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Entreprises, État et risques géopolitiques au 20e siècle. (04/​12/​2009)

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Jour­née d’étude du 04 décembre 2009 de l’UMR IRICE à l’Université de Paris 1 Pan­théon-Sor­bonne :

« Entre­prises, État et risques géo­po­li­tiques au 20e siècle »

Dif­fé­rences cultu­relles et risques géo­po­li­tiques : Esquisses de réflexion à par­tir de l’exemple coréen

En inter­ve­nant à la fin de cette jour­née d’étude, et après avoir enten­du les inter­ven­tions pré­cé­dentes, j’ai bien conscience que mon apport a quelque chose de déca­lé. D’abord je suis tota­le­ment incom­pé­tent pour trai­ter des risques géo­po­li­tiques tels qu’ils ont été abor­dés : ceux qu’encourent les entre­prises confron­tées à la mon­dia­li­sa­tion des échanges éco­no­miques sous l’égide du sys­tème capi­ta­liste. Ce sur quoi se foca­lise mon atten­tion, c’est sur l’impact de la pro­li­fé­ra­tion du sys­tème de pro­duc­tion et d’échange capi­ta­listes sur les cultures qu’il inves­tit. En effet, ce modèle éco­no­mique est en passe de s’universaliser de manière hégé­mo­nique et d’atteindre son der­nier déve­lop­pe­ment : après les phases du capi­ta­lisme mar­chand depuis le XVIème siècle, puis de celles du capi­ta­lisme indus­triel depuis le XIXème siècle, enfin nous avons vu se déve­lop­per, à la fin du XXème siècle, son der­nier ava­tar avec les sou­bre­sauts que nous avons récem­ment vécus, le capi­ta­lisme finan­cier. Il paraît iné­luc­table que cette conver­sion soit, dans un ave­nir proche, tota­le­ment consom­mée… Cette uni­ver­sa­li­sa­tion (je ne dis pas mon­dia­li­sa­tion) peut paraître sou­hai­table, puisqu’aussi bien les pré­vi­sions catas­tro­phiques de Marx se sont trou­vées, pour la plu­part, démen­ties. Pour le dire vite :

  • L’accumulation du capi­tal indus­triel et finan­cier n’a pas entrai­né une baisse ten­dan­cielle du pro­fit… car le pro­grès tech­nique, fac­teur de pro­duc­ti­vi­té, a fan­tas­ti­que­ment accé­lé­ré l’accumulation du capi­tal sans bais­ser les taux de pro­fit.
  • On n’assiste pas vrai­ment à une pau­pé­ri­sa­tion de la classe ouvrière. C’est même l’inverse qui s’est pro­duit. On constate une pro­gres­sion sans pré­cé­dent des reve­nus des tra­vailleurs. Mais en termes anthro­po­lo­giques existe-t-il vrai­ment, même dans nos socié­tés déve­lop­pées, une classe ouvrière ? Avec Dume­zil, on repère dans la plu­part des civi­li­sa­tions indoeu­ro­péennes une orga­ni­sa­tion sociale tri fonc­tion­nelle (clerc, guer­rier, pro­duc­teur) qui se divise en maîtres et esclaves (ou tenant lieu de). Et cette orga­ni­sa­tion des socié­tés indoeu­ro­péennes n’est pas géné­ra­li­sée. En par­ti­cu­lier dans les socié­tés asia­tiques. J’y revien­drai.
  • La mort du capi­ta­lisme, à l’issue de convul­sions et de catas­trophes entraî­nant la révo­lu­tion et l’avènement de « l’Âge d’Or », n’est donc pas d’actualité. Ce sce­na­rio, depuis la chute du mur et la conver­sion chi­noise à l’économie de mar­ché, n’invite pas à pen­ser que cette occur­rence soit pro­bable. Et cette pré­dic­tion s’est trou­vée démen­tie et dis­qua­li­fiée par la théo­rie schum­pé­té­rienne « des cycles et de la des­truc­tion créa­tive ».

