De la paranoïa (première partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (20 février 2016)

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De la paranoïa (première partie) – Esquisse d’une clinique analytique structurale (20 février 2016)

Pôle Réalité Psychique

 

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

 

 

Séminaire de Marc Lebailly

 

Le 20 février 2016

 

DE LA PARANOÏA

(1ère partie)

 

REPRISE ET TRANSITION

  • Nous avons vu précédemment comment avec la Perversion, la structure défensive de la Névrose Obsessionnelle se transformait et radicalisait le mécanisme de clivage qui permettait de faire cohabiter deux fonctionnements métapsychologiques en principe incompatibles. Une organisation invidiante sous l’égide du Moi Totalitaire cohabite harmonieusement, c’est-à-dire sans conflit, avec un fonctionnement moïque imaginaire paradoxalement arrivé à la structuration terminale où les instances supplétives surmoïques et idéalisantes ont disparu et où la présence au monde se fait sous l’égide du divertissement. Ce qui est frappant dans cette affection, c’est qu’il n’y a pas de «délire» au sens psychiatrique classique du terme. On a vu que certains auteurs ne réussissaient pas à spécifier ce qu’il en est de la perversion et ce qu’il en est des syndromes paranoïques  proprement dits. C’est pourquoi on postule des catégories intermédiaires repérées comme «caractères paranoïques» ou «psychopathies». De fait la Paranoïa, (quoiqu’elle se présente aussi, pour moi, comme une variante radicalisée de l’entité nosographique de la psychonévrose défensive), se spécifie, pour la psychiatrie, par son caractère délirant particulier. 

    1.  

LA PARANOÏA DE EY

 

  • Dans la littérature psychiatrique, et en particulier chez Ey, la paranoïa est en effet considérée comme un délire systématisé. Ce délire se différencie des délires schizophréniques et paraphréniques. Néanmoins il partage avec le délire paraphrénique de ne pas aboutir à une désintégration «mentale» comme dans la schizophrénie. «Les idées délirantes se développent autour de thèmes de persécution, de grandeur qui donnent lieu à des fictions. Ces fictions se développent à partir d’une interprétation des phénomènes d’hallucinations sous les espèces d’exaltation imaginative passionnelle». Ces fictions paralogiques envahissent la vie psychique du paranoïaque. Elles constituent son mode de présence au monde. C’est cet envahissement qui permet de différencier ce qu’il est convenu d’appeler «caractère paranoïaque» ou «personnalité paranoïaque » de la véritable psychose paranoïaque délirante chronique. 

 

DE LA PARANOÏA ET DE LA PSYCHOPATHIE

 

  • Quoiqu’ayant des traits communs avec la paranoïa, Ey exclut de cette classification nosographique les psychopathies. En effet, ces affections ne présentent pas de formations délirantes systématisées. C’est pourquoi je les ai moi-même classées comme des variantes de la Perversion. Ey, lui, en fait un syndrome psychiatrique autonome. Dans son traité il y consacre un chapitre intitulé «Troubles graves du caractère». De fait sous cette rubrique, il regroupe un certain nombre de symptômes qui peuvent émarger à plusieurs entités nosographiques : névrose, psychose, perversion, épilepsie. Symptômes qui peuvent avoir des étiologies diverses : héréditaires, encéphalopathiques, neuroendocriniennes, lésionnelles cérébrales… et même débilité. Il assimile cette symptomatologie à la délinquance dont il propose une généalogie en quatre étapes :  

          • Une étape de prédélinquance infantile : petits délits intra familiaux ou intra scolaires, précocité sexuelle. 

          • Etape de délinquance réactionnelle : troubles délinquants de l’adolescence, réactionnelle à une dissociation familiale. 

          • Etape de délinquance névrotique qu’il assimile à des problématiques œdipiennes irrésolues. Elle se caractérise par la violence, l’alcoolisme précoce, la drogue. 

          • Etape de la délinquance vraie …«ce sont là les personnalités psychopathiques typiques, aux confins de la perversion et de la psychose, à laquelle ils échappent par leurs actes». «Le comportement est organisé et le Moi est dysgénétique ». On considère que ce dernier type correspond à la psychopathie véritable qui se caractérise par le passage à l’acte irrépressible, soudain, impulsif et violent, en apparence commis avec froideur, comme si la personne au moment de son acte était dépourvue de toute affectivité. On peut penser que l’impulsivité explosive de l’acte, sa violence, résulte de l’absence d’élaboration mentale et l’impossibilité à verbaliser ce que le psychopathe ressasse. En particulier la frustration que cet auteur identifie comme frustration orale. En effet à la suite de Klein, il considère que le psychopathe répète, à l’infini, l’intolérance qu’il aurait vécue à la frustration orale originaire. Tout se passerait comme si, derrière la froideur et l’inhumanité de l’acte psychopathique se trouvait une affectivité primitive figée et inexprimable. La frustration orale entrainerait un processus de destruction : «Si je ne peux obtenir ce que je désire, c’est qu’il est mauvais et il faut que je le détruise». Mécanismes de défense que Klein nomme «identification projective». Réduit à la problématique du bon et du mauvais objet. En tout état de cause, ce qui est remarquable dans cette approche clinique, c’est de référer la psychopathie à une organisation archaïque binaire : «incorporation / destruction». Dans les termes qui sont les miens, captation / élimination. «Si je ne peux pas capter ce dont j’ai envie, alors je l’élimine». Violement. Et la tonalité d’indifférence absolue dont procède cet acte est un point essentiel pour accéder à l’étiologie de ce symptôme. 

 

CLINIQUE PSYCHIATRIQUE DE LA PARANOÏA

 

  • Pour revenir à la conception que Ey a de la paranoïa, il note que le maintien de cette entité nosographique à l’intérieur des délires chroniques est une particularité des auteurs français. En effet dans la classification internationale les délires chroniques comprennent à la fois «ceux de la schizophrénie et un petit secteur des délires paranoïaques». En particulier dans la nosographie de Kraepelin et plus tard dans les travaux de Bleuler ces délires «de formes paranoïdes» sont considérés comme faisant partie de la symptomatologie des «démences précoces». C’est-à-dire faisant partie du corpus des schizophrénies. Mais du fait que ces délires chroniques paranoïaques par leur systématisation «imaginative» évoluaient spontanément sans «dissociation schizophrénique» et sans tendance à l’incohérence «autistique», c’est-à-dire sans déficit «démentiel», Ey propose une classification pluri différenciée des :  

 

      • «PSYCHOSES DELIRANTES CHRONIQUES 

          •  Sans évolution déficitaire 

              • –– Psychoses délirantes systématisées (paranoïdes) 

Délires passionnels

Délires d’interprétation

              • ––Psychoses hallucinatoires chroniques  

              • ––Psychoses fantastiques (paraphréniques)  

          •  Avec évolution déficitaire  

              • ––Formes paranoïdes de la «schizophrénie» 

 

      • La première dichotomie se situe entre évolution non déficitaire et évolution déficitaire. Dans les délires à évolution déficitaire on différencie trois formes, dont l’opposition entre psychoses systématisées et psychoses fantastiques entre lesquelles s’insèrent (en charnière) les psychoses hallucinatoires chroniques. Phénoménologiquement cette classification fait sens. Quoiqu’on puisse se demander si les psychoses hallucinatoires chroniques ne seraient pas rattachables à la multiplicité des formes schizophréniques bloquées à une période d’état sans déficit intellectuel. 

        1. En tout état de cause, si on fonde une classification nosographique sur la référence à la structuration topique de l’appareil psychique, la différenciation de ces différentes psychoses est à référer, ou à la disparition de toutes instances topiques (qu’elles soient subjective ou moïque) où le délire se déploie sous les espèces «d’automatisme mental» (et non pas psychique), ou à la persistance exclusive de l’instance moïque totalitaire (Moi Idéal) comme défense contre la disparition des instances moïques imaginaires et de l’instance subjective péremptoire. J’y reviendrai.  

    1.  

