Esquisse d’une clinique analytique structurale, troisième partie (séminaire du 17 mai 2014)

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Esquisse d’une clinique analytique structurale, troisième partie (séminaire du 17 mai 2014)

REPRISE

Après cette très succincte lecture structurale des trois conceptions de l’étiologie de l’hystérie chez Freud, je vais poursuivre par la lecture que Lacan fait de ces élaborations. Il faut toujours l’entendre comme élaboration à partir des textes freudiens.  » Faire advenir l’insu autour duquel une théorie (une mythologie) s’élabore comme masque « 1. En effet, Lacan va tenter dans les années 50-60 de dépasser le caractère essentiellement phénoménologique de ces trois conceptions. Et surtout de la dernière, celle qui se réfère à  » l’Œdipe  » et qui se présente comme induite à partir d’une  » fantaisie » observée sur lui-même dont il fait généralisation à l’humanité toute entière. Prétendument car cette histoire de fixation du  » désir sexuel pour  la mère et la haine pour le père  » n’est pas à proprement parler un  » fait  » psychique. Comme nous l’avons vu, elle est l’expression imaginaire d’un fait psychique  » réel  » qui demeure occulté. En d’autres termes, et pour mettre les points sur les  » i « , Freud procède comme n’importe quel névrosé constituant une mythologie pour enkyster et tenter de « désaffectiver » une souffrance (subjective) à lui-même inconnue. Aujourd’hui encore, et malgré (ou à cause de ?) Lacan, cette fiction freudienne n’en finit pas de servir de vade-mecum à la conduite des cures, quoique d’une certaine manière il en ait déplacé la problématique du côté de l’impossible du rapport sexuel (qui remplace l’impossible de l’inceste) et de l’insoutenable de la différence des sexes. Mais chacun continue à y croire et faire comme si, dans les cures, la révélation de cette mythologie était opérateur de toute guérison possible.

1Marc Lebailly  » Et si la psychanalyse était à nouveau une mythologie… » L’Harmatan

DE L’INSATISFACTION COMME CLÉ DU DÉSIR DE L’HYSTERIQUE

Cette  » lecture  » inventive, Lacan va l’appliquer à un rêve. A partir de ce matériel il va faire ressortir, et mettre en exergue, un élément fondamental du fonctionnement de l’hystérie et, au-delà de cette affection, du fonctionnement du Désir humain en général. Cette avancée dans la compréhension du fonctionnement psychique à partir des causes de la structuration de la névrose hystérique, Lacan va l’élaborer en reprenant l’analyse d’un rêve rapporté et analysé par Freud dans la  » Science des rêves « . Il s’agit du rêve connu, depuis cette lecture par Lacan dans les années 1960, sous le titre du  » Rêve de la Belle Bouchère « . De la même manière qu’on n’arrête pas de gloser sur le cas Dora, depuis cette époque, on n’en finit pas de gloser au moyen de pseudo exégèses sur ce fragment. Malgré tout, il n’est pas inutile d’y revenir. Voici le texte du rêve tel que Freud le retranscrit:
 » Je veux donner un dîner, mais je n’ai pour toute provision qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats, mais je me souviens que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques seront fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué. Je dois renoncer au désir de donner un dîner « 2

2 Freud « L’interprétation des rêves PUF – 1980

La patiente lui fait remarquer ironiquement que ce rêve n’est pas la réalisation d’un désir inconscient sous forme codé. En effet, dit-elle, elle renonce dans le rêve à son désir de donner un dîner ! Freud va lui démontrer qu’elle se trompe en se fondant sur les associations qu’elle a fournies et sur le contexte existentiel dans lequel elle se trouve. Voilà ce qu’il écrit à ce propos:
 » Le mari de ma malade est boucher en gros, c’est un brave homme, très actif. Il lui a dit il y a quelques jours, qu’il engraissait trop et voulait faire une cure d’amaigrissement !…, il n’accepterait plus d’invitation à dîner… Ma malade est actuellement très éprise de son mari et le taquine sans cesse. Elle lui a
également demandé de ne pas lui donner de caviar. Qu’est-ce que cela peut
vouloir dire ? En réalité elle souhaite depuis longtemps avoir chaque matin un sandwich de caviar mais elle se refuse à cette dépense. Naturellement, elle aurait aussitôt ce caviar si elle en parlait à son mari. Mais elle l’a prié au contraire de ne pas lui donner de manière à pouvoir le taquiner plus longtemps avec cela (…) Je remarque qu’elle est obligée de se créer un désir insatisfait. Ce rêve lui montre ce désir comme réellement non comblé ; mais pourquoi lui fallait-il un tel désir ? Ce qui lui est venu à l’esprit jusqu’à présent n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment (…) elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies, elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l’amie est mince et maigre et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a demandé : quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade : c’est exactement comme si vous aviez répondu mentalement : oui, c’est ça je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises à mon mari ! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie ! le rêve vous dit que vous ne pouvez pas donner le dîner, il accomplit ainsi votre vœux de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie (…).

Freud croit ainsi donner à sa patiente ce qu’il considère comme la clef du désir qui motive ce rêve :  » ne pas engraisser son amie de peur qu’elle ne séduise son mari « . Lacan, lui, conteste cette conclusion. Pour lui l’interprétation qu’il livre à sa patiente n’est absolument pas le dévoilement du désir inconscient que recèle ce rêve. Freud, aux dires de Lacan, manque l’essentiel, obnubilé qu’il est par la relation qui existe entre les deux femmes. En termes techniques d’analyse des rêves, celui-ci se contente de révéler le contenu latent du rêve. Sans en dévoiler le ressort secret. Mais il fait remarquer que Freud, comme en passant, livre ce secret : ce qui donne véritablement la clef du rêve de cette patiente, et partant du fonctionnement de l’hystérie en général, c’est ce que ce dernier note concernant le curieux comportement de sa patiente vis-à-vis de son envie matinale de caviar : elle souhaite en manger tous les matins mais elle interdit à son mari de lui en offrir. Freud écrit  » je remarque qu’elle est obligée de se créer un désir insatisfait « . Lacan conclut que le désir inconscient de cette Belle Bouchère est d’avoir un désir insatisfait. C’est ce désir paradoxal qui vectorise tous les autres aspects du fonctionnement de l’hystérique.
Et de conclure, péremptoirement  » le désir de l’hystérique est d’avoir un désir insatisfait « 3