Il est clair que ma pra­tique auprès des entre­prises est eth­no anthro­po­lo­gique et non pas stric­to sen­su éco­no­mique. Pas même micro éco­no­mique. En tous cas pas direc­te­ment, quoique nos inter­ven­tions ont pour objec­tif, à tra­vers les trans­for­ma­tions cultu­relles que nous ini­tions stra­té­gi­que­ment et condui­sons opé­ra­tion­nel­le­ment, d’améliorer les per­for­mances éco­no­miques des entre­prises que nous conseillons. En effet, notre pré­sup­po­sé théo­rique consiste à consi­dé­rer que l’entreprise, comme tout col­lec­tif social cohé­sif qui per­dure, est consti­tuée de deux faces : une face « Culture » régie par la pen­sée sym­bo­lique incons­ciente (« sau­vage » disait Levi Strauss), une face « Échange éco­no­mique » dont la pro­duc­tion est régie par la pen­sée ration­nelle consciente. Vous avez sans doute com­pris que notre approche du corps social des entre­prises est stric­te­ment struc­tu­ra­liste. Et que nous consi­dé­rons que ce que l’anthropologie a théo­ri­sé concer­nant la cohé­sion des socié­tés froides est aus­si valable dans nos socié­tés déve­lop­pées, quoiqu’occulté par l’envahissement de la pen­sée tech­nique. L’hypothèse est que la per­for­mance éco­no­mique s’avère d’autant plus forte que la cohé­sion sociale est assu­rée. Au moins dans les socié­tés qui pra­tiquent ce qu’il est conve­nu de repé­rer comme capi­ta­lisme rhé­nan (wébé­rien). Pour ce qui est du capi­ta­lisme libé­ral anglo-saxon de type wel­chien (Gene­ral Elec­tric), la cohé­sion sociale n’est pas cen­sée être néces­saire à la per­for­mance. Tout au moins à la per­for­mance à court terme. Disons que l’on est là dans une logique contrac­tuelle de l’organisation qui régi­rait la soli­da­ri­té « orga­nique » telle que Dur­kheim tente d’en don­ner le modèle (et constate son échec pour cause d’anomie : c’est-à-dire la dis­pa­ri­tion de toutes valeurs com­munes).

La seule légi­ti­mi­té que je peux exhi­ber pour par­ti­ci­per à ce débat est que, quoiqu’étant un minus­cule cabi­net, nous sommes appe­lés à inter­ve­nir à l’international auprès d’entreprises coréennes : une grosse PME (40 000 per­sonnes) qui est lea­der sur son mar­ché, Amo­re­pa­ci­fic, et une mul­ti­na­tio­nale, Sam­sung. Nous avons fait l’expérience de l’impact du capi­ta­lisme sur des entre­prises qui à l’origine fonc­tion­naient sur d’autres prin­cipes. Il n’est pas indif­fé­rent de noter que ces demandes émanent de socié­tés coréennes. En effet la civi­li­sa­tion coréenne n’est pas à pro­pre­ment par­ler sem­blable à celle de la Chine ou du Japon. Elle est d’origine oura­lo-altaïque (mon­gole, c’est à dire tur­co­phone). Et une de ses par­ti­cu­la­ri­tés est sa grande adap­ta­bi­li­té et son prag­ma­tisme… Ces deux entre­prises ont, rela­ti­ve­ment récem­ment (fin des années 80, aupa­ra­vant elles fonc­tion­naient comme des « choe­bols » féo­daux), opé­ré leur conver­sion au sys­tème capi­ta­liste. En par­ti­cu­lier les contraintes inhé­rentes à la cota­tion en bourse. Et cette conver­sion au capi­ta­lisme à marche for­cée n’a pas man­qué d’impacter de manière sai­sis­sante la culture de leur entre­prise fon­dée sur des prin­cipes confu­céens tout à fait pré­gnants et opé­rants. Cette confron­ta­tion est bru­tale. Elle a inci­té les diri­geants pro­prié­taires à s’interroger sur la dif­fi­cul­té qu’une entre­prise coréenne et son corps social ont à inté­grer l’organisation, le pro­cess et les outils d’une entre­prise régie par le capi­ta­lisme. Ce qui incite à faire l’hypothèse que le capi­ta­lisme, qu’il soit mar­chand, indus­triel ou finan­cier, n’est pas sim­ple­ment un sys­tème éco­no­mique neutre. Il n’est pas seule­ment un sys­tème sophis­ti­qué qui régit la pro­duc­tion et les échanges en géné­rant de « la valeur » (pour l’actionnaire) et « du pro­grès de confort ». Mais il véhi­cule aus­si parce qu’issu et pro­duit par notre culture euro­péenne (indoeu­ro­péenne) — à l’insu de ceux qui en sont les tenants et les pro­sé­lytes — les fon­da­men­taux cultu­rels sym­bo­liques de notre culture qui s’avèrent anta­go­nistes avec cer­taines cultures dans les­quelles il s’implante. On peut entre­voir là un « risque » dont je déve­lop­pe­rai l’argumentation à la fin de cet expo­sé. Le risque est que le sys­tème de pro­duc­tion éco­no­mique capi­ta­liste, parce qu’il véhi­cule indû­ment des fon­da­men­taux cultu­rels de notre propre culture, consti­tue de fac­to un eth­no­cide des cultures qui l’intègrent ou s’y conver­tissent. C’est un risque qui peut déclen­cher un retour violent de ceux qui ont per­çu cette inten­tion, la refusent et s’y opposent.

