De la perversion (deuxième partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (28 novembre 2015)

Télécharger le texte au format PDF

De la perversion (deuxième partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (28 novembre 2015)

Pôle Réalité Psychique

 

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

 

 

Séminaire de Marc Lebailly

 

DE LA PERVERSION

(Deuxième partie)

 

 

REPRISE ET TRANSITION

 

  • Je me suis aperçu lors du dernier séminaire que sa forme et son contenu était difficilement accessible par un tiers. Pas seulement parce que je suis un piètre orateur et que mon élocution bredouille. De fait il se présentait, pour partie, comme une réflexion épistémologique à moi-même adressée concernant le déchiffrement des impasses dans lesquelles Freud s’était enfermé dans sa conception de l’étiologie sexuelle de la Perversion. Impasse qu’il tente de surpasser en opposant sexualité libidinale (c’est-à-dire celle qui nous contraindrait au coït) et sexualité partielle archaïque autoérotique. Il faut dire que ce montage est assez remarquable. Pour synthétiser, Freud réussit cet exploit par une réflexion, qui s’étale sur une période de plus de 15 ans, en trois «avancées» (!).  

      • En 1905 il postule que les perversions sexuelles se manifestent comme une fixation à la phase d’apparition des pulsions sexuelles archaïques, sans en donner la cause.  

      • Dans un deuxième temps il en appelle à la perduration d’une topique Moïque archaïque : l’époque de la structuration psychique où le Moi ne s’est pas totalement détaché du Ҫa. A ce stade, ce Moi archaïque bénéficie d’un total investissement des pulsions du Ҫa sans que rien ne puisse s’investir sur des «objets» externes. C’est ainsi que Freud définit l’étape du narcissisme primaire (1915). Cette fixation empêche de facto la relation d’objet proprement libidinale d’advenir. L’apport théorique de cette évolution c’est la dimension topique moïque régressive (narcissisme primaire) dont procèdent les perversions. Mais ce qui est toujours absent à ce moment c’est ce qui cause cette régression/fixation au stade du narcissisme primaire. Et à l’auto érotisme qui en découle.  

      • Dans un troisième temps apparaît le deus ex machina qui explique ce blocage dans la structuration de l’appareil psychique : il est d’origine dynamique. En effet ce qui empêche le Moi de sortir de cet état narcissique c’est la peur de la castration ou plus précisément le déni de la castration. Mécanisme que Freud découvre grâce à son analyse de la Perversion Fétichiste. Il invoque la terreur, aussi bien chez le petit garçon que chez la petite fille, déclenchée par la reconnaissance d’une absence de pénis chez la mère. Cette terreur est telle que le Moi doit absolument le faire réapparaître, d’une manière ou d’une autre : sous la forme du fétiche. Par extension, le déni de la castration est la cause, l’étiologie, de toutes perversions sexuelles quelles qu’elles soient. Il faut reconnaître que c’est un joli montage.  

        1.  

  • Mais le grand absent de cette théorie des perversions sexuelles, c’est l’agressivité. Ce n’est qu’avec «Au-delà du principe du plaisir» (1920) que Freud commencera à consentir en l’existence de l’agressivité et de la destructivité  au service de la Pulsion de Mort. Elles apparaissent comme des mécanismes qui permettent les réalisations de la Pulsion de Mort. Manière de dénégation puisqu’aussi bien même dans le sadomasochisme il la niera comme composante essentielle au profit d’une pulsion d’emprise issue de la libido. Pourtant, Mélanie Klein elle, à peu près à la même époque, considère que les perversions ne sont pas seulement sexuelles ni de simples régressions au stade prégénital d’organisation sexuelle. Et qu’elles ont à voir avec l’agressivité en tant que cette dernière a pour fonction d’être un moyen de défense contre l’angoisse. Pour elle en effet, les perversions sexuelles procèdent d’un mécanisme de défense contre l’angoisse. Ce qui peut se discuter. A mon sens, cette position est pertinente dans le cas de conduites perverses dans la sphère hystérique. Chez le pervers véritable, il n’y a pas d’angoisse, ni qui le motive ni qui l’assaille, après être passé à l’acte.  

 

DES PERVERSIONS NARCISSIQUES DE PAUL-CLAUDE RACAMIER

 

  • Je vais reprendre là où j’en étais du côté de chez Racamier car il semble que, d’une certaine manière, cet auteur reprenne, en la transformant, cette position kleinienne, dans sa tentative de théorisation de ce qu’il repère comme «Pervers Narcissique». D’une certaine manière il prend le contrepied de la position freudienne en affirmant qu’il existe une perversion qui se présente dans des actes d’agressivité (non sexuelle) à l’égard d’autrui et qui aurait pour étiologie, si ce n’est l’angoisse, du moins la dépression. 

    1. De fait, cet auteur tente d’isoler un syndrome pervers, à la marge des perversions sexuelles, que j’appellerais «psychosocial», à partir de la position narcissique freudienne (d’abord dans l’ouvrage «Le génie des origines : psychanalyse et psychose», puis dans un ouvrage plus récent «Perversion narcissique»). Il situe ce syndrome comme distinct des perversions sexuelles. Il affirme à propos de ce syndrome : « Perversion non pas sexuelle donc, mais morale ; non pas érotique mais narcissique ». Et du côté des « séductions narcissiques inépuisables » … « qui descendent en ligne directe des refus de deuil originaire ; elles émanent, non sans une certaine morgue, des dénis et des évictions de tout conflit intérieur ». Les perversions narcissiques sont donc réactionnelles et s’organisent à partir de déni. Déni dont la fonction est de libérer le Moi des conflits, afin d’échapper à la culpabilité. Sans que cela soit déclaré explicitement, le qualificatif narcissique concerne ce que Freud définit comme narcissisme secondaire (comme dans la névrose obsessionnelle). Pas le narcissisme primaire qui constitue l’étiologie des perversions sexuelles chez Freud. Encore que, comme nous le verrons dans l’approche clinique (on devrait dire description phénoménologique plus qu’approche clinique proprement dite), il ressort certains éléments qui pourraient être déduits du narcissisme primaire. Mais explicitement Paul-Claude Racamier considère que les perversions narcissiques ont pour moteur «une inflation de la prestance du Moi…au détriment d’autrui». C’est-à-dire qu’elles sont un effet du narcissisme secondaire. Il en donne trois formulations qui permettent de les reconnaître : 

      • «Les perversions narcissiques sont organisées pour se défendre de toutes douleurs et contradictions internes, et les expulser pour les couver ailleurs, tout en survalorisant tout cela au dépend d’autrui et non seulement sans peine mais avec jouissance».   

