Entreprises, État et risques géopolitiques au 20e siècle. (04/12/2009)

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Journée d’étude du 04 décembre 2009 de l’UMR IRICE à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne :

« Entreprises, État et risques géopolitiques au 20e siècle »

Différences culturelles et risques géopolitiques : Esquisses de réflexion à partir de l’exemple coréen

En intervenant à la fin de cette journée d’étude, et après avoir entendu les interventions précédentes, j’ai bien conscience que mon apport a quelque chose de décalé. D’abord je suis totalement incompétent pour traiter des risques géopolitiques tels qu’ils ont été abordés : ceux qu’encourent les entreprises confrontées à la mondialisation des échanges économiques sous l’égide du système capitaliste. Ce sur quoi se focalise mon attention, c’est sur l’impact de la prolifération du système de production et d’échange capitalistes sur les cultures qu’il investit. En effet, ce modèle économique est en passe de s’universaliser de manière hégémonique et d’atteindre son dernier développement : après les phases du capitalisme marchand depuis le XVIème siècle, puis de celles du capitalisme industriel depuis le XIXème siècle, enfin nous avons vu se développer, à la fin du XXème siècle, son dernier avatar avec les soubresauts que nous avons récemment vécus, le capitalisme financier. Il paraît inéluctable que cette conversion soit, dans un avenir proche, totalement consommée… Cette universalisation (je ne dis pas mondialisation) peut paraître souhaitable, puisqu’aussi bien les prévisions catastrophiques de Marx se sont trouvées, pour la plupart, démenties. Pour le dire vite :

  • L’accumulation du capital industriel et financier n’a pas entrainé une baisse tendancielle du profit… car le progrès technique, facteur de productivité, a fantastiquement accéléré l’accumulation du capital sans baisser les taux de profit.
  • On n’assiste pas vraiment à une paupérisation de la classe ouvrière. C’est même l’inverse qui s’est produit. On constate une progression sans précédent des revenus des travailleurs. Mais en termes anthropologiques existe-t-il vraiment, même dans nos sociétés développées, une classe ouvrière ? Avec Dumezil, on repère dans la plupart des civilisations indoeuropéennes une organisation sociale tri fonctionnelle (clerc, guerrier, producteur) qui se divise en maîtres et esclaves (ou tenant lieu de). Et cette organisation des sociétés indoeuropéennes n’est pas généralisée. En particulier dans les sociétés asiatiques. J’y reviendrai.
  • La mort du capitalisme, à l’issue de convulsions et de catastrophes entraînant la révolution et l’avènement de « l’Âge d’Or », n’est donc pas d’actualité. Ce scenario, depuis la chute du mur et la conversion chinoise à l’économie de marché, n’invite pas à penser que cette occurrence soit probable. Et cette prédiction s’est trouvée démentie et disqualifiée par la théorie schumpétérienne « des cycles et de la destruction créative ».

Il est clair que ma pratique auprès des entreprises est ethno anthropologique et non pas stricto sensu économique. Pas même micro économique. En tous cas pas directement, quoique nos interventions ont pour objectif, à travers les transformations culturelles que nous initions stratégiquement et conduisons opérationnellement, d’améliorer les performances économiques des entreprises que nous conseillons. En effet, notre présupposé théorique consiste à considérer que l’entreprise, comme tout collectif social cohésif qui perdure, est constituée de deux faces : une face « Culture » régie par la pensée symbolique inconsciente (« sauvage » disait Levi Strauss), une face « Échange économique » dont la production est régie par la pensée rationnelle consciente. Vous avez sans doute compris que notre approche du corps social des entreprises est strictement structuraliste. Et que nous considérons que ce que l’anthropologie a théorisé concernant la cohésion des sociétés froides est aussi valable dans nos sociétés développées, quoiqu’occulté par l’envahissement de la pensée technique. L’hypothèse est que la performance économique s’avère d’autant plus forte que la cohésion sociale est assurée. Au moins dans les sociétés qui pratiquent ce qu’il est convenu de repérer comme capitalisme rhénan (wébérien). Pour ce qui est du capitalisme libéral anglo-saxon de type welchien (General Electric), la cohésion sociale n’est pas censée être nécessaire à la performance. Tout au moins à la performance à court terme. Disons que l’on est là dans une logique contractuelle de l’organisation qui régirait la solidarité « organique » telle que Durkheim tente d’en donner le modèle (et constate son échec pour cause d’anomie : c’est-à-dire la disparition de toutes valeurs communes).

