Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

De la Perversion (I/​II) – Esquisse d’une clinique analytique structuraleSéminaire du 10 octobre 2015

Télé­char­ger la retrans­cip­tion du sémi­naire

REPRISE ET TRANSITION

Je vais reprendre le déploie­ment (la des­crip­tion et l’é­tio­lo­gie) de ce que j’ai repé­ré sous le terme de Psy­cho­né­vrose de Défense. Après le syn­drome « Névrose Obses­sion­nelle », nous allons abor­der celui des Per­ver­sions. Comme toutes les autres enti­tés noso­gra­phiques déjà trai­tées, sa des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­giques et son étio­lo­gie ont varié dans le temps d’un auteur à l’autre mais aus­si en fonc­tion des évo­lu­tions « théo­riques » de chaque auteur. En par­ti­cu­lier des auteurs psy­cha­na­ly­tiques. Je ne suis pas sans savoir qu’y faire réfé­rence a quelque chose de fas­ti­dieux. Pour­tant cela paraît néces­saire, non pas pour des rai­sons de tra­di­tion aca­dé­mique, ni même pour faire appa­raître dans chaque éla­bo­ra­tion les impasses et les apo­ries, mais parce qu’on peut y lire dia­chro­ni­que­ment, une trans­for­ma­tion que l’on pour­rait qua­li­fier de pro­gres­sion. Encore que je ne sois pas dupe de cette affir­ma­tion. La pro­gres­sion sup­po­sée tient à la manière dont on agence cette repro­duc­tion de ces théo­ries. De fait, il s’a­git d’une lec­ture for­cé­ment orien­tée. 

Pour la majo­ri­té des auteurs que je reprends aujourd’­hui, toutes les per­ver­sions sont cir­cons­crites à la sphère des déviances sexuelles. Celles-ci ont long­temps été consi­dé­rées comme des signes de dégé­né­res­cence non seule­ment morales mais aus­si neu­ro­cé­ré­brales. D’un point de vue psy­chia­trique on consi­dère qu’elles concernent des com­por­te­ments sexuels anor­maux « qui se sub­sti­tuent avec pré­di­lec­tion et par­fois exclu­si­vi­té aux condi­tions nor­males des rap­ports sexuels ». Il en res­sort qu’on parle de « per­ver­sions sexuelles » (au plu­riel) et non pas de « Per­ver­sion » comme struc­ture. Elles ont donc un sta­tut de symp­tômes, ou de syn­drome qui peuvent donc être inclus dans des diag­nos­tics de psy­chose aus­si bien que de névrose. 

LES PERVERSIONS SEXUELLES DE H.EY

Cet auteur consi­dère qu’elles béné­fi­cient d’une approche médi­cale « scien­ti­fique », et non plus morale ou psy­cho­lo­giques, à la fin du XIXème siècle. Il date cette recon­nais­sance comme mala­die psy­chia­trique des tra­vaux de Krafft-Ebing (1886) et de Have­lock Ellis (1890 – 1900). Ces auteurs consi­dèrent ces per­ver­sions sexuelles comme 

« des ano­ma­lies de l’instinct sexuel » dont ils font l’inventaire, ce qui abou­tit à « une sorte de téra­to­lo­gie ins­tinc­tive émer­geant impul­si­ve­ment d’une vie psy­chique nor­male par ailleurs »[1]

. Ey leur recon­nait le mérite d’avoir iden­ti­fié le carac­tère sexuel de cer­taines per­ver­sions pour les­quelles cette spé­ci­fi­ci­té n’est pas évi­dente. Mais sans que cela appa­raisse comme une véri­table étio­lo­gie. De fait, seul Freud pense, grâce à sa théo­rie (« sa décou­verte » écrit-il) de la sexua­li­té infan­tile, avoir don­né un fon­de­ment, que l’on peut qua­li­fier là d’étiologique, à ces per­ver­sions sexuelles. Elles seraient la résur­gence dans la vie psy­chique adulte de com­por­te­ments sexuels infan­tiles. J’y revien­drai. 

Ey fait état de la posi­tion de psy­chiatres cli­ni­ciens, dits « phé­no­mé­no­logues » (Bins­wan­ger 1942 par exemple) 

« qui insistent sur les per­tur­ba­tions pro­fondes de la per­son­na­li­té et de l’existence du per­vers ; ils mettent en valeur l’altération qui atteint, au-delà de la satis­fac­tion du « plai­sir par­tiel » (thèse de Freud), les rela­tions du Sujet avec autrui »[2]

Essen­tiel­le­ment des­truc­trices. H.Ey consi­dère que ces auteurs confondent per­ver­sion et per­ver­si­té. Selon lui, « la per­ver­sion est une acti­vi­té de nature auto-éro­tique, la per­ver­si­té au contraire est de nature des­truc­trice et vise la réa­li­té de l’autre ». On peut le dire autre­ment, le per­vers se dif­fé­ren­cie de la per­ver­si­té du psy­cho­pathe (en tant que celui-ci cherche à détruire l’autre), en cela que le per­vers sacri­fie à la recherche du plai­sir auto-éro­tique sans néces­sai­re­ment nuire à son par­te­naire alors que le psy­cho­pathe prend sa jouis­sance, fut-elle sexuelle, dans la souf­france et la des­truc­tion de l’autre. Bien sûr, cette dis­tinc­tion ne me paraît pas fon­dée. Ce qui per­met cette dis­tinc­tion découle d’un fon­de­ment étio­lo­gique. Ce qui per­met à Ey de main­te­nir cette dis­tinc­tion comme acquise c’est que dans la psy­cho­pa­thie il n’y a pas déni. De fait il trai­te­ra la seconde dans un cha­pitre ulté­rieur inti­tu­lé de « La per­son­na­li­té psy­cho­pa­thique ». Il consi­dère donc qu’il n’y a de per­ver­sion que sexuelle. Les per­ver­sions se pré­sentent alors comme des variantes patho­lo­giques (régres­sives) de la fonc­tion libi­di­nale qui n’aurait pas atteint (ou par­tiel­le­ment atteint) la fonc­tion géni­tale. A ce titre il reste fidèle aux théo­ries freu­diennes.

