De la perversion (première partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (10 octobre 2015)

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De la perversion (première partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (10 octobre 2015)

Pôle Réalité Psychique

 

 

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

Séminaire de Marc Lebailly

 

 

DE LA PERVERSION

(Première partie)

 

 

REPRISE ET TRANSITION

  •  Je vais reprendre le déploiement (la description et l’étiologie) de ce que j’ai repéré sous le terme de Psychonévrose de Défense. Après le syndrome «Névrose Obsessionnelle», nous allons aborder celui des Perversions. Comme toutes les autres entités nosographiques déjà traitées, sa description phénoménologiques et son étiologie ont varié dans le temps d’un auteur à l’autre mais aussi en fonction des évolutions «théoriques» de chaque auteur. En particulier des auteurs psychanalytiques. Je ne suis pas sans savoir qu’y faire référence a quelque chose de fastidieux. Pourtant cela paraît nécessaire, non pas pour des raisons de tradition académique, ni même pour faire apparaître dans chaque élaboration les impasses et les apories, mais parce qu’on peut y lire diachroniquement, une transformation que l’on pourrait qualifier de progression. Encore que je ne sois pas dupe de cette affirmation. La progression supposée tient à la manière dont on agence cette reproduction de ces théories. De fait, il s’agit d’une lecture forcément orientée.  

    1. Pour la majorité des auteurs que je reprends aujourd’hui, toutes les perversions sont circonscrites à la sphère des déviances sexuelles. Celles-ci ont longtemps été considérées comme des signes de dégénérescence non seulement morales mais aussi neurocérébrales. D’un point de vue psychiatrique on considère qu’elles concernent des comportements sexuels anormaux «qui se substituent avec prédilection et parfois exclusivité aux conditions normales des rapports sexuels». Il en ressort qu’on parle de «perversions sexuelles» (au pluriel) et non pas de «Perversion» comme structure. Elles ont donc un statut de symptômes, ou de syndrome qui peuvent donc être inclus dans des diagnostics de psychose aussi bien que de névrose.  

    2.  

 

LES PERVERSIONS SEXUELLES DE H.EY

  • Cet auteur considère qu’elles bénéficient d’une approche médicale «scientifique», et non plus morale ou psychologiques, à la fin du XIXème siècle. Il date cette reconnaissance comme maladie psychiatrique des travaux de Krafft-Ebing (1886) et de Havelock Ellis (1890-1900). Ces auteurs considèrent ces perversions sexuelles comme « des anomalies de l’instinct sexuel » dont ils font l’inventaire, ce qui aboutit à «une sorte de tératologie instinctive émergeant impulsivement d’une vie psychique normale par ailleurs»1. Ey leur reconnait le mérite d’avoir identifié le caractère sexuel de certaines perversions pour lesquelles cette spécificité n’est pas évidente. Mais sans que cela apparaisse comme une véritable étiologie. De fait, seul Freud pense, grâce à sa théorie («sa découverte» écrit-il) de la sexualité infantile, avoir donné un fondement, que l’on peut qualifier là d’étiologique, à ces perversions sexuelles. Elles seraient la résurgence dans la vie psychique adulte de comportements sexuels infantiles. J’y reviendrai.  

Ey fait état de la position de psychiatres cliniciens, dits « phénoménologues » (Binswanger 1942 par exemple) « qui insistent sur les perturbations profondes de la personnalité et de l’existence du pervers ; ils mettent en valeur l’altération qui atteint, au-delà de la satisfaction du « plaisir partiel » (thèse de Freud), les relations du Sujet avec autrui »1. Essentiellement destructrices. H.Ey considère que ces auteurs confondent perversion et perversité. Selon lui, « la perversion est une activité de nature auto-érotique, la perversité au contraire est de nature destructrice et vise la réalité de l’autre». On peut le dire autrement, le pervers se différencie de la perversité du psychopathe (en tant que celui-ci cherche à détruire l’autre), en cela que le pervers sacrifie à la recherche du plaisir auto-érotique sans nécessairement nuire à son partenaire alors que le psychopathe prend sa jouissance, fut-elle sexuelle, dans la souffrance et la destruction de l’autre. Bien sûr, cette distinction ne me paraît pas fondée. Ce qui permet cette distinction découle d’un fondement étiologique. Ce qui permet à Ey de maintenir cette distinction comme acquise c’est que dans la psychopathie il n’y a pas déni. De fait il traitera la seconde dans un chapitre ultérieur intitulé de « La personnalité psychopathique ». Il considère donc qu’il n’y a de perversion que sexuelle. Les perversions se présentent alors comme des variantes pathologiques (régressives) de la fonction libidinale qui n’aurait pas atteint (ou partiellement atteint) la fonction génitale. A ce titre il reste fidèle aux théories freudiennes.