La seule légitimité que je peux exhiber pour participer à ce débat est que, quoiqu’étant un minuscule cabinet, nous sommes appelés à intervenir à l’international auprès d’entreprises coréennes : une grosse PME (40 000 personnes) qui est leader sur son marché, Amorepacific, et une multinationale, Samsung. Nous avons fait l’expérience de l’impact du capitalisme sur des entreprises qui à l’origine fonctionnaient sur d’autres principes. Il n’est pas indifférent de noter que ces demandes émanent de sociétés coréennes. En effet la civilisation coréenne n’est pas à proprement parler semblable à celle de la Chine ou du Japon. Elle est d’origine ouralo-altaïque (mongole, c’est à dire turcophone). Et une de ses particularités est sa grande adaptabilité et son pragmatisme… Ces deux entreprises ont, relativement récemment (fin des années 80, auparavant elles fonctionnaient comme des « choebols » féodaux), opéré leur conversion au système capitaliste. En particulier les contraintes inhérentes à la cotation en bourse. Et cette conversion au capitalisme à marche forcée n’a pas manqué d’impacter de manière saisissante la culture de leur entreprise fondée sur des principes confucéens tout à fait prégnants et opérants. Cette confrontation est brutale. Elle a incité les dirigeants propriétaires à s’interroger sur la difficulté qu’une entreprise coréenne et son corps social ont à intégrer l’organisation, le process et les outils d’une entreprise régie par le capitalisme. Ce qui incite à faire l’hypothèse que le capitalisme, qu’il soit marchand, industriel ou financier, n’est pas simplement un système économique neutre. Il n’est pas seulement un système sophistiqué qui régit la production et les échanges en générant de « la valeur » (pour l’actionnaire) et « du progrès de confort ». Mais il véhicule aussi parce qu’issu et produit par notre culture européenne (indoeuropéenne) – à l’insu de ceux qui en sont les tenants et les prosélytes – les fondamentaux culturels symboliques de notre culture qui s’avèrent antagonistes avec certaines cultures dans lesquelles il s’implante. On peut entrevoir là un « risque » dont je développerai l’argumentation à la fin de cet exposé. Le risque est que le système de production économique capitaliste, parce qu’il véhicule indûment des fondamentaux culturels de notre propre culture, constitue de facto un ethnocide des cultures qui l’intègrent ou s’y convertissent. C’est un risque qui peut déclencher un retour violent de ceux qui ont perçu cette intention, la refusent et s’y opposent.

Pour éclairer mon propos, je vous propose de vous faire part de l’expérience de nos interventions auprès de ces deux entreprises de telle sorte de rendre concrets ces antagonismes culturels. On s’aperçoit à l’analyse que la société coréenne et les sociétés européennes ont des fondamentaux génériques implicites (inconscients) totalement différents.
Si on s’en remet aux hypothèses de G. Dumezil (et nos travaux nous confirment leur bien-fondé dans les entreprises où nous sommes intervenus), la civilisation indoeuropéenne a un mode d’organisation « inconscient » des collectifs humains trifonctionnel. Cette tri fonctionnalité fait apparaître trois ordres :

  • Clerc : qui est gardien des valeurs ;
  • Guerrier : qui est défenseur de l’intégrité et de l’expansion du collectif ;
  • Producteur : qui subvient aux besoins du collectif.

Ces trois ordres fonctionnent entre eux de manière non hiérarchisée : ils sont d’égale « valence ». C’est dire qu’il n’y a pas de lien de subordination entre chaque ordre, mais relation organique de complémentarité. Reste qu’à l’intérieur de chaque ordre il y a des maîtres et des esclaves. Il y a une subordination entre maître d’un ordre et esclave du même ordre. Aujourd’hui il ne s’agit plus d’esclaves comme nous les avons utilisés jusqu’à la fin du XIXème siècle et la belle époque coloniale. La transformation qu’a subi cette disposition intra ordre dans l’entreprise est que les maîtres sont ceux qui pensent (dirigeants, cadres) et les esclaves ceux qui font (techniciens, ouvriers, employés : c’est la nature de cette dichotomie qui me faisait mettre en doute le concept de « classe ouvrière »). En fait, un des facteurs de cohésion sociale, et donc de réussite économique des entreprises, tient au bon équilibre dynamique de ces fonctionnalités complémentaires organiques. Bien évidemment cette « structure symbolique » trouve dans la pratique une multitude de variantes. L’essentiel est qu’aucun ordre ne prenne l’ascendant sur l’autre et que l’on retrouve bien une dichotomie maître/esclave dans chaque ordre.
Cette tri fonctionnalité organique est la clé de la pérennité des entreprises qui y sont soumises. Un déséquilibre d’un des facteurs met cette pérennité en danger. Par exemple si l’un des ordres prend l’ascendant sur les deux autres. Ou si deux ordres s’allient pour prendre l’ascendant sur le troisième. Une des conséquences de cette organisation culturelle symbolique est que cette caractéristique de rapport égalitaire induit une nécessité d’autonomie, d’abord entre chaque ordre par rapport aux deux autres, puis de chaque individu dans chaque ordre.