      • «Les perversions narcissiques sont l’aboutissement et la destination d’un mouvement pervers». Ce qui est notoirement circulaire 

      • «Les perversions narcissiques constituent une façon particulière de se mettre à l’abri de conflits internes en se faisant valoir au dépend de l’entourage». Ce qui est de la psychologie anecdotique. 

    De ces trois façons de les reconnaître, seule la première a une pertinence, du moins en ce qui concerne une esquisse d’approche clinique.

    1. Par ailleurs, il insiste sur le fait qu’elles concernent «un agir sans fantasmes. La perversion narcissique la plus accomplie est toute dans l’action et très peu dans le fantasme car le déni n’est pas comme chez Freud « déni de castration », mais déni de l’autre … » où l’objet (entendez le récipiendaire) est traité non pas «comme une personne», ni comme une «amulette» (entendez un fétiche) mais comme un ustensile. C’est-à-dire que dans la perversion narcissique, il n’y a pas d’objet, fussent-ils partiels. C’est une interaction radicalement anobjectale. Elle ne se joue pas non plus du côté de l’autoérotisme : la perversion narcissique ne procède pas de l’érotisation. Ce qui prend contre-pied de la position freudienne.  Sa dimension sadique et destructrice pourrait faire penser à ce qu’en psychiatrie on nomme « psychopathie ». Elle aurait en commun avec ce syndrome, l’agir (sans fantasme) et la destructivité. Pourtant Racamier réfute qu’il y ait concordance entre psychopathie et perversion narcissique, ce que je considère comme contestable comme nous le verrons ultérieurement. On voit bien pourquoi il y a réfutation : l’agir du psychopathe se joue dans l’acte physique. Le passage à l’acte irrépressible, destructeur dans la réalité du corps de l’autre. Alors que l’agir du pervers narcissique se manifeste par une « prédation morale concertée». « C’est une attaque du Moi de l’autre au profit du narcissisme du pervers ». Il s’agit de disqualifications qui ne sont en rien des attaques physiques ou corporelles. Disqualifications qui se jouent dans la relation « comme imposition d’un dilemme insoluble… comme contraintes paradoxales….comme le désaveu actif de la valeur et de la pensée et de la perception de l’autre ». Toutes ces manœuvres entrainent, quand elles aboutissent, à la jouissance (et non pas au plaisir) du pervers.  

        1.  

  • Ce qui est intéressant dans la conception que se fait Racamier de la visée du pervers narcissique c’est qu’il s’agit sans que cela soit dit de ce que je repère comme de prédation/élimination.  Mais cette prédation élimination a pour cible le Moi. Elle est le moyen de la destruction du Moi de l’agressé. Le pervers ne « dénie » pas l’autre dans son existence mais dans sa valeur «narcissique». Le mettre plus bas que terre pour le « posséder » psychiquement. Il note que cette valeur intrinsèque de la personne qui tombe dans ses rets est indifférente. La cible, qui n’est pas un «objet» (au sens de Freud) est interchangeable. « Il n’est supportable que s’il est dominé, maltraité, sadisé, certes, et par-dessus tout, maîtrisé ». ce que Racamier nomme objet-non-objet, qu’il caractérise comme « rendu inanimé ». Dans les termes qui sont les miens : chosifié. On pourrait dire que pour lui cet objet inanimé est un fétiche en négatif. Un fétiche dont le pervers dénie le pouvoir. Toutes les pensées du pervers sont concentrées sur cette entreprise de démolition de la valeur (narcissique) de l’autre. Et cette entreprise de dénarcissisation radicale est opérée par la vertu de la parole. Hors cette obnubilation à détruire le narcissisme de l’autre, le pervers ne la pense pas. Racamier dit que le pervers narcissique «a une pensée vide». Au point qu’il se demande si cette entreprise de démolition «n’est pas en fin de compte destinée à éviter la confrontation catastrophique au vide». Ce qui à mon sens est sensiblement différent de l’hypothèse qui assigne à la perversion narcissique une défense contre la dépression. Si on considère que la dépression est conséquence de la vacuité psychique, (ici l’absence de pensée) alors il serait plus pertinent de dire qu’elle est un moyen d’évitement de la réaction dépressive que la vacuité déclenche. D’une certaine manière, il pourrait y avoir là un début d’intuition de ce que je soutiens du côté de la catastrophe et du vide initial dont procède le mouvement de subjectivisation. La perversion narcissique découle d’une fixation à ce vide initial et dénote «une «faille subjective». J’y reviendrai. 

    1.  

  • Par ailleurs, si Racamier réfute une quelconque analogie entre Perversion Narcissique et Psychopathie, il considère en revanche que la paranoïa est «le fleuron de cette position». Ce qui semble contredire ce qu’il soutient à d’autres moments : la Perversion narcissique n’est pas du registre de la paranoïa. Il est vrai qu’il en vient à proposer des critères qui permettent de différencier ces deux entités nosographiques. Pour lui deux traits les différencient.   

      • La perversion narcissique n’est pas érotisée alors que la paranoïa l’est sur le mode de l’analité (comme dans la névrose obsessionnelle). Ce qui me paraît sujet à caution.  

      • Le déni est radical chez le paranoïaque alors qu’il est plus flexible chez le pervers narcissique. Ce qui, là encore, me paraît contestable. 

    1. Mais au-delà de ces conceptions, pour comprendre cette apparente contradiction, il faut avoir en tête que Racamier différencie deux structures paranoïaques. Comme dans la nomenclature psychiatrique il reconnaît, d’une part «un caractère paranoïaque», et d’autre part, la «paranoïa délirante». La différence tiendrait en cela que dans la paranoïa délirante, le déni serait radical alors que pour le caractère paranoïaque il ne le serait pas. Ce qui permet de mettre du côté de la perversion le caractère paranoïaque dont il affirme que «c’est le modèle le plus achevé de perversion narcissique».  

    2.  

  • De la même manière qu’il différentie deux types de Paranoïa, il fait de même pour les perversions narcissiques. Mais cette opposition classificatrice n’est pas opérée à partir du déni. L’opérateur est la «sexuation». Deux modalités d’évitement de la terreur de castration selon le sexe. Il y aurait donc une autre cause que le vide psychique (ou bien la terreur de castration serait-elle causée par le vide imaginaire qu’elle entraîne ?). En tout état de cause, lapidairement, cela se présenterait comme suit :  

      • «L’homme : je ne suis pas châtré, la preuve : je suis plus grand, plus doué et plus fort que quiconque». Cette manière de se soustraire à l’angoisse de la castration pour l’homme débouche sur une position que Racamier nomme «l’Avantageux». 