 

  • Cette anomalie de la fonction libidinale peut se présenter sous différentes formes. Selon lui il y a deux catégories de perversions sexuelles : 

      •  L’une qui s’organise à partir du choix de l’objet (« le partenaire ») 

      •  L’autre qui s’organise à partir d’une déviance quant au but (par érotisation, substitutive d’une partie du corps ou d’une situation réelle ou fantasmée)  

    1. Il considère que les anomalies perverses, tant celles qui concernent le choix d’objet que celles qui concernent la déviance quant au but, sont innombrables. Il se contente donc d’en établir une liste non exhaustive. Qu’on en juge :  

    2. « Anomalie du choix de l’objet : auto-érotisme (onanisme) pédophilie, gérontophilie, inceste, zoophilie, fétichisme, nécrophilie, vampirisme, travestisme, transsexualisme…etc 

    3.  Anomalies du but ou de l’acte : voyeurisme, exhibitionnisme, viol, attaques substitutives (les « piqueurs », les « frotteurs », les « coupeurs de nattes ») ; l’érotisation peut porter sur une zone du corps (orale, anale, urétrale, ou autre) ; elle peut se rapporter aux excrétions (ondinisme, coprophagie). Le sadisme et le masochisme méritent une place à part : ce sont les satisfactions liées à la souffrance infligée ou subie. Enfin toutes sortes de pratiques associées peuvent constituer la perversion élue : les « partouses »… »2.  
    4. On peut arrêter là cette liste qui aux dires même de Ey pourrait être infinie. Il y associe les toxicomanies et les troubles alimentaires… En fait tout ce qui échappe à la norme en tant que ces pratiques peut être considéré comme moyen de satisfaire une pulsion sexuelle dévoyée. Il y aurait libidinisation de fonctions organiques ou des comportements par ailleurs neutres, tout objet et toute fonction peut à ce titre faire le lit d’une perversion. Cette extension infinie de la disposition perverse fait qu’il est bien difficile d’en circonscrire un syndrome qui ferait entité spécifique. C’est pourquoi on retrouve des conduites ou des comportements pervers aussi bien dans les névroses que dans les psychoses. De plus se référant à Freud, Ey soulève une autre difficulté pour déterminer si un comportement est pervers ou non ; dans le constat clinique que d’une certaine manière ces déviances se trouvent en germe dans des pratiques et des conduites considérées comme normale. Il en conclut qu’il s’agit «de degré» plus que de «nature». C’est dire à quel point, axant l’étiologie de la perversion sur la sexualité prégénitale, il est bien difficile de circonscrire ce syndrome.    

    5. Ey ne s’attache donc à décrire que les perversions les plus classiques qui sont, comme fait du hasard, celles auxquelles Freud s’est attaché pour penser et théoriser l’évolution de la sexualité infantile comme d’abord auto-érotique. Auto-érotisme qui constituera la source des perversions.  

    6.  

    7.  

    SADISME ET MASOCHISME

  • Pour lui le sadisme et le masochisme, se référant à Freud, ne peuvent être disjoints, « un sadique est en même temps toujours un masochiste »1. il faut donc parler de sadomasochisme.  
      • Il définit la face sadique comme « la recherche et la provocation de la douleur chez le partenaire pour obtenir une satisfaction sexuelle. Là encore le phénomène pervers va des comportements les plus furtifs (« piqueurs de seins et de fesses ») en passant par des pratiques plus affirmées (flagellations, bandages, enchaînements, brûlures, morsures…) pour aboutir à des meurtres véritables. 

      • Ey évoque le fait que ce sadisme peut se « dégrader » (se déplacer) de la sphère sexuelle à celle de la morale. Il s’agit alors d’un sadisme moral, que l’on retrouve dans des comportements professionnels, éducatifs, amoureux…etc.  

      • Il considère que le sadisme dépasse les conduites individuelles et peut se manifester par des comportements collectifs : le spectacle des supplices publics, la guerre. 

      • Le masochisme se définit par la recherche et la provocation de sa propre souffrance pour l’obtention d’un plaisir sexuel. Encore qu’Ey considère que sadisme et masochisme ne sont pas symétriques. Pour lui le masochisme (et pour beaucoup d’auteurs) tient plus du fantasme d’humiliation que d’une véritable envie corporelle de souffrir. Le masochisme moral quant à lui s’organise autour d’un scénario d’humiliation qui se concrétise par un contrat (pervers) entre le partenaire en position sadique et le masochiste. Ce contrat peut-être explicite comme dans le texte « La venus aux fourrures » de Sacher Masoch, mais bien plus habituellement implicite ou prétendument subi. Comme si le masochiste se défendait d’être l’auteur et l’instigateur de cette humiliation. De fait ce masochisme moral peut se manifester alors dans des conduites d’échecs ou d’accidents répétés ou encore dans des fautes délibérées ou imaginaires qui appellent une punition. Echecs, accidents ou fautes parfois quasi délibérés ou même recherchés mais aussi subis comme dans la névrose.      

 

    FETICHISMES

  •  Il s’agit d’un attachement érotique exclusif à un objet qui peut être inanimé, du genre pièce de vêtement : sous-vêtements, chaussures, bottes, gants…etc. ou une partie du corps comme détachée : pied, sein, fesse, cheveux et même « brillant sur le nez » etc. … 

    1. Cet attachement est pérenne, invariant, inamovible. Il s’avère nécessaire pour enclencher l’excitation sexuelle. Il doit être immanquablement présent au moment du rapport sexuel ou de la masturbation. Paradoxalement il peut arriver que cet objet fétiche (mais est-ce bien un objet au sens psychanalytique du terme ?) puisse être malmené comme le remarque Rosolato. Ce qui est une observation importante. En effet, on pourrait penser qu’un fétiche fasse l’objet d’une idolâtrie exclusive et positive. Mais il ne peut ressortir au sacré tel qu’il est considéré dans les sociétés traditionnelles. Dans cette occasion il n’est pas idéalisé. Sa seule puissance est donc de commander l’excitation sexuelle. Encore que du fait des prémices libidinales freudiennes qui font figures d’autorité pour comprendre le mécanisme fétichiste, ce pouvoir de déclencher l’excitation sexuelle ne vaudrait que pour les hommes et pas pour les femmes. Ce qui ne paraît pas forcément fondé. Il n’est pas sûr que la puissance du fétiche ne puisse intéresser les femmes aussi, si leur structure d’organisation psychique les y pousse. Toujours est-il que la clinique psychiatrique n’y fait pas référence. Tout au plus « certains auteurs attribuent à la cleptomanie une valeur d’équivalent du fétichisme masculin »1. A ceci près qu’il existe des cleptomanes masculins.  