3Les formations de l’inconscient – 1957-1958- Le Seuil – 1998

DU DESIR ET DU MANQUE

Cette histoire du désir de l’hystérique comme  » désir d’avoir un désir insatisfait  » est sans doute une avancée majeure dans l’établissement de l’étiologie de l’hystérie. Mais pas seulement puisque c’est à partir de cette conviction théorique que Lacan va développer au fil des années sa théorie du désir qui subvertira celle, antécédente, de Freud. Le désir n’est plus comme chez Freud animé par l’appel du retour d’un objet halluciné qui, antérieurement, a apporté une satisfaction d’abord physiologique (réplétion orale) puis libidinale. Chez Freud l’objet réel qui, antécédemment comblait un besoin physiologique, se trouve investi d’une valeur dans l’économie psychique, en tant que halluciné. Par le truchement de la pulsion, il est susceptible d’abaisser la tension au niveau le plus bas. Le Désir chez Lacan s’articule autour de la tension que le manque structure. Il n’est plus causé par l’absence de quoi que ce soit. Le Désir s’impose alors comme un appel ou une aspiration à trouver un investissement objectal qui pourrait l’apaiser. Lacan, à cette époque, fait donc l’hypothèse que le désir est causé par le  » manque  » qui sert de matrice
A tout objet possible
. Cette matrice d’un objet structuralement manquant Lacan le repère sous les espèces de l’Objet petit « a ». Objet petit « a » qui symbolise le manque dans l’armure du Grand Autre. C’est cet objet petit « a » (antérieurement connoté le Petit Autre imaginaire dans le schéma « L » lacanien) que le Désir convoite. C’est dire, à proprement parlé, rien. Le Désir Inconscient c’est le Désir de rien. Dans ce retournement où le manque précède l’existence de l’objet, Lacan repère l’opération d’où s’origine la symbolisation dont le langage procède. Opération de symbolisation qui, chez l’hystérique, échoue partiellement. Echec qui se lit dans la destitution de tous les représentants du Grand Autre puisqu’aussi bien cette reconnaissance (projective) du manque dans le Grand Autre est la cause d’une angoisse intense et insupportable. Souffrance insupportable qu’il ne manque pas de tenter d’apaiser par la quête d’un objet imaginaire (idéalisé) auquel il attribue, par l’opération de la croyance, le pouvoir d’occulter cette béance, ce vide insondable, d’où émerge l’angoisse de la Détresse du Vivre. Détresse qui transforme ce manque structurel en appel et demande d’amour Insatiable. Ce qui fait dire à Lacan que chez l’hystérique  » toute  demande est demande d’amour « . On voit bien que ce n’est pas le manque d’attention et d’affection de la mère qui engendre cette demande d’amour insatiable, mais le manque structurel propre au Désir Inconscient. Ce manque structurel parce qu’il s’opère dans la détresse, déclenche la demande qu’on lui donne, par amour, l’objet qui pourrait suturer ce vide insondable. Le sein par exemple, comme métaphore de l’avidité dont l’hystérique se trouve en proie. Vertige du vide qu’il faut conjurer par tous les moyens. Bien sûr, ce n’est pas exactement comme cela que Lacan le formule : j’y insinue déjà les prémisses de mes propres présupposés!

DE LA RHÉTORIQUE COMME OPÉRATEUR DE DÉPLACEMENT ET/OU DE REFOULEMENT

Mais la réflexion sur les rêves princeps à partir desquels Freud tentait de percer le mystère de l’étiologie de l’hystérie va aussi permettre à Lacan de préciser par quel mécanisme le rêve (qui doit être la réalisation d’un désir inconscient sur le mode codé) opère pour travestir et tenter de masquer ce dit Désir Inconscient. De fait il ne fera qu’expliciter et systématiser l’intuition freudienne concernant les rapports de la pensée, du rêve et du langage (je devrais dire de la langue). En effet Freud, dans la Science des Rêves, explique les mécanismes de codage des éléments permettant la réalisation d’un désir refoulé par les phénomènes de condensation et de déplacement. Lacan repère dans ces deux mécanismes deux tropes rhétoriques : la métaphore et la métonymie. De ces deux tropes, il fera la loi qui procède à l’automatisme propre à la structuration des signifiants par la subversion du système de signification. Pour reprendre les termes du rêve de la Belle Bouchère, Lacan considère que le saumon, objet du Désir de son amie, se substitue au caviar qui est l’objet supposé de son propre désir.  » Caviar  » est donc le signifiant du Désir de la rêveuse. On peut dire qu’à un premier niveau le saumon est la métonymie du caviar (un mot pour un autre). Mais l’ensemble du rêve est la métaphore des envies de la rêveuse. En d’autres termes sur le mode d’une métaphore la référence au désir pour le saumon renvoie et représente le désir de la rêveuse pour le caviar. Ou bien plutôt pour l’absence de caviar. Le caviar n’est pas l’objet du Désir Inconscient de la Belle Bouchère. Le Désir ne se dévoile que pour autant ce signifiant est porteur d’un sens caché. Cette histoire de caviar connote le fait qu’elle ne veut pas que son mari satisfasse cette envie. Il y a dans le rêve élision de cette signification. Le caviar est donc une partie pour le tout de cette problématique psychique qui se dévoile à propos de la relation à son amie. Ce signifiant caviar est la métonymie de l’objet véritable du Désir de l’hystérique qui est d’avoir un Désir insatisfait. Ce qui revient à dire que si le Désir est signifié comme insatisfait il l’est par le signifiant caviar.  » Ce signifiant le symbolise comme inaccessible, mais dès lors qu’il se glisse comme désir dans le caviar, le désir du caviar est sa métonymie «  4. J’évoquais tout à l’heure que chez l’hystérique l’opération de symbolisation (que le manque devrait structurellement induire) échoue. Dans cette approche rhétorique métaphoro-métonymique du Désir de l’hystérique on peut percevoir qu’au procès de symbolisation (qui assure d’une présence existentielle au monde) se substitue une problématique imaginaire homomorphe à l’opération de symbolisation. On entre avec l’hystérie, dans une  » dimension  » (dis-mension) sémantique qui utilise les performances des significations pour donner  » sens  » à la Détresse du Vivre  et à l’angoisse   » inconsciente  » déterminée par le manque (an-objectal ) cause du Désir. Le Désir, comme dynamique de la présence existentielle au monde, se réduit à la terreur du vide, éprouvé en lieu et place du manque symboligène. Chez l’hystérique le manque, comme origine de la structuration de l’appareil psychique, s’avère impossible. Et, partant, l’imaginaire se substitue comme intégralement à la fonction symbolique.

4 La Direction de la Cure et les Principes de son Pouvoir » 1961 – Les écrits – p622.

L’HYSTÉRIE : MALADIE DU SUJET

Ce qui me semble le coup de force le plus fertile dans cette approche de l’étiologie de l’hystérie, c’est que Lacan la situe non plus dans le registre moïque des envies (c’est moi qui le traduit ainsi) conscientes ou préconscientes (qui est, quoi qu’on le veuille, la position freudienne), mais sur le versant subjectif du Désir comme Inconscient. La révolution étiologique que Lacan prônait, sans que personne ne semble s’en être soucié outre mesure, c’est que l’hystérie est une maladie du Sujet et non pas du Moi. C’est à partir de cette révolution qu’il construira dans les débuts des années 1970 (l’Envers de la psychanalyse) le mathème du discours de l’Hystérique (duquel sera déduit les trois autres: du Maître – de l’Universitaire – du Psychanalyste). Avec ces quatre mathèmes il y a une tentative de dépasser la dérive mythologique et l’ambition de surpasser la métapsychologie freudienne pour y substituer 4 formules définitives qui rendraient compte de manière exhaustive du fonctionnement (et de la structuration) de l’appareil psychique, archétype, pourrait-on dire, de l’esprit humain dans son rapport existentiel au monde. Chaque discours donnerait la manière d’assumer dans l’existence  » le manque à être  » constitutif.  » Manque à être  » qui s’avèrera, à une certaine période de l’élaboration Lacanienne, quasiment équivalent à  » l’Etre vers la mort  » issu de la philosophie. (Sein zum Tode) Heideggérienne 1. Cette conscience et l’acceptation de cet  » Etre vers la mort », serait la condition du Dasein (« être-là « ) assumé. Il faut remarquer que faire référence à « être  » parce que cela rétablit la question du sens (sens de l’être) qui introduit à la métaphysique, ne peut être considéré comme un concept à inscrire à l’armature de la psychanalyse. Seule la question du Sujet et de sa fonction ressort de la problématique propre à la psychanalyse. Vous savez que je propose comme fonction subjective «  Inconsciente » l’aptitude à « exister » au monde. Sous la modalité  » toujours d’un présent maintenant  » sans pour autant le référer à l’hypothèse d’une « essence ». On peut être présent psychiquement au monde sans « être ». Une existence sans  » être « , ou, pour reprendre une terminologie Heideggérienne  » un étant » sans  » être « . Aussi je considère ces formules lacaniennes des quatre discours comme métaphoriques et obsolètes. En effet, ils ont pour fonction de décrire de manière exhaustive le lien social subjectif que l’on peut avoir avec le social, j’en ai déjà fait une présentation et une critique dans mon livre, je vous y renvoie. Tout de même je vous rappelle que dans ce que je soutiens il n’y a qu’une modalité de lien social et pas quatre. Mais en ce qui concerne l’hystérie, il n’est pas indifférent de s’y arrêter. Je vais me borner à rappeler seulement comment se présente la formule, le mathème comme le prétend Lacan, de l’hystérie
Vous vous rappelez peut-être que ces prétendus algorithmes sont constitués de quatre termes :

  • Agent – qui produit le discours
  • L’Autre – que l’agent interpelle
  • La production qui résulte de cette interpellation
  • La vérité qui en découle
  • Ce qui caractérise le discours de l’hystérique c’est que :
    • L’agent est le sujet de l’inconscient
    • L’autre interpellé est le grand Autre
    • La production qui en résulte est un savoir sur le signifiant
    • La vérité révélée est que l’Autre est manquant (en position de)

Etre et Temps NRF Edition Gallimard § 46 à 60. La traduction  » Etre vers la mort  » est plus conforme à la pensée Heideggérienne que celle de  » Etre pour la mort « .