      • «La femme : je ne suis pas châtrée, la preuve : je châtre les hommes et surtout ceux qui me plaisent». Cette posture féminine, il la stigmatise d’un mot : «la Phalloïde».  

    1. Il décrit l’Avantageux en ces termes : «au grand fou, très grand fou, tout en montre et en exhibition. Tout en plumes et en parade ; bref premier rang».  

    2. La Phalloïde comme ceci : «tout en cachette et en coulisse, jamais au grand jour et de plain-pied, tout à manœuvrer des agents pris pour des instruments qui agiront à sa place et parfois paieront pour elle, tout en sous-main ».  

    3. Néanmoins ces deux types ont en commun : 

      • D’être impérieux 

      • De ressentir de la jouissance et aucun plaisir.  

      • De ne rien devoir à personne : ni Dieu, ni Maître 

      • D’être radicalement égocentrés 

          • Ils ne s’excusent jamais  

          • Ils ne remercient jamais 

      • De n’éprouver ni culpabilité, ni sentiments.  

 

    DISCUSSION

  • En d’autres termes, vis-à-vis de leurs « instruments », ils n’éprouvent rien. Reste que l’habitus de « l’Avantageux » est on ne peut plus banal : ce n’est qu’un petit mégalomane. Et celui de la « Phalloïde » est peu spécifique de la structure perverse : telle qu’elle est décrite on pourrait tout aussi bien la considérer comme une hystérique pseudo-paranoïde. Elle en a tous les traits symptomatiques et les comportements : tout aussi castratrice et dominatrice que cette prétendue perverse phalloïde. De plus cette dichotomie, phénoménologique, entre la position perverse féminine et celle masculine est peu convaincante. En effet, si après Freud il y a une caractéristique qui semble acquise à tous les cliniciens c’est que la structure perverse s’organise avant qu’il y ait sexuation. On pourrait dire que le pervers est asexué : il n’est, dans sa position perverse, ni homme, ni femme.  

    1. De plus concernant le qualificatif de narcissisme (et ceci entraîne cela), Racamier oscille entre les caractéristiques d’un narcissisme secondaire ou celles d’un narcissisme primaire, tel que Freud en élabore le concept à la fin de sa vie. Tout porte à croire qu’étant donnés les présupposés réactionnels que Racamier inscrit à l’armature de sa clinique de la perversion (la tentative de guérison d’une dépression insurmontée), qu’il s’agisse d’un narcissisme émergeant (au moment où le Moi se dissocie du Ҫa) ou d’un narcissisme secondaire qui procède par identification, il s’agit « d’expulser » cette angoisse dépressive et ce qui la cause. C’est-à-dire de se débarrasser d’un sentiment de dépréciation de soi irrépressible et de le projeter sur un autre. Ce n’est pas « Moi  qui suis moins que rien, mais l’autre». Mécanisme de projection que l’on attribue, depuis Freud, au fondement de la constitution de la paranoïa (sans doute là aussi à tort). Encore que certains indices dans sa démonstration pourraient évoquer une réelle fixation au narcissisme primaire freudien. En particulier sa référence à cette manière particulière de considérer ce qui génère l’excitation et l’envie d’abaisser et d’humilier comme si l’objet était un simple « instrument ». La relation au «souffre-douleur» est anobjectale. En effet ce qui caractérise le Narcissisme primaire chez Freud c’est que l’ensemble des pulsions du Ҫa investit et constitue le Moi (et partant le corps qui d’une certaine manière le représente d’où les comportements autoérotiques qui s’activent à cette période). Sans qu’il soit possible qu’aucun ne s’investisse à l’extérieur. Comme nous l’avons vu à cette période, il n’y a pas d’«objet», ni partiel, ni total. Mais s’il en était ainsi, l’hypothèse étiologique de Racamier d’une perversion narcissique qui viendrait en défense contre une dépression due à la dépréciation du Moi est indéfendable d’un point de vue freudien puisqu’aussi bien à cette période de développement embryonnaire du Moi, il n’y a ni dépression ni angoisse puisque les pulsions du Ҫa se concentrent sur lui. Métaphoriquement enfermé dans un corps tout jouissant, il se suffit à lui-même puisque la distinction entre Narcissisme Primaire et autoérotisme est abolie. D’ailleurs cette aporie de Narcissisme Primaire oblige Freud à déduire, contre toute vraisemblance, et à affirmer que ce Narcissisme survient avant la naissance, avant l’émergence du Moi, dans la vie utérine. En cela il donne une pseudo assise scientifique à la sagesse populaire qui fait de cette vie intra utérine un véritable nirvana. D’ailleurs Freud reprend ce terme de nirvana pour caractériser ce Narcissisme primaire intra-utérin.  

    2. Ni chez Racamier, ni chez Freud cette histoire de Narcissisme qu’il soit primaire ou secondaire ne parait convainquant à donner la clé des perversions qu’elles soient sexuelles ou narcissiques. 

    3.  

  • Si on voulait repartir de Freud pour tenter de proposer une étiologie de la Perversion (et non pas des perversions) comme structure pathologique, il faudrait plutôt se référer à un concept qu’il introduit justement en 1914 dans l’article «Pour introduire le Narcissisme» : Le Moi Idéal. Moi Idéal duquel émerge la toute-puissance infantile où l’enfant dit «qu’il est son propre idéal». En 1949, dans son article «Le stade du Miroir comme formateur de la fonction du Je», Lacan situe l’émergence de cette instance transitoire contemporaine du stade du Miroir. Stade du Miroir qui, selon lui, élabore ce Moi Idéal à partir de l’image du corps propre (et accessoirement celle qui le porte : sa mère). Encore qu’il y ait dans les textes de Lacan un flou entre Moi Idéal et Idéal du Moi. Dans mon livre précédent j’ai fait comme si cette ambiguïté était levée et qu’indifféremment «Moi Idéal» «Idéal du Moi» étaient une seule et même instance topique. Sans doute à tort. Comme quoi, on ne prête qu’aux riches. Il y a de plus une autre confusion à cette époque : on ne sait si Lacan parle du «Moi» ou du «Je». Ou bien plutôt «Moi» et «Je» s’équivalent conceptuellement. Ce qui est tout à fait contestable. Bien sûr plus tard Lacan développera une théorie topique, où fonction subjective et fonction moïque sont radicalement distinctes. Reste que dans cet article, il semble que la pulsion d’agressivité, en ce qui concerne l’économie de cette instance «Moi Idéal», est prévalente sur la prétendue libido. Il faut dire que la première fois où Lacan parle du stade du Miroir c’est au congrès de Marienbad en 1936. Epoque où est aussi produit ce texte fondateur : «L’Agressivité en psychanalyse» où est posée l’hypothèse que le Sujet (et non le Moi) est fils de cette motion d’agressivité. 

