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De la perversion (deuxième partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (28 novembre 2015)

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De la per­ver­sion (deuxième par­tie) – Esquisse d’une cli­nique ana­ly­tique struc­tu­rale (28 novembre 2015)

Pôle Réa­li­té Psy­chique

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

Sémi­naire de Marc Lebailly

DE LA PERVERSION

(Deuxième par­tie)

REPRISE ET TRANSITION

  • Je me suis aper­çu lors du der­nier sémi­naire que sa forme et son conte­nu était dif­fi­ci­le­ment acces­sible par un tiers. Pas seule­ment parce que je suis un piètre ora­teur et que mon élo­cu­tion bre­douille. De fait il se pré­sen­tait, pour par­tie, comme une réflexion épis­té­mo­lo­gique à moi-même adres­sée concer­nant le déchif­fre­ment des impasses dans les­quelles Freud s’était enfer­mé dans sa concep­tion de l’étiologie sexuelle de la Per­ver­sion. Impasse qu’il tente de sur­pas­ser en oppo­sant sexua­li­té libi­di­nale (c’est-à-dire celle qui nous contrain­drait au coït) et sexua­li­té par­tielle archaïque autoé­ro­tique. Il faut dire que ce mon­tage est assez remar­quable. Pour syn­thé­ti­ser, Freud réus­sit cet exploit par une réflexion, qui s’étale sur une période de plus de 15 ans, en trois « avan­cées » (!).  

      • En 1905 il pos­tule que les per­ver­sions sexuelles se mani­festent comme une fixa­tion à la phase d’apparition des pul­sions sexuelles archaïques, sans en don­ner la cause.  

      • Dans un deuxième temps il en appelle à la per­du­ra­tion d’une topique Moïque archaïque : l’époque de la struc­tu­ra­tion psy­chique où le Moi ne s’est pas tota­le­ment déta­ché du Ҫa. A ce stade, ce Moi archaïque béné­fi­cie d’un total inves­tis­se­ment des pul­sions du Ҫa sans que rien ne puisse s’investir sur des « objets » externes. C’est ain­si que Freud défi­nit l’étape du nar­cis­sisme pri­maire (1915). Cette fixa­tion empêche de fac­to la rela­tion d’objet pro­pre­ment libi­di­nale d’advenir. L’apport théo­rique de cette évo­lu­tion c’est la dimen­sion topique moïque régres­sive (nar­cis­sisme pri­maire) dont pro­cèdent les per­ver­sions. Mais ce qui est tou­jours absent à ce moment c’est ce qui cause cette régression/​fixation au stade du nar­cis­sisme pri­maire. Et à l’auto éro­tisme qui en découle.  

      • Dans un troi­sième temps appa­raît le deus ex machi­na qui explique ce blo­cage dans la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique : il est d’origine dyna­mique. En effet ce qui empêche le Moi de sor­tir de cet état nar­cis­sique c’est la peur de la cas­tra­tion ou plus pré­ci­sé­ment le déni de la cas­tra­tion. Méca­nisme que Freud découvre grâce à son ana­lyse de la Per­ver­sion Féti­chiste. Il invoque la ter­reur, aus­si bien chez le petit gar­çon que chez la petite fille, déclen­chée par la recon­nais­sance d’une absence de pénis chez la mère. Cette ter­reur est telle que le Moi doit abso­lu­ment le faire réap­pa­raître, d’une manière ou d’une autre : sous la forme du fétiche. Par exten­sion, le déni de la cas­tra­tion est la cause, l’étiologie, de toutes per­ver­sions sexuelles quelles qu’elles soient. Il faut recon­naître que c’est un joli mon­tage.  

  • Mais le grand absent de cette théo­rie des per­ver­sions sexuelles, c’est l’agressivité. Ce n’est qu’avec « Au-delà du prin­cipe du plai­sir » (1920) que Freud com­men­ce­ra à consen­tir en l’existence de l’agressivité et de la des­truc­ti­vi­té au ser­vice de la Pul­sion de Mort. Elles appa­raissent comme des méca­nismes qui per­mettent les réa­li­sa­tions de la Pul­sion de Mort. Manière de déné­ga­tion puisqu’aussi bien même dans le sado­ma­so­chisme il la nie­ra comme com­po­sante essen­tielle au pro­fit d’une pul­sion d’emprise issue de la libi­do. Pour­tant, Méla­nie Klein elle, à peu près à la même époque, consi­dère que les per­ver­sions ne sont pas seule­ment sexuelles ni de simples régres­sions au stade pré­gé­ni­tal d’organisation sexuelle. Et qu’elles ont à voir avec l’agressivité en tant que cette der­nière a pour fonc­tion d’être un moyen de défense contre l’angoisse. Pour elle en effet, les per­ver­sions sexuelles pro­cèdent d’un méca­nisme de défense contre l’angoisse. Ce qui peut se dis­cu­ter. A mon sens, cette posi­tion est per­ti­nente dans le cas de conduites per­verses dans la sphère hys­té­rique. Chez le per­vers véri­table, il n’y a pas d’angoisse, ni qui le motive ni qui l’assaille, après être pas­sé à l’acte.  

DES PERVERSIONS NARCISSIQUES DE PAUL-CLAUDE RACAMIER

  • Je vais reprendre là où j’en étais du côté de chez Raca­mier car il semble que, d’une cer­taine manière, cet auteur reprenne, en la trans­for­mant, cette posi­tion klei­nienne, dans sa ten­ta­tive de théo­ri­sa­tion de ce qu’il repère comme « Per­vers Nar­cis­sique ». D’une cer­taine manière il prend le contre­pied de la posi­tion freu­dienne en affir­mant qu’il existe une per­ver­sion qui se pré­sente dans des actes d’agressivité (non sexuelle) à l’égard d’autrui et qui aurait pour étio­lo­gie, si ce n’est l’angoisse, du moins la dépres­sion. 

    1. De fait, cet auteur tente d’isoler un syn­drome per­vers, à la marge des per­ver­sions sexuelles, que j’appellerais « psy­cho­so­cial », à par­tir de la posi­tion nar­cis­sique freu­dienne (d’abord dans l’ouvrage « Le génie des ori­gines : psy­cha­na­lyse et psy­chose », puis dans un ouvrage plus récent « Per­ver­sion nar­cis­sique »). Il situe ce syn­drome comme dis­tinct des per­ver­sions sexuelles. Il affirme à pro­pos de ce syn­drome : « Per­ver­sion non pas sexuelle donc, mais morale ; non pas éro­tique mais nar­cis­sique ». Et du côté des « séduc­tions nar­cis­siques inépui­sables » … « qui des­cendent en ligne directe des refus de deuil ori­gi­naire ; elles émanent, non sans une cer­taine morgue, des dénis et des évic­tions de tout conflit inté­rieur ». Les per­ver­sions nar­cis­siques sont donc réac­tion­nelles et s’organisent à par­tir de déni. Déni dont la fonc­tion est de libé­rer le Moi des conflits, afin d’échapper à la culpa­bi­li­té. Sans que cela soit décla­ré expli­ci­te­ment, le qua­li­fi­ca­tif nar­cis­sique concerne ce que Freud défi­nit comme nar­cis­sisme secon­daire (comme dans la névrose obses­sion­nelle). Pas le nar­cis­sisme pri­maire qui consti­tue l’étiologie des per­ver­sions sexuelles chez Freud. Encore que, comme nous le ver­rons dans l’approche cli­nique (on devrait dire des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­gique plus qu’approche cli­nique pro­pre­ment dite), il res­sort cer­tains élé­ments qui pour­raient être déduits du nar­cis­sisme pri­maire. Mais expli­ci­te­ment Paul-Claude Raca­mier consi­dère que les per­ver­sions nar­cis­siques ont pour moteur « une infla­tion de la pres­tance du Moi…au détri­ment d’autrui ». C’est-à-dire qu’elles sont un effet du nar­cis­sisme secon­daire. Il en donne trois for­mu­la­tions qui per­mettent de les recon­naître : 

      • « Les per­ver­sions nar­cis­siques sont orga­ni­sées pour se défendre de toutes dou­leurs et contra­dic­tions internes, et les expul­ser pour les cou­ver ailleurs, tout en sur­va­lo­ri­sant tout cela au dépend d’autrui et non seule­ment sans peine mais avec jouis­sance ».  