Reste que la classification de Ey fait apparaître deux formes de paranoïa : l’une revendicative, l’autre interprétative. Ce qui est commun à ces deux variantes est «qu’elles sont construites dans une logique parfaite mais avec des prémisses fausses, erratiques, illusoires». Reprenant Clérambault, il note qu’elles se présentaient comme construites à partir de «postulats». C’est pourquoi, parce qu’à partir de ces postulats le paranoïaque déploie une démonstration à la logique irréfutable, ces constructions peuvent apparaître au clinicien comme plausible. Selon cet auteur, le praticien est trompé par cette apparence qui devrait être en fait considérée comme «para-plausible». Mais le préfixe para est sans doute trompeur. En toute rigueur sémantique, il serait plus juste d’utiliser le préfixe «pseudo» qui renvoie à quelque chose de faux alors que celui de «para» renvoie à une construction «à côté». « A coté » qui ne dit pas que cette construction est fausse. Cela laisse planer un doute sur la qualité du discours délirant propre à cette affection. En toute rigueur on devrait intituler celle-ci de «pseudonoïaque» et laisser le qualificatif de «paranoïaque» ou de « paranoïde» au délire schizophrénique. D’une certaine manière c’est la position de Freud. Cette remarque n’est pas si anodine qu’il y paraît. En tout état de cause, il n’est pas question de proposer une autre terminologie.  L’important est de constater que l’élaboration de ces délires se déploie en polarisant toutes les potentialités intellectuelles de raisonnement et d’investissement affectif de celui qui les produit. Cet investissement « total » engendre une présence au monde particulière. Le délire ne se contente pas de manier des idées délirantes, mais il se traduit en actions concrètes qui vectorise l’existence du paranoïaque. Il agit avec la conviction délirante, la certitude absolue, que ce qu’il pense est vrai et que ses actes sont justes. Il n’y a pas d’espace pour le doute. D’autant plus que les capacités intellectuelles sont intactes et mises au service du délire, ce qui en renforce l’auto crédibilité. Ce qui explique aussi que des professionnels de santé (éducateurs, assistantes sociales, avocats, médecins…) peuvent être trompés et se fourvoient à les croire. On en oublie alors que ces argumentations se développent de manières insensées à partir d’hallucinations ou d’intuitions et de perceptions fausses. Néanmoins, c’est la puissance de conviction déployée qui suffit à se convaincre du bien-fondé du délire. Au point que celui-ci peut entraîner ce qu’il est convenu d’appeler un «délire à deux» (comme dans la perversion réputée narcissique par Racamier). Il peut aussi contaminer un groupe (une secte par exemple) et se déployer comme un délire collectif qui se maintient par le fait que l’environnement social lui est hostile. Il se met en place alors une «solidarité» contre (défensive) qui utilise les réflexes de méfiance et d’agressivité défensive «projective».

    1.  

LES DELIRES DE REVENDICATION

 

  • Ey indique, à la suite de Clérambault, que ces délires se caractérisent, sur fond d’orgueil et de psychorigidité, par trois éléments : 

 

«1.        L’exaltation caractérisée par :

        1. –        L’exubérante 

        2. –         L’hyperthymie 

        3. –         L’hyperesthésie 

    1. 2.        La présence d’une idée prévalente à partir du postulat fondamental qui fonde une conviction inébranlable à laquelle se subordonne tous les phénomènes psychiques et toutes les conduites existentielles.  

    2. 3.        Un développement en «secteur» de ce délire constitue un système partiel qui s’insère dans la réalité existentielle «normale». » 

    3.  

    4. Ces délires ont tous en commun la revendication qui peut prendre trois formes : 

      • Délires quérulents 

        1. Ils sont «processifs». Ils se déploient à partir d’un évènement banal qui est le prétexte au sentiment erroné que la personne a été trahie ou injustement traitée ou victime d’un acharnement malveillant. Cela déclenche une haine inextinguible et un désir de vengeance. Toutes choses qui le poussent à revendiquer en justice de manière irrationnelle et pour des faits dérisoires. Il n’est pas rare qu’il se ruine en procès. Parfois, soit qu’il n’obtient pas gain de cause par les voies légales, soit que la haine et le désir de vengeance le submerge, il se fait justice lui-même par des actes de violence allant jusqu’au meurtre sur celui ou ceux qu’il considère comme des ennemis qui doivent disparaître (élimination). Il arrive bien évidement qu’il soit véritablement en but à une véritable persécution. Comme le dit un héros d’un film hollywoodien : «ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque qu’on n’a pas d’ennemis».  

        2.  

      • Les délires des inventeurs 

        1. Ces personnes se considèrent comme détentrices de découvertes dont on veut les déposséder. De fait ces découvertes peuvent être totalement insignifiantes. Mais toute leur énergie est concentrée pour protéger leurs droits, déjouer les complots qui les menacent. Ils font preuve d’une activité et d’une agressivité de tous les instants.  

        2.  

      • Les délires idéalistes passionnés 

        1. Ces personnes ne sont pas des découvreurs de nouvelles inventions. Ce sont des bienfaiteurs de l’humanité incompris et rejetés. Ils sont les créateurs et les prosélytes de nouveaux systèmes politiques, de nouvelles religions, de nouvelles théories philosophiques. Toutes choses qui ont pour but de sauver l’humanité ou d’apporter la paix universelle. Pour ce faire, ils sont eux aussi armés d’une volonté farouche d’être entendus. Mais ils se heurtent à l’incompréhension et la résistance des gens en place. Ces ennemis tentant d’empêcher que ces révélations soient entendues et appliquées. Pour arriver à leur fin, ils font preuve de combativité soutenue par une agressivité déclarée.  

        2.  

    1. Ey considère que ces types de délire revendicatif ont pour moteur un Idéal du Moi imaginaire surdimensionné. Ce qui, dans la perspective qui est la mienne, est totalement erroné. Dans cette psychose comme dans les autres, il n’y a pas d’imaginaire ni d’Idéal du Moi. Par contre ce qui est intéressant est qu’il situe la racine de ces délires du côté d’une surcompensation d’un «noyau profond d’angoisse». Ils seraient réactionnels donc. Il en conclut que cette «surcompensation débouche sur une disposition caractérielle qui se veut agressive  et toute puissante». L’intuition descriptive paraît juste. A ceci près que dans cette affection il ne peut s’agir du Moi imaginaire qui aurait été perverti par l’agressivité. Reste que cette hypothèse lui permet d’exclure la mégalomanie de cette affection puisqu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un surinvestissement pulsionnel «sexuel» dont est victime le Moi, mais d’un pervertissement du Moi par l’agressivité. Reste que la référence à une angoisse primordiale mérite d’être retenue. J’y reviendrai.  

 

LES DELIRES PASSIONNELS (affectifs)

 

  • Pour Ey, ils sont au nombre de deux 

 

      • Le délire de jalousie 

        1. Classiquement, dit Ey, il consiste à transformer une situation de couple (duelle donc) en situation triangulaire. Le délirant créé une situation où il se trouve bafoué ou abandonné. Pour ce faire, il introduit dans la relation de couple un (ou une) rival. Il entretient donc la conviction que son (sa) partenaire le trompe, qu’il (elle) lui ment, qu’il (elle) manigance des situations favorables pour retrouver son amant(e). Pour étayer cette conviction (délirante) il fait preuve d’une « clairvoyance extraordinaire et d’une perspicacité implacable ». Cette vigilance implacable lui permet de découvrir derrière les apparences mensongères la «vérité des faits» et de déjouer les ruses dont son conjoint voudrait qu’il soit le jouet. Comme quoi la problématique de la « vérité » est d’origine paranoïaque. Ces perceptions lui permettent d’accumuler les preuves irréfutables de son infortune. Preuves irréfutables qui se transforment en délire systématisé alimenté par des illusions perceptives, des fausses reconnaissances, des expériences oniriques confusionnelles et des scènes de cauchemars. La jalousie s’érige comme une véritable passion douloureuse. En référence à la mythologie freudienne, Ey, d’un point de vue étiologique évoque subrepticement (sans trop y croire) une homosexualité non pas refoulée mais déviée.    