        1.  

    1. Pour en revenir à Racamier les ambigüités sur ces pseudo concepts de Narcissisme Primaire ou Secondaire (je dis pseudo concepts, car si on considère les pulsions comme des mythèmes alors la définition de ces deux concepts s’effondre) lui sont nécessaires pour faire aller ensemble deux séries de phénomènes : «l’agressivité psychique destructive externalisée» et «l’autisme narcissique». De fait si on se réfère à la deuxième topique freudienne, la première série ressort de l’économie du Moi Idéal et la seconde de l’Idéal du Moi. Cette chimère qui résulte du pur bricolage de la Pensée Sauvage dont la finalité consiste à faire aller ensemble par contiguïté ou par ressemblance des faits hétérogènes, donne un fondement mythologique à cette pseudo entité nosographique. De fait, il s’agit de phénomènes symptomatiques que l’on peut retrouver dans le tableau clinique de l’hystérie, de l’obsession, de la paranoïa … et même de la perversion !! Ce que d’une certaine manière cet auteur admet.  

    2.     

  • Pourtant au-delà de ces remarques critiques épistémologiques, il est clair qu’il y a dans ce qu’avance Racamier plusieurs éléments qui paraissent pertinents et sont susceptibles de renouveler la compréhension de l’étiologie et de la structuration de la position perverse. Bien qu’il limite son élaboration à ce qu’il nomme «Perversions Narcissiques» à l’exclusion de toutes les autres, il y a des éléments qui permettent d’entrevoir comment il serait possible de proposer une structure qui rendrait compte de symptômes «inclassables ou disséminés» dans d’autres entités nosographiques. Si on fait l’hypothèse que ce que propose Racamier, et contrairement à ce qu’il affirme, est généralisable aux autres symptômes pervers, on peut noter quelques caractéristiques si ce n’est novatrices en tous cas pertinentes. Dans cette perspective : 

      • Il n’y aurait aucune érotisation dans la perversion 

      • Elle serait agressive-destructrice 

      • Il y aurait tarissement de l’envie 

      • Elles ne s’adresseraient pas à des objets ni au sens de Freud (objet total), ni au sens de Klein (objet partiel) 

      • Les interactions avec le ou les protagonistes seraient anobjectales 

      • Il n’y aurait nul appel aux fantasmes pour déclencher l’acte pervers de destructivité.  

      • Il y aurait un vide de la pensée. 

    1. Par contre il y a deux affirmations qui me paraissent irrecevables et contre lesquelles je m’inscris en faux : 

      • L’auteur considère que dans ces perversions narcissiques il y aurait disparition du clivage au prétexte que dans son interaction avec l’entourage, et surtout avec sa victime, il y aurait séduction sous les espèces d’une «fausse innocence idéalisée» qui a pour objectif de sidérer ceux à qui elle s’adresse.  

      • L’autre aspect sur lequel je suis en désaccord est que Racamier semble accréditer que ses «Perversions Narcissiques sont tributaires de dispositifs sociaux». Elles ne s’exerceraient que dans et grâce à ces dispositifs : famille institutions, entreprises, organisations sociales de tous ordres. Dans ce qu’il évoque on n’arrive pas à savoir si ces dispositifs sociaux seraient la cause «étiologique» de ces Perversions Narcissiques ou s’ils seraient la cause «déclenchante» qui permet aux pervers de «cristalliser» ses mauvais penchants. En d’autres termes si les institutions sociales (au sens banal du terme) produisent inéluctablement des «Perversions narcissiques». On trouve alors deux occurrences.  

          • Ou bien l’institution développe une maladie sociale dont le Pervers serait le symptôme (c’est une thèse qui a été défendue par certains) 

          • ou bien le Pervers s’insère dans une de ces institutions sociales pour exercer ses talents. Il s’agirait alors d’une affection psychique dont la niche écologique serait le social. 

        1. Entre ces deux hypothèses on ne peut trancher à la seule lecture des ouvrages de Racamier. On en vient alors à poser l’hypothèse que l’épanouissement d’une «Perversion Narcissique» demande le concours d’un dispositif social propice (une sorte de «demande» de Perversion Narcissique de l’Institution) et d’une prédisposition psychique perverse chez celui qui la développe. Cette affection serait alors une maladie « psychosociale »au sens littéral de ce terme.  

        2. Dans cette perspective, il est douteux que ces «Perversions Narcissiques» puissent être reconnues comme entités nosographiques à part entière. 

        3.  

      • Mais ces objections ne disqualifient pas les avancées que j’ai relevées supra qui, réagencées à partir d’autres présupposés (qui ne seraient pas des mythèmes) peuvent permettre de dégager une véritable structure perverse. Reste que ces éléments que je qualifie «d’avancées» ne le sont que parce que je les ai choisies en fonction de mes présupposés théoriques. Choisies et reformulées. Pourtant, ce faisant, je ne pense pas trahir véritablement les intentions de cet auteur.  

 

DE LA PERVERSION DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE STRUCTURALE

 