Cette lacanerie s’écrit ainsi :
schema-lacan

    où :
    $ indique le sujet de l’inconscient, interpelle le S1 le signifiant maître en l’occurrence le (Grand Autre) qui produit,
    S2 le savoir qui s’avère impuissant à combler.
    a : l’objet manquant, indice, du manque à être

Si on voulait paraphraser ce diagramme, on pourrait dire que le Désir Inconscient de l’hystérique consiste à mettre en doute non seulement la légitimité mais surtout la réalité que le signifiant maître prétend représenter de telle sorte de constituer un savoir qui en fin d’analyse le disqualifie (métaphoriquement : le père est impuissant) et d’aboutir sur la conviction que nul objet ne viendra jamais combler le Désir. Pour l’hystérique l’objet merveilleux (idéalisé) est inéluctablement destituable et ne viendra jamais combler le manque à être que la formule de son Désir fait persister. Ce que dit l’hystérique et que personne ne veut entendre, pas même les psychanalystes (je devrais dire : surtout pas les psychanalystes) ou bien plutôt ce que clame l’hystérique c’est que, scandaleusement, le Désir en tant qu’Inconscient n’a pas d’objet. Et que, de cette vérité du Désir de l’homme comme anobjectal (sans objet), il ne peut en revenir. Cette vérité l’obnubile. Cette vérité est son drame. Lacan passe à côté, mais pas loin. C’est à cela que ces symptômes protéiformes tentent de remédier, pour y échapper. Et leurs formes et leurs contenus sont suggérés par un supposé savoir (médecin, psychiatre, psychanalyste).
Une chose est sûre, l’hystérie, déjà pour Lacan, n’est pas due à un dysfonctionnement moïque, mais à une fixation particulière de la fonction subjective. Il faut dire que cette novation qui consiste à différencier le Sujet de l’Inconscient du Moi Imaginaire ne date pas de la période où il invente les mathèmes. Elle s’esquisse déjà de manière exemplaire en 1933 dans son article sur  » l’Agressivité en psychanalyse  » où il lie le destin de l’agressivité à l’émergence du Sujet. Ce qui aurait dû placer le Sujet hors problématique pulsionnelle libidinale. D’ailleurs cette invention du Sujet comme instance topique produite par l’agressivité (ou vectorisée par l’agressivité), vient combler un vide dans la métapsychologie freudienne dont personne, au fond, ne s’était avisé. Car, une des dérives qui rend la métapsychologie freudienne fragile, est l’absence d’instance topique qui spécifie l’Inconscient. Il n’est pas vectorisé par une instance qui en assumerait l’intentionnalité. Or, pour qu’un des registres métapsychologiques soit tant soit peu consistant, il faut que chacun ait une instance topique qui en assume l’économie et la dynamique. Déjà dans la première topique (où il y a trois registres Inconscient, Conscient, Préconscient) l’Inconscient n’a pas d’instance topique. Il est le résultat du refoulement. Dans la deuxième topique qui voit apparaître le Ҫa, le Moi, et le Surmoi, l’Inconscient émarge à ces trois nouveaux registres bien que le Ҫa apparaisse comme le lieu privilégié du fonctionnement inconscient : on voit bien que, quoiqu’on considère que la découverte de l’Inconscient soit l’apport majeur de Freud, ce  » concept  » est des plus mal défini. Lacan va donc combler ce manque en proposant cette nouvelle Instance du Sujet. Il pose l’hypothèse que le Sujet de l’Inconscient (qui n’est pas le Moi) est animé par le Désir. Dans cette perspective l’Inconscient est le lieu de la présence Subjective activée par le Désir.
A son habitude, il fait comme si cette évidence d’un Sujet de l’Inconscient était déjà présente chez Freud et avait échappé à la sagacité de tous les psychanalystes. Pour tenir cette fiction, il argue qu’il s’agit d’un malentendu concernant la compréhension d’un aphorisme freudien (dogmatique). En effet, quand Freud élabore sa deuxième topique il affirme que « Là où le Ҫa était le Moi doit advenir ». Or ce qui est entendu généralement comme  » Moi  » est noté en allemand par  » Ich « . Lacan conteste cette interprétation du  » Ich « . Il soutient que  » Ich  » n’est pas  » Moi  » mais  » Je « . Il en conclut donc que Freud veut dire, littéralement,  » là où le Ҫa était, Je dois advenir « . Dans cette tentative herméneutique de la pensée freudienne Lacan oublie que dans un premier temps il avait situé l’émergence du Sujet, du côté de l’aptitude à l’agressivité. Dans son article sur  » l’Agressivité en Psychanalyse  » 5 il propose une autre genèse du Sujet. Il considère que l’instance du Sujet est produite par l’agressivité considérée non pas comme pulsionnelle mais comme d’origine endogène. Bien sûr, à l’époque de sa rédaction (1933) il ne peut énoncer cette position de manière explicite. Il critique même la position de M Klein qui elle soutient cette position d’une agressivité biologique. Il s’insurge véhémentement contre cette position kleinienne. Manière sans doute de dénégation. Mais elle peut tout de même être déduite de l’enchevêtrement abscons dans lequel cette position est ensuite comme masquée dans ce texte. Cette hypothèse d’un Sujet fils de l’agressivité (paranoïde) élimine, parce qu’en contradiction, l’hypothèse d’une induction de cette instance à partir du Ҫa réservoir des pulsions libidinales. Le Sujet ne peut être à la fois fils de l’agressivité et de la libido. Mais cette ambiguïté sert le besoin de ne pas démentir la mythologie œdipienne freudienne, réduite essentiellement, chez lui, à la fonction du père. La solution réside dans l’affirmation de la mise en dialectique des envies pulsionnelles régies par le Moi et du désir régit par le Sujet. Bien sûr, Lacan ne pose pas cette opposition structurale simple, c’est moi qui l’enfreins. Reste que l’avatar de la mythologie œdipienne que constitue la fonction  » symbolique  » paternelle, n’est pas démentie et ne le sera jamais (j’ai consacré un long développement à cette démonstration dans mon livre, je vous y renvoie). Et la problématique de la libido se transformera en problématique du rapport sexuel et de l’impossible de la différence des sexes. Cette novation consiste à déplacer radicalement la problématique du Désir du registre Conscient vers le registre Inconscient et à affecter au Moi le rôle de régulateur entre les envies pulsionnelles et des exigences culturelles. Il restreint l’effectuation de ces envies en fonction de l’ordre symbolique « social ».