Pour éclai­rer mon pro­pos, je vous pro­pose de vous faire part de l’expérience de nos inter­ven­tions auprès de ces deux entre­prises de telle sorte de rendre concrets ces anta­go­nismes cultu­rels. On s’aperçoit à l’analyse que la socié­té coréenne et les socié­tés euro­péennes ont des fon­da­men­taux géné­riques impli­cites (incons­cients) tota­le­ment dif­fé­rents.
Si on s’en remet aux hypo­thèses de G. Dume­zil (et nos tra­vaux nous confirment leur bien-fon­dé dans les entre­prises où nous sommes inter­ve­nus), la civi­li­sa­tion indoeu­ro­péenne a un mode d’organisation « incons­cient » des col­lec­tifs humains tri­fonc­tion­nel. Cette tri fonc­tion­na­li­té fait appa­raître trois ordres :

  • Clerc : qui est gar­dien des valeurs ;
  • Guer­rier : qui est défen­seur de l’intégrité et de l’expansion du col­lec­tif ;
  • Pro­duc­teur : qui sub­vient aux besoins du col­lec­tif.

Ces trois ordres fonc­tionnent entre eux de manière non hié­rar­chi­sée : ils sont d’égale « valence ». C’est dire qu’il n’y a pas de lien de subor­di­na­tion entre chaque ordre, mais rela­tion orga­nique de com­plé­men­ta­ri­té. Reste qu’à l’intérieur de chaque ordre il y a des maîtres et des esclaves. Il y a une subor­di­na­tion entre maître d’un ordre et esclave du même ordre. Aujourd’hui il ne s’agit plus d’esclaves comme nous les avons uti­li­sés jusqu’à la fin du XIXème siècle et la belle époque colo­niale. La trans­for­ma­tion qu’a subi cette dis­po­si­tion intra ordre dans l’entreprise est que les maîtres sont ceux qui pensent (diri­geants, cadres) et les esclaves ceux qui font (tech­ni­ciens, ouvriers, employés : c’est la nature de cette dicho­to­mie qui me fai­sait mettre en doute le concept de « classe ouvrière »). En fait, un des fac­teurs de cohé­sion sociale, et donc de réus­site éco­no­mique des entre­prises, tient au bon équi­libre dyna­mique de ces fonc­tion­na­li­tés com­plé­men­taires orga­niques. Bien évi­dem­ment cette « struc­ture sym­bo­lique » trouve dans la pra­tique une mul­ti­tude de variantes. L’essentiel est qu’aucun ordre ne prenne l’ascendant sur l’autre et que l’on retrouve bien une dicho­to­mie maître/​esclave dans chaque ordre.
Cette tri fonc­tion­na­li­té orga­nique est la clé de la péren­ni­té des entre­prises qui y sont sou­mises. Un dés­équi­libre d’un des fac­teurs met cette péren­ni­té en dan­ger. Par exemple si l’un des ordres prend l’ascendant sur les deux autres. Ou si deux ordres s’allient pour prendre l’ascendant sur le troi­sième. Une des consé­quences de cette orga­ni­sa­tion cultu­relle sym­bo­lique est que cette carac­té­ris­tique de rap­port éga­li­taire induit une néces­si­té d’autonomie, d’abord entre chaque ordre par rap­port aux deux autres, puis de chaque indi­vi­du dans chaque ordre.