 

      • Le délire érotomaniaque 

        1. Pour Ey, il s’agit d’une illusion délirante d’être aimé. On pourrait même dire d’une certitude délirante d’être aimé. Il fait référence à Clérambault dont il loue «la description clinique d’une perspicacité géniale». Cette approche clinique s’élabore entre les années 1913 à 1921. Clérambault considère que ce délire évolue en trois temps :  

 

 

 

          • Le postulat fondamental.  

            1. Dans cette phase, le délirant part du postulat fondamental que c’est l’objet (la personne dont le délirant se croit aimé) qui a commencé à se déclarer de manière détournée. De plus, c’est lui l’objet qui aime le plus ou qui est le seul à aimer. Mails il aime en secret. A partir de ce «postulat fondamental» se déduisent logiquement des thèses dérivées. Ces thèses dérivées attribuent à l’objet des intentions particulières : 

              • ––L’objet ne peut avoir une complète valeur sans le délirant. Il n’est ce qu’il est que parce qu’il aime le délirant.  

              • ––L’objet est libre ou son ménage est rompu ou il n’est pas valide.  

              • ––L’objet a une attention particulière vis-à-vis du délirant. Il le protège.  

              • ––L’objet communique secrètement avec le délirant au moyen de conversations banales et d’actes codés que seul ce dernier décrypte. On peut considérer que ce dernier thème de communications secrètes peut être validé par des hallucinations ou être le résultat d’un syndrome d’influence et d’automatisme mental (présence continuelle de l’objet auprès du délirant, influence due au désir de l’objet, transmissions de pensées, possession érotique). 

 

          • Le dépit  

            1. Cette phase est déclenchée par un retournement du délirant vis-à-vis de l’objet. Le délirant se sent trompé, voir manipulé. Il se sait abandonné. Il sombre alors dans une sorte de décompensation qui débouche sur une profonde dépression. Dans la terminologie qui est la mienne il s’agit d’un véritable épisode mélancolique et non pas d’une décompensation dépressive. J’y reviendrai. C’est dans cette phase que l’on peut percevoir l’angoisse dont fait état, à tort, Ey, comme noyau de celle-ci. Mais cette phase ne dure pas. Elle est suivie d’une réaction paroxystique de ressentiment qui débouche sur la phase suivante.  

            2.  

          • La rancune 

            1. De fait on aurait tort de considérer cette phase comme une réaction à la dépression de l’épisode précédent. Il ne s’agit pas d’une tentative de guérison de cette dépression mais du dévoilement de la structure paranoïaque véritable. Structure paranoïaque que les deux phases précédentes annonçaient et occultaient. On pourrait dire : mettaient en scène. Se manifeste alors une agressivité haineuse ayant pour pseudo justification le sentiment d’avoir été trompé. Le délirant surjoue une rupture, dont il est le seul protagoniste, suivi de la mise en place de stratégie de vengeance qui peut aller, comme dans le délire précédent jusqu’à la tentative de meurtre. Là encore il s’agit d’éliminer un persécuteur dont le seul crime est de ne pas avoir accédé au postulat fondamental et aux dérives délirantes qu’il détermine. On verra, là encore quel éclairage on peut donner à ces réactions paradoxales. 

            2.  

  • LA FOLIE RAISONNANTE 

 

    1. A ces deux types de délires passionnels, Ey en ajoute un troisième décrit par Sérieux et Capgras. Il s’agit d’un délire d’interprétation universel et obnubilant. 

    2. Le mécanisme délirant consiste dans « l’obligation impérieuse » (une manie dit Ey) de tout déchiffrer, de tout expliquer à partir, là aussi, d’un postulat fondamental. Cette obligation impérative de tout interpréter s’élabore en «un système monomaniaque de significations». Monomaniaque dans le sens où tout ce qui est perçu est rattaché et interprété en fonction du postulat fondamental. De fait ce postulat fondamental consiste, dans la plupart des cas, dans la conviction d’être persécuté. Le délirant est convaincu qu’on lui en veut et qu’on veut lui nuire. Son rapport au monde est celui de persécuté-persécuteur. Bien sûr il s’agit d’une conviction délirante, bien plutôt dans les termes qui sont les miens d’une certitude, étayée par un mécanisme d’automatisme mental interprétatif. Pour Ey le fondement de ce mécanisme d’interprétation «…est souvent difficile à distinguer des illusions hallucinatoires». Cette propension à trouver une signification cachée est appelée «connaissance paranoïaque». Dans mon lexique on devrait plutôt parler de «savoir absolu», puisque la « connaissance » se définit comme «intentionnalité objective» et n’advient qu’au moment terminal de la structuration de l’appareil psychique. Et une connaissance, en particulier scientifique, se révèle falsifiable. Ce qui est l’inverse du savoir paranoïaque qui se présente comme la vérité révélée. En effet, tous les auteurs notent qu’il est inébranlable. Il ressort non pas de la croyance comme l’avance Ey, mais de la certitude. Infalsifiable donc. J’y reviendrai.   

    3.  

  • DE L’INTERPRETATION DANS LA FOLIE RAISONNANTE 

 

    1. Ey distingue deux sources qui activent les mécanismes d’interprétation.  

 

      • Les interprétations exogènes 

        1. Il faut entendre par là des interprétations qui portent sur les organes des sens. Ces perceptions sont traitées par le mécanisme d’automatisme mental interprétatif. Elles sont détournées de toute réalité et toutes objectent en faveur de ce qu’on a appelé «le postulat fondamental». Tout peut faire signe et s’intégrer au délire. Ey évoque par exemple «la valeur prophétique de la couleur d’une cravate, la certitude d’infidélité perçue dans un pot de pensées exposé à la vue d’un voisin, la preuve d’un complot révélé par le regard d’un passant ou le geste d’un visiteur…». Il remarque que c’est la langue «utilisée dans les conversations et les échanges sociaux, dans les lectures, dans les émissions de radio et de télévision qui se prête le plus à ces interprétations (allusions, sens cachés, sous-entendus, intonation, métaphore, jeux de mots…)».   

      • Les interprétations endogènes 

        1. Il faut entendre par là les interprétations qui portent sur des sensations corporelles endogènes mais aussi aux pensées, aux fantaisies, aux rêves. Tout ce qui est produit par l’organisme et qui s’impose comme élément à traiter par l’automatisme mental interprétatif. A partir de quoi, le délirant opère une véritable transformation du monde, d’abord confusionnelle puis systématisée. 

        2.  

    1. Ces délires interprétatifs se révèlent non pas «sectoriels» comme les précédents «revendicatifs ou passionnels». Ils prolifèrent et contaminent tous les secteurs de la vie du délirant. Clérambault parlait d’une prolifération en réseau. Ce qui explique qu’il se présentait d’abord comme diffus, puis se transforme en mosaïque d’idées délirantes non organisées de manière cohérente. De fait ces délirants n’arrêtent pas d’ajouter de nouveaux thèmes et semblent constituer un «inextricable labyrinthe» jusqu’au moment où il se cristallise «et s’enkyste». Il se rationalise «dans un récit ou un roman». Cette systématisation achevée ancre sa certitude délirante de «connaître la vérité» de manière évidente. Cette évidence est comme démontrée. 

    2.  