      • « Les per­ver­sions nar­cis­siques sont l’aboutissement et la des­ti­na­tion d’un mou­ve­ment per­vers ». Ce qui est notoi­re­ment cir­cu­laire 

      • « Les per­ver­sions nar­cis­siques consti­tuent une façon par­ti­cu­lière de se mettre à l’abri de conflits internes en se fai­sant valoir au dépend de l’entourage ». Ce qui est de la psy­cho­lo­gie anec­do­tique. 

De ces trois façons de les recon­naître, seule la pre­mière a une per­ti­nence, du moins en ce qui concerne une esquisse d’approche cli­nique.

    1. Par ailleurs, il insiste sur le fait qu’elles concernent « un agir sans fan­tasmes. La per­ver­sion nar­cis­sique la plus accom­plie est toute dans l’action et très peu dans le fan­tasme car le déni n’est pas comme chez Freud « déni de cas­tra­tion », mais déni de l’autre … » où l’objet (enten­dez le réci­pien­daire) est trai­té non pas « comme une per­sonne », ni comme une « amu­lette » (enten­dez un fétiche) mais comme un usten­sile. C’est-à-dire que dans la per­ver­sion nar­cis­sique, il n’y a pas d’objet, fussent-ils par­tiels. C’est une inter­ac­tion radi­ca­le­ment anob­jec­tale. Elle ne se joue pas non plus du côté de l’autoérotisme : la per­ver­sion nar­cis­sique ne pro­cède pas de l’érotisation. Ce qui prend contre-pied de la posi­tion freu­dienne. Sa dimen­sion sadique et des­truc­trice pour­rait faire pen­ser à ce qu’en psy­chia­trie on nomme « psy­cho­pa­thie ». Elle aurait en com­mun avec ce syn­drome, l’agir (sans fan­tasme) et la des­truc­ti­vi­té. Pour­tant Raca­mier réfute qu’il y ait concor­dance entre psy­cho­pa­thie et per­ver­sion nar­cis­sique, ce que je consi­dère comme contes­table comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment. On voit bien pour­quoi il y a réfu­ta­tion : l’agir du psy­cho­pathe se joue dans l’acte phy­sique. Le pas­sage à l’acte irré­pres­sible, des­truc­teur dans la réa­li­té du corps de l’autre. Alors que l’agir du per­vers nar­cis­sique se mani­feste par une « pré­da­tion morale concer­tée ». « C’est une attaque du Moi de l’autre au pro­fit du nar­cis­sisme du per­vers ». Il s’agit de dis­qua­li­fi­ca­tions qui ne sont en rien des attaques phy­siques ou cor­po­relles. Dis­qua­li­fi­ca­tions qui se jouent dans la rela­tion « comme impo­si­tion d’un dilemme inso­luble… comme contraintes paradoxales….comme le désa­veu actif de la valeur et de la pen­sée et de la per­cep­tion de l’autre ». Toutes ces manœuvres entrainent, quand elles abou­tissent, à la jouis­sance (et non pas au plai­sir) du per­vers.  

  • Ce qui est inté­res­sant dans la concep­tion que se fait Raca­mier de la visée du per­vers nar­cis­sique c’est qu’il s’agit sans que cela soit dit de ce que je repère comme de prédation/​élimination. Mais cette pré­da­tion éli­mi­na­tion a pour cible le Moi. Elle est le moyen de la des­truc­tion du Moi de l’agressé. Le per­vers ne « dénie » pas l’autre dans son exis­tence mais dans sa valeur « nar­cis­sique ». Le mettre plus bas que terre pour le « pos­sé­der » psy­chi­que­ment. Il note que cette valeur intrin­sèque de la per­sonne qui tombe dans ses rets est indif­fé­rente. La cible, qui n’est pas un « objet » (au sens de Freud) est inter­chan­geable. « Il n’est sup­por­table que s’il est domi­né, mal­trai­té, sadi­sé, certes, et par-des­sus tout, maî­tri­sé ». ce que Raca­mier nomme objet-non-objet, qu’il carac­té­rise comme « ren­du inani­mé ». Dans les termes qui sont les miens : cho­si­fié. On pour­rait dire que pour lui cet objet inani­mé est un fétiche en néga­tif. Un fétiche dont le per­vers dénie le pou­voir. Toutes les pen­sées du per­vers sont concen­trées sur cette entre­prise de démo­li­tion de la valeur (nar­cis­sique) de l’autre. Et cette entre­prise de dénar­cis­si­sa­tion radi­cale est opé­rée par la ver­tu de la parole. Hors cette obnu­bi­la­tion à détruire le nar­cis­sisme de l’autre, le per­vers ne la pense pas. Raca­mier dit que le per­vers nar­cis­sique « a une pen­sée vide ». Au point qu’il se demande si cette entre­prise de démo­li­tion « n’est pas en fin de compte des­ti­née à évi­ter la confron­ta­tion catas­tro­phique au vide ». Ce qui à mon sens est sen­si­ble­ment dif­fé­rent de l’hypothèse qui assigne à la per­ver­sion nar­cis­sique une défense contre la dépres­sion. Si on consi­dère que la dépres­sion est consé­quence de la vacui­té psy­chique, (ici l’absence de pen­sée) alors il serait plus per­ti­nent de dire qu’elle est un moyen d’évitement de la réac­tion dépres­sive que la vacui­té déclenche. D’une cer­taine manière, il pour­rait y avoir là un début d’intuition de ce que je sou­tiens du côté de la catas­trophe et du vide ini­tial dont pro­cède le mou­ve­ment de sub­jec­ti­vi­sa­tion. La per­ver­sion nar­cis­sique découle d’une fixa­tion à ce vide ini­tial et dénote « une « faille sub­jec­tive ». J’y revien­drai. 

  • Par ailleurs, si Raca­mier réfute une quel­conque ana­lo­gie entre Per­ver­sion Nar­cis­sique et Psy­cho­pa­thie, il consi­dère en revanche que la para­noïa est « le fleu­ron de cette posi­tion ». Ce qui semble contre­dire ce qu’il sou­tient à d’autres moments : la Per­ver­sion nar­cis­sique n’est pas du registre de la para­noïa. Il est vrai qu’il en vient à pro­po­ser des cri­tères qui per­mettent de dif­fé­ren­cier ces deux enti­tés noso­gra­phiques. Pour lui deux traits les dif­fé­ren­cient.  

      • La per­ver­sion nar­cis­sique n’est pas éro­ti­sée alors que la para­noïa l’est sur le mode de l’analité (comme dans la névrose obses­sion­nelle). Ce qui me paraît sujet à cau­tion.  

      • Le déni est radi­cal chez le para­noïaque alors qu’il est plus flexible chez le per­vers nar­cis­sique. Ce qui, là encore, me paraît contes­table. 

    1. Mais au-delà de ces concep­tions, pour com­prendre cette appa­rente contra­dic­tion, il faut avoir en tête que Raca­mier dif­fé­ren­cie deux struc­tures para­noïaques. Comme dans la nomen­cla­ture psy­chia­trique il recon­naît, d’une part « un carac­tère para­noïaque », et d’autre part, la « para­noïa déli­rante ». La dif­fé­rence tien­drait en cela que dans la para­noïa déli­rante, le déni serait radi­cal alors que pour le carac­tère para­noïaque il ne le serait pas. Ce qui per­met de mettre du côté de la per­ver­sion le carac­tère para­noïaque dont il affirme que « c’est le modèle le plus ache­vé de per­ver­sion nar­cis­sique ».  

  • De la même manière qu’il dif­fé­ren­tie deux types de Para­noïa, il fait de même pour les per­ver­sions nar­cis­siques. Mais cette oppo­si­tion clas­si­fi­ca­trice n’est pas opé­rée à par­tir du déni. L’opérateur est la « sexua­tion ». Deux moda­li­tés d’évitement de la ter­reur de cas­tra­tion selon le sexe. Il y aurait donc une autre cause que le vide psy­chique (ou bien la ter­reur de cas­tra­tion serait-elle cau­sée par le vide ima­gi­naire qu’elle entraîne ?). En tout état de cause, lapi­dai­re­ment, cela se pré­sen­te­rait comme suit :  

      • « L’homme : je ne suis pas châ­tré, la preuve : je suis plus grand, plus doué et plus fort que qui­conque ». Cette manière de se sous­traire à l’angoisse de la cas­tra­tion pour l’homme débouche sur une posi­tion que Raca­mier nomme « l’Avantageux ». 