Cette concep­tion impli­cite de l‘individu comme « libre » se radi­ca­lise en Europe aux XVIIème et XVIIIème siècles avec l’avènement du culte de la ratio­na­li­té, dont la science moderne est l’aboutissement. Cela entraîne l’affaiblissement (et une haine) des croyances reli­gieuses irra­tion­nelles, et par­tant un mépris pour tout ce qui concerne la pro­duc­tion de la pen­sée sau­vage consi­dé­rée comme des super­sti­tions. On voit à cette époque un ren­ver­se­ment fon­da­men­tal où au culte du col­lec­tif se sub­sti­tue l’avènement du culte de l’individu (que l’on ver­ra culmi­ner du point anthro­po­lo­gique dans le grand car­na­val de Mai 68).

Pour le dire vite, notre civi­li­sa­tion a le culte de l’individualisme et du sujet… et le capi­ta­lisme d’une cer­taine manière est au ser­vice de ce culte. Autre­ment dit per­met, dans le champ de l’économie, à cette aspi­ra­tion pour l’épanouissement indi­vi­duel de trou­ver son modus ope­ran­di (mais à quel prix)… On pour­rait dire qu’il y a coïn­ci­dence entre la pen­sée libé­rale éco­no­mique et la trans­for­ma­tion des déter­mi­nants cultu­rels indoeu­ro­péens dans leurs variantes modernes exa­cer­bées où la satis­fac­tion des aspi­ra­tions indi­vi­duelles occulte et des­sert l’exigence de cohé­sion du col­lec­tif.

A contra­rio, pour en res­ter à la seule contrée où nous avons véri­ta­ble­ment tra­vaillé, la Corée, on constate que ces aspi­ra­tions qui nous paraissent des uni­ver­saux (trans­cen­dants !) sont loin de l’être. Même, ils appa­raissent comme tota­le­ment incon­grus voire scan­da­leux à des per­sonnes qui ont été enco­dées par d’autres fon­da­men­taux cultu­rels. Or la Corée, depuis 300 ans et jusqu’à pré­sent, est une Nation qui est for­te­ment mar­quée par le Confu­cia­nisme impor­té de Chine. On pour­rait même dire que ce Confu­cia­nisme coréen est sans doute plus pur que celui des chi­nois qui est plus syn­cré­tique parce qu’il amal­game des concepts boud­dhistes et taoïstes (alors qu’en prin­cipe le Confu­cia­nisme est anta­go­niste avec ces deux autres pen­sées) dans ce qu’il est conve­nu d’appeler le néo­con­fu­cia­nisme. Le Confu­cia­nisme a une concep­tion morale de l’ordre social. Elle met à l’armature de l’organisation sociale « l’harmonie ». Le prin­cipe qui dirige toute orga­ni­sa­tion sociale doit tendre à mettre en har­mo­nie un col­lec­tif d’individus, quel qu’il soit, et tout indi­vi­du se doit de tendre à pré­ser­ver ce prin­cipe intan­gible d’harmonie dans l’oubli total de ses aspi­ra­tions indi­vi­duelles et dans la dévo­tion au groupe. C’est déjà dire que les aspi­ra­tions « sub­jec­tives » et « indi­vi­duelles » n’ont aucune valeur au regard de cet idéal. La seule fonc­tion qui soit assi­gnée et recon­nue à un indi­vi­du, c’est de contri­buer à cet idéal d’harmonie col­lec­tive tel que le « Ciel » le com­mande et en a don­né le modèle. Pour réa­li­ser cet idéal, il faut que cha­cun soit à sa bonne place. Et le Confu­cia­nisme pense la bonne place de cha­cun à par­tir d’une qua­dri­par­ti­tion sociale au ser­vice du prince (l’empereur) qui est l’intercesseur entre les des­seins du ciel et les hommes. Cette qua­dri­par­ti­tion qui déter­mine la place immuable de cha­cun est for­te­ment hié­rar­chi­sée. On trouve d’abord les let­trés dont la caste est la plus éle­vée. Leur rôle social est de connaître les pré­ceptes (moraux) intan­gibles de l’organisation sociale et d’en assu­rer la péren­ni­té et la dif­fu­sion ; ils sont aux ordres et à la dévo­tion du prince. En des­sous d’eux on trouve les agri­cul­teurs qui ont pour mis­sion de nour­rir la nation. Ils sont socia­le­ment infé­rieurs aux let­trés mais supé­rieurs aux deux autres castes. La sui­vante est celle des arti­sans qui ont pour mis­sion la pro­duc­tion des biens… et la der­nière, qui cor­res­pond à la lie de l’humanité, est celle des com­mer­çants. Il n’y a donc pas pos­si­bi­li­té « d’ascenseur social » tel qu’il fonc­tionne en Europe depuis 1789. On retrouve ce type d’organisation dans les entre­prises qui ont de l’extérieur l’apparence d’entreprises capi­ta­listes :