Cette ano­ma­lie de la fonc­tion libi­di­nale peut se pré­sen­ter sous dif­fé­rentes formes. Selon lui il y a deux caté­go­ries de per­ver­sions sexuelles :

  • L’une qui s’organise à par­tir du choix de l’objet (« le par­te­naire »)
  • L’autre qui s’organise à par­tir d’une déviance quant au but (par éro­ti­sa­tion, sub­sti­tu­tive d’une par­tie du corps ou d’une situa­tion réelle ou fan­tas­mée) 

Il consi­dère que les ano­ma­lies per­verses, tant celles qui concernent le choix d’ob­jet que celles qui concernent la déviance quant au but, sont innom­brables. Il se contente donc d’en éta­blir une liste non exhaus­tive. Qu’on en juge : 

« Ano­ma­lie du choix de l’objet : auto-éro­tisme (ona­nisme) pédo­phi­lie, géron­to­phi­lie, inceste, zoo­phi­lie, féti­chisme, nécro­phi­lie, vam­pi­risme, tra­ves­tisme, transsexualisme…etc. Ano­ma­lies du but ou de l’acte : voyeu­risme, exhi­bi­tion­nisme, viol, attaques sub­sti­tu­tives (les « piqueurs », les « frot­teurs », les « cou­peurs de nattes ») ; l’érotisation peut por­ter sur une zone du corps (orale, anale, uré­trale, ou autre) ; elle peut se rap­por­ter aux excré­tions (ondi­nisme, copro­pha­gie). Le sadisme et le maso­chisme méritent une place à part : ce sont les satis­fac­tions liées à la souf­france infli­gée ou subie. Enfin toutes sortes de pra­tiques asso­ciées peuvent consti­tuer la per­ver­sion élue : les « par­touses »… »[3]

On peut arrê­ter là cette liste qui aux dires même de Ey pour­rait être infi­nie. Il y asso­cie les toxi­co­ma­nies et les troubles ali­men­taires… En fait tout ce qui échappe à la norme en tant que ces pra­tiques peut être consi­dé­ré comme moyen de satis­faire une pul­sion sexuelle dévoyée. Il y aurait libi­di­ni­sa­tion de fonc­tions orga­niques ou des com­por­te­ments par ailleurs neutres, tout objet et toute fonc­tion peut à ce titre faire le lit d’une per­ver­sion. Cette exten­sion infi­nie de la dis­po­si­tion per­verse fait qu’il est bien dif­fi­cile d’en cir­cons­crire un syn­drome qui ferait enti­té spé­ci­fique. C’est pour­quoi on retrouve des conduites ou des com­por­te­ments per­vers aus­si bien dans les névroses que dans les psy­choses. De plus se réfé­rant à Freud, Ey sou­lève une autre dif­fi­cul­té pour déter­mi­ner si un com­por­te­ment est per­vers ou non ; dans le constat cli­nique que d’une cer­taine manière ces déviances se trouvent en germe dans des pra­tiques et des conduites consi­dé­rées comme nor­male. Il en conclut qu’il s’a­git « de degré » plus que de « nature ». C’est dire à quel point, axant l’étiologie de la per­ver­sion sur la sexua­li­té pré­gé­ni­tale, il est bien dif­fi­cile de cir­cons­crire ce syn­drome. 

Ey ne s’attache donc à décrire que les per­ver­sions les plus clas­siques qui sont, comme fait du hasard, celles aux­quelles Freud s’est atta­ché pour pen­ser et théo­ri­ser l’é­vo­lu­tion de la sexua­li­té infan­tile comme d’a­bord auto-éro­tique. Auto-éro­tisme qui consti­tue­ra la source des per­ver­sions.

SADISME ET MASOCHISME

Pour lui le sadisme et le maso­chisme, se réfé­rant à Freud, ne peuvent être dis­joints, « un sadique est en même temps tou­jours un maso­chiste »[4]. il faut donc par­ler de sado­ma­so­chisme. 

  • Il défi­nit la face sadique comme « la recherche et la pro­vo­ca­tion de la dou­leur chez le par­te­naire pour obte­nir une satis­fac­tion sexuelle. Là encore le phé­no­mène per­vers va des com­por­te­ments les plus fur­tifs (« piqueurs de seins et de fesses ») en pas­sant par des pra­tiques plus affir­mées (fla­gel­la­tions, ban­dages, enchaî­ne­ments, brû­lures, mor­sures…) pour abou­tir à des meurtres véri­tables.
  • Ey évoque le fait que ce sadisme peut se « dégra­der » (se dépla­cer) de la sphère sexuelle à celle de la morale. Il s’agit alors d’un sadisme moral, que l’on retrouve dans des com­por­te­ments pro­fes­sion­nels, édu­ca­tifs, amoureux…etc. 
  • Il consi­dère que le sadisme dépasse les conduites indi­vi­duelles et peut se mani­fes­ter par des com­por­te­ments col­lec­tifs : le spec­tacle des sup­plices publics, la guerre.

Le maso­chisme se défi­nit par la recherche et la pro­vo­ca­tion de sa propre souf­france pour l’obtention d’un plai­sir sexuel. Encore qu’Ey consi­dère que sadisme et maso­chisme ne sont pas symé­triques. Pour lui le maso­chisme (et pour beau­coup d’auteurs) tient plus du fan­tasme d’humiliation que d’une véri­table envie cor­po­relle de souf­frir. Le maso­chisme moral quant à lui s’organise autour d’un scé­na­rio d’humiliation qui se concré­tise par un contrat (per­vers) entre le par­te­naire en posi­tion sadique et le maso­chiste. Ce contrat peut-être expli­cite comme dans le texte « La venus aux four­rures » de Sacher Masoch, mais bien plus habi­tuel­le­ment impli­cite ou pré­ten­du­ment subi. Comme si le maso­chiste se défen­dait d’être l’au­teur et l’ins­ti­ga­teur de cette humi­lia­tion. De fait ce maso­chisme moral peut se mani­fes­ter alors dans des conduites d’é­checs ou d’ac­ci­dents répé­tés ou encore dans des fautes déli­bé­rées ou ima­gi­naires qui appellent une puni­tion. Echecs, acci­dents ou fautes par­fois qua­si déli­bé­rés ou même recher­chés mais aus­si subis comme dans la névrose. 

FÉTICHISMES

Il s’agit d’un atta­che­ment éro­tique exclu­sif à un objet qui peut être inani­mé, du genre pièce de vête­ment : sous-vête­ments, chaus­sures, bottes, gants…etc. ou une par­tie du corps comme déta­chée : pied, sein, fesse, che­veux et même « brillant sur le nez » etc. …

Cet atta­che­ment est pérenne, inva­riant, inamo­vible. Il s’avère néces­saire pour enclen­cher l’excitation sexuelle. Il doit être imman­qua­ble­ment pré­sent au moment du rap­port sexuel ou de la mas­tur­ba­tion. Para­doxa­le­ment il peut arri­ver que cet objet fétiche (mais est-ce bien un objet au sens psy­cha­na­ly­tique du terme ?) puisse être mal­me­né comme le remarque Roso­la­to. Ce qui est une obser­va­tion impor­tante. En effet, on pour­rait pen­ser qu’un fétiche fasse l’objet d’une ido­lâ­trie exclu­sive et posi­tive. Mais il ne peut res­sor­tir au sacré tel qu’il est consi­dé­ré dans les socié­tés tra­di­tion­nelles. Dans cette occa­sion il n’est pas idéa­li­sé. Sa seule puis­sance est donc de com­man­der l’excitation sexuelle. Encore que du fait des pré­mices libi­di­nales freu­diennes qui font figures d’autorité pour com­prendre le méca­nisme féti­chiste, ce pou­voir de déclen­cher l’excitation sexuelle ne vau­drait que pour les hommes et pas pour les femmes. Ce qui ne paraît pas for­cé­ment fon­dé. Il n’est pas sûr que la puis­sance du fétiche ne puisse inté­res­ser les femmes aus­si, si leur struc­ture d’organisation psy­chique les y pousse. Tou­jours est-il que la cli­nique psy­chia­trique n’y fait pas réfé­rence. Tout au plus « cer­tains auteurs attri­buent à la clep­to­ma­nie une valeur d’équivalent du féti­chisme mas­cu­lin »[5]. A ceci près qu’il existe des clep­to­manes mas­cu­lins. 