  • Si on reprend, de manière partiale, ce qui paraît essentiel dans les élaborations antérieures, on pourrait dire que Freud est novateur, par rapport aux considérations juridico-morales des psychiatres de son temps, en s’inscrivant en faux, contre le fait de considérer la perversion comme le résultat d’une dégénérescence qu’elle soit neurocérébrale ou morale. Son deuxième apport consiste à référer la perversion à une organisation psychique archaïque réputée « prégénitale ». C’est assez décisif, quoique bien sûr cette organisation archaïque concerne, pour lui, un mode particulier de sexualité infantile. Ce qui peut être phénoménologiquement et superficiellement exact mais structurellement insuffisant comme explication. En effet la perversion serait due à la persistance dans l’âge adulte de comportements sexuels prégénitaux, comme fixés, des phases érogènes du développement psychique : oral, anal, urétrale, phallique ; chaque type de perversion serait une addiction (une régression ou une fixation) à l’une ou l’autre de ces organisations prégénitales. Ces fixations auraient pour conséquence d’empêcher, à la puberté, l’avènement de la sexualité génitale hétérosexuelle. De fait il n’y aurait perversion (sexuelle) que si un de ces modes de satisfaction « autoérotique » non seulement empêchait mais surtout remplaçait la réalisation du coït génital hétérosexuel. Ce qui est un argument faible pour déterminer l’étiologie fondatrice de la structure perverse. Pour ce qui me concerne, ces histoires de sexualité infantile persistante ne sont pas des causes mais des conséquences. Il est nécessaire de recourir à une autre étiologie que cette prétendue fixation. Faiblesse qui apparaît paradoxalement dans son troisième apport essentiel. En effet, s’il affirme que les enfants sont tous des petits pervers polymorphes, il déclare aussi que les adultes « normaux » le restent d’une certaine manière. Comme nous l’avons vu précédemment, il considère que des restes de cette sexualité, des séquelles, persistent dans la sexualité génitale adulte. Elle persiste dans les « préliminaires » à l’acte sexuel génital (attouchements, caresses, voyeurisme …etc.). Au fond ce qui différencie un pervers sexuel d’une sexualité normale, c’est que dans la sexualité normale ces séquelles de sexualité prégénitale s’organisent sous le « primat » du génital pour favoriser l’effectuation du coït…La différence entre une perversion pathologique et une sexualité normale est que le pervers sexuel n’accède pas à la réalisation du coït. Il y substitue son mode opératoire prégénital alors que dans la sexualité normale les résidus de satisfaction archaïque se mettent au service et favorisent la réalisation du conjointement sexuel génital. Les pratiques prégénitales s’avèrent alors avoir changé de but : de autoérotiques elles deviennent allo érotiques… On peut aussi considérer qu’il n’y a qu’une différence d’intensité et de polarisation entre la sexualité perverse et la sexualité réputée normale mais pas de nature. 

    1.  

  • Mais tous ces éléments ne peuvent rendre compte que de la perversion sexuelle. Ils ne permettent pas de rendre compte d’autres types de comportements pervers en particulier des perversions criminelles mais aussi de psychopathies « mineures ». Sauf à dire qu’elles seraient une exacerbation de celles réputées « sadiques ». On pourrait alors alléguer que la satisfaction sexuelle autoérotique sadique, passerait une limite pour être assouvie non plus seulement par la mise en scène d’un protocole imaginaire inoffensif, mais par la réalisation réelle du fantasme. Passage à l’acte qui devrait se répéter au gré « des tensions pulsionnelles » accumulées dans l’appareil psychique. Ce serait un mode d’explication cohérent. Mais pas forcément convainquant quoique la littérature médio criminelle semble en valider le modèle.          

        1.  

  • Ce que je propose consiste à poser l’hypothèse que psychopathie, perversions meurtrières, perversions sexuelles ont toutes en commun une structure d’organisation psychique unique. Elles ne sont que des variantes de cette structure.  

      • Pour pouvoir soutenir cette position, il faut poser de prime abord qu’aucune de ces variantes de la structure perverse n’a pour étiologie un dysfonctionnement de la fonction sexuelle. Comme le soutenait Racamier, en limitant ce postulat aux seules Perversions Narcissiques. La Perversion n’a rien à voir avec l’érotisation. Elle n’émarge pas au Principe de Plaisir freudien. C’est dire que la phénoménologie des perversions dites sexuelles, quoiqu’elles soient reconnues telles, aussi bien par les psychiatres, les psychanalystes et les psychologues que par l’appareil « judiciaro-medicalo-moral », constitue un leurre qui cache sa véritable causalité. Cette causalité qui constitue la structure perverse colonise et réorganise la fonction sexuelle. Il faut donc sortir de la mythologie freudienne qui consiste à référer à une régression/fixation aux stades archaïques des pulsions partielles sexuelles.  

      • S’il y a régression /fixation qui constitue l’essentiel de la structure perverse, elle est topique. Il y a fixation/régression à la phase d’intentionnalité psychique produite par le Moi Idéal Totalitaire. En aucun cas les perversions ne se déploient sous l’égide du Moi Imaginaire. Et la toute-puissance du pervers ne découle pas d’une infatuation moïque (elle n’est pas de l’ordre de la mégalomanie) mais du type économique qui prévaut à ce stade de l’organisation topique : l’Invidia sur le mode de la captation ou de l’élimination. Je le rappelle, l’Invidia résulte de la transformation que subit l’Agressivité quand elle est reprise dans la capacité langagière de la symbolisation. Où symboliser consiste en ce double mouvement du meurtre (l’élimination) de l’objet et de sa réapparition sous les espèces de «pré-signifiants/symboles» constitutifs de la Réalité Psychique.  

      • Vous n’avez sans doute pas oublié que cette configuration d’un Moi Totalitaire Invidiant organise l’intentionnalité de présence au monde sous les espèces de la certitude dont toute culpabilité est exclue. Cette captation et cette élimination ne se jouent pas sur des objets identifiables comme tels dans le registre de l’imaginaire, mais dans le registre de la « chose » symbolique. Il y a réification de l’objet et sa destitution au rang d’une «chose» innommable, simple signifiant symbole sans humanité. «Chose» pour laquelle le pervers n’éprouve aucun affect positif. C’est pourquoi tout acte pervers se perpétue dans la plus grande froideur. Sans compassion ni culpabilité. Comme on le constate, cette étiologie rejoint une dimension de celle de la névrose obsessionnelle. Ce qui les différencie consiste dans la configuration topique de ces deux syndromes nosographiques. Alors que dans la névrose obsessionnelle il y a intrication conflictuelle, entre Moi Idéal Totalitaire et Moi Imaginaire (conflit que le Surmoi impuissant, tyrannique et cruel, tente d’arbitrer), dans la perversion il y a un clivage hermétique entre ces deux instances. Par ailleurs, contrairement  à ce qui se joue dans la névrose obsessionnelle, où le Moi Imaginaire en est resté dans une présence au monde largement dominée par la croyance, dans la Perversion, ce même Moi Imaginaire, dans la majorité des cas, parce que cette partie de l’appareil psychique a atteint la maturité ultime, a une présence au monde qui relève du Divertissement. Les instances supplétives Surmoi et Idéal du moi, ont disparu. Et les envies qui signent cette présence au monde «divertissante» s’opèrent au moyen de la Pensée Productive (objective) et non plus sous les espèces «mythologiques» de la Pensée Sauvage comme dans la névrose obsessionnelle.  