Mais ces deux premières versions de la définition du Sujet de l’Inconscient (dû d’abord à l’agressivité puis aux pulsions) seront remaniées radicalement à partir de 1953. Lacan proposera une nouvelle théorie. Nouvelle théorie où le concept de Sujet et de Désir

5 Lacan J., « L’Agressivité en Psychanalyse », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966

Inconscient ne seront référés ni à l’agressivité ni à l’énergétique libidinale du Ҫa mais à une nouvelle perspective que Lacan nommera « Dis Mension ». En d’autres termes le Sujet, ou bien plutôt la fonction subjective, serait produite par le langage. Mais il ne faut pas entendre le Sujet et sa dimension langagière, comme faisant référence aux catégories linguistiques du sujet grammatical de l’énoncé, ni même au sujet de l’énonciation (de la parole), mais comme point d’émergence d’où l’appareil à langage (neurocérébral) produit des phonèmes agencés en signifiants. C’est-à-dire des phonèmes susceptibles de porter une signification. C’est dans la chaine de cette production de signifiants que le Sujet se constitue. Il n’est plus issu comme dans la lecture que Lacan effectue de la deuxième topique freudienne,  » du réservoir des pulsions  » ni même de l’agressivité mais du  » trésor des signifiants « . C’est à partir de cette conception de l’origine du Sujet que l’on rabâche
 » Le signifiant c’est ce qui représente le Sujet pour un autre signifiant « . Et c’est dans cette dynamique d’éclipse et de réapparition du Sujet entre deux signifiants qu’il faut tenter de concevoir ce qu’il en est du Désir : Le Désir consiste à faire réapparaître perpétuellement le Sujet (Inconscient) dans la concaténation infinie des signifiants produits par l’appareil psychique. C’est ce qui assure de la présence au monde (et non pas de l’être au monde philosophique) comme  » présence toujours présente maintenant « . Là où, à mon sens, cette élaboration tout à fait prometteuse, en particulier pour la compréhension de la structure de l’hystérie, se dévoie, c’est quand Lacan invente le concept de Signifiant Maître pour les besoins de concilier son élaboration théorique en devenir et la vieille théorie mythologique de Freud concernant le sexe (la différence des sexes), le père et la structure mythologique œdipienne. Il fait l’hypothèse que dans l’Inconscient, il y aurait des signifiants prégnants à partir desquels la chaîne signifiante s’organiserait en structure Inconsciente. Des signifiants réputés  » Maîtres  » : le Phallus, le Père, les Noms du père, le Grand Autre…etc. D’une certaine manière, on retrouve peu ou prou dans le registre Inconscient la même organisation topique que dans le système Conscient freudien. Et la même dynamique. Il s’agit d’un simple déplacement de registre. Déplacement qui en disqualifie le bien fondé.

Et l’hystérique va là encore dénoncer cette aporie à sa manière. On pourrait dire que le discours de l’hystérique prend sa raison d’être dans l’interrogation « transgressive  » sur la consistance véritable de ces prétendus Signifiants Maîtres. Sous le masque de la référence et de l’idéalisation, il met en question non seulement leur statut mais aussi leur légitimité. Statut et légitimité qui font consensus au sein de la culture mythologique des lacaniens. Cette mise en question produit des savoirs sur ces Signifiants Maîtres qui se révèlent inconsistants et débouchent sur leur destitution. Restitué dans la problématique du manque, on peut dire, que pour l’hystérique il n’y a nul savoir qui ne puisse être disqualifié et nul maître qui ne puisse être destitué. Ceux qui sont sensés les incarner dans la réalité sont alors réduits à l’état de déchets. Déchets que l’on peut dominer. D’où la formule lacanienne « l’hystérique cherche un Maître pour mieux le destituer » voire le dominer. Pas toujours si on croit les couples infernaux constitué d’un petit paranoïaque domestique (« pervers narcissique » dit-on après Paul-Claude Racamier) et d’un hystérique où celui-ci reste en position asservie. Car bien sûr, de ce processus de destitution/maîtrise, l’hystérique, malheureusement, n’en finit pas d’en jouir. Jouissance amère (entendez-le comme vous voulez !) et persistante qui constitue sa seule raison de vivre parce qu’elle masque la vacuité dans laquelle le laisse sa subjectivité défaillante et la détresse qui s’en suit. L’hystérique est un anti-philosophe ou bien plutôt dans sa structure un anti-métaphysicien. J’y reviendrai. Nous voilà enfin arrivés à la fin de ce nécessaire rappel des vicissitudes que l’étiologie de l’hystérie subies au travers du temps et des auteurs. Cela était absolument nécessaire pour comprendre ce que je vais vous proposer dans les prochains séminaires dont les contenus s’inscrivent dans cette continuité.

CONCLUSION

Je vais essayer de ramasser synthétiquement tout ce que j’ai développé devant vous. Vous avez bien compris que l’approche séméiologique psychiatrique proliférant chez les auteurs classiques, comme Henry EY, ou réductive comme celle du DSM IV, donne de l’hystérie une impression confuse et déroutante. Des auteurs comme Henry EY renoncent même à en donner une approche théorique. Ce dernier et ses collaborateurs, nous l’avons vu, prennent le parti de présenter cette affection comme un tableau fondé sur une taxinomie phénoménologique des symptômes. Cela débouche sur une succession proliférante dont la subtilité et la pertinence taxinomique ne suffisent pas à dissiper l’impression de malaise et d’étrangeté que cette maladie ne manque pas de provoquer. Une fois l’étiologie organique écartée, après Charcot et Babinski, et sans le recours à une étiologie psychique, (quoique ces troubles soient qualifiés d’origine psychique) l’impression d’incompréhension domine. D’autant que cette symptomatologie n’en finit pas de se transformer au gré des mutations psychosociales et des théories que la société dans son historicité n’en finit pas de produire. C’est-à-dire que, contrairement aux autres entités nosographiques qui, elles, apparaissent comme fixées et peu sensibles à l’air du temps (en particulier des savoirs), l’hystérie est toujours en perpétuelle mutation séméiologique.
15. Il est clair qu’à déclarer la nature psychogène de l’hystérie, dans le sens d’un dysfonctionnement de l’appareil psychique, la psychanalyse devait permettre de trouver une étiologie à cette maladie protéiforme. Etiologie susceptible de trouver une structure pathogénique commune à la polymorphie de la symptomatologie qu’elle manifeste (sorte de frégolisme psychique). C’est exactement ce que Freud propose, comme nous l’avons vu, quand il renvoie l’hystérie à un dysfonctionnement métapsychologique qui aboutit pour lui à une impossibilité de la résolution de l’œdipe.
La lecture qu’opère Lacan de cette clinique Freudienne de l’hystérie, à partir de laquelle il réduit la non résolution de l’œdipe à l’archétype de l’insatisfaction, permet de déterminer un dénominateur, commun à cette prolifération symptomatique. Ce dont l’hystérique est incapable, c’est de nouer une relation objectale permettant la satisfaction du principe de plaisir. Nul objet jamais ne permet d’abaisser les tensions libidinales au niveau le plus bas. L’hystérique est toujours en tension de jouissance. Sans répit. C’est dans ce sens qu’il est licite de dire après lui, que le Désir de  » l’hystérique est d’avoir un désir insatisfait « . D’un point de vue clinique, cette déduction est tout à fait pertinente. Cela donne un début d’explication et de compréhension à la diversité des tableaux cliniques que chaque hystérique peut produire. Du point de vue de l’Inconscient, dans cette conception, l’hystérique est voué à l’insatisfaction des envies, puisque aussi bien son Désir lui fait défaut. Insatisfaction implacable qui s’exprime phénoménologiquement comme une suite incessante de destitutions des envies conscientes fomentées et promotionnées par la constellation moïque (Moi – Idéal du moi).