EXHIBITIONNISME VOYEURISME

L’exhibitionnisme consiste à obte­nir un plai­sir auto-éro­tique par l’exposition de ses organes géni­taux. Là encore la cli­nique psy­chia­trique consi­dère contre toute vrai­sem­blance, que cette per­ver­sion est essen­tiel­le­ment mas­cu­line. De fait pour ces auteurs cette per­ver­sion se réduit au pro­to­type du « satyre » dont le scé­na­rio sté­réo­ty­pé consiste à exhi­ber ses organes géni­taux devant des femmes ou des jeunes filles dans des situa­tions sociales incon­grues (dans la rue, dans le métro, à la sor­tie des écoles, des cou­vents etc.…). La jouis­sance sexuelle semble-t-il est le plus sou­vent déclen­chée par la peur ou du moins la désta­bi­li­sa­tion de la per­sonne à laquelle elle est adres­sée. Mais la jouis­sance peut être inver­sée et se déclen­cher par l’effet de la peur de la puni­tion que ces « atten­tats à la pudeur » (comme on dit en termes médi­co-légaux) sont cen­sés encou­rir. Ey note que ce type de com­por­te­ment, où la culpa­bi­li­té et la recherche de la sanc­tion dominent, relèvent plus de la névrose que de la per­ver­sion. Ce qui sous-entend que dans la per­ver­sion la culpa­bi­li­té serait absente. 

VOYEURISME

Il s’agit d’une exci­ta­tion sexuelle déclen­chée par l’envie de sur­prendre les rap­ports et les jeux sexuels d’autrui. Le scé­na­rio consiste à se cacher pour jouir des ébats des autres. La cap­ta­tion visuelle est donc sexuel­le­ment valo­ri­sée et devient le seul moyen d’obtenir une satis­fac­tion sexuelle mas­tur­ba­toire. Ey consi­dère que le carac­tère pas­sif du voyeu­risme, « consti­tue une sorte d’agression détour­née et cynique qui ras­sure le sujet sur sa toute-puis­sance »[6]. De fait Ey asso­cie régu­liè­re­ment la per­ver­sion avec la recherche de toute- puis­sance. Ce qui est bien vu. 

CONCLUSION

Ey liste un cer­tain nombre com­plé­men­taire de per­ver­sions : tra­ves­tisme, trans­ves­tisme, pyro­ma­nie, copro­phi­lie, copro­pha­gie, copro­la­lie, ondinisme…etc. Il s’agit d’un cata­logue des­crip­tif, sans que pour autant il pro­pose une étio­lo­gie par­ti­cu­lière, autre que celle pro­po­sée par Freud. Il s’agit d’un trouble de la per­son­na­li­té (« du corps psy­chique ») qui ne néces­site pas de dys­fonc­tion­ne­ment neu­ro céré­bral. Encore que l’é­tio­lo­gie freu­dienne qu’il retient pour expli­quer les per­ver­sions est celle de la pre­mière ver­sion que Freud pro­pose pour expli­quer ces troubles. Reste que ces syn­dromes ne peuvent être consi­dé­rés comme rele­vant d’une véri­table struc­ture, puisque, comme je l’ai indi­qué, ces symp­tômes per­vers peuvent se retrou­ver dans des tableaux cli­niques aus­si dif­fé­rents que l’hys­té­rie, la névrose obses­sion­nelle, la schi­zo­phré­nie ou encore la para­noïa. Ils sont, en quelque sorte, poly­va­lents. Certes on peut les obser­ver dans une confi­gu­ra­tion pure et ne par­ti­ci­pant pas à une autre enti­té noso­gra­phique mais cela ne suf­fit pas à en faire pour autant une struc­ture d’or­ga­ni­sa­tion psy­chique spé­ci­fique. On pour­rait même pen­ser, à cause de cette exten­sion large, qu’il renoue avec les concep­tions anté­cé­dentes où toute dévia­tion du com­por­te­ment, dans quelque domaine exis­ten­tiel que ce soit, peut être qua­li­fiée de per­ver­sion. D’une cer­taine manière on renoue avec la confu­sion entre « per­ver­sion » et « per­ver­si­té » que lui-même dénonce à pro­pos des psy­chiatres répu­tés « phé­no­mé­no­logues ». En effet, si dans la per­ver­sion il s’a­git tou­jours d’un détour­ne­ment ou d’une « dévia­tion » de la pul­sion sexuelle — dévia­tion et dépla­ce­ment de la pul­sion sexuelle sur des fonc­tions adap­ta­tives : la vue, le tou­cher, l’ouïe, la nutri­tion ; aux­quels il ajoute le « sens moral » et « l’ins­tinct social » — alors cette exten­sion à ces fonc­tions adap­ta­tives « com­por­te­men­tales » fait se rap­pro­cher iné­luc­ta­ble­ment « per­ver­sion » et « per­ver­si­té », au cri­tère de des­truc­ti­vi­té près si on oublie le sadisme. Confu­sion pos­sible qui réha­bi­lite ce qu’il dénon­çait chez les psy­chiatres phé­no­mé­no­logues.

LA PERVERSION DE FREUD

De fait la cli­nique des per­ver­sions appa­raît essen­tiel­le­ment dans « Les trois essais sur la sexua­li­té » dont la pre­mière publi­ca­tion a eu lieu en 1905. Cet ouvrage sera réédi­té en 1915, 1916, et 1924 sans que l’es­sen­tiel de sa thèse sur la per­ver­sion ne soit modi­fié. Il est frap­pant de consta­ter que dans cet ouvrage, dédié à la sexua­li­té humaine nor­male, le pre­mier cha­pitre soit dédié aux per­ver­sions. Il y affirme que les per­ver­sions ne sont en aucun cas le signe d’une dégé­né­res­cence morale ou neu­ro­cé­ré­brale. D’ailleurs, dans ce texte, il parle d’a­ber­ra­tions sexuelles en lieu et place de « per­ver­sions ». Il faut y entendre que ces aber­ra­tions sexuelles ne se pré­sentent pas comme une déviance vis-à-vis de normes (morales, juri­diques) mais comme des dys­fonc­tion­ne­ments d’une fonc­tion qui chez l’homme se révèle com­plexe. Tout se passe comme si l’é­tude des patho­lo­gies sexuelles était la voie royale pour com­prendre la com­plexi­té de la sexua­li­té humaine. Cette posi­tion découle de sa convic­tion, déjà évo­quée, qu’il existe, dès la pre­mière enfance, des pul­sions sexuelles (qu’on pour­rait qua­li­fier de « non libi­di­nales ») dites par­tielles et auto-éro­tiques (orale, anale, uré­trale, phal­lique). Au moment de la puber­té appa­raît, avec l’a­vè­ne­ment de la géni­ta­li­té bio­lo­gique, une pul­sion libi­di­nale qui se mani­feste sous la forme « d’une irré­sis­tible attrac­tion exer­cée par l’un des sexes sur l’autre, son but étant l’u­nion sexuelle ou du moins des actions qui tendent vers ce but ». « Ce que l’on consi­dère comme but sexuel nor­mal est l’union des par­ties géni­tales dans le coït, condui­sant à la réso­lu­tion de la ten­sion sexuelle et, pour un temps, à l’extinction de la pul­sion, satis­fac­tion qui pré­sente des ana­lo­gies avec l’assouvissement de la faim ». De fait, les per­ver­sions ont pour étio­lo­gie la per­sis­tance des pul­sions par­tielles (auto-éro­tiques) qui colo­nisent les fonc­tions d’au­to­con­ser­va­tion (la faim conver­tie en bou­li­mie ano­rexie, la vision en voyeu­risme, etc.). A par­tir de ce pré­sup­po­sé, Freud va reprendre le cata­logue des aber­ra­tions sexuelles telles que décrites par Krafft Ebbing en les clas­sant selon deux cri­tères : 