  • HYPOTHESES ETIOLOGIQUES 

 

    1. Il n’y a guère d’éléments chez Ey consacrés à l’étiologie de la paranoïa. Tout juste y-a-t-il à la fin de l’article un paragraphe consacré indirectement à cette question «Aperçu psychopathologique du problème de la paranoïa»1. Il se borne à un exposé critique des positions des différentes écoles (psychiatriques et psychanalytiques) concernant cet aspect étiologique. Il conclut en se référant sans s’y étendre, que seule la position de K. Jaspers est soutenable. Dans ce dernier passage il évoque l’opposition entre deux écoles. Après avoir éliminé la position mécaniste (c’est-à-dire organiste), il considère celles qui soutiennent une cause «psychogène» ou «réactionnelle» comme étant insuffisantes. Il doute que la paranoïa soit «le résultat d’un conflit conscient (réaction aux événements) ou inconscient (position symbolique d’un phantasme originaire)». Il ajoute que cette causalité pourrait s’entendre pour ce qu’il est convenu d’appeler «caractère paranoïaque» qu’il assimile (comme Freud) à une organisation névrotique mais pas à un délire chronique et ni, plus spécialement, à la paranoïa. Pour lui le mode de formation du délire s’apparente à ce que K. Jaspers nomme «processus». Ey note que ce concept de processus opère «énigmatiquement». D’une certaine manière en y faisant référence, il semble suivre l’air du temps. Il faut dire que le débat étiologique habituel à cette époque est de savoir si la psychose est d’origine organique ou psychogène. Aussi la «Psychopathologie Générale» que Jaspers écrit en 1913 et qui a été traduite en français dans les années vingt, a suscité un véritable intérêt pour certains psychiatres français. Voici ce qu’on lit concernant ce processus « quand au milieu de l’évolution naturelle de la vie se produit un changement psychique tout à fait nouveau, il se peut que l’on ait à faire à une phase (dans la terminologie de Ey, à un accès aigu). Mais si le changement est durable, le phénomène est appelé processus. Il s’oppose par un caractère général aux processus cérébraux. Ce caractère est un changement de vie psychique qui ne s’accompagne d’aucune désagrégation de la vie mentale et dans lequel entrent comme élément une foule de relations compréhensibles. Nous ne connaissons pas la cause d’un semblable processus». Ce qui est notable dans cette définition c’est que ce processus n’est pas neurocérébral, il est «psychique». Ce qui revient à dire qu’au cours du développement normal neurocérébral, il y a un évènement dont on ignore la cause qui entraine une formation psychique qui empêche le développement normal des processus de structuration neurocérébraux. De plus, sans que cela soit énoncé on peut interpréter cette formulation comme permettant de différentier « causalité » et étiologie. Mais cette différenciation est le résultat de ma lecture. Ce n’est pas l’intention de Jasper. C’est une position à la fois béhavioriste (on ne connaît pas la cause) et phénoménologique (on peut organiser et classer ce qui advient de manière objective). Comme le reprendra Lacan dans sa thèse (nous y reviendrons) le délire paranoïaque n’est pas n’importe quoi : on peut y trouver un sens à partir de l’histoire du paranoïaque. Ce n’est guère éclairant d’un point de vue strictement étiologique mais c’est sans doute très novateur à cette époque où la psychiatrie est majoritairement organiciste. Cela rejoint les préoccupations de Freud concernant cette psychose. A ceci près qu’avec témérité Freud tente de proposer une véritable étiologie «intra-psychique» de cette psychose. Tentative que K. Jaspers considère d’un œil extrêmement critique. En effet, il considère que Freud confond la psychologie «compréhensive» (qui débouche sur une herméneutique) de la «psychologie causale» (ce que la clinique structurale a pour ambition «d’objectiver») où l’on retrouve la confusion entre « causalité » et « étiologie ». On peut tout de même penser que la métapsychologie freudienne ressort explicitement de cette ambition d’établir une approche métapsychologique qu’il utilise comme un système d’approche étiologique. Même s’il échoue. Reste que si on voulait retenir une seule chose de l’apport de Jaspers on pourrait dire qu’il est le premier à privilégier la forme («le processus») du phénomène de délire paranoïaque à son contenu (les thèmes que cette forme «structure»). Ainsi on pourrait considérer que sa conception clinique est comme pré structurale. En tout état de cause, l’ombre de cette théorie empêche Ey de nous resservir sa sempiternelle référence d’une cause organique qui déclenche une réorganisation de la personnalité à un état archaïque de l’organisation psychique.  

 

 

 

 

LA PARANOÏA DE FREUD

 

  • L’essentiel de la contribution de Freud dans la clinique de la paranoïa est le texte qu’il a consacré à l’analyse de l’autobiographie, «Mémoires d’un névropathe», rédigé en 1903 par le Président Schreber. Il ne s’agit donc pas exactement d’une étude clinique d’un cas dont il aurait eu personnellement à connaître. L’investigation psychanalytique concerne le texte que Schreber avait rédigé et publié après sa maladie. Freud pensait que la théorie psychanalytique pouvait expliquer les phénomènes psychiques de la paranoïa. Son hypothèse était donc que cette psychose découlait des mêmes processus que ceux qui expliquent la formation des névroses. D’un point de vue diagnostic, il prend lui aussi position pour Kraepelin qui différencie bien la paranoïa de la schizophrénie (quoiqu’il note que dans la schizophrénie il y a un délire paranoïde inaffectif, peu systématisé qui évolue vers une démence terminale) alors que Bleuler, son élève, fait entrer la paranoïa dans le groupe des schizophrénies au prétexte que dans la paranoïa il y aurait aussi la dissociation qui constitue l’organisation primaire fondamentale de cette affection.  

    1.  

      • En ce qui concerne le diagnostic de la maladie de Schreber, Freud est ambigu. N’écrit-il pas «la démence paranoïde du président Schreber est essentiellement paranoïaque». Ce qui indique qu’il considère ce délire comme étant démentiel quoique paranoïde. Cette ambiguïté tient au fait qu’il considère que la systématisation n’est pas un critère majeur du délire paranoïaque.  

        1.  

  • On connaît l’histoire du président Schreber. Au moment où il va être nommé à la Présidence de la cour de justice de Saxe, il est victime d’un délire hallucinatoire multiforme qui évolue vers un délire systématisé. Délire systématisé qui amène ses médecins à dire que sa personnalité s’est «réédifiée». À partir de quoi «il se maintiendra à la hauteur des tâches de la vie, à part quelques troubles isolés». Sans doute Freud adhère-t-il à cette vision clinique. La systématisation permet une sorte de période d’état de la maladie. De fait, pour lui, ce délire systématisé se réorganise autour d’une mission idéaliste : le président est appelé à sauver le monde à l’appel de dieu qui lui transmet les éléments de sa mission sous la forme de «langage des nerfs» dans une langue particulière appelée «langue fondamentale». Ses nerfs lui parlent en langue fondamentale. Mais la condition qui lui permet d’accomplir sa mission est qu’il soit transformé en femme. Bien évidement dans l’herméneutique freudienne, les rapports que Schreber entretien avec dieu sont homomorphes à ceux qu’il entretient avec son père. En effet, son père est un éminent médecin fondateur de l’école de gymnastique thérapeutique avec lequel il ne manquait pas d’avoir des relations ambivalentes faites de vénération et d’opposition. Où l’on voit apparaitre, encore une fois, le deus ex machina du complexe d’Œdipe. Mais il y a aussi dans le délire de Schreber un personnage secondaire, «un dieu inférieur », que Freud identifie comme étant son frère aîné. Là c’est le complexe fraternel (le mythe de Caïn et Abel) qui apparaît. Mais puisqu’il s’agit de psychose, on ne fera pas appel au refoulement. Le délire de persécution dont Schreber est la proie s’organise comme une formation réactionnelle dont le ressort est la projection. D’après Freud ce qui déclenche le délire c’est l’attirance sexuelle de Schreber pour son père. Cette attirance sexuelle ne peut être refoulée comme dans n’importe qu’elle névrose. Elle va subir une transformation «systémique logique» que j’ai déjà eu l’occasion de présenter : «moi un homme j’aime un homme» formule qui est retournée en son contraire «je ne l’aime pas, je le hais». Inversion qui est projeté sur l’objet : «il me hait». Toutes ces manigances logiques auraient chez Schreber pour finalité de détourner la conscience du désir homosexuel qu’il aurait pour son père vénéré et haït. Et l’oblige en quelque sorte à changer de sexe : devenir la femme de dieu. Il faut noter qu’à l’origine de cette transformation systémique logique, il y a l’idéalisation du Père. Il est dieu tout puissant. Reste que Freud remarque que ce fantasme homosexuel est, à un moment de son développement psychosexuel, commun à tous les petits garçons (bisexualité oblige). Il en conclut que cette tendance à l’homosexualité ne suffit pas à expliquer comment se déclenche la paranoïa. De fait le destin normal de cette pulsion homosexuelle serait de se liquider ou de d’être refoulée. Or, constate Freud, chez le paranoïaque qu’est Schreber, il n’en est rien. Elle est projetée sur un substitut paternel qui dans un premier temps (mécanisme réactionnel oblige) est idéalisé : dieu. Mais l’interdit œdipien inversé est toujours vivace, il interdit pour le garçon d’avoir du désir sexuel pour le père ou son substitut déifié. Alors il ne lui reste qu’une issue : changer de sexe et être la femme de dieu dont il aspire, dans l’exaltation, à subir le coït. Pour expliquer ce mécanisme complexe (digne des meilleurs mythologues), Freud évoque alors un point de fragilité dans la structuration psychique «quelque part aux stades de l’autoérotisme, du narcissisme». Dans «Pour introduire le narcissisme», il distingue radicalement la «libido d’objet» (celle qui a en particulier à voir avec l’attirance pour un partenaire hétérosexuel) de la «libido narcissique» (celle qui s’investit exclusivement sur le Moi). Aussi il supposera que dans cette psychose la libido est restée fixée au stade narcissique primaire. Dans cette phase, la sexualité est exclusivement autoérotique puisque la position narcissique enferme celui qui y reste fixé dans une sorte «d’autisme». Ainsi tout désir sexuel manifesté par l’autre est vécu comme une persécution insupportable. Que ce désir soit réel ou imaginé par projection. D’où la légitimation du retournement que l’on pourrait qualifier d’érotomaniaque. Cette argumentation n’est pas aussi explicite chez Freud. Mais elle est bien sous-jacente.   