Le deuxième pas que Lacan franchit dans la compréhension de l’hystérie consiste à s’inscrire en faux contre l’idée reçue que sa cause incombe à la faiblesse du Moi. Peut-être est-ce grâce à cette névrose que Lacan en est venu à penser que dans la topique de la métapsychologie freudienne, il manquait une instance essentielle que nul autre avant lui, n’avait repérée. Pour clarifier et simplifier cette délicate question, on peut partir du point de vue qu’il ne saurait y avoir un registre topique. (Inconscient, Conscient, Préconscient), sans une instance qui en vectorise à la fois l’économie et la dynamique. Or l’Inconscient Freudien est un registre sans instance : il est le lieu de refoulement des désirs interdits. (dans la deuxième topique toutes les instances sont partiellement inconscientes). Lacan propose donc que l’Inconscient comme registre soit vectorisé par l’instance topique constituée par le Sujet (qui n’est pas le Moi) et animé non pas par le processus du refoulement mais par le Désir. Dans cette perspective, l’Inconscient est le lieu de la présence subjective animée par le Désir. Le Désir est inconscient par structure et non plus par l’effet dynamique du refoulement. Chez Freud un désir est d’abord conscient et devient inconscient par refoulement. Dans cette perspective Lacan déplace les problématiques du Désir du registre Conscient vers le registre Inconscient et place le Moi comme régulateur des envies pulsionnelles et des exigences  » symboliques  » culturelles qui en restreint l’effectuation. Ce qui lui permet de ne pas remettre en cause totalement les mythologies œdipiennes libidinales dans lesquelles Freud s’est fourvoyé. Reste tout de même que ce pas, qui consiste implicitement à séparer le Désir inconscient des Envies imaginaires conscientes, n’a pas été, à l’époque de cette élaboration, radicalisé de cette manière. Mais c’est déjà l’esquisse d’une révolution métaphysique possible. Ce qui est affirmé, clandestinement, c’est que le Désir n’est pas objectal. Il se joue hors relation d’objet. Cette intuition se confirmera à partir de 1953, quand Lacan donnera une autre version de la théorie du Sujet. « Une Dis-Mension» ou le Sujet et le Désir comme inconscient s’énoncent du dit. Dans cette deuxième formulation de l’émergence du Sujet, Lacan va abandonner la référence à la deuxième topique freudienne et le recours au « Ҫa ». Il lie explicitement le Sujet comme inconscient avec les effets du langage. C’est dans la chaîne de production des signifiants que le Sujet se constitue. Il est issu de la concaténation des signifiants sous les espèces du  » trésor des signifiants « . Et c’est dans cette dynamique d’éclipse et de réapparition du Sujet entre-deux signifiants qu’il faut tenter de concevoir ce qu’il en est du Désir. Le Désir consiste à faire réapparaitre perpétuellement le Sujet. (Inconscient) dans la concaténation infinie des signifiants dans l’appareil psychique. C’est cette réapparition incessante qui assure de la présence au monde.

Nous avons vu que cette élaboration, tout à fait prometteuse, en particulier pour la compréhension de la structure de l’hystérie, se dévoie quand Lacan invente le concept de Signifiant Maître pour les besoins de concilier son élaboration théorique en devenir et la vieille théorie mythologique de Freud concernant le sexuel, le père et la structure mythologique œdipienne. A ceci près que dans l’Inconscient, le Désir ne concerne pas les objets mais rien que le mouvement d’absence et de réapparition du Sujet. C’est à partir de ces données que Lacan va concevoir ce que pourrait être la structure de l’hystérie (qu’il nomme discours de l’hystérique). Si on paraphrase la formule qui atteste de cette structure (le mathème) on peut en tirer que ce qui semble moteur dans l’hystérie, c’est la persistance de la jouissance qui résulte d’un circuit obligé de l’insatisfaction perpétuelle. On voit là apparaître une différenciation bien utile entre jouissance (addictive) et plaisir (libérateur). L’une, la jouissance, est de tension permanente qui, dans le registre subjectif inconscient, atteste (et permet) une présence tensionnelle au monde ; l’autre, le plaisir, dans le système imaginaire moïque permet l’homéostasie de ce système objectal de satisfaction par le truchement d’investissements.
Ce que l’hystérique met en cause dans la théorie freudienne c’est que le Désir, donc sa satisfaction ou son insatisfaction, soit partie prenante du cycle de la pulsion sexuelle. Ce que l’hystérique dénonce paradoxalement dans sa monstration histrionique, spectaculaire et répétitive, c’est l’incapacité de tout objet sexuel à satisfaire le Désir qui n’aspire à aucune satisfaction objectale ou autre.
Ce qu’il met en cause dans la théorie lacanienne c’est que la dynamique du Sujet, et le Désir qui l’anime, se résout à une confrontation avec ces prétendus Signifiants Maîtres (Phallus, Grand-Autre, Noms du Père) qui seraient sensés structurer ce registre Inconscient, dont il est l’acteur principal. Ce que l’hystérique clame, c’est qu’un signifiant équivaut à un autre signifiant et que donc il est illusoire de prétendre qu’il y en aurait certains qui seraient  » Maîtres « . Il opère donc, avec constance, à leur destitution. Aucun n’échappe à sa sagacité. Pas même le discours psychanalytique.

L’hystérique veille à dénoncer ces apories, du temps de Freud, comme aujourd’hui. Il n’en finit pas de douter de tout et ce doute, qui le concerne au premier chef dans sa structure même, (ce n’est pas l’obsessionnel qui doute, radicalement mais l’hystérique; le doute de l’obsessionnel s’organise, lui, autour de la culpabilité d’un meurtre virtuel non effectué) il le projette et l’applique à l’autre, à la crédibilité duquel il fait semblant de croire. De tout autre, il doute. Doute qui peut même apparaitre sous le déguisement réactionnel de la maîtrise paranoïde.
Mais dans cette projection interprétative de l’impuissance et de l’incapacité de l’autre, il se perd et perd l’autre.  » Voir Rome en cendres et mourir de plaisir  » dit l’héroïne d’une tragédie classique. Entraîner l’autre dans son malheur pour conjurer l’angoisse de la solitude à laquelle sa structure l’assigne.

POUR UNE APPROCHE STRUCTURALE DES SYNDROMES HYSTERIQUES

L’erreur de Lacan: Le Sujet n’est pas immanent

Reste tout de même qu’incessamment mise à la question par l’hystérique (ce philosophe sceptique… en effet je m’interroge : «  tout philosophe n’était-il pas un hystérique qui a réussi ? »)  grâce au démenti qu’il n’arrête pas d’infliger aux psychanalystes dans la cure, (démenti que bien évidemment le psychanalyste ne peut pas entendre : les mathèmes des quatre discours le rendant sourd !), l’élaboration et la compréhension du fonctionnement et de l’organisation de l’appareil psychique, par à-coups, a progressé de manière décisive. En particulier avec l’invention du Sujet et la substitution (partielle à ce jour chez les lacaniens) de l’économie pulsionnelle sexuelle par l’économie du phonème, du signifiant, du signe et de la signification syntaxico-rhétorique. Cela permet de resituer le syndrome hystérique dans sa véritable dimension. Après Lacan on peut affirmer que cette affection n’est pas moïque : elle concerne le Sujet et l’avènement de la fonction subjective désirante : l’erreur lacanienne est de considérer que chez l’hystérique, l’Instance Subjective, est immino-réellement avérée dans l’appareil psychique. Il n’est pas concevable que cette instance puisse subir, dans son émergence un quelconque avatar. Le Sujet de l’Inconscient, telle Athéna de la tête de Jupiter, surgit tout armé dans l’appareil psychique. C’est en tout cas ce qui apparaît dans le mathème qui définit la structure du discours de l’hystérique. Lacan avec ses mathèmes et en particulier le $ barré qui symbolise le Sujet, fait comme si cette instance subjective était un invariant de la nature humaine. De l’esprit humain, pourrait-on dire. Le Sujet de l’Inconscient est donc une donnée  » Immanente « . A ce titre, c’est-à-dire à cause de son immanence, on peut penser qu’avec ce concept, bien que Lacan prenne la précaution de différencier « l’être » du « Sujet de l’Inconscient », on sort du registre de la psychanalyse, pour dériver du côté de la philosophie. Il y a présomption d’un passage d’asymptote. D’instance psychique on fait le saut du côté des catégories philosophiques. Ce que les philosophes n’ont pas manqué de saluer. Badiou en particulier. J’y reviendrai ultérieurement. L’immanence est le masque de la transcendance.