 

 

 

EXHIBITIONNISME VOYEURISME

  • L’exhibitionnisme consiste à obtenir un plaisir auto-érotique par l’exposition de ses organes génitaux. Là encore la clinique psychiatrique considère contre toute vraisemblance, que cette perversion est essentiellement masculine. De fait pour ces auteurs cette perversion se réduit au prototype du « satyre »  dont le scénario stéréotypé consiste à exhiber ses organes génitaux devant des femmes ou des jeunes filles dans des situations sociales incongrues (dans la rue, dans le métro, à la sortie des écoles, des couvents etc.…). La jouissance sexuelle semble-t-il est le plus souvent déclenchée par la peur ou du moins la déstabilisation de la personne à laquelle elle est adressée. Mais la jouissance peut être inversée et se déclencher par l’effet de la peur de la punition que ces « attentats à la pudeur » (comme on dit en termes médico-légaux) sont censés encourir. Ey note que ce type de comportement, où la culpabilité et la recherche de la sanction dominent, relèvent plus de la névrose que de la perversion. Ce qui sous-entend que dans la perversion la culpabilité serait absente.    

       

 

VOYEURISME

CONCLUSION

  • Ey liste un certain nombre complémentaire de perversions : travestisme, transvestisme, pyromanie, coprophilie, coprophagie, coprolalie, ondinisme…etc. Il s’agit d’un catalogue descriptif, sans que pour autant il propose une étiologie particulière, autre que celle proposée par Freud. Il s’agit d’un trouble de la personnalité («du corps psychique») qui ne nécessite pas de dysfonctionnement neuro cérébral. Encore que l’étiologie freudienne qu’il retient pour expliquer les perversions est celle de la première version que Freud propose pour expliquer ces troubles. Reste que ces syndromes ne peuvent être considérés comme relevant d’une véritable structure, puisque, comme je l’ai indiqué, ces symptômes pervers peuvent se retrouver dans des tableaux cliniques aussi différents que l’hystérie, la névrose obsessionnelle, la schizophrénie ou encore la paranoïa. Ils sont, en quelque sorte, polyvalents. Certes on peut les observer dans une configuration pure et ne participant pas à une autre entité nosographique mais cela ne suffit pas à en faire pour autant une structure d’organisation psychique spécifique. On pourrait même penser, à cause de cette extension large, qu’il renoue avec les conceptions antécédentes où toute déviation du comportement, dans quelque domaine existentiel que ce soit, peut être qualifiée de perversion. D’une certaine manière on renoue avec la confusion entre « perversion » et « perversité » que lui-même dénonce à propos des psychiatres réputés « phénoménologues ». En effet, si dans la perversion il s’agit toujours d’un détournement ou d’une «déviation» de la pulsion sexuelle – déviation et déplacement de la pulsion sexuelle sur des fonctions adaptatives : la vue, le toucher, l’ouïe, la nutrition ; auxquels il ajoute le «sens moral» et «l’instinct social» – alors cette extension à ces fonctions adaptatives «comportementales» fait se rapprocher inéluctablement «perversion» et «perversité», au critère de destructivité près si on oublie le sadisme. Confusion possible qui réhabilite ce qu’il dénonçait chez les psychiatres phénoménologues. 

 

 

LA PERVERSION DE FREUD

  •  De fait la clinique des perversions apparaît essentiellement dans « Les trois essais sur la sexualité » dont la première publication a eu lieu en 1905. Cet ouvrage sera réédité en 1915, 1916, et 1924 sans que l’essentiel de sa thèse sur la perversion ne soit modifié. Il est frappant de constater que dans cet ouvrage, dédié à la sexualité humaine normale, le premier chapitre soit dédié aux perversions. Il y affirme que les perversions ne sont en aucun cas le signe d’une dégénérescence morale ou neurocérébrale. D’ailleurs, dans ce texte, il parle d’aberrations sexuelles en lieu et place de « perversions ». Il faut y entendre que ces aberrations sexuelles ne se présentent pas comme une déviance vis-à-vis de normes (morales, juridiques) mais comme des dysfonctionnements d’une fonction qui chez l’homme se révèle complexe. Tout se passe comme si l’étude des pathologies sexuelles était la voie royale pour comprendre la complexité de la sexualité humaine. Cette position découle de sa conviction, déjà évoquée, qu’il existe, dès la première enfance, des pulsions sexuelles (qu’on pourrait qualifier de « non libidinales ») dites partielles et auto-érotiques (orale, anale, urétrale, phallique). Au moment de la puberté apparaît, avec l’avènement de la génitalité biologique, une pulsion libidinale qui se manifeste sous la forme «d’une irrésistible attraction exercée par l’un des sexes sur l’autre, son but étant l’union sexuelle ou du moins des actions qui tendent vers ce but ». « Ce que l’on considère comme but sexuel normal est l’union des parties génitales dans le coït, conduisant à la résolution de la tension sexuelle et, pour un temps, à l’extinction de la pulsion, satisfaction qui présente des analogies avec l’assouvissement de la faim ». De fait, les perversions ont pour étiologie la persistance des pulsions partielles (auto-érotiques) qui colonisent les fonctions d’autoconservation (la faim convertie en boulimie anorexie, la vision en voyeurisme, etc.). A partir de ce présupposé, Freud va reprendre le catalogue des aberrations sexuelles telles que décrites par Krafft Ebbing en les classant selon deux critères :  