    1.  

  • Considérée aujourd’hui, et bien que des générations de psychanalystes s’en soient contentées, cette argumentation étiologique n’est guère convaincante. En fait, comme souvent dans la clinique psychanalytique, elle se présente comme une paraphrase «savante» du délire à partir d’une grille de reformulation préétablie où la pulsion sexuelle et ses destins sont prévalents. Reste tout de même que s’il y avait quelque chose à sauver, on pourrait retenir cette intuition d’une «fragilité» due aux fixations à un stade archaïque d’organisation de l’appareil psychique. Mais il me semble exclu de référer l’étiologie de cette psychose à une quelconque pulsion sexuelle. A l’observation de ce tableau clinique, c’est l’agressivité – meurtrière – qui prévaut. 

    1. D’ailleurs, quelques années plus tard, M. Klein s’en est avisée. Pour elle la paranoïa est bien une fixation à une organisation psychique «primaire». Elle suppose que le Moi archaïque est susceptible d’éprouver de l’angoisse. Cette angoisse est déclenchée par une relation conflictuelle aux objets précoces que sont le pénis et le sein. Ces objets primaires sont perçus comme ambivalents : bons et mauvais tout à la fois. Ils sont donc essentiellement persécuteurs. Le Moi archaïque de l’enfant projette, pour se défendre de cette persécution, son agressivité destructrice sur ces objets. Sans que l’on sache vraiment si cette projection est réelle ou fantasmée (ou les deux à la fois quand il s’agit du sein). Ce conflit est sans doute d’abord fantasmé puis acté dans la réalité. En tout état de cause Klein explique la genèse de la paranoïa par la persistance de ce mécanisme archaïque dans l’appareil psychique de l’adulte. Pour elle, seule l’agressivité destructrice est en jeu et le persécuteur est le substitut du sein ou du pénis archaïques.  

        1.  

LA PARANOÏA DE LACAN

 

  • À l’évidence dès le début de sa carrière de médecin psychiatre, Lacan s’est intéressé à la psychose paranoïaque. En effet, il consacre à cette psychose sa thèse (1932) qui s’intitule «La paranoïa dans ses rapports avec la personnalité». Cette thèse se présente comme une véritable recherche non seulement sur les caractéristiques symptomatiques de cette psychose mais aussi sur son étiologie. Il reprendra cette préoccupation dans son séminaire (III) sur les psychoses (1955-1956). Puis, à partir de 1975, il transforme encore son approche de la paranoïa dans une perspective de formalisation topologique. Il donne à cette époque une représentation des nouages des trois registres (RSI) sous la forme d’une transformation (structurale) du nœud borroméen qui articule ces trois registres. Ce qui, nous le verrons plus tard, n’est pas inintéressant puisque, d’une certaine manière elle converge assez bien avec ce que je soutiens concernant le registre dans lequel se déploie le délire paranoïaque. 

    1. À l’époque où il soutient sa thèse de médecine, il semble que ses préoccupations théoriques sont essentiellement de deux ordres : démontrer, à la suite de Claude, que la paranoïa n’a pas une étiologie neurocérébrale et avancer que sa configuration n’est pas dissemblable d’avec celle des névroses. A savoir qu’elle ne participe pas à une «dissociation» sans sens. Insensée dans l’acception d’incompréhensible. Position qui permet de soutenir que cette psychose (comme toutes les autres) peut être réversible dans la mesure où le délire qui la caractérise peut disparaître et le rapport au monde se stabiliser. Sans pour autant parler de «guérison» puisqu’aussi bien, dans l’esprit de Lacan, la paranoïa relève d’une personnalité constituée figée.  

    2.  

  • D’un point de vue de sa forme et de son contenu, cette thèse, inaugurale de son œuvre, se présente comme un véritable monument académique. C’est une somme universitaire. Elle sacrifie à tous les critères de cet exercice à cette tradition et prône l’exhaustivité de références et des sources concernant cette problématique nosographique. Ce qui n’est pas une contrainte pour lui. Il ne s’en départira pas. En effet dans ses œuvres et dans son enseignement ultérieur ces références «encyclopédiques» seront toujours foisonnantes et émailleront son propos de manière allusive mais rarement argumentées ou documentées. Comme si les destinataires (ses « élèves » disait-il) partageaient ce savoir immense inépuisable. Bien sûr à tort, ce dont il ne manquait jamais de se plaindre. Quoique les auteurs référencés et cités soient innombrables, on peut faire l’hypothèse que trois auteurs servent d’armature aux hypothèses et à la doctrine que Lacan entend développer : Kraepelin, Jaspers et Freud.  

D’abord Kraepelin pour ce qui concerne la problématique diagnostique. C’est-à-dire les critères à partir desquels se circonscrit le champ et la structure de la paranoïa. A l’époque, tout comme pour la schizophrénie, on pouvait considérer que de multiples symptômes pouvaient être référés à la paranoïa (70% à 80% des cas d’asile étaient catalogués «paranoïa»). Quoique son traité soit antérieur, ce n’est que dans l’édition de 1915 que Kraepelin en donne une définition synthétique. Au point que Lacan écrit dans l’introduction à sa thèse : «Enfin Kraepelin vint (cette formulation fait allusion à « enfin Malherbe vint… » qui établit avec clarté la grammaire française), dirons –nous, pour la clarté des conceptions allemandes». De fait, dans ce traité nosographique Kraepelin opère une véritable révolution quant à la manière de considérer les symptômes et les syndromes dans le cadre du diagnostic. Il propose de s’axer sur la forme et l’évolution (ou encore sur l’évolution de la forme) de la symptomatologie plutôt que sur le contenu. En effet les contenus, en particulier des délires, peuvent varier à l’infini, tandis que la forme et l’évolution peuvent constituer des invariants qui permettent effectivement de différencier les entités nosographiques de manière objective. C’est pourquoi Kraepelin limite la paranoïa « au développement insidieux, sous la dépendance de causes internes et selon une évolution continue, d’un système délirant durable et impossible à ébranler, et qui s’instaure avec une conservation complète de la clarté et de l’ordre de la pensée, le vouloir et l’action». Un délire donc, sans désagrégation ni même déficit des fonctions intellectuelles. Mais à cette époque il refuse de considérer comme paranoïaque «toute affection dont l’évolution se démontrerait comme curable, abortive, ou rémittente». Lacan note que sur ce dernier point Kraepelin reviendra. Ce «repentir» va dans le sens de ses propres convictions : pour lui comme pour Freud, cette «psychonévrose» est, si ce n’est curable, du moins «rémittente»(qui présente des rémissions) pour reprendre le terme de Kraepelin. C’est en tout cas ce qu’il va tenter de démontrer à partir du cas «Aimée». En particulier quand il fait le constat, qu’à la faveur de l’incarcération de celle-ci, le délire s’arrête. Pour cela il partira de la position kraepelinienne pour développer sa thèse de la constitution de la personnalité paranoïaque : le délire est déterminé par des «causes internes» dont Kraepelin ne précise pas si elles sont neuro-cérébrales, « constitutionnelles ou psychiques». En tout état de cause, à partir de cette position nosographique kraepelinienne qui délimite la paranoïa, Lacan va tenter de structurer les conditions nécessaires pour élaborer une «science de la personnalité» comme base théorique pour étudier la formation et le fonctionnement de cette psychose.

