’où émerge le sujet ; à partir de laquelle s’instaure les pré-signifiants symboles où s’esquisse le Moi (Moi archaïque totalitaire ou Moi idéal freudien) ; puis s’institue le Moi imaginaire avec l’apparition du signe concomitante à l’activation du module syntaxique. Institution moïque qui parachève la structuration de l’appareil psychique. Dans cette perspective, et du point de vue de la réalité psychique, l’élément signifié du signe, dont l’agencement grammatical à d’autres signes permet l’engrènement des significations, apparaît alors comme le support des signifiants qui suppose le Sujet (comme inconscient). L’agencement des signifiés constitue un discours qui masque la fonction concaténante du registre des signifiants où se produit le Sujet et le détermine d’être inconscient. Au fond l’apparition des signifiés et du module syntaxique constitue le refoulement originaire d’où le Sujet s’exile. Vous savez que Lacan, lui, parle de l’«ex-sistence» du Sujet : cet exil fait consister cette «ex-sistence».

C’est pourquoi la relation d’objet apparaît durant la phase ultérieure, entre 24 et 36 mois, au moment où le module syntaxique neurocérébral s’active et rend possible la performation de discours. L’activation de cette capacité syntaxique concomitante à l’accroissement exponentiel du thésaurus lexical, permet à l’appareil psychique de structurer un registre de l’imaginaire dont le mode de rapport au monde est fondé sur l’aspiration à la croyance. J’avais rapproché ce mode de rapport au monde (de traitement des données perceptives sémantisées) à celui du paraphrène. J’en avais déduit que les positions que Klein supposaient, pour décrire le rapport au monde des enfants dans la phase archaïque, étaient sans doute à reconsidérer. Il n’y aurait pas deux positions – d’abord schizo-paranoïde puis dépressive – mais trois. Etant noté par ailleurs que la prétendue position dépressive n’en est pas une mais constitue une réaction incontournable au passage d’une phase à l’autre de la structuration de l’appareil psychique. J’avais posé qu’il y a une décompensation dépressive qui signe chaque «progrès» dans la structuration de cet appareil. C’est-à-dire après chaque changement de position. Décompensation dépressive nécessaire pour que le Sujet intègre le renoncement au mode de rapport au monde antérieur et intègre les modalités de celui qui advient. La décompensation dépressive est donc une modalité incontournable de la structuration de l’appareil psychique. C’est ce qui rend l’approche clinique de cette symptomatologie si délicate.
Par anticipation sur ce qui suivra, j’avais mis en doute l’étiologie de la psychose mélancolique que M. Klein (et d’autres, comme Abraham par exemple) attribue à une régression à cette prétendue position archaïque dépressive. Je vous avais indiqué que pour qu’il y ait psychose, il faut qu’il y ait délire, et pour qu’il y ait délire, il faut que le Sujet ait accès au module syntaxique qui permet l’imaginaire paraphrénique sous le mode de la croyance fabulatoire. J’avais proposé de considérer la mélancolie dans une toute autre perspective. En effet, ce qui est central dans ce délire mélancolique, c’est la régression au registre symbolique invidiant et la modalité de rapport au monde de la certitude. Le délire mélancolique se structure autour de la certitude que le Sujet doit disparaitre pour cause d’insupportable de la persistance de la détresse du vivre. Le Sujet désirant étant indestructible, il ne reste au mélancolique qu’à se donner la mort sur le versant organique ; seul moyen d’éliminer ce Sujet désirant cause de persévération de la détresse du vivre dans son obstination à soutenir psychiquement le biologique comme vivant. Les psychiatres parlent alors, à raison, d’autolyse. A raison parce que l’autolyse d’un mélancolique n’est pas un suicide dans lequel on trouve toujours une dimension d’appel à l’autre. Ce qui n’est absolument pas le cas pour le mélancolique, enfermé dans son acharnement à détruire le Sujet désirant. C’est pourquoi je vous avais proposé de considérer la mélancolie comme une variante de la paranoïa. En effet, le délire mélancolique est systématisé comme dans la paranoïa et il a pour objectif l’élimination d’un intrus. Ici l’intrus est le Sujet de l’inconscient cause de la détresse de vivre. Je vous avais indiqué que ce même délire se déploie chez certains anorexiques psychotiques ; il apparaît alors comme une variante de la mélancolie. Dans la même perspective on pourrait ajouter à cette entité nosographique paranoïque, la variante de l’érotomanie. Chose déjà proposée dans la psychiatrie classique. A ceci près que l’érotomanie pourrait être une tentative défensive contre la mélancolie en cela que, par projection, le délire interprétatif passionnel pour «l’Objet» aboutit dans le troisième temps de cette psychose à sa disparition (son élimination en lieu et place du Sujet lui-même). Délire interprétatif où en dernière analyse «l’Objet» de la passion du «Sujet» doit disparaître en lieu et place du Sujet lui-même.
Pour revenir aux différentes positions que l’appareil psychique atteste au cours de sa structuration, je vous en avais proposées trois pour aboutir à celle terminale du «divertissement».

  • D’abord la position schizoïde où le Sujet désirant émerge et entre en dialectique avec les fantasmatiques terrorisantes innées : clivage entre ce qui est imposé par ces schèmes terrorisants et la persistance de la présence subjective au monde mue par le désir d’être organiquement toujours présent maintenant.
  • Ensuite la position paranoïde prémoïque sous l’égide de la certitude régie par l’invidia et fille de la nomination symbolique.
  • Enfin la position paraphrénique moïque dès lors que s’active le module syntaxique qui produit l’imaginaire support de la croyance et signe l’entrée dans une aperception du monde exclusivement mythologique.