      • Les déviations quant à l’objet  

      • Les fixations quant aux buts  

 

 

  • DEVIATIONS SE RAPPORTANT À L’OBJET SEXUEL  

    1. Dans la première catégorie d’aberrations sexuelles il classe l’Inversion (l’homosexualité), la Zoophilie, la Pédophilie. Il est notable que Freud différencie l’homosexualité de la pédophilie. Il faut entendre que cette première catégorie semble concernée « la pulsion libidinale » génitale. Il s’agit de détourner l’irrésistible attirance sexuelle pour une personne du sexe opposé (ce qui définit la libido) vers un autre objet dépourvu anatomiquement du sexe opposé. Satisfaire cette pulsion libidinale génitale avec un objet inadéquat. Ce qui n’est pas sans poser question.  

    2.  

      • INVERSION  

        1. Freud s’attache à démontrer que l’homosexualité n’est pas un comportement congénital mais acquis. Il s’appuie en particulier sur le fait que la suggestion hypnotique peut supprimer (temporairement) l’inversion. Il fait une première hypothèse qui serait que « l’inversion », d’un point de vue de l’objet sexuel ne serait «qu’une des multiples variations de la pulsion sexuelle (génitale) déterminée par les concours de circonstances extérieures ». Ces circonstances extérieures il en fait une description phénoménologique : commerce exclusif des personnes du même sexe, promiscuité en temps de guerre, séjour dans les prisons, craintes des dangers que représentent les rapports hétérosexuels, célibat, impuissance …etc. Pourtant Freud met en doute que les circonstances existentielles seules puissent déterminer le choix d’objet sexuel « inverti ». Il fait appel alors à une hypothèse complémentaire, il y aurait une tendance à la bissexualité psychique (concept repris à Fliess) présente aussi bien chez l’homme que chez la femme. Celle-ci expliquerait alors pourquoi les circonstances pourraient agir sur le choix d’objet. Un homme inverti serait un homme dont la partie féminine psychique l’aurait emporté sur la partie masculine, alors qu’une femme invertie verrait sa dominante psychique masculine  prendre le pas sur sa partie féminine. A nouveau, il va mettre en doute cette hypothèse complémentaire. Il remarque en effet qu’elle ne cadre pas avec la pratique culturelle de la Grèce antique où il était rituel qu’un homme mûr  se devait d’avoir des relations amoureuses et sexuelles avec un adolescent (giton disait-on). En effet, il constate que « les plus virils individus se trouvaient invertis …Les jeunes garçons (……) excitaient leur désir, non pas par ce qu’ils avaient de viril en eux mais bien par les qualités féminines de leur corps ainsi que celles de leur esprit, timidité, réserve, désir d’apprendre et besoin de protection ». Ce qui implique deux motivations différentes : l’une concerne l’attirance sexuelle pour la configuration sexuelle du giton, l’autre le désir d’éducation et de transmission. Il en vient à conclure «que ce n’est pas l’objet qui constitue l’élément essentiel et constant de la pulsion sexuelle », ou en d’autres termes que  la pulsion sexuelle libidinale (génitale) chez l’homme n’est pas un « instinct » programmé pour un unique objet, la femme pour l’homme, l’homme pour la femme. « Il est permis de croire que la pulsion sexuelle existe d’abord indépendamment de son objet, et que son apparition n’est pas déterminée par des excitations venant de l‘objet ». Il en vient à proposer une définition de la pulsion sexuelle générique et non pas liée à l’appareil génital : « La pulsion est le représentant psychique d’une source d’excitation provenant de l‘intérieur de l’organisme ». A partir de quoi, et par extension avec le modèle de l’inversion, il est possible de comprendre l’attirance sexuelle pour les animaux, les cadavres et autres bizarreries.  

        2.  