La clinique de la cure, si on la réfère à la métapsychologie que je propose, oppose un démenti définitif à cette conviction immanentiste Lacanienne. Erreur que Lacan n’avait pas commise au début de son élaboration quand il situait l’agressivité comme origine de toute position subjective possible. Car ce dont souffre en premier chef l’hystérique, c’est justement de cette impossibilité d’inscrire et d’assumer une position subjective, fondement et activation de cette Réalité Psychique à partir de laquelle  » l’Existence  » prend elle aussi réalité. Réalité psychique qui se trame originellement par l’organisation atone de la chaine signifiante. C’est au titre de cette atonie de la chaine signifiante que le Sujet peut être considéré comme inconscient. C’est à partir de ce constat qu’il faut partir si on veut comprendre la structure de ce syndrome. Mais pour cela il faut cesser de se laisser fasciner par les facéties tragiques dont l’hystérie donne le spectacle. Il faut entendre cette souffrance originelle. Le désespoir qui se masque derrière l’exhibition de ses symptômes. Ce que tout syndrome hystérique tend à masquer, quel que soit l’agencement sémiologique de sa rhétorique fantasmatique, c’est la détresse. La Détresse du Vivre, telle qu’elle se manifeste à l’aube de la structuration de l’appareil psychique. J’y insiste : placer le Sujet comme une donnée inaltérable et immanente est une aporie rédhibitoire.

DE L’HYSTERIE D’ANGOISSE

Il faut donc repartir de cette chronologie de mise en place de l’appareil psychique pour situer précisément à quel moment se noue la problématique hystérique. Quel élément fait défaut dans cette structuration qui déclenche en chaîne une structuration pathologique hystérique ? Il faut donc revenir aux phases archaïques qui voient apparaître le Sujet et se mettre en place la fonction désirante. Bien que je les aie décrites à plusieurs reprises, je vais tout de même les reproduire à nouveau. On peut penser qu’il y a dix étapes, pseudo chronologiques, qui ouvrent à l’enfant une présence psychique au monde. Je dis pseudo chronologiques parce que dans la réalité du processus qui s’instaure dans l’appareil neurocérébral pour produire l’appareil psychique, ces étapes n’existent pas. Il est vraisemblable que dans la réalité de cette structuration, les connexions nécessaires à cette émergence sont concomitantes. Il s’agit sans doute d’un processus  » systémique  » où tous les évènements épigénétiques s’interconnectent simultanément. Pour les besoins de la démonstration on suppose que l’enfant a bien eu la possibilité neurocérébrale de sélectionner les phonèmes de sa langue maternelle. A partir de quoi on peut schématiser la structuration psychique qui s’origine de la manière suivante :

I.) Vocalisation phonématique qui intègre l’intentionnalité agressive pour mettre en place la  » voix  » (aspect économique). Voix qui se substitue aux cris antécédents.
II.) Concomitamment esquisse d’une subjectivisation (aspect topique) qui signe l’émergence d’une présence indéterminée par rétroaction. L’écho de la voix initie cette subjectivité psychique.
III.) Cette initiation vocalique permet l’opération de clivage entre les fantasmes terrorisants endogènes et cette trace d’insistance subjective (aspect dynamique).
IV.) Se constitue un espace psychique interne et la mise en place d’une intentionnalité subjective défensive  (aspect économique). On est passé d’une intentionnalité  » agressive  » fantasmatique (endogène), à une intentionnalité  » psychique « .
V.) Activation de la dynamique défensive de la  » voix  » contre les fantasmes endogènes terrorisants.
VI.) Confirmation de l’unicité subjective vocalique par l’aperception de l’organisme émetteur dans le miroir.
VII.) Apparition sous l’égide de cette esquisse subjective d’un Espace Psychique, constitué d’un  » dehors  » et d’un  » dedans  » qui ouvre à une présence désirante au monde intransitive.
VIII.) Irruption de la  » Détresse du Vivre  » sous les espèces d’une angoisse sans objet dans l’espace psychique nouvellement conformé. Angoisse générée par l’éprouvé de cette unicité subjective qui fait coupure dans la confusion antécédente.
IX.) Détermination d’un territoire de sécurité audio spéculaire (stade du miroir) sous les espèces de la jubilation.
X.) Mise en place de l’esquisse d’un lien social subjectif intransitif qui se joue entre l’enfant infans et la mère, où celle-ci apparaît comme réassurance sensorielle (voix, odeur, toucher) et comme morphème (ou prototype) de la constitution imaginaire de l’autre.
Comme je vous l’ai annoncé antérieurement pour définir un syndrome, il faut en priorité se focaliser sur le destin des instances topiques. Pour ce qui concerne l’étiologie de l’hystérie, il faut déterminer à quelle étape de cette organisation ontophylogénétique vocalique (schizoïde) l’instance subjective s’est trouvée en difficulté d’émergence et de stabilisation. On peut faire l’hypothèse que le défaut de structuration subjective intervient dans les étapes (VII et suivantes) qui permettent la constitution d’un espace psychique interfacial entre le dedans et le dehors de l’organisme. Dans la pseudo-chronologie que je viens d’évoquer devant vous, cela se situe au moment où l’enfant quête la confirmation de l’unicité vocalique subjective dans l’aperception de l’organisme émetteur dans le miroir (qui n’est pas encore un corps : le corps comme tel s’actualise d’être repris dans l’imaginaire fomenté par les propriétés de la langue). Ce qui échoue chez l’hystérique c’est la constitution d’un dehors et d’un dedans sous l’égide d’une fonction psychique qui la font sortir de la confusion antécédente. Ce qui va lui faire défaut, c’est la possibilité d’une présence au monde subjective péremptoire, pivot de toute structuration psychique ultérieure. Et tout se passe comme si l’épreuve constitutive du miroir ne participait pas, dans la jubilation, à confirmer le caractère intransitif de la subjectivité vocalique. Il y a échec de l’éprouvé de cette unification préalable à toute indépendance et autonomie possibles. D’une certaine manière, ce qui s’avère impossible, c’est le dépassement de l’éprouvé de cette détresse, consécutive à la constitution d’un dedans et d’un dehors, dont l’appareil psychique doit assumer l’angoisse en même temps que le Sujet émergeant doit s’animer de cette intentionnalité agressive qui lui vient de son organisme comme vivant. Ce qui lui est impossible, en dernière analyse, c’est l’assomption de la vitalité organique sous les espèces du vivre psychique qui ne peut s’opérer que dans le dépassement de la détresse. Dépassement qui débouche sur la nécessaire affirmation de l’unicité subjective. Si cette opération échoue, l’angoisse persiste. Angoisse éprouvée mais non ressentie, puisqu’elle ne peut faire l’objet à ce stade d’une énonciation salvatrice Inconsciente. Donc souffrance blanche qui ne s’assume et ne permet pas à l’enfant d’entrer dans cette affirmation subjective intentionnelle du Vivre qui pourrait lui assurer cette présence au monde inéluctable et péremptoire. C’est bien cette carence de la formation de l’épreuve du miroir qui empêche la finalité du processus de subjectivisation. La Détresse du Vivre insurmontée fixe à jamais l’angoisse. C’est dans ce ratage de cette phase vitale (au sens propre du terme) que le destin de l’hystérie se noue. Tout se passe comme si l’épreuve du clivage, qui donne accès au Désir comme intentionnalité de présence au monde  toujours présente maintenant (temps suspendu parménidien ; le temps qui passe, héraclitéen, n’adviendra qu’avec la phase paraphrénique et la constitution de l’imaginaire sémantico-rhétorique), échouait partiellement et laissait le Sujet dans l’incertitude entre confusion confusante et unicité subjective affirmée. Phénoménologiquement, tout se passe comme si cette structuration subjective s’effectuait, à ceci près que l’angoisse de la Détresse du Vivre demeure et perdure, alors qu’elle devrait s’effacer au profit de l’activation de la fonction subjective péremptoire. Cette affirmation désirante péremptoire du Sujet comme Inconscient n’advient pas. Et l’inconsistance observée cliniquement  dans la personnalité hystérique n’est pas liée à la faiblesse du Moi, mais à l’inaboutissement du procès de subjectivisation vocalique. La faiblesse du Moi est la conséquence de l’échec partiel de la subjectivisation.