Cette conception implicite de l‘individu comme « libre » se radicalise en Europe aux XVIIème et XVIIIème siècles avec l’avènement du culte de la rationalité, dont la science moderne est l’aboutissement. Cela entraîne l’affaiblissement (et une haine) des croyances religieuses irrationnelles, et partant un mépris pour tout ce qui concerne la production de la pensée sauvage considérée comme des superstitions. On voit à cette époque un renversement fondamental où au culte du collectif se substitue l’avènement du culte de l’individu (que l’on verra culminer du point anthropologique dans le grand carnaval de Mai 68).

Pour le dire vite, notre civilisation a le culte de l’individualisme et du sujet… et le capitalisme d’une certaine manière est au service de ce culte. Autrement dit permet, dans le champ de l’économie, à cette aspiration pour l’épanouissement individuel de trouver son modus operandi (mais à quel prix)… On pourrait dire qu’il y a coïncidence entre la pensée libérale économique et la transformation des déterminants culturels indoeuropéens dans leurs variantes modernes exacerbées où la satisfaction des aspirations individuelles occulte et dessert l’exigence de cohésion du collectif.

A contrario, pour en rester à la seule contrée où nous avons véritablement travaillé, la Corée, on constate que ces aspirations qui nous paraissent des universaux (transcendants !) sont loin de l’être. Même, ils apparaissent comme totalement incongrus voire scandaleux à des personnes qui ont été encodées par d’autres fondamentaux culturels. Or la Corée, depuis 300 ans et jusqu’à présent, est une Nation qui est fortement marquée par le Confucianisme importé de Chine. On pourrait même dire que ce Confucianisme coréen est sans doute plus pur que celui des chinois qui est plus syncrétique parce qu’il amalgame des concepts bouddhistes et taoïstes (alors qu’en principe le Confucianisme est antagoniste avec ces deux autres pensées) dans ce qu’il est convenu d’appeler le néoconfucianisme. Le Confucianisme a une conception morale de l’ordre social. Elle met à l’armature de l’organisation sociale « l’harmonie ». Le principe qui dirige toute organisation sociale doit tendre à mettre en harmonie un collectif d’individus, quel qu’il soit, et tout individu se doit de tendre à préserver ce principe intangible d’harmonie dans l’oubli total de ses aspirations individuelles et dans la dévotion au groupe. C’est déjà dire que les aspirations « subjectives » et « individuelles » n’ont aucune valeur au regard de cet idéal. La seule fonction qui soit assignée et reconnue à un individu, c’est de contribuer à cet idéal d’harmonie collective tel que le « Ciel » le commande et en a donné le modèle. Pour réaliser cet idéal, il faut que chacun soit à sa bonne place. Et le Confucianisme pense la bonne place de chacun à partir d’une quadripartition sociale au service du prince (l’empereur) qui est l’intercesseur entre les desseins du ciel et les hommes. Cette quadripartition qui détermine la place immuable de chacun est fortement hiérarchisée. On trouve d’abord les lettrés dont la caste est la plus élevée. Leur rôle social est de connaître les préceptes (moraux) intangibles de l’organisation sociale et d’en assurer la pérennité et la diffusion ; ils sont aux ordres et à la dévotion du prince. En dessous d’eux on trouve les agriculteurs qui ont pour mission de nourrir la nation. Ils sont socialement inférieurs aux lettrés mais supérieurs aux deux autres castes. La suivante est celle des artisans qui ont pour mission la production des biens… et la dernière, qui correspond à la lie de l’humanité, est celle des commerçants. Il n’y a donc pas possibilité « d’ascenseur social » tel qu’il fonctionne en Europe depuis 1789. On retrouve ce type d’organisation dans les entreprises qui ont de l’extérieur l’apparence d’entreprises capitalistes :

  • le prince, c’est le CEO en général propriétaire ;
  • les lettrés sont ses vice-présidents et les cadres dirigeants ;
  • les « agriculteurs » sont les cadres moyens ;
  • les artisans sont les producteurs ;
  • les commerçants sont les commerciaux et sont considérés comme les « intouchables » de l’entreprise.

