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De la paranoïa (première partie) — Esquisse d’une clinique analytique structurale (20 février 2016)

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De la para­noïa (pre­mière par­tie) — Esquisse d’une cli­nique ana­ly­tique struc­tu­rale (20 février 2016)

Pôle Réa­li­té Psy­chique

ESQUISSE D’UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

STRUCTURALE

Sémi­naire de Marc Lebailly

Le 20 février 2016

DE LA PARANOÏA

(1ère par­tie)

REPRISE ET TRANSITION

  • Nous avons vu pré­cé­dem­ment com­ment avec la Per­ver­sion, la struc­ture défen­sive de la Névrose Obses­sion­nelle se trans­for­mait et radi­ca­li­sait le méca­nisme de cli­vage qui per­met­tait de faire coha­bi­ter deux fonc­tion­ne­ments méta­psy­cho­lo­giques en prin­cipe incom­pa­tibles. Une orga­ni­sa­tion invi­diante sous l’égide du Moi Tota­li­taire coha­bite har­mo­nieu­se­ment, c’est-à-dire sans conflit, avec un fonc­tion­ne­ment moïque ima­gi­naire para­doxa­le­ment arri­vé à la struc­tu­ra­tion ter­mi­nale où les ins­tances sup­plé­tives sur­moïques et idéa­li­santes ont dis­pa­ru et où la pré­sence au monde se fait sous l’égide du diver­tis­se­ment. Ce qui est frap­pant dans cette affec­tion, c’est qu’il n’y a pas de « délire » au sens psy­chia­trique clas­sique du terme. On a vu que cer­tains auteurs ne réus­sis­saient pas à spé­ci­fier ce qu’il en est de la per­ver­sion et ce qu’il en est des syn­dromes para­noïques  pro­pre­ment dits. C’est pour­quoi on pos­tule des caté­go­ries inter­mé­diaires repé­rées comme « carac­tères para­noïques » ou « psy­cho­pa­thies ». De fait la Para­noïa, (quoiqu’elle se pré­sente aus­si, pour moi, comme une variante radi­ca­li­sée de l’entité noso­gra­phique de la psy­cho­né­vrose défen­sive), se spé­ci­fie, pour la psy­chia­trie, par son carac­tère déli­rant par­ti­cu­lier. 

LA PARANOÏA DE EY

  • Dans la lit­té­ra­ture psy­chia­trique, et en par­ti­cu­lier chez Ey, la para­noïa est en effet consi­dé­rée comme un délire sys­té­ma­ti­sé. Ce délire se dif­fé­ren­cie des délires schi­zo­phré­niques et para­phré­niques. Néan­moins il par­tage avec le délire para­phré­nique de ne pas abou­tir à une dés­in­té­gra­tion « men­tale » comme dans la schi­zo­phré­nie. « Les idées déli­rantes se déve­loppent autour de thèmes de per­sé­cu­tion, de gran­deur qui donnent lieu à des fic­tions. Ces fic­tions se déve­loppent à par­tir d’une inter­pré­ta­tion des phé­no­mènes d’hallucinations sous les espèces d’exaltation ima­gi­na­tive pas­sion­nelle ». Ces fic­tions para­lo­giques enva­hissent la vie psy­chique du para­noïaque. Elles consti­tuent son mode de pré­sence au monde. C’est cet enva­his­se­ment qui per­met de dif­fé­ren­cier ce qu’il est conve­nu d’appeler « carac­tère para­noïaque » ou « per­son­na­li­té para­noïaque » de la véri­table psy­chose para­noïaque déli­rante chro­nique. 

DE LA PARANOÏA ET DE LA PSYCHOPATHIE

  • Quoiqu’ayant des traits com­muns avec la para­noïa, Ey exclut de cette clas­si­fi­ca­tion noso­gra­phique les psy­cho­pa­thies. En effet, ces affec­tions ne pré­sentent pas de for­ma­tions déli­rantes sys­té­ma­ti­sées. C’est pour­quoi je les ai moi-même clas­sées comme des variantes de la Per­ver­sion. Ey, lui, en fait un syn­drome psy­chia­trique auto­nome. Dans son trai­té il y consacre un cha­pitre inti­tu­lé « Troubles graves du carac­tère ». De fait sous cette rubrique, il regroupe un cer­tain nombre de symp­tômes qui peuvent émar­ger à plu­sieurs enti­tés noso­gra­phiques : névrose, psy­chose, per­ver­sion, épi­lep­sie. Symp­tômes qui peuvent avoir des étio­lo­gies diverses : héré­di­taires, encé­pha­lo­pa­thiques, neu­roen­do­cri­niennes, lésion­nelles céré­brales… et même débi­li­té. Il assi­mile cette symp­to­ma­to­lo­gie à la délin­quance dont il pro­pose une généa­lo­gie en quatre étapes :  

          • Une étape de pré­dé­lin­quance infan­tile : petits délits intra fami­liaux ou intra sco­laires, pré­co­ci­té sexuelle. 

          • Etape de délin­quance réac­tion­nelle : troubles délin­quants de l’adolescence, réac­tion­nelle à une dis­so­cia­tion fami­liale. 

          • Etape de délin­quance névro­tique qu’il assi­mile à des pro­blé­ma­tiques œdi­piennes irré­so­lues. Elle se carac­té­rise par la vio­lence, l’alcoolisme pré­coce, la drogue. 

          • Etape de la délin­quance vraie …« ce sont là les per­son­na­li­tés psy­cho­pa­thiques typiques, aux confins de la per­ver­sion et de la psy­chose, à laquelle ils échappent par leurs actes ». « Le com­por­te­ment est orga­ni­sé et le Moi est dys­gé­né­tique ». On consi­dère que ce der­nier type cor­res­pond à la psy­cho­pa­thie véri­table qui se carac­té­rise par le pas­sage à l’acte irré­pres­sible, sou­dain, impul­sif et violent, en appa­rence com­mis avec froi­deur, comme si la per­sonne au moment de son acte était dépour­vue de toute affec­ti­vi­té. On peut pen­ser que l’impulsivité explo­sive de l’acte, sa vio­lence, résulte de l’absence d’élaboration men­tale et l’impossibilité à ver­ba­li­ser ce que le psy­cho­pathe res­sasse. En par­ti­cu­lier la frus­tra­tion que cet auteur iden­ti­fie comme frus­tra­tion orale. En effet à la suite de Klein, il consi­dère que le psy­cho­pathe répète, à l’infini, l’intolérance qu’il aurait vécue à la frus­tra­tion orale ori­gi­naire. Tout se pas­se­rait comme si, der­rière la froi­deur et l’inhumanité de l’acte psy­cho­pa­thique se trou­vait une affec­ti­vi­té pri­mi­tive figée et inex­pri­mable. La frus­tra­tion orale entrai­ne­rait un pro­ces­sus de des­truc­tion : « Si je ne peux obte­nir ce que je désire, c’est qu’il est mau­vais et il faut que je le détruise ». Méca­nismes de défense que Klein nomme « iden­ti­fi­ca­tion pro­jec­tive ». Réduit à la pro­blé­ma­tique du bon et du mau­vais objet. En tout état de cause, ce qui est remar­quable dans cette approche cli­nique, c’est de réfé­rer la psy­cho­pa­thie à une orga­ni­sa­tion archaïque binaire : « incor­po­ra­tion /​des­truc­tion ». Dans les termes qui sont les miens, cap­ta­tion /​éli­mi­na­tion. « Si je ne peux pas cap­ter ce dont j’ai envie, alors je l’élimine ». Vio­le­ment. Et la tona­li­té d’indifférence abso­lue dont pro­cède cet acte est un point essen­tiel pour accé­der à l’étiologie de ce symp­tôme. 

CLINIQUE PSYCHIATRIQUE DE LA PARANOÏA

  • Pour reve­nir à la concep­tion que Ey a de la para­noïa, il note que le main­tien de cette enti­té noso­gra­phique à l’intérieur des délires chro­niques est une par­ti­cu­la­ri­té des auteurs fran­çais. En effet dans la clas­si­fi­ca­tion inter­na­tio­nale les délires chro­niques com­prennent à la fois « ceux de la schi­zo­phré­nie et un petit sec­teur des délires para­noïaques ». En par­ti­cu­lier dans la noso­gra­phie de Krae­pe­lin et plus tard dans les tra­vaux de Bleu­ler ces délires « de formes para­noïdes » sont consi­dé­rés comme fai­sant par­tie de la symp­to­ma­to­lo­gie des « démences pré­coces ». C’est-à-dire fai­sant par­tie du cor­pus des schi­zo­phré­nies. Mais du fait que ces délires chro­niques para­noïaques par leur sys­té­ma­ti­sa­tion « ima­gi­na­tive » évo­luaient spon­ta­né­ment sans « dis­so­cia­tion schi­zo­phré­nique » et sans ten­dance à l’incohérence « autis­tique », c’est-à-dire sans défi­cit « démen­tiel », Ey pro­pose une clas­si­fi­ca­tion plu­ri dif­fé­ren­ciée des :  

      • « PSYCHOSES DELIRANTES CHRONIQUES 

          • Sans évo­lu­tion défi­ci­taire 

              • –– Psy­choses déli­rantes sys­té­ma­ti­sées (para­noïdes) 

Délires pas­sion­nels

Délires d’interprétation

              • ––Psy­choses hal­lu­ci­na­toires chro­niques  

              • ––Psy­choses fan­tas­tiques (para­phré­niques)  

          • Avec évo­lu­tion défi­ci­taire  

              • ––Formes para­noïdes de la « schi­zo­phré­nie » 

      • La pre­mière dicho­to­mie se situe entre évo­lu­tion non défi­ci­taire et évo­lu­tion défi­ci­taire. Dans les délires à évo­lu­tion défi­ci­taire on dif­fé­ren­cie trois formes, dont l’opposition entre psy­choses sys­té­ma­ti­sées et psy­choses fan­tas­tiques entre les­quelles s’insèrent (en char­nière) les psy­choses hal­lu­ci­na­toires chro­niques. Phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment cette clas­si­fi­ca­tion fait sens. Quoiqu’on puisse se deman­der si les psy­choses hal­lu­ci­na­toires chro­niques ne seraient pas rat­ta­chables à la mul­ti­pli­ci­té des formes schi­zo­phré­niques blo­quées à une période d’état sans défi­cit intel­lec­tuel. 