Cette carence aura dès cette époque une conséquence à la fois existentielle et de structuration psychique ultérieure. Pour ce qui concerne les conséquences existentielles, il s’agit comme nous l’avons vu, de perturbation de la présence au monde. Cette perturbation se joue essentiellement dans le rapport à la mère. En effet, à cette époque devrait se mettre en place la position existentielle du lien social à l’autre dont le prototype se construit dans le rapport à la mère. Or, la persistance de l’angoisse, issue de la Détresse du Vivre, va constituer un obstacle à la mise en place de ce rapport (et non de relation) à la mère. Ce lien social s’esquisse et se constitue normalement à partir de la fonction subjective de présence au monde péremptoire, (sorte de certitude de son existence psychique endogène sans aucun support extérieur pour l’étayer). Si cette présence au monde s’avère inconsistante et précaire, le rapport de lien social ne peut se structurer et la relation à la mère se dévoie dans la dépendance captative. Alors que celle-ci ne devrait se situer, à ce stade du développement psychique, que comme une confirmation anticipative d’une autonomie à venir (l’apparition de la fonction subjective est prématurée puisque l’enfant n’a pas encore les capacités à en assumer physiologiquement mais surtout langagièrement les conséquences). Cette position maternelle, qui permet l’émergence de la possibilité de lien social chez l’enfant toujours infans, s’actualise essentiellement comme présence du corps en butée. Présence de corps butée qui s’adresse encore aux perceptions sensorielles de l’enfant : odeur, voix, toucher…. Présence de corps qui a pour objectif de constituer un territoire existentiel de réassurance. Si l’enfant n’a pas atteint cette position subjective péremptoire, alors la relation à la mère se noue non pas sous les espèces particulières du lien social, mais de la relation fusionnelle. En effet, cette position naturelle de réassurance que doit avoir la mère à cette période cruciale, est dévoyée par l’angoisse qui perdure avec la Détresse du Vivre. Elle n’est plus perçue comme une butée  » détachée  » de réassurance. L’angoisse s’y projette et établit un parasitage dont l’objectif est de la faire disparaitre. La mère se présente en quelque sorte comme l’antidote de la Détresse du Vivre. Elle a pour fonction d’en éloigner les affres.

Cette projection, dont la mère n’est réellement jamais l’origine ou la cause, créée avec elle un lien de dépendance fusionnelle qu’aucun évènement ne pourra délier. Pas même l’intervention d’un père, fut il symbolique, comme l’enseigne la mythologie psychanalytique. Cette dépendance fusionnelle devient un fait de structure qui origine le syndrome hystérique. Retour (ou régression) par d’autres moyens à la confusion originelle. Dans les analyses, on n’en finit pas d’entendre des mythologies sur cette confusion perdue. Dès lors, cliniquement,  on a l’impression, à tort, que les troubles sont causés par un manque insatiable que nul objet ne pourra jamais combler. En réalité il s’agit bien d’un manque, mais qui concerne l’impuissance à exister péremptoirement que le Sujet ne peut assumer. Pas un manque d’objet. L’intentionnalité agressive intriquée aux phonèmes ne s’est pas suffisamment constituée pour permettre au Sujet de se déterminer comme première instance psychique.

Si l’on voulait décrire cliniquement ce qui se passe phénoménologiquement pour l’enfant, on pourrait dire qu’il n’est pas en mesure  » psychique  » d’assumer la distanciation que la sortie de la confusion antécédente oblige. C’est pourquoi pour tenter d’échapper à la Détresse du Vivre dont il est continument la proie  il se précipite dans un colloque fusionnel à sa mère. Colloque antagoniste de l’entrée dans le lien social. Il ne s’agit donc pas de mettre l’adulte tutélaire, la mère, dans la position d’étayage de cette anticipation du lien social, mais de se précipiter dans un corps à corps organopsychique pour tenter d’échapper à l’angoisse issue du clivage induit par l’activation de l’intentionnalité psychique. Ce phénomène de fusion dans le corps de la mère n’est donc pas dû à je ne sais quelle difficulté de séparation d’un état fusionnel antécédent. Il ne faut pas confondre dépendance physiologique et fusion psychique. Dans le même temps où cette intentionnalité psychique surgit, elle se trouve menacée, du fait même du clivage quelle opère, de disparaître. Le mouvement de collage d’avec le corps de la mère apparait alors comme une tentative de guérison de cette terreur de subjectivisation. L’insupportable de ce clivage endogène induit un parasitage psychique sensé annihiler la Détresse du Vivre et l’angoisse qu’elle produit. Angoisse de mort psychique annoncée alors même que cette réalité psychique du vivre vient à peine d’émerger. Bien évidemment cette faille primordiale ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur les phases ultérieures de la structuration de l’appareil psychique. Structuration qui se développera sous le régime de la facticité due à la mise en impasse de l’angoisse et de la Détresse du Vivre.

En particulier dans la phase paranoïde suivante, où devraient apparaître  » les pré-signifiants symboles « , qui résultent de la transformation de l’agressivité vocalique antérieure  en  » invidia « . Invidia qui présente l’intentionnalité psychique dans la dynamique existentielle de l’élimination et la captation. Dans le même temps le (Pré) Moi totalitaire (Moi Idéal) émerge et prend en charge l’intentionnalité de manière active. On a vu précédemment que l’agressivité vocalique s’était avérée défaillante et inapte à permettre la tenue d’une intentionnalité péremptoire de présence au monde. De fait, cette faiblesse de l’agressivité vocalique à soutenir l’intentionnalité subjective se perpétuera dans l’opération de transformation qui devrait déboucher sur l’Invidia symboligène. Celle-ci s’avère non plus efficiente mais factice dans le sens où l’indétermination originelle de présence au monde va se transmettre et donc ne permettra pas à l’Invidia de jouer son rôle de vectorisation de cette nouvelle intentionnalité de présence au monde sous les espèces, surtout, de l’élimination mais aussi de la captation. Et le Prémoi (Moi Idéal) qui devrait s’avérer totalitaire sur le mode de la certitude, se trouve comme contaminé  par l’incertitude subjective antécédente. L’indétermination subjective s’est muée en incertitude Prémoïque et l’Invidia qui l’anime n’est plus que simulacre. On voit bien la différence d’avec les troubles envahissants du développement (TED). Ceux qui en sont affectés, quoique ces troubles paraissent avoir, eux aussi comme étiologie la défaillance de l’émergence subjective, utilisent l’Invidia pour renforcer tyranniquement la fusion et la dépendance exclusive avec le corps de la mère.
Mais en apparence, pour les proches et aussi pour les professionnels, cette phase de structuration de l’appareil psychique du futur hystérique parait se dérouler normalement. Il est vrai que, phénomélogiquement, le caractère déjà pathologique est indétectable. Car le Moi Idéal semble jouer son rôle de toute puissance passagère et l’Invidia se développe comportementalement dans les interactions que l’enfant a avec ses proches. En particulier à la naissance d’un puiné où l’intention d’élimination de l’intrus est toujours repérable. Elle parait parfois outrancière. Mais cette apparence est trompeuse. Et la fonction symboligène que l’Invidia soutient n’opère pas correctement. Implicitement cette fonction est détournée de son objectif qui est de permettre une nouvelle étape dans le développement de l’autonomie psychique. De fait, elle se dévoie pour conforter une exigence d’exclusivité et de dépendance à l’égard des personnes tutélaires choisies pour apaiser l’angoisse qui apparaît alors comme  » l’insupportable de la séparation « . De fait ce que cette pseudo problématique de séparation actualise de manière métonymique (une problématique pour une autre) c’est la métaphore de la Détresse du Vivre indicible…mais opérante. L’angoisse de séparation exhibée occulte l’angoisse de mort psychique radicalement inconsciente. Il y a une sorte de retournement. Alors qu’originellement cette détresse est cause de l’angoisse, dans cette pathologie la détresse apparait comme résultat de la séparation qui cause l’angoisse. De cause, elle apparait comme conséquence. Et même les psychanalystes sont les dupes de ce retournement. D’autant que, symptomatiquement, cette détresse n’apparaît que dans les grandes attaques de panique qui sont souvent déclenchées par des séparations brutales, vécues comme des abandons. Mais ces prétendus abandons ne sont que des causes déclenchantes qui ne disent rien, autrement que métaphoriquement, de l’étiologie réelle qui les provoquent. Les psychologues, mais aussi les psychanalystes n’en finissent pas de prendre les effets pour des causes !