Ensuite pour élaborer cette «science de la personnalité», Lacan va s’appuyer sur les théories de K. Jaspers. Ce qui fait problème à cette époque, pour les psychiatres, c’est de considérer qu’un délire puisse être indépendant d’une détérioration intellectuelle massive. Cette difficulté est déjà apparue dans la paraphrénie. Cette dichotomie, qui nous est familière, ne l’était pas encore en 1933. Aussi, ce que Lacan va tenter de démontrer, en s’appuyant sur les théories de Jaspers, c’est que le délire paranoïaque n’est ni la cause ni la conséquence d’une détérioration intellectuelle. Sa thèse consiste à démontrer que la paranoïa se présente comme une «modification pathologique de la personnalité». C’est pourquoi Lacan va s’ingénier à montrer par quels mécanismes pathologiques le délire va déboucher sur une véritable personnalité. Pour ce faire il va s’appuyer sur l’opposition que Jaspers propose entre «compréhension et explication». En fait Lacan consacre d’abord de longues pages pour démontrer que le délire paranoïaque est compréhensible. Dans un premier temps, il va reprendre la position de Krafft-Ebing qui considère que le délire paranoïaque ne débouche pas de rien mais est la continuation pathologique d’un caractère où on retrouve des éléments «prémonitoires» du délire paranoïaque : «Ainsi nous verrons, par exemple, qu’un individu antérieurement méfiant, renfermé, amoureux de la solitude, un jour s’imagine persécuté ; qu’un homme brutal, égoïste, devienne quérulent ; qu’un excentrique religieux tombe dans la paranoïa mystique». Comme si la personnalité paranoïaque devait se structurer à partir d’éléments qui sont primitifs par rapport à l’irruption et au développement du délire. Mais dans un deuxième temps, Lacan va se démarquer par rapport à cette thèse. Pour lui, comprendre le délire paranoïaque, consiste non pas à décrire phénoménologiquement comment il semble se former (à partir des traits de caractère préexistants comme le propose Krafft-Ebing) mais à pouvoir identifier ce que ce délire signifie. Il s’agit de «donner un sens humain aux conduites que nous observons chez nos malades, aux phénomènes mentaux qu’ils nous présentent». Ce à quoi il ajoute : «la psychose paranoïaque se présente alors comme un tout, positif et organisé et non pas comme une succession de phénomènes mentaux élémentaires issus de troubles dissociatifs». Cette discussion, qui nous apparaît aujourd’hui byzantine, a pour but de démontrer que l’on a à faire avec le paranoïaque à une véritable personnalité. Cette personnalité se présente comme «un cycle de comportements. Tous les épisodes de son développement s’ordonnent naturellement par rapport à ce cycle».

    1. Une fois établi que le paranoïaque doit être considéré comme manifestant une personnalité à part entière, Lacan va s’interroger sur la genèse de cette personnalité. Il faut remarquer que cette conception est, d’une certaine manière, un démenti de ce que suggère l’intitulé de sa thèse: «De la paranoïa dans ses rapports avec la personnalité». Or ce qu’il affirme là est que la paranoïa constitue une véritable personnalité. Il n’y a donc pas de rapport dynamique, à proprement parler, entre la personnalité et la paranoïa. Cette contradiction ne lui a pas échappé a posteriori. En effet, au moment où on propose de republier cette thèse, il se montre réticent. Au point d’affirmer à cette époque «qu’il n’y a pas de rapport entre la paranoïa et la personnalité puisque la paranoïa, c’est la personnalité». De fait, il faut rapprocher cette affirmation de la conception qu’il se fera ultérieurement de la formation du Moi. Il considère que son fondement est de nature paranoïaque. Le Moi est par essence paranoïaque. On retrouvera cette conviction dans la conduite de la cure puisqu’il note que sa première phase se déroule sous les espèces paranoïques (paranoïa contrôle qui fait écho à la paranoïa critique de S. Dali). Ce qui d’une manière phénoménologique peut être considéré comme pertinent, dans la mesure où le psychanalysant est persuadé à l’orée de la cure (et même de longs mois après) que ses souffrances sont déterminées par les autres : il est persécuté. Ce qui est parfaitement erroné : cette persécution attestée au début de la cure n’a rien à voir avec la structure paranoïaque dans la majorité des cas. Reste que Lacan autorisera tout de même la réédition de sa thèse.  

        1.  

  • Pour ce qui concerne l’étiologie de la paranoïa, il va successivement réfuter sa nature étiologique «constitutionnelle» (on dirait aujourd’hui génétique ou congénitale) puis «organique» (qui renverrait à un conditionnement fonctionnel acquis). Cette dernière est audacieuse dans le milieu psychiatrique puisque même H. Ey professe que la psychose est toujours d’étiologie organique. Il faut sans doute voir dans la position de Lacan une conception implicite iconoclaste de la paranoïa : elle ne serait pas une psychose. C’est pourquoi il va tenter de proposer un autre mode de constitution de cette personnalité paranoïque. Il va faire lui aussi appel à Jaspers (comme Ey) puisque ce psychiatre philosophe semble porter le renouveau conceptuel de la psychiatrie. Et lui aussi va se référer à cette notion de processus dont il va détourner la fonction. Pour Lacan il s’agit de situer le devenir paranoïque à partir d’un processus normal de constitution de la personnalité. Ce que Lacan tente de montrer c’est que la paranoïa ne se réduit pas seulement au délire d’interprétation systématisé mais se présente comme un tout psychopathologique impliquant une fonction moïque particulière. Tout se passe comme si le développement de la personnalité, qui doit aboutir à une capacité adaptative normale, se trouvait à un moment de son évolution entravé et débouchait sur une bifurcation de ce développement. S’enclenche alors un «processus» pathologique qui entraine un dévoiement de l’intentionnalité adaptative. L’intentionnalité qui préside au développement de la personnalité n’est plus de nature adaptative. Le processus pathologique vectorisé par une autre intentionnalité va constituer une personnalité «discordante» dit Lacan. Cette discordance implique donc une dichotomie entre évolution normale et processus pathologique. Lacan soutient que «le processus pathologique s’oppose directement au développement de la personnalité» (entendez « normale »). Il introduit un élément nouveau hétérogène «…Il y a changement dans la vie psychique». Ce changement dans la vie psychique détermine une nouvelle «synthèse mentale» qui constitue une nouvelle personnalité. Cette nouvelle personnalité débouche sur une présence au monde discordante. Cette discordance provient du fait que la personnalité paranoïaque est mue par une intentionnalité dont la finalité n’est plus celle de l’adaptabilité et de l’appartenance au collectif. Cette intentionnalité nouvelle se constitue comme «causalité psychique» détachée de toute finalité intégrative. Hors principe de réalité pourrait-on dire. On retrouve là la sentence phénoménologique de Jaspers que Ey prend aussi comme base de son approche étiologique. Mais Lacan ne la prend pas au pied de la lettre comme le fait Ey.   

    1.  