DE L’ORGANISATION TOPIQUE DE LA POSITION PARAPHRENIQUE

Je m’étais arrêté après vous avoir décrit et analysé comment fonctionne de manière confabulatoire l’entrée dans cette modalité imaginaire de production sémantique de traitement des données perçues. Étant rappelé que l’aspect économique de l’appareil psychique, (qui n’est pas un régulateur de pulsions), se résout aux modalités de traitement des données perceptives déterminées par la quête et l’agressivité. Mode confabulatoire qui caractérise la psychose paraphrénique. En se référant à la clinique de cette psychose, j’en étais arrivé à conclure que l’aptitude syntaxique, qui débouche chez Sapiens sapiens (les paléo-linguistes semblent considérer que cette aptitude est exclusivement présente chez cette sous espèce d’hominidé) sur la production de «discours» grâce à la capacité langagière à la récursivité, et à la temporalité permettant une distanciation. Mais je vous avais montré que cette distanciation ne suffit pas à expliquer l’émergence de la fonction moïque. Je vous avais cité les conclusions de Lacan concernant la paraphrénie : il la situait par rapport aux autres psychoses comme une affection du registre imaginaire dont «la particularité troublante (était) que l’instance moïque semble être absente». Pourtant, je vous avais annoncé au début de ce même séminaire que l’activation des capacités de récursivité, de temporalité et de distanciation définissait les caractéristiques de ce que les psychanalystes nomment, d’un point de vue topique, la fonction moïque. Il faut donc en conclure que cet accès endogène à l’aptitude syntaxico-sémantique chez l’enfant à partir de 24 mois n’est pas suffisant pour inscrire une instance moïque dans l’appareil psychique.
Il est clair que la question de la constitution du Moi est une problématique qui a traversé l’histoire de la psychanalyse depuis Freud jusqu’à Lacan (j’en ai largement débattu dans mon livre pour critiquer les élaborations de ces auteurs). Quoique le Moi soit un concept, il n’en reste pas moins que ce concept est censé représenter une instance identifiante dans le fonctionnement métapsychologique de l’appareil psychique. Il constitue l’équivalent d’un « organe psychique » qui est nécessaire pour expliquer l’apparition de la conscience de la conscience chez Sapiens sapiens. Sans Moi, pas d’instance psychique qui assure de la conscience de la conscience, au-delà de l’intentionnalité consciente antécédente. Dans la deuxième organisation métapsychologique que Freud propose à partir de 1920 («Au-delà du principe du plaisir»), le Moi est central dans cette nouvelle topique à côté des instances du Ça dont il est, semble-t-il issu, et du Surmoi, auxquels il convient d’adjoindre l’instance secondaire de l’Idéal du Moi (variante oppositionnelle du Surmoi). Ce n’est pas pour autant qu’il renonce à la première topique et à la trilogie constituée par l’Inconscient, le Conscient et le Préconscient (mais avec cette deuxième topique, l’aspect central du concept d’inconscient décline). Ces instances, qui pour Freud ne manquent pas d’entrer en conflit dans l’arbitrage des enjeux économiques libidinaux, permettent d’articuler la dynamique du fonctionnement de l’appareil psychique. Ce qui importe, avec l’avènement de cette deuxième organisation métapsychologique, c’est que les conflits psychiques se déplacent de conflits interrelationnels à des conflits intra-psychiques. Et la clinique psychanalytique peut donc être considérée comme devant investiguer cette dynamique d’arbitrage des conflits entre les différentes instances topiques, les registres et les modalités économiques du fonctionnement de l’appareil psychique, de sorte de pouvoir repérer les syndromes qui, eux, permettent d’établir un diagnostic, soit de troubles aigus, soit de troubles chroniques.
La difficulté à laquelle Freud s’est heurté pour trouver la genèse (la généalogie pourrait-on dire) de cette instance moïque a été de s’interroger sur ce qui détermine sa genèse. Car contrairement à Klein qui pose l’instance moïque et surmoïque comme quasiment innées, Freud lui considère que le Moi (et chaque instance qui lui sont appariées) se présentifie à un certain moment de la structuration de l’appareil psychique à partir de paroles entendues. Aussi, l’hypothèse épigénétique de l’apparition d’une fonction moïque consciente n’est donc pas exclue des préoccupations théoriques de Freud. Dans l’exposition de la deuxième topique, il évoque l’origine du Moi comme étant une «vésicule vivante issue de l’évolution de l’espèce humaine qui ferait apparaître à partir de l’indifférencié pulsionnel du différencié». De fait, Freud considère que le Moi émerge du Ça. Chacun a le souvenir de cette formule mille fois commentée «Là où le Ça était le Moi doit advenir». Le deus ex machina que Freud invoque serait que des mutations génétiques neurocérébrales feraient que de l’indifférencié des pulsions du Ça (qui seraient dans cette hypothèse génétiquement programmées) quelque chose permettrait à cette instance d’émerger dans le but de modérer, à des fins d’adaptation sociale, les ardeurs du processus primaire inconscient qui régit le Ça sous l’égide du principe de plaisir. Le Moi, dans le registre préconscient / conscient aurait pour fonction de mettre en place un processus secondaire de satisfaction conforme aux attentes du principe de réalité grâce à des mécanismes comme le refoulement, la sublimation, etc. (cf. «Pulsion et destin des pulsions»). Je vous cite à titre anecdotique ce qu’écrit Freud dans «Au-delà du principe de plaisir» :
«Le Moi est une calotte acoustique qui a pour fonction de constituer un thésaurus des restes mnésiques de mots entendus».