      • « La femme : je ne suis pas châ­trée, la preuve : je châtre les hommes et sur­tout ceux qui me plaisent ». Cette pos­ture fémi­nine, il la stig­ma­tise d’un mot : « la Phal­loïde ».  

    1. Il décrit l’Avantageux en ces termes : « au grand fou, très grand fou, tout en montre et en exhi­bi­tion. Tout en plumes et en parade ; bref pre­mier rang ».  

    2. La Phal­loïde comme ceci : « tout en cachette et en cou­lisse, jamais au grand jour et de plain-pied, tout à manœu­vrer des agents pris pour des ins­tru­ments qui agi­ront à sa place et par­fois paie­ront pour elle, tout en sous-main ».  

    3. Néan­moins ces deux types ont en com­mun : 

      • D’être impé­rieux 

      • De res­sen­tir de la jouis­sance et aucun plai­sir.  

      • De ne rien devoir à per­sonne : ni Dieu, ni Maître 

      • D’être radi­ca­le­ment égo­cen­trés 

          • Ils ne s’excusent jamais  

          • Ils ne remer­cient jamais 

      • De n’éprouver ni culpa­bi­li­té, ni sen­ti­ments.  

DISCUSSION

  • En d’autres termes, vis-à-vis de leurs « ins­tru­ments », ils n’éprouvent rien. Reste que l’habitus de « l’Avantageux » est on ne peut plus banal : ce n’est qu’un petit méga­lo­mane. Et celui de la « Phal­loïde » est peu spé­ci­fique de la struc­ture per­verse : telle qu’elle est décrite on pour­rait tout aus­si bien la consi­dé­rer comme une hys­té­rique pseu­do-para­noïde. Elle en a tous les traits symp­to­ma­tiques et les com­por­te­ments : tout aus­si cas­tra­trice et domi­na­trice que cette pré­ten­due per­verse phal­loïde. De plus cette dicho­to­mie, phé­no­mé­no­lo­gique, entre la posi­tion per­verse fémi­nine et celle mas­cu­line est peu convain­cante. En effet, si après Freud il y a une carac­té­ris­tique qui semble acquise à tous les cli­ni­ciens c’est que la struc­ture per­verse s’organise avant qu’il y ait sexua­tion. On pour­rait dire que le per­vers est asexué : il n’est, dans sa posi­tion per­verse, ni homme, ni femme.  

    1. De plus concer­nant le qua­li­fi­ca­tif de nar­cis­sisme (et ceci entraîne cela), Raca­mier oscille entre les carac­té­ris­tiques d’un nar­cis­sisme secon­daire ou celles d’un nar­cis­sisme pri­maire, tel que Freud en éla­bore le concept à la fin de sa vie. Tout porte à croire qu’étant don­nés les pré­sup­po­sés réac­tion­nels que Raca­mier ins­crit à l’armature de sa cli­nique de la per­ver­sion (la ten­ta­tive de gué­ri­son d’une dépres­sion insur­mon­tée), qu’il s’agisse d’un nar­cis­sisme émer­geant (au moment où le Moi se dis­so­cie du Ҫa) ou d’un nar­cis­sisme secon­daire qui pro­cède par iden­ti­fi­ca­tion, il s’agit « d’expulser » cette angoisse dépres­sive et ce qui la cause. C’est-à-dire de se débar­ras­ser d’un sen­ti­ment de dépré­cia­tion de soi irré­pres­sible et de le pro­je­ter sur un autre. Ce n’est pas « Moi qui suis moins que rien, mais l’autre ». Méca­nisme de pro­jec­tion que l’on attri­bue, depuis Freud, au fon­de­ment de la consti­tu­tion de la para­noïa (sans doute là aus­si à tort). Encore que cer­tains indices dans sa démons­tra­tion pour­raient évo­quer une réelle fixa­tion au nar­cis­sisme pri­maire freu­dien. En par­ti­cu­lier sa réfé­rence à cette manière par­ti­cu­lière de consi­dé­rer ce qui génère l’excitation et l’envie d’abaisser et d’humilier comme si l’objet était un simple « ins­tru­ment ». La rela­tion au « souffre-dou­leur » est anob­jec­tale. En effet ce qui carac­té­rise le Nar­cis­sisme pri­maire chez Freud c’est que l’ensemble des pul­sions du Ҫa inves­tit et consti­tue le Moi (et par­tant le corps qui d’une cer­taine manière le repré­sente d’où les com­por­te­ments autoé­ro­tiques qui s’activent à cette période). Sans qu’il soit pos­sible qu’aucun ne s’investisse à l’extérieur. Comme nous l’avons vu à cette période, il n’y a pas d’«objet », ni par­tiel, ni total. Mais s’il en était ain­si, l’hypothèse étio­lo­gique de Raca­mier d’une per­ver­sion nar­cis­sique qui vien­drait en défense contre une dépres­sion due à la dépré­cia­tion du Moi est indé­fen­dable d’un point de vue freu­dien puisqu’aussi bien à cette période de déve­lop­pe­ment embryon­naire du Moi, il n’y a ni dépres­sion ni angoisse puisque les pul­sions du Ҫa se concentrent sur lui. Méta­pho­ri­que­ment enfer­mé dans un corps tout jouis­sant, il se suf­fit à lui-même puisque la dis­tinc­tion entre Nar­cis­sisme Pri­maire et autoé­ro­tisme est abo­lie. D’ailleurs cette apo­rie de Nar­cis­sisme Pri­maire oblige Freud à déduire, contre toute vrai­sem­blance, et à affir­mer que ce Nar­cis­sisme sur­vient avant la nais­sance, avant l’émergence du Moi, dans la vie uté­rine. En cela il donne une pseu­do assise scien­ti­fique à la sagesse popu­laire qui fait de cette vie intra uté­rine un véri­table nir­va­na. D’ailleurs Freud reprend ce terme de nir­va­na pour carac­té­ri­ser ce Nar­cis­sisme pri­maire intra-uté­rin.  

    2. Ni chez Raca­mier, ni chez Freud cette his­toire de Nar­cis­sisme qu’il soit pri­maire ou secon­daire ne parait convain­quant à don­ner la clé des per­ver­sions qu’elles soient sexuelles ou nar­cis­siques. 

  • Si on vou­lait repar­tir de Freud pour ten­ter de pro­po­ser une étio­lo­gie de la Per­ver­sion (et non pas des per­ver­sions) comme struc­ture patho­lo­gique, il fau­drait plu­tôt se réfé­rer à un concept qu’il intro­duit jus­te­ment en 1914 dans l’article « Pour intro­duire le Nar­cis­sisme » : Le Moi Idéal. Moi Idéal duquel émerge la toute-puis­sance infan­tile où l’enfant dit « qu’il est son propre idéal ». En 1949, dans son article « Le stade du Miroir comme for­ma­teur de la fonc­tion du Je », Lacan situe l’émergence de cette ins­tance tran­si­toire contem­po­raine du stade du Miroir. Stade du Miroir qui, selon lui, éla­bore ce Moi Idéal à par­tir de l’image du corps propre (et acces­soi­re­ment celle qui le porte : sa mère). Encore qu’il y ait dans les textes de Lacan un flou entre Moi Idéal et Idéal du Moi. Dans mon livre pré­cé­dent j’ai fait comme si cette ambi­guï­té était levée et qu’indifféremment « Moi Idéal » « Idéal du Moi » étaient une seule et même ins­tance topique. Sans doute à tort. Comme quoi, on ne prête qu’aux riches. Il y a de plus une autre confu­sion à cette époque : on ne sait si Lacan parle du « Moi » ou du « Je ». Ou bien plu­tôt « Moi » et « Je » s’équivalent concep­tuel­le­ment. Ce qui est tout à fait contes­table. Bien sûr plus tard Lacan déve­lop­pe­ra une théo­rie topique, où fonc­tion sub­jec­tive et fonc­tion moïque sont radi­ca­le­ment dis­tinctes. Reste que dans cet article, il semble que la pul­sion d’agressivité, en ce qui concerne l’économie de cette ins­tance « Moi Idéal », est pré­va­lente sur la pré­ten­due libi­do. Il faut dire que la pre­mière fois où Lacan parle du stade du Miroir c’est au congrès de Marien­bad en 1936. Epoque où est aus­si pro­duit ce texte fon­da­teur : « L’Agressivité en psy­cha­na­lyse » où est posée l’hypothèse que le Sujet (et non le Moi) est fils de cette motion d’agressivité. 