  • De fait si cette description montre comment le délire systématisé du paranoïaque se constitue comme réalité psychique différente, elle ne permet pas de comprendre comment cette bifurcation de l’intentionnalité adaptative advient. Comment l’intentionnalité adaptative moïque se transforme, la référence au processus jaspérien n’en donne pas la clé. Lacan, à ce stade de la démonstration en appelle à la convergence de différents facteurs sans que l’on puisse déterminer véritablement la cause.  

    1. C’est à ce point de la démonstration que Lacan fait intervenir Freud pour proposer une étiologique de la personnalité paranoïaque. « Elle est psychogénique : cette anomalie de la personnalité est due à une évolution pathologique de la libido ». A cette époque Lacan croit que ce concept « énergétique et quantitatif fonde la psychanalyse comme une science objective». Il considère que « cette innovation énergétique » donne les clefs de la compréhension de cette psychose : « L’innovation de Freud nous paraît capitale en ceci qu’elle apporte en psychologie une notion énergétique qui sert de commune mesure à des phénomènes très « divers ». C’est la libido, dont la base biologique est donnée par le métabolisme de l’instinct sexuel… ; elle entraine, en tout cas, ce bénéfice immédiat d’imposer la recherche systématique des troubles du comportement sexuel puisque dans des états psychopathologiques tels que nos psychoses où on l’a longtemps négligée ». Et encore « la prépondérance énorme des instincts érotiques dans le déterminisme d’un ordre important de troubles et de notions psychiques est l’un des faits globaux les mieux démontrés par l’expérience psychanalytique ». Lacan est converti à la libido et à ses effets (quoi qu’il ajoute énigmatiquement « … pour l’imprécision relative du concept de la libido, elle nous semble faire sa valeur. Il a en effet la même portée générale que les concepts d’énergie et de matière en physique, et à ce titre représente la première notion qui permette d’entrevoir l’introduction en psychanalyse des lois de constance énergétique, base de toute science ». Lois de constance dont la métaphore est le principe de plaisir.  

    2.  

      • A la suite, il appliquera la grille de lecture que Freud utilise pour « comprendre » le cas Schreber à son cas « Aimée ». Cette application de la théorie freudienne à ce cas, Lacan y consacre son quatrième chapitre « L’anomalie de structure et la fixation de développement de la personnalité d’Aimée sont les causes premières de la psychose ». Au début de ce chapitre Lacan introduit le concept « d’intentionnalité » qu’il semble référer au registre du conscient. « Pour une part importante, les phénomènes de la personnalité sont conscients, et comme phénomènes conscients, révèlent un caractère intentionnel ». Dans ce texte, cette référence à l’intentionnalité est tirée de Brentano. De fait, il considère que ces intentions conscientes, qui semblent régir les humains et donner prétendument du sens à leur existence, ont « un caractère illusoire ». Il en déduit que ces intentions conscientes, qui font sens, sont déterminées par des « lois ». Et il considère que ces lois, elles, objectives et non pas « imaginaires », sont accessibles par la méthode psychanalytique. Sans que cela soit dit explicitement, il subsume que ces lois qui déterminent les intentions conscientes sont, si ce n’est « inconscientes » du moins fomentées psychiquement à l’insu du conscient. Vous savez que je mets moi aussi l’intentionnalité au fondement de l’avènement de l’appareil psychique. A ceci près que je fais l’hypothèse que l’intentionnalité primordiale psychique est d’abord inconsciente, c’est-à-dire subjective, et se détache de l’intentionnalité biologique commune à toutes les espèces vivantes. Ce qui est notoirement différent. Reste que Lacan suppose que référer l’intentionnalité consciente aux lois qui régissent le fonctionnement psychique est une garantie « d’objectivité ». Ce qui est erroné si on ne fonde pas d’où (et comment)  s’origine ce fonctionnement psychique implicite. Nous venons de voir que Lacan à cette époque est un adepte inconditionnel de la libido. Il est persuadé que la pulsion libidinale va lui donner la clé de l’étiologie de la paranoïa. N’écrit-il pas « l’évolution de la libido dans la doctrine freudienne nous semble correspondre très précisément, dans nos formules, à cette part, considérable à l’expérience, des phénomènes de personnalité dont le fondement organique est donné par le désir sexuel ». Autre manière de considérer la libido comme concept limite d’avec le biologique. Cette affirmation péremptoire permet d’étayer l’origine «psychogénique» de la paranoïa. La libido psychique est la continuation de l’appétence biologique sexuelle. Et ce sont des troubles de la libido qui déterminent la paranoïa, donc la paranoïa est psychogénique.  

        1. La démonstration explicative «psychanalytique» lui paraît donc pertinente. Lacan affirme, comme Freud, que le ressort ultime de la paranoïa est contenu dans la séquence pseudo logique proposée par Freud. C’est bien le processus de «perversion» de la libido qui origine la personnalité paranoïaque. Il en donne une variante féminine à l’aide de son observation clinique (qui dure plusieurs années) de sa patiente Aimée. Il identifie la genèse de sa psychose dans le «conflit moral» qu’elle aurait avec sa sœur. Il n’y aurait pas à l’origine de haine vis-à-vis de cette sœur aimée, mais bien plutôt amour homosexuel interdit. Il s’agirait d’un conflit fraternel inversé où la haine n’apparaitrait pas comme le premier déterminant. A partir de cette hypothèse, il reprend d’abord les formulations freudiennes pour décrypter le destin de cet amour homosexuel pour sa sœur. «la paranoïa d’Aimée peut se déduire, d’une façon en quelque sorte grammaticale, des différentes dénégations opposables à l’aveu libidinal inconscient suivant : je l’aime », dont découle la suite des dénégations «je ne l’aime pas, je la hais», dont le retournement projectif débouche soudainement sur une certitude : «elle me hait». Cette conclusion irréfutable «donne le thème de la persécution». 

        2. Mais si cette suite de renversements logiques explique bien les thèmes persécutifs, Lacan estime qu’elle ne rend pas compte des autres aspects du délire. Il va donc proposer d’autres séquences logiques censées en rendre compte : les thèmes érotomaniaques, de jalousie, de grandeur et de toute puissance.  

        3.  

          • Pour ce qui concerne les thèmes érotomaniaques, Lacan en explique la genèse à l’aide de cette séquence pseudo logique : «je ne l’aime pas, c’est elle qui m’aime». Il considère que cet aspect de la pseudo logique du paranoïaque a échappé à Freud. Il écrit en effet : «ici la projection secondaire par laquelle l’initiative amoureuse vient de l’objet («elle m’aime»), nous semble impliquer l’intervention d’un mécanisme délirant propre que Freud laisse dans l’obscurité». En d’autres termes, l’hypothèse de Freud n’est pas suffisante pour expliquer la complexité de la paranoïa de cette patiente. Il faut se référer à une autre équation logique. Elle se présenterait comme suit «je ne l’aime pas, c’est elle qui m’aime». Par ce retournement projectif, Lacan explique la dimension érotomaniaque. Erotomanie qui est une variante essentiellement féminine (mais pas seulement) de la paranoïa.  

            1.  

          • Si le mécanisme précédent a échappé à Freud ou l’a laissé dans l’obscurité, celui qui prévaut au déclenchement de la jalousie est une invention de Lacan. La séquence logique projective de négation fait intervenir un tiers. Un troisième terme entre les deux sœurs. Sous les espèces d’un objet d’amour hétérosexuel qui serait partagé entre elles deux. Il faut dire que cette sœur ainée s’était installée chez Aimée au prétexte de l’aider après la naissance de son enfant (Didier Anzieux) et qu’elle interférait de manière insistante dans la relation du couple. Cette dénégation se présente alors dans les termes suivants: «Je ne l’aime pas, c’est elle qui l’aime». Il s’agirait pour Aimée d’opérer une dénégation qui lui permet d’annuler la jalousie qu’elle éprouvait à l’égard de sa sœur rivale auprès de son mari. Lacan affirme que cette dénégation «avec ou sans inversion projective» explique l’occultation de la jalousie d’Aimée à l’égard de sa sœur.  

            1.  