  • DEVIATIONS SE RAPPORTANT AU BUT SEXUEL 

      • C’est dans cette catégorie que Freud va faire valoir que les perversions sexuelles sont des résurgences de cette sexualité archaïque (auto-érotique) orale, anale, urétrale, phallique qui sont successivement des zones excitables qui demandent à être apaisées quand elles sont en état de tensions. Encore qu’il considère que n’importe quelle partie du corps (muqueuse, épiderme) puisse se trouver être la source d’une excitation. Dans la théorie de Freud ce qui permet d’apaiser cette tension est ce qu’il nomme « pulsion ». La pulsion est le moyen psychique d’apaiser une excitation physiologique où qu’elle se localise dans l’organisme. Ces pulsions s’étayeraient sur des besoins physiologiques qui dépendent des «pulsions d’autoconservation» (la faim, les excrétions, la vue, l’odorat, la digestion etc.). Les organes qui permettent la réalisation de ces fonctions (bouche anus, yeux, organes des sens appareil émonctoire…) constituent les sources «somatiques» de ces pulsions. Pulsions qui prennent le statut de sexuelles quand elles se détachent de leur étayage somatique. Une pulsion sexuelle «partielle» est donc ce qui permet d’éteindre une excitation au niveau de sa « source » somatique. Dans le temps de leur émergence, elles sont anarchiques, non unifiées. Ces différentes zones constituent ce que Freud appelle des « zones érogènes » qu’il est convenu de référer à des phases de développement : oral, anal, urétral, phallique. Cette alchimie qui débouche sur ce que Freud appelle la sexualité infantile, s’élabore entre 0 et 6 ans puis tombe en désuétude et dans l’oubli. Cet oubli constitue l’amnésie infantile et ouvre à la période de latence. C’est ce qui lui fait dire que l’enfant est un petit pervers polymorphe. Dans cette perceptive, les perversions ne seraient que la persistance, la fixation, à des pulsions partielles qui ne seraient pas tombées en désuétude ni sous le coup de l’amnésie c’est-à-dire refoulées. Elles persisteraient ou se réactiveraient après la puberté et constitueraient alors une sexualité qui empêcherait l’avènement de la sexualité génitale « normale ». Dans ces perspectives, les perversions sont des pratiques auto- érotiques projetées sur un pseudo objet (partenaire) : la fellation, la sodomie, la coprophagie, l’anorexie, la boulimie, l’ondinisme etc.… Dans un premier temps, il attribue ces fixations projetées sur un pseudo partenaire à une mystérieuse « surestimation » des objets partiels qui déclenchent l’excitation sexuelle. Surestimation qui aurait pour moteur une croyance en la valeur de ces objets partiels. On verra ultérieurement le ressort qui permet de comprendre cette surestimation dû à cette croyance quand on abordera le fétichisme. J’y reviendrai.  

        1.  

      • Un autre type de fixation perverse fait appel à un autre mécanisme dont le prototype se trouve dans la dynamique du sadomasochisme. Il situe cette fixation particulière au stade anal. Stade qui se joue autour de la maîtrise et met en jeu l’agressivité sur le mode binaire de garder/rejeter  qui se généralise en activité passivité. Dans cette perversion, le sadique, dans sa cruauté, prend un plaisir actif à faire mal et humilier le partenaire. Et complémentairement le masochiste prend un plaisir passif à subir la douleur que lui inflige le partenaire. Etant entendu que ces positions dans le rituel sadomasochiste sont réversibles… c’est dire que le sadique est aussi masochiste et que le masochiste est aussi sadique.  

        1. Cette dynamique actif/passif se retrouve aussi dans le voyeurisme et l’exhibitionnisme où l’activité de voir les organes sexuels d’autrui est complémentaire de celle de les montrer.  

        2. La persistance de ces pulsions partielles dans la vie érotique adulte n’a pas pour destin obligé de constituer une perversion. Il constate que dans le déroulement de l’acte sexuel normal (le coït) sont intégrés des reliquats de ces pulsions partielles archaïques. En particulier comme ingrédients «préliminaires» à l’acte. Il en conclut que ces dispositions perverses, sous le primat du génital, font partie de la constitution «normale» de la sexualité en général. Ce qui lui fait considérer que ces reliquats de perversions polymorphes infantiles sont des preuves de l’existence d’une sexualité prégénitale infantile ou « que dans le processus sexuel le plus normal, on rencontre déjà les germes dont le développement mènera à des déviations que l’on décrit sous le nom de perversions ». Il n’y a donc véritable perversion que quand un reliquat de cette sexualité empêchant le coït prend (totalement ou partiellement) la place de la sexualité génitale post-pubère.  

        3. De la même manière, Freud remarque que l’activité et la passivité qui sont le moteur aussi bien du sadomasochisme que du voyeurisme/exhibitionnisme participent aussi de la vie sexuelle normale : « L’activité et la passivité qui en formant les caractères fondamentaux et opposés sont constitutifs de la vie sexuelle en générale ». Cette constatation lui permet, en 1924, de dépasser la mythologie de la bisexualité héritée de Fliess (pseudo concept qu’il avait «surestimé») et de lui substituer le couple Activité/Passivité. C’est pourquoi il écrit : « On serait tenté de rapporter cette union d’éléments antagonistes à la bisexualité unissant les caractères masculins et féminins que la psychanalyse remplace par l’opposition entre actif et passif ». Cette formulation atteste de l’abandon de la croyance en la bisexualité. Il en fera la dynamique de la sexualité génitale normale où dans un premier temps la passivité est dédiée à la femme et l’activité à l’homme. Opinion sur laquelle il reviendra en convenant que cette dualité activité/passivité était l’apanage aussi bien de la femme que de l’homme. Ce qui est dans le droit fil d’attribuer au psychisme un double fonctionnement.  

        4.  