    1. Pour en reve­nir à Raca­mier les ambigüi­tés sur ces pseu­do concepts de Nar­cis­sisme Pri­maire ou Secon­daire (je dis pseu­do concepts, car si on consi­dère les pul­sions comme des mythèmes alors la défi­ni­tion de ces deux concepts s’effondre) lui sont néces­saires pour faire aller ensemble deux séries de phé­no­mènes : « l’agressivité psy­chique des­truc­tive exter­na­li­sée » et « l’autisme nar­cis­sique ». De fait si on se réfère à la deuxième topique freu­dienne, la pre­mière série res­sort de l’économie du Moi Idéal et la seconde de l’Idéal du Moi. Cette chi­mère qui résulte du pur bri­co­lage de la Pen­sée Sau­vage dont la fina­li­té consiste à faire aller ensemble par conti­guï­té ou par res­sem­blance des faits hété­ro­gènes, donne un fon­de­ment mytho­lo­gique à cette pseu­do enti­té noso­gra­phique. De fait, il s’agit de phé­no­mènes symp­to­ma­tiques que l’on peut retrou­ver dans le tableau cli­nique de l’hystérie, de l’obsession, de la para­noïa … et même de la per­ver­sion !! Ce que d’une cer­taine manière cet auteur admet.  

  • Pour­tant au-delà de ces remarques cri­tiques épis­té­mo­lo­giques, il est clair qu’il y a dans ce qu’avance Raca­mier plu­sieurs élé­ments qui paraissent per­ti­nents et sont sus­cep­tibles de renou­ve­ler la com­pré­hen­sion de l’étiologie et de la struc­tu­ra­tion de la posi­tion per­verse. Bien qu’il limite son éla­bo­ra­tion à ce qu’il nomme « Per­ver­sions Nar­cis­siques » à l’exclusion de toutes les autres, il y a des élé­ments qui per­mettent d’entrevoir com­ment il serait pos­sible de pro­po­ser une struc­ture qui ren­drait compte de symp­tômes « inclas­sables ou dis­sé­mi­nés » dans d’autres enti­tés noso­gra­phiques. Si on fait l’hypothèse que ce que pro­pose Raca­mier, et contrai­re­ment à ce qu’il affirme, est géné­ra­li­sable aux autres symp­tômes per­vers, on peut noter quelques carac­té­ris­tiques si ce n’est nova­trices en tous cas per­ti­nentes. Dans cette pers­pec­tive : 

      • Il n’y aurait aucune éro­ti­sa­tion dans la per­ver­sion 

      • Elle serait agres­sive-des­truc­trice 

      • Il y aurait taris­se­ment de l’envie 

      • Elles ne s’adresseraient pas à des objets ni au sens de Freud (objet total), ni au sens de Klein (objet par­tiel) 

      • Les inter­ac­tions avec le ou les pro­ta­go­nistes seraient anob­jec­tales 

      • Il n’y aurait nul appel aux fan­tasmes pour déclen­cher l’acte per­vers de des­truc­ti­vi­té.  

      • Il y aurait un vide de la pen­sée. 

    1. Par contre il y a deux affir­ma­tions qui me paraissent irre­ce­vables et contre les­quelles je m’inscris en faux : 

      • L’auteur consi­dère que dans ces per­ver­sions nar­cis­siques il y aurait dis­pa­ri­tion du cli­vage au pré­texte que dans son inter­ac­tion avec l’entourage, et sur­tout avec sa vic­time, il y aurait séduc­tion sous les espèces d’une « fausse inno­cence idéa­li­sée » qui a pour objec­tif de sidé­rer ceux à qui elle s’adresse.  

      • L’autre aspect sur lequel je suis en désac­cord est que Raca­mier semble accré­di­ter que ses « Per­ver­sions Nar­cis­siques sont tri­bu­taires de dis­po­si­tifs sociaux ». Elles ne s’exerceraient que dans et grâce à ces dis­po­si­tifs : famille ins­ti­tu­tions, entre­prises, orga­ni­sa­tions sociales de tous ordres. Dans ce qu’il évoque on n’arrive pas à savoir si ces dis­po­si­tifs sociaux seraient la cause « étio­lo­gique » de ces Per­ver­sions Nar­cis­siques ou s’ils seraient la cause « déclen­chante » qui per­met aux per­vers de « cris­tal­li­ser » ses mau­vais pen­chants. En d’autres termes si les ins­ti­tu­tions sociales (au sens banal du terme) pro­duisent iné­luc­ta­ble­ment des « Per­ver­sions nar­cis­siques ». On trouve alors deux occur­rences.  

          • Ou bien l’institution déve­loppe une mala­die sociale dont le Per­vers serait le symp­tôme (c’est une thèse qui a été défen­due par cer­tains) 

          • ou bien le Per­vers s’insère dans une de ces ins­ti­tu­tions sociales pour exer­cer ses talents. Il s’agirait alors d’une affec­tion psy­chique dont la niche éco­lo­gique serait le social. 

        1. Entre ces deux hypo­thèses on ne peut tran­cher à la seule lec­ture des ouvrages de Raca­mier. On en vient alors à poser l’hypothèse que l’épanouissement d’une « Per­ver­sion Nar­cis­sique » demande le concours d’un dis­po­si­tif social pro­pice (une sorte de « demande » de Per­ver­sion Nar­cis­sique de l’Institution) et d’une pré­dis­po­si­tion psy­chique per­verse chez celui qui la déve­loppe. Cette affec­tion serait alors une mala­die « psy­cho­so­ciale »au sens lit­té­ral de ce terme.  

        2. Dans cette pers­pec­tive, il est dou­teux que ces « Per­ver­sions Nar­cis­siques » puissent être recon­nues comme enti­tés noso­gra­phiques à part entière. 

      • Mais ces objec­tions ne dis­qua­li­fient pas les avan­cées que j’ai rele­vées supra qui, réagen­cées à par­tir d’autres pré­sup­po­sés (qui ne seraient pas des mythèmes) peuvent per­mettre de déga­ger une véri­table struc­ture per­verse. Reste que ces élé­ments que je qua­li­fie « d’avancées » ne le sont que parce que je les ai choi­sies en fonc­tion de mes pré­sup­po­sés théo­riques. Choi­sies et refor­mu­lées. Pour­tant, ce fai­sant, je ne pense pas tra­hir véri­ta­ble­ment les inten­tions de cet auteur.  

DE LA PERVERSION DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE STRUCTURALE