        1. Cette configuration de deux modes existentiels inconciliables est on ne peut plus choquant. Elle a fait les beaux jours de la littérature en particulier grâce à Robert Louis Stevenson et sa nouvelle «L’étrange cas du docteur Jekill et Mister Hyde». Nouvelle si dérangeante que l’on raconte que la première version de ce manuscrit aurait été détruite par l’épouse de l’auteur au prétexte que c’était un «cahier plein de foutaises» (a quince full of letter nonsense) !  

        2. De fait on a peine à croire que ces deux modes de fonctionnement psychique puissent cohabiter «harmonieusement», tant ils sont incompatibles. Mais c’est bien le sceau de ce clivage irréductible qui marque la structure de cette affection. Il n’y a véritablement perversion que quand le mode paranoïde de la Certitude invidiante cohabite simultanément avec celui imaginaire du Divertissement. C’est ce qui fait la différence, entre autre, avec la perversité névrotique. Quand je dis simultané, je veux dire que l’appareil psychique (et son fonctionnement) a une double organisation «métapsychologique». Comme si l’organisation paranoïde invidiante avait perduré intégralement, bien qu’une structuration imaginaire due à l’avènement du module syntaxique et de la capacité syntaxico-rhétorique se soit parfaitement structurée à côté de cette organisation symbolique archaïque. On peut même dire que cette organisation psychique terminale est arrivée à maturation justement parce que cette organisation archaïque s’est maintenue. On verra ultérieurement pourquoi.  

    1.  

  • Mais cette organisation archaïque a subi une transformation tout à fait remarquable du fait même de la mise en place de l’aptitude syntaxique. On pourrait dire que le mode de fonctionnement de cette phase paranoïde a subi une sophistication. Elle ne se joue plus au moyen des suites de signifiants symboles. En effet, tout se passe comme si cette aptitude syntaxique se mettait au service de l’invidia paranoïde. Cette régression s’opère au prix d’une perte de la capacité linguistique rhétorico-sémantique. Il y a désémantisation du discours. En effet le signifié, garant de l’imaginaire dans son ambiguïté fondamentale, (il dépend du contexte pour signifier), perd sa capacité polysémique que le contexte arbitre, devient univoque sous l’égide de la certitude. On pourrait dire que le signifié se confond alors avec le signifiant, de telle sorte que le signe régresse en symbole. Ou encore, du fait de confusion entre signifié et signifiant, l’organisation du discours a perdu sa capacité à faire signification. Il procède sans trope ni figure. L’organisation grammaticale demeure, mais l’ambigüité rhétorique s’absente. Elle se mue en ordre symbolique totalitaire et impérieux au service de l’Invidia. C’est cette opération de désémantisation du signifié qui opère la réification de l’objet en chose innommable. En termes freudiens on pourrait dire que la représentation (le percept de Changeux) perd son représentant psychique. Ou en termes empruntés à la linguistique, elle n’opère plus, cette organisation grammaticale, dans le registre syntagmatique mais paradigmatique binaire (élimination/captation). Ce mécanisme explique assez bien deux caractéristiques de la perversion repérées par Racamier.  

      • D’abord qu’il n’y a pas de véritable «pensée» chez le pervers. N’écrit-il pas avec pertinence que «la pensée perverse est une pensée créativement nulle et socialement dangereuse. Elle peut être considérée comme une anti-pensée». Bien évidement sans effet rhétorique, la pensée en tant que pensée est impossible. Et plus loin «entièrement et exclusivement consacrée à l’exercice et à la mise au point des agissements pervers, la pensée perverse ne produit rien d’autre ; privée d’agir à fomenter et de secret à imposer, elle ne rencontre que le vide». Cette irruption du vide me paraît centrale pour percer le «secret» de la structure de la perversion et de son étiologie.  

      • La deuxième remarque est que pour le pervers, il n’y a pas de «fantasme». En effet, pour qu’il y ait fantasme, disons secondaire (les fantasmes originaires de la phase schizoïde eux sont des percepts endogènes réels) il faut que l’imaginaire se déploie grâce à la capacité rhétorique. Si cette capacité rhétorique est forclose alors les fantasmes «secondaires» s’absentent.  

        1. Il ne s’agit donc pas de ce qu’il est habituel de repérer comme «personnalités multiples» qui ont à voir avec un processus d’identification. Dans cette occurrence, cette double organisation psychique est structurelle et invariante. Tout se passe comme si ce qui permet cette cohabitation est l’incapacité de la partie de l’appareil psychique «mature» d’en savoir sur le fonctionnement paranoïde invidiant. Aussi curieux que cela puisse paraître, ce que fait la main gauche, le fonctionnement invidiant, est ignoré de la main droite, le fonctionnement imaginaire (mature). C’est pourquoi on ne peut pas invoquer la dissimulation ou l’hypocrisie. Il s’agit d’un déni pur et simple qui s’actualise sous la forme de «ce n’est pas moi qui ait pu faire cela» (et c’est vrai!!). Pas de dénégation mais bien déni : comme s’il s’agissait d’un autre qui n’est pas Moi, c’est le Moi Idéal. Entre dénégation et déni il n’y a pas seulement une différence sémantique qui connoterait deux modes de mécanismes de défense (chez Freud par exemple déni de la castration). Dans l’élaboration que je propose, le déni est le résultat d’un fait de structure où deux organisations métapsychologiques persistent à part entière, à l’insu de celui qui en est affecté. Dans le déni tel que je le présente, il n’y a aucune négation de la part de celui qui en est la victime. Il y a réelle ignorance «Ce n’est pas Moi et cela (l’acte pervers) n’a pas pu exister». S’il y a déni c’est celui de l’intentionnalité. C’est aussi ce qui différencie la perversion de la névrose obsessionnelle : chez ce dernier il n’y a pas déni mais dénégation.  

    1.  

  • Une fois ceci posé, on ne tient toujours pas le ressort qui permet de comprendre de quoi procède cette organisation psychique si particulière et si horrifiante. A quoi peut bien servir cette persistance totalitaire de ce Moi Idéal dans l’économie psychique du pervers ? 