        1. En tout état de cause, si on fonde une clas­si­fi­ca­tion noso­gra­phique sur la réfé­rence à la struc­tu­ra­tion topique de l’appareil psy­chique, la dif­fé­ren­cia­tion de ces dif­fé­rentes psy­choses est à réfé­rer, ou à la dis­pa­ri­tion de toutes ins­tances topiques (qu’elles soient sub­jec­tive ou moïque) où le délire se déploie sous les espèces « d’automatisme men­tal » (et non pas psy­chique), ou à la per­sis­tance exclu­sive de l’instance moïque tota­li­taire (Moi Idéal) comme défense contre la dis­pa­ri­tion des ins­tances moïques ima­gi­naires et de l’instance sub­jec­tive péremp­toire. J’y revien­drai.  

Reste que la clas­si­fi­ca­tion de Ey fait appa­raître deux formes de para­noïa : l’une reven­di­ca­tive, l’autre inter­pré­ta­tive. Ce qui est com­mun à ces deux variantes est « qu’elles sont construites dans une logique par­faite mais avec des pré­misses fausses, erra­tiques, illu­soires ». Repre­nant Clé­ram­bault, il note qu’elles se pré­sen­taient comme construites à par­tir de « pos­tu­lats ». C’est pour­quoi, parce qu’à par­tir de ces pos­tu­lats le para­noïaque déploie une démons­tra­tion à la logique irré­fu­table, ces construc­tions peuvent appa­raître au cli­ni­cien comme plau­sible. Selon cet auteur, le pra­ti­cien est trom­pé par cette appa­rence qui devrait être en fait consi­dé­rée comme « para-plau­sible ». Mais le pré­fixe para est sans doute trom­peur. En toute rigueur séman­tique, il serait plus juste d’utiliser le pré­fixe « pseu­do » qui ren­voie à quelque chose de faux alors que celui de « para » ren­voie à une construc­tion « à côté ». « A coté » qui ne dit pas que cette construc­tion est fausse. Cela laisse pla­ner un doute sur la qua­li­té du dis­cours déli­rant propre à cette affec­tion. En toute rigueur on devrait inti­tu­ler celle-ci de « pseu­do­noïaque » et lais­ser le qua­li­fi­ca­tif de « para­noïaque » ou de « para­noïde » au délire schi­zo­phré­nique. D’une cer­taine manière c’est la posi­tion de Freud. Cette remarque n’est pas si ano­dine qu’il y paraît. En tout état de cause, il n’est pas ques­tion de pro­po­ser une autre ter­mi­no­lo­gie. L’important est de consta­ter que l’élaboration de ces délires se déploie en pola­ri­sant toutes les poten­tia­li­tés intel­lec­tuelles de rai­son­ne­ment et d’investissement affec­tif de celui qui les pro­duit. Cet inves­tis­se­ment « total » engendre une pré­sence au monde par­ti­cu­lière. Le délire ne se contente pas de manier des idées déli­rantes, mais il se tra­duit en actions concrètes qui vec­to­rise l’existence du para­noïaque. Il agit avec la convic­tion déli­rante, la cer­ti­tude abso­lue, que ce qu’il pense est vrai et que ses actes sont justes. Il n’y a pas d’espace pour le doute. D’autant plus que les capa­ci­tés intel­lec­tuelles sont intactes et mises au ser­vice du délire, ce qui en ren­force l’auto cré­di­bi­li­té. Ce qui explique aus­si que des pro­fes­sion­nels de san­té (édu­ca­teurs, assis­tantes sociales, avo­cats, méde­cins…) peuvent être trom­pés et se four­voient à les croire. On en oublie alors que ces argu­men­ta­tions se déve­loppent de manières insen­sées à par­tir d’hallucinations ou d’intuitions et de per­cep­tions fausses. Néan­moins, c’est la puis­sance de convic­tion déployée qui suf­fit à se convaincre du bien-fon­dé du délire. Au point que celui-ci peut entraî­ner ce qu’il est conve­nu d’appeler un « délire à deux » (comme dans la per­ver­sion répu­tée nar­cis­sique par Raca­mier). Il peut aus­si conta­mi­ner un groupe (une secte par exemple) et se déployer comme un délire col­lec­tif qui se main­tient par le fait que l’environnement social lui est hos­tile. Il se met en place alors une « soli­da­ri­té » contre (défen­sive) qui uti­lise les réflexes de méfiance et d’agressivité défen­sive « pro­jec­tive ».

LES DELIRES DE REVENDICATION

  • Ey indique, à la suite de Clé­ram­bault, que ces délires se carac­té­risent, sur fond d’orgueil et de psy­cho­ri­gi­di­té, par trois élé­ments : 

« 1. L’exaltation carac­té­ri­sée par :

        1. - L’exubérante 

        2. - L’hyperthymie 

        3. - L’hyperesthésie 

    1. 2. La pré­sence d’une idée pré­va­lente à par­tir du pos­tu­lat fon­da­men­tal qui fonde une convic­tion inébran­lable à laquelle se subor­donne tous les phé­no­mènes psy­chiques et toutes les conduites exis­ten­tielles.  

    2. 3. Un déve­lop­pe­ment en « sec­teur » de ce délire consti­tue un sys­tème par­tiel qui s’insère dans la réa­li­té exis­ten­tielle « nor­male ». » 

    3. Ces délires ont tous en com­mun la reven­di­ca­tion qui peut prendre trois formes : 

      • Délires qué­ru­lents 

        1. Ils sont « pro­ces­sifs ». Ils se déploient à par­tir d’un évè­ne­ment banal qui est le pré­texte au sen­ti­ment erro­né que la per­sonne a été tra­hie ou injus­te­ment trai­tée ou vic­time d’un achar­ne­ment mal­veillant. Cela déclenche une haine inex­tin­guible et un désir de ven­geance. Toutes choses qui le poussent à reven­di­quer en jus­tice de manière irra­tion­nelle et pour des faits déri­soires. Il n’est pas rare qu’il se ruine en pro­cès. Par­fois, soit qu’il n’obtient pas gain de cause par les voies légales, soit que la haine et le désir de ven­geance le sub­merge, il se fait jus­tice lui-même par des actes de vio­lence allant jusqu’au meurtre sur celui ou ceux qu’il consi­dère comme des enne­mis qui doivent dis­pa­raître (éli­mi­na­tion). Il arrive bien évi­de­ment qu’il soit véri­ta­ble­ment en but à une véri­table per­sé­cu­tion. Comme le dit un héros d’un film hol­ly­woo­dien : « ce n’est pas parce qu’on est para­noïaque qu’on n’a pas d’ennemis ».  

      • Les délires des inven­teurs 

        1. Ces per­sonnes se consi­dèrent comme déten­trices de décou­vertes dont on veut les dépos­sé­der. De fait ces décou­vertes peuvent être tota­le­ment insi­gni­fiantes. Mais toute leur éner­gie est concen­trée pour pro­té­ger leurs droits, déjouer les com­plots qui les menacent. Ils font preuve d’une acti­vi­té et d’une agres­si­vi­té de tous les ins­tants.  

      • Les délires idéa­listes pas­sion­nés 

        1. Ces per­sonnes ne sont pas des décou­vreurs de nou­velles inven­tions. Ce sont des bien­fai­teurs de l’humanité incom­pris et reje­tés. Ils sont les créa­teurs et les pro­sé­lytes de nou­veaux sys­tèmes poli­tiques, de nou­velles reli­gions, de nou­velles théo­ries phi­lo­so­phiques. Toutes choses qui ont pour but de sau­ver l’humanité ou d’apporter la paix uni­ver­selle. Pour ce faire, ils sont eux aus­si armés d’une volon­té farouche d’être enten­dus. Mais ils se heurtent à l’incompréhension et la résis­tance des gens en place. Ces enne­mis ten­tant d’empêcher que ces révé­la­tions soient enten­dues et appli­quées. Pour arri­ver à leur fin, ils font preuve de com­ba­ti­vi­té sou­te­nue par une agres­si­vi­té décla­rée.  

    1. Ey consi­dère que ces types de délire reven­di­ca­tif ont pour moteur un Idéal du Moi ima­gi­naire sur­di­men­sion­né. Ce qui, dans la pers­pec­tive qui est la mienne, est tota­le­ment erro­né. Dans cette psy­chose comme dans les autres, il n’y a pas d’imaginaire ni d’Idéal du Moi. Par contre ce qui est inté­res­sant est qu’il situe la racine de ces délires du côté d’une sur­com­pen­sa­tion d’un « noyau pro­fond d’angoisse ». Ils seraient réac­tion­nels donc. Il en conclut que cette « sur­com­pen­sa­tion débouche sur une dis­po­si­tion carac­té­rielle qui se veut agres­sive et toute puis­sante ». L’intuition des­crip­tive paraît juste. A ceci près que dans cette affec­tion il ne peut s’agir du Moi ima­gi­naire qui aurait été per­ver­ti par l’agressivité. Reste que cette hypo­thèse lui per­met d’exclure la méga­lo­ma­nie de cette affec­tion puisqu’il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­ler d’un surin­ves­tis­se­ment pul­sion­nel « sexuel » dont est vic­time le Moi, mais d’un per­ver­tis­se­ment du Moi par l’agressivité. Reste que la réfé­rence à une angoisse pri­mor­diale mérite d’être rete­nue. J’y revien­drai.  

LES DELIRES PASSIONNELS (affec­tifs)

  • Pour Ey, ils sont au nombre de deux 

      • Le délire de jalou­sie 

        1. Clas­si­que­ment, dit Ey, il consiste à trans­for­mer une situa­tion de couple (duelle donc) en situa­tion tri­an­gu­laire. Le déli­rant créé une situa­tion où il se trouve bafoué ou aban­don­né. Pour ce faire, il intro­duit dans la rela­tion de couple un (ou une) rival. Il entre­tient donc la convic­tion que son (sa) par­te­naire le trompe, qu’il (elle) lui ment, qu’il (elle) mani­gance des situa­tions favo­rables pour retrou­ver son amant(e). Pour étayer cette convic­tion (déli­rante) il fait preuve d’une « clair­voyance extra­or­di­naire et d’une pers­pi­ca­ci­té impla­cable ». Cette vigi­lance impla­cable lui per­met de décou­vrir der­rière les appa­rences men­son­gères la « véri­té des faits » et de déjouer les ruses dont son conjoint vou­drait qu’il soit le jouet. Comme quoi la pro­blé­ma­tique de la « véri­té » est d’origine para­noïaque. Ces per­cep­tions lui per­mettent d’accumuler les preuves irré­fu­tables de son infor­tune. Preuves irré­fu­tables qui se trans­forment en délire sys­té­ma­ti­sé ali­men­té par des illu­sions per­cep­tives, des fausses recon­nais­sances, des expé­riences oni­riques confu­sion­nelles et des scènes de cau­che­mars. La jalou­sie s’érige comme une véri­table pas­sion dou­lou­reuse. En réfé­rence à la mytho­lo­gie freu­dienne, Ey, d’un point de vue étio­lo­gique évoque subrep­ti­ce­ment (sans trop y croire) une homo­sexua­li­té non pas refou­lée mais déviée.   