Ces descriptions ne sont pas moins métaphoriques et mythologiques que celles que M. Klein utilise. Elles ne donnent en aucun cas les clés de la genèse objectivable de l’émergence du Moi. Tout se passe comme si la nécessité (inconsciente ?) d’arbitrage obligeait à l’émergence du Moi. Là encore, cette élaboration mythologique cerne sans doute une énigme qui ne peut advenir pour cause de prémisses fausses (l’hypothèse des pulsions et le principe de satisfaction libidinal). Mais si on s’en tient à la dernière citation, on voit que Freud, de manière bien frustre, lie tout de même l’instance moïque avec la langue parlée. Il y a là le début d’une intuition.
Pour moi, bien sûr, l’instance moïque véritable qui advient à cette phase de la structuration de l’appareil psychique ne surgit pas ex nihilo. Elle résulte de la transformation que subit le Moi paranoïde archaïque (Moi Idéal freudien) quand l’appareil à langage déjà esquissé voit se mettre en place les connexions neurocérébrales nécessaires à l’effectuation de la capacité syntaxique concomitante à l’apparition du signe (signifiant/signifié) qui se substitue aux pré-signifiants symboles antécédents. Cette double acquisition de la capacité syntaxique et de l‘émergence du signe fait entrer l’enfant dans l’univers proprement sémantique source de l’imaginaire. Le passage donc d’une phase où l’appréhension de la réalité se fait sur le mode sémiotique symbolique à une autre où l’appréhension se fait sur le mode sémantique imaginaire, déclenche véritablement un changement de paradigme psychique (catastrophique). On passe donc d’un pré-appareil psychique qui traite les données perceptives neurocérébrales sous un mode binaire invidiant (la chose perçue est soit éliminée soit captée ; cette chose n’est pas représentée dans l’appareil psychique mais le pré-signifiant symbole s’y substitue réellement ; le symbole psychique est non seulement plus réel que la « chose » elle-même mais de plus il la fait disparaître) à un appareil psychique où la capacité d’appréhension perceptive des contenus de la réalité sont transcodés en signes (consistant en une représentation, le signifiant, et un représentant de cette représentation, le signifié) dont les agencements sémantiques transforment la quête de la chose en envie de signe qui conditionnent la relation d’objet. Cette relation d’objet s’inaugure donc d’une appétence psychique pour les signes auxquels le Moi attribue une « valeur » grâce aux phénomènes de croyance que l’imaginaire, fils du décentrement, permet. Manière de décrire «l’autre scène» dont Freud parlait. Le Moi, dans cette perspective, se présente être le point de convergence de ces remaniements ontophylogénétiques. Point de convergence «virtuel» des remaniements des capacités langagières et corrélativement psychiques. Mais affirmer cela ne donne pas la clé de l’émergence et de la consistance du Moi.
En effet, cette capacité sémantique nouvelle, issue de l’aptitude syntaxique neurocérébrale, donne à l’enfant la possibilité générative de construire un récit mythologique imaginaire. Mais cette capacité ne garantit en rien l’extériorité active nécessaire pour déterminer une nouvelle relation aux objets du monde. L’enfant, à ce stade de son développement d’un point de vue psychique, s’il peut opérer l’énoncé d’une mythologie – la plus cohérente soit-elle – en reste à un traitement « autistique » des données qu’il traite. La capacité lexicale et grammaticale ne suffit pas à se conformer au principe de réalité cher à Freud. Si on reprenait les concepts freudiens, on pourrait dire qu’elle est sous le joug du processus primaire : un pur jeu combinatoire et jubilatoire d’éléments lexicaux et syntaxiques de sa langue parlée mais où il fomente des significations dénuées de toute performance opératoire. D’une certaine manière, à ce stade, ce jeu syntaxique est dans sa gratuité assez semblable à celui que tout enfant infans produit en vocalisant. J’avais, il y a fort longtemps, écrit un article (pour un congrès que nous avions organisé au Caire) sur cette phase première d’entrée dans la langue parlée à propos d’une bribe de l’étude que Freud consacre au cas du petit Hans. Comme je vous l’ai dit au dernier séminaire, on voit comment, à partir d’une question anodine sur la différence des sexes et la réponse en apparence objective de sa mère, Hans élabore un début de mythologie par ressemblance et contiguïté autour du fait pipi (cf. «J’ai seulement pensé…» in «Si la psychanalyse était à nouveau une mythologie» Marc Lebailly – Ed L’Harmattan). Ce début de mythologie avait pour Hans l’objectif d’esquisser une «relation d’objet» fondée sur la croyance qui permettait de faire entrer en correspondance réalité psychique paraphrénique et réalité concrète du monde environnant. En l’occurrence, il s’agissait pour Hans de fonder sa croyance en la non différence des sexes à partir de l’affirmation maternelle que homme et femme ont «un fait pipi» : Hans à la vue du pis d’une vache s’exclame : «Tu vois la vache a aussi un fait pipi», affirmation phénoménologique qui dénie la réalité de la différence des genres et entérine le mythe d’un pénis universel chez les humains. On voit bien que pour qu’une véritable relation d’objet puisse avoir une chance de se mettre à fonctionner, il faut qu’auparavant l’enfant s’imprègne (les psychanalystes parlent d’identification aux deux sens du terme de reconnaître et de faire sien) de l’ordre symbolique culturel (dans l’exemple supra : la différence des genres), faute de quoi les mythologies imaginaires autoproduites échouent à prendre effet sur les choses et à déterminer la place véritable que la culture leur assigne.