 

Cette hiérarchie est animée par un fonctionnement très ritualisé et très prégnant. Pour faire image, je vous citerai cinq préceptes majeurs qui règlent les relations dans l’une des entreprises dans lesquelles nous sommes intervenus :

  • Le prince (CEO) est l’origine de tout et sait tout.
  • L’inférieur doit une allégeance totale au supérieur.
  • L’inférieur doit une obéissance aveugle au supérieur.
  • Réciproquement le supérieur doit protéger son inférieur et l’aider à progresser « moralement » pour mieux servir le collectif et participer à l’harmonie générale… et ne jamais lui faire perdre la face.
  • Il est obligatoire d’obtenir un consensus sur toutes les problématiques existentielles et professionnelles de la vie de l’entreprise.

C’est au prix de l’observance stricte de ces préceptes que l’harmonie du collectif se fomente. Ne pas respecter l’un d’entre eux est un crime contre le collectif qui vaut bannissement (c’est-à-dire la mort sociale).
Ces préceptes, les conduites et comportements qui en découlent, s’opposent tout à fait à certaines exigences de fonctionnement d’entreprises capitalistes fondées sur le présupposé de la « valeur individuelle » et de la méritocratie… et forcent les entrepreneurs coréens à inventer une variante d’entreprises qui n’existent pas en Occident. Elle se situe entre le capitalisme rhénan (qui intègre dans son fonctionnement la cohésion sociale) et le capitalisme impérial fortement hiérarchisé (les relations professionnelles sont régies par contrat). Ce qui ne devrait pas être un problème si le capitaliste fonctionnait seulement comme une super structure somme toute neutre.

Aussi l’erreur consiste à penser que l’universalité des systèmes d’échanges capitalistes est indissociablement intriquée avec l’universalisation de notre culture indoeuropéenne qui a vu naître et prospérer le capitalisme. Cela paraît aller de soi : pas l’un sans l’autre. Je ne dirai pas que nous avons une mentalité d’indécrottable colonialistes. C’est possible mais même dans cette occurrence, il s’agirait d’un symptôme dont la cause première est à rechercher ailleurs. Je ferai l’hypothèse que ce qui détermine cette confusion entre universalisation des systèmes d’échanges et universalisme culturel, c’est que l’on en est toujours (malgré Lévi Strauss et Mauss) à considérer que la clé de compréhension du fonctionnement de l’ensemble des sociétés humaines doit être recherchée du côté de l’échange, de la coopération et de la morale des droits de l’homme (notions durkheimiennes mais aussi darwiniennes). La coopération et l’échange seraient alors les clefs de compréhension de l’organisation sociale des êtres humains. Marx, à sa manière, ne fait que radicaliser cet axiome : « L’infrastructure des sociétés, c’est l’activité économique ». Bien sûr pour un anthropologue quelque peu structuraliste, il n’en est rien.

Ce ne sont pas des échanges et l’activité économique qui sont au fondement des sociétés humaines, en tout cas depuis l’avènement de Sapiens-Sapiens, c’est la culture au sens d’une organisation symbolique qui régit – en déterminant des obligations et des interdits implicites et incontournables – les us et coutumes. Interdits culturels et obligations qui même dans nos sociétés dites développées constituent l’infra structure (« l’infra culture ») sur laquelle la pensée technique peut déployer son organisation et son mode de production rationnel. Et apporter un progrès dans le confort de l’existence des hommes. Ces systèmes culturels différenciés, parce qu’ils sont arbitraires (sauf à croire à une transcendance quelconque), n’ont ni valeur incontestable ni vocation à l’universalité. Et on ne verrait pas pourquoi, d’un point de vue purement anthropologique, les fondamentaux (arbitraires : j’y insiste) d’un système culturel serait meilleur qu’un autre s’il permet au collectif humain qu’il constitue de perdurer dans le temps et dans l’espace.
Tout cela pour dire que derrière les risques géopolitiques se cachent des risques culturels d’autant plus réels (et dangereux) qu’ils sont sans doute à l’origine des risques économiques, voire de conflits meurtriers. Il faudrait prendre conscience que notre anthropocentrisme nous fait non seulement penser mais nous conduire comme si nos idéaux et nos aspirations philosophico-moralo-politiques relevaient de catégories universelles et universalisables et qu’en même temps que le capitalisme marchand, industriel, financier s’universalise (en se transformant selon les cultures qui l’adoptent), nous avons le devoir « sacré » de convertir à nos catégories (prétendues universelles et tout aussi arbitraires que les leurs) les civilisations néophytes qui s’y initient pour le plus grand progrès technique et économique possible.