    1. Il serait erroné de penser que le but ultime des conduites perverses quelles qu’elles soient serait «le plaisir» au sens où la psychanalyse après Freud l’entend, comme abaissement des tensions psychiques au niveau le plus bas. Il est clair que chez le pervers, la tension psychique doit être permanente (de la même manière que chez le paranoïaque). Ce qui motive donc le pervers c’est justement l’obligation de maintenir la tension de manière permanente. Obligation vitale pourrait-on dire. D’une certaine manière, il est un anti-obsessionnel qui subit «l’horreur d’une jouissance à lui-même ignorée». L’horreur chez l’obsessionnel est déclenchée par l’éprouvé indicible de cette jouissance face à ses actes de captation/élimination. Contre cette jouissance nul déni ne vient l’isoler et protéger son Moi. Il en est réduit à y opposer un piètre mécanisme de formation réactionnelle sous l’impulsion dérisoire du Surmoi. En proie à une intense culpabilité. Chez le pervers rien de tel. Nulle culpabilité moïque puisqu’aussi bien le Moi Imaginaire ignore les fonctionnements du Moi Idéal Totalitaire et que le Surmoi, sensé réprimer ce que le Moi Imaginaire ne peut tolérer, s’est évanoui. Le Moi Imaginaire s’inscrit dans l’économie du divertissement qui sacrifie au Principe de Plaisir comme abaissement des tensions au niveau le plus bas. Le Moi Idéal Totalitaire, lui ce qui l’anime c’est la jouissance en tant qu’elle maintient l’appareil psychique en état de tension permanente. C’est ce à quoi les «choses innommables», sur lesquelles le pervers fixe son dévolu, lui servent : maintenir grâce à cette jouissance l’appareil psychique en état de tension permanente. De fait, la jouissance en tant que tension psychique permanente qui devrait être en fin de maturation l’attribut exclusif du Sujet Inconscient (elle assure l’existence comme présence au monde toujours présent maintenant) dans la Perversion comme dans la Névrose Obsessionnelle perdure et fixe la toute-puissance du Moi Idéal Totalitaire. De transitoire cette phase invidiante devient pour partie permanente, puisque le processus de transformation de l’appareil psychique, grâce au clivage, accède à la maturation psychique du divertissement.  Pour résumer, chez le pervers cohabitent deux systèmes métapsychologiques : 

      • Celui du Moi Imaginaire, débarrassé de la croyance, inscrit sa présence au monde sur le mode du divertissement sous l’égide du Principe de plaisir  

      • Celui du Moi Idéal Totalitaire s’affirme dans la certitude invidiante sous le mode de la jouissance qui assure une tension constante. 

    2. Ceci étant rappelé, on ne tient pas pour autant l’étiologie de la Perversion. Il y a là seulement une description phénoménologique qui se veut plus objective et débarrassée des miasmes mythologiques. 

    3.  

      • De fait tout se passerait comme si le Sujet Inconscient ne pouvait advenir. Encore que l’on pourrait se demander si cet avènement n’était que partiel et non pas impossible. En effet on pourrait arguer que justement il y a chez le pervers une structuration de l’appareil psychique qui pour partie advient à maturation. Comment cela serait-il possible si quelque chose du Sujet ne s’était pas inscrit originairement ? De fait on peut penser que cette éventualité est possible, si quelque chose vient en lieu et place de la fonction subjective absente. Entre ces deux hypothèses, spéculatives, il me paraît difficile de trancher. Est-ce que la fonction subjective ne peut advenir pour cause d’impossibilité de surmonter la «Détresse du Vivre » résultant de ce vide qui apparaît quand, par l’interaction des vocalisations et de l’agressivité biologique, «un vide inaugural» se creuse ?  Intention qui fait jouissance et tension permanente qui détermine une présence psychique (quoique seulement éprouvée) au monde ? Ou est-ce qu’à ce temps inaugural s’opère un clivage où une fonction subjective s’avère alors qu’une partie de l’agressivité biologique reste libre et orpheline, lui ouvrant un autre destin et s’actualise sous forme d’angoisse existentielle ? On serait là du coté de l’intuition de Racamier qui  laisse entrevoir que la Perversion s’inaugure du «vide» quand il se dévoile. Par cette opération, le régime de la certitude invidiante acquière le caractère d’indestructibilité dévolu au Désir Inconscient (de l’Intentionnalité psychique inconsciente). Ainsi la certitude Invidiante se substitue à cette intentionnalité psychique inconsciente et permet alors, dans la jouissance des manigances binaires, une présence au monde non plus anobjectale (dénuée de tout objet et de toute cause autre que l’affirmation de la présence psychique individuée) mais sous le battement binaire captation/élimination qui se met à garantir l’existence. L’existence ne s’arrime plus à partir de la fonction subjective d’une intentionnalité sans objet ni cause mais à partir de la fonction moïque totalitaire d’où le Sujet s’avère exclu : Le Moi Totalitaire existe dans la jouissance de l’élimination/captation. Cette jouissance cause l’existence.  

      • J’évoquais plus haut que cette configuration archaïque particulière permettait paradoxalement que la structuration de l’appareil psychique arrive, malgré tout, à son terme. Et que le Moi acquière la position du divertissement. On comprend mieux pourquoi cet agencement où le Moi Totalitaire hérite les attributs du Sujet Inconscient masque l’impasse dans laquelle le Sujet se maintient tant bien que mal, dépossédé de sa fonction. Ce Sujet s’est maintenu. A partir de quoi la structuration de l’appareil psychique se poursuit comme normalement. Si on voulait faire une analogie avec la théorie du «faux self» que les épigones archéo-freudiens ont développée, on pourrait dire que la structuration de l’appareil psychique du pervers se poursuit sur la base d’un «faux Subject», que le Moi totalitaire, dans son usurpation, représente. Au fond, cette usurpation de la fonction subjective par la fonction moïque totalitaire constitue une prothèse qui permet à la structuration de l’appareil psychique de se poursuivre. Mais dans cette configuration et contrairement à ce qui se passe dans la paranoïa dans sa période d’état, le Sujet n’est pas totalement absent.  

 

  • Bien sûr, le modèle que je décris là est une sorte d’archétype fondamental de la Perversion. C’est un modèle. Modèle à partir duquel on peut référer l’ensemble des variations de cette entité nosographique. Ce que je viens de tenter de démontrer ne diffère pas vraiment de ce que j’avais avancé concernant l’étiologie de la Névrose Obsessionnelle. Ce qui différencie ces deux syndromes, ce qui fait césure radicale entre eux, c’est la présence ou l’absence de clivage entre le fonctionnement paranoïde invidiant et le fonctionnement paraphrénique imaginaire. Dans la Névrose Obsessionnelle, le Moi Idéal Totalitaire et le Moi Imaginaire entrent en conflit. Et ce conflit est permanent. Dans la Perversion le clivage entre le fonctionnement invidiant et le fonctionnement imaginaire est total et irréductible. Deux modes de présence au monde cohabitent et s’ignorent. On pourrait dire harmonieusement, grâce au clivage qui permet le déni. On pourrait dire aussi qu’à partir d’une étiologie commune, s’élaborent deux structures totalement différenciées mais qui s’inscrivent dans un système de transformation. 