Si on voulait éclairer ce qui pousse l’enfant dans cette quête, on pourrait dire qu’elle est motivée par la dénaturation de la capacité d’effectuation de l’instinct grégaire. Car bien que cet instinct ait disparu au gré de l’évolution des hominidés, il n’en reste pas moins que la nécessité d’une capacité d’effectuation de l’appartenance au collectif social demeure un besoin vital pour Sapiens sapiens. Tout se passe comme si cette exigence de grégarité de notre sous-espèce hominidée s’était transformée au cours de l’évolution : fondée antérieurement sur stimuli sensoriels (auditifs, olfactifs, visuels, tactiles), ceux-ci sont devenus inopérants et remplacés par un système d’ordres symboliques organisés comme un discours sémiotico-sémantique (mythes, rites, signes) qui institutionnalise les us et coutumes et assure la cohésion et la pérennité d’un collectif spécifique. On pourrait donc dire que l’envie première et vitale, dans cette phase de la structuration psychique de l’enfant, est bien de (s’)identifier les conditions symboliques vitales de son appartenance à la réalité sociale de la culture générique et spécifique de son collectif immédiat. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’exerce pas ses talents de mythologue dans l’appréhension d’autres problématiques – en particulier sexuelles comme le pensait Freud et tous ceux qui l’ont suivi. Mais cette aspiration pour d’autres problématiques est secondaire et ne prend effet que si cette quête originaire s’active, même si elle n’aboutit pas à l’adéquation parfaite entre la structure symbolique générique et les élaborations mythologiques moïques.

Mais de la même manière que les vocalisations et les babillages du nourrisson précipitent la fonction subjective dès lors qu’il rencontre son image corporelle dans le miroir, il est nécessaire que cette aptitude confabulante rencontre une butée pour que cette instance moïque s’avère et permette à l’enfant d’ébaucher son identité sociale. Car le pur mode imaginaire paraphrénique de traitement des données échoue à constituer ce que les psychanalystes repèrent sous les espèces de la relation d’objet. Pour qu’il y ait relation d’objet, il faut un mode de traitement des données syntaxico-sémantiques génératrices de croyances, mais aussi une instance psychique susceptible de prendre en charge cette capacité à croire qui permet la relation d’objet. En d’autres termes, de la même manière que le Sujet est produit par la concaténation vocalisée de pré-signifiants symboles confrontés à l’expérience d’aperception du corps propre du nourrisson dans le miroir, le Moi est produit par la confrontation du résultat de la capacité neurocérébrale à générer des phrases et des discours dans une langue parlée, dite maternelle, avec l’ordre symbolique de son groupe d’appartenance. Tout se passe comme si, pour que le Moi advienne et s’avère opératoire d’être l’instance de la conscience de la conscience, il faut que les productions paraphréniques « mythologiques » d’aperception de l’environnement culturel, trouvent leur confirmation ou leur démenti dans l’épreuve de confrontation d’avec les énoncés symboliques mythologiques de sa culture d’appartenance.

Bien sûr, on pourrait légitimement se demander par quel miracle l’enfant est, à cet âge, en capacité de décoder l’ordre symbolique arbitraire de son groupe d’appartenance. La réponse est assez simple : si l’enfant, à cette époque, est capable d’élaborer un système mythologique personnel (sous l’égide de la pensée sauvage syntaxique), il est tout aussi en capacité de percevoir et de décoder (à son insu) les interdits et les obligations contenues dans les mythologies culturelles de son groupe d’appartenance transmis par les adultes tutélaires. Lévi-Strauss le confirme dans le final de «L’homme nu» quand il constate qu’il n’y a pas de différence entre la production de mythologies individuelles et la production de mythologies collectives qui attestent de la structuration symbolique d’une culture donnée. Toutes deux obéissent aux mêmes règles et aux mêmes modalités de construction, à ceci près que les mythes individuels se fomentent sans contrainte externe (c’est à ce titre que l’on peut qualifier cette production de paraphrénique) alors que les mythes culturels s’élaborent collectivement à partir de la mise en commun des mythes individuels pour déboucher sur une version intégrable collectivement qui résout arbitrairement une énigme concernant essentiellement la nature des relations entre les individus d’un même collectif (de genre, hiérarchique, des origines, de production, d’alliances, etc…) et l’ordre du monde dans lequel ce collectif se déploie, se développe et s’affirme en opposition à d’autres collectifs régis eux aussi par des mythologies débouchant sur des systèmes d’interdits et d’obligations également arbitraires mais homogènes et consistants. En tout état de cause, ces deux systèmes mythologiques, l’individuel et le collectif, s’élaborent suivant les mêmes règles de construction paradigmatique en utilisant essentiellement la contiguïté et la ressemblance (on verra ultérieurement que d’autres tropes ou figures rhétoriques contribuent à l’élaboration mythologique). Cet assentiment à un système mythologique arbitraire engendre plus qu’une croyance collective, puisqu’il le transforme en vecteur d’un ordre symbolique intangible. C’est cet assentiment collectif qui transforme une élaboration imaginaire à laquelle on croit en un système symbolique de certitudes asservissantes qui assure, de ce fait, la cohésion sociale et la consistance du collectif. Ce qu’il est donc important de noter, c’est que cette croyance collective en une mythologie collectivement élaborée, du fait qu’elle devient collective, se transforme en certitude inexpugnable à laquelle chacun doit souscrire s’il ne veut pas se voir exclu du groupe et mourir. Ce qui n’est pas le cas de la loi juridique ; dans le droit écrit, une loi peut remplacer une loi ; la loi n’est pas irréversible. L’ordre symbolique, oui : il se transforme à l’identique et assigne toujours au même ordre symbolique. Il est lui aussi plus réel que le réel.