  • De fait on pourrait dire que cette première approche des perversions précise de quelles fixations archaïques elles procèdent. Freud va en donner une seconde version dans les années 1920 quand il remaniera sa métapsychologie et substituera aux trois registres Inconscient, Préconscient, Conscient les instances topiques Ҫa, Moi, Surmoi (et Idéal du Moi). Grâce à cette nouvelle élaboration la définition du narcissisme va évoluer et l’opposition entre narcissisme primaire et secondaire va se clarifier. Il y avait déjà dans les Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité une évocation de cette phase anobjectale. Ce narcissisme primaire, tel que Freud le nomme, se caractérise par l’absence totale de relation à l’entourage. Cet état premier Freud l’explique par une indifférenciation entre le Moi et le Ça. Tout se passerait comme si ces deux instances topiques étaient primitivement indistinctes avant que le Moi se détache et devienne une instance topique à part entière. Au moment où le «Moi» n’est pas encore détaché du Ça, dans le premier temps archaïque, les pulsions du Ça investissent totalement ce Moi archaïque. C’est le stade du narcissisme primaire où la pulsion sexuelle est auto centrée sur l’organisme. Dans cette perspective, il y a effacement de la distinction entre autoérotisme et narcissisme. Ou bien plutôt l’auto érotisme se définit alors comme «…l’activité sexuelle du stade narcissique de l’organisation libidinale ». Cette évolution ouvre des perspectives sur la compréhension des mécanismes de formation de la perversion. On peut considérer, en effet, que les investissements du Moi se limitent à l’espace juste clos de l’organisme et de ses fonctions physiologiques vitales. Et que la pulsion sexuelle investit de manière morcelée en priorité les orifices du corps pour les transformer en zones érogènes. Ce qui implique que le Moi, à cette époque, n’est pas unifié à l’image du morcellement des pulsions partielles orale, anale urétrale, phallique. Ou plutôt que son unification tient uniquement pour cause de ce narcissisme primaire. Ce qui voudrait dire que s’il y a à ce moment «dedans», il se constitue grâce au narcissisme qui oriente les pulsions sexuelles du Ҫa vers les «ouvertures» sur l’extérieur. Il n’y a donc pas, à proprement parler, d’échange avec l’extérieur. C’est pourquoi il oppose narcissisme primaire «anobjectal» (en ce sens où la pulsion sexuelle n’investit aucun objet externe) et le narcissisme secondaire qui n’est possible que quand une partie de la pulsion sexuelle s’est détachée du Moi et, à ce titre, peut s’investir dans des objets externes. De fait, dans cette perspective théorique, si on va au bout de ce raisonnement, la relation d’objet proprement dite ne peut advenir qu’au moment de la puberté quand émerge, pour des causes hormonales, la pulsion génitale. Pulsion génitale «libidinale» (où la source de l’excitation est l’appareil génital) qui aurait la «vertu» (!) d’unifier les pulsions partielles prégénitales (autoérotiques, narcissiques) sous son primat. Cette élaboration explique à quel moment et comment les perversions sexuelles se mettent en place. Il y aurait régression/fixation au stade narcissique  autoérotique. En clair dans les relations perverses le pseudo partenaire est sacrifié sur l’autel du Narcissisme et de l’autoérotisme. Ce qu’apporte cette référence au Narcissisme, est l’introduction dans la clinique des perversions de l’aspect topique de ces troubles. Ils se constituent sous l’égide du Moi archaïque, quasiment pas différencié du Ҫa (réservoir des pulsions), ce qui n’apparaît pas dans les premières théories qui leurs sont consacrées. Ce qui va d’une certaine manière dans le sens de ce que je soutiens. A ceci près que bien qu’effectivement les perversions doivent être référées à une organisation topique archaïque, je situe leur genèse au stade paranoïde de la structuration de l’appareil psychique et à l’instance du Moi Idéal Totalitaire qui y officie. Et non pas à je ne sais quel embryon de Moi Imaginaire généré par les pulsions sexuelles du Ҫa. A ce stade, le Moi Idéal Totalitaire opère sur le mode binaire qui est le propre du procès de symbolisation. J’y reviendrai.  

    1.  

  • Reste que si cette explication donne une certaine cohérence à cette hypothèse du mécanisme de formation des perversions sexuelles et justifie que l’on ne puisse parler de perversion que si l’acte sexuel génital est impossible (la relation objectale génitale), il n’en reste pas moins que l’étiologie (le pourquoi) de ces fixations à un stade prégénital (narcissique) n’est pas donnée. Le secret sera levé plus tardivement. En particulier dans l’article que Freud consacre en 1927 au fétichisme, dans le recueil consacré à «La vie sexuelle». De fait dans «Les trois essais sur la théorie de la sexualité» (1905), il y consacre déjà un développement. Il cite Goethe dans Faust qui, à propos d’un homme amoureux, déclare «apporte moi un fichu qui ait couvert son sein, la jarretière de ma bien aimée». Où l’on voit que le fétiche vient remplacer l’objet «aimé» dans la sexualité «normale». Dans la perversion il n’y a pour ainsi dire plus d’objet aimé. L’excitation sexuelle (et sa satisfaction) est provoquée par un objet (bottines, fouet pour le sadique, pièces de lingerie, bas …etc.) sur lequel elle est fixée. Quant à savoir ce qui prévaut à son choix Freud, à cette époque, évoque «une association de pensées symboliques dont l’intéressé n’est le plus souvent pas conscient». Il en précise la «survalorisation» en comparant ce substitut «au fétiche dans lequel le sauvage voit son dieu incarné». Dès 1910, il fait état de ce qui pourrait être ce dieu du pervers fétichiste. Dans une note il évoque à propos du fétichisme du pied «que celui-ci pourrait représenter le pénis de la femme dont l’absence est si lourdement ressentie». En 1905 il aura déjà donné un début d’explication à ce sentiment désagréable : l’enfant refuse l’évidence, refuse de reconnaître l’absence de pénis chez la mère. «Dans son investigation concernant la vie sexuelle, l’enfant s’est forgé une théorie qui consiste en ce que tout être humain est, comme lui-même pourvu d’un pénis». En 1923 (dans L’organisation génitale infantile), il sera encore plus explicite «pour l’enfant, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle : c’est le primat du phallus». De fait cette croyance n’est pas seulement le fait du petit garçon. Il en est de même pour la petite fille. Il y a une négation de l’évidence et une généralisation. Il ne manque, ce pénis, ni à la mère, ni à la fille ni à la femme. Pour ce qui concerne la conviction concernant la fille : «il est petit …mais il poussera». Ce qui revient à dire qu’il y a contradiction entre l’expérience visuelle et la croyance que la théorie sexuelle infantile suscite. 