 

  • Mais ce principe de transformation (de variabilité disait Darwin) s’applique aussi pour classer les différents tableaux cliniques qui s’apparentent à cette structure de la perversion. Et elle permet de situer ses variantes entre le pôle de la Névrose Obsessionnelle et celui de la Paranoïa. 

      • Ainsi, on peut penser que les perversions sexuelles telles qu’elles sont décrites par Freud constituent le sous syndrome le plus proche de la Névrose Obsessionnelle. Ces pratiques sexuelles se caractérisent toutes en effet par une propension à la captation propre à l’Invidia. Elles ne se constituaient pas autour d’un «objet» mais d’une «chose» (ou procèdent d’une chosification) qu’il est nécessaire de dominer et de manipuler. Il ne s’agit donc pas de plaisir, au sens freudien du terme, mais de Jouissance. Ces «choses» ont pour fonction de maintenir, de manière permanente une certaine tension sans laquelle, comme nous l’avons vu, la personne pourrait sombrer non pas dans l’angoisse dépressive que postule Racamier, mais dans la Détresse du Vivre. Il ne s’agit pas à proprement parler de perversions sexuelles puisqu’elles sont exemptées aussi bien d’objet sexuel libidinal que d’objets partiels «pulsionnels». Dans ces perversions sexuelles ce qui se présente comme des objets sexuels ne sont que des pastiches. Ils ne sont «objets» que pour le clinicien victime de ses présupposés. 

      • Les perversions « narcissiques » telles qu’isolées par Racamier se présentent sous forme de «destructivité morale». Elles peuvent, à bon droit trouver leur place dans cette structure de transformation. Elles ne donnent pas lieu à des comportements violents. Elles associent la maîtrise et la domination de l’autre «chosifié» et sa destruction «morale» et «psychologique» s’il s’agit de prédation. Elles sont, en quelque sorte, des variantes morales de la psychopathie.  

      • Les psychopathies sont toutes, peu ou prou, sous l’emprise de l’invidia paranoïde. Reste qu’elles demeurent labiles et ne sont pas fixées dans un protocole rigide comme il en est des perversions dites sexuelles. Mais elles sont essentiellement de tonalités agressives et destructives. Asociales dit-on encore et transgressives. Elles affectent sans doute en majorité les jeunes. Encore qu’il puisse s’agir là d’une étape transitoire. C’est-à-dire d’une phase aigüe, appelée donc à disparaître et non pas de structure clivée. On ne peut parler de psychopathie déclarée et répétitive que chez l’adulte où le clivage (et le déni) sont avérés. Mais contrairement aux perversions narcissiques elles se déclenchent de manière impulsive et irrépressible en réaction à un stimulus extérieur (essentiellement la frustration) sous forme de passage à l’acte violent. Elles se caractérisent essentiellement sur le mode «destructif» et non pas «captatif». On pourrait objecter que, dans la psychopathie, il n’y a, en apparence, aucun clivage et que le déni n’est pas permanent. De fait, ces deux mécanismes sont alternatifs. Ils ne se déclenchent que sous les affects de l’impulsivité. Au moment où le Moi Totalitaire invidiant prend le pas sur le Moi Imaginaire. Alors le psychopathe est totalement sous l’emprise de l’Invidia destructrice et le Moi Imaginaire s’éclipse. Il y a bien alors clivage et déni.  

      • Enfin la dernière variante de cette entité nosographique est représentée par l’éventail de la perversion criminelle et meurtrière. Dans ce sous syndrome ce n’est pas l’aspect domination (captation) de l’Invidia qui est à l’œuvre. C’est sa face «destructivité» qui se joue sur le mode de l’élimination de l’autre chosifié (il n’est pas mon semblable) auquel on peut faire subir, au passage, les pires avanies. Il y a donc aussi un élément persécutif évident. C’est pourquoi ce dernier sous syndrome est le plus proche de la paranoïa véritable. Ce qui différencie ces deux affections c’est, comme nous le verrons ultérieurement, que dans la paranoïa véritable, il n’y a pas de clivage. On pourrait même avancer que dans sa structure la plus pure, seule parmi les instances psychiques le Moi Idéal Totalitaire perdure. Toutes les autres ont disparu.  

        1.  

  • On comprend pourquoi j’ai affirmé précédemment que la Perversion (la structure perverse) se trouve en position de transition entre la névrose obsessionnelle et la psychose paranoïaque. De la même manière que la paraphrénie se situe dans le système de transformation comme le passage entre l’hystérie et la schizophrénie. C’est l’aspect transitiviste de cette approche nosographique structurale. Cette conception a l’avantage de permettre d’isoler des syndromes et dans le même temps de les articuler entre eux de manière raisonnée, (et non plus seulement de manière clinique), à partir des avatars des instances topiques. On peut légitimement se demander s’il est possible de conduire une cure avec des personnes affectée par cette structuration psychique si particulière où le clivage génère une position de déni. De fait la réponse est théoriquement oui, pour autant que si une de ces personnes consulte il y a un éprouvé de cette Détresse du Vivre et que cet éprouvé, ne fut- ce que d’une manière éphémère, il puisse en attester à celui qui est en position de psychanalyste. Quelle que soit la raison pour laquelle il consulte. Fut-elle médico-légale. S’il reste une trace de cette détresse d’une subjectivité en souffrance, alors la cure est possible. Puisqu’aussi bien, ce qui fait la spécificité de la cure, et de celui qui prend la responsabilité de la conduire, c’est bien d’être au cœur des conséquences funestes de ce moment inaugural de la réalité psychique où le Sujet Inconscient peine à s’avérer. Mais bien évidement cette occurrence est rare. Bien qu’il faille préciser qu’elle est aussi rare pour ce qui concerne les personnes affectées de névroses et de psychoses. De fait, la psychanalyse véritable n’intéresse pas grand monde. Plus précisément, il faut une configuration psychique particulière pour s’adresser en psychanalyse. Les souffrances psychiques, quelle que soit leur intensité, n’y suffisent pas. Il y a quelque chose, une incompréhension pourrait-on dire autour de la «Détresse» du vivre qui seule y pousse.  Je m’en expliquerai dans mon séminaire prochain, consacré à «L’Esprit de la clinique et l’Acte psychanalytique». 

 

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly    

Tagués avec : ,
Publié dans Esquisse d’une clinique analytique structurale, hygie, Séminaires