  • Si on reprend, de manière par­tiale, ce qui paraît essen­tiel dans les éla­bo­ra­tions anté­rieures, on pour­rait dire que Freud est nova­teur, par rap­port aux consi­dé­ra­tions juri­di­co-morales des psy­chiatres de son temps, en s’inscrivant en faux, contre le fait de consi­dé­rer la per­ver­sion comme le résul­tat d’une dégé­né­res­cence qu’elle soit neu­ro­cé­ré­brale ou morale. Son deuxième apport consiste à réfé­rer la per­ver­sion à une orga­ni­sa­tion psy­chique archaïque répu­tée « pré­gé­ni­tale ». C’est assez déci­sif, quoique bien sûr cette orga­ni­sa­tion archaïque concerne, pour lui, un mode par­ti­cu­lier de sexua­li­té infan­tile. Ce qui peut être phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment et super­fi­ciel­le­ment exact mais struc­tu­rel­le­ment insuf­fi­sant comme expli­ca­tion. En effet la per­ver­sion serait due à la per­sis­tance dans l’âge adulte de com­por­te­ments sexuels pré­gé­ni­taux, comme fixés, des phases éro­gènes du déve­lop­pe­ment psy­chique : oral, anal, uré­trale, phal­lique ; chaque type de per­ver­sion serait une addic­tion (une régres­sion ou une fixa­tion) à l’une ou l’autre de ces orga­ni­sa­tions pré­gé­ni­tales. Ces fixa­tions auraient pour consé­quence d’empêcher, à la puber­té, l’avènement de la sexua­li­té géni­tale hété­ro­sexuelle. De fait il n’y aurait per­ver­sion (sexuelle) que si un de ces modes de satis­fac­tion « autoé­ro­tique » non seule­ment empê­chait mais sur­tout rem­pla­çait la réa­li­sa­tion du coït géni­tal hété­ro­sexuel. Ce qui est un argu­ment faible pour déter­mi­ner l’étiologie fon­da­trice de la struc­ture per­verse. Pour ce qui me concerne, ces his­toires de sexua­li­té infan­tile per­sis­tante ne sont pas des causes mais des consé­quences. Il est néces­saire de recou­rir à une autre étio­lo­gie que cette pré­ten­due fixa­tion. Fai­blesse qui appa­raît para­doxa­le­ment dans son troi­sième apport essen­tiel. En effet, s’il affirme que les enfants sont tous des petits per­vers poly­morphes, il déclare aus­si que les adultes « nor­maux » le res­tent d’une cer­taine manière. Comme nous l’avons vu pré­cé­dem­ment, il consi­dère que des restes de cette sexua­li­té, des séquelles, per­sistent dans la sexua­li­té géni­tale adulte. Elle per­siste dans les « pré­li­mi­naires » à l’acte sexuel géni­tal (attou­che­ments, caresses, voyeu­risme …etc.). Au fond ce qui dif­fé­ren­cie un per­vers sexuel d’une sexua­li­té nor­male, c’est que dans la sexua­li­té nor­male ces séquelles de sexua­li­té pré­gé­ni­tale s’organisent sous le « pri­mat » du géni­tal pour favo­ri­ser l’effectuation du coït…La dif­fé­rence entre une per­ver­sion patho­lo­gique et une sexua­li­té nor­male est que le per­vers sexuel n’accède pas à la réa­li­sa­tion du coït. Il y sub­sti­tue son mode opé­ra­toire pré­gé­ni­tal alors que dans la sexua­li­té nor­male les rési­dus de satis­fac­tion archaïque se mettent au ser­vice et favo­risent la réa­li­sa­tion du conjoin­te­ment sexuel géni­tal. Les pra­tiques pré­gé­ni­tales s’avèrent alors avoir chan­gé de but : de autoé­ro­tiques elles deviennent allo éro­tiques… On peut aus­si consi­dé­rer qu’il n’y a qu’une dif­fé­rence d’intensité et de pola­ri­sa­tion entre la sexua­li­té per­verse et la sexua­li­té répu­tée nor­male mais pas de nature. 

  • Mais tous ces élé­ments ne peuvent rendre compte que de la per­ver­sion sexuelle. Ils ne per­mettent pas de rendre compte d’autres types de com­por­te­ments per­vers en par­ti­cu­lier des per­ver­sions cri­mi­nelles mais aus­si de psy­cho­pa­thies « mineures ». Sauf à dire qu’elles seraient une exa­cer­ba­tion de celles répu­tées « sadiques ». On pour­rait alors allé­guer que la satis­fac­tion sexuelle autoé­ro­tique sadique, pas­se­rait une limite pour être assou­vie non plus seule­ment par la mise en scène d’un pro­to­cole ima­gi­naire inof­fen­sif, mais par la réa­li­sa­tion réelle du fan­tasme. Pas­sage à l’acte qui devrait se répé­ter au gré « des ten­sions pul­sion­nelles » accu­mu­lées dans l’appareil psy­chique. Ce serait un mode d’explication cohé­rent. Mais pas for­cé­ment convain­quant quoique la lit­té­ra­ture médio cri­mi­nelle semble en vali­der le modèle.   

  • Ce que je pro­pose consiste à poser l’hypothèse que psy­cho­pa­thie, per­ver­sions meur­trières, per­ver­sions sexuelles ont toutes en com­mun une struc­ture d’organisation psy­chique unique. Elles ne sont que des variantes de cette struc­ture.  

      • Pour pou­voir sou­te­nir cette posi­tion, il faut poser de prime abord qu’aucune de ces variantes de la struc­ture per­verse n’a pour étio­lo­gie un dys­fonc­tion­ne­ment de la fonc­tion sexuelle. Comme le sou­te­nait Raca­mier, en limi­tant ce pos­tu­lat aux seules Per­ver­sions Nar­cis­siques. La Per­ver­sion n’a rien à voir avec l’érotisation. Elle n’émarge pas au Prin­cipe de Plai­sir freu­dien. C’est dire que la phé­no­mé­no­lo­gie des per­ver­sions dites sexuelles, quoiqu’elles soient recon­nues telles, aus­si bien par les psy­chiatres, les psy­cha­na­lystes et les psy­cho­logues que par l’appareil « judi­cia­ro-medi­ca­lo-moral », consti­tue un leurre qui cache sa véri­table cau­sa­li­té. Cette cau­sa­li­té qui consti­tue la struc­ture per­verse colo­nise et réor­ga­nise la fonc­tion sexuelle. Il faut donc sor­tir de la mytho­lo­gie freu­dienne qui consiste à réfé­rer à une régression/​fixation aux stades archaïques des pul­sions par­tielles sexuelles.  

      • S’il y a régres­sion /​fixation qui consti­tue l’essentiel de la struc­ture per­verse, elle est topique. Il y a fixation/​régression à la phase d’intentionnalité psy­chique pro­duite par le Moi Idéal Tota­li­taire. En aucun cas les per­ver­sions ne se déploient sous l’égide du Moi Ima­gi­naire. Et la toute-puis­sance du per­vers ne découle pas d’une infa­tua­tion moïque (elle n’est pas de l’ordre de la méga­lo­ma­nie) mais du type éco­no­mique qui pré­vaut à ce stade de l’organisation topique : l’Invidia sur le mode de la cap­ta­tion ou de l’élimination. Je le rap­pelle, l’Invidia résulte de la trans­for­ma­tion que subit l’Agressivité quand elle est reprise dans la capa­ci­té lan­ga­gière de la sym­bo­li­sa­tion. Où sym­bo­li­ser consiste en ce double mou­ve­ment du meurtre (l’élimination) de l’objet et de sa réap­pa­ri­tion sous les espèces de « pré-signi­fiants/­sym­boles » consti­tu­tifs de la Réa­li­té Psy­chique.  

      • Vous n’avez sans doute pas oublié que cette confi­gu­ra­tion d’un Moi Tota­li­taire Invi­diant orga­nise l’intentionnalité de pré­sence au monde sous les espèces de la cer­ti­tude dont toute culpa­bi­li­té est exclue. Cette cap­ta­tion et cette éli­mi­na­tion ne se jouent pas sur des objets iden­ti­fiables comme tels dans le registre de l’imaginaire, mais dans le registre de la “chose” sym­bo­lique. Il y a réi­fi­ca­tion de l’objet et sa des­ti­tu­tion au rang d’une « chose » innom­mable, simple signi­fiant sym­bole sans huma­ni­té. « Chose » pour laquelle le per­vers n’éprouve aucun affect posi­tif. C’est pour­quoi tout acte per­vers se per­pé­tue dans la plus grande froi­deur. Sans com­pas­sion ni culpa­bi­li­té. Comme on le constate, cette étio­lo­gie rejoint une dimen­sion de celle de la névrose obses­sion­nelle. Ce qui les dif­fé­ren­cie consiste dans la confi­gu­ra­tion topique de ces deux syn­dromes noso­gra­phiques. Alors que dans la névrose obses­sion­nelle il y a intri­ca­tion conflic­tuelle, entre Moi Idéal Tota­li­taire et Moi Ima­gi­naire (conflit que le Sur­moi impuis­sant, tyran­nique et cruel, tente d’arbitrer), dans la per­ver­sion il y a un cli­vage her­mé­tique entre ces deux ins­tances. Par ailleurs, contrai­re­ment à ce qui se joue dans la névrose obses­sion­nelle, où le Moi Ima­gi­naire en est res­té dans une pré­sence au monde lar­ge­ment domi­née par la croyance, dans la Per­ver­sion, ce même Moi Ima­gi­naire, dans la majo­ri­té des cas, parce que cette par­tie de l’appareil psy­chique a atteint la matu­ri­té ultime, a une pré­sence au monde qui relève du Diver­tis­se­ment. Les ins­tances sup­plé­tives Sur­moi et Idéal du moi, ont dis­pa­ru. Et les envies qui signent cette pré­sence au monde « diver­tis­sante » s’opèrent au moyen de la Pen­sée Pro­duc­tive (objec­tive) et non plus sous les espèces « mytho­lo­giques » de la Pen­sée Sau­vage comme dans la névrose obses­sion­nelle.  