  • Les dévia­tions quant à l’ob­jet 
  • Les fixa­tions quant aux buts 

DÉVIATIONS SE RAPPORTANT À L’OBJET SEXUEL 

Dans la pre­mière caté­go­rie d’aberrations sexuelles il classe l’Inversion (l’homosexualité), la Zoo­phi­lie, la Pédo­phi­lie. Il est notable que Freud dif­fé­ren­cie l’homosexualité de la pédo­phi­lie. Il faut entendre que cette pre­mière caté­go­rie semble concer­née « la pul­sion libi­di­nale » géni­tale. Il s’a­git de détour­ner l’ir­ré­sis­tible atti­rance sexuelle pour une per­sonne du sexe oppo­sé (ce qui défi­nit la libi­do) vers un autre objet dépour­vu ana­to­mi­que­ment du sexe oppo­sé. Satis­faire cette pul­sion libi­di­nale géni­tale avec un objet inadé­quat. Ce qui n’est pas sans poser ques­tion. 

INVERSION 

Freud s’attache à démon­trer que l’homosexualité n’est pas un com­por­te­ment congé­ni­tal mais acquis. Il s’appuie en par­ti­cu­lier sur le fait que la sug­ges­tion hyp­no­tique peut sup­pri­mer (tem­po­rai­re­ment) l’inversion. Il fait une pre­mière hypo­thèse qui serait que « l’inversion », d’un point de vue de l’objet sexuel ne serait « qu’une des mul­tiples varia­tions de la pul­sion sexuelle (géni­tale) déter­mi­née par les concours de cir­cons­tances exté­rieures ». Ces cir­cons­tances exté­rieures il en fait une des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­gique : com­merce exclu­sif des per­sonnes du même sexe, pro­mis­cui­té en temps de guerre, séjour dans les pri­sons, craintes des dan­gers que repré­sentent les rap­ports hété­ro­sexuels, céli­bat, impuis­sance …etc. Pour­tant Freud met en doute que les cir­cons­tances exis­ten­tielles seules puissent déter­mi­ner le choix d’objet sexuel « inver­ti ». Il fait appel alors à une hypo­thèse com­plé­men­taire, il y aurait une ten­dance à la bis­sexua­li­té psy­chique (concept repris à Fliess) pré­sente aus­si bien chez l’homme que chez la femme. Celle-ci expli­que­rait alors pour­quoi les cir­cons­tances pour­raient agir sur le choix d’objet. Un homme inver­ti serait un homme dont la par­tie fémi­nine psy­chique l’aurait empor­té sur la par­tie mas­cu­line, alors qu’une femme inver­tie ver­rait sa domi­nante psy­chique mas­cu­line prendre le pas sur sa par­tie fémi­nine. A nou­veau, il va mettre en doute cette hypo­thèse com­plé­men­taire. Il remarque en effet qu’elle ne cadre pas avec la pra­tique cultu­relle de la Grèce antique où il était rituel qu’un homme mûr se devait d’a­voir des rela­tions amou­reuses et sexuelles avec un ado­les­cent (giton disait-on). En effet, il constate que « les plus virils indi­vi­dus se trou­vaient inver­tis …Les jeunes gar­çons (……) exci­taient leur désir, non pas par ce qu’ils avaient de viril en eux mais bien par les qua­li­tés fémi­nines de leur corps ain­si que celles de leur esprit, timi­di­té, réserve, désir d’apprendre et besoin de pro­tec­tion ». Ce qui implique deux moti­va­tions dif­fé­rentes : l’une concerne l’at­ti­rance sexuelle pour la confi­gu­ra­tion sexuelle du giton, l’autre le désir d’é­du­ca­tion et de trans­mis­sion. Il en vient à conclure « que ce n’est pas l’objet qui consti­tue l’élément essen­tiel et constant de la pul­sion sexuelle », ou en d’autres termes que la pul­sion sexuelle libi­di­nale (géni­tale) chez l’homme n’est pas un « ins­tinct » pro­gram­mé pour un unique objet, la femme pour l’homme, l’homme pour la femme. « Il est per­mis de croire que la pul­sion sexuelle existe d’abord indé­pen­dam­ment de son objet, et que son appa­ri­tion n’est pas déter­mi­née par des exci­ta­tions venant de l‘objet ». Il en vient à pro­po­ser une défi­ni­tion de la pul­sion sexuelle géné­rique et non pas liée à l’appareil géni­tal : « La pul­sion est le repré­sen­tant psy­chique d’une source d’excitation pro­ve­nant de l‘intérieur de l’organisme ». A par­tir de quoi, et par exten­sion avec le modèle de l’in­ver­sion, il est pos­sible de com­prendre l’at­ti­rance sexuelle pour les ani­maux, les cadavres et autres bizar­re­ries. 