D’ailleurs, on trouve un certain nombre de penseurs chinois parmi les économistes depuis la fin des années 90 qui défendent que la doctrine confucéenne est elle, aussi, universaliste et peut s’opposer, à bon droit, à la croisade pour la démocratie et les droits l’homme. Encore que tous les penseurs chinois ne soutiennent pas que le Confucianisme est antagoniste avec la démocratie. Certains pensent que le Confucianisme est une validation de la démocratie (Jang Quin). Mais ce qui est intéressant, c’est la thèse qui radicalise la spécificité de la pensée confucéenne (Shon Hong – Ting Yang – Chen Yu). Elle se développe à partir d’un mot clé du dictionnaire confucéen : TIANXA, qui se traduit parfois par « Tous Sous le Ciel ». Signe polysémique qui en tout état de cause valide la position confucéenne de la primarité du collectif sur l’individu. Ensuite il connote que l’ordre social terrestre doit être homomorphe à l’ordre immuable qui régit le ciel (Dao : la voie). En effet, si l’ordre du Ciel doit être le modèle de l’organisation sociale humaine, alors il ne peut être qu’universel. Cet ordre dépend du fait que chacun doit être à sa bonne place et cette bonne place est déterminée par l’observance des rites et des injonctions morales. La vertu, qui détermine « la bonne place », consiste à pratiquer les rites et observer les préceptes moraux. L’ordre social est fortement hiérarchisé et l’utilisation de la force et de la contrainte sont légitimes pour maintenir la cohésion. Tout ce qui nuit à l’harmonie dictée par les desseins du ciel, est un crime qui est puni de bannissement ou de mort. Les penseurs chinois font remarquer que cette doctrine universaliste est d’autant plus légitime à s’opposer à la nôtre qu’elle est elle aussi laïque et que sa logique est tout aussi rigoureuse que celle qui préside à l’humanisme issu des « Lumières ». Partant de cette opposition « idéologique » (ou mythologique), on peut certes se demander si elle est d’abord civilisationnelle, puis nationaliste et connotant un conflit d’intérêts économiques avec des Nations concurrentes ou si elle est d’abord nationaliste, dont l’origine se trouve dans un conflit d’intérêts, affublée et justifiée par un habillage civilisationnel justifié (marxiste). Pour ce qui me concerne, mon choix est fait : elle est civilisationnelle.

Pour conclure, je vais, de manière caricaturale, tenter de vous faire sentir par le recours à l’apologue, quelle cause se cache derrière la puissance des enjeux de différences et d’affrontements culturels tels que maladroitement j’ai tenté de les faire apparaître. Levi Strauss rapporte que pour certaines tribus mélanésiennes « les blancs sont d’une autre sorte : non pas des êtres humains au sens indigène du terme… alors que les ignames sont elles traitées comme des personnes ». Cette appréhension de l’autre comme non humain, parce qu’il ne participe pas de la même culture, n’est pas réservée à ces tribus mélanésiennes. Levi Strauss note qu’« Un très grand nombre de tribus amérindiennes se nomment d’une appellation qui signifie seulement dans leur langage ‘‘les hommes’’, montrant par là qu’à leurs yeux un attribut essentiel de l’humanité disparaît quand on sort des limites (culturelles) d’un groupe ». Mais Levi Strauss n’attribue pas aux seules sociétés froides le fait qu’un individu perde son humanité quand il n’est pas appartenant aux fondamentaux de la culture commune. Il attribue cette réaction aussi aux sociétés réputées actuelles. Il donne l’exemple des Mormons : « Qu’on ne s’y trompe pas : ce sont des faits formellement analogues qui fondent l’endogamie stricte des Mormons : ‘‘Il faut mieux, pour une fille, épouser son père, si elle ne trouve pas par ailleurs un partenaire doué de cet attribut absolument nécessaire à la définition d’un être humain : la possession de la foi’’ ».

L’effet de ce phénomène de déshumanisation (universel, lui), dès lors que l’on ne participe pas à l’organisation symbolique d’une culture, peut avoir (et a) des conséquences tragiques. Dès lors que l’on ne reconnaît pas l’autre comme homme (comme semblable), il peut être traité comme n’importe quel autre animal, voire comme une chose… et lui faire subir l’agressivité la plus implacable et la plus meurtrière … en toute bonne conscience et parfois même en droit ! Hannah Arendt nous l’avait annoncé (Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal) sans que pour autant nous ayons daigné en prendre conscience…

Merci de votre attention

Marc Lebailly

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