        1. Cette confi­gu­ra­tion de deux modes exis­ten­tiels incon­ci­liables est on ne peut plus cho­quant. Elle a fait les beaux jours de la lit­té­ra­ture en par­ti­cu­lier grâce à Robert Louis Ste­ven­son et sa nou­velle « L’étrange cas du doc­teur Jekill et Mis­ter Hyde ». Nou­velle si déran­geante que l’on raconte que la pre­mière ver­sion de ce manus­crit aurait été détruite par l’épouse de l’auteur au pré­texte que c’était un « cahier plein de fou­taises » (a quince full of let­ter non­sense) !  

        2. De fait on a peine à croire que ces deux modes de fonc­tion­ne­ment psy­chique puissent coha­bi­ter « har­mo­nieu­se­ment », tant ils sont incom­pa­tibles. Mais c’est bien le sceau de ce cli­vage irré­duc­tible qui marque la struc­ture de cette affec­tion. Il n’y a véri­ta­ble­ment per­ver­sion que quand le mode para­noïde de la Cer­ti­tude invi­diante coha­bite simul­ta­né­ment avec celui ima­gi­naire du Diver­tis­se­ment. C’est ce qui fait la dif­fé­rence, entre autre, avec la per­ver­si­té névro­tique. Quand je dis simul­ta­né, je veux dire que l’appareil psy­chique (et son fonc­tion­ne­ment) a une double orga­ni­sa­tion « méta­psy­cho­lo­gique ». Comme si l’organisation para­noïde invi­diante avait per­du­ré inté­gra­le­ment, bien qu’une struc­tu­ra­tion ima­gi­naire due à l’avènement du module syn­taxique et de la capa­ci­té syn­taxi­co-rhé­to­rique se soit par­fai­te­ment struc­tu­rée à côté de cette orga­ni­sa­tion sym­bo­lique archaïque. On peut même dire que cette orga­ni­sa­tion psy­chique ter­mi­nale est arri­vée à matu­ra­tion jus­te­ment parce que cette orga­ni­sa­tion archaïque s’est main­te­nue. On ver­ra ulté­rieu­re­ment pour­quoi.  

  • Mais cette orga­ni­sa­tion archaïque a subi une trans­for­ma­tion tout à fait remar­quable du fait même de la mise en place de l’aptitude syn­taxique. On pour­rait dire que le mode de fonc­tion­ne­ment de cette phase para­noïde a subi une sophis­ti­ca­tion. Elle ne se joue plus au moyen des suites de signi­fiants sym­boles. En effet, tout se passe comme si cette apti­tude syn­taxique se met­tait au ser­vice de l’invidia para­noïde. Cette régres­sion s’opère au prix d’une perte de la capa­ci­té lin­guis­tique rhé­to­ri­co-séman­tique. Il y a dés­éman­ti­sa­tion du dis­cours. En effet le signi­fié, garant de l’imaginaire dans son ambi­guï­té fon­da­men­tale, (il dépend du contexte pour signi­fier), perd sa capa­ci­té poly­sé­mique que le contexte arbitre, devient uni­voque sous l’égide de la cer­ti­tude. On pour­rait dire que le signi­fié se confond alors avec le signi­fiant, de telle sorte que le signe régresse en sym­bole. Ou encore, du fait de confu­sion entre signi­fié et signi­fiant, l’organisation du dis­cours a per­du sa capa­ci­té à faire signi­fi­ca­tion. Il pro­cède sans trope ni figure. L’organisation gram­ma­ti­cale demeure, mais l’ambigüité rhé­to­rique s’absente. Elle se mue en ordre sym­bo­lique tota­li­taire et impé­rieux au ser­vice de l’Invidia. C’est cette opé­ra­tion de dés­éman­ti­sa­tion du signi­fié qui opère la réi­fi­ca­tion de l’objet en chose innom­mable. En termes freu­diens on pour­rait dire que la repré­sen­ta­tion (le per­cept de Chan­geux) perd son repré­sen­tant psy­chique. Ou en termes emprun­tés à la lin­guis­tique, elle n’opère plus, cette orga­ni­sa­tion gram­ma­ti­cale, dans le registre syn­tag­ma­tique mais para­dig­ma­tique binaire (élimination/​captation). Ce méca­nisme explique assez bien deux carac­té­ris­tiques de la per­ver­sion repé­rées par Raca­mier.  

      • D’abord qu’il n’y a pas de véri­table « pen­sée » chez le per­vers. N’écrit-il pas avec per­ti­nence que « la pen­sée per­verse est une pen­sée créa­ti­ve­ment nulle et socia­le­ment dan­ge­reuse. Elle peut être consi­dé­rée comme une anti-pen­sée ». Bien évi­de­ment sans effet rhé­to­rique, la pen­sée en tant que pen­sée est impos­sible. Et plus loin « entiè­re­ment et exclu­si­ve­ment consa­crée à l’exercice et à la mise au point des agis­se­ments per­vers, la pen­sée per­verse ne pro­duit rien d’autre ; pri­vée d’agir à fomen­ter et de secret à impo­ser, elle ne ren­contre que le vide ». Cette irrup­tion du vide me paraît cen­trale pour per­cer le « secret » de la struc­ture de la per­ver­sion et de son étio­lo­gie.  

      • La deuxième remarque est que pour le per­vers, il n’y a pas de « fan­tasme ». En effet, pour qu’il y ait fan­tasme, disons secon­daire (les fan­tasmes ori­gi­naires de la phase schi­zoïde eux sont des per­cepts endo­gènes réels) il faut que l’imaginaire se déploie grâce à la capa­ci­té rhé­to­rique. Si cette capa­ci­té rhé­to­rique est for­close alors les fan­tasmes « secon­daires » s’absentent.  

        1. Il ne s’agit donc pas de ce qu’il est habi­tuel de repé­rer comme « per­son­na­li­tés mul­tiples » qui ont à voir avec un pro­ces­sus d’identification. Dans cette occur­rence, cette double orga­ni­sa­tion psy­chique est struc­tu­relle et inva­riante. Tout se passe comme si ce qui per­met cette coha­bi­ta­tion est l’incapacité de la par­tie de l’appareil psy­chique « mature » d’en savoir sur le fonc­tion­ne­ment para­noïde invi­diant. Aus­si curieux que cela puisse paraître, ce que fait la main gauche, le fonc­tion­ne­ment invi­diant, est igno­ré de la main droite, le fonc­tion­ne­ment ima­gi­naire (mature). C’est pour­quoi on ne peut pas invo­quer la dis­si­mu­la­tion ou l’hypocrisie. Il s’agit d’un déni pur et simple qui s’actualise sous la forme de « ce n’est pas moi qui ait pu faire cela » (et c’est vrai!!). Pas de déné­ga­tion mais bien déni : comme s’il s’agissait d’un autre qui n’est pas Moi, c’est le Moi Idéal. Entre déné­ga­tion et déni il n’y a pas seule­ment une dif­fé­rence séman­tique qui conno­te­rait deux modes de méca­nismes de défense (chez Freud par exemple déni de la cas­tra­tion). Dans l’élaboration que je pro­pose, le déni est le résul­tat d’un fait de struc­ture où deux orga­ni­sa­tions méta­psy­cho­lo­giques per­sistent à part entière, à l’insu de celui qui en est affec­té. Dans le déni tel que je le pré­sente, il n’y a aucune néga­tion de la part de celui qui en est la vic­time. Il y a réelle igno­rance « Ce n’est pas Moi et cela (l’acte per­vers) n’a pas pu exis­ter ». S’il y a déni c’est celui de l’intentionnalité. C’est aus­si ce qui dif­fé­ren­cie la per­ver­sion de la névrose obses­sion­nelle : chez ce der­nier il n’y a pas déni mais déné­ga­tion.  

  • Une fois ceci posé, on ne tient tou­jours pas le res­sort qui per­met de com­prendre de quoi pro­cède cette orga­ni­sa­tion psy­chique si par­ti­cu­lière et si hor­ri­fiante. A quoi peut bien ser­vir cette per­sis­tance tota­li­taire de ce Moi Idéal dans l’économie psy­chique du per­vers ? 