C’est sans doute d’être confronté à cette certitude (de la symbolique culturelle qui exclut toute autre mythologie) que se trame l’émergence du Moi véritable susceptible de conscience de la conscience et, à terme, d’une pensée productive. Cette épreuve de confrontation serait le ressort épigénétique de la formation du Moi. C’est dans cette épreuve que peut s’opérer la transformation du pré Moi totalitaire (Moi Idéal freudien) en Moi imaginaire. Cette confrontation entre le Moi archaïque totalitaire et l’ordre symbolique arbitraire asservissant sous la pression de l’aptitude à la grégarité oblige à cette transformation. Si le Pré-Moi n’opère pas sa transformation en Moi imaginaire, il peut être dissout (on doit appartenir à son collectif d’origine sous peine d’être rien) parce qu’il contraint le Moi archaïque à l’abandon de sa prétention à la toute-puissance. L’alternative est simple : la toute-puissance ou l’appartenance. C’est dans cette épreuve de transformation que la modalité paraphrénique de traitement des données trouve sa butée, se transforme et se vectorise par l’accès au sens.
Dans cette phase le code des pré-signifiants / symboles se transforme en langue parlée qui organise des signes et permet la mise en œuvre de la pensée sauvage nécessaire pour percer les arcanes des mythes collectifs porteurs de l’ordre symbolique. Mais elle ne devient productive, c’est-à-dire capable d’une appréhension objective des événements du monde autres que ceux dont procède les relations sociales vectorisées par le lien social, que pour autant que le pré Moi totalitaire disparaît, d’abord partiellement, puis totalement au profit du Moi paraphrénique propre à croire. Ce renoncement au mode de la certitude paranoïde au profit du mode de la croyance imaginaire permettra au Moi de constituer une nouvelle unification psychique imaginaire qui cohabitera et entrera en dialectique avec celle subjective «réelle» acquise antécédemment dans la phase de vocalisation et confortée paradigmatiquement grâce à cette dynamique dialectique. Alors la distanciation qu’autorise le module syntaxique opérera au point que cette instance moïque s’avèrera à elle-même comme une autre (Moi est un autre pour paraphraser le poète). La conscience de la conscience l’exige. De fait, le conscient, tel que les psychanalystes l’établissent, se résout à cette capacité nouvelle de l’appareil psychique de coder sémantiquement ce qui est vécu, sous les espèces du «ressenti», grâce à un discours mythologique, lequel implique qu’il y ait une instance consistante d’elle-même, le Moi, pour le ressentir comme si c’était la production sémantique d’un autre. Ce dédoublement est le ressort inconditionnel de la croyance. On ne peut croire qu’au discours de l’autre.
Cette confrontation entre la production mythologique moïque et l’ordre symbolique culturel peut être conflictuelle si certains phénomènes endogènes, lors du passage du mode de la certitude symbolique à celui de l’imaginaire de la croyance, empêchent la quête d’appartenance de s’instaurer normalement. Dans cette perspective, la transformation du Moi archaïque totalitaire en Moi maître de la croyance et appétant à en savoir des conditions de son intégration culturelle, est problématique et nécessite une structuration topique endogène transitoire qui permet ce passage d’un mode de présence au monde à un autre. De fait, phénoménologiquement, c’est-à-dire d’un point de vue clinique, on a l’impression que le conflit est d’ordre dynamique : la confrontation de deux mythologies incompatibles. Or, si on s’en tenait à ce constat, on prendrait une fois encore des conséquences pour des causes. Ce n’est pas un conflit sur le sens et les significations de l’ordre du monde fomenté par des mythologies incompatibles (par exemple : interdit de l’inceste – versus la pratique réelle ou imaginaire de l’inceste) mais un conflit qui actualise la non transformation topique de l’instance prémoïque archaïque (Moi Idéal) en Moi imaginaire et, conséquemment, la persévération de la modalité de la certitude qui subvertit le mode imaginaire génératif de la croyance. Il s’agit donc d’une fixation topico-économique plus que dynamique. Aussi pour que puisse s’opérer cette transformation économique (les conflits d’économies des systèmes de significations), il faut que la transformation topique se réalise. On constate alors que cette réalisation du passage du Moi archaïque au Moi imaginaire passe par l’activation d’une fonction censitrice qui vient en quelque sorte «renforcer» l’esquisse du Moi imaginaire que l’avènement du module syntaxique a enclenché. Paradoxalement, cette fonction censitrice semble issue elle aussi du clivage du Moi archaïque. Cet autre clivage produit ce qui apparaît comme deux instances censitrices qui héritent elles aussi d’une partie de l’invidia du Moi archaïque totalitaire.