DÉVIATIONS SE RAPPORTANT AU BUT SEXUEL

C’est dans cette caté­go­rie que Freud va faire valoir que les per­ver­sions sexuelles sont des résur­gences de cette sexua­li­té archaïque (auto-éro­tique) orale, anale, uré­trale, phal­lique qui sont suc­ces­si­ve­ment des zones exci­tables qui demandent à être apai­sées quand elles sont en état de ten­sions. Encore qu’il consi­dère que n’im­porte quelle par­tie du corps (muqueuse, épi­derme) puisse se trou­ver être la source d’une exci­ta­tion. Dans la théo­rie de Freud ce qui per­met d’a­pai­ser cette ten­sion est ce qu’il nomme « pul­sion ». La pul­sion est le moyen psy­chique d’a­pai­ser une exci­ta­tion phy­sio­lo­gique où qu’elle se loca­lise dans l’or­ga­nisme. Ces pul­sions s’é­taye­raient sur des besoins phy­sio­lo­giques qui dépendent des « pul­sions d’au­to­con­ser­va­tion » (la faim, les excré­tions, la vue, l’o­do­rat, la diges­tion etc.). Les organes qui per­mettent la réa­li­sa­tion de ces fonc­tions (bouche anus, yeux, organes des sens appa­reil émonc­toire…) consti­tuent les sources « soma­tiques » de ces pul­sions. Pul­sions qui prennent le sta­tut de sexuelles quand elles se détachent de leur étayage soma­tique. Une pul­sion sexuelle « par­tielle » est donc ce qui per­met d’é­teindre une exci­ta­tion au niveau de sa « source » soma­tique. Dans le temps de leur émer­gence, elles sont anar­chiques, non uni­fiées. Ces dif­fé­rentes zones consti­tuent ce que Freud appelle des « zones éro­gènes » qu’il est conve­nu de réfé­rer à des phases de déve­lop­pe­ment : oral, anal, uré­tral, phal­lique. Cette alchi­mie qui débouche sur ce que Freud appelle la sexua­li­té infan­tile, s’élabore entre 0 et 6 ans puis tombe en désué­tude et dans l’oubli. Cet oubli consti­tue l’amnésie infan­tile et ouvre à la période de latence. C’est ce qui lui fait dire que l’enfant est un petit per­vers poly­morphe. Dans cette per­cep­tive, les per­ver­sions ne seraient que la per­sis­tance, la fixa­tion, à des pul­sions par­tielles qui ne seraient pas tom­bées en désué­tude ni sous le coup de l’amnésie c’est-à-dire refou­lées. Elles per­sis­te­raient ou se réac­ti­ve­raient après la puber­té et consti­tue­raient alors une sexua­li­té qui empê­che­rait l’avènement de la sexua­li­té géni­tale « nor­male ». Dans ces pers­pec­tives, les per­ver­sions sont des pra­tiques auto- éro­tiques pro­je­tées sur un pseu­do objet (par­te­naire) : la fel­la­tion, la sodo­mie, la copro­pha­gie, l’a­no­rexie, la bou­li­mie, l’on­di­nisme etc.… Dans un pre­mier temps, il attri­bue ces fixa­tions pro­je­tées sur un pseu­do par­te­naire à une mys­té­rieuse « sur­es­ti­ma­tion » des objets par­tiels qui déclenchent l’ex­ci­ta­tion sexuelle. Sur­es­ti­ma­tion qui aurait pour moteur une croyance en la valeur de ces objets par­tiels. On ver­ra ulté­rieu­re­ment le res­sort qui per­met de com­prendre cette sur­es­ti­ma­tion dû à cette croyance quand on abor­de­ra le féti­chisme. J’y revien­drai. 

Un autre type de fixa­tion per­verse fait appel à un autre méca­nisme dont le pro­to­type se trouve dans la dyna­mique du sado­ma­so­chisme. Il situe cette fixa­tion par­ti­cu­lière au stade anal. Stade qui se joue autour de la maî­trise et met en jeu l’a­gres­si­vi­té sur le mode binaire de garder/​rejeter qui se géné­ra­lise en acti­vi­té pas­si­vi­té. Dans cette per­ver­sion, le sadique, dans sa cruau­té, prend un plai­sir actif à faire mal et humi­lier le par­te­naire. Et com­plé­men­tai­re­ment le maso­chiste prend un plai­sir pas­sif à subir la dou­leur que lui inflige le par­te­naire. Etant enten­du que ces posi­tions dans le rituel sado­ma­so­chiste sont réver­sibles… c’est dire que le sadique est aus­si maso­chiste et que le maso­chiste est aus­si sadique. Cette dyna­mique actif/​passif se retrouve aus­si dans le voyeu­risme et l’ex­hi­bi­tion­nisme où l’ac­ti­vi­té de voir les organes sexuels d’au­trui est com­plé­men­taire de celle de les mon­trer. 

La per­sis­tance de ces pul­sions par­tielles dans la vie éro­tique adulte n’a pas pour des­tin obli­gé de consti­tuer une per­ver­sion. Il constate que dans le dérou­le­ment de l’acte sexuel nor­mal (le coït) sont inté­grés des reli­quats de ces pul­sions par­tielles archaïques. En par­ti­cu­lier comme ingré­dients « pré­li­mi­naires » à l’acte. Il en conclut que ces dis­po­si­tions per­verses, sous le pri­mat du géni­tal, font par­tie de la consti­tu­tion « nor­male » de la sexua­li­té en géné­ral. Ce qui lui fait consi­dé­rer que ces reli­quats de per­ver­sions poly­morphes infan­tiles sont des preuves de l’exis­tence d’une sexua­li­té pré­gé­ni­tale infan­tile ou « que dans le pro­ces­sus sexuel le plus nor­mal, on ren­contre déjà les germes dont le déve­lop­pe­ment mène­ra à des dévia­tions que l’on décrit sous le nom de per­ver­sions ». Il n’y a donc véri­table per­ver­sion que quand un reli­quat de cette sexua­li­té empê­chant le coït prend (tota­le­ment ou par­tiel­le­ment) la place de la sexua­li­té géni­tale post-pubère. 

De la même manière, Freud remarque que l’ac­ti­vi­té et la pas­si­vi­té qui sont le moteur aus­si bien du sado­ma­so­chisme que du voyeurisme/​exhibitionnisme par­ti­cipent aus­si de la vie sexuelle nor­male : « L’activité et la pas­si­vi­té qui en for­mant les carac­tères fon­da­men­taux et oppo­sés sont consti­tu­tifs de la vie sexuelle en géné­rale ». Cette consta­ta­tion lui per­met, en 1924, de dépas­ser la mytho­lo­gie de la bisexua­li­té héri­tée de Fliess (pseu­do concept qu’il avait « sur­es­ti­mé ») et de lui sub­sti­tuer le couple Activité/​Passivité. C’est pour­quoi il écrit : « On serait ten­té de rap­por­ter cette union d’éléments anta­go­nistes à la bisexua­li­té unis­sant les carac­tères mas­cu­lins et fémi­nins que la psy­cha­na­lyse rem­place par l’opposition entre actif et pas­sif ». Cette for­mu­la­tion atteste de l’abandon de la croyance en la bisexua­li­té. Il en fera la dyna­mique de la sexua­li­té géni­tale nor­male où dans un pre­mier temps la pas­si­vi­té est dédiée à la femme et l’ac­ti­vi­té à l’homme. Opi­nion sur laquelle il revien­dra en conve­nant que cette dua­li­té activité/​passivité était l’a­pa­nage aus­si bien de la femme que de l’homme. Ce qui est dans le droit fil d’at­tri­buer au psy­chisme un double fonc­tion­ne­ment. 