    1. Il serait erro­né de pen­ser que le but ultime des conduites per­verses quelles qu’elles soient serait « le plai­sir » au sens où la psy­cha­na­lyse après Freud l’entend, comme abais­se­ment des ten­sions psy­chiques au niveau le plus bas. Il est clair que chez le per­vers, la ten­sion psy­chique doit être per­ma­nente (de la même manière que chez le para­noïaque). Ce qui motive donc le per­vers c’est jus­te­ment l’obligation de main­te­nir la ten­sion de manière per­ma­nente. Obli­ga­tion vitale pour­rait-on dire. D’une cer­taine manière, il est un anti-obses­sion­nel qui subit « l’horreur d’une jouis­sance à lui-même igno­rée ». L’horreur chez l’obsessionnel est déclen­chée par l’éprouvé indi­cible de cette jouis­sance face à ses actes de captation/​élimination. Contre cette jouis­sance nul déni ne vient l’isoler et pro­té­ger son Moi. Il en est réduit à y oppo­ser un piètre méca­nisme de for­ma­tion réac­tion­nelle sous l’impulsion déri­soire du Sur­moi. En proie à une intense culpa­bi­li­té. Chez le per­vers rien de tel. Nulle culpa­bi­li­té moïque puisqu’aussi bien le Moi Ima­gi­naire ignore les fonc­tion­ne­ments du Moi Idéal Tota­li­taire et que le Sur­moi, sen­sé répri­mer ce que le Moi Ima­gi­naire ne peut tolé­rer, s’est éva­noui. Le Moi Ima­gi­naire s’inscrit dans l’économie du diver­tis­se­ment qui sacri­fie au Prin­cipe de Plai­sir comme abais­se­ment des ten­sions au niveau le plus bas. Le Moi Idéal Tota­li­taire, lui ce qui l’anime c’est la jouis­sance en tant qu’elle main­tient l’appareil psy­chique en état de ten­sion per­ma­nente. C’est ce à quoi les « choses innom­mables », sur les­quelles le per­vers fixe son dévo­lu, lui servent : main­te­nir grâce à cette jouis­sance l’appareil psy­chique en état de ten­sion per­ma­nente. De fait, la jouis­sance en tant que ten­sion psy­chique per­ma­nente qui devrait être en fin de matu­ra­tion l’attribut exclu­sif du Sujet Incons­cient (elle assure l’existence comme pré­sence au monde tou­jours pré­sent main­te­nant) dans la Per­ver­sion comme dans la Névrose Obses­sion­nelle per­dure et fixe la toute-puis­sance du Moi Idéal Tota­li­taire. De tran­si­toire cette phase invi­diante devient pour par­tie per­ma­nente, puisque le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de l’appareil psy­chique, grâce au cli­vage, accède à la matu­ra­tion psy­chique du diver­tis­se­ment. Pour résu­mer, chez le per­vers coha­bitent deux sys­tèmes méta­psy­cho­lo­giques : 

      • Celui du Moi Ima­gi­naire, débar­ras­sé de la croyance, ins­crit sa pré­sence au monde sur le mode du diver­tis­se­ment sous l’égide du Prin­cipe de plai­sir  

      • Celui du Moi Idéal Tota­li­taire s’affirme dans la cer­ti­tude invi­diante sous le mode de la jouis­sance qui assure une ten­sion constante. 

    2. Ceci étant rap­pe­lé, on ne tient pas pour autant l’étiologie de la Per­ver­sion. Il y a là seule­ment une des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­gique qui se veut plus objec­tive et débar­ras­sée des miasmes mytho­lo­giques. 

      • De fait tout se pas­se­rait comme si le Sujet Incons­cient ne pou­vait adve­nir. Encore que l’on pour­rait se deman­der si cet avè­ne­ment n’était que par­tiel et non pas impos­sible. En effet on pour­rait arguer que jus­te­ment il y a chez le per­vers une struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique qui pour par­tie advient à matu­ra­tion. Com­ment cela serait-il pos­sible si quelque chose du Sujet ne s’était pas ins­crit ori­gi­nai­re­ment ? De fait on peut pen­ser que cette éven­tua­li­té est pos­sible, si quelque chose vient en lieu et place de la fonc­tion sub­jec­tive absente. Entre ces deux hypo­thèses, spé­cu­la­tives, il me paraît dif­fi­cile de tran­cher. Est-ce que la fonc­tion sub­jec­tive ne peut adve­nir pour cause d’impossibilité de sur­mon­ter la « Détresse du Vivre » résul­tant de ce vide qui appa­raît quand, par l’interaction des voca­li­sa­tions et de l’agressivité bio­lo­gique, « un vide inau­gu­ral » se creuse ? Inten­tion qui fait jouis­sance et ten­sion per­ma­nente qui déter­mine une pré­sence psy­chique (quoique seule­ment éprou­vée) au monde ? Ou est-ce qu’à ce temps inau­gu­ral s’opère un cli­vage où une fonc­tion sub­jec­tive s’avère alors qu’une par­tie de l’agressivité bio­lo­gique reste libre et orphe­line, lui ouvrant un autre des­tin et s’actualise sous forme d’angoisse exis­ten­tielle ? On serait là du coté de l’intuition de Raca­mier qui laisse entre­voir que la Per­ver­sion s’inaugure du « vide » quand il se dévoile. Par cette opé­ra­tion, le régime de la cer­ti­tude invi­diante acquière le carac­tère d’indestructibilité dévo­lu au Désir Incons­cient (de l’Intentionnalité psy­chique incons­ciente). Ain­si la cer­ti­tude Invi­diante se sub­sti­tue à cette inten­tion­na­li­té psy­chique incons­ciente et per­met alors, dans la jouis­sance des mani­gances binaires, une pré­sence au monde non plus anob­jec­tale (dénuée de tout objet et de toute cause autre que l’affirmation de la pré­sence psy­chique indi­vi­duée) mais sous le bat­te­ment binaire captation/​élimination qui se met à garan­tir l’existence. L’existence ne s’arrime plus à par­tir de la fonc­tion sub­jec­tive d’une inten­tion­na­li­té sans objet ni cause mais à par­tir de la fonc­tion moïque tota­li­taire d’où le Sujet s’avère exclu : Le Moi Tota­li­taire existe dans la jouis­sance de l’élimination/captation. Cette jouis­sance cause l’existence.  

      • J’évoquais plus haut que cette confi­gu­ra­tion archaïque par­ti­cu­lière per­met­tait para­doxa­le­ment que la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique arrive, mal­gré tout, à son terme. Et que le Moi acquière la posi­tion du diver­tis­se­ment. On com­prend mieux pour­quoi cet agen­ce­ment où le Moi Tota­li­taire hérite les attri­buts du Sujet Incons­cient masque l’impasse dans laquelle le Sujet se main­tient tant bien que mal, dépos­sé­dé de sa fonc­tion. Ce Sujet s’est main­te­nu. A par­tir de quoi la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique se pour­suit comme nor­ma­le­ment. Si on vou­lait faire une ana­lo­gie avec la théo­rie du « faux self » que les épi­gones archéo-freu­diens ont déve­lop­pée, on pour­rait dire que la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique du per­vers se pour­suit sur la base d’un « faux Sub­ject », que le Moi tota­li­taire, dans son usur­pa­tion, repré­sente. Au fond, cette usur­pa­tion de la fonc­tion sub­jec­tive par la fonc­tion moïque tota­li­taire consti­tue une pro­thèse qui per­met à la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique de se pour­suivre. Mais dans cette confi­gu­ra­tion et contrai­re­ment à ce qui se passe dans la para­noïa dans sa période d’état, le Sujet n’est pas tota­le­ment absent.  

  • Bien sûr, le modèle que je décris là est une sorte d’archétype fon­da­men­tal de la Per­ver­sion. C’est un modèle. Modèle à par­tir duquel on peut réfé­rer l’ensemble des varia­tions de cette enti­té noso­gra­phique. Ce que je viens de ten­ter de démon­trer ne dif­fère pas vrai­ment de ce que j’avais avan­cé concer­nant l’étiologie de la Névrose Obses­sion­nelle. Ce qui dif­fé­ren­cie ces deux syn­dromes, ce qui fait césure radi­cale entre eux, c’est la pré­sence ou l’absence de cli­vage entre le fonc­tion­ne­ment para­noïde invi­diant et le fonc­tion­ne­ment para­phré­nique ima­gi­naire. Dans la Névrose Obses­sion­nelle, le Moi Idéal Tota­li­taire et le Moi Ima­gi­naire entrent en conflit. Et ce conflit est per­ma­nent. Dans la Per­ver­sion le cli­vage entre le fonc­tion­ne­ment invi­diant et le fonc­tion­ne­ment ima­gi­naire est total et irré­duc­tible. Deux modes de pré­sence au monde coha­bitent et s’ignorent. On pour­rait dire har­mo­nieu­se­ment, grâce au cli­vage qui per­met le déni. On pour­rait dire aus­si qu’à par­tir d’une étio­lo­gie com­mune, s’élaborent deux struc­tures tota­le­ment dif­fé­ren­ciées mais qui s’inscrivent dans un sys­tème de trans­for­ma­tion. 