    1. Ce n’est qu’en 1925 dans son article intitulé Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes qu’il énoncera le principe et les causes qui permettent de maintenir la croyance au détriment de l’expérience objective. L’enfant met en jeu un mécanisme de défense qui n’est pas une simple dénégation de la réalité sous les espèces du «Déni» (Verlengung). Car ce n’est pas le déni de l’absence de pénis qui prévaut à l’action du fétiche, mais le déni de la castration. De fait, pour Freud, l’absence de pénis chez la mère (ou la petite sœur) déclenche une «terreur» chez l’enfant. Si la mère est châtrée (ou la fille ou la femme) alors il est possible de perdre (ou de ne pas avoir pour la petite fille) son pénis. Cette terreur de la castration ne sombre pas dans le refoulement. Et le déni débouche alors sur un clivage du Moi. Où d’un côté   la femme est toujours pourvue d’un pénis que le fétiche représente, et sur une autre face du Moi la différence des sexes est acquise. En contrepartie de ce déni, ou bien plutôt pour accréditer ce déni, l’enfant va choisir une partie du corps (cheveux, pied), ou un objet (bottine, foulard) auquel il attribue le rôle de pénis maternel. Cet objet apparait donc comme un substitut du pénis maternel. Tout se passe alors comme si le déni était une tentative imparfaite pour protéger le Moi de la réalité terrifiante (!) de la différence des sexes et permettre à deux positions incompatibles de coexister. Déni qui devient alors un mécanisme de défense qui se substitue au refoulement. C’est ce qui fait la différence de structure, selon Freud, entre la perversion et la névrose. Ces deux affections résultent de la « terreur de la castration » (et de la non résolution concomitante du complexe d’Œdipe) mais dans la névrose, le conflit œdipien et la terreur de la castration ont été refoulés, alors que dans la perversion la fixation à l’autoérotisme infantile, qui empêche la pose et la résolution de l’Œdipe et l’accès à la génitalité, est due au déni de l’absence de phallus chez la mère. C’est pourquoi Freud dira « que la névrose est le négatif de la perversion » (et non l’inverse) où il faut entendre que, dans la névrose, les fixations et les régressions aux modes de sexualité infantiles autoérotiques sont refoulées. Ce concept de clivage du Moi apparaîtra très tardivement en 1938, avec son article intitulé «Le clivage du Moi et les mécanismes de défense». 

    2. On comprendra mieux pourquoi et sous quelle forme, les perversions se mettent en place. La terreur de la castration interdit, pour partie, le passage de l’enfant, d’un point de vue psychique de la phase narcissique prégénitale à l’organisation psychique génitale hétérosexuelle. En d’autres termes le modèle qui prévaut pour le fétichisme est applicable à l’ensemble des perversions sexuelles. Tous, de près ou de loin, se présentent comme une manière de faire réapparaître le pénis manquant de la mère !! Ce qui explique aussi la survalorisation qui préside aux conduites perverses : il s’agit toujours dans les perversions de réévoquer le phallus merveilleux de la mère. Complémentairement cela explique pourquoi il n’y a pas de dégénérescence ni neurocérébrale ni morale, ni même de déficience intellectuelle chez le pervers sexuel.  

    3.  