De fait on pour­rait dire que cette pre­mière approche des per­ver­sions pré­cise de quelles fixa­tions archaïques elles pro­cèdent. Freud va en don­ner une seconde ver­sion dans les années 1920 quand il rema­nie­ra sa méta­psy­cho­lo­gie et sub­sti­tue­ra aux trois registres Incons­cient, Pré­cons­cient, Conscient les ins­tances topiques Ҫa, Moi, Sur­moi (et Idéal du Moi). Grâce à cette nou­velle éla­bo­ra­tion la défi­ni­tion du nar­cis­sisme va évo­luer et l’op­po­si­tion entre nar­cis­sisme pri­maire et secon­daire va se cla­ri­fier. Il y avait déjà dans les Trois Essais sur la Théo­rie de la Sexua­li­té une évo­ca­tion de cette phase anob­jec­tale. Ce nar­cis­sisme pri­maire, tel que Freud le nomme, se carac­té­rise par l’absence totale de rela­tion à l’entourage. Cet état pre­mier Freud l’explique par une indif­fé­ren­cia­tion entre le Moi et le Ça. Tout se pas­se­rait comme si ces deux ins­tances topiques étaient pri­mi­ti­ve­ment indis­tinctes avant que le Moi se détache et devienne une ins­tance topique à part entière. Au moment où le « Moi » n’est pas encore déta­ché du Ça, dans le pre­mier temps archaïque, les pul­sions du Ça inves­tissent tota­le­ment ce Moi archaïque. C’est le stade du nar­cis­sisme pri­maire où la pul­sion sexuelle est auto cen­trée sur l’or­ga­nisme. Dans cette pers­pec­tive, il y a effa­ce­ment de la dis­tinc­tion entre autoé­ro­tisme et nar­cis­sisme. Ou bien plu­tôt l’auto éro­tisme se défi­nit alors comme «…l’activité sexuelle du stade nar­cis­sique de l’organisation libi­di­nale ». Cette évo­lu­tion ouvre des pers­pec­tives sur la com­pré­hen­sion des méca­nismes de for­ma­tion de la per­ver­sion. On peut consi­dé­rer, en effet, que les inves­tis­se­ments du Moi se limitent à l’es­pace juste clos de l’or­ga­nisme et de ses fonc­tions phy­sio­lo­giques vitales. Et que la pul­sion sexuelle inves­tit de manière mor­ce­lée en prio­ri­té les ori­fices du corps pour les trans­for­mer en zones éro­gènes. Ce qui implique que le Moi, à cette époque, n’est pas uni­fié à l’i­mage du mor­cel­le­ment des pul­sions par­tielles orale, anale uré­trale, phal­lique. Ou plu­tôt que son uni­fi­ca­tion tient uni­que­ment pour cause de ce nar­cis­sisme pri­maire. Ce qui vou­drait dire que s’il y a à ce moment « dedans », il se consti­tue grâce au nar­cis­sisme qui oriente les pul­sions sexuelles du Ҫa vers les « ouver­tures » sur l’ex­té­rieur. Il n’y a donc pas, à pro­pre­ment par­ler, d’é­change avec l’ex­té­rieur. C’est pour­quoi il oppose nar­cis­sisme pri­maire « anob­jec­tal » (en ce sens où la pul­sion sexuelle n’in­ves­tit aucun objet externe) et le nar­cis­sisme secon­daire qui n’est pos­sible que quand une par­tie de la pul­sion sexuelle s’est déta­chée du Moi et, à ce titre, peut s’in­ves­tir dans des objets externes. De fait, dans cette pers­pec­tive théo­rique, si on va au bout de ce rai­son­ne­ment, la rela­tion d’ob­jet pro­pre­ment dite ne peut adve­nir qu’au moment de la puber­té quand émerge, pour des causes hor­mo­nales, la pul­sion géni­tale. Pul­sion géni­tale « libi­di­nale » (où la source de l’ex­ci­ta­tion est l’ap­pa­reil géni­tal) qui aurait la « ver­tu » (!) d’u­ni­fier les pul­sions par­tielles pré­gé­ni­tales (autoé­ro­tiques, nar­cis­siques) sous son pri­mat. Cette éla­bo­ra­tion explique à quel moment et com­ment les per­ver­sions sexuelles se mettent en place. Il y aurait régression/​fixation au stade nar­cis­sique autoé­ro­tique. En clair dans les rela­tions per­verses le pseu­do par­te­naire est sacri­fié sur l’au­tel du Nar­cis­sisme et de l’au­toé­ro­tisme. Ce qu’ap­porte cette réfé­rence au Nar­cis­sisme, est l’in­tro­duc­tion dans la cli­nique des per­ver­sions de l’as­pect topique de ces troubles. Ils se consti­tuent sous l’é­gide du Moi archaïque, qua­si­ment pas dif­fé­ren­cié du Ҫa (réser­voir des pul­sions), ce qui n’ap­pa­raît pas dans les pre­mières théo­ries qui leurs sont consa­crées. Ce qui va d’une cer­taine manière dans le sens de ce que je sou­tiens. A ceci près que bien qu’ef­fec­ti­ve­ment les per­ver­sions doivent être réfé­rées à une orga­ni­sa­tion topique archaïque, je situe leur genèse au stade para­noïde de la struc­tu­ra­tion de l’ap­pa­reil psy­chique et à l’ins­tance du Moi Idéal Tota­li­taire qui y offi­cie. Et non pas à je ne sais quel embryon de Moi Ima­gi­naire géné­ré par les pul­sions sexuelles du Ҫa. A ce stade, le Moi Idéal Tota­li­taire opère sur le mode binaire qui est le propre du pro­cès de sym­bo­li­sa­tion. J’y revien­drai. 

Reste que si cette expli­ca­tion donne une cer­taine cohé­rence à cette hypo­thèse du méca­nisme de for­ma­tion des per­ver­sions sexuelles et jus­ti­fie que l’on ne puisse par­ler de per­ver­sion que si l’acte sexuel géni­tal est impos­sible (la rela­tion objec­tale géni­tale), il n’en reste pas moins que l’é­tio­lo­gie (le pour­quoi) de ces fixa­tions à un stade pré­gé­ni­tal (nar­cis­sique) n’est pas don­née. Le secret sera levé plus tar­di­ve­ment. En par­ti­cu­lier dans l’ar­ticle que Freud consacre en 1927 au féti­chisme, dans le recueil consa­cré à « La vie sexuelle ». De fait dans « Les trois essais sur la théo­rie de la sexua­li­té » (1905), il y consacre déjà un déve­lop­pe­ment. Il cite Goethe dans Faust qui, à pro­pos d’un homme amou­reux, déclare « apporte moi un fichu qui ait cou­vert son sein, la jar­re­tière de ma bien aimée ». Où l’on voit que le fétiche vient rem­pla­cer l’ob­jet « aimé » dans la sexua­li­té « nor­male ». Dans la per­ver­sion il n’y a pour ain­si dire plus d’ob­jet aimé. L’ex­ci­ta­tion sexuelle (et sa satis­fac­tion) est pro­vo­quée par un objet (bot­tines, fouet pour le sadique, pièces de lin­ge­rie, bas …etc.) sur lequel elle est fixée. Quant à savoir ce qui pré­vaut à son choix Freud, à cette époque, évoque « une asso­cia­tion de pen­sées sym­bo­liques dont l’in­té­res­sé n’est le plus sou­vent pas conscient ». Il en pré­cise la « sur­va­lo­ri­sa­tion » en com­pa­rant ce sub­sti­tut « au fétiche dans lequel le sau­vage voit son dieu incar­né ». Dès 1910, il fait état de ce qui pour­rait être ce dieu du per­vers féti­chiste. Dans une note il évoque à pro­pos du féti­chisme du pied « que celui-ci pour­rait repré­sen­ter le pénis de la femme dont l’ab­sence est si lour­de­ment res­sen­tie ». En 1905 il aura déjà don­né un début d’ex­pli­ca­tion à ce sen­ti­ment désa­gréable : l’en­fant refuse l’é­vi­dence, refuse de recon­naître l’ab­sence de pénis chez la mère. « Dans son inves­ti­ga­tion concer­nant la vie sexuelle, l’en­fant s’est for­gé une théo­rie qui consiste en ce que tout être humain est, comme lui-même pour­vu d’un pénis ». En 1923 (dans L’or­ga­ni­sa­tion géni­tale infan­tile), il sera encore plus expli­cite « pour l’en­fant, un seul organe géni­tal, l’or­gane mâle, joue un rôle : c’est le pri­mat du phal­lus ». De fait cette croyance n’est pas seule­ment le fait du petit gar­çon. Il en est de même pour la petite fille. Il y a une néga­tion de l’é­vi­dence et une géné­ra­li­sa­tion. Il ne manque, ce pénis, ni à la mère, ni à la fille ni à la femme. Pour ce qui concerne la convic­tion concer­nant la fille : « il est petit …mais il pous­se­ra ». Ce qui revient à dire qu’il y a contra­dic­tion entre l’ex­pé­rience visuelle et la croyance que la théo­rie sexuelle infan­tile sus­cite.