  • L’une est négative, répressive et sa fonction consiste à contrer les velléités de persistance de la toute-puissance du Moi archaïque.
  • L’autre est positive et «normalisante» et promeut une modalité idéalisée de présence au monde.

On voit que l’instance censitrice répressive (mécanisme d’autocensure), qui réprime les effets de la persistance de la toute-puissance prémoïque, s’apparente au Surmoi tel que Freud en donne, en particulier dans les «Nouvelles conférences» en 1933, la description. Il y a tout lieu de penser que ces fonctions censitrices, en particulier celles qui s’apparentent au Surmoi, sont les avatars des capacités innées (instinctuelles) chez d’autres espèces à l’inhibition des comportements qui mettent en péril non seulement l’individu mais aussi, à travers l’individu, l’espèce.

Dans cette conception freudienne du Surmoi, cette instance psychique apparaît comme ce que les philosophes appellent «conscience morale». C’est donc un concept qui est dérivé de la philosophie morale. Et le péché tel que la religion en parle n’est pas loin. Ce que je vous expose là n’a pas grand-chose à voir avec la transgression des règles morales en vue d’accéder, par exemple, à un plaisir sexuel interdit. La question du plaisir est totalement absente de la conception de cette instance « surmoïque » telle que je vous l’expose. Il ne s’agit absolument pas d’ordre moral mais de conditions d’intégration de l’enfant dans l’ordre symbolique arbitraire qui structure son collectif d’appartenance. En d’autres termes, ce qui est en jeu, à travers la question du Surmoi, c’est l’accès à l’ordre structural qui affecte à l’enfant sa condition de personne sociale. En effet, cette phase de structuration de l’appareil psychique concerne l’acceptation par l’enfant de son destin social et pas seulement sa place dans la lignée et dans l’alliance, comme le pensent psychanalystes et anthropologues, mais avant tout dans sa structure sociale d’appartenance. En rester dans la problématique de sa place dans la lignée et dans l’alliance équivaut pour l’enfant à s’exclure de la structure sociale. Les phases précédentes assurent l’émergence et le renforcement d’une instance subjective psychique ; cette dernière intronise l’enfant à sa place de personne sociale (et détermine sa personnalité au sens grec du terme) et signe définitivement l’assomption de sa dénaturation (et l’achèvement de la structuration des mécanismes de constitution d’un appareil psychique substitutif à l’adaptation instinctuelle). L’assomption de la dénaturation permet l’entrée dans la culture. Phase à nulle autre plus cruciale dont la réussite infère du destin et de l’adaptation futurs de l’enfant.

Concomitamment à cette structuration transitoire qui préside à la mise en place de cette pseudo instance surmoïque, le Moi esquissé produit une autre pseudo instance, qui s’apparente à «l’Idéal du Moi» freudien. Celle-ci préfigure, en amplifiant les exigences de l’ordre symbolique culturel et en idéalisant sa finalité, les aspirations qui devraient activer le Moi et ses croyances. Il s’avère fonctionner comme un modèle de ce à quoi le Moi conscient aspire en matière d’intégration sociale et auquel le Moi archaïque résiduel s’oppose.

Ces deux instances sont des moyens pour surmonter la difficulté du passage à la fonction imaginaire. Passage qui met définitivement l’enfant sur «une autre scène» et signe, avec l’assomption de la dénaturation, l’obligation à l’autonomie radicale. Le névrosé, lui, parle de cette exigence en termes de solitude … Ces pseudo instances transitoires, si elles ne se délitent pas avant la fin de cette phase de structuration (vers 3 ans – 5 ans) peuvent être considérées comme la persévération d’archaïsmes fonctionnels et servir d’infrastructures topiques autour desquels les troubles psychiques chroniques vont s’organiser. En effet, à la fin de cette phase de structuration psychique, l’organisation topique de l’appareil psychique devrait consister à partir de l’unique dialectique du sujet comme inconscient en proie à la tension de jouissance désirante d’une présence «indestructible» au monde et du Moi maître des envies imaginaires et créateur des mythologies dont l’aptitude à croire (à savoir – pas encore à connaître) assure de sa capacité adaptative.
DE L’ASPECT DYNAMIQUE A L’APPAREIL PSYCHIQUE DANS LA POSITION PARAPHRENIQUE

Dans la logique de la tentative d’élaboration d’une nouvelle métapsychologie post freudienne, la question de la dynamique de l’appareil psychique mérite d’être remaniée. Peu ou prou et quelle que soit la topique que l’on considère (première ou seconde), le principe de cette dynamique freudienne est fondé sur la pierre angulaire du refoulement : des motions désirantes interdites sont bannies du conscient par la censure moïque et se retrouvent stockées dans l’inconscient dont elles font inéluctablement retour sous la forme de symptômes. Symptômes qui se présentent alors comme un compromis entre satisfaction du désir refoulé et punition de cette satisfaction sous peine de souffrance. Ce refoulement consiste donc à éliminer une motion désirante interdite dans l’inconscient. Il faut dire que dans la deuxième topique où le «Ça», réservoir des pulsions, est régi par le processus primaire, le refoulement prend une nouvelle direction. Il s’agit pour la censure d’interdire à des motions désirantes sexuelles motivées par le processus primaire d’accéder à la conscience régie par le Moi. Mais le principe est le même : des motions désirantes interdites et inintégrables par le Moi doivent disparaître. Dans la logique métapsychologique que je vous propose, la question de la dynamique de l’appareil psychique mérite d’être transformée par rapport aux conceptions freudiennes. En effet, cette dynamique de l’appareil psychique telle qu’il la concevait, était essentiellement fondée sur la dialectique du refoulement entre le conscient et l’inconscient : aucun élément du registre inconscient ne doit advenir à la conscience.