  • Tout ceci paraît extrêmement convainquant…si on considère le postulat de la pulsion sexuelle (et de la libido) comme recevable. Sinon rien dans cette élaboration ne reste à l’analyse. De fait il y a une grande absente dans cette mythologie, c’est l’agressivité. Il est notable que, même quand il s’agit de sadomasochisme, Freud tente de l’éluder. Contre toute vraisemblance il évoque une pulsion d’emprise qui ne serait pas sexuelle et qui aurait trait à la domination et au contrôle. Dans «Les trois essais sur la théorie de la sexualité», à propos de la cruauté infantile, il rapporte qu’elle «n’avait pas pour but la souffrance de la victime mais sa domination». Cette pulsion d’emprise Freud la considère comme une composante de la pulsion sexuelle dans ce sens où elle en permet la réalisation. Mais ce n’est pas une pulsion à part entière dérivée de la pulsion sexuelle. En 1905 dans son paragraphe consacré à cette perversion il écrit : « la sexualité de la plupart des hommes contient des éléments d’agression, soit une tendance à vouloir maîtriser l’objet sexuel, tendance que la biologie pourrait expliquer par la nécessité pour l’homme d’employer, s’il veut vaincre la résistance de l’objet, d’autres moyens que la séduction. Le sadisme ne serait pas autre chose qu’un développement excessif de la composante agressive de la pulsion sexuelle qui serait devenue indépendante et qui aurait conquis le rôle principal ». Elle permet à la pulsion sexuelle libidinale (dans sa recherche de fusion génitale) d’arriver à ses fins. Il s’agit de domination et non pas de cruauté. Il tente de faire accroire, dans le droit fil de cette conviction, que la cruauté chez les enfants n’est qu’une envie de domination. Ce qui est tout de même sujet à caution ! En tout état de cause dans Pulsions et destin des pulsions (1915), il considère que ce que vise le sadique c’est plutôt la domination du partenaire, la maîtrise qu’il exerce sur autrui bien plutôt que sa douleur. Cette douleur ne serait qu’une conséquence (un dommage collatéral !) et non pas un objectif. Dans cette perspective le masochisme aurait pour visée l’envie d’être dominé (ou encore d’être en position de passivité). Or, à l’évidence, ce qui, chez le masochiste, déclenche son excitation sexuelle, c’est la douleur qu’on lui inflige. On arrive alors à soutenir que l’envie réelle du sadique est de souffrir par personne interposée. «Le sadique jouit lui-même de façon masochiste dans l’identification avec l’objet souffrant». Ce que tente de démontrer Freud, dans son article sur «Un enfant est battu», en mettant à jour cette logique fantasmatique : «Le père bat l’enfant haï par moi» qui signifie en réalité «je suis battue par le père». Ce n’est qu’avec «Au-delà du principe de plaisir» que Freud commencera à reconnaître l’existence d’une agressivité destructrice au service de la Pulsion de Mort. Mais cette agressivité apparaît comme le moyen de réaliser les sombres desseins de cette prétendue «Pulsion de Mort». Encore que cette avance ne semble pas pour autant affecter l’explication du sadomasochisme qui reste décidément d’étiologie sexuelle.  

    1. On peut estimer que cette dénégation concernant la dimension psychique de l’agressivité sera pour partie levée dans les années trente où Freud avancera qu’il aurait sous-estimé cette intentionnalité dans le fonctionnement de l’appareil psychique. Mais cet aveu ne remettra pas en cause l’édifice mythologique fondé sur la croyance de la réalité d’une pulsion sexuelle. On pourrait même dire que cette manière de repentir concernant l’agressivité, (comme une levée partielle d’un refoulement de Freud), ne constitue pas une véritable prise de conscience. Dans cette perspective, si on applique à cette attitude freudienne la même analyse qui prévaut pour expliquer les perversions sexuelles, il y aurait de sa part non plus une simple dénégation mais un véritable déni. Déni qui ne concerne pas la castration mais l’existence primordiale de l’agressivité dans le fonctionnement psychique. Si on voulait être taquin, on pourrait même en conclure que sa théorie sexuelle telle qu’il en développe le complexe mythologique aurait, parce que son rôle est notoirement surestimé, un statut équivalent au fétiche, tel que le pervers l’érige. On en arriverait à ce paradoxe où la théorie de la sexualité est ce qui empêche toute sexualité génitale d’advenir. Conclusion pas aussi farfelue qu’elle en ait l’air, puisqu’aussi bien Lacan n’a pas cessé de gloser sur l’impossibilité du rapport sexuel en tant qu’il est ininscriptible ! 

    2. Fétiche donc auquel les psychanalystes n’ont jamais cessé de vouer un culte indéfectible mais dont seul Lacan a tiré les conséquences paradoxales. En tout état de cause et d’un point de vue épistémologique, on doit admettre que la cohérence d’une construction théorique ne suffit pas à en garantir la validité. 

    3.  

  • Quoique contemporaine de ces élaborations freudiennes, M. Klein, elle, considérait que les perversions n’ont pas comme étiologie une régression ou une fixation à des stades de sexualité partielle mais à des mécanismes de défense (agressifs) contre l’angoisse. Angoisse qui aurait à voir avec la séparation et le mécanisme de projection où l’autre est un persécuteur. Ce qui peut se discuter quand il s’agit de «structure perverse». De fait, les comportements pervers ont pour origine l’angoisse dans l’hystérie. Dans le cas de perversion proprement dite, il n’y a pas d’angoisse. Nulle angoisse n’est nécessaire à l’acte pervers. Nulle angoisse, non plus, après sa réalisation qui se déroule sans aucune culpabilité. Le seul auteur freudien qui prend en compte l’agressivité semble être Paul-Claude Racamier. Il semble prendre en compte cette hypothèse kleinienne pour théoriser une perversion très particulière qu’il repère comme «perverse narcissique». Il prend une position opposée à celle de Freud qu’il y a bien une agressivité présente dans des actes destructeurs (et non pas sexuels) à l’égard d’autrui. Perversion qui aurait pour cause, non pas l’angoisse comme chez Mélanie Klein, mais la dépression. On peut penser qu’il transforme la position kleinienne… Pour autant il ne généralise pas cette organisation à l’ensemble des perversions dites sexuelles. Sans doute par révérence, il la présente comme complémentaire de celles décrites par Freud. 

 

 

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly    

1 Manuel de psychiatrie 6ème édition Masson pages 378-379

1 Ibidem Page 374

2 Ibidem Page 380

1 Ibidem page 380

1 Ibidem page 383

1 Ibidem pages 383 et 384

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