          • Enfin il propose une quatrième dénégation qui serait l’aboutissement ultime des trois autres dénégations et qui dirait «je ne l’aime pas, je n’aime personne, je n’aime que moi». Cette ultime formulation attesterait du narcissisme intégral du paranoïaque et expliquerait concomitamment les thèmes de grandeur et de toute puissance contenus dans le délire d’Aimée. Avec le déploiement de ces trois autres modes de dénégation projective (ou non pour la dernière), Lacan semble aller plus loin dans la compréhension de la paranoïa et des différents thèmes de son délire. Mais revenant à Freud, il considère pourtant que le délire paranoïaque résulte d’un mécanisme de projection unique. Il n’y a donc pas véritable novation par rapport à Freud mais exploitation de sa conception originelle.  

 

    1. Reste que le décryptage de cette dynamique ne suffit pas à découvrir les ressorts de la constitution du délire et de donner le mobile de sa constitution. Or Lacan veut promouvoir et en élaborer l’archétype…Il faut donc en donner la configuration métapsychologique : topique-économique-dynamique.  

        1.  

  •  On a vu précédemment que pour ce qui concerne Aimée, l’amour incestueux, homosexuel, ne concerne pas la mère mais la sœur. Cette inversion est considérée par Lacan comme un traumatisme qui va déclencher le processus qui va constituer la personnalité paranoïaque. Qu’est ce qui déclenche le processus qui s’oppose à la constitution de la personnalité normale? C’est le Surmoi. Il intervient brutalement pour contrecarrer les appétits sexuels issus du Ҫa. Dans la conception métapsychologique lacanienne de l’époque, le surmoi est situé en interface entre le Moi et les exigences de la vie sociale. Il est au service du principe de Réalité, alors que le Moi est régit par le Principe de Plaisir. A cette époque le Moi est considéré comme une émanation du Ҫa et donc en proie aux exigences pulsionnelles. le surmoi est donc un régulateur des envies pulsionnelles. Dans le cas d’Aimée en particulier et du paranoïaque en général, le surmoi échoue à refouler les attirances libidinales homosexuelles. Il utilise, comme nous l’avons vu, des mécanismes de défenses archaïques : la dénégation et la projection. C’est dire que concomitamment à cet échec du refoulement, le Surmoi déclenche une régression tant topique que pulsionnelle.  

    1.  

      • L’instance topique moïque régresse au stade d’un moi archaïque «narcissique » que l’on peut considérer comme primaire. 

        1.  

      • D’un point de vue économique la libido a régressé de l’objet sexuel interdit sur le Moi. Manière radicale de se déprendre de cet objet sexuel interdit.   

        1.  

      • Mais concomitamment la libido (on devrait dire la pulsion) a régressé au stade sadique-anal et s’y fixe. Ce qui explique que l’agressivité a remplacé l’attirance sexuelle.  

        1.  

    1. A suivre Lacan, ce n’est qu’après cette double régression topique et économique que se développe la culpabilité. Elle n’a pas trait à l’attirance homosexuelle primitive mais au désir de meurtre qui, par le jeu (grammatical dit Lacan, ce qui n’est pas anodin) l’a remplacée. En d’autre terme la culpabilité s’est déplacée du désir incestueux homosexuel sur le désir de Meurtre. Désir de meurtre qui déclenche l’action du Surmoi sur le Moi. En effet, Lacan considère que dans la forme de paranoïa d’Aimée, le ressort de cette psychose est la recherche d’auto punition. De fait, sous la coupe d’un Surmoi implacable et cruel aussi implacable et cruel que le désir de meurtre dont elle est affectée. Le but ultime des agissements d’Aimée est d’être châtiée. Ce qui explique qu’elle cesse de délirer quand elle est arrêtée et mise en prison après son attentat contre l’actrice (persécutée) qui est le représentant de sa sœur, après d’autres déplacements sur d’autres femmes. En particulier la collègue de bureau qui sera vécue comme la première persécutrice. 

    2.  

  • Ce qui est intéressant dans cette thèse c’est que Lacan en fin d’analyse se déprend de l’étiologie homosexuelle et libidinale, par le biais de la régression topico-économique (topique où la libido investit en totalité le Moi ; économique au stade sadique anal qui annule la relation d’objet et promeut l’agressivité), comme moteur ultime de la paranoïa. Ce qui aurait dû être le point de départ de la recherche étiologique. Mais pour ce qui me concerne, la thèse de Lacan sur l’étiologie de cette paranoïa réputée «d’auto punition» est erronée parce que s’étayant sur deux présupposés faux : 

    1.  

      •  D’abord Lacan considère à cette époque que le délire paranoïaque qui exprime cette personnalité particulière se déploie dans le registre de l’imaginaire. Or à l’évidence quoique syntaxique, il relève de la certitude comme la plupart des auteurs en attestent. Il ne s’inscrit donc pas dans une modalité d’un rapport au monde sous l’égide de la croyance mais bien de la certitude. Il s’avère «réel». Pour le dire dans les termes qui sont les miens : symbolique et implacable dans la mesure où il constitue le réel de la réalité psychique. Indiscutable.  

        1.  

      • Par ailleurs sur le plan plus précisément topique, quoique Lacan se réfère en dernier recours à une régression du Moi à un narcissisme intégral. Or l’instance qui produit ce discours paranoïaque n’est pas le Moi au sens freudien du terme, mais le Moi idéal (totalitaire). De plus, quoiqu’il en dise, chez le paranoïaque il n’y a pas de culpabilité puisqu’il n’y a pas de Surmoi. A mon sens il y a confusion entre structure obsessionnelle et structure paranoïaque. Le Surmoi cruel est actif dans la névrose obsessionnelle, pas dans la paranoïa. Il n’y a pas non plus d’impact d’un Idéal du Moi qui serait le moteur de cette dimension jalouse dont Lacan pense qu’elle est une composante de ce délire. Il y aurait là confusion entre structure hystérique et structure paranoïaque 

 

 

CONCLUSION

 

  • Si on voulait résumer en deux mots ce qui rend cette thèse inacceptable, on pourrait faire valoir que le délire paranoïaque ne constitue pas une «personnalité» au sens d’un rapport ouvert sur le monde. Jaspers a évidemment tort : ce n’est pas parce qu’une présence au monde est «compréhensible» que pour autant cela implique qu’il y ait une «personne», interface psychique avec le monde, qui en soit le moteur. Le discours paranoïaque, le délire paranoïaque, quoique syntaxique et logique ne relève pas de l’imaginaire et de la relation d’objet. Il est «réel» au sens où je l’entends, puisque tout aussi bien, il se déploie dans une absolue certitude. Inaltérable. C’est en ce sens nouveau que l’on peut maintenir, hors théorie de la pulsion, le concept de narcissisme.  

    1. Bien sûr cette lecture est sans doute partiale puisque l’approche critique a pour grille de lecture mes propres présupposés. Encore que l’on peut constater objectivement que cette thèse de Lacan, pour académique qu’elle soit, se développe de la même manière qu’on retrouvera plus tard dans ses séminaires conçus comme un enchevêtrement inextricable d’idées, d’hypothèses, de références, d’articulation aussi mystérieuses qu’inabouties, d’impasses de contradictions, d’à peu près, mais émaillés de fulgurances conceptuelles inédites et passionnantes. Reste qu’elle n’apporte pas grand-chose d’un point de vue nosographique (Kraepelin avait fait l’essentiel) ni d’un point de vue de sa constitution. 

    2. Avec le recul on peut se demander ce qu’apporte la notion de processus et de personnalité chère à cette époque aussi bien à Ey qu’à Lacan. D’un point de vue étiologique psychanalytique elle se présente comme une variante complexifiée de ce que Freud avait proposé. D’une certaine manière cette thèse apparait comme une paraphrase, entre autre, de ces trois auteurs : Kraepelin, Jaspers, Freud. Et cette paraphrase qui veut prouver que le ressort de la paranoïa se trouve dans le désir d’autopunition n’est guère convaincante.  

    3.  

    4.  

Merci de votre attention,

 

Marc Lebailly

1 Manuel de psychiatrie Pages 456-457

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Publié dans Esquisse d’une clinique analytique structurale, hygie, Séminaires