Or, si on définit l’inconscient symbolique comme un système sémiotique fermé qui émet des signifiants orphelins (sans retour et sans signifiés) où se produit le sujet et le conscient «imaginaire» sémantique comme un système ouvert où le Moi produit des discours mythologisants en vue d’appréhender les phénomènes du monde, la pierre angulaire de la dynamique psychique qu’est le refoulement est exclue : nul représentant d’une représentation (ou signifiant !) produit par le conscient ne peut donc être refoulé dans le registre inconscient. La dynamique qui relie le conscient et l’inconscient se structure autour de la butée que le Sujet désirant oppose à tout sémantème qui participe aux savoirs mythologiques conscients ou à la connaissance objective. Il empêche la croyance de fixer un savoir ou une connaissance en dogme ; il délite donc tout effet de certitude ou de vérité. Si on voulait caractériser caricaturalement, on pourrait dire que l’énigme de la fonction du Sujet psychique, qui prend en charge la détresse du vivre que l’organisme nous impose, est d’obliger le Moi à mythologiser ou connaître encore et toujours. Mais quelle que soit la mythologie élaborée et proférée, «ce ne sera jamais ça !». Car nul sens jamais ne justifiera la détresse du vivre. Ce démenti pousse donc à la transformation incessante des systèmes de significations conscientes. Quand on idéalise, on appelle ça la créativité. Déplacé, en effet, ce mécanisme s’applique non plus à la question ontologique de la présence au monde mais poussé par l’aptitude à la grégarité complexe sous l’égide du symbolique, à la découverte des lois de fonctionnement, d’abord de la consistance culturelle générique, ensuite à celle de son collectif d’appartenance. Ce mécanisme d’élaboration paraphrénique ne se focalise pas non plus sur je ne sais quel savoir concernant le plaisir sexuel et la jouissance. C’est d’abord pour l’enfant une quête, sous l’emprise de l’aptitude innée à la grégarité, d’un savoir sur l’ordre symbolique qui régit son collectif d’appartenance. C’est une phase de recherche «ethnologique» ; cette recherche se déplacera ultérieurement en envie de connaître le monde et les choses : quand s’installe la période de latence (entre 3 et 5 ans) où s’initie le process de la pensée productive objectivante qui ouvre au divertissement.

C’est pourquoi à cette objection topique on doit en ajouter une autre beaucoup plus rédhibitoire. Tout le système freudien – mais aussi tous les autres et les transformations que celui-ci a subies après Freud y compris ceux proposés par Lacan – est fondé sur l’hypothèse fausse de pulsions sexuelles psychiques et du concept flou de libido. Concept flou auquel on peut tenter de donner un contenu plus ou moins consistant, si on repart de l’affirmation freudienne que la pulsion est le concept limite d’avec le biologique. On peut alors faire l’hypothèse que ces pulsions sexuelles psychiques sont le pendant des «instincts sexuels» organiques : les pulsions sexuelles sont limites d’avec les instincts (ou les besoins) sexuels biologiques. La libido devrait alors être considérée comme la rencontre entre ces deux faces de la sexualité humaine. Elle serait le résultat de la rencontre des pulsions psychiques et des besoins sexuels organiques. En tout état de cause la problématique de l’inconscient, du conscient et du préconscient, mais aussi des autres instances (Moi-idéal – Moi – Surmoi – Idéal du moi) s’inscrivent dans une perspective où l’appareil psychique avait pour objectif de réguler et de résoudre les conflits inhérents à la dénaturation des besoins et fonctions sexuelles biologiques en désir psychique sexuel. Cette dénaturation entraîne des conflits dus à la survenue incontrôlable des pulsions sexuelles régies par le processus primaire que le Ça recèle et les exigences culturelles et morales de la société. Vous avez sans doute remarqué que durant ce séminaire, dans l’élaboration topique que je propose, il n’a jamais été question du Ça comme instance psychique valide. En effet, si les pulsions psychiques sexuelles n’existent pas, le concept de pulsion et de libido est disqualifié, dans le même temps que le Ça, qui se définit comme le réservoir des pulsions, doit disparaître. Conséquemment, le refoulement centripète, comme dans la première topique, ou centrifuge, comme dans la deuxième topique, n’a plus de raison d’être puisque son objet est inexistant. Mais l’inconscient ne doit pas disparaître pour autant de l’armature de la théorie psychanalytique et de sa métapsychologie.

Dans cette perspective où on admet que l’inconscient comme instance psychique fondamentale est un système fermé qui fonctionne et se structure autour de l’économie du signifiant qui produit le Sujet comme instance d’une présence psychique «toujours présente maintenant», le refoulement, s’il a toujours une fonction majeure dans la dynamique de l’appareil psychique, en tout cas à cette phase cruciale de la structuration psychique, ne s’opère pas entre le conscient et l’inconscient. Ce refoulement s’opère entre le conscient et le préconscient. Au fond, cette assertion est on ne peut plus freudienne ; en effet, ce qui est refoulé, même dans la théorie freudienne, ce sont des «représentants de représentations» (les signifiés). Or ces représentants sont de l’ordre de la parole émise dans une langue donnée. Et Freud affirme que tout représentant, comme effet de langue, s’il est occulté, est de l’ordre du préconscient. Dans l’élaboration métapsychologique que je propose, les motions qui vont être à ce stade refoulées sont des éléments de mythologies paraphréniques antagonistes à celles qui légitiment et fondent le système de croyances nécessaire aux fonctionnements culturels de l’enfant dans son groupe d’appartenance, et qui ne peuvent être acceptées par son Moi. Parce qu’elles sont incompatibles avec celles qui légitimement fondent le système de croyances nécessaires à l’organisation de la cohésion sociale de son groupe d’appartenance, elles ne peuvent être acceptées par le Moi. Elles doivent disparaître.