  • le prince, c’est le CEO en géné­ral pro­prié­taire ;
  • les let­trés sont ses vice-pré­si­dents et les cadres diri­geants ;
  • les « agri­cul­teurs » sont les cadres moyens ;
  • les arti­sans sont les pro­duc­teurs ;
  • les com­mer­çants sont les com­mer­ciaux et sont consi­dé­rés comme les « intou­chables » de l’entreprise.

Cette hié­rar­chie est ani­mée par un fonc­tion­ne­ment très ritua­li­sé et très pré­gnant. Pour faire image, je vous cite­rai cinq pré­ceptes majeurs qui règlent les rela­tions dans l’une des entre­prises dans les­quelles nous sommes inter­ve­nus :

  • Le prince (CEO) est l’origine de tout et sait tout.
  • L’inférieur doit une allé­geance totale au supé­rieur.
  • L’inférieur doit une obéis­sance aveugle au supé­rieur.
  • Réci­pro­que­ment le supé­rieur doit pro­té­ger son infé­rieur et l’aider à pro­gres­ser « mora­le­ment » pour mieux ser­vir le col­lec­tif et par­ti­ci­per à l’harmonie géné­rale… et ne jamais lui faire perdre la face.
  • Il est obli­ga­toire d’obtenir un consen­sus sur toutes les pro­blé­ma­tiques exis­ten­tielles et pro­fes­sion­nelles de la vie de l’entreprise.

C’est au prix de l’observance stricte de ces pré­ceptes que l’harmonie du col­lec­tif se fomente. Ne pas res­pec­ter l’un d’entre eux est un crime contre le col­lec­tif qui vaut ban­nis­se­ment (c’est-à-dire la mort sociale).
Ces pré­ceptes, les conduites et com­por­te­ments qui en découlent, s’opposent tout à fait à cer­taines exi­gences de fonc­tion­ne­ment d’entreprises capi­ta­listes fon­dées sur le pré­sup­po­sé de la « valeur indi­vi­duelle » et de la méri­to­cra­tie… et forcent les entre­pre­neurs coréens à inven­ter une variante d’entreprises qui n’existent pas en Occi­dent. Elle se situe entre le capi­ta­lisme rhé­nan (qui intègre dans son fonc­tion­ne­ment la cohé­sion sociale) et le capi­ta­lisme impé­rial for­te­ment hié­rar­chi­sé (les rela­tions pro­fes­sion­nelles sont régies par contrat). Ce qui ne devrait pas être un pro­blème si le capi­ta­liste fonc­tion­nait seule­ment comme une super struc­ture somme toute neutre.

Aussi l’erreur consiste à pen­ser que l’universalité des sys­tèmes d’échanges capi­ta­listes est indis­so­cia­ble­ment intri­quée avec l’universalisation de notre culture indoeu­ro­péenne qui a vu naître et pros­pé­rer le capi­ta­lisme. Cela paraît aller de soi : pas l’un sans l’autre. Je ne dirai pas que nous avons une men­ta­li­té d’indécrottable colo­nia­listes. C’est pos­sible mais même dans cette occur­rence, il s’agirait d’un symp­tôme dont la cause pre­mière est à recher­cher ailleurs. Je ferai l’hypothèse que ce qui déter­mine cette confu­sion entre uni­ver­sa­li­sa­tion des sys­tèmes d’échanges et uni­ver­sa­lisme cultu­rel, c’est que l’on en est tou­jours (mal­gré Lévi Strauss et Mauss) à consi­dé­rer que la clé de com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment de l’ensemble des socié­tés humaines doit être recher­chée du côté de l’échange, de la coopé­ra­tion et de la morale des droits de l’homme (notions dur­khei­miennes mais aus­si dar­wi­niennes). La coopé­ra­tion et l’échange seraient alors les clefs de com­pré­hen­sion de l’organisation sociale des êtres humains. Marx, à sa manière, ne fait que radi­ca­li­ser cet axiome : « L’infrastructure des socié­tés, c’est l’activité éco­no­mique ». Bien sûr pour un anthro­po­logue quelque peu struc­tu­ra­liste, il n’en est rien.