Ce n’est qu’en 1925 dans son article inti­tu­lé Quelques consé­quences psy­chiques de la dif­fé­rence ana­to­mique des sexes qu’il énon­ce­ra le prin­cipe et les causes qui per­mettent de main­te­nir la croyance au détri­ment de l’ex­pé­rience objec­tive. L’en­fant met en jeu un méca­nisme de défense qui n’est pas une simple déné­ga­tion de la réa­li­té sous les espèces du « Déni » (Ver­len­gung). Car ce n’est pas le déni de l’ab­sence de pénis qui pré­vaut à l’ac­tion du fétiche, mais le déni de la cas­tra­tion. De fait, pour Freud, l’ab­sence de pénis chez la mère (ou la petite sœur) déclenche une « ter­reur » chez l’en­fant. Si la mère est châ­trée (ou la fille ou la femme) alors il est pos­sible de perdre (ou de ne pas avoir pour la petite fille) son pénis. Cette ter­reur de la cas­tra­tion ne sombre pas dans le refou­le­ment. Et le déni débouche alors sur un cli­vage du Moi. Où d’un côté la femme est tou­jours pour­vue d’un pénis que le fétiche repré­sente, et sur une autre face du Moi la dif­fé­rence des sexes est acquise. En contre­par­tie de ce déni, ou bien plu­tôt pour accré­di­ter ce déni, l’en­fant va choi­sir une par­tie du corps (che­veux, pied), ou un objet (bot­tine, fou­lard) auquel il attri­bue le rôle de pénis mater­nel. Cet objet appa­rait donc comme un sub­sti­tut du pénis mater­nel. Tout se passe alors comme si le déni était une ten­ta­tive impar­faite pour pro­té­ger le Moi de la réa­li­té ter­ri­fiante (!) de la dif­fé­rence des sexes et per­mettre à deux posi­tions incom­pa­tibles de coexis­ter. Déni qui devient alors un méca­nisme de défense qui se sub­sti­tue au refou­le­ment. C’est ce qui fait la dif­fé­rence de struc­ture, selon Freud, entre la per­ver­sion et la névrose. Ces deux affec­tions résultent de la « ter­reur de la cas­tra­tion » (et de la non réso­lu­tion conco­mi­tante du com­plexe d’Œdipe) mais dans la névrose, le conflit œdi­pien et la ter­reur de la cas­tra­tion ont été refou­lés, alors que dans la per­ver­sion la fixa­tion à l’autoérotisme infan­tile, qui empêche la pose et la réso­lu­tion de l’Œdipe et l’accès à la géni­ta­li­té, est due au déni de l’absence de phal­lus chez la mère. C’est pour­quoi Freud dira « que la névrose est le néga­tif de la per­ver­sion » (et non l’inverse) où il faut entendre que, dans la névrose, les fixa­tions et les régres­sions aux modes de sexua­li­té infan­tiles autoé­ro­tiques sont refou­lées. Ce concept de cli­vage du Moi appa­raî­tra très tar­di­ve­ment en 1938, avec son article inti­tu­lé « Le cli­vage du Moi et les méca­nismes de défense ».

On com­pren­dra mieux pour­quoi et sous quelle forme, les per­ver­sions se mettent en place. La ter­reur de la cas­tra­tion inter­dit, pour par­tie, le pas­sage de l’en­fant, d’un point de vue psy­chique de la phase nar­cis­sique pré­gé­ni­tale à l’or­ga­ni­sa­tion psy­chique géni­tale hété­ro­sexuelle. En d’autres termes le modèle qui pré­vaut pour le féti­chisme est appli­cable à l’en­semble des per­ver­sions sexuelles. Tous, de près ou de loin, se pré­sentent comme une manière de faire réap­pa­raître le pénis man­quant de la mère !! Ce qui explique aus­si la sur­va­lo­ri­sa­tion qui pré­side aux conduites per­verses : il s’a­git tou­jours dans les per­ver­sions de réévo­quer le phal­lus mer­veilleux de la mère. Com­plé­men­tai­re­ment cela explique pour­quoi il n’y a pas de dégé­né­res­cence ni neu­ro­cé­ré­brale ni morale, ni même de défi­cience intel­lec­tuelle chez le per­vers sexuel. 