Bien entendu la dernière étape de la structuration de l’appareil psychique sera elle aussi affectée par les dysfonctionnements originels. Quoique l’aptitude syntaxico-rhétorique, qui permet l’imaginaire, apparaisse comme  » normale « , elle ne fomente pas la mise en œuvre de la pensée productive au service de l’envie de savoir, dernier avatar de l’aptitude à la quête. En effet de la même manière que le Prémoi Totalitaire de la phase précédente ne s’est pas révélé opérant (dans la certitude absolue propre à cette présence au monde induite par l’Invidia), de la même manière, l’émergence du Moi s’effectue dans la fragilité de l’incertitude antécédente qui provoque son inconsistance. Inconsistance qui empêche la relation d’objet aussi bien de se constituer que de s’établir comme réalisation des envies. De fait, tout se passe comme si une double orientation de productions mythologiques se mettait en place. Comme si la capacité à la quête, que l’accès à l’aptitude syntaxo-rhétorique octroyée à l’appareil psychique pour produire un savoir sur le mode de la croyance, se scindait en deux et opérait un clivage dans le fonctionnement psychique topique. Dans un premier temps, sous l’égide du Moi, il se constitue bien une version singulière (adaptative) du système d’interdits et d’obligations que l’ordre symbolique culturel détermine. Cette mythologie (implicite) initiatique est une nécessité pour que l’enfant intègre le collectif régit par l’armature symbolique de sa culture d’appartenance. Mais cette version singulière du mythe porteur de cet ordre symbolique ne trouvera pas en écho une capacité de croyance suffisante pour quelle puisse servir à constituer l’identité (endopsychique) du Moi. Il ne déterminera pas les caractères de la personne nécessaire à son identification sociale. Dans cette occurrence, le Moi se présente comme fantoche et en proie au doute permanent quant à son identité même. Un doute pourrait-on dire, sur sa légitimité d’énonciateur et de producteur d’énoncés.  » le Moi  » (Je dans son acception grammaticale) est en perpétuel vacillement. C’est ce doute qui empêche toute croyance de s’affirmer pour vectoriser l’intentionnalité et surmonter l’inconsistance. Elle s’auto destitue constamment. Cette croyance, pseudo croyance devrait-on dire, s’avère de l’ordre du semblant. De fait la croyance dans sa défaillance est dans l’impossibilité de produire un savoir qui permette l’investissement sur les objets du monde Semblant donc qui, quand il est éprouvé, ne manque pas de déclencher angoisse et déréliction. Déréliction dans le sens d’une réactualisation de l’abandon attribué à la mère mis en lieu et place  » métaphorique  » de la présence absolue nécessaire à la vie. Littéralement derrière la façade des simagrées de sa pseudo adaptation, le Moi n’est personne, sans existence véritable ni envies réelles. Tous choix qui pourraient contribuer à l’exercice de l’indépendance, à défaut d’autonomie, lui est interdit. De ce point de vue, dans l’existence, l’hystérique fait  » comme si  » tant que l’angoisse ne le submerge pas. Il parait condamné au paraître (para-être). S’il est rattrapé, pour une raison ou pour une autre, par les effets de la Détresse du Vivre dont il ne s’est jamais dépris, le gouffre de la mort psychique s’ouvre devant lui et le terrasse. Il se liquéfie.
C’est sans doute cet échec de la constitution d’une identité moïque qui provoque le clivage topique et active l’instance supplétive de l’Idéal du Moi. Activation qui a pour objectif de pallier cette carence identitaire due à l’inconsistance moïque et de lui substituer une sorte de Moi orthopédique. Tout se passe comme si l’objectif de la quête que l’Idéal du Moi induit, consistait à détecter à l’extérieur un  » autre  » susceptible d’une identification salvatrice. Une structure moïque qui puisse servir de  » pattern  » et consolider la structure moïque déficiente. Il faut remarquer que ce recours à l’Identification est le premier pas dans la structuration pathologique de l’hystérie : s’approprier les traits de personnalité et les manières d’exister psychologiques d’une personne dont le Moi serait enviable. Vous me direz que ce mécanisme n’est pas forcément pathologique. Il est à l’œuvre à un certain moment de la construction de la personnalité chez tous les enfants du monde. C’est vrai. Mais ce qui est pathologique dans le cas de la structure hystérique, (la formation de sa période d’état), c’est que cette identification à l’autre se présente sur le mode de l’Idéalisation. Et cette idéalisation est le résultat d’un processus d’interprétation délirante qui déréalise l’objet. Il s’agit d’une construction mythologique qui a pour but de surdéterminer l’objet déréalisé. Surdétermination nécessaire à l’activation de l’aptitude incertaine à croire. A ce titre l’identification hystérique est bien le résultat d’un délire d’interprétation survalorisant. C’est pourquoi cette identification à l’autre idéalisée, confrontée à l’existence telle quelle est, s’avère tout aussi inconsistante que l’inconsistance du Moi qu’elle est sensée renforcer. Et pour cause puisque cette inconsistance moïque n’est pas une cause mais un résultat de l’inconsistance subjective originelle. Trouver une identité moïque orthopédique et se l’assimiler ne constitue en rien une solution à la défaillance subjective originelle. Aussi cette personnalité moïque d’emprunt, à laquelle le Moi se donne à croire, déçoit. Et l’inconsistance moïque s’avère à nouveau. Peut alors se déclencher un mécanisme répétitif qui voit se succéder des idéalisations délirantes d’objets auxquels l’hystérique n’en finit pas de s’identifier et de destituer dans l’alternance de la ferveur et de la déception. Cela peut aussi déboucher sur une multitude d’identifications simultanées qui chacune se constitue en pseudo personnalité singulière qu’il endosse. Personnalités qui apparaissent au gré des circonstances existentielles que l’hystérique traversera. Il s’agit alors de syndrome de personnalités multiples qui laisse apparaitre clairement la dimension délirante du processus d’identification. Syndrome de personnalités multiples que l’on attribue selon les auteurs aussi bien à la sphère schizophrénique. A tort la plus part du temps.

Merci de votre attention,

Marc Lebailly

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Publié dans Esquisse d’une clinique analytique structurale, hygie, Séminaires