Ce ne sont pas des échanges et l’activité éco­no­mique qui sont au fon­de­ment des socié­tés humaines, en tout cas depuis l’avènement de Sapiens-Sapiens, c’est la culture au sens d’une orga­ni­sa­tion sym­bo­lique qui régit — en déter­mi­nant des obli­ga­tions et des inter­dits impli­cites et incon­tour­nables — les us et cou­tumes. Inter­dits cultu­rels et obli­ga­tions qui même dans nos socié­tés dites déve­lop­pées consti­tuent l’infra struc­ture (« l’infra culture ») sur laquelle la pen­sée tech­nique peut déployer son orga­ni­sa­tion et son mode de pro­duc­tion ration­nel. Et appor­ter un pro­grès dans le confort de l’existence des hommes. Ces sys­tèmes cultu­rels dif­fé­ren­ciés, parce qu’ils sont arbi­traires (sauf à croire à une trans­cen­dance quel­conque), n’ont ni valeur incon­tes­table ni voca­tion à l’universalité. Et on ne ver­rait pas pour­quoi, d’un point de vue pure­ment anthro­po­lo­gique, les fon­da­men­taux (arbi­traires : j’y insiste) d’un sys­tème cultu­rel serait meilleur qu’un autre s’il per­met au col­lec­tif humain qu’il consti­tue de per­du­rer dans le temps et dans l’espace.
Tout cela pour dire que der­rière les risques géo­po­li­tiques se cachent des risques cultu­rels d’autant plus réels (et dan­ge­reux) qu’ils sont sans doute à l’origine des risques éco­no­miques, voire de conflits meur­triers. Il fau­drait prendre conscience que notre anthro­po­cen­trisme nous fait non seule­ment pen­ser mais nous conduire comme si nos idéaux et nos aspi­ra­tions phi­lo­so­phi­co-mora­lo-poli­tiques rele­vaient de caté­go­ries uni­ver­selles et uni­ver­sa­li­sables et qu’en même temps que le capi­ta­lisme mar­chand, indus­triel, finan­cier s’universalise (en se trans­for­mant selon les cultures qui l’adoptent), nous avons le devoir « sacré » de conver­tir à nos caté­go­ries (pré­ten­dues uni­ver­selles et tout aus­si arbi­traires que les leurs) les civi­li­sa­tions néo­phytes qui s’y ini­tient pour le plus grand pro­grès tech­nique et éco­no­mique pos­sible.