Dans ce retour aux instances de la deuxième topique, je vous ai fait remarquer que dans l’organisation topique que je propose, manière de retour à Freud puisque je reprends les instances de la deuxième topique, il y a une instance qui fait défaut : le Ça. Cette exclusion radicale est une obligation logique : si l’appareil psychique n’est pas le régulateur d’une énergie psychique sexuelle fantôme, si les pulsions sont des mythes merveilleux, alors le Ça n’a plus aucune raison d’être. A moins de considérer le ça comme un réservoir de mythèmes interdits. Ce qui peut être refoulé, ce sont des mythologies délirantes qui sont frappées d’oubli dans le conscient mais demeurent actives dans le préconscient. Des mythologies délirantes qui obligent à des croyances hétérodoxes, donc interdites, qui subsument néanmoins des activations idéïques et comportementales dont l’effectuation devrait être empêchée. En effet, l’enfant doit obtempérer à l’aptitude à la grégarité, nécessité vitale pour la perduration non seulement d’un individu donné, mais de l’espèce. Si ces mythologies persévèrent, elles se fixent pour constituer le préconscient, et se figent dans une version travestie, non susceptible de transformation. La croyance qu’elles recèlent demeure impérative et détermine le processus de répétition à l’œuvre dans la névrose. Dans cette perspective, le préconscient est le résultat de ce processus de travestissement qui masque une mythologie délirante au point de la rendre, au sens propre, méconnaissable. A ce titre le refoulement n’est pas un mécanisme, c’est le résultat de ce travestissement. On pourrait considérer que l’ensemble des mécanismes de défense répertoriés par Freud, en particulier dans «Pulsions et destin des pulsions», (mais aussi celles repérées par Anna Freud), sont à l’œuvre dans cette opération de travestissement. S’il est exact que ce travestissement résulte de mécanismes de défense, il est erroné de penser qu’ils se présentent comme Freud et Anna Freud (et d’autres aussi) les décrivent.

En tout état de cause, la dynamique des instances psychiques ci-dessus décrites succinctement et phénoménologiquement concerne uniquement un (dys)fonctionnement temporaire de la structuration de l’appareil psychique. A la fin de cette structuration, cette dynamique se transforme pour permettre la mise en œuvre de celle, asymétrique, entre le registre fermé de l’inconscient (qui émet des signifiants perturbateurs propres à ébranler les discours mythologisants) et le système ouvert conscient. Une fois instituée, cette dynamique asymétrique permet de mettre en tension permanente la capacité du système conscient à remanier d’abord les mythologies imaginaires « ethnologiques », de telle sorte d’en établir la compatibilité avec celles de la culture d’appartenance de l’enfant. Il peut alors accéder à ce que j’ai convenu d’appeler le divertissement. Je me propose de revenir sur ces hypothèses affirmatives dans notre prochain séminaire de telle sorte d’en étayer la légitimité. Affirmer n’a jamais été une preuve de validité !
Mais on peut déjà entrevoir pourquoi cette phase cruciale de structuration de l’appareil psychique est, dans la complexité de sa mise en place et dans son organisation à la fois topique, économique et dynamique, le moment où s’établit l’ensemble des formations psychiques pathologiques, névroses, perversion, psychoses. Soit que la maturation métapsychologique, topique, dynamique ou économique, n’arrive pas à son terme, soit que l’échec de l’épreuve que constitue cet accès à l’effectuation du module syntaxique et la mise en place de la fonction sémantique imaginaire entraîne alors une régression totale ou partielle aux phases d’organisation psychiques antécédentes. Quand il s’agit des entités nosographiques, névrose, perversion, psychose, il s’agit d’une combinatoire entre des états de maturation atteints dans l’une des trois dimensions de la métapsychologie et des états régressifs dans certains de ses aspects. Pour ce qui concerne la névrose, on peut dire que d’un point de vue topique, il y aurait immaturité puisque aussi bien la persistance des trois instances conscientes moïques – Moi – Surmoi – idéal du Moi – est avérée. Sur le plan économique (traitement des données), la production d’un savoir déviant empêche à la connaissance paraphrénique d’intégrer l’ordre culturel et s’organise comme un véritable délire. Il faut s’en convaincre, le névrosé délire. Non pas à la manière du psychotique dont la mythologie se déploie sur le mode de la certitude inexpugnable mais sous les espèces d’une mythologie parasite fauteuse d’une croyance impérative. Elle s’oppose à l’ordre symbolique culturel qu’elle dénie et fonctionne comme une pseudo certitude qui oblige à des comportements répétitifs causes de souffrance. Croyance est mère de répétition. Cette réalité psychique préconsciente détermine la présence au monde du névrosé et s’oppose à toute intégration du moi à la culture symbolique de son groupe d’appartenance.

Merci de votre attention.
Marc Lebailly

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