      • Le délire éro­to­ma­niaque 

        1. Pour Ey, il s’agit d’une illu­sion déli­rante d’être aimé. On pour­rait même dire d’une cer­ti­tude déli­rante d’être aimé. Il fait réfé­rence à Clé­ram­bault dont il loue « la des­crip­tion cli­nique d’une pers­pi­ca­ci­té géniale ». Cette approche cli­nique s’élabore entre les années 1913 à 1921. Clé­ram­bault consi­dère que ce délire évo­lue en trois temps :  

          • Le pos­tu­lat fon­da­men­tal.  

            1. Dans cette phase, le déli­rant part du pos­tu­lat fon­da­men­tal que c’est l’objet (la per­sonne dont le déli­rant se croit aimé) qui a com­men­cé à se décla­rer de manière détour­née. De plus, c’est lui l’objet qui aime le plus ou qui est le seul à aimer. Mails il aime en secret. A par­tir de ce « pos­tu­lat fon­da­men­tal » se déduisent logi­que­ment des thèses déri­vées. Ces thèses déri­vées attri­buent à l’objet des inten­tions par­ti­cu­lières : 

              • ––L’objet ne peut avoir une com­plète valeur sans le déli­rant. Il n’est ce qu’il est que parce qu’il aime le déli­rant.  

              • ––L’objet est libre ou son ménage est rom­pu ou il n’est pas valide.  

              • ––L’objet a une atten­tion par­ti­cu­lière vis-à-vis du déli­rant. Il le pro­tège.  

              • ––L’objet com­mu­nique secrè­te­ment avec le déli­rant au moyen de conver­sa­tions banales et d’actes codés que seul ce der­nier décrypte. On peut consi­dé­rer que ce der­nier thème de com­mu­ni­ca­tions secrètes peut être vali­dé par des hal­lu­ci­na­tions ou être le résul­tat d’un syn­drome d’influence et d’automatisme men­tal (pré­sence conti­nuelle de l’objet auprès du déli­rant, influence due au désir de l’objet, trans­mis­sions de pen­sées, pos­ses­sion éro­tique). 

          • Le dépit  

            1. Cette phase est déclen­chée par un retour­ne­ment du déli­rant vis-à-vis de l’objet. Le déli­rant se sent trom­pé, voir mani­pu­lé. Il se sait aban­don­né. Il sombre alors dans une sorte de décom­pen­sa­tion qui débouche sur une pro­fonde dépres­sion. Dans la ter­mi­no­lo­gie qui est la mienne il s’agit d’un véri­table épi­sode mélan­co­lique et non pas d’une décom­pen­sa­tion dépres­sive. J’y revien­drai. C’est dans cette phase que l’on peut per­ce­voir l’angoisse dont fait état, à tort, Ey, comme noyau de celle-ci. Mais cette phase ne dure pas. Elle est sui­vie d’une réac­tion paroxys­tique de res­sen­ti­ment qui débouche sur la phase sui­vante.  

          • La ran­cune 

            1. De fait on aurait tort de consi­dé­rer cette phase comme une réac­tion à la dépres­sion de l’épisode pré­cé­dent. Il ne s’agit pas d’une ten­ta­tive de gué­ri­son de cette dépres­sion mais du dévoi­le­ment de la struc­ture para­noïaque véri­table. Struc­ture para­noïaque que les deux phases pré­cé­dentes annon­çaient et occul­taient. On pour­rait dire : met­taient en scène. Se mani­feste alors une agres­si­vi­té hai­neuse ayant pour pseu­do jus­ti­fi­ca­tion le sen­ti­ment d’avoir été trom­pé. Le déli­rant sur­joue une rup­ture, dont il est le seul pro­ta­go­niste, sui­vi de la mise en place de stra­té­gie de ven­geance qui peut aller, comme dans le délire pré­cé­dent jusqu’à la ten­ta­tive de meurtre. Là encore il s’agit d’éliminer un per­sé­cu­teur dont le seul crime est de ne pas avoir accé­dé au pos­tu­lat fon­da­men­tal et aux dérives déli­rantes qu’il déter­mine. On ver­ra, là encore quel éclai­rage on peut don­ner à ces réac­tions para­doxales. 

  • LA FOLIE RAISONNANTE 

    1. A ces deux types de délires pas­sion­nels, Ey en ajoute un troi­sième décrit par Sérieux et Cap­gras. Il s’agit d’un délire d’interprétation uni­ver­sel et obnu­bi­lant. 

    2. Le méca­nisme déli­rant consiste dans « l’obligation impé­rieuse » (une manie dit Ey) de tout déchif­frer, de tout expli­quer à par­tir, là aus­si, d’un pos­tu­lat fon­da­men­tal. Cette obli­ga­tion impé­ra­tive de tout inter­pré­ter s’élabore en « un sys­tème mono­ma­niaque de signi­fi­ca­tions ». Mono­ma­niaque dans le sens où tout ce qui est per­çu est rat­ta­ché et inter­pré­té en fonc­tion du pos­tu­lat fon­da­men­tal. De fait ce pos­tu­lat fon­da­men­tal consiste, dans la plu­part des cas, dans la convic­tion d’être per­sé­cu­té. Le déli­rant est convain­cu qu’on lui en veut et qu’on veut lui nuire. Son rap­port au monde est celui de per­sé­cu­té-per­sé­cu­teur. Bien sûr il s’agit d’une convic­tion déli­rante, bien plu­tôt dans les termes qui sont les miens d’une cer­ti­tude, étayée par un méca­nisme d’automatisme men­tal inter­pré­ta­tif. Pour Ey le fon­de­ment de ce méca­nisme d’interprétation «…est sou­vent dif­fi­cile à dis­tin­guer des illu­sions hal­lu­ci­na­toires ». Cette pro­pen­sion à trou­ver une signi­fi­ca­tion cachée est appe­lée « connais­sance para­noïaque ». Dans mon lexique on devrait plu­tôt par­ler de « savoir abso­lu », puisque la « connais­sance » se défi­nit comme « inten­tion­na­li­té objec­tive » et n’advient qu’au moment ter­mi­nal de la struc­tu­ra­tion de l’appareil psy­chique. Et une connais­sance, en par­ti­cu­lier scien­ti­fique, se révèle fal­si­fiable. Ce qui est l’inverse du savoir para­noïaque qui se pré­sente comme la véri­té révé­lée. En effet, tous les auteurs notent qu’il est inébran­lable. Il res­sort non pas de la croyance comme l’avance Ey, mais de la cer­ti­tude. Infal­si­fiable donc. J’y revien­drai.  

  • DE L’INTERPRETATION DANS LA FOLIE RAISONNANTE 

    1. Ey dis­tingue deux sources qui activent les méca­nismes d’interprétation.  

      • Les inter­pré­ta­tions exo­gènes 

        1. Il faut entendre par là des inter­pré­ta­tions qui portent sur les organes des sens. Ces per­cep­tions sont trai­tées par le méca­nisme d’automatisme men­tal inter­pré­ta­tif. Elles sont détour­nées de toute réa­li­té et toutes objectent en faveur de ce qu’on a appe­lé « le pos­tu­lat fon­da­men­tal ». Tout peut faire signe et s’intégrer au délire. Ey évoque par exemple « la valeur pro­phé­tique de la cou­leur d’une cra­vate, la cer­ti­tude d’infidélité per­çue dans un pot de pen­sées expo­sé à la vue d’un voi­sin, la preuve d’un com­plot révé­lé par le regard d’un pas­sant ou le geste d’un visi­teur…». Il remarque que c’est la langue « uti­li­sée dans les conver­sa­tions et les échanges sociaux, dans les lec­tures, dans les émis­sions de radio et de télé­vi­sion qui se prête le plus à ces inter­pré­ta­tions (allu­sions, sens cachés, sous-enten­dus, into­na­tion, méta­phore, jeux de mots…)».  

      • Les inter­pré­ta­tions endo­gènes 

        1. Il faut entendre par là les inter­pré­ta­tions qui portent sur des sen­sa­tions cor­po­relles endo­gènes mais aus­si aux pen­sées, aux fan­tai­sies, aux rêves. Tout ce qui est pro­duit par l’organisme et qui s’impose comme élé­ment à trai­ter par l’automatisme men­tal inter­pré­ta­tif. A par­tir de quoi, le déli­rant opère une véri­table trans­for­ma­tion du monde, d’abord confu­sion­nelle puis sys­té­ma­ti­sée. 

    1. Ces délires inter­pré­ta­tifs se révèlent non pas « sec­to­riels » comme les pré­cé­dents « reven­di­ca­tifs ou pas­sion­nels ». Ils pro­li­fèrent et conta­minent tous les sec­teurs de la vie du déli­rant. Clé­ram­bault par­lait d’une pro­li­fé­ra­tion en réseau. Ce qui explique qu’il se pré­sen­tait d’abord comme dif­fus, puis se trans­forme en mosaïque d’idées déli­rantes non orga­ni­sées de manière cohé­rente. De fait ces déli­rants n’arrêtent pas d’ajouter de nou­veaux thèmes et semblent consti­tuer un « inex­tri­cable laby­rinthe » jusqu’au moment où il se cris­tal­lise « et s’enkyste ». Il se ratio­na­lise « dans un récit ou un roman ». Cette sys­té­ma­ti­sa­tion ache­vée ancre sa cer­ti­tude déli­rante de « connaître la véri­té » de manière évi­dente. Cette évi­dence est comme démon­trée. 