D’ailleurs, on trouve un cer­tain nombre de pen­seurs chi­nois par­mi les éco­no­mistes depuis la fin des années 90 qui défendent que la doc­trine confu­céenne est elle, aus­si, uni­ver­sa­liste et peut s’opposer, à bon droit, à la croi­sade pour la démo­cra­tie et les droits l’homme. Encore que tous les pen­seurs chi­nois ne sou­tiennent pas que le Confu­cia­nisme est anta­go­niste avec la démo­cra­tie. Cer­tains pensent que le Confu­cia­nisme est une vali­da­tion de la démo­cra­tie (Jang Quin). Mais ce qui est inté­res­sant, c’est la thèse qui radi­ca­lise la spé­ci­fi­ci­té de la pen­sée confu­céenne (Shon Hong — Ting Yang — Chen Yu). Elle se déve­loppe à par­tir d’un mot clé du dic­tion­naire confu­céen : TIANXA, qui se tra­duit par­fois par « Tous Sous le Ciel ». Signe poly­sé­mique qui en tout état de cause valide la posi­tion confu­céenne de la pri­ma­ri­té du col­lec­tif sur l’individu. Ensuite il connote que l’ordre social ter­restre doit être homo­morphe à l’ordre immuable qui régit le ciel (Dao : la voie). En effet, si l’ordre du Ciel doit être le modèle de l’organisation sociale humaine, alors il ne peut être qu’universel. Cet ordre dépend du fait que cha­cun doit être à sa bonne place et cette bonne place est déter­mi­née par l’observance des rites et des injonc­tions morales. La ver­tu, qui déter­mine « la bonne place », consiste à pra­ti­quer les rites et obser­ver les pré­ceptes moraux. L’ordre social est for­te­ment hié­rar­chi­sé et l’utilisation de la force et de la contrainte sont légi­times pour main­te­nir la cohé­sion. Tout ce qui nuit à l’harmonie dic­tée par les des­seins du ciel, est un crime qui est puni de ban­nis­se­ment ou de mort. Les pen­seurs chi­nois font remar­quer que cette doc­trine uni­ver­sa­liste est d’autant plus légi­time à s’opposer à la nôtre qu’elle est elle aus­si laïque et que sa logique est tout aus­si rigou­reuse que celle qui pré­side à l’humanisme issu des « Lumières ». Par­tant de cette oppo­si­tion « idéo­lo­gique » (ou mytho­lo­gique), on peut certes se deman­der si elle est d’abord civi­li­sa­tion­nelle, puis natio­na­liste et conno­tant un conflit d’intérêts éco­no­miques avec des Nations concur­rentes ou si elle est d’abord natio­na­liste, dont l’origine se trouve dans un conflit d’intérêts, affu­blée et jus­ti­fiée par un habillage civi­li­sa­tion­nel jus­ti­fié (mar­xiste). Pour ce qui me concerne, mon choix est fait : elle est civi­li­sa­tion­nelle.

Pour conclure, je vais, de manière cari­ca­tu­rale, ten­ter de vous faire sen­tir par le recours à l’apologue, quelle cause se cache der­rière la puis­sance des enjeux de dif­fé­rences et d’affrontements cultu­rels tels que mal­adroi­te­ment j’ai ten­té de les faire appa­raître. Levi Strauss rap­porte que pour cer­taines tri­bus méla­né­siennes « les blancs sont d’une autre sorte : non pas des êtres humains au sens indi­gène du terme… alors que les ignames sont elles trai­tées comme des per­sonnes ». Cette appré­hen­sion de l’autre comme non humain, parce qu’il ne par­ti­cipe pas de la même culture, n’est pas réser­vée à ces tri­bus méla­né­siennes. Levi Strauss note qu’« Un très grand nombre de tri­bus amé­rin­diennes se nomment d’une appel­la­tion qui signi­fie seule­ment dans leur lan­gage ‘‘les hommes’’, mon­trant par là qu’à leurs yeux un attri­but essen­tiel de l’humanité dis­pa­raît quand on sort des limites (cultu­relles) d’un groupe ». Mais Levi Strauss n’attribue pas aux seules socié­tés froides le fait qu’un indi­vi­du perde son huma­ni­té quand il n’est pas appar­te­nant aux fon­da­men­taux de la culture com­mune. Il attri­bue cette réac­tion aus­si aux socié­tés répu­tées actuelles. Il donne l’exemple des Mor­mons : « Qu’on ne s’y trompe pas : ce sont des faits for­mel­le­ment ana­logues qui fondent l’endogamie stricte des Mor­mons : ‘‘Il faut mieux, pour une fille, épou­ser son père, si elle ne trouve pas par ailleurs un par­te­naire doué de cet attri­but abso­lu­ment néces­saire à la défi­ni­tion d’un être humain : la pos­ses­sion de la foi’’ ».

L’effet de ce phé­no­mène de déshu­ma­ni­sa­tion (uni­ver­sel, lui), dès lors que l’on ne par­ti­cipe pas à l’organisation sym­bo­lique d’une culture, peut avoir (et a) des consé­quences tra­giques. Dès lors que l’on ne recon­naît pas l’autre comme homme (comme sem­blable), il peut être trai­té comme n’importe quel autre ani­mal, voire comme une chose… et lui faire subir l’agressivité la plus impla­cable et la plus meur­trière … en toute bonne conscience et par­fois même en droit ! Han­nah Arendt nous l’avait annon­cé (Eich­mann à Jéru­sa­lem ou la bana­li­té du mal) sans que pour autant nous ayons dai­gné en prendre conscience…

Mer­ci de votre atten­tion

Marc Lebailly