Tout ceci paraît extrê­me­ment convainquant…si on consi­dère le pos­tu­lat de la pul­sion sexuelle (et de la libi­do) comme rece­vable. Sinon rien dans cette éla­bo­ra­tion ne reste à l’a­na­lyse. De fait il y a une grande absente dans cette mytho­lo­gie, c’est l’a­gres­si­vi­té. Il est notable que, même quand il s’a­git de sado­ma­so­chisme, Freud tente de l’é­lu­der. Contre toute vrai­sem­blance il évoque une pul­sion d’emprise qui ne serait pas sexuelle et qui aurait trait à la domi­na­tion et au contrôle. Dans « Les trois essais sur la théo­rie de la sexua­li­té », à pro­pos de la cruau­té infan­tile, il rap­porte qu’elle « n’a­vait pas pour but la souf­france de la vic­time mais sa domi­na­tion ». Cette pul­sion d’emprise Freud la consi­dère comme une com­po­sante de la pul­sion sexuelle dans ce sens où elle en per­met la réa­li­sa­tion. Mais ce n’est pas une pul­sion à part entière déri­vée de la pul­sion sexuelle. En 1905 dans son para­graphe consa­cré à cette per­ver­sion il écrit : « la sexua­li­té de la plu­part des hommes contient des élé­ments d’agression, soit une ten­dance à vou­loir maî­tri­ser l’objet sexuel, ten­dance que la bio­lo­gie pour­rait expli­quer par la néces­si­té pour l’homme d’employer, s’il veut vaincre la résis­tance de l’objet, d’autres moyens que la séduc­tion. Le sadisme ne serait pas autre chose qu’un déve­lop­pe­ment exces­sif de la com­po­sante agres­sive de la pul­sion sexuelle qui serait deve­nue indé­pen­dante et qui aurait conquis le rôle prin­ci­pal ». Elle per­met à la pul­sion sexuelle libi­di­nale (dans sa recherche de fusion géni­tale) d’ar­ri­ver à ses fins. Il s’a­git de domi­na­tion et non pas de cruau­té. Il tente de faire accroire, dans le droit fil de cette convic­tion, que la cruau­té chez les enfants n’est qu’une envie de domi­na­tion. Ce qui est tout de même sujet à cau­tion ! En tout état de cause dans Pul­sions et des­tin des pul­sions (1915), il consi­dère que ce que vise le sadique c’est plu­tôt la domi­na­tion du par­te­naire, la maî­trise qu’il exerce sur autrui bien plu­tôt que sa dou­leur. Cette dou­leur ne serait qu’une consé­quence (un dom­mage col­la­té­ral !) et non pas un objec­tif. Dans cette pers­pec­tive le maso­chisme aurait pour visée l’en­vie d’être domi­né (ou encore d’être en posi­tion de pas­si­vi­té). Or, à l’é­vi­dence, ce qui, chez le maso­chiste, déclenche son exci­ta­tion sexuelle, c’est la dou­leur qu’on lui inflige. On arrive alors à sou­te­nir que l’en­vie réelle du sadique est de souf­frir par per­sonne inter­po­sée. « Le sadique jouit lui-même de façon maso­chiste dans l’i­den­ti­fi­ca­tion avec l’ob­jet souf­frant ». Ce que tente de démon­trer Freud, dans son article sur « Un enfant est bat­tu », en met­tant à jour cette logique fan­tas­ma­tique : « Le père bat l’en­fant haï par moi » qui signi­fie en réa­li­té « je suis bat­tue par le père ». Ce n’est qu’a­vec « Au-delà du prin­cipe de plai­sir » que Freud com­men­ce­ra à recon­naître l’exis­tence d’une agres­si­vi­té des­truc­trice au ser­vice de la Pul­sion de Mort. Mais cette agres­si­vi­té appa­raît comme le moyen de réa­li­ser les sombres des­seins de cette pré­ten­due « Pul­sion de Mort ». Encore que cette avance ne semble pas pour autant affec­ter l’ex­pli­ca­tion du sado­ma­so­chisme qui reste déci­dé­ment d’é­tio­lo­gie sexuelle. On peut esti­mer que cette déné­ga­tion concer­nant la dimen­sion psy­chique de l’a­gres­si­vi­té sera pour par­tie levée dans les années trente où Freud avan­ce­ra qu’il aurait sous-esti­mé cette inten­tion­na­li­té dans le fonc­tion­ne­ment de l’ap­pa­reil psy­chique. Mais cet aveu ne remet­tra pas en cause l’é­di­fice mytho­lo­gique fon­dé sur la croyance de la réa­li­té d’une pul­sion sexuelle. On pour­rait même dire que cette manière de repen­tir concer­nant l’a­gres­si­vi­té, (comme une levée par­tielle d’un refou­le­ment de Freud), ne consti­tue pas une véri­table prise de conscience. Dans cette pers­pec­tive, si on applique à cette atti­tude freu­dienne la même ana­lyse qui pré­vaut pour expli­quer les per­ver­sions sexuelles, il y aurait de sa part non plus une simple déné­ga­tion mais un véri­table déni. Déni qui ne concerne pas la cas­tra­tion mais l’exis­tence pri­mor­diale de l’a­gres­si­vi­té dans le fonc­tion­ne­ment psy­chique. Si on vou­lait être taquin, on pour­rait même en conclure que sa théo­rie sexuelle telle qu’il en déve­loppe le com­plexe mytho­lo­gique aurait, parce que son rôle est notoi­re­ment sur­es­ti­mé, un sta­tut équi­valent au fétiche, tel que le per­vers l’é­rige. On en arri­ve­rait à ce para­doxe où la théo­rie de la sexua­li­té est ce qui empêche toute sexua­li­té géni­tale d’ad­ve­nir. Conclu­sion pas aus­si far­fe­lue qu’elle en ait l’air, puis­qu’aus­si bien Lacan n’a pas ces­sé de glo­ser sur l’im­pos­si­bi­li­té du rap­port sexuel en tant qu’il est inins­crip­tible ! Fétiche donc auquel les psy­cha­na­lystes n’ont jamais ces­sé de vouer un culte indé­fec­tible mais dont seul Lacan a tiré les consé­quences para­doxales. En tout état de cause et d’un point de vue épis­té­mo­lo­gique, on doit admettre que la cohé­rence d’une construc­tion théo­rique ne suf­fit pas à en garan­tir la vali­di­té. Quoique contem­po­raine de ces éla­bo­ra­tions freu­diennes, M. Klein, elle, consi­dé­rait que les per­ver­sions n’ont pas comme étio­lo­gie une régres­sion ou une fixa­tion à des stades de sexua­li­té par­tielle mais à des méca­nismes de défense (agres­sifs) contre l’an­goisse. Angoisse qui aurait à voir avec la sépa­ra­tion et le méca­nisme de pro­jec­tion où l’autre est un per­sé­cu­teur. Ce qui peut se dis­cu­ter quand il s’a­git de « struc­ture per­verse ». De fait, les com­por­te­ments per­vers ont pour ori­gine l’an­goisse dans l’hys­té­rie. Dans le cas de per­ver­sion pro­pre­ment dite, il n’y a pas d’an­goisse. Nulle angoisse n’est néces­saire à l’acte per­vers. Nulle angoisse, non plus, après sa réa­li­sa­tion qui se déroule sans aucune culpa­bi­li­té. Le seul auteur freu­dien qui prend en compte l’a­gres­si­vi­té semble être Paul-Claude Raca­mier. Il semble prendre en compte cette hypo­thèse klei­nienne pour théo­ri­ser une per­ver­sion très par­ti­cu­lière qu’il repère comme « per­verse nar­cis­sique ». Il prend une posi­tion oppo­sée à celle de Freud qu’il y a bien une agres­si­vi­té pré­sente dans des actes des­truc­teurs (et non pas sexuels) à l’é­gard d’au­trui. Per­ver­sion qui aurait pour cause, non pas l’an­goisse comme chez Méla­nie Klein, mais la dépres­sion. On peut pen­ser qu’il trans­forme la posi­tion klei­nienne… Pour autant il ne géné­ra­lise pas cette orga­ni­sa­tion à l’en­semble des per­ver­sions dites sexuelles. Sans doute par révé­rence, il la pré­sente comme com­plé­men­taire de celles décrites par Freud.

Mer­ci de votre atten­tion.

Marc Lebailly.


[1]Manuel de psy­chia­trie 6èmeédi­tion Mas­son pages 378 – 379

[2]Ibi­dem Page 374

[3]Ibi­dem Page 380

[4]Ibi­dem Page 380

[5]Ibi­dem page 383

[6]Ibi­dem pages 383 et 384