  • HYPOTHESES ETIOLOGIQUES 

    1. Il n’y a guère d’éléments chez Ey consa­crés à l’étiologie de la para­noïa. Tout juste y-a-t-il à la fin de l’article un para­graphe consa­cré indi­rec­te­ment à cette ques­tion « Aper­çu psy­cho­pa­tho­lo­gique du pro­blème de la para­noïa »1. Il se borne à un expo­sé cri­tique des posi­tions des dif­fé­rentes écoles (psy­chia­triques et psy­cha­na­ly­tiques) concer­nant cet aspect étio­lo­gique. Il conclut en se réfé­rant sans s’y étendre, que seule la posi­tion de K. Jas­pers est sou­te­nable. Dans ce der­nier pas­sage il évoque l’opposition entre deux écoles. Après avoir éli­mi­né la posi­tion méca­niste (c’est-à-dire orga­niste), il consi­dère celles qui sou­tiennent une cause « psy­cho­gène » ou « réac­tion­nelle » comme étant insuf­fi­santes. Il doute que la para­noïa soit « le résul­tat d’un conflit conscient (réac­tion aux évé­ne­ments) ou incons­cient (posi­tion sym­bo­lique d’un phan­tasme ori­gi­naire)». Il ajoute que cette cau­sa­li­té pour­rait s’entendre pour ce qu’il est conve­nu d’appeler « carac­tère para­noïaque » qu’il assi­mile (comme Freud) à une orga­ni­sa­tion névro­tique mais pas à un délire chro­nique et ni, plus spé­cia­le­ment, à la para­noïa. Pour lui le mode de for­ma­tion du délire s’apparente à ce que K. Jas­pers nomme « pro­ces­sus ». Ey note que ce concept de pro­ces­sus opère « énig­ma­ti­que­ment ». D’une cer­taine manière en y fai­sant réfé­rence, il semble suivre l’air du temps. Il faut dire que le débat étio­lo­gique habi­tuel à cette époque est de savoir si la psy­chose est d’origine orga­nique ou psy­cho­gène. Aus­si la « Psy­cho­pa­tho­lo­gie Géné­rale » que Jas­pers écrit en 1913 et qui a été tra­duite en fran­çais dans les années vingt, a sus­ci­té un véri­table inté­rêt pour cer­tains psy­chiatres fran­çais. Voi­ci ce qu’on lit concer­nant ce pro­ces­sus « quand au milieu de l’évolution natu­relle de la vie se pro­duit un chan­ge­ment psy­chique tout à fait nou­veau, il se peut que l’on ait à faire à une phase (dans la ter­mi­no­lo­gie de Ey, à un accès aigu). Mais si le chan­ge­ment est durable, le phé­no­mène est appe­lé pro­ces­sus. Il s’oppose par un carac­tère géné­ral aux pro­ces­sus céré­braux. Ce carac­tère est un chan­ge­ment de vie psy­chique qui ne s’accompagne d’aucune désa­gré­ga­tion de la vie men­tale et dans lequel entrent comme élé­ment une foule de rela­tions com­pré­hen­sibles. Nous ne connais­sons pas la cause d’un sem­blable pro­ces­sus ». Ce qui est notable dans cette défi­ni­tion c’est que ce pro­ces­sus n’est pas neu­ro­cé­ré­bral, il est « psy­chique ». Ce qui revient à dire qu’au cours du déve­lop­pe­ment nor­mal neu­ro­cé­ré­bral, il y a un évè­ne­ment dont on ignore la cause qui entraine une for­ma­tion psy­chique qui empêche le déve­lop­pe­ment nor­mal des pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion neu­ro­cé­ré­braux. De plus, sans que cela soit énon­cé on peut inter­pré­ter cette for­mu­la­tion comme per­met­tant de dif­fé­ren­tier « cau­sa­li­té » et étio­lo­gie. Mais cette dif­fé­ren­cia­tion est le résul­tat de ma lec­ture. Ce n’est pas l’intention de Jas­per. C’est une posi­tion à la fois béha­vio­riste (on ne connaît pas la cause) et phé­no­mé­no­lo­gique (on peut orga­ni­ser et clas­ser ce qui advient de manière objec­tive). Comme le repren­dra Lacan dans sa thèse (nous y revien­drons) le délire para­noïaque n’est pas n’importe quoi : on peut y trou­ver un sens à par­tir de l’histoire du para­noïaque. Ce n’est guère éclai­rant d’un point de vue stric­te­ment étio­lo­gique mais c’est sans doute très nova­teur à cette époque où la psy­chia­trie est majo­ri­tai­re­ment orga­ni­ciste. Cela rejoint les pré­oc­cu­pa­tions de Freud concer­nant cette psy­chose. A ceci près qu’avec témé­ri­té Freud tente de pro­po­ser une véri­table étio­lo­gie « intra-psy­chique » de cette psy­chose. Ten­ta­tive que K. Jas­pers consi­dère d’un œil extrê­me­ment cri­tique. En effet, il consi­dère que Freud confond la psy­cho­lo­gie « com­pré­hen­sive » (qui débouche sur une her­mé­neu­tique) de la « psy­cho­lo­gie cau­sale » (ce que la cli­nique struc­tu­rale a pour ambi­tion « d’objectiver ») où l’on retrouve la confu­sion entre « cau­sa­li­té » et « étio­lo­gie ». On peut tout de même pen­ser que la méta­psy­cho­lo­gie freu­dienne res­sort expli­ci­te­ment de cette ambi­tion d’établir une approche méta­psy­cho­lo­gique qu’il uti­lise comme un sys­tème d’approche étio­lo­gique. Même s’il échoue. Reste que si on vou­lait rete­nir une seule chose de l’apport de Jas­pers on pour­rait dire qu’il est le pre­mier à pri­vi­lé­gier la forme (« le pro­ces­sus ») du phé­no­mène de délire para­noïaque à son conte­nu (les thèmes que cette forme « struc­ture »). Ain­si on pour­rait consi­dé­rer que sa concep­tion cli­nique est comme pré struc­tu­rale. En tout état de cause, l’ombre de cette théo­rie empêche Ey de nous res­ser­vir sa sem­pi­ter­nelle réfé­rence d’une cause orga­nique qui déclenche une réor­ga­ni­sa­tion de la per­son­na­li­té à un état archaïque de l’organisation psy­chique.  

LA PARANOÏA DE FREUD

  • L’essentiel de la contri­bu­tion de Freud dans la cli­nique de la para­noïa est le texte qu’il a consa­cré à l’analyse de l’autobiographie, « Mémoires d’un névro­pathe », rédi­gé en 1903 par le Pré­sident Schre­ber. Il ne s’agit donc pas exac­te­ment d’une étude cli­nique d’un cas dont il aurait eu per­son­nel­le­ment à connaître. L’investigation psy­cha­na­ly­tique concerne le texte que Schre­ber avait rédi­gé et publié après sa mala­die. Freud pen­sait que la théo­rie psy­cha­na­ly­tique pou­vait expli­quer les phé­no­mènes psy­chiques de la para­noïa. Son hypo­thèse était donc que cette psy­chose décou­lait des mêmes pro­ces­sus que ceux qui expliquent la for­ma­tion des névroses. D’un point de vue diag­nos­tic, il prend lui aus­si posi­tion pour Krae­pe­lin qui dif­fé­ren­cie bien la para­noïa de la schi­zo­phré­nie (quoiqu’il note que dans la schi­zo­phré­nie il y a un délire para­noïde inaf­fec­tif, peu sys­té­ma­ti­sé qui évo­lue vers une démence ter­mi­nale) alors que Bleu­ler, son élève, fait entrer la para­noïa dans le groupe des schi­zo­phré­nies au pré­texte que dans la para­noïa il y aurait aus­si la dis­so­cia­tion qui consti­tue l’organisation pri­maire fon­da­men­tale de cette affec­tion.  

      • En ce qui concerne le diag­nos­tic de la mala­die de Schre­ber, Freud est ambi­gu. N’écrit-il pas « la démence para­noïde du pré­sident Schre­ber est essen­tiel­le­ment para­noïaque ». Ce qui indique qu’il consi­dère ce délire comme étant démen­tiel quoique para­noïde. Cette ambi­guï­té tient au fait qu’il consi­dère que la sys­té­ma­ti­sa­tion n’est pas un cri­tère majeur du délire para­noïaque.  

  • On connaît l’histoire du pré­sident Schre­ber. Au moment où il va être nom­mé à la Pré­si­dence de la cour de jus­tice de Saxe, il est vic­time d’un délire hal­lu­ci­na­toire mul­ti­forme qui évo­lue vers un délire sys­té­ma­ti­sé. Délire sys­té­ma­ti­sé qui amène ses méde­cins à dire que sa per­son­na­li­té s’est « réédi­fiée ». À par­tir de quoi « il se main­tien­dra à la hau­teur des tâches de la vie, à part quelques troubles iso­lés ». Sans doute Freud adhère-t-il à cette vision cli­nique. La sys­té­ma­ti­sa­tion per­met une sorte de période d’état de la mala­die. De fait, pour lui, ce délire sys­té­ma­ti­sé se réor­ga­nise autour d’une mis­sion idéa­liste : le pré­sident est appe­lé à sau­ver le monde à l’appel de dieu qui lui trans­met les élé­ments de sa mis­sion sous la forme de « lan­gage des nerfs » dans une langue par­ti­cu­lière appe­lée « langue fon­da­men­tale ». Ses nerfs lui parlent en langue fon­da­men­tale. Mais la condi­tion qui lui per­met d’accomplir sa mis­sion est qu’il soit trans­for­mé en femme. Bien évi­de­ment dans l’herméneutique freu­dienne, les rap­ports que Schre­ber entre­tien avec dieu sont homo­morphes à ceux qu’il entre­tient avec son père. En effet, son père est un émi­nent méde­cin fon­da­teur de l’école de gym­nas­tique thé­ra­peu­tique avec lequel il ne man­quait pas d’avoir des rela­tions ambi­va­lentes faites de véné­ra­tion et d’opposition. Où l’on voit appa­raitre, encore une fois, le deus ex machi­na du com­plexe d’Œdipe. Mais il y a aus­si dans le délire de Schre­ber un per­son­nage secon­daire, « un dieu infé­rieur », que Freud iden­ti­fie comme étant son frère aîné. Là c’est le com­plexe fra­ter­nel (le mythe de Caïn et Abel) qui appa­raît. Mais puisqu’il s’agit de psy­chose, on ne fera pas appel au refou­le­ment. Le délire de per­sé­cu­tion dont Schre­ber est la proie s’organise comme une for­ma­tion réac­tion­nelle dont le res­sort est la pro­jec­tion. D’après Freud ce qui déclenche le délire c’est l’attirance sexuelle de Schre­ber pour son père. Cette atti­rance sexuelle ne peut être refou­lée comme dans n’importe qu’elle névrose. Elle va subir une trans­for­ma­tion « sys­té­mique logique » que j’ai déjà eu l’occasion de pré­sen­ter : « moi un homme j’aime un homme » for­mule qui est retour­née en son contraire « je ne l’aime pas, je le hais ». Inver­sion qui est pro­je­té sur l’objet : « il me hait ». Toutes ces mani­gances logiques auraient chez Schre­ber pour fina­li­té de détour­ner la conscience du désir homo­sexuel qu’il aurait pour son père véné­ré et haït. Et l’oblige en quelque sorte à chan­ger de sexe : deve­nir la femme de dieu. Il faut noter qu’à l’origine de cette trans­for­ma­tion sys­té­mique logique, il y a l’idéalisation du Père. Il est dieu tout puis­sant. Reste que Freud remarque que ce fan­tasme homo­sexuel est, à un moment de son déve­lop­pe­ment psy­cho­sexuel, com­mun à tous les petits gar­çons (bisexua­li­té oblige). Il en conclut que cette ten­dance à l’homosexualité ne suf­fit pas à expli­quer com­ment se déclenche la para­noïa. De fait le des­tin nor­mal de cette pul­sion homo­sexuelle serait de se liqui­der ou de d’être refou­lée. Or, constate Freud, chez le para­noïaque qu’est Schre­ber, il n’en est rien. Elle est pro­je­tée sur un sub­sti­tut pater­nel qui dans un pre­mier temps (méca­nisme réac­tion­nel oblige) est idéa­li­sé : dieu. Mais l’interdit œdi­pien inver­sé est tou­jours vivace, il inter­dit pour le gar­çon d’avoir du désir sexuel pour le père ou son sub­sti­tut déi­fié. Alors il ne lui reste qu’une issue : chan­ger de sexe et être la femme de dieu dont il aspire, dans l’exaltation, à subir le coït. Pour expli­quer ce méca­nisme com­plexe (digne des meilleurs mytho­logues), Freud évoque alors un point de fra­gi­li­té dans la struc­tu­ra­tion psy­chique « quelque part aux stades de l’autoérotisme, du nar­cis­sisme ». Dans « Pour intro­duire le nar­cis­sisme », il dis­tingue radi­ca­le­ment la « libi­do d’objet » (celle qui a en par­ti­cu­lier à voir avec l’attirance pour un par­te­naire hété­ro­sexuel) de la « libi­do nar­cis­sique » (celle qui s’investit exclu­si­ve­ment sur le Moi). Aus­si il sup­po­se­ra que dans cette psy­chose la libi­do est res­tée fixée au stade nar­cis­sique pri­maire. Dans cette phase, la sexua­li­té est exclu­si­ve­ment autoé­ro­tique puisque la posi­tion nar­cis­sique enferme celui qui y reste fixé dans une sorte « d’autisme ». Ain­si tout désir sexuel mani­fes­té par l’autre est vécu comme une per­sé­cu­tion insup­por­table. Que ce désir soit réel ou ima­gi­né par pro­jec­tion. D’où la légi­ti­ma­tion du retour­ne­ment que l’on pour­rait qua­li­fier d’érotomaniaque. Cette argu­men­ta­tion n’est pas aus­si expli­cite chez Freud. Mais elle est bien sous-jacente.  

  • Consi­dé­rée aujourd’hui, et bien que des géné­ra­tions de psy­cha­na­lystes s’en soient conten­tées, cette argu­men­ta­tion étio­lo­gique n’est guère convain­cante. En fait, comme sou­vent dans la cli­nique psy­cha­na­ly­tique, elle se pré­sente comme une para­phrase « savante » du délire à par­tir d’une grille de refor­mu­la­tion pré­éta­blie où la pul­sion sexuelle et ses des­tins sont pré­va­lents. Reste tout de même que s’il y avait quelque chose à sau­ver, on pour­rait rete­nir cette intui­tion d’une « fra­gi­li­té » due aux fixa­tions à un stade archaïque d’organisation de l’appareil psy­chique. Mais il me semble exclu de réfé­rer l’étiologie de cette psy­chose à une quel­conque pul­sion sexuelle. A l’observation de ce tableau cli­nique, c’est l’agressivité – meur­trière — qui pré­vaut. 

    1. D’ailleurs, quelques années plus tard, M. Klein s’en est avi­sée. Pour elle la para­noïa est bien une fixa­tion à une orga­ni­sa­tion psy­chique « pri­maire ». Elle sup­pose que le Moi archaïque est sus­cep­tible d’éprouver de l’angoisse. Cette angoisse est déclen­chée par une rela­tion conflic­tuelle aux objets pré­coces que sont le pénis et le sein. Ces objets pri­maires sont per­çus comme ambi­va­lents : bons et mau­vais tout à la fois. Ils sont donc essen­tiel­le­ment per­sé­cu­teurs. Le Moi archaïque de l’enfant pro­jette, pour se défendre de cette per­sé­cu­tion, son agres­si­vi­té des­truc­trice sur ces objets. Sans que l’on sache vrai­ment si cette pro­jec­tion est réelle ou fan­tas­mée (ou les deux à la fois quand il s’agit du sein). Ce conflit est sans doute d’abord fan­tas­mé puis acté dans la réa­li­té. En tout état de cause Klein explique la genèse de la para­noïa par la per­sis­tance de ce méca­nisme archaïque dans l’appareil psy­chique de l’adulte. Pour elle, seule l’agressivité des­truc­trice est en jeu et le per­sé­cu­teur est le sub­sti­tut du sein ou du pénis archaïques.  

LA PARANOÏA DE LACAN

  • À l’évidence dès le début de sa car­rière de méde­cin psy­chiatre, Lacan s’est inté­res­sé à la psy­chose para­noïaque. En effet, il consacre à cette psy­chose sa thèse (1932) qui s’intitule « La para­noïa dans ses rap­ports avec la per­son­na­li­té ». Cette thèse se pré­sente comme une véri­table recherche non seule­ment sur les carac­té­ris­tiques symp­to­ma­tiques de cette psy­chose mais aus­si sur son étio­lo­gie. Il repren­dra cette pré­oc­cu­pa­tion dans son sémi­naire (III) sur les psy­choses (1955 – 1956). Puis, à par­tir de 1975, il trans­forme encore son approche de la para­noïa dans une pers­pec­tive de for­ma­li­sa­tion topo­lo­gique. Il donne à cette époque une repré­sen­ta­tion des nouages des trois registres (RSI) sous la forme d’une trans­for­ma­tion (struc­tu­rale) du nœud bor­ro­méen qui arti­cule ces trois registres. Ce qui, nous le ver­rons plus tard, n’est pas inin­té­res­sant puisque, d’une cer­taine manière elle converge assez bien avec ce que je sou­tiens concer­nant le registre dans lequel se déploie le délire para­noïaque. 

    1. À l’époque où il sou­tient sa thèse de méde­cine, il semble que ses pré­oc­cu­pa­tions théo­riques sont essen­tiel­le­ment de deux ordres : démon­trer, à la suite de Claude, que la para­noïa n’a pas une étio­lo­gie neu­ro­cé­ré­brale et avan­cer que sa confi­gu­ra­tion n’est pas dis­sem­blable d’avec celle des névroses. A savoir qu’elle ne par­ti­cipe pas à une « dis­so­cia­tion » sans sens. Insen­sée dans l’acception d’incompréhensible. Posi­tion qui per­met de sou­te­nir que cette psy­chose (comme toutes les autres) peut être réver­sible dans la mesure où le délire qui la carac­té­rise peut dis­pa­raître et le rap­port au monde se sta­bi­li­ser. Sans pour autant par­ler de « gué­ri­son » puisqu’aussi bien, dans l’esprit de Lacan, la para­noïa relève d’une per­son­na­li­té consti­tuée figée.  

  • D’un point de vue de sa forme et de son conte­nu, cette thèse, inau­gu­rale de son œuvre, se pré­sente comme un véri­table monu­ment aca­dé­mique. C’est une somme uni­ver­si­taire. Elle sacri­fie à tous les cri­tères de cet exer­cice à cette tra­di­tion et prône l’exhaustivité de réfé­rences et des sources concer­nant cette pro­blé­ma­tique noso­gra­phique. Ce qui n’est pas une contrainte pour lui. Il ne s’en dépar­ti­ra pas. En effet dans ses œuvres et dans son ensei­gne­ment ulté­rieur ces réfé­rences « ency­clo­pé­diques » seront tou­jours foi­son­nantes et émaille­ront son pro­pos de manière allu­sive mais rare­ment argu­men­tées ou docu­men­tées. Comme si les des­ti­na­taires (ses « élèves » disait-il) par­ta­geaient ce savoir immense inépui­sable. Bien sûr à tort, ce dont il ne man­quait jamais de se plaindre. Quoique les auteurs réfé­ren­cés et cités soient innom­brables, on peut faire l’hypothèse que trois auteurs servent d’armature aux hypo­thèses et à la doc­trine que Lacan entend déve­lop­per : Krae­pe­lin, Jas­pers et Freud.  

D’abord Krae­pe­lin pour ce qui concerne la pro­blé­ma­tique diag­nos­tique. C’est-à-dire les cri­tères à par­tir des­quels se cir­cons­crit le champ et la struc­ture de la para­noïa. A l’époque, tout comme pour la schi­zo­phré­nie, on pou­vait consi­dé­rer que de mul­tiples symp­tômes pou­vaient être réfé­rés à la para­noïa (70% à 80% des cas d’asile étaient cata­lo­gués « para­noïa »). Quoique son trai­té soit anté­rieur, ce n’est que dans l’édition de 1915 que Krae­pe­lin en donne une défi­ni­tion syn­thé­tique. Au point que Lacan écrit dans l’introduction à sa thèse : « Enfin Krae­pe­lin vint (cette for­mu­la­tion fait allu­sion à “enfin Mal­herbe vint…” qui éta­blit avec clar­té la gram­maire fran­çaise), dirons –nous, pour la clar­té des concep­tions alle­mandes ». De fait, dans ce trai­té noso­gra­phique Krae­pe­lin opère une véri­table révo­lu­tion quant à la manière de consi­dé­rer les symp­tômes et les syn­dromes dans le cadre du diag­nos­tic. Il pro­pose de s’axer sur la forme et l’évolution (ou encore sur l’évolution de la forme) de la symp­to­ma­to­lo­gie plu­tôt que sur le conte­nu. En effet les conte­nus, en par­ti­cu­lier des délires, peuvent varier à l’infini, tan­dis que la forme et l’évolution peuvent consti­tuer des inva­riants qui per­mettent effec­ti­ve­ment de dif­fé­ren­cier les enti­tés noso­gra­phiques de manière objec­tive. C’est pour­quoi Krae­pe­lin limite la para­noïa « au déve­lop­pe­ment insi­dieux, sous la dépen­dance de causes internes et selon une évo­lu­tion conti­nue, d’un sys­tème déli­rant durable et impos­sible à ébran­ler, et qui s’instaure avec une conser­va­tion com­plète de la clar­té et de l’ordre de la pen­sée, le vou­loir et l’action ». Un délire donc, sans désa­gré­ga­tion ni même défi­cit des fonc­tions intel­lec­tuelles. Mais à cette époque il refuse de consi­dé­rer comme para­noïaque « toute affec­tion dont l’évolution se démon­tre­rait comme curable, abor­tive, ou rémit­tente ». Lacan note que sur ce der­nier point Krae­pe­lin revien­dra. Ce « repen­tir » va dans le sens de ses propres convic­tions : pour lui comme pour Freud, cette « psy­cho­né­vrose » est, si ce n’est curable, du moins « rémit­tente»(qui pré­sente des rémis­sions) pour reprendre le terme de Krae­pe­lin. C’est en tout cas ce qu’il va ten­ter de démon­trer à par­tir du cas « Aimée ». En par­ti­cu­lier quand il fait le constat, qu’à la faveur de l’incarcération de celle-ci, le délire s’arrête. Pour cela il par­ti­ra de la posi­tion krae­pe­li­nienne pour déve­lop­per sa thèse de la consti­tu­tion de la per­son­na­li­té para­noïaque : le délire est déter­mi­né par des « causes internes » dont Krae­pe­lin ne pré­cise pas si elles sont neu­ro-céré­brales, « consti­tu­tion­nelles ou psy­chiques ». En tout état de cause, à par­tir de cette posi­tion noso­gra­phique krae­pe­li­nienne qui déli­mite la para­noïa, Lacan va ten­ter de struc­tu­rer les condi­tions néces­saires pour éla­bo­rer une « science de la per­son­na­li­té » comme base théo­rique pour étu­dier la for­ma­tion et le fonc­tion­ne­ment de cette psy­chose.

Ensuite pour éla­bo­rer cette « science de la per­son­na­li­té », Lacan va s’appuyer sur les théo­ries de K. Jas­pers. Ce qui fait pro­blème à cette époque, pour les psy­chiatres, c’est de consi­dé­rer qu’un délire puisse être indé­pen­dant d’une dété­rio­ra­tion intel­lec­tuelle mas­sive. Cette dif­fi­cul­té est déjà appa­rue dans la para­phré­nie. Cette dicho­to­mie, qui nous est fami­lière, ne l’était pas encore en 1933. Aus­si, ce que Lacan va ten­ter de démon­trer, en s’appuyant sur les théo­ries de Jas­pers, c’est que le délire para­noïaque n’est ni la cause ni la consé­quence d’une dété­rio­ra­tion intel­lec­tuelle. Sa thèse consiste à démon­trer que la para­noïa se pré­sente comme une « modi­fi­ca­tion patho­lo­gique de la per­son­na­li­té ». C’est pour­quoi Lacan va s’ingénier à mon­trer par quels méca­nismes patho­lo­giques le délire va débou­cher sur une véri­table per­son­na­li­té. Pour ce faire il va s’appuyer sur l’opposition que Jas­pers pro­pose entre « com­pré­hen­sion et expli­ca­tion ». En fait Lacan consacre d’abord de longues pages pour démon­trer que le délire para­noïaque est com­pré­hen­sible. Dans un pre­mier temps, il va reprendre la posi­tion de Krafft-Ebing qui consi­dère que le délire para­noïaque ne débouche pas de rien mais est la conti­nua­tion patho­lo­gique d’un carac­tère où on retrouve des élé­ments « pré­mo­ni­toires » du délire para­noïaque : « Ain­si nous ver­rons, par exemple, qu’un indi­vi­du anté­rieu­re­ment méfiant, ren­fer­mé, amou­reux de la soli­tude, un jour s’imagine per­sé­cu­té ; qu’un homme bru­tal, égoïste, devienne qué­ru­lent ; qu’un excen­trique reli­gieux tombe dans la para­noïa mys­tique ». Comme si la per­son­na­li­té para­noïaque devait se struc­tu­rer à par­tir d’éléments qui sont pri­mi­tifs par rap­port à l’irruption et au déve­lop­pe­ment du délire. Mais dans un deuxième temps, Lacan va se démar­quer par rap­port à cette thèse. Pour lui, com­prendre le délire para­noïaque, consiste non pas à décrire phé­no­mé­no­lo­gi­que­ment com­ment il semble se for­mer (à par­tir des traits de carac­tère pré­exis­tants comme le pro­pose Krafft-Ebing) mais à pou­voir iden­ti­fier ce que ce délire signi­fie. Il s’agit de « don­ner un sens humain aux conduites que nous obser­vons chez nos malades, aux phé­no­mènes men­taux qu’ils nous pré­sentent ». Ce à quoi il ajoute : « la psy­chose para­noïaque se pré­sente alors comme un tout, posi­tif et orga­ni­sé et non pas comme une suc­ces­sion de phé­no­mènes men­taux élé­men­taires issus de troubles dis­so­cia­tifs ». Cette dis­cus­sion, qui nous appa­raît aujourd’hui byzan­tine, a pour but de démon­trer que l’on a à faire avec le para­noïaque à une véri­table per­son­na­li­té. Cette per­son­na­li­té se pré­sente comme « un cycle de com­por­te­ments. Tous les épi­sodes de son déve­lop­pe­ment s’ordonnent natu­rel­le­ment par rap­port à ce cycle ».

    1. Une fois éta­bli que le para­noïaque doit être consi­dé­ré comme mani­fes­tant une per­son­na­li­té à part entière, Lacan va s’interroger sur la genèse de cette per­son­na­li­té. Il faut remar­quer que cette concep­tion est, d’une cer­taine manière, un démen­ti de ce que sug­gère l’intitulé de sa thèse : « De la para­noïa dans ses rap­ports avec la per­son­na­li­té ». Or ce qu’il affirme là est que la para­noïa consti­tue une véri­table per­son­na­li­té. Il n’y a donc pas de rap­port dyna­mique, à pro­pre­ment par­ler, entre la per­son­na­li­té et la para­noïa. Cette contra­dic­tion ne lui a pas échap­pé a pos­te­rio­ri. En effet, au moment où on pro­pose de repu­blier cette thèse, il se montre réti­cent. Au point d’affirmer à cette époque « qu’il n’y a pas de rap­port entre la para­noïa et la per­son­na­li­té puisque la para­noïa, c’est la per­son­na­li­té ». De fait, il faut rap­pro­cher cette affir­ma­tion de la concep­tion qu’il se fera ulté­rieu­re­ment de la for­ma­tion du Moi. Il consi­dère que son fon­de­ment est de nature para­noïaque. Le Moi est par essence para­noïaque. On retrou­ve­ra cette convic­tion dans la conduite de la cure puisqu’il note que sa pre­mière phase se déroule sous les espèces para­noïques (para­noïa contrôle qui fait écho à la para­noïa cri­tique de S. Dali). Ce qui d’une manière phé­no­mé­no­lo­gique peut être consi­dé­ré comme per­ti­nent, dans la mesure où le psy­cha­na­ly­sant est per­sua­dé à l’orée de la cure (et même de longs mois après) que ses souf­frances sont déter­mi­nées par les autres : il est per­sé­cu­té. Ce qui est par­fai­te­ment erro­né : cette per­sé­cu­tion attes­tée au début de la cure n’a rien à voir avec la struc­ture para­noïaque dans la majo­ri­té des cas. Reste que Lacan auto­ri­se­ra tout de même la réédi­tion de sa thèse.  

  • Pour ce qui concerne l’étiologie de la para­noïa, il va suc­ces­si­ve­ment réfu­ter sa nature étio­lo­gique « consti­tu­tion­nelle » (on dirait aujourd’hui géné­tique ou congé­ni­tale) puis « orga­nique » (qui ren­ver­rait à un condi­tion­ne­ment fonc­tion­nel acquis). Cette der­nière est auda­cieuse dans le milieu psy­chia­trique puisque même H. Ey pro­fesse que la psy­chose est tou­jours d’étiologie orga­nique. Il faut sans doute voir dans la posi­tion de Lacan une concep­tion impli­cite ico­no­claste de la para­noïa : elle ne serait pas une psy­chose. C’est pour­quoi il va ten­ter de pro­po­ser un autre mode de consti­tu­tion de cette per­son­na­li­té para­noïque. Il va faire lui aus­si appel à Jas­pers (comme Ey) puisque ce psy­chiatre phi­lo­sophe semble por­ter le renou­veau concep­tuel de la psy­chia­trie. Et lui aus­si va se réfé­rer à cette notion de pro­ces­sus dont il va détour­ner la fonc­tion. Pour Lacan il s’agit de situer le deve­nir para­noïque à par­tir d’un pro­ces­sus nor­mal de consti­tu­tion de la per­son­na­li­té. Ce que Lacan tente de mon­trer c’est que la para­noïa ne se réduit pas seule­ment au délire d’interprétation sys­té­ma­ti­sé mais se pré­sente comme un tout psy­cho­pa­tho­lo­gique impli­quant une fonc­tion moïque par­ti­cu­lière. Tout se passe comme si le déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té, qui doit abou­tir à une capa­ci­té adap­ta­tive nor­male, se trou­vait à un moment de son évo­lu­tion entra­vé et débou­chait sur une bifur­ca­tion de ce déve­lop­pe­ment. S’enclenche alors un « pro­ces­sus » patho­lo­gique qui entraine un dévoie­ment de l’intentionnalité adap­ta­tive. L’intentionnalité qui pré­side au déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té n’est plus de nature adap­ta­tive. Le pro­ces­sus patho­lo­gique vec­to­ri­sé par une autre inten­tion­na­li­té va consti­tuer une per­son­na­li­té « dis­cor­dante » dit Lacan. Cette dis­cor­dance implique donc une dicho­to­mie entre évo­lu­tion nor­male et pro­ces­sus patho­lo­gique. Lacan sou­tient que « le pro­ces­sus patho­lo­gique s’oppose direc­te­ment au déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té » (enten­dez “nor­male”). Il intro­duit un élé­ment nou­veau hété­ro­gène «…Il y a chan­ge­ment dans la vie psy­chique ». Ce chan­ge­ment dans la vie psy­chique déter­mine une nou­velle « syn­thèse men­tale » qui consti­tue une nou­velle per­son­na­li­té. Cette nou­velle per­son­na­li­té débouche sur une pré­sence au monde dis­cor­dante. Cette dis­cor­dance pro­vient du fait que la per­son­na­li­té para­noïaque est mue par une inten­tion­na­li­té dont la fina­li­té n’est plus celle de l’adaptabilité et de l’appartenance au col­lec­tif. Cette inten­tion­na­li­té nou­velle se consti­tue comme « cau­sa­li­té psy­chique » déta­chée de toute fina­li­té inté­gra­tive. Hors prin­cipe de réa­li­té pour­rait-on dire. On retrouve là la sen­tence phé­no­mé­no­lo­gique de Jas­pers que Ey prend aus­si comme base de son approche étio­lo­gique. Mais Lacan ne la prend pas au pied de la lettre comme le fait Ey.  

  • De fait si cette des­crip­tion montre com­ment le délire sys­té­ma­ti­sé du para­noïaque se consti­tue comme réa­li­té psy­chique dif­fé­rente, elle ne per­met pas de com­prendre com­ment cette bifur­ca­tion de l’intentionnalité adap­ta­tive advient. Com­ment l’intentionnalité adap­ta­tive moïque se trans­forme, la réfé­rence au pro­ces­sus jas­pé­rien n’en donne pas la clé. Lacan, à ce stade de la démons­tra­tion en appelle à la conver­gence de dif­fé­rents fac­teurs sans que l’on puisse déter­mi­ner véri­ta­ble­ment la cause.  

    1. C’est à ce point de la démons­tra­tion que Lacan fait inter­ve­nir Freud pour pro­po­ser une étio­lo­gique de la per­son­na­li­té para­noïaque. « Elle est psy­cho­gé­nique : cette ano­ma­lie de la per­son­na­li­té est due à une évo­lu­tion patho­lo­gique de la libi­do ». A cette époque Lacan croit que ce concept « éner­gé­tique et quan­ti­ta­tif fonde la psy­cha­na­lyse comme une science objec­tive ». Il consi­dère que « cette inno­va­tion éner­gé­tique » donne les clefs de la com­pré­hen­sion de cette psy­chose : « L’innovation de Freud nous paraît capi­tale en ceci qu’elle apporte en psy­cho­lo­gie une notion éner­gé­tique qui sert de com­mune mesure à des phé­no­mènes très « divers ». C’est la libi­do, dont la base bio­lo­gique est don­née par le méta­bo­lisme de l’instinct sexuel… ; elle entraine, en tout cas, ce béné­fice immé­diat d’imposer la recherche sys­té­ma­tique des troubles du com­por­te­ment sexuel puisque dans des états psy­cho­pa­tho­lo­giques tels que nos psy­choses où on l’a long­temps négli­gée ». Et encore « la pré­pon­dé­rance énorme des ins­tincts éro­tiques dans le déter­mi­nisme d’un ordre impor­tant de troubles et de notions psy­chiques est l’un des faits glo­baux les mieux démon­trés par l’expérience psy­cha­na­ly­tique ». Lacan est conver­ti à la libi­do et à ses effets (quoi qu’il ajoute énig­ma­ti­que­ment « … pour l’imprécision rela­tive du concept de la libi­do, elle nous semble faire sa valeur. Il a en effet la même por­tée géné­rale que les concepts d’énergie et de matière en phy­sique, et à ce titre repré­sente la pre­mière notion qui per­mette d’entrevoir l’introduction en psy­cha­na­lyse des lois de constance éner­gé­tique, base de toute science ». Lois de constance dont la méta­phore est le prin­cipe de plai­sir.  

      • A la suite, il appli­que­ra la grille de lec­ture que Freud uti­lise pour « com­prendre » le cas Schre­ber à son cas « Aimée ». Cette appli­ca­tion de la théo­rie freu­dienne à ce cas, Lacan y consacre son qua­trième cha­pitre « L’anomalie de struc­ture et la fixa­tion de déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té d’Aimée sont les causes pre­mières de la psy­chose ». Au début de ce cha­pitre Lacan intro­duit le concept « d’intentionnalité » qu’il semble réfé­rer au registre du conscient. « Pour une part impor­tante, les phé­no­mènes de la per­son­na­li­té sont conscients, et comme phé­no­mènes conscients, révèlent un carac­tère inten­tion­nel ». Dans ce texte, cette réfé­rence à l’intentionnalité est tirée de Bren­ta­no. De fait, il consi­dère que ces inten­tions conscientes, qui semblent régir les humains et don­ner pré­ten­du­ment du sens à leur exis­tence, ont « un carac­tère illu­soire ». Il en déduit que ces inten­tions conscientes, qui font sens, sont déter­mi­nées par des « lois ». Et il consi­dère que ces lois, elles, objec­tives et non pas « ima­gi­naires », sont acces­sibles par la méthode psy­cha­na­ly­tique. Sans que cela soit dit expli­ci­te­ment, il sub­sume que ces lois qui déter­minent les inten­tions conscientes sont, si ce n’est « incons­cientes » du moins fomen­tées psy­chi­que­ment à l’insu du conscient. Vous savez que je mets moi aus­si l’intentionnalité au fon­de­ment de l’avènement de l’appareil psy­chique. A ceci près que je fais l’hypothèse que l’intentionnalité pri­mor­diale psy­chique est d’abord incons­ciente, c’est-à-dire sub­jec­tive, et se détache de l’intentionnalité bio­lo­gique com­mune à toutes les espèces vivantes. Ce qui est notoi­re­ment dif­fé­rent. Reste que Lacan sup­pose que réfé­rer l’intentionnalité consciente aux lois qui régissent le fonc­tion­ne­ment psy­chique est une garan­tie « d’objectivité ». Ce qui est erro­né si on ne fonde pas d’où (et com­ment) s’origine ce fonc­tion­ne­ment psy­chique impli­cite. Nous venons de voir que Lacan à cette époque est un adepte incon­di­tion­nel de la libi­do. Il est per­sua­dé que la pul­sion libi­di­nale va lui don­ner la clé de l’étiologie de la para­noïa. N’écrit-il pas « l’évolution de la libi­do dans la doc­trine freu­dienne nous semble cor­res­pondre très pré­ci­sé­ment, dans nos for­mules, à cette part, consi­dé­rable à l’expérience, des phé­no­mènes de per­son­na­li­té dont le fon­de­ment orga­nique est don­né par le désir sexuel ». Autre manière de consi­dé­rer la libi­do comme concept limite d’avec le bio­lo­gique. Cette affir­ma­tion péremp­toire per­met d’étayer l’origine « psy­cho­gé­nique » de la para­noïa. La libi­do psy­chique est la conti­nua­tion de l’appétence bio­lo­gique sexuelle. Et ce sont des troubles de la libi­do qui déter­minent la para­noïa, donc la para­noïa est psy­cho­gé­nique.  

        1. La démons­tra­tion expli­ca­tive « psy­cha­na­ly­tique » lui paraît donc per­ti­nente. Lacan affirme, comme Freud, que le res­sort ultime de la para­noïa est conte­nu dans la séquence pseu­do logique pro­po­sée par Freud. C’est bien le pro­ces­sus de « per­ver­sion » de la libi­do qui ori­gine la per­son­na­li­té para­noïaque. Il en donne une variante fémi­nine à l’aide de son obser­va­tion cli­nique (qui dure plu­sieurs années) de sa patiente Aimée. Il iden­ti­fie la genèse de sa psy­chose dans le « conflit moral » qu’elle aurait avec sa sœur. Il n’y aurait pas à l’origine de haine vis-à-vis de cette sœur aimée, mais bien plu­tôt amour homo­sexuel inter­dit. Il s’agirait d’un conflit fra­ter­nel inver­sé où la haine n’apparaitrait pas comme le pre­mier déter­mi­nant. A par­tir de cette hypo­thèse, il reprend d’abord les for­mu­la­tions freu­diennes pour décryp­ter le des­tin de cet amour homo­sexuel pour sa sœur. « la para­noïa d’Aimée peut se déduire, d’une façon en quelque sorte gram­ma­ti­cale, des dif­fé­rentes déné­ga­tions oppo­sables à l’aveu libi­di­nal incons­cient sui­vant : je l’aime », dont découle la suite des déné­ga­tions « je ne l’aime pas, je la hais », dont le retour­ne­ment pro­jec­tif débouche sou­dai­ne­ment sur une cer­ti­tude : « elle me hait ». Cette conclu­sion irré­fu­table « donne le thème de la per­sé­cu­tion ». 

        2. Mais si cette suite de ren­ver­se­ments logiques explique bien les thèmes per­sé­cu­tifs, Lacan estime qu’elle ne rend pas compte des autres aspects du délire. Il va donc pro­po­ser d’autres séquences logiques cen­sées en rendre compte : les thèmes éro­to­ma­niaques, de jalou­sie, de gran­deur et de toute puis­sance.  

          • Pour ce qui concerne les thèmes éro­to­ma­niaques, Lacan en explique la genèse à l’aide de cette séquence pseu­do logique : « je ne l’aime pas, c’est elle qui m’aime ». Il consi­dère que cet aspect de la pseu­do logique du para­noïaque a échap­pé à Freud. Il écrit en effet : « ici la pro­jec­tion secon­daire par laquelle l’initiative amou­reuse vient de l’objet (« elle m’aime »), nous semble impli­quer l’intervention d’un méca­nisme déli­rant propre que Freud laisse dans l’obscurité ». En d’autres termes, l’hypothèse de Freud n’est pas suf­fi­sante pour expli­quer la com­plexi­té de la para­noïa de cette patiente. Il faut se réfé­rer à une autre équa­tion logique. Elle se pré­sen­te­rait comme suit « je ne l’aime pas, c’est elle qui m’aime ». Par ce retour­ne­ment pro­jec­tif, Lacan explique la dimen­sion éro­to­ma­niaque. Ero­to­ma­nie qui est une variante essen­tiel­le­ment fémi­nine (mais pas seule­ment) de la para­noïa.  

          • Si le méca­nisme pré­cé­dent a échap­pé à Freud ou l’a lais­sé dans l’obscurité, celui qui pré­vaut au déclen­che­ment de la jalou­sie est une inven­tion de Lacan. La séquence logique pro­jec­tive de néga­tion fait inter­ve­nir un tiers. Un troi­sième terme entre les deux sœurs. Sous les espèces d’un objet d’amour hété­ro­sexuel qui serait par­ta­gé entre elles deux. Il faut dire que cette sœur ainée s’était ins­tal­lée chez Aimée au pré­texte de l’aider après la nais­sance de son enfant (Didier Anzieux) et qu’elle inter­fé­rait de manière insis­tante dans la rela­tion du couple. Cette déné­ga­tion se pré­sente alors dans les termes sui­vants : « Je ne l’aime pas, c’est elle qui l’aime ». Il s’agirait pour Aimée d’opérer une déné­ga­tion qui lui per­met d’annuler la jalou­sie qu’elle éprou­vait à l’égard de sa sœur rivale auprès de son mari. Lacan affirme que cette déné­ga­tion « avec ou sans inver­sion pro­jec­tive » explique l’occultation de la jalou­sie d’Aimée à l’égard de sa sœur.  

          • Enfin il pro­pose une qua­trième déné­ga­tion qui serait l’aboutissement ultime des trois autres déné­ga­tions et qui dirait « je ne l’aime pas, je n’aime per­sonne, je n’aime que moi ». Cette ultime for­mu­la­tion attes­te­rait du nar­cis­sisme inté­gral du para­noïaque et expli­que­rait conco­mi­tam­ment les thèmes de gran­deur et de toute puis­sance conte­nus dans le délire d’Aimée. Avec le déploie­ment de ces trois autres modes de déné­ga­tion pro­jec­tive (ou non pour la der­nière), Lacan semble aller plus loin dans la com­pré­hen­sion de la para­noïa et des dif­fé­rents thèmes de son délire. Mais reve­nant à Freud, il consi­dère pour­tant que le délire para­noïaque résulte d’un méca­nisme de pro­jec­tion unique. Il n’y a donc pas véri­table nova­tion par rap­port à Freud mais exploi­ta­tion de sa concep­tion ori­gi­nelle.  

    1. Reste que le décryp­tage de cette dyna­mique ne suf­fit pas à décou­vrir les res­sorts de la consti­tu­tion du délire et de don­ner le mobile de sa consti­tu­tion. Or Lacan veut pro­mou­voir et en éla­bo­rer l’archétype…Il faut donc en don­ner la confi­gu­ra­tion méta­psy­cho­lo­gique : topique-éco­no­mique-dyna­mique.  

  • On a vu pré­cé­dem­ment que pour ce qui concerne Aimée, l’amour inces­tueux, homo­sexuel, ne concerne pas la mère mais la sœur. Cette inver­sion est consi­dé­rée par Lacan comme un trau­ma­tisme qui va déclen­cher le pro­ces­sus qui va consti­tuer la per­son­na­li­té para­noïaque. Qu’est ce qui déclenche le pro­ces­sus qui s’oppose à la consti­tu­tion de la per­son­na­li­té nor­male ? C’est le Sur­moi. Il inter­vient bru­ta­le­ment pour contre­car­rer les appé­tits sexuels issus du Ҫa. Dans la concep­tion méta­psy­cho­lo­gique laca­nienne de l’époque, le sur­moi est situé en inter­face entre le Moi et les exi­gences de la vie sociale. Il est au ser­vice du prin­cipe de Réa­li­té, alors que le Moi est régit par le Prin­cipe de Plai­sir. A cette époque le Moi est consi­dé­ré comme une éma­na­tion du Ҫa et donc en proie aux exi­gences pul­sion­nelles. le sur­moi est donc un régu­la­teur des envies pul­sion­nelles. Dans le cas d’Aimée en par­ti­cu­lier et du para­noïaque en géné­ral, le sur­moi échoue à refou­ler les atti­rances libi­di­nales homo­sexuelles. Il uti­lise, comme nous l’avons vu, des méca­nismes de défenses archaïques : la déné­ga­tion et la pro­jec­tion. C’est dire que conco­mi­tam­ment à cet échec du refou­le­ment, le Sur­moi déclenche une régres­sion tant topique que pul­sion­nelle.  

      • L’instance topique moïque régresse au stade d’un moi archaïque « nar­cis­sique » que l’on peut consi­dé­rer comme pri­maire. 

      • D’un point de vue éco­no­mique la libi­do a régres­sé de l’objet sexuel inter­dit sur le Moi. Manière radi­cale de se déprendre de cet objet sexuel inter­dit.  

      • Mais conco­mi­tam­ment la libi­do (on devrait dire la pul­sion) a régres­sé au stade sadique-anal et s’y fixe. Ce qui explique que l’agressivité a rem­pla­cé l’attirance sexuelle.  

    1. A suivre Lacan, ce n’est qu’après cette double régres­sion topique et éco­no­mique que se déve­loppe la culpa­bi­li­té. Elle n’a pas trait à l’attirance homo­sexuelle pri­mi­tive mais au désir de meurtre qui, par le jeu (gram­ma­ti­cal dit Lacan, ce qui n’est pas ano­din) l’a rem­pla­cée. En d’autre terme la culpa­bi­li­té s’est dépla­cée du désir inces­tueux homo­sexuel sur le désir de Meurtre. Désir de meurtre qui déclenche l’action du Sur­moi sur le Moi. En effet, Lacan consi­dère que dans la forme de para­noïa d’Aimée, le res­sort de cette psy­chose est la recherche d’auto puni­tion. De fait, sous la coupe d’un Sur­moi impla­cable et cruel aus­si impla­cable et cruel que le désir de meurtre dont elle est affec­tée. Le but ultime des agis­se­ments d’Aimée est d’être châ­tiée. Ce qui explique qu’elle cesse de déli­rer quand elle est arrê­tée et mise en pri­son après son atten­tat contre l’actrice (per­sé­cu­tée) qui est le repré­sen­tant de sa sœur, après d’autres dépla­ce­ments sur d’autres femmes. En par­ti­cu­lier la col­lègue de bureau qui sera vécue comme la pre­mière per­sé­cu­trice. 

  • Ce qui est inté­res­sant dans cette thèse c’est que Lacan en fin d’analyse se déprend de l’étiologie homo­sexuelle et libi­di­nale, par le biais de la régres­sion topi­co-éco­no­mique (topique où la libi­do inves­tit en tota­li­té le Moi ; éco­no­mique au stade sadique anal qui annule la rela­tion d’objet et pro­meut l’agressivité), comme moteur ultime de la para­noïa. Ce qui aurait dû être le point de départ de la recherche étio­lo­gique. Mais pour ce qui me concerne, la thèse de Lacan sur l’étiologie de cette para­noïa répu­tée « d’auto puni­tion » est erro­née parce que s’étayant sur deux pré­sup­po­sés faux : 

      • D’abord Lacan consi­dère à cette époque que le délire para­noïaque qui exprime cette per­son­na­li­té par­ti­cu­lière se déploie dans le registre de l’imaginaire. Or à l’évidence quoique syn­taxique, il relève de la cer­ti­tude comme la plu­part des auteurs en attestent. Il ne s’inscrit donc pas dans une moda­li­té d’un rap­port au monde sous l’égide de la croyance mais bien de la cer­ti­tude. Il s’avère « réel ». Pour le dire dans les termes qui sont les miens : sym­bo­lique et impla­cable dans la mesure où il consti­tue le réel de la réa­li­té psy­chique. Indis­cu­table.  

      • Par ailleurs sur le plan plus pré­ci­sé­ment topique, quoique Lacan se réfère en der­nier recours à une régres­sion du Moi à un nar­cis­sisme inté­gral. Or l’instance qui pro­duit ce dis­cours para­noïaque n’est pas le Moi au sens freu­dien du terme, mais le Moi idéal (tota­li­taire). De plus, quoiqu’il en dise, chez le para­noïaque il n’y a pas de culpa­bi­li­té puisqu’il n’y a pas de Sur­moi. A mon sens il y a confu­sion entre struc­ture obses­sion­nelle et struc­ture para­noïaque. Le Sur­moi cruel est actif dans la névrose obses­sion­nelle, pas dans la para­noïa. Il n’y a pas non plus d’impact d’un Idéal du Moi qui serait le moteur de cette dimen­sion jalouse dont Lacan pense qu’elle est une com­po­sante de ce délire. Il y aurait là confu­sion entre struc­ture hys­té­rique et struc­ture para­noïaque 

CONCLUSION

  • Si on vou­lait résu­mer en deux mots ce qui rend cette thèse inac­cep­table, on pour­rait faire valoir que le délire para­noïaque ne consti­tue pas une « per­son­na­li­té » au sens d’un rap­port ouvert sur le monde. Jas­pers a évi­dem­ment tort : ce n’est pas parce qu’une pré­sence au monde est « com­pré­hen­sible » que pour autant cela implique qu’il y ait une « per­sonne », inter­face psy­chique avec le monde, qui en soit le moteur. Le dis­cours para­noïaque, le délire para­noïaque, quoique syn­taxique et logique ne relève pas de l’imaginaire et de la rela­tion d’objet. Il est « réel » au sens où je l’entends, puisque tout aus­si bien, il se déploie dans une abso­lue cer­ti­tude. Inal­té­rable. C’est en ce sens nou­veau que l’on peut main­te­nir, hors théo­rie de la pul­sion, le concept de nar­cis­sisme.  

    1. Bien sûr cette lec­ture est sans doute par­tiale puisque l’approche cri­tique a pour grille de lec­ture mes propres pré­sup­po­sés. Encore que l’on peut consta­ter objec­ti­ve­ment que cette thèse de Lacan, pour aca­dé­mique qu’elle soit, se déve­loppe de la même manière qu’on retrou­ve­ra plus tard dans ses sémi­naires conçus comme un enche­vê­tre­ment inex­tri­cable d’idées, d’hypothèses, de réfé­rences, d’articulation aus­si mys­té­rieuses qu’inabouties, d’impasses de contra­dic­tions, d’à peu près, mais émaillés de ful­gu­rances concep­tuelles inédites et pas­sion­nantes. Reste qu’elle n’apporte pas grand-chose d’un point de vue noso­gra­phique (Krae­pe­lin avait fait l’essentiel) ni d’un point de vue de sa consti­tu­tion. 

    2. Avec le recul on peut se deman­der ce qu’apporte la notion de pro­ces­sus et de per­son­na­li­té chère à cette époque aus­si bien à Ey qu’à Lacan. D’un point de vue étio­lo­gique psy­cha­na­ly­tique elle se pré­sente comme une variante com­plexi­fiée de ce que Freud avait pro­po­sé. D’une cer­taine manière cette thèse appa­rait comme une para­phrase, entre autre, de ces trois auteurs : Krae­pe­lin, Jas­pers, Freud. Et cette para­phrase qui veut prou­ver que le res­sort de la para­noïa se trouve dans le désir d’autopunition n’est guère convain­cante.  

Mer­ci de votre atten­tion,

Marc Lebailly

1 Manuel de psy­chia­trie Pages 456 – 457