  • Mais ce prin­cipe de trans­for­ma­tion (de varia­bi­li­té disait Dar­win) s’applique aus­si pour clas­ser les dif­fé­rents tableaux cli­niques qui s’apparentent à cette struc­ture de la per­ver­sion. Et elle per­met de situer ses variantes entre le pôle de la Névrose Obses­sion­nelle et celui de la Para­noïa. 

      • Ain­si, on peut pen­ser que les per­ver­sions sexuelles telles qu’elles sont décrites par Freud consti­tuent le sous syn­drome le plus proche de la Névrose Obses­sion­nelle. Ces pra­tiques sexuelles se carac­té­risent toutes en effet par une pro­pen­sion à la cap­ta­tion propre à l’Invidia. Elles ne se consti­tuaient pas autour d’un « objet » mais d’une « chose » (ou pro­cèdent d’une cho­si­fi­ca­tion) qu’il est néces­saire de domi­ner et de mani­pu­ler. Il ne s’agit donc pas de plai­sir, au sens freu­dien du terme, mais de Jouis­sance. Ces « choses » ont pour fonc­tion de main­te­nir, de manière per­ma­nente une cer­taine ten­sion sans laquelle, comme nous l’avons vu, la per­sonne pour­rait som­brer non pas dans l’angoisse dépres­sive que pos­tule Raca­mier, mais dans la Détresse du Vivre. Il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­ler de per­ver­sions sexuelles puisqu’elles sont exemp­tées aus­si bien d’objet sexuel libi­di­nal que d’objets par­tiels « pul­sion­nels ». Dans ces per­ver­sions sexuelles ce qui se pré­sente comme des objets sexuels ne sont que des pas­tiches. Ils ne sont « objets » que pour le cli­ni­cien vic­time de ses pré­sup­po­sés. 

      • Les per­ver­sions “nar­cis­siques” telles qu’isolées par Raca­mier se pré­sentent sous forme de « des­truc­ti­vi­té morale ». Elles peuvent, à bon droit trou­ver leur place dans cette struc­ture de trans­for­ma­tion. Elles ne donnent pas lieu à des com­por­te­ments vio­lents. Elles asso­cient la maî­trise et la domi­na­tion de l’autre « cho­si­fié » et sa des­truc­tion « morale » et « psy­cho­lo­gique » s’il s’agit de pré­da­tion. Elles sont, en quelque sorte, des variantes morales de la psy­cho­pa­thie.  

      • Les psy­cho­pa­thies sont toutes, peu ou prou, sous l’emprise de l’invidia para­noïde. Reste qu’elles demeurent labiles et ne sont pas fixées dans un pro­to­cole rigide comme il en est des per­ver­sions dites sexuelles. Mais elles sont essen­tiel­le­ment de tona­li­tés agres­sives et des­truc­tives. Aso­ciales dit-on encore et trans­gres­sives. Elles affectent sans doute en majo­ri­té les jeunes. Encore qu’il puisse s’agir là d’une étape tran­si­toire. C’est-à-dire d’une phase aigüe, appe­lée donc à dis­pa­raître et non pas de struc­ture cli­vée. On ne peut par­ler de psy­cho­pa­thie décla­rée et répé­ti­tive que chez l’adulte où le cli­vage (et le déni) sont avé­rés. Mais contrai­re­ment aux per­ver­sions nar­cis­siques elles se déclenchent de manière impul­sive et irré­pres­sible en réac­tion à un sti­mu­lus exté­rieur (essen­tiel­le­ment la frus­tra­tion) sous forme de pas­sage à l’acte violent. Elles se carac­té­risent essen­tiel­le­ment sur le mode « des­truc­tif » et non pas « cap­ta­tif ». On pour­rait objec­ter que, dans la psy­cho­pa­thie, il n’y a, en appa­rence, aucun cli­vage et que le déni n’est pas per­ma­nent. De fait, ces deux méca­nismes sont alter­na­tifs. Ils ne se déclenchent que sous les affects de l’impulsivité. Au moment où le Moi Tota­li­taire invi­diant prend le pas sur le Moi Ima­gi­naire. Alors le psy­cho­pathe est tota­le­ment sous l’emprise de l’Invidia des­truc­trice et le Moi Ima­gi­naire s’éclipse. Il y a bien alors cli­vage et déni.  

      • Enfin la der­nière variante de cette enti­té noso­gra­phique est repré­sen­tée par l’éventail de la per­ver­sion cri­mi­nelle et meur­trière. Dans ce sous syn­drome ce n’est pas l’aspect domi­na­tion (cap­ta­tion) de l’Invidia qui est à l’œuvre. C’est sa face « des­truc­ti­vi­té » qui se joue sur le mode de l’élimination de l’autre cho­si­fié (il n’est pas mon sem­blable) auquel on peut faire subir, au pas­sage, les pires ava­nies. Il y a donc aus­si un élé­ment per­sé­cu­tif évident. C’est pour­quoi ce der­nier sous syn­drome est le plus proche de la para­noïa véri­table. Ce qui dif­fé­ren­cie ces deux affec­tions c’est, comme nous le ver­rons ulté­rieu­re­ment, que dans la para­noïa véri­table, il n’y a pas de cli­vage. On pour­rait même avan­cer que dans sa struc­ture la plus pure, seule par­mi les ins­tances psy­chiques le Moi Idéal Tota­li­taire per­dure. Toutes les autres ont dis­pa­ru.  

  • On com­prend pour­quoi j’ai affir­mé pré­cé­dem­ment que la Per­ver­sion (la struc­ture per­verse) se trouve en posi­tion de tran­si­tion entre la névrose obses­sion­nelle et la psy­chose para­noïaque. De la même manière que la para­phré­nie se situe dans le sys­tème de trans­for­ma­tion comme le pas­sage entre l’hystérie et la schi­zo­phré­nie. C’est l’aspect tran­si­ti­viste de cette approche noso­gra­phique struc­tu­rale. Cette concep­tion a l’avantage de per­mettre d’isoler des syn­dromes et dans le même temps de les arti­cu­ler entre eux de manière rai­son­née, (et non plus seule­ment de manière cli­nique), à par­tir des ava­tars des ins­tances topiques. On peut légi­ti­me­ment se deman­der s’il est pos­sible de conduire une cure avec des per­sonnes affec­tée par cette struc­tu­ra­tion psy­chique si par­ti­cu­lière où le cli­vage génère une posi­tion de déni. De fait la réponse est théo­ri­que­ment oui, pour autant que si une de ces per­sonnes consulte il y a un éprou­vé de cette Détresse du Vivre et que cet éprou­vé, ne fut- ce que d’une manière éphé­mère, il puisse en attes­ter à celui qui est en posi­tion de psy­cha­na­lyste. Quelle que soit la rai­son pour laquelle il consulte. Fut-elle médi­co-légale. S’il reste une trace de cette détresse d’une sub­jec­ti­vi­té en souf­france, alors la cure est pos­sible. Puisqu’aussi bien, ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de la cure, et de celui qui prend la res­pon­sa­bi­li­té de la conduire, c’est bien d’être au cœur des consé­quences funestes de ce moment inau­gu­ral de la réa­li­té psy­chique où le Sujet Incons­cient peine à s’avérer. Mais bien évi­de­ment cette occur­rence est rare. Bien qu’il faille pré­ci­ser qu’elle est aus­si rare pour ce qui concerne les per­sonnes affec­tées de névroses et de psy­choses. De fait, la psy­cha­na­lyse véri­table n’intéresse pas grand monde. Plus pré­ci­sé­ment, il faut une confi­gu­ra­tion psy­chique par­ti­cu­lière pour s’adresser en psy­cha­na­lyse. Les souf­frances psy­chiques, quelle que soit leur inten­si­té, n’y suf­fisent pas. Il y a quelque chose, une incom­pré­hen­sion pour­rait-on dire autour de la « Détresse » du vivre qui seule y pousse. Je m’en expli­que­rai dans mon sémi­naire pro­chain, consa­cré à « L’Esprit de la cli­nique et l’Acte psy­cha­na­ly